Une certaine idée de la France…et du monde

Grand maître de trois ordres nationaux, dont deux fondés par lui, le général Charles de Gaulle, chef de la France libre, de gouvernement puis de l’Etat, aura été le Français le plus décoré à l’étranger. Il a reçu les plus hautes distinctions de 13 pays d’Europe, 15 d’Afrique, 12 du continent américain et 12 d’Asie.

Lors de la première guerre mondiale, le lieutenant de Gaulle, blessé trois fois et gazé, reste prisonnier en Allemagne pendant 32 mois, dont plus de 200 jours d’arrêts de rigueur pour cinq tentatives d’évasion. Capitaine et titulaire de la croix de Guerre (2 citations), il reçoit, en 1919, celle de chevalier de la Légion d’honneur pour laquelle il avouera sa fierté. Envoyé en 1921 en Pologne en guerre contre la Russie bolchévique, ses états de service lui valent l’attribution de la croix de Guerre des Théâtres d’opérations extérieurs. En 1934 dans son ouvrage « Vers l’armée de métier », le lieutenant-colonel de Gaulle, promu officier de la Légion d’honneur, développe sa théorie de la guerre de mouvement avec l’alliance chars-aviation…qui sera appliquée par l’armée allemande en Europe de 1939 à 1942. En mai 1940, à la tête de la 4ème Division cuirassée, le colonel de Gaulle reçoit la croix de Guerre 1939 avec palme après ses succès à Montcornet, Crécy-sur-Serre et Abbeville face à la Wehrmacht. Le 1er juin 1940, promu général de brigade, à titre temporaire, il entre au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la Guerre le 5 juin mais n’y reste que 11 jours, car son chef, Paul Raynaud, démissionnaire, est remplacé par le maréchal Philippe Pétain. Ayant rejoint Londres le 17 juin, de Gaulle lance son appel à la résistance sur les ondes de la BBC le lendemain. Le 22 juin, une mesure disciplinaire annule sa promotion de général et le met à la retraite immédiate. Condamné à mort par contumace par un tribunal militaire le 3 août, il considère sa carrière militaire comme terminée le 18 juin 1940. Après sa reconnaissance par le Premier ministre britannique Winston Churchill le 27 juin, il endosse en effet les habits de chef politique, parce que c’est à lui « d’assumer la France », écrit-il dans ses « Mémoires de guerre ». Il ne portera plus ses décorations sur son uniforme à l’exception des insignes de la France libre. Pour affirmer ses prérogatives régaliennes, il crée, le 16 novembre à Brazzaville, l’ordre de la Libération au grade unique de « compagnon ». Cet ordre comptera 1.038 membres, dont plus de 300 à titre posthume, 18 collectivités militaires et 5 communes. Forclos en 1946, l’ordre sera rouvert pour Churchill (1958) et le roi George VI à titre posthume (1960). En 1943, de Gaulle assoit sa légitimité d’unique chef de la Résistance par l’instauration de la médaille de la Résistance française (2 classes). En 1941, déchu de la nationalité française et exclu de la Légion d’honneur, il recouvre ses droits et est réintégré dans l’ordre en 1944 puis élevé à la dignité de grand-croix et déclaré grand maître de l’ordre en 1945. Il en reformera le code plus tard, notamment par la création de l’Ordre national du Mérite (1963) avec 3 grades et 2 dignités comme celui de la Légion d’honneur. Les étrangers, y compris les chefs d’Etat décorés pour des motifs diplomatiques, ne font pas partie de ces deux ordres. Réaliste dans sa politique étrangère pour garantir l’indépendance de la France (avec la dissuasion nucléaire), de Gaulle a toujours refusé les distinctions de pays communistes (bloc soviétique et Chine).

Loïc Salmon

 « Une certaine idée de la France et du monde », ouvrage collectif. Éditions Peter Lang, 352 pages, nombreuses illustrations, 34,95 €

Histoire des décorations

La Légion d’honneur

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Armement : exposition virtuelle de 50 ans d’innovations

A l’occasion de son cinquantenaire, le Corps de l’armement a mis en ligne, sur internet, une exposition permanente sur les innovations dans les grands programmes qui ont contribué à la souveraineté de la France.

Accessible depuis mars 2019 et réalisée par la Confédération amicale des ingénieurs de l’armement et le Conseil général de l’armement, cette exposition a été présentée, le 22 mai 2019 à Paris, par Stéphanie Dameron, professeur à l’Université Paris-Dauphine, et les ingénieurs généraux (2S) de l’armement Alain Crémieux et Pierre-André Moreau.

Audace technique. Les grands projets, pilotés par des ingénieurs de l’armement, ont parfois profité aux programmes civils. Avec leur histoire écrite par certains responsables au sein de l’Etat ou de l’industrie, sont ainsi présentés : le porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle ; l’avion supersonique Concorde, aujourd’hui retiré du service ; le Mirage IV, atout maître des forces aériennes stratégiques ; le canon automoteur de 155 mm Caesar aérotransportable, outil des opérations extérieurs (photo) ; l’hélicoptère d’attaque franco-allemand Tigre, déployé en Afghanistan (2001-2014), Libye (2011) et Mali (2013) ; le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de nouvelle génération Le-Triomphant ; l’avion de combat Rafale et ses systèmes d’armes qui ont remplacé sept types d’appareils en service dans l’armée de l’Air et la Marine nationale ; l’Airbus A380, un paquebot du ciel peut-être en avance sur son temps. La thématique de l’espace est aussi abordée. Enfin, le site devrait s’enrichir d’autres grands projets au fil des années.

