Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

La stratégie prend en compte les paramètres militaire, économique, diplomatique et médiatique d’une guerre, en vue d’atteindre un objectif politique. Napoléon Bonaparte (1769-1821) l’a incarnée, par son génie et sa grande capacité de travail.

Au début de l’exposition qui lui est consacré, quelques bustes en marbre rappellent ses modèles : le Macédonien Alexandre le Grand (356-323 avant JC), qui a conquis l’Empire perse et atteint l’Indus ; le Carthaginois Hannibal (247-183 avant JC), qui fit trembler Rome après avoir franchi les Pyrénées et les Alpes ; le Romain Jules César (101-44 avant JC) qui, après avoir conquis la Gaule, prépara la transformation de la République en Empire ; le Prussien Frédéric II (1712-1786), qui a su combiner mouvements, manœuvres et résolution contre une armée plus forte que la sienne. Leurs exploits se reflèteront dans le destin de Napoléon.

Trois fois chef. Napoléon cumule les fonctions de chef de l’Etat, commandant en chef des armées et général en chef sur les champs de bataille. Premier consul (1799-1804) puis empereur des Français (1804-1815), il dirige une France qui comptera jusqu’à 130 départements, promulgue les lois et définit la politique extérieure. Il commande ce qui deviendra la « Grande Armée », l’organise, l’équipe et l’entraîne comme il l’entend. Il dispose d’une totale liberté d’action pour conduire la guerre et négocier la paix. Il fixe aux généraux et diplomates des objectifs qui servent au mieux ses buts politiques. Contrairement à Louis XIV, il dirige lui-même l’armée en campagne. Toutes ses victoires confortent ces trois fonctions. Premier consul à la suite d’un coup d’Etat en 1799, Bonaparte veut apporter la paix en mettant un terme aux troubles de la Révolution française. Par les traités de Campo-Formio (1797), de Lunéville (1801) et d’Amiens (1802), il conclut ses campagnes militaires d’Italie (1796-1797) et d’Egypte (1798-1801). Victoires et paix légitiment son rôle de chef de l’Etat, héritier de la Rome antique. Empereur, sacré pour reprendre la tradition monarchique française depuis Louis 1er le Débonnaire (816), il souhaite étendre l’influence de la France et son pouvoir en Europe occidentale par des accords ou des guerres victorieuses. Il n’a pas eu le temps de théoriser sa contribution à l’histoire de la stratégie. D’autres s’en chargeront, surtout le Prussien Clausewitz (1780-1831) et le Suisse Jomini (1779-1869), dont les travaux seront étudiés par des hommes politiques et des généraux, dont certains entreront ensuite en politique. Clausewitz inspirera, directement ou indirectement, les généraux allemands Moltke (guerre franco-prussienne de 1870-1871), Ludendorff (première guerre mondiale, 1914-1918) et Rommel (seconde guerre mondiale,1939-1945), les dirigeants politiques Lénine (fondateur de l’Union soviétique, 1922-1991) et Mao Tsé-Toung (fondateur de la République populaire de Chine en 1949), le général vietnamien Giap (guerre d’Indochine, 1946-1954) et même les généraux français Foch (première guerre mondiale) et De Gaulle (seconde guerre mondiale). De son côté, Jomini va influencer, directement ou indirectement, les généraux américains Lee, Grant et Sherman (guerre de Sécession, 1860-1865), Pershing (première guerre mondiale), Patton, Mac Arthur, Marshall et Eisenhower (seconde guerre mondiale) et enfin Schwarzkopf (guerre du Golfe, 1990-1991). Le chef d’état-major des armées des Etats-Unis (1989-1993), puis secrétaire d’Etat (2001-2005), Powell s’inspirera de Clausewitz et de Jomini.

Formation et apprentissage. Le jeune « Napoléone de Buonaparte », né en Corse un an après sa cession à la France par la République de Gênes, est admis à l’Ecole militaire de Brienne (1779-1784) puis à celle de Paris (1785), où il étudie l’histoire, les mathématiques, la géographie et l’art de la guerre. Il en sort à 16 ans avec le brevet de sous-lieutenant d’artillerie, signé de Louis XVI. Intéressé par les sciences naturelles et la géographie durant sa scolarité, il emmènera des savants lors de l’expédition d’Egypte (1798). Lecteur insatiable, il étudie, après les cours, les campagnes des grands capitaines de l’Histoire et celles des chefs de guerre et théoriciens militaires de son temps. Ainsi, le « Traité général de tactique » de Guibert, vétéran de la guerre de Sept Ans (1756-1763), l’influence durablement sur la manœuvre, l’utilisation du feu, l’organisation et le déplacement des armées. Il lit aussi des ouvrages politiques dont « Le Prince de Machiavel (1469-1527), analyse pragmatique du pouvoir et de ses mécanismes. L’armée française s’est distinguée au cours de la guerre d’indépendance américaine (1778-1781) et dispose du nouveau système d’artillerie « Gribeauval » et du fusil à silex modèle 1777. Considérée comme l’une des meilleures d’Europe, elle bénéficie de la levée en masse puis de la conscription sous la Révolution pour aligner des effectifs inégalés. Après avoir francisé son nom, Bonaparte, promu capitaine, commande l’artillerie lors du siège de Toulon (1793), ville royaliste soutenue par la flotte britannique, et contribue à sa reconquête. A 27 ans, nommé à la tête de l’armée française d’Italie (45.000 hommes), il remporte de brillantes victoires, marche sur Vienne et impose la paix à l’Autriche…sans en référer au gouvernement français. En 1798, il commande l’expédition militaire et scientifique chargée de conquérir l’Egypte, qu’il va gouverner pendant un an. Il a alors acquis suffisamment d’expériences militaire, diplomatique et politique pour s’estimer capable de prendre le pouvoir en France…à 30 ans !

Planification et mobilité. Pour Napoléon, une campagne se prépare par la connaissance de l’ennemi (livres et rapports d’espions) et de son armée en détail (intendance, habillement, munitions, service de santé). Celle-ci, peu chargée, doit être capable de se déplacer rapidement pour créer la surprise. Il s’agit de vaincre l’ennemi militairement par la bataille et la prise de sa capitale, puis politiquement en lui imposant ses conditions de paix. Il remporte des victoires décisives à Arcole (1796), aux Pyramides (1798), à Marengo (1800), à Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau (1807), Friedland (1807) et Wagram (1809). Mais la victoire de la Moscowa et la retraite de Russie (1812), trop coûteuses en hommes, annoncent les défaites de Leipzig (1813) et Waterloo (1815). En outre, l’Empereur a toujours laissé trop peu d’initiative à ses généraux.

