Armée de Terre : la victoire, conflit court mais opération sur le long terme

La victoire, résultante de la cohérence et de la continuité entre défense et politique étrangère, inclut les dimensions sociale et économique.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 février 2018 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre. Un officier général, un universitaire et un expert de la guerre économique y sont intervenus.

Gagner la guerre et la paix. La notion de victoire s’associe à celle de l’ennemi combattu dans le temps court pour le contraindre à renoncer, plier ou capituler, rappelle l’officier général. La victoire militaire suppose un ennemi visible. Les militaires usent de la force pour tuer des adversaires mais pas une idéologie. Vaincre le terrorisme, moyen au service d’une idéologie, apparaît donc vain. Les interventions en Afghanistan, Libye et Irak ont donné une victoire militaire mais pas politique. Au cours du XXIème siècle, les fondamentaux de la guerre, à savoir l’histoire et la géographie, devraient demeurer, estime l’officier général. L’ennemi militaire sera toujours contraint par la géographie et « incarné », malgré la mondialisation et l’hyperconnection. Dans toute opération, le « droit de la guerre » et le « droit dans la guerre » doivent rester présents à l’esprit. L’échec du rétablissement de la paix au Moyen-Orient rappelle celui de la Guerre de Cent Ans (1337-1453) entre le France et l’Angleterre. Le vainqueur d’un jour ne met pas l’accent sur la bonne gouvernance et la protection de la population. Au début du XXème siècle, avion, sous-marin et char d’assaut révolutionnent l’art de la guerre. A l’aube du XXIème siècle, le numérique et l’intelligence artificielle devraient encore le transformer en effaçant les contraintes physiques et juridiques. La disparition d’un monde bipolaire Est-Ouest a conduit à une crise généralisée. Dans un monde nucléarisé depuis le milieu du XXème siècle, toute agression militaire entre Etats restera marquée par la dissuasion nucléaire. En conséquence, cela implique la prise en compte du comportement d’un dictateur sans contre-pouvoir intérieur. Avec la disparition des déclarations de guerre, une intervention en profondeur suit une logique de défense et de prévention. Sur le plan défensif, il suffit de contrer, en partie, l’assaillant. Sur le plan offensif, il faut tout maîtriser pour dénier toute liberté d’action à l’ennemi, dont la connaissance permettra de le vaincre. Toutefois, une guerre justifiée par un gouvernement peut être perçue comme une agression par sa propre population et la communauté internationale. Ainsi, l’opération israélienne « Plomb durci » à Gaza (décembre 2008-janvier 2009) s’est soldée par une victoire militaire, mais une défaite politique. La dissuasion nucléaire évite la guerre, le combat et la victoire, conclut l’officier général.

Socialisation de la guerre. Après la paix de Westphalie (1648), actions militaires et politiques fusionnent puis se disjoignent après le traité de Versailles (1919), où le vaincu (Allemagne) n’est plus convié à la table des négociations, explique l’universitaire. Cette fusion se manifeste au niveau de l’Etat, auteur de la violence, par la puissance dans le cadre de la souveraineté. L’équilibre de la puissance, manifestée par des victoires militaires, conduit à la stabilité internationale. La guerre des princes est devenue celles des peuples après Valmy (1792). Ainsi, les guerres franco-allemandes de 1806 à 1945 constituent un cycle de revanches. Les conflits internationaux ultérieurs remettent ce modèle en cause : victoire du faible sur le fort (Viêt Minh contre l’armée française à Dien Bien Phu, 1954) ; victoire militaire considérée comme une défaite par l’opinion publique du vainqueur (succès de l’armée américaine contre l’offensive nord-vietnamienne du Têt, 1965-1966) ; victoire militaire suivie d’une défaite politique (Accords d’Evian après la bataille d’Alger, 1962). La puissance des Etats-Unis s’affirme sans remporter de victoire depuis 1945, sauf à la Grenade (1983). Des clans se sont appropriés la guerre, qui ne vise plus la conquête territoriale mais la violence pour elle-même. Daech, vaincu militairement en Syrie et en Irak, multiplie les attentats terroristes en Europe, en Turquie et au Pakistan. Des sociétés guerrières, avec leurs fonctions économiques, se nourrissent de la guerre (Afghanistan et République démocratique du Congo). L’occupation territoriale, transformée en rectification de frontière après une guerre interétatique, est ressentie comme une humiliation au XIXème siècle. Aujourd’hui, perçue comme une violence, elle remet en cause les liens sociaux, à l’origine d’un élan national suscité par une faction (talibans en Afghanistan). La guerre américaine de 2003 a défait le contrat social de l’Etat irakien, qui tente de se reconstruire après Daech, conclut l’universitaire.

Grille de lecture économique. Quoique moins perceptible, la guerre économique et industrielle entre Etats dure plus longtemps qu’un conflit militaire, car les réalités économiques aboutissent à un rapport de forces, souligne l’expert. Dans un conflit économique, l’assaillant nie sa responsabilité et l’agressé se tait pour préserver sa réputation. Ainsi, la France crée le groupe Elf Aquitaine en 1966 pour se dégager de la « dépendance pétrolière » anglo-saxonne, constituée après les deux guerres mondiales. Pour éviter d’être colonisé, le Japon établit un code économique pour aboutir à une organisation militaire, lorsqu’il sort de son isolement en 1854. Ruiné en 1945, il devient la deuxième puissance économique mondiale en 1970. Après la guerre de Corée (1953), la Corée du Sud développe son système éducatif, afin de rattraper son retard technologique et prend en compte la guerre économique. Après la révolution culturelle (1966-1976), la Chine a réussi son entrée dans l’économie de marché par la copie du Japon, des salaires bas et un contrôle strict des entreprises étrangères, puis…a devancé le Japon en 2010 ! Aujourd’hui, les Etats-Unis ne peuvent se laisser dépasser par la Chine sans conséquences sur leur politique internationale. Depuis la guerre civile (1917), la Russie a privilégié l’industrie militaire et les guerres de conquêtes pendant la période soviétique, avec une influence durable sur la structure de sa société. Sa logique de puissance diffère de celle de la Chine, passée comme elle dans le moule communiste. Dans la société de l’information (internet) où évoluent les systèmes politiques, l’allié peut devenir un adversaire pour l’accès aux matières premières, selon l’expert.

