Le soldat et la putain

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Pour conserver leurs troupes en état de combattre, les autorités politiques et militaires ont tenté de les protéger des maladies vénériennes. La prostitution autour des camps et casernes a été interdite, réglementée et même institutionnalisée avec un succès mitigé.

Le lieutenant-colonel Christian Benoit du Service historique de l’armée de terre a effectué des recherches approfondies dans les archives de l’armée, des hôpitaux et de la police ainsi que dans les romans, écrits par des témoins de leur temps. Au Moyen-Age, la prostitution est tolérée, tant qu’elle ne trouble pas l’ordre public. En 1254, Louis IX (Saint Louis) la rend clandestine en l’interdisant. Il se résout alors à l’autoriser dans certains quartiers et en « bordure » des villes. Jeanne d’Arc, en voulant l’éradiquer de son armée, introduit une condamnation morale qui va perdurer. Avec la propagation de la syphilis au XVème siècle, les chefs militaires tentent d’éloigner les prostituées des armées par des mesures répressives. Des hôpitaux sont établis : celui de l’Hôtel des Invalides à Paris reçoit, dès 1702, les soldats atteints de maladies vénériennes. Une politique de santé publique se met progressivement en place. L’armée n’a pas vocation à traiter la prostitution, mais elle y est contrainte de façon occasionnelle en temps de paix et en permanence en temps de guerre. L’étude du livre porte surtout sur les XIXème et XXème siècles et se limite aux soldats français agissant sur ou hors du territoire national et aux prostituées françaises en contact avec les armées nationales et étrangères en France. Le lieutenant-colonel Benoit rappelle que le jeune homme qui entre dans l’armée quitte sa famille, son métier et ses amis. Il se trouve plongé dans un monde nouveau, parmi des inconnus et soumis à des chefs exigeants. Il devient « déraciné » avec une restriction de sa liberté de circuler, afin de réduire ses contacts avec la population locale. La modicité de sa solde l’empêche de s’échapper du milieu militaire aux loisirs réduits et surveillés. Il rencontre surtout des prostituées, aussi « déracinées » que lui. A l’ère industrielle, la faiblesse des gains et la précarité des métiers provoquent un chômage chronique et fait basculer dans la prostitution des femmes ayant une profession déclarée. S’y ajoutent les filles de province séduites par des soldats, qui les abandonnent quand leur régiment change de garnison. Elles se rendent alors dans les grandes villes pour survivre, surtout à Paris. Après les guerres napoléoniennes, l’armée et la police coopèrent pour réglementer la prostitution et en limiter les conséquences. Il faut attendre 1888 pour que le fait d’avoir attrapé une maladie vénérienne ne soit plus considéré, par les médecins, comme une « faute » mais comme un « malheur » ! Les maisons closes, où l’état sanitaire des pensionnaires est suivi, donneront naissance aux « bordels militaires de campagne » (BMC) pendant les guerres de colonisation. Leur prospérité pendant le second conflit mondial, grâce à la clientèle allemande, entraînera leur interdiction en 1946 en… métropole ! Le dernier BMC de la Légion étrangère ne sera fermé qu’en 1995. Même les troupes américaines ont dû « faire avec » la prostitution réglementée, car les rencontres avec les Anglaises, Françaises et Allemandes, prostituées ou non, ne les ont pas mises à l’abri des maladies vénériennes. Pendant la guerre de Corée (1950-1953), les GI’s avaient accès à des bordels… subventionnés par le gouvernement coréen !

Loïc Salmon

« Le soldat et la putain » par Christian Benoit. Editions Pierre de Taillac, 672 pages. 22,90 €

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