Loïc Salmon

Napoléon stratège

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides

L’exposition « Napoléon stratège » (6 avril-22 juillet 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente des témoignages sonores reconstitués à partir de lettres et mémoires de soldats et d’officiers. Des dispositifs multimédias permettent de comprendre les raisonnements stratégique et tactique de l’Empereur lors de ses victoires et ceux de ses adversaires lors de ses défaites. L’un facilite la compréhension de l’efficacité de la chaîne de commandement, en fonction des circonstances de la bataille. Un autre explique la justesse du choix, par Napoléon, des chefs militaires les plus aptes à remplir une mission correspondant à leurs qualités. Renseignements : www.musee-armee.fr




Napoléon stratège

Napoléon a indirectement enseigné l’art de la guerre à ceux qu’il a affrontés et battus, favorisant ainsi leurs propres victoires ultérieures avec des conséquences politiques. La capitulation de Paris en 1814 a entraîné sa première abdication et la défaite de Waterloo, en 1815 après les Cent-Jours, la seconde.

L’archiduc autrichien Charles (1771-1847) combat, sans succès, le jeune général Bonaparte pendant la campagne d’Italie (1797). Président du Conseil de guerre en 1801, il propose un plan détaillé de la réorganisation globale de l’armée. Nommé ministre de la Guerre et de la Marine, il procède à de nombreuses réformes, inspirées de celles mises en œuvre en France depuis la Révolution. Généralissime, il est vaincu par Napoléon à Eckmühl (1809), puis remporte la victoire d’Essling un mois plus tard. Cette première grande défaite de l’armée napoléonienne est compensée, après quelques jours, par la victoire de Wagram. L’archiduc prend alors une retraite anticipée (à 38 ans !) et rédige ses réflexions dans un ouvrage sur la stratégie, dont Napoléon entendra parler lors de son exil à Sainte-Hélène. Bien qu’il ait effectué l’essentiel de sa carrière contre l’Empire ottoman, le général russe Koutouzov (1745-1813) est rappelé en 1805 à la tête d’une avant-garde pour soutenir les troupes autrichiennes. Malgré une infériorité numérique, Napoléon remporte alors la grande victoire d’Austerlitz le 2 décembre, jour anniversaire de son sacre. En juin 1812 lors de la campagne de Russie, Koutouzov, nommé commandant en chef des forces russes, affronte la Grande Armée à Borodino en septembre. Cette bataille, connue en France sous le nom de la Moscowa, est gagnée par Napoléon au prix de lourdes pertes. Elle lui ouvre les portes de Moscou, désertée par ses habitants. L’incendie de leur capitale par les Russes contraint l’armée impériale à la retraite. La rigueur de l’hiver et la tactique de harcèlement par les cosaques et les partisans, choisie par Koutouzov, achèvent de la décimer. Le général anglais Wellington (1769-1852) a séjourné neuf ans en Inde britannique, où il a compris l’étroite imbrication entre buts militaires et ambitions politiques. Pendant la guerre d’Espagne (1808-1814), les nations européennes coalisées contre la France lancent une contre-offensive à partir du Portugal. Nommé à la tête du corps expéditionnaire britannique en 1809, Wellington sait exploiter les erreurs des généraux et maréchaux français en l’absence de Napoléon, reconnaissant qu’il aurait été battu dans le cas contraire. Il l’affronte directement à Waterloo, rassuré par l’arrivée imminente de renforts prussiens. Sa réputation de vainqueur de l’Empereur servira la carrière diplomatique et politique de Wellington, qui deviendra Premier ministre (1828 à 1830). Le général prussien Blücher (1742-1819) contribue, en 1813, à transformer un simple conflit entre la Prusse et la France en une guerre de libération de l’Allemagne entière de l’hégémonie française. La victoire des Coalisés à Leipzig à l’issue de la « Bataille des Nations », la même année, brise le contrôle de Napoléon sur l’Europe centrale. Comme lui, Blücher avait compris qu’une bataille, susceptible d’emporter la décision, ne doit être livrée que dans de bonnes conditions. Pendant ses campagnes de 1813-1815, ses manœuvres audacieuses et inattendues déconcertent l’Empereur, obligé de réagir au lieu de prendre l’initiative. Il ressemble au général Bonaparte de la campagne d’Italie !

Loïc Salmon

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire

« Napoléon stratège », ouvrage collectif. Éditions Lienart/Musée de l’Armée, 304 pages, 29 €




La Nostalgie de l’honneur

« C’est l’instinct de l’honneur qui fait les héros », écrit l’auteur. Cette assertion, qui correspond au général Philippe Leclerc de Hautecloque, chef de la 2ème Division blindée (DB) pendant la seconde guerre mondiale, pourrait aussi s’appliquer au général Jean Crépin (1908-1996). Le destin de ces deux hommes va croiser celui du général Charles de Gaulle. Jean Crépin, par soif d’aventure et pour éviter la banalité de la vie de garnison en métropole, choisit l’artillerie coloniale à la sortie de l’Ecole Polytechnique. Il est d’abord affecté à la concession française de Tientsin, en Chine. Le 28 août 1940, jeune capitaine, il commande une batterie de côte au Cameroun quand un commandant (Leclerc), qui s’était fait coudre sur les manches les galons de colonel pour en imposer, lui fait demander de se rallier à la France libre. Crépin est le 2ème à le faire. Plus tard en Indochine, ses talents de négociateur et de diplomate faciliteront les succès de Leclerc, commandant en chef du Corps expéditionnaire, dans ses relations difficiles avec les armées chinoises. Lieutenant-colonel, il combat l’Afrika Korps en 1943, reçoit la croix de Guerre avec plusieurs palmes et la Légion d’honneur et est fait compagnon de la Libération. Le 3ème Régiment d’artillerie coloniale, qu’il a commandé, reçoit la fourragère de la croix de Guerre 1939-1945. A la mort de Leclerc en 1947, il est « mis au placard » jusqu’en 1950 avant de recevoir ses étoiles de général de brigade…grâce à René Pleven, également compagnon de la Libération et ministre de la Défense. En désaccord sur la politique belliqueuse menée en Indochine par les gouvernements de la IVème République et jugeant cette guerre perdue d’avance, il refuse d’y repartir, malgré les interventions du général Jean de Lattre de Tassigny, nouveau commandant en chef. En conséquence, il attendra sept ans sa troisième étoile au lieu de trois et demi. Entretemps, il est nommé, de 1955 à 1958, président du « Comité exécutif des explosifs nucléaires », instance secrète créée par Pierre Mendès-France, président du Conseil. Le général Crépin contribuera, avec Pierre Guillaumat, son camarade de promotion à Polytechnique, administrateur du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et futur premier ministre des Armées du général de Gaulle, à doter la France de l’arme nucléaire, garantie de son indépendance en pleine guerre froide. Avec Bertrand Goldschmidt, chef du département Chimie du CEA, ils sont considérés comme les pères de la force de frappe française. A l’issue de sa mission, Crépin se porte volontaire pour servir en Algérie. Promu général de corps d’armée, il y remplace le général Jacques Massu, son vieux compagnon de la 2ème DB, limogé par le président de la République. Crépin subira le même sort après le referendum sur l’indépendance de l’Algérie en 1961 et sera nommé à la tête des Forces françaises en Allemagne. Comme le lui expliquera le général de Gaulle, le nouveau contexte politique et militaire exige un changement de titulaire à ce poste. Le général d’armée Crépin, grand-croix de la Légion d’honneur, finit sa carrière militaire comme commandant en chef des Forces alliées du secteur Centre Europe. Ensuite, il sera cinq ans vice-président du futur groupe aéronautique EADS. Tirant le bilan de sa vie, l’auteur (son petit-fils) conclut que les démocraties avancées tentent de prévenir et résoudre les conflits par la diplomatie. « Mais l’honneur commande de dire non quand l’essentiel est en cause. Or il n’y a pas de grandeur sans honneur. »