Loïc Salmon

Placé sous l’autorité directe du major général de l’armée de Terre, le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre a pour mission principale d’anticiper un emploi des forces terrestres adapté aux engagements, actuels et futurs. Cela implique : cohérence générale de la doctrine d’emploi des forces en réseau ; interopérabilité doctrinale avec les armées de Terre alliées ; coordination des retours d’expérience ; expertise de la fonction opérationnelle commandement ; pilotage et conduite des études prospectives et travaux de recherche, au profit de la doctrine et de l’anticipation tactique ; veille, anticipation et action transverse à l’ensemble des commandements.

La puissance au XXIème siècle : le poids de l’Histoire

Armée de Terre : l’action militaire pour préserver la souveraineté




Le nouveau visage de la guerre

En-1918, toutes les armes de mêlée, d’appui et de soutien coopèrent en vue d’atteindre une efficacité maximale, en tirant partie de l’expérience acquise depuis 1914 et en expérimentant l’avion et le char, armes nouvelles.

L’armée allemande crée des « Sturmtruppen » (troupes d’assaut) chargées de désorganiser le dispositif ennemi. Précédées par un tir d’obus fumigènes et à gaz, elles s’enfoncent le plus profondément possible dans le réseau de tranchées adverse, en contournant les nids de résistance pour atteindre très vite la ligne des postes de commandement et celle des batteries d’artillerie. Elles sont équipées de grenades, carabines, mitrailleuses d’accompagnement, lance-flammes ou mortiers légers. Toutefois en 1918, l’armée allemande manque d’hommes et surtout de chars de combat, faute de matière première. Son état-major a même douté de son utilité jusqu’en 1917. La mobilité de son artillerie est freinée par l’insuffisance de chevaux et aussi d’essence et de caoutchouc pour la motorisation. Son aviation, passée de 200 avions en 1914 à 2.500 en 1918, acquiert des suprématies aériennes ponctuelles, en concentrant ses actions sur les points les plus menacés du front. Malgré des progrès techniques considérables, le manque de carburant devient son principal handicap à partir de mai 1918. De son côté, l’armée française mise sur l’artillerie lourde pour démanteler complètement les défenses de l’ennemi. Elle améliore sa mobilité, grâce aux camions et à la voie ferrée, et sa discrétion par des réglages sans tirs préliminaires qui alertaient l’ennemi au début de la guerre. Les chars, considérés d’abord comme des canons mobiles, appartiennent à « l’artillerie d’assaut », qui démarre en 1916. Utilisés massivement l’année suivante, ils deviennent l’élément-clé des offensives de 1918. La cavalerie, inadaptée à la guerre de tranchées, entame sa motorisation et retrouve son rôle dans la reprise de la guerre de mouvement en 1918 avec deux groupes d’automitrailleuses autocanon. A la fin de la guerre, le fantassin s’est spécialisé pour remplir une mission correspondant à son arme : fusil, pistolet, grenades, fusil-mitrailleur, mitrailleuse ou mortier. Avec l’instauration de la conscription aux Etats-Unis, l’armée américaine passe de 300.000 hommes en mai 2017 à 4 millions en novembre 1918. Les fantassins n’ont guère connu de grand conflit. Après une formation sommaire aux Etats-Unis, ils rejoignent des camps d’instruction en France. Quoiqu’en grande partie équipés par les Français et les Britanniques, ils seront engagés au combat comme « armée américaine », hors de tout amalgame avec les troupes françaises et britanniques, malgré les injonctions répétées des Alliées. Faute d’une formation complète et adaptée, cette armée perd au combat plus de la moitié de ses fantassins et 80 % de ses officiers. Les artilleurs américains, dotés de nombreux canons français, sont formés par des instructeurs français aux Etats-Unis puis dans des camps dispersés en France. L’observation des premiers engagements des chars français en 1917 incite l’état-major américain à créer un service de « tanks » en janvier 1918. Des chars américains participent aux offensives aux côtés d’unités françaises. Les équipages reçoivent des formations dans des centres aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne. L’aviation passe de 220 avions et 1.185 hommes en avril 1917 à 1.025 appareils, surtout français, et 200.000 hommes en novembre 1918.

Loïc Salmon

« Le nouveau visage de la guerre », ouvrage collectif. DAGRES Éditions, 88 pages, 18 €

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

Entendre la guerre




Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

Novices au début de 1918, les « Sammies » (soldats américains) ont fait l’apprentissage de la guerre « moderne » sur le front de Meuse-Argonne, au « prix du sang ».

A l’armistice, ils sont arrivés aux portes de Sedan, nœud ferroviaire permettant le repli de l’armée allemande qui se battait en Champagne et en Picardie. Du 26 septembre au 11 novembre 1918, l’armée américaine a perdu 117.000 hommes, dont 26.000 tués lors de l’opération « Meuse-Argonne ». Un compte-rendu allemand, daté du 28 octobre, leur rend indirectement hommage : « Un front purement américain a surgi du jour au lendemain ».

Les combats préparatoires. Six mois plus tôt, le 20 avril, un raid allemand sur le village de Seicheprey a entraîné la mort, la disparition ou la capture de 650 Sammies. Leur inefficacité au combat est alors exploitée par la propagande allemande. Les généraux alliés estiment alors indispensable de les incorporer dans les unités françaises et britanniques, ce que leur chef, le général John Pershing, refuse. Mais, le 28 mai, la Force expéditionnaire américaine prend d’assaut le village de Cantigny, à la stupeur de l’armée allemande. Pendant tout le mois de juin, elle montre sa ténacité et sa bravoure durant l’assaut du bois de Belleau. Les 12 et 13 septembre, elle réduit le saillant de Saint-Mihiel, y perd 11.000 soldats mais neutralise 7.500 Allemands et en capture 15.000. Le 26 septembre, devenue la 1ère Armée américaine, elle lance l’offensive « Meuse-Argonne » dans le cadre d’un mouvement en avant, généralisé de la mer du Nord à la Meuse. Or, l’espace entre Meuse et Argonne a été aménagé par l’armée allemande au cours des quatre années précédentes. Il est barré par quatre lignes de tranchées, plus ou moins continues, appuyées par de nombreux nids de mitrailleuses, parfois sous casemate, disséminés en fonction de la configuration du terrain. A l’occasion de cette offensive commune avec les Français et les Britanniques, Pershing veut confirmer l’excellence des troupes américaines et affirmer leur rôle. En 10 jours, il fait acheminer 40.000 t de munitions, 4.000 pièces de tous calibres et 400.000 hommes.

