Dissuasion nucléaire : résultat de la puissance militaire et de l’excellence industrielle

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La dissuasion nucléaire, qui repose sur des forces stratégiques aériennes et maritimes complémentaires dans la stricte suffisance, défend les intérêts vitaux de la France, garantit sa souveraineté et concourt à la liberté d’action de son autorité politique.

A l’occasion du cinquantenaire de sa composante aérienne (8 octobre 1964), elle a fait l’objet d’un colloque organisé, le 20 novembre 2014 à Paris, par l’armée de l’Air et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA) ; le général de corps aérien Philippe Steininger, commandant les Forces aériennes stratégiques (FAS) ; le vice-amiral d’escadre Louis-Michel Guillaume, commandant les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique (FOST) ; l’ingénieur général Alain Guillemette, chargé de la mission dissuasion à la Direction générale de l’armement.

Mission permanente. Domaine réservé du président de la République, chef des armées, la dissuasion fait l’objet d’un consensus pérenne au sein de la classe politique malgré les alternances, rappelle le général de Villiers. Ce dernier prépare les plans d’emploi opérationnel, s’assure des capacités et moyens techniques et en rend compte au ministre de la Défense et au président de la République. La crédibilité de la dissuasion dépend de la capacité de mise en œuvre à tout moment de l’arme nucléaire, qui inflige des dommages inacceptables à l’agresseur. Les forces aériennes et aéronavales démontre la capacité de montée en puissance jusqu’à la frappe nucléaire d’ultime avertissement. L’endurance des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) permet de garantir la capacité de frappe en second. La Direction du renseignement militaire joue un rôle spécifique dans la connaissance des objectifs et la détermination des cibles. Les moyens de transmissions de l’ordre présidentiel exigent rigueur et préparation opérationnelle. Les FAS, FOST et Force d’action navale nucléaire (centrée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle) procèdent à plusieurs dizaines d’exercices de tir et de montée en puissance par an, en multipliant les hypothèses et les cas possibles. La dissuasion s’adapte aux circonstances d’une crise menaçant les intérêts nationaux vitaux et permet d’éviter la rupture technologique. La Direction générale de l’armement (DGA) définit les besoins opérationnels futurs. Enfin, il y a complémentarité entre dissuasion nucléaire, protection et stratégie d’action.

Dans les airs. La dissuasion impose de réaliser les missions aériennes les plus complexes, explique le général Steininger. Ainsi, un tir d’essai du missile ASMP-A (encadré), sans arme nucléaire réelle, nécessite 11 h de vol de Rafale. La phase aérienne de la dissuasion exige une grande sécurité nucléaire et un contrôle gouvernemental strict, afin que le président de la République puisse disposer de ces moyens à tout moment. Pour cela, il existe deux chaînes de commandement indépendantes : l’une pour la mise en œuvre de l’arme atomique, l’autre pour le contrôle de la sécurité nucléaire en toute transparence. Par ailleurs, les avions effectuent également des missions conventionnelles. La polyvalence des équipages et de tous les personnels des FAS s’acquiert par entraînement répété et le plus réaliste possible. Chaque semaine, est organisé un exercice sur un segment de la manœuvre d’ensemble. Celle-ci mobilise, 4 fois par an, plusieurs dizaines d’avions d’accompagnement et 1.000 personnels, en vue de simuler une montée en puissance avec des armes nucléaires réelles. La qualité des personnels (pilotes, navigateurs et techniciens) est régulièrement contrôlée en matière de connaissance des matériels, des procédures et de la sécurité. En outre, l’avenir se prépare : comment percer les défenses aériennes adverses vers 2030-2035 ; polyvalence des missions à adapter à une large palette de situations stratégiques. Enfin, indique le général Steininger, les moyens nucléaires aériens bénéficient d’une « sanctuarisation » : une attaque contre eux constituerait une agression contre un intérêt vital de la nation et déclencherait une frappe de SNLE.

Sous la mer. Depuis 1972, la FOST déploie à la mer au moins un SNLE, qui patrouille pendant des semaines à plusieurs centaines de mètres de profondeur avec ses missiles balistiques M51, rappelle l’amiral Guillaume. Divers moyens de la Marine assurent sa sécurité, depuis sa base de l’Ile Longue (Brest) à sa plongée et à son retour : frégate anti-sous-marine, sous-marin nucléaire d’attaque, chasseur de mines  et avion de patrouille maritime ATL2. Le maintien de sa discrétion dans la durée implique : une connaissance approfondie du milieu marin ; de communiquer à son commandant tous les renseignements nécessaires, notamment les perceptions de l’environnement à l’instant « t, », demain ou dans une semaine ; d’imaginer les questions qu’il pourrait se poser pour la réussite de sa mission. Depuis 1993, le personnel de l’Ile Longue, où travaillent environ 2.000 personnes et 200 entreprises, peut reconditionner un SNLE en quelques semaines. L’équipage regroupe plus d’une centaine d’hommes, qui exercent 50 métiers différents. La formation dure 10 ans pour un expert technique et 15-17 ans pour un commandant, soit 1 officier sous-marinier sur 5 ! Tout est lié dans la FOST, préc)-ise l’amiral : sécurité du personnel par anticipation de la radioactivité ; protection contre la malveillance ; contraintes d’efficacité et de productivité des industriels.

Excellence dans la durée. L’exigence de fiabilité et de sûreté nucléaires a conduit à l’excellence dans le domaine de l’armement, explique l’ingénieur général Guillemette. L’adaptation de la dissuasion à la stricte suffisance implique le maintien des compétences et de s’orienter vers la dualité entre les armements nucléaires et conventionnels ainsi que celle entre les domaines militaire et civil, notamment l’espace. Aujourd’hui, il convient d’examiner le monde industriel de façon fine, car certaines petites et moyennes entreprises exercent des métiers particuliers intéressant l’armement, comme par exemple l’horlogerie de précision. Enfin, la DGA réfléchit déjà au futur missile aéroporté. L’avenir repose sur une solide base industrielle et technologique de défense, la recherche et le développement et le soutien aux équipements conventionnels et à l’industrie duale (civile et militaire).

Loïc Salmon

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Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

La composante aérienne de la dissuasion nucléaire repose sur la pénétration d’avions de chasse en territoire hostile, à grande vitesse (1.000 km/h) et à très basse altitude (100 m) pour éviter la détection radar. Les Mirage 2000N et Rafale Air et Marine, servis par un pilote et un navigateur officier système d’armes, emportent un missile air/sol moyenne portée amélioré (ASMP-A), dont la tête nucléaire contient plusieurs bombes à trajectoires programmables à basse et haute altitude. Cette pénétration dans la profondeur nécessite des ravitaillements en vol à l’aller et au retour par avion C 135, capable d’emporter 88 t de carburant à 18.000 m d’altitude.

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