Loïc Salmon

« La Nostalgie de l’honneur » par Jean-René van der Plaetsen. Éditions Grasset, 240 pages, 19 €.




Défense : la météorologie, élément-clé des opérations

La connaissance de l’environnement géophysique permet d’éviter qu’il soit moins défavorable, pour soi que pour l’ennemi, et de s’en faire un allié lors d’une opération extérieure.

Le capitaine de frégate Gwendal Le Moigne, commandant le Centre interarmées de soutien météo-océanographique aux forces (CISMF), en a expliqué le pourquoi et le comment à la presse, le15 février 2018 à Paris.

Au service des forces. Grâce à la finesse des prévisions météorologiques, les premières vagues de parachutistes du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, ont été larguées au bon moment entre deux dépressions atmosphériques, rappelle le capitaine de frégate. Installé à Toulouse à proximité du centre de prévisions de Météo France et rattaché au Commandement pour les opérations interarmées, le CISMF assure une permanence totale. Ses missions portent sur l’aide à la planification opérationnelle, l’aide à la décision pour la protection des biens et des personnes ainsi que le maintien des performances des armes et des capteurs (précision). Il s’appuie sur les bases de données de Météo France, qu’il aide à développer ses outils, le Service hydrographique et océanographique de la marine (SHOM) et les senseurs de l’armée de l’Air. S’y ajoutent des partages d’informations avec la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Danemark (zones couvertes par les glaces en mer du Nord), le Japon (zone Pacifique), le Etats-Unis et l’OTAN (données brutes quotidiennes). Le CISMF emploie 75 militaires et civils, dont 12 ingénieurs de Météo France détachés auprès des armées. Depuis 2012, le personnel sous-officier de l’armée de l’Air et de la Marine se forme à l’Ecole nationale de météorologie, pour les cours théoriques, et au CISMF pour la partie opérationnelle. En outre, le CISMF établit un manuel destiné aux météorologues africains pour développer leurs compétences.

Applications sur le « terrain ». Le CISMF envoie une synthèse, constituée de cartes satellitaires et de modèles informatiques, à toutes les unités françaises déployées dans le monde, afin qu’elles affinent leurs propres prévisions. Ces informations, rapides et concises, sont présentées surlignées en vert, orange et rouge, selon le niveau de vigilance recommandé, par exemple pour les opérations « Harmattan » (Libye, 2011) et « Barkhane » (Sahel, depuis 2014) ou l’exercice OTAN « Brilliant Mariner 2017 ». Elles indiquent les zones propices au largage de parachutistes ou à éviter par les pilotes de chasse. Celles du SHOM établissent des cartes très précises des zones acoustiques pour les sous-marins et les navires de surface remorquant un sonar immergé, car la température des masses d’eau influe sur la propagation du son. Elles permettent aussi à une torpille MU90, très sensible à l’environnement marin, de ne pas confondre un rocher avec un sous-marin immobile, grâce à une imagerie de haute résolution pour que son senseur voit plus loin et avec davantage de finesse. Dans une mer avec 12 m de creux, une frégate lutte pour sa survie et exclut toute mise en œuvre d’hélicoptère, d’embarcation ou de sonar. En Afrique, un orage violent, très difficile à prévoir, peut provoquer la chute du toit d’un hangar, la torsion d’une aile d’avion, des soulèvements de sable ou un flash électrique sur un drone, perturbant ses capteurs et sa mission. La température extérieure au sol détermine le choix des vêtements de l’équipage d’un hélicoptère, au cas où il se crasherait. Enfin, un vent de face gêne un missile à longue portée, qui vole moins loin et consomme plus de carburant.

Loïc Salmon

Marine : la « marétique », transformation numérique du monde maritime

Défense : le climat, facteur de dérèglement géopolitique




Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Interactions complexes et « politiques » des opérations et ambivalence de l’excès de confiance en soi pèsent sur la prise de décision du chef militaire, qui doit aussi pouvoir compter sur la « chance ».

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 19 décembre 2017 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenus : le professeur Pascal Venesson (à gauche sur la photo), Université de Paris II Panthéon Assas ; le général (2S) Henri Bentégeat (à droite), ancien chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) et de l’Etat-major des armées (2002-2006).

Approche psychologique. L’intuition stratégique des chefs de guerre, résultant de leur expertise, influe sur l’efficacité militaire, estime le professeur Venesson. Aujourd’hui, le génie militaire, aidé par des circonstances exceptionnelles, connaît une remise en cause à l’ère de la robotisation du champ de bataille et de l’algorithme. Le général et son état-major, commandant une ou plusieurs forces sur un théâtre, assurent planification, conduite et soutien des opérations, en vue d’atteindre les objectifs fixés par les autorités politiques et militaires et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. L’efficacité militaire consiste à comprendre la situation face à au moins deux forces armées adverses aux actions séparées, commander la sienne et produire les effets demandés. Certaines armées développent des aptitudes de haut niveau, grâce aux technologies, compétences, types de régimes politiques, relations entre dirigeants politiques et militaires et culture militaire propre. La décision opérationnelle en « première appréciation » dépend d’abord de la reconnaissance d’une situation donnée ressemblant à un prototype familier. Ensuite, les décideurs identifient rapidement le comportement adéquat, en raison de leur propre expertise, d’un environnement régulier et de leur capacité à tirer les enseignements de l’expérience acquise, notamment par la formation et l’entraînement. Toutefois, l’excès de confiance en soi des chefs de guerre influe sur leur capacité de commandement avec pour conséquences : un plan opérationnel initial calqué sur la première impression ; un traitement déficient du renseignement ou sa recherche sélective et biaisée ; une tendance à surestimer leurs propres capacités et à sous-estimer celles des adversaires ; optimisme exagéré quant à l’effet probable de la mission. Le plus souvent, les chefs de guerre ne devraient pas suivre leur intuition, conclut le professeur Venesson.