La bataille de Montfaucon. Dès 1914, les Allemands ont pris possession du village de Montfaucon situé sur une butte, position cruciale pour l’observation de la bataille de Verdun deux ans plus tard. Le 27 septembre 1918, après 6 heures de préparation d’artillerie, les Sammies gravissent la pente et forcent un passage à la grenade et au fusil et s’emparent de Montfaucon en moins de 48 heures. Le colonel George Patton, qui s’illustrera au Maroc, en France et en Allemagne de 1942 à 1945, commande la 7ème Brigade de tanks qui, trop légers, sont démolis par les artilleurs allemands postés sur la butte. Il rassemble les rescapés et part à l’assaut en « fantassin-pistoléro » avec un pistolet à crosse d’ivoire dans chaque main. Blessé, il recevra la « Distinguished Service Cross » américaine. Le bilan s’établit à la capture de 150 Allemands, 75 mitrailleuses et 11 grosses pièces d’artillerie. Sur les 4.000 Américains partis à l’assaut, plus de 150 ont été tués et plus de 750 blessés.

Le monument. (photo) Au sommet de la butte de Montfaucon et face à la ligne de front, la Commission américaine des monuments de guerre a érigé, en 1937, une colonne de 60 m de haut, surmontée d’une statue symbolisant la liberté, sur un terrain concédé à perpétuité aux Etats-Unis. Les noms des unités engagées dans les combats des hauteurs de la Meuse, de Barricourt et de Romagne et dans la forêt d’Argonne sont inscrits à la base du monument.

Loïc Salmon

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Le nouveau visage de la guerre




Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Joseph et Marie Hackin, connus pour leurs travaux archéologiques en Afghanistan dans les années 1930, ont été nommés « compagnons de la Libération » à titre posthume. C’est le seul couple de l’Ordre de la France libre.

Le « savant combattant ». D’origine luxembourgeoise, Joseph Hackin (1886-1941), diplômé de l’Institut commercial de Paris, entre en 1905 à l’Ecole libre des sciences politiques (section économique et sociale). Son intérêt pour les civilisations orientales s’éveille par ses fréquentes visites au musée Guimet, place d’Iéna et proche du domicile familial. Cela l’incite à choisir un sujet de fin d’études politiques original : « Une phase de l’histoire comparée des religions (de l’Iran et du Japon) ». Il entretient une correspondance avec Emile Guimet, dont le nom est associé à celui des Arts asiatiques qu’il a fondé en 1888 à partir des collections amassées au cours de ses voyages. Engagé comme secrétaire d’Emile Guimet et diplômé de « Sciences-Po » en 1907, Joseph Hackin continue des études historiques et philologiques en sanscrit et en tibétain à l’Ecole pratique des hautes études. Une fois diplômé en 1911, il commence une thèse de doctorat sous la direction de son professeur de sanscrit, Sylvain Lévi, professeur au Collège de France. L’obtention de la nationalité française l’année suivante, grâce aux relations d’Emile Guimet, lui permet d’être embauché au musée Guimet comme conservateur-adjoint en 1913. Considéré comme trop âgé (27 ans !), il est dispensé de service militaire…mais pas de la mobilisation générale au début de la première guerre mondiale. Fantassin de 2ème classe en août 1914, il la termine comme lieutenant commandant de compagnie, au terme d’un long parcours de combattant : bataille de la Marne (1914) ; offensive en Artois (1915) ; Verdun (1916-1917) ; Serbie (1918) ; Ukraine (1919). Titulaire de la croix de Guerre (deux citations) et chevalier de la Légion d’honneur, il a été blessé trois fois (1915, 1916 et 1918). Il consacre une année complète de soins à continuer puis présenter, en 1916, sa thèse intitulée « Scènes figurées de la vie de Bouddha d’après les peintures tibétaines ». Son propre courage physique lui fera dire que « le danger mesure exactement la valeur de la personnalité humaine ». Dans ses carnets de guerre, il analyse, à partir de son expérience du combat, les raisons de son attachement à la France qui justifient de « tenir envers et contre tout ». Démobilisé en 1919, il revient au musée Guimet, dont il devient le conservateur quatre ans plus tard. Il en enrichit les collections et le réorganise avec deux galeries d’archéologie khmère et une salle dédiée aux fouilles du monastère de Hadda (Afghanistan). La bibliothèque devient un centre de recherche grâce à l’acquisition de nombreux ouvrages. En 1928, il épouse Marie Parmentier (1905-1941), elle aussi de famille luxembourgeoise. Arrivée à Paris quelques années plus tôt, Marie suit les cours de l’Ecole du Louvre en auditrice libre et réside avenue d’Iéna, près du musée Guimet. Naturalisée française par son mariage, elle participe aux recherches de Joseph, tant dans ses missions en Asie que pour ses travaux scientifiques au musée Guimet.

Les grands voyageurs. En 1924, Joseph Hackin effectue sa première mission en Afghanistan et vit « l’archéologie comme un sport », écrit-il dans ses carnets. Il se rend notamment dans la vallée de Bamyan, où il réalise sa première étude sur les Bouddhas géants. Il participe aux fouilles dans le Sud de Bagram et y découvre, dans le monastère de Païtava, un « Bouddha au grand miracle » (photo). Cette stèle révèle l’extension en Afghanistan de l’art bouddhique, venu de l’Inde et marqué par les influences iranienne, grecque et romaine. Elle représente Sâkyamouni, le Bouddha historique, qui manifeste sa puissance devant l’assemblée des maîtres « hérétiques » en accomplissant des miracles. Le lotus de la Loi est gravé dans la paume de sa main droite levée. Les dieux hindous Indra et Brahma tiennent un parasol au-dessus de sa tête, en signe de révérence. Deux petits bouddhas, assis en méditation, l’encadrent pour accentuer son aspect monumental. Cette campagne de fouilles va profondément marquer Joseph Hackin qui, rentré en France en 1925, se détourne du Tibet au profit de l’Afghanistan. Quatre ans plus tard, il repart pour Kaboul diriger les fouilles de la Délégation française en Afghanistan, en compagnie de Marie et de l’architecte Jean Carl. Lors des événements liés à la prise de pouvoir par Nadir Shah, sa participation, l’arme à la main, à la protection de la légation française, lui vaut une promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur. Ensuite, il organise la remise en ordre du musée de Kaboul et explore les sites de Bamiyan et de Kakrak. De 1930 à 1933, à la tête de la Maison franco-japonaise à Tokyo, Joseph y dirige l’action intellectuelle de la France au Japon. De mai 1931 à février 1932, il accompagne la mission Citroën Centre-Asie (la « Croisière jaune ») à travers l’Afghanistan, l’Himalaya et la Chine, où il acquiert des sculptures chinoises et tibétaines pour les musées Guimet et du Louvre. Rentré en France en 1933, il devient titulaire de la chaire d’art et d’architecture de l’Inde à l’Ecole du Louvre. Pendant quatre autres missions en Afghanistan et son séjour au Japon, Marie photographie et filme paysages, découvertes et gens.