Etude d’un cas historique. Au début de la guerre de Corée lancée sous l’égide de l’ONU (1950-1953), les Etats-Unis, qui fournissent les plus gros contingents de combattants, ont subi une grave défaite au fleuve Yalou après un succès opérationnel initial au port d’Inchon, explique le professeur Venesson. Du 15 au 28 septembre 1950, après un débarquement de grande ampleur dans le port d’Inchon sur la mer Jaune à l’Ouest de la péninsule, les forces américaines (Xème Corps) et sud-coréennes lancent une contre-offensive et libèrent Séoul, capitale de la Corée du Sud occupée par les troupes de Corée du Nord. Dans le même temps, la 8ème Armée américaine brise le périmètre du port sud-coréen de Pusan, encerclé par les troupes nord-coréennes, et rejoint le Xème Corps. Commandant en chef dans le Sud-Ouest du Pacifique de 1942 à 1945 où il a procédé à 56 opérations amphibies, le général Douglas Mac Arthur, âgé de 70 ans, est considéré par ses pairs comme le plus expérimenté à tous les niveaux de commandement. Il apprécie la situation à Inchon en 2-3 jours : fortes capacités navales et aériennes alliées ; attaques surprises possibles contre des zones peu défendues. Il choisit l’option la plus risquée, malgré les sérieuses réserves de son état-major et de l’Etat-major interarmées de Washington : étroitesse des voies d’accès au site ; marées ; zone habitée ; éloignement de Pusan, situé beaucoup plus au Sud ; surestimation de la 8ème Armée ; sous-estimation des forces nord-coréennes. Mais la « chance » a joué : la Chine avait anticipé le débarquement d’Inchon et prévenu la Corée du Nord…qui n’en a pas tenu compte. En revanche, elle va intervenir massivement lors de la progression rapide des Xème Corps et 8ème Armée vers le fleuve Yalou, frontière entre la Corée du Nord et la Chine (octobre-novembre 1950). Après de lourdes pertes, les forces de l’ONU se replient au Sud du 38ème parallèle. L’efficacité militaire, accrue à Inchon, s’amoindrit à Yalou. Les Xème Corps et 8ème Armée restent sous commandements séparés et géographiquement éloignés. Convaincu que la Chine n’interviendra pas, Mac Arthur néglige les renseignements sur elle, se croit infaillible et exerce son commandement depuis Tokyo (Japon). Par ailleurs, la guerre de Corée diffère de la seconde guerre mondiale, caractérisée par la recherche de la victoire décisive et de la reddition sans conditions de l’adversaire. Elle fait partie de la « guerre froide » (1947-1991) aux objectifs limités, pour éviter un nouveau conflit mondial, probablement nucléaire.

Retour d’expérience. Le 21 septembre 2002, 300 mutins de l’armée ivoirienne peuvent investir la capitale Abidjan dans les 24 heures avec le risque de guerre civile, rappelle le général Bentégeat. Le rassemblement et l’évacuation des 20.000 ressortissants français nécessitant 6 jours, le général préconise l’intervention immédiate des forces françaises. Le bilan s’établit à 27 militaires français tués, de nombreux blessés, les ressortissants protégés, la guerre civile évitée, la crédibilité politique et militaire de la France maintenue. Aujourd’hui, la gestion des conflits extérieurs tend à réduire la liberté d’action militaire, estime le général. Le recours aux acteurs locaux entraîne une dépendance de leurs performances sur le terrain : opération « Harmattan » en 2011 en Libye ; opération « Chammal » contre l’Etat islamique (Daech) en Irak de 2014 à 2017 et en Syrie depuis 2015 ; opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne depuis 2014. Par ailleurs, la numérisation du théâtre détaille la situation tactique avec des conséquences pour son commandant : tentatives d’ingérence des autorités politiques dans les opérations ; ingérences de l’échelon supérieur aux différents échelons de commandement. En outre, il doit conduire l’opération contre l’adversaire et gérer sa communication, aspect politique majeur. Enfin, il garde à l’esprit les morts, civils et militaires, y compris chez l’adversaire.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Théorisée par le psychologue et économiste israélo-américain Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) et l’économiste américain Richard Thaler (prix Nobel 2017), la « révolution cognitive » constitue une profonde transformation de la connaissance du jugement et de la décision dans les domaines économique, médical et de politique publique. Mais pour la décision opérationnelle, selon le professeur Venesson, il lui manque le contexte : causalité de la guerre ; singularité de l’action guerrière. De son côté, le psychologue américain Gary Klein a étudié les décisions « en situation » des militaires et pompiers confrontés à l’urgence, le risque et la complexité.




Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

Le réseau des attachés de défense relayé par les pôles opérationnels de coopération permet une plus grande proximité avec les forces militaires de cultures différentes et leur accompagnement en cas d’intervention.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 novembre 2017, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME). Y sont notamment intervenus : Olivier Hanne, expert en islamologie ; l’historien Eric Deroo, chercheur au CNRS ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des Affaires étrangères.