Les Résistants. En Afghanistan en 1939, Joseph Hackin est mobilisé sur place comme officier de liaison auprès de la légation de France à Kaboul. En désaccord avec l’armistice de juin 1940, il informe de son ralliement le général de Gaulle, qui lui demande de le rejoindre à Londres. Le couple y arrive mi-octobre après un voyage de 20.000 km via l’Afrique du Sud. Joseph s’engage dans les Forces françaises libres le 19 octobre et Marie le 26 décembre. Début 1941, Joseph est chargé d’entrer en contact avec le gouvernement de l’Inde, de mettre de l’ordre entre les groupes rivaux de la France libre des comptoirs français, premiers ralliés de l’Empire colonial français, et d’établir des relations avec les gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. Le 20 février, Marie embarque avec lui comme secrétaire sur le Jonathan-Holt. Ils disparaissent lors de son torpillage par un sous-marin allemand le 24 février au large des Îles Féroé.

Loïc Salmon

De l’Asie à la France libre

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

L’exposition « De l’Asie à la France libre » (15 juin-16 septembre 2018) est organisée par et dans le musée de l’Ordre de la Libération aux Invalides à Paris. Elle présente des photographies, documents, objets et archives cinématographiques sur la « Croisière jaune » à travers l’Asie centrale jusqu’à Pékin (avril 1931-février 1932) et la destruction des Bouddhas de Bamyan (Afghanistan) par les talibans (mars 2001). L’ensemble provient des collections des musées des Arts asiatiques-Guimet, du Quai Branly-Jacques Chirac, de l’Armée, d’Art moderne-Centre Pompidou et de la Photographie, du Service historique de la défense, des Archives nationales et de la Cinémathèque française. Le musée de l’Ordre de la Libération accueille en moyenne 100.000 visiteurs par an. Il dispose de collections permanentes et d’un centre de recherches et de documentation : dossiers individuels de compagnons de la Libération ; collection de presse et périodiques ; 6.500 ouvrages ; 30.000 photographies. (www.ordredelaliberation.fr)




De l’Asie à la France libre

Joseph Hackin entre en 1924 à la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), dont il devient le directeur en 1934 jusqu’à son départ pour Londres en 1940. D’autres archéologues, en mission à l’étranger, rejoindront aussi la France libre.

La DAFA a été créée en 1922 à l’initiative d’Amanullah, roi d’un Afghanistan à peine sorti de l’emprise de l’Empire britannique (1880-1919). Un accord entre l’Afghanistan et la France accorde à cette dernière le monopole des fouilles pour trente ans, avec un partage égal des découvertes à l’exception de l’or et des bijoux. Ce partenariat a pour mission d’étudier, de valoriser et de protéger le patrimoine archéologique afghan. Le premier directeur (1922-1925) de la DAFA, l’orientaliste Alfred Foucher, tente de retrouver les traces de l’expédition du roi de Macédoine Alexandre le Grand (356-323 avant J.C.) lors de sa conquête de l’Empire perse. Joseph Hackin effectue quatre campagnes de fouilles entre 1929 et 1940 et en expose les résultats pendant ses séjours en France. L’un de ses adjoints se nomme Ahmad Ali Kohzad, futur conservateur du musée de Kaboul. Malgré la fin du monopole de la France sur les fouilles, les archéologues français poursuivent leurs travaux après la seconde guerre mondiale. La DAFA, dont les autorités afghanes reconnaissent l’expertise, forme des jeunes chercheurs. La révolution de 1978 met un terme à ses fouilles sur le terrain. Son bureau à Kaboul est fermé de 1982 à 2003, pendant la longue période de guerres, d’affrontements armés et de destructions de vestiges archéologiques par les talibans iconoclastes. Dans le cadre du traité d’amitié entre la France et l’Afghanistan en 2012, la DAFA redevient la seule institution archéologique étrangère permanente dans le pays. Par ailleurs, en France occupée, des réseaux de résistance s’organisent pour sauvegarder le patrimoine français par l’évacuation en province de 4.000 trésors nationaux dans des dépôts secrets. D’autres recueillent des renseignements sur la destination des œuvres saisies par les Allemands et qui seront récupérées après la guerre. Enfin, certains suivent l’exemple de Joseph Hackin et de son épouse et adjointe Marie. Ainsi, jacques Soustelle, vice-président du musée de l’Homme en mission de recherche au Mexique, rejoint le général de Gaulle. Ce dernier lui confie une mission similaire à celle de Hackin, à savoir coordonner l’action des comités de la France libre en Amérique du Sud. Au Proche-Orient, Henri Seyrig, directeur des Antiquités de Syrie et du Liban de 1929 à 1941, est connu pour ses fouilles menées à Baalbek et à Palmyre. Il démissionne et devient attaché culturel de la délégation de la France libre aux Etats-Unis. L’archéologue et historien de l’Afghanistan, Daniel Schlumberger, qui succèdera à Hackin à la tête de la DAFA en 1945, rallie la France libre en Syrie dès l’été 1941. Il commence par commenter l’actualité politique à Radio-Brazzaville puis dirige le Service d’information de la France libre au Levant. Jean Starcky, curé de Palmyre, s’engage dans les Forces françaises libres puis devient aumônier au sein de de la 1ère Division française libre, depuis la Libye jusqu’aux derniers combats dans le massif de l’Authon (Préalpes de Nice) où il sera blessé. Compagnon de la Libération, Jean Starcky participe au déchiffrement des manuscrits de la mer Morte en tant que membre de l’Institut d’archéologie de Beyrouth. Puis, il deviendra directeur de l’Institut français d’archéologie.

Loïc Salmon

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Angkor, naissance d’un mythe

« De l’Asie à la France libre », ouvrage collectif. Éditions Lienart, 144 pages, 25 €




« La Nuit aux Invalides », spectacle du centenaire de 1918

La cour d’honneur des Invalides à Paris sert d’écrin à la rétrospective de la première guerre mondiale, ressentie par un enfant âgé de 7 ans en août 1914.

Tel est le nouveau spectacle, son, lumière et technologie, intitulé « 1918, la naissance d’un monde nouveau », que présente Amaclio Productions du 27 juin au 1er septembre 2018.

Emotions et voyage dans le temps. Des projecteurs laser 4K de dernière génération offrent une qualité d’images exceptionnelle sur des surfaces de pierre de la cour d’honneur rénovées. L’expérience sensorielle se trouve renforcée par une sonorisation porteuse d’émotions, accrues par la projection d’images d’archives de la Grande Guerre. Trois personnes dialoguent en « off » : le petit Martin et ses tantes Eulalie et Victoire, à l’usine ou au milieu des « gueules cassées ». Pendant 45 minutes, 35 séquences rythment leur narration, des valses à la cour de Vienne en 1914 à l’apparition des chars de combat en 1917, de la charge en gants blancs des saints-cyriens, sabre au clair en 1914 à l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917. Le machinisme surgit dans la guerre, des taxis parisiens transportant une brigade d’infanterie vers le champ de bataille de la Marne en 1914 à l’impressionnant développement de l’aviation en 1918. La liesse finale préfigure un monde nouveau, celui du XXème siècle. Ce spectacle se prolonge par une visite nocturne de l’église du dôme des Invalides et du tombeau de Napoléon. Une scénographie « aux 1.000 chandelles » mène à la rencontre de quatre maréchaux. Turenne et Vauban rappellent le siècle de Louis XIV, fondateur des Invalides. Lyautey, éphémère ministre de la Guerre fin 1916-début 1917, préconise l’unité de commandement sur le champ de bataille. Elle sera réalisée par Foch, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne et vainqueur en 1918.

Réalisation. Amaclio Productions fait appel, depuis avril 2012, à Bruno Seillier, créateur des quatre spectacles précédents : « La Nuit aux Invalides » et « Les Luminescences d’Avignon » avec de la vidéo monumentale ; « Les Ecuyers du Temps » à Saumur, incluant 150 figurants, spectacle équestre et vidéo également ; « La conquête de l’Air » au Grand Palais à Paris, rétrospective de cent ans de l’avionneur Dassault avec mise en scène de trois appareils : 1 avion d’affaires Falcon ; 1 avion de combat Mirage III, conçu en 1950 ; 1 avion Rafale, en service dans l’armée de l’Air et la Marine françaises depuis 2001. En 2017, un spectacle, intitulé « Notre-Dame de cœur », s’est déroulé sur la façade de la cathédrale Notre-Dame de Paris, pour rendre hommage à l’engagement américain dans la Grande Guerre. Dans chaque spectacle, Bruno Seillier utilise la technologie la plus moderne pour valoriser un lieu historique, sans en altérer la beauté. Il s’en explique : « Je ne veux pas écraser le monument sous les coups d’une visualisation artificielle et fugace. Au contraire, je veux que la puissance de la technologie permette au monument de respirer, de changer d’atours et qu’un dialogue s’instaure avec lui. ». Pour « 1918, la naissance d’un monde nouveau », Bruno Seillier s’est assuré du concours des « voix » des comédiens Benoît Allemane, Céline Monsarat, Kaycie Chase et Céline Duhamel. Trois spectacles ont été donnés dans des sites inscrits au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO : les Invalides (plus de 300.000 spectateurs en 2012-2017), le Palais des papes (plus de 350.000 en 2013-2017) et le château de Saumur (plus de 30.000 en 2013-2014).

Loïc Salmon

Renseignements sur www.lanuitauxinvalides.fr

L’histoire des Invalides en 3 D

Cent ans de conquête de l’air au Grand Palais de Paris




Exposition « L’épopée du canal de Suez » à l’Institut du monde arabe à Paris

Projet amorcé dès l’Antiquité, la voie d’eau a été réalisée en 1869 pour relier la Méditerranée à l’Extrême-Orient et ainsi devenir un axe commercial mondial et un objectif militaire.

Un projet récurrent. Vers 1850 avant JC, l’influence de l’Egypte s’étend de Byblos au Sud de la Nubie, mettant en contact le Proche-Orient et l’Afrique, où circulent marchandises de toutes origines. Le pharaon Sésostris III fait creuser un canal à partir du Nil vers la mer Rouge, permettant à une embarcation de 15 m de long de transporter 30 t de fret, soit l’équivalent de la charge de 300 ânes. Le canal s’ensablant régulièrement, il est restauré vers 519 avant JC par le Perse Darius 1er, maître de l’Egypte, puis par le pharaon d’origine grecque Ptolémée II Philadelphe (282-246 avant JC). L’empereur romain Trajan (98-117) modifie le trajet du canal, qui sera à nouveau restauré en 643 par le général arabe Amr ibn al-As, conquérant de l’Egypte. Le canal se traverse alors en cinq jours. Au siècle suivant, il est abandonné aux sables du désert. En 1498, le Portugais Vasco de Gama découvre la route maritime des Indes via le Sud de l’Afrique, qui raccourcit considérablement le trajet par rapport aux voies terrestres et en partie maritimes des caravanes des « routes de la soie ». Celles-ci avaient fait la fortune de la République de Venise, qui monopolisait le commerce entre l’Orient et la Méditerranée. Pour contrer cette concurrence menaçante, la Sérénissime propose, dès 1504, au sultanat mamelouk de percer l’isthme par un canal à creuser à partir du port de Suez sur la mer Rouge, mais sans succès. En 1586, l’Empire ottoman, nouveau maître de l’Egypte, reprend l’idée et la soumet à Venise. Trop compliqué techniquement, le projet est abandonné, prélude au déclin progressif et inéluctable de la cité des doges. En 1798, à la tête d’une expédition militaire et scientifique, Napoléon Bonaparte conquiert l’Egypte, afin de couper la route des Indes à la Grande-Bretagne, en guerre contre la France. Il confie à Jacques-Marie Le Père, directeur des Ponts et Chaussées, l’étude d’un canal dans l’isthme de Suez. Ce dernier conclut que le niveau de la mer Rouge serait supérieur de 9 m à celui la Méditerranée et préconise le recours à la construction d’écluses. L’expédition d’Egypte a eu comme conséquence, en 1805, l’arrivée comme vice-roi d’Egypte de Méhémet Ali, désireux de moderniser le pays. A cet effet, il fait venir des experts français dans les domaines militaire, maritime, médical, éducatif, agricole et archéologique. Parmi eux, des ingénieurs effectuent de nouvelles recherches en 1846 et corrigent l’erreur de calcul du niveau des mers. Adeptes du « saint-simonisme », doctrine sociale, économique et politique, ils sont persuadés que les voies de communication servent à la compréhension universelle. Lorsqu’ils arrivent au Caire, l’ingénieur Linant travaille déjà sur un projet de canal direct, inspiré de celui de Bonaparte. S’appuyant sur ses travaux, l’un d’eux, Barthélémy Prosper Enfantin, fonde alors la « Société d’études du canal de Suez ». Puis il soumet à Méhémet Ali un projet tenant compte des corrections. Ce dernier n’y adhère pas, craignant les ingérences européennes que susciterait cette voie d’eau internationale. En revanche, son fils et successeur Saïd Pacha en sera convaincu par son ami Ferdinand de Lesseps, ancien consul de France à Alexandrie et à qui Linant avait communiqué son étude dès 1833.