Le fait religieux au Sahel. Le terrorisme nécessite des groupes motivés, armés et soutenus par une population capable de les intégrer dans ses réseaux traditionnels, explique Olivier Hanne. Sa variante, le djihadisme, évolue selon le contexte, profite d’une fragmentation sociale et échappe à toute tradition stricte. Son projet idéologique lui permet de se détacher des particularismes locaux et de s’internationaliser. En cas de rupture sociale avec l’Etat, le prétexte religieux donne une légitimité aux groupes radicaux et facilite la gestion du manichéisme, par exemple l’opposition entre chrétiens et musulmans. Ainsi, les émirs de l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), issus de mouvements rebelles pendant la guerre civile algérienne (1991-2002), ont élaboré un projet politique anti-occidental avant de se rallier à Al Qaïda en 2007 puis ont recruté des troupes subsahariennes. Boko Haram apparaît dans le Nord-Est du Nigeria en 2010 et prend racine sur le rejet de l’autorité centrale. Sa dimension religieuse avec l’application rigoureuse de la « charia » (loi islamique) ne suscitant guère l’adhésion de la classe dirigeante, l’organisation bascule dans le terrorisme (éliminations physiques et viols). En 2014, Daech profite de l’effondrement du régime libyen pour instaurer le « califat », prêcher l’imminence de la fin du monde et recruter des étrangers, mais échoue au Niger et au Mali. Le djihadisme sahélo-saharien (attentats au Mali), qui recourt à la mémoire du mouvement de résistance des Peulhs à la présence française au XIXème siècle, profite de l’affrontement interethnique entre sédentaires et pasteurs. Le terrorisme africain s’accommode des « forces invisibles », indique Olivier Hanne. En effet, la magie (récupération de talismans dans les tombeaux) et la sorcellerie ancestrale se mélangent à l’islam et crée un sentiment anxiogène au sein des armées africaines. Des généraux viennent même consulter des féticheurs pour des raisons mystiques. Au Nigeria, la sorcellerie est utilisée à titre préventif au plus haut niveau de l’Etat pour contrer l’influence de Boko Haram. Par ailleurs, aucun courant djihadiste peulh n’a été constaté au Cameroun. Le Tchad assure sa propre sécurité, coopère avec la France et négocie avec la Libye pour sécuriser les zones propices aux trafics. La situation est aujourd’hui stabilisée entre Madama (Niger) et Faya-Largeau (Tchad).

L’expérience coloniale. Les officiers des troupes coloniales ont beaucoup écrit sur les territoires qu’ils découvraient. Cela permet de comprendre comment le modèle de société imposé a finalement été accepté par les populations locales, malgré le rapport de forces de « dominants » à « dominés », explique Eric Deroo. Le concept de l’évolution humaine conduit à classer les populations en « sauvages », « barbares » et « colonisées ». L’élément biologique resurgit dans la hiérarchie des races à travers un discours scientifique et idéologique. Au XIXème siècle, les deux principales puissances coloniales européennes développent une approche différente. Héritière de la tradition catholique et du siècle des Lumières, la France place l’homme universel au cœur de son discours républicain et décide d’enseigner sa langue aux peuples colonisés. En Grande-Bretagne, tout volontaire pour l’armée des Indes doit apprendre un dialecte local. Les Eglises protestantes traduisent la Bible dans les langues vernaculaires, alors que l’Eglise catholique l’interdit. La République, une et indivisible, devient le tronc commun de l’expansion coloniale, mais, dès les années 1920, des jeunes d’Algérie et d’Indochine refuseront la nationalité française. Par ailleurs, l’apparition de la photographie, moyen de communication aussi révolutionnaire à l’époque que l’informatique aujourd’hui, apporte une valeur absolue de preuve scientifique pour classer et identifier. Gouverneur de Madagascar, le général Joseph Gallieni recrute 10 photographes qui, entre 1896 et 1905, réalisent 7.000 clichés de paysages, ponts, routes et surtout peuplades selon leurs aptitudes physiques. Cela conduit à la création d’un service géographique et d’une typologie des ethnies, en vue d’orienter les populations vers la pêche ou l’agriculture. En outre, l’enseignement agricole et l’autonomie médicale sont mis au service de la colonisation et du développement. De son côté, le colonel Auguste Bonifaci devient un spécialiste de l’Indochine et enseigne à l’université d’Hanoï entre 1914 et 1931. Soldat puis sous-officier et officier des troupes de Marine, il avait appris l’annamite au contact des ouvriers de Saïgon, passé un brevet de chinois et parlait une dizaine de dialectes locaux. Correspondant de l’Ecole française d’Extrême-Orient, il avait représenté l’Indochine lors de l’exposition internationale tenue à Hanoï en 1902. Pourtant, il n’a vu venir ni les mouvements nationalistes et d’émancipation, ni la création du parti communiste indochinois. En raison de 22 ans de carrière outre-mer dont plusieurs séjours ai Niger et au Tchad, le colonel Jean Chapelle a été mis à la disposition du ministère de la Coopération et nommé conservateur du musée national tchadien entre 1962 et 1967. Pourtant, lui non plus n’a pas anticipé la rébellion Toubou de 1974. Par conséquent, les approches statistique et anthropologique permettent bien de constituer des bases de données mais ne suffisent pas pour pacifier un continent ou maîtriser une situation potentiellement dangereuse. Malgré leurs expertise et empathie locales, Bonifaci et Chapelle n’ont ni compris les évolutions, ni décelé les signes avant-coureurs des demandes radicales de populations colonisées en Asie et en Afrique. Eric Deroo conclut à la nécessité de prendre des décisions militaires ou politiques indépendamment des expertises, car cela relève d’un plan d’ensemble global.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Une réflexion sur la culture locale doit précéder toute action militaire extérieure, estime le général Clément-Bollée, pour qui une saine curiosité constitue un investissement. La remise en cause par le chef de ses propres certitudes s’accompagne d’une sélection de tout ce qui va aider à la réussite de la mission. Il s’agit d’éviter les analyses erronées, de trouver les bonnes clés, de lutter contre les idées préconçues imposées par son imagination et de comprendre le regard de l’autre. Le général recommande : de se baser sur l’expérience des autres ; d’analyser les risques liés à la réaction de l’autre ; de montrer son intérêt en apprenant quelques mots par jour de la langue locale ; de rester soi-même. Le commandement doit faire comprendre à ses troupes que leur comportement doit évoluer avec la situation sur le terrain.




Patrouille de France, la tournée américaine de 2017

Pour commémorer le centenaire de l’entrée en guerre des Etats-Unis dans la première guerre mondiale, la Patrouille de France (PdF) y a effectué une tournée de 7 semaines et 12 démonstrations entre le 17 mars et le 6 mai 2017.