Un chantier titanesque. En 1855, Saïd Pacha et Lesseps établissent la « Compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre les deux mers ». La concession devait durer 99 ans à partir du jour de l’ouverture du canal. Puis le gouvernement égyptien, qui devrait recevoir chaque année 15 % des bénéfices nets de l’exploitation du canal, en deviendrait propriétaire. Les travaux, colossaux et compliqués en milieu désertique, débutent en 1859 et vont durer dix ans. Devant l’insuffisance de main-d’œuvre, le vice-roi recourt à la corvée. Chaque mois, 25.000 paysans viennent travailler sur le chantier dans de très mauvaises conditions et avec des outils rudimentaires. Plusieurs dizaines de milliers meurent au cours des premières années. Sous la pression internationale, Napoléon III arbitre en faveur de l’abolition de la corvée, mais exige une compensation financière pour dédommager la compagnie. De grandes dragues à vapeur sont alors mises en œuvre pour excaver, dégager les déblais et terrasser. Parallèlement, trois villes nouvelles sont bâties pour loger les employés de la Compagnie du canal : Port-Saïd au Nord, Ismaïlia et Port-Tawfiq au Sud. L’inauguration a lieu le 17 novembre 1869 (photo), en présence de 2.000 invités, dont l’empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie, de l’émir Abdelkader et surtout de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Celle-ci traverse le canal à bord du yacht impérial Aigle, en référence à Napoléon 1er. Le 24 décembre 1871, le khédive (vice-roi) Ismaïl Pacha fait jouer, au Caire, l’opéra « Aïda » de Verdi, dont le livret a été écrit par Auguste Mariette, fondateur de l’égyptologie avec Champollion. La statue de la Liberté, commandée au sculpteur Bartholdi et prévue à l’entrée du canal, ira finalement à New York.

Un enjeu stratégique. Quoique théoriquement neutre, la position stratégique suscite effectivement des convoitises extérieures. En 1875, la Grande-Bretagne rachète les parts du gouvernement égyptien dans la Compagnie du canal de Suez et en devient le principal actionnaire. En 1882, elle occupe l’Egypte, qui recouvre son indépendance en 1936. Le 26 juillet 1956, le président Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie pour assurer le financement de la construction du barrage d’Assouan, auquel les Etats-Unis ont refusé de participer. En octobre, la « crise de Suez » qui s’ensuit débouche sur une opération militaire conjointe de la Grande-Bretagne, de la France et d’Israël. Le canal sera ensuite l’enjeu des guerres entre l’Egypte et Israël de 1967 et 1973, jusqu’au traité de paix de 1979.

Loïc Salmon

Exposition « Le voyage de l’obélisque » au musée de la Marine

L‘Égypte en révolutions

L’exposition « L’épopée du canal de Suez » (28 mars-5 août 2018), organisée par l’Institut du monde arabe à Paris, présente des gravures, tableaux, documents, photos, modèles réduits des machines utilisées pour le percement et archives audiovisuelles. Un enregistrement vidéo, réalisé à partir de la passerelle d’un porte-conteneurs, donne une idée du paysage le long du canal. De 486 navires en 1870, le trafic annuel est passé à 21.250 en 1966, où le pétrole a représenté 72,6 % du fret. Le canal, fermé pendant la guerre israélo-arabe de 1973, reprend son activité deux ans plus tard avec 5.579 navires et jusqu’à 20.795 navires en 1980. Puis ce chiffre baisse régulièrement jusqu’à 14.142 en 2000, avant de remonter à 21.415 en 2008, année record, et se stabiliser à 17.300 navires/an entre 2009 et 2014. Parallèlement, le tonnage brut des navires est passé de 4.414 t en 1870 à 33.693 t en 1930, 150.000 t en 1980, 210.000 t en 2001 et 240.000 en 2008. A l’issue des travaux d’extension du canal et du creusement d’une nouvelle voie en 2015, le trafic journalier devrait passer de 49 navires en 2014 à 97 en 2023. Les recettes, de 5 Mds€ en 2015, pourraient atteindre 13 Mds€ en 2023.




Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

La stratégie prend en compte les paramètres militaire, économique, diplomatique et médiatique d’une guerre, en vue d’atteindre un objectif politique. Napoléon Bonaparte (1769-1821) l’a incarnée, par son génie et sa grande capacité de travail.

Au début de l’exposition qui lui est consacré, quelques bustes en marbre rappellent ses modèles : le Macédonien Alexandre le Grand (356-323 avant JC), qui a conquis l’Empire perse et atteint l’Indus ; le Carthaginois Hannibal (247-183 avant JC), qui fit trembler Rome après avoir franchi les Pyrénées et les Alpes ; le Romain Jules César (101-44 avant JC) qui, après avoir conquis la Gaule, prépara la transformation de la République en Empire ; le Prussien Frédéric II (1712-1786), qui a su combiner mouvements, manœuvres et résolution contre une armée plus forte que la sienne. Leurs exploits se reflèteront dans le destin de Napoléon.

Trois fois chef. Napoléon cumule les fonctions de chef de l’Etat, commandant en chef des armées et général en chef sur les champs de bataille. Premier consul (1799-1804) puis empereur des Français (1804-1815), il dirige une France qui comptera jusqu’à 130 départements, promulgue les lois et définit la politique extérieure. Il commande ce qui deviendra la « Grande Armée », l’organise, l’équipe et l’entraîne comme il l’entend. Il dispose d’une totale liberté d’action pour conduire la guerre et négocier la paix. Il fixe aux généraux et diplomates des objectifs qui servent au mieux ses buts politiques. Contrairement à Louis XIV, il dirige lui-même l’armée en campagne. Toutes ses victoires confortent ces trois fonctions. Premier consul à la suite d’un coup d’Etat en 1799, Bonaparte veut apporter la paix en mettant un terme aux troubles de la Révolution française. Par les traités de Campo-Formio (1797), de Lunéville (1801) et d’Amiens (1802), il conclut ses campagnes militaires d’Italie (1796-1797) et d’Egypte (1798-1801). Victoires et paix légitiment son rôle de chef de l’Etat, héritier de la Rome antique. Empereur, sacré pour reprendre la tradition monarchique française depuis Louis 1er le Débonnaire (816), il souhaite étendre l’influence de la France et son pouvoir en Europe occidentale par des accords ou des guerres victorieuses. Il n’a pas eu le temps de théoriser sa contribution à l’histoire de la stratégie. D’autres s’en chargeront, surtout le Prussien Clausewitz (1780-1831) et le Suisse Jomini (1779-1869), dont les travaux seront étudiés par des hommes politiques et des généraux, dont certains entreront ensuite en politique. Clausewitz inspirera, directement ou indirectement, les généraux allemands Moltke (guerre franco-prussienne de 1870-1871), Ludendorff (première guerre mondiale, 1914-1918) et Rommel (seconde guerre mondiale,1939-1945), les dirigeants politiques Lénine (fondateur de l’Union soviétique, 1922-1991) et Mao Tsé-Toung (fondateur de la République populaire de Chine en 1949), le général vietnamien Giap (guerre d’Indochine, 1946-1954) et même les généraux français Foch (première guerre mondiale) et De Gaulle (seconde guerre mondiale). De son côté, Jomini va influencer, directement ou indirectement, les généraux américains Lee, Grant et Sherman (guerre de Sécession, 1860-1865), Pershing (première guerre mondiale), Patton, Mac Arthur, Marshall et Eisenhower (seconde guerre mondiale) et enfin Schwarzkopf (guerre du Golfe, 1990-1991). Le chef d’état-major des armées des Etats-Unis (1989-1993), puis secrétaire d’Etat (2001-2005), Powell s’inspirera de Clausewitz et de Jomini.

Formation et apprentissage. Le jeune « Napoléone de Buonaparte », né en Corse un an après sa cession à la France par la République de Gênes, est admis à l’Ecole militaire de Brienne (1779-1784) puis à celle de Paris (1785), où il étudie l’histoire, les mathématiques, la géographie et l’art de la guerre. Il en sort à 16 ans avec le brevet de sous-lieutenant d’artillerie, signé de Louis XVI. Intéressé par les sciences naturelles et la géographie durant sa scolarité, il emmènera des savants lors de l’expédition d’Egypte (1798). Lecteur insatiable, il étudie, après les cours, les campagnes des grands capitaines de l’Histoire et celles des chefs de guerre et théoriciens militaires de son temps. Ainsi, le « Traité général de tactique » de Guibert, vétéran de la guerre de Sept Ans (1756-1763), l’influence durablement sur la manœuvre, l’utilisation du feu, l’organisation et le déplacement des armées. Il lit aussi des ouvrages politiques dont « Le Prince de Machiavel (1469-1527), analyse pragmatique du pouvoir et de ses mécanismes. L’armée française s’est distinguée au cours de la guerre d’indépendance américaine (1778-1781) et dispose du nouveau système d’artillerie « Gribeauval » et du fusil à silex modèle 1777. Considérée comme l’une des meilleures d’Europe, elle bénéficie de la levée en masse puis de la conscription sous la Révolution pour aligner des effectifs inégalés. Après avoir francisé son nom, Bonaparte, promu capitaine, commande l’artillerie lors du siège de Toulon (1793), ville royaliste soutenue par la flotte britannique, et contribue à sa reconquête. A 27 ans, nommé à la tête de l’armée française d’Italie (45.000 hommes), il remporte de brillantes victoires, marche sur Vienne et impose la paix à l’Autriche…sans en référer au gouvernement français. En 1798, il commande l’expédition militaire et scientifique chargée de conquérir l’Egypte, qu’il va gouverner pendant un an. Il a alors acquis suffisamment d’expériences militaire, diplomatique et politique pour s’estimer capable de prendre le pouvoir en France…à 30 ans !

Planification et mobilité. Pour Napoléon, une campagne se prépare par la connaissance de l’ennemi (livres et rapports d’espions) et de son armée en détail (intendance, habillement, munitions, service de santé). Celle-ci, peu chargée, doit être capable de se déplacer rapidement pour créer la surprise. Il s’agit de vaincre l’ennemi militairement par la bataille et la prise de sa capitale, puis politiquement en lui imposant ses conditions de paix. Il remporte des victoires décisives à Arcole (1796), aux Pyramides (1798), à Marengo (1800), à Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau (1807), Friedland (1807) et Wagram (1809). Mais la victoire de la Moscowa et la retraite de Russie (1812), trop coûteuses en hommes, annoncent les défaites de Leipzig (1813) et Waterloo (1815). En outre, l’Empereur a toujours laissé trop peu d’initiative à ses généraux.

Loïc Salmon

Napoléon stratège

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides

L’exposition « Napoléon stratège » (6 avril-22 juillet 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente des témoignages sonores reconstitués à partir de lettres et mémoires de soldats et d’officiers. Des dispositifs multimédias permettent de comprendre les raisonnements stratégique et tactique de l’Empereur lors de ses victoires et ceux de ses adversaires lors de ses défaites. L’un facilite la compréhension de l’efficacité de la chaîne de commandement, en fonction des circonstances de la bataille. Un autre explique la justesse du choix, par Napoléon, des chefs militaires les plus aptes à remplir une mission correspondant à leurs qualités. Renseignements : www.musee-armee.fr




Napoléon stratège

Napoléon a indirectement enseigné l’art de la guerre à ceux qu’il a affrontés et battus, favorisant ainsi leurs propres victoires ultérieures avec des conséquences politiques. La capitulation de Paris en 1814 a entraîné sa première abdication et la défaite de Waterloo, en 1815 après les Cent-Jours, la seconde.