Depuis sa création en 1931, elle a participé à de nombreux meetings aériens nationaux et internationaux. Elle s’était déjà rendue aux Etats-Unis en 1986, cent ans après l’érection, sur une île de la baie de New York, de la statue de la Liberté offerte par la France à l’occasion du centenaire de la Déclaration d’indépendance américaine et pour honorer l’amitié entre les deux nations. En 2009, la PdF avait parcouru 50.000 km à travers le monde pour célébrer les 75 ans de l’armée de l’Air. En 2017, composée de 72 personnels militaires, 10 Alphajet et d’un A400 M Atlas emportant 25 t de fret, elle a traversé la Grande-Bretagne, l’Islande, le Groenland, le Canada et les Etats-Unis. Outre New York et Washington, elle a survolé le centre spatial Kennedy de Cap Canaveral (Floride), d’où ont été lancées les missions Mercury, Gemini, Apollo et les navettes spatiales américaines entre 1961 et 1986. Le 6 avril à Kansas City, la PdF est invitée à la cérémonie commémorative du 100ème anniversaire de l’entrée des Etats-Unis dans le premier conflit mondial, en présence des autorités américaines, de présidents d’associations d’anciens combattants et de dignitaires politiques et militaires étrangers. Les 8 et 9 avril à la base de Maxwell (Alabama), elle participe à des meetings aériens avec la patrouille acrobatique des Thunderbirds de l’armée de l’Air américaine. Quoiqu’issue du corps des transmissions de l’armée de Terre en 1907, cette dernière n’obtient son autonomie qu’en 1947. Du 10 au 12 avril à la base aéronavale de Pensacola (Floride), la PdF évolue avec la patrouille acrobatique de la Marine américaine, les Blue Angels, dont les avions volent de façon très étagée à moins de 2 m les uns des autres. Le 30 avril à Ottawa, elle présente une démonstration avec son homologue canadienne, les Snowbirds. Cette visite a commémoré les 150 ans de la loi constitutionnelle du Canada et du centenaire de la bataille de la crête de Vimy (Pas-de-Calais), où pendant quatre jours 10.600 soldats canadiens furent tués ou blessés. La tournée en Amérique du Nord a inclus 30 vols de transit. La fraternité aéronautique entre la France et les Etats-Unis a commencé en 1916 sur la base de Luxeuil avec la création de l’escadrille N124 « Tête de Sioux », placée sous commandement français. Son personnel comprenait des jeunes volontaires américains, qui s’étaient engagés dans la Légion étrangère dès 1914. Pendant la durée du conflit, l’escadrille remporte 41 victoires homologuées mais perd 68 de ses 250 pilotes. En 1942, elle devient « La Fayette », puis en 1949 l’escadron de chasse 2/4 qui assure la mission aérienne tactique à partir de 1973. Renommée « La Fayette » en 2011, sa transformation sur Rafale est prévue en 2018. Après sélection, les pilotes de chasse justifiant d’au moins 1.500 heures de vol et de l’obtention de la qualification de chef de patrouille peuvent   intégrer la PdF en qualité de « charognard » (derrière le « leader ») ou intérieurs droit et gauche en vol. Les pilotes évoluent à 300-800 km/h à 3-4 m l’un de l’autre et subissent des accélérations de – 3 g à + 7 g. Indicatif radio de la PdF, « Athos leader » en désigne aussi le chef, qui a tenu un journal de bord pendant cette tournée.

Loïc Salmon

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale

Dissuasion nucléaire : résultat de la puissance militaire et de l’excellence industrielle

« Patrouille de France, la tournée américaine » SIRPA Air et Athos leader. Editions E/P/A, 168 pages, nombreuses photos, 35 €.




Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

La France, dans son modèle de société, et Israël, dans son existence même, sont menacés par les organisations terroristes djihadistes, aux modes d’action évolutifs. Leur coopération vise à gagner ensemble la guerre contre l’islamisme et travailler pour la paix.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 9 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’ambassade d’Israël. Y sont notamment intervenus : Pierre Razoux, historien ; David Harari, expert aéronautique ; Frédéric Charillon, universitaire ; Jean-Louis Bruguière, ancien juge anti-terrorisme (à gauche sur la photo).

Relations diplomatiques. L’Etat d’Israël, créé en 1948, résulte des promesses des déclarations Cambon et Balfour de 1917 (encadré). L’histoire de ses relations avec la France est parsemée de convergences et de divergences, rappelle Pierre Razoux. Jusqu’en 1954, la reconnaissance mutuelle s’avère progressive et complexe. Puissance méditerranéenne, la France veut contrebalancer l’influence de la Grande-Bretagne dans la région, après la perte de sa tutelle sur la Syrie et le Liban. Entrent aussi en ligne de compte le rôle des juifs dans la Résistance, la culpabilité relative à la Shoah et la solidarité entre les gouvernements socialistes de Paris et Tel-Aviv. Entre 1954 et 1962, les relations se renforcent dans la lutte contre le nationalisme arabe (crise de Suez en 1956) et par l’empathie entre les élites dirigeantes. La période 1962-1969 constitue un divorce à l’amiable. La France lance une politique étrangère pro-arabe après la fin de la guerre d’Algérie. Israël développe alors une alliance avec les Etats-Unis. De 1969 à 1982, la position pro-arabe de la France se renforce à la suite du rejet de la colonisation israélienne dans les territoires occupés depuis 1967 et son opposition aux accords de Camp David (1978), conclu entre les Etats-Unis, l’Egypte et Israël. En outre, le raid de l’aviation israélienne (1981) contre le réacteur nucléaire irakien Osirak, construit par la France, souligne le risque de prolifération. Un rapprochement s’effectue entre 1982 et 1996 avec la prise de conscience du droit à la sécurité pour Israël et pour un futur Etat palestinien. Un front commun dans la lutte anti-terroriste s’instaure après les accords d’Oslo (1993) entre les Etats-Unis, Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Un nouveau refroidissement se produit entre 1996 et 2005, après l’échec des processus de Camp David et d’Oslo, la seconde « intifada » (émeutes en Cisjordanie, en Israël et à Gaza) et le soutien de la France à l’OLP. Dès 2006, les deux pays se rapprochent, surtout après les attentats terroristes en France en 2015. Les relations personnelles entre les dirigeants ont pesé pour beaucoup, conclut Pierre Razoux.

Coopération militaire. Lors de la première guerre israélo-arabe de 1948, les Etats-Unis décrètent un embargo sur les armes à destination d’Israël, que seule la France n’applique pas, rappelle David Harari. Ensuite, les deux pays développent des coopérations militaires, industrielles et scientifiques. Des chercheurs israéliens viennent travailler dans les laboratoires de recherche nucléaire français de Saclay jusqu’en 1961, date de la fin de la coopération sur la séparation du plutonium. La centrale de Dimonah, entrée en service en 1963, se trouve à l’origine du programme nucléaire militaire israélien. Dans les années 1950, Israël achète des avions d’entraînement français Fouga Magister, conclut des contrats de maintenance aéronautique avec l’armée de l’Air et acquiert des avions de combat Mystère IV. De retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle autorise la vente des Mirage III, force de frappe décisive lors de la guerre israélo-arabe de 1967. L’embargo militaire qui s’ensuit mène à la constitution d’une industrie militaire israélienne indépendante. Celle-ci construit alors ses propres Mirage V. Lors de la guerre de 1973, grâce aux pièces détachées fournies officieusement par la France, ces avions protègent Israël contre les MiG 21, que l’URSS a fournis aux pays arabes. De leur côté, des vedettes commandées à l’arsenal français de Cherbourg puis détournées (1969) tirent des missiles mer/mer, dont les études avaient commencé en Israël dès 1949. Enfin, malgré les aléas, les services de renseignement français et israéliens ont maintenu leur coopération depuis 1950.