L’archiduc autrichien Charles (1771-1847) combat, sans succès, le jeune général Bonaparte pendant la campagne d’Italie (1797). Président du Conseil de guerre en 1801, il propose un plan détaillé de la réorganisation globale de l’armée. Nommé ministre de la Guerre et de la Marine, il procède à de nombreuses réformes, inspirées de celles mises en œuvre en France depuis la Révolution. Généralissime, il est vaincu par Napoléon à Eckmühl (1809), puis remporte la victoire d’Essling un mois plus tard. Cette première grande défaite de l’armée napoléonienne est compensée, après quelques jours, par la victoire de Wagram. L’archiduc prend alors une retraite anticipée (à 38 ans !) et rédige ses réflexions dans un ouvrage sur la stratégie, dont Napoléon entendra parler lors de son exil à Sainte-Hélène. Bien qu’il ait effectué l’essentiel de sa carrière contre l’Empire ottoman, le général russe Koutouzov (1745-1813) est rappelé en 1805 à la tête d’une avant-garde pour soutenir les troupes autrichiennes. Malgré une infériorité numérique, Napoléon remporte alors la grande victoire d’Austerlitz le 2 décembre, jour anniversaire de son sacre. En juin 1812 lors de la campagne de Russie, Koutouzov, nommé commandant en chef des forces russes, affronte la Grande Armée à Borodino en septembre. Cette bataille, connue en France sous le nom de la Moscowa, est gagnée par Napoléon au prix de lourdes pertes. Elle lui ouvre les portes de Moscou, désertée par ses habitants. L’incendie de leur capitale par les Russes contraint l’armée impériale à la retraite. La rigueur de l’hiver et la tactique de harcèlement par les cosaques et les partisans, choisie par Koutouzov, achèvent de la décimer. Le général anglais Wellington (1769-1852) a séjourné neuf ans en Inde britannique, où il a compris l’étroite imbrication entre buts militaires et ambitions politiques. Pendant la guerre d’Espagne (1808-1814), les nations européennes coalisées contre la France lancent une contre-offensive à partir du Portugal. Nommé à la tête du corps expéditionnaire britannique en 1809, Wellington sait exploiter les erreurs des généraux et maréchaux français en l’absence de Napoléon, reconnaissant qu’il aurait été battu dans le cas contraire. Il l’affronte directement à Waterloo, rassuré par l’arrivée imminente de renforts prussiens. Sa réputation de vainqueur de l’Empereur servira la carrière diplomatique et politique de Wellington, qui deviendra Premier ministre (1828 à 1830). Le général prussien Blücher (1742-1819) contribue, en 1813, à transformer un simple conflit entre la Prusse et la France en une guerre de libération de l’Allemagne entière de l’hégémonie française. La victoire des Coalisés à Leipzig à l’issue de la « Bataille des Nations », la même année, brise le contrôle de Napoléon sur l’Europe centrale. Comme lui, Blücher avait compris qu’une bataille, susceptible d’emporter la décision, ne doit être livrée que dans de bonnes conditions. Pendant ses campagnes de 1813-1815, ses manœuvres audacieuses et inattendues déconcertent l’Empereur, obligé de réagir au lieu de prendre l’initiative. Il ressemble au général Bonaparte de la campagne d’Italie !

Loïc Salmon

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire

« Napoléon stratège », ouvrage collectif. Éditions Lienart/Musée de l’Armée, 304 pages, 29 €




La Nostalgie de l’honneur

« C’est l’instinct de l’honneur qui fait les héros », écrit l’auteur. Cette assertion, qui correspond au général Philippe Leclerc de Hautecloque, chef de la 2ème Division blindée (DB) pendant la seconde guerre mondiale, pourrait aussi s’appliquer au général Jean Crépin (1908-1996). Le destin de ces deux hommes va croiser celui du général Charles de Gaulle. Jean Crépin, par soif d’aventure et pour éviter la banalité de la vie de garnison en métropole, choisit l’artillerie coloniale à la sortie de l’Ecole Polytechnique. Il est d’abord affecté à la concession française de Tientsin, en Chine. Le 28 août 1940, jeune capitaine, il commande une batterie de côte au Cameroun quand un commandant (Leclerc), qui s’était fait coudre sur les manches les galons de colonel pour en imposer, lui fait demander de se rallier à la France libre. Crépin est le 2ème à le faire. Plus tard en Indochine, ses talents de négociateur et de diplomate faciliteront les succès de Leclerc, commandant en chef du Corps expéditionnaire, dans ses relations difficiles avec les armées chinoises. Lieutenant-colonel, il combat l’Afrika Korps en 1943, reçoit la croix de Guerre avec plusieurs palmes et la Légion d’honneur et est fait compagnon de la Libération. Le 3ème Régiment d’artillerie coloniale, qu’il a commandé, reçoit la fourragère de la croix de Guerre 1939-1945. A la mort de Leclerc en 1947, il est « mis au placard » jusqu’en 1950 avant de recevoir ses étoiles de général de brigade…grâce à René Pleven, également compagnon de la Libération et ministre de la Défense. En désaccord sur la politique belliqueuse menée en Indochine par les gouvernements de la IVème République et jugeant cette guerre perdue d’avance, il refuse d’y repartir, malgré les interventions du général Jean de Lattre de Tassigny, nouveau commandant en chef. En conséquence, il attendra sept ans sa troisième étoile au lieu de trois et demi. Entretemps, il est nommé, de 1955 à 1958, président du « Comité exécutif des explosifs nucléaires », instance secrète créée par Pierre Mendès-France, président du Conseil. Le général Crépin contribuera, avec Pierre Guillaumat, son camarade de promotion à Polytechnique, administrateur du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et futur premier ministre des Armées du général de Gaulle, à doter la France de l’arme nucléaire, garantie de son indépendance en pleine guerre froide. Avec Bertrand Goldschmidt, chef du département Chimie du CEA, ils sont considérés comme les pères de la force de frappe française. A l’issue de sa mission, Crépin se porte volontaire pour servir en Algérie. Promu général de corps d’armée, il y remplace le général Jacques Massu, son vieux compagnon de la 2ème DB, limogé par le président de la République. Crépin subira le même sort après le referendum sur l’indépendance de l’Algérie en 1961 et sera nommé à la tête des Forces françaises en Allemagne. Comme le lui expliquera le général de Gaulle, le nouveau contexte politique et militaire exige un changement de titulaire à ce poste. Le général d’armée Crépin, grand-croix de la Légion d’honneur, finit sa carrière militaire comme commandant en chef des Forces alliées du secteur Centre Europe. Ensuite, il sera cinq ans vice-président du futur groupe aéronautique EADS. Tirant le bilan de sa vie, l’auteur (son petit-fils) conclut que les démocraties avancées tentent de prévenir et résoudre les conflits par la diplomatie. « Mais l’honneur commande de dire non quand l’essentiel est en cause. Or il n’y a pas de grandeur sans honneur. »

Loïc Salmon

« La Nostalgie de l’honneur » par Jean-René van der Plaetsen. Éditions Grasset, 240 pages, 19 €.