Intérêts stratégiques et sécurité. La France et Israël bénéficient du soutien de leur opinion publique pour leurs interventions extérieures et disposent d’outils performants pour les opérations spéciales, estime Frédéric Charillon. Mais la France, du fait de son interdépendance européenne, doit tenir compte de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour elle, la menace djihadiste s’avère difficile à cerner, car certains auteurs d’attentats sont de nationalité française. En outre, cette menace est surtout d’origine sunnite pour la France, mais iranienne pour Israël. Ce décalage s’accentue avec la question palestinienne, difficile à aborder avec Israël et les pays arabes. Par ailleurs, Israël vit en quasi belligérance avec l’obligation de protéger les libertés civiles, indique Jean-Louis Bruguière. Après deux ans d’état d’urgence depuis les attentats de novembre 2015, la France s’est dotée d’une loi équilibrant sécurité et protection des libertés. Dans une chaîne légale incontestable par la Cour de justice européenne, la Direction générale de la sécurité intérieure dispose des capacités de police judiciaire et de renseignement. Elle compte sur le temps pour détecter les signaux faibles, à savoir repérer des individus qui préparent un attentat avant qu’ils en soient encore conscients.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Les prémices de l’établissement d’un Etat juif en Palestine, alors partie de l’Empire ottoman, remontent à la première guerre mondiale. Le 4 juin 1917, Jules Cambon, secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, adresse une lettre à Nahum Sokolow, dirigeant du mouvement sioniste. Il écrit notamment : « Vous estimez que si les circonstances le permettent et l’indépendance des Lieux Saints étant assurée d’autre part, ce serait faire œuvre de justice et de réparation que d’aider, par la protection des Puissances alliées, à la renaissance de la nationalité juive, sur cette terre d’où le peuple d’Israël fut chassé il y a tant de siècles. Le gouvernement français, qui est entré dans cette guerre pour défendre un peuple injustement attaqué, et qui continue la lutte pour assurer la victoire du droit sur la force, ne peut qu’éprouver de la sympathie pour votre cause, dont le triomphe est lié à celui des Alliés. » Le 2 novembre 1917, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, envoie une lettre similaire à Lord Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste, qui sera publiée dans le quotidien Times le 9 novembre. Cette « Déclaration Balfour » stipule : « Le gouvernement de Sa majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les juifs disposent dans tout autre pays. »




Dans la peau d’un soldat

La vie quotidienne du soldat évolue lentement au fil du temps, alors qu’armes, équipements et techniques de la guerre connaissent des mutations.

Les objets de son univers, d’abord outils de survie, deviennent des compagnons intimes et rassurants. Son vêtement, uniforme et coloré à partir du XVIIème siècle, perd son utilité d’identification et de différenciation après l’invention de la poudre sans fumée (1884), au profit de tenues plus neutres pour se camoufler. Celle dite « léopard » des parachutistes français des guerres d’Indochine et d’Algérie, interdite en métropole après le putsch des généraux d’Alger (1961), réapparaît lors de la guerre du Golfe (1991) avec des variantes pour les théâtres européens. Protégé par son casque, sa cuirasse et son bouclier, le légionnaire romain sait se servir de toutes les armes existantes. Son éthique inclut le courage, le service de l’Etat et l’obéissance (« disciplina »). Au début du Moyen-Age, le guerrier, barbare, lié par la fidélité à son clan, lui doit un service militaire gratuit. Pendant la féodalité, la guerre devient l’affaire du cavalier noble, titulaire d’un fief en échange du service « d’ost » à son suzerain. Les charges de chevaliers à la lance couchée sous le bras, avec des montures spécialement dressées, en démultiplie la puissance. Ce dispositif reste au cœur de la tactique jusqu’au milieu du XVIème siècle. Les autorités politiques créent alors une « intendance » pour assurer leur subsistance et renouveler leurs armements et chevaux pendant la durée des opérations. Parallèlement, une administration dédiée veille au bon emploi des deniers du prince. Après la disparition de la chevalerie française à Azincourt, l’ordonnance royale de 1445 instaure la solde permanente. Progressivement, s’inspirant du modèle des piquiers suisses, l’infanterie et sa tactique s’imposent au détriment de la cavalerie. Le soldat ne dépend plus d’une maison noble, il vit et combat au milieu de son unité et de ses compagnons d’armes, ses égaux. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, il ne connaît que le capitaine de sa compagnie, qui l’entretient, et le roi auquel il est personnellement lié par un engagement volontaire. Il apprend son métier pendant les campagnes par les exercices répétés et mécaniques de gestes et de mouvements. La discipline progresse et la désertion diminue, car les conditions de vie du soldat s’améliorent. Au XIXème siècle, à partir de la guerre de Sécession américaine, la logistique devient essentielle. Le chemin de fer devient un avantage militaire, même si le soldat continue de se déplacer souvent à pied ! Pendant la première guerre mondiale, les véhicules automobiles acheminent les troupes fraîches au front et en ramènent les blessés et les unités relevées. Au cours de la seconde, 20.000 véhicules de tous types débarquent en Normandie le 6 juin 1944. Dans le camp retranché de Dien Bien Phu (1954), la destruction des pistes d’atterrissage a interrompu l’évacuation des blessés graves. Aujourd’hui, dans toute opération extérieure, la conjonction des transports automobiles et aériens permet de les rapatrier en quelques heures. Avec les affrontements dits « asymétriques, le « front » n’existe plus. L’environnement, simplement hostile, peut se transformer en champ de bataille en quelques secondes. Tout soldat, quelle que soit sa spécialité, redevient un combattant. Le soldat de demain, « augmenté » et hyper protégé, devra quand même conserver un visage et une identité vis-à-vis des populations civiles et de ses compagnons d’armes.

Loïc Salmon

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Le soldat et la putain

 

« Dans la peau d’un soldat », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 256 p., 350 illustrations, 35 €




Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Le soldat consacre seulement 5 % de son temps au combat et il l’attend longtemps. Il doit s’y préparer par une formation continue, s’entraîner en permanence et subvenir à ses besoins dans un environnement souvent hostile.

24 h de la vie d’un soldat. Le rythme des déplacements détermine le confort nocturne. La légion romaine bâtit son camp, protégé par des palissades, pour la nuit que les soldats passent sous des tentes de cuir. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, le camp d’une armée en campagne, où hommes et animaux dorment sur la paille, constitue une véritable ville avec ses tentes, échoppes et cabanes. La vitesse des armées napoléoniennes nécessite de dormir dehors ou dans les granges croisées à l’étape. Les veillées autour d’un feu entretiennent la cohésion de l’unité, avant l’affrontement avec l’ennemi. Le lit pliant généralisé apparaît sous le Second Empire. Aujourd’hui, dans les opérations extérieures en pays chauds, le soldat reçoit aussi une moustiquaire. L’hygiène corporelle reste très rudimentaire jusqu’à la fin du XIXème siècle. Il s’ensuit une prolifération des maladies, principales causes de mortalité dans les armées. Pendant la première guerre mondiale, les « poilus » français des tranchées doivent vivre dans la boue et la saleté forcée. Mais dans l’armée impériale allemande, des officiers de santé s’occupent des troupes sur les plans hygiénique et prophylactique. La coupe de cheveux, très courte, facilite la prévention des infections par les poux ainsi que le port d’équipements spéciaux, comme le casque et le masque à gaz. Pendant la seconde guerre mondiale, l’intendance américaine fournit des trousses de toilette complètes aux soldats américains et français de l’armée de Libération. Du Moyen-Age à la seconde moitié du XVIIème siècle, les soldats, vêtus comme les civils mais souvent de loques, pillent ou dépouillent des cadavres après les combats, pour se procurer souliers et vêtements. Suite à l’essor des grandes nations centralisées et aux réorganisations des armées aux effectifs accrus, les Etats définissent et financent les uniformes, entraînant une chaîne de production et la fonte de l’individualité du soldat dans l’anonymat de l’institution militaire. Toutefois, couleurs, symboles et vêtements identifient les troupes de près et de loin et en renforcent le sentiment d’appartenance. Par la suite, sur les champs de bataille, les uniformes feront place aux « tenues de combat », moins voyantes, jusqu’à celle de 2010 en tissu anti-déchirure et qui s’adapte au port du gilet « balistique » (pare-balles). Toutefois, le soldat individualise sa tenue par les marques de grade, les insignes de spécialité ou de corps et les décorations, récompenses pour ses faits d’armes, ou la fourragère pour ceux de son unité. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les soldats de toutes les armées du monde se déplacent à pied et parcourent jusqu’à 40 km par jour. Les moyens de transport servent surtout à l’acheminement des vivres, armes et munitions en grandes quantités. Les semelles de cuir cloutées du fantassin perdurent de l’époque romaine au milieu du XXème siècle, où elles sont remplacées par du caoutchouc. Le bruit caractéristique d’une troupe à pied disparaît alors au profit de la marche silencieuse. Depuis 2010, des chaussures de randonnée à doublure étanche et « respirante » ont succédé aux « rangers ». En revanche, même si son matériau a été allégé, « l’armoire du soldat », 30 kg en moyenne, pèse toujours aussi lourd sur son dos depuis deux millénaires ! Durant les longues campagnes du Premier Empire à travers l’Europe, les officiers de cavalerie fortunés disposent d’un cheval supplémentaire pour le transport de vêtements et vivres dans des sacoches de part et d’autre du dos. Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, la cadence de tir des armes à feu augmente et réduit l’autonomie du combattant. La « discipline du feu » vise à économiser ses munitions et assurer sa survie. En mission de combat, le soldat d’aujourd’hui emporte 6 kg de munitions, contre 3 kg pour celui de 1914. L’invention de la conserve (1795) et de la « marmite ambulante » (1806) révolutionnent l’alimentation du soldat jusqu’à l’arrivée de la ration de combat, dès 1942 dans l’armée américaine.

Au niveau de l’armée. Pour maintenir le moral des troupes entre les combats, le commandement doit veiller au versement de la solde à temps et aux conditions de la vie quotidienne, y compris les loisirs. Des relations dégradées entre chefs et soldats minent discipline et cohésion. Une mauvaise gestion des contacts avec la population civile et l’arrière (congés) favorise l’agitation ou la désertion. La logistique, autrefois confiée à des auxiliaires civils, devient progressivement militaire et se complexifie au XXème siècle, par suite de l’allongement des voies de communication, de la mécanisation des moyens de transport, de la multiplication des matériels indispensables et de la dépendance envers les sources d’énergie. En 2010, un soldat américain engagé en Afghanistan emporte 12 équipements électroniques contenant plus de 70 piles ! Bataille rangée, embuscade ou tir isolé, équilibré ou non, le début du combat provoque les symptômes universels de stress : accélération des battements du cœur, assèchement de la bouche et souffle court. Ensuite, le combat blesse beaucoup et gravement. Au XVIème siècle, le chirurgien Ambroise Paré améliore la ligature des artères et imagine une prothèse de main articulée. En 1671, Louis XIV fonde l’institution des « Invalides » pour ses soldats estropiés. Au cours du XXème siècle, les progrès de l’asepsie, de l’anesthésie, de la transfusion sanguine, de la chirurgie réparatrice (les « gueules cassées » de 1914-1918) et la rééducation fonctionnelle ont accru les chances de survie des combattants, malgré la souffrance physique persistante et les mutilations. Longtemps ignorés, les traumatismes psychiques sont aujourd’hui pris en compte. Le métier de soldat implique de donner la mort mais aussi de la recevoir. La postérité ne retient souvent que les personnalités mortes au combat et ignore les anonymes tombés loin de leur pays natal. Le rapatriement des corps ne se généralise qu’après 1950. Depuis quelques années seulement, tous les combattants morts pour la France reçoivent un hommage aux Invalides.

Loïc Salmon

Dans la peau d’un soldat

Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

L’exposition « Dans la peau du soldat » (12 octobre 2017-28 janvier 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente plus de 330 objets, uniformes, armes et documents d’archives sur trois niveaux. La galerie du rez-de chaussée parcourt 2.000 ans de l’histoire du soldat, des guerres de l’Empire romain au conflit en Afghanistan, sur fond d’illustrations ou de photos d’ambiance. Des dispositifs multimédias interactifs abordent les réalités de la vie militaire : la place du soldat dans le contexte de son temps ; les multifonctions d’objets usuels ; l’influence des uniformes sur la mode civile ; les logistiques de masse pour acheminer les approvisionnements ; les diverses finalités du camouflage ; l’évolution technologique possible de l’équipement individuel. En outre, conférences, projections de films et concerts en la cathédrale Saint-Louis des Invalides ont été programmés. Renseignements : www.musee-armee.fr