Objectifs. Cette exposition numérique vise d’abord à inciter les jeunes générations de diplômés scientifiques à travailler dans l’armement, indique Stéphanie Dameron. Elle retrace les grands programmes, où prouesses technologiques et engagements politiques ont permis la dissuasion nucléaire et le maintien de la paix. Certains d’entre eux, connus du grand public, ont exercé un impact socio-économique et gardé la maîtrise de leurs coûts. Les industries de l’aéronautique et de la construction navale, développées sur le territoire national, continuent d’exister. En complément, ingénieurs et personnels opérationnels témoignent de leur expérience.

Réorganisation. En pleine guerre froide (1947-1991), rappelle Alain Crémieux, la France fait exploser sa première bombe atomique en 1960 dans le désert du Sahara puis une bombe thermonucléaire en 1968. Cette date marque aussi la création de la Délégation ministérielle pour l’armement, qui deviendra l’actuelle Direction générale de l’armement, et du Corps de l’armement regroupant les ingénieurs militaires de six domaines (terre, air, mer, télécommunications, poudres et hydrographes). Les motivations sont d’abord d’ordre technique (armes nucléaires et engins stratégiques) puis tactique (armes antichar) avec l’électronique et l’informatique. S’y ajoute la nécessité de regrouper les armées et l’armement autour d’un seul ministre. En 1968, les Etats-Unis n’imaginaient pas que la France puisse construire des SNLE.

Synthèse. Les innovations des programmes ont résisté jusqu’en 2019, souligne Pierre-André Moreau. En outre, l’exposition numérique se veut objective en termes d’emploi et de « vie » de certaines activités. Un étudiant conclut : « Quand on pense innovations, on pense aux startups. Quand on travaille dans la défense, on a l’impression de contribuer à quelque chose de grand. »

(www.armement-innovations.fr)

Loïc Salmon

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

Marine : obligation permanente d’innover pour rester performante

 




Quand le lys terrassait la rose

Pendant sept siècles d’hostilités (1066-1815), la France a gagné plus des deux tiers des quelque 200 batailles livrées au cours de 20 guerres contre l’Angleterre, mais elle a souvent perdu…la paix !

Tout commence à la bataille d’Hasting (1066), seule invasion réussie de l’Angleterre, qui entraîne l’usage du français à la cour et le remplacement des élites locales. Vingt ans plus tard, le sentiment national britannique naîtra d’une cérémonie de réconciliation. Pour la France, il faudra la victoire de Bouvines (1214) contre la première coalition européenne de son histoire. La guerre de Cent Ans, querelle dynastique, débute par une victoire navale française à Arnemuiden (1338), qui fera prendre conscience à l’Angleterre de la nécessité d’une Marine puissante et permanente. Deux ans plus tard, son souverain se proclame roi de France et arbore sur ses armoiries les léopards anglais et les lys français. La disparition de ces derniers et l’abandon du titre ne se produiront qu’en…1802 ! La durée de la guerre de Cent Ans s’explique notamment par le traité de Brétigny (1360), où une partie de la souveraineté de la France a été aliénée à l’Angleterre et que les plus capables de ses rois voudront récupérer par la force. Sur le plan militaire, la compétence du chef l’emportera sur la haute naissance nobiliaire et l’infanterie mobile, aidée par l’artillerie, sur la cavalerie surexposée. Entretemps, la guerre civile en France, entre Armagnacs et Bourguignons, va inciter l’Angleterre à tenter de reconquérir ses territoires perdus sur le continent. A Azincourt (1415), la chevalerie française est décimée par les flèches anglaises, qui deviendront obsolètes face à la puissante et précise artillerie française à Castillon (1453), victoire qui met fin au conflit. Le Traité de Troyes (1420) avait offert, à terme, la couronne de France au souverain anglais. Celui qui l’a effectivement portée affronte à son tour une guerre civile (1455-1486), dite des « Deux Roses », l’une blanche pour la maison d’York et l’autre rouge pour celle de Lancastre et qui, une fois réunies, deviendront l’emblème de la monarchie anglaise. Calais, l’unique place anglaise en France, tombe en 1558, mettant un point final aux ambitions territoriales de l’Angleterre sur le sol français. Dorénavant, pour se protéger, celle-ci cherche à diviser ses ennemis potentiels sur le continent et à agir diplomatiquement pour obtenir ou préserver la paix. Après la capitulation de La Rochelle (1628), place protestante soutenue par l’Angleterre, aucune ville de France ne sollicitera un concours étranger. Par contre, la révocation de l’édit de Nantes (1685) provoque l’émigration de nombreux protestants français vers l’Angleterre. Désormais et jusqu’en 1815, se déroule une « seconde guerre de Cent Ans » entre les deux nations, d’à peu près la même durée, en Europe, en Amérique et aux Indes orientales (Asie du Sud et du Sud-Est), alternant affrontements intenses et collectifs, conflits larvés, longues trêves et paix armées. A partir de 1760, à Londres, le pouvoir passe du roi au gouvernement impliquant un regard froid, rationnel et comptable des intérêts des milieux d’affaires. A Versailles, la politique étrangère et la guerre sont considérées comme occupations de gentilshommes pour la réputation, l’honneur et les titres avec…une certaine indifférence pour le résultat final ! Pourtant, après la défaite de la France à Waterloo (1815), le Traité de Paris lui restitue la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion, soit aujourd’hui le 2ème domaine maritime du monde derrière celui des Etats-Unis.

Loïc Salmon

« Quand le lys terrassait la rose », par Daniel de Montplaisir. Mareuil Éditions, 350 pages. 19,90 €

Conduite de la bataille, planification et initiative

Défaites militaires, ce qu’il faut éviter




L’Armée Française en Guerre en 100 objets et 100 mots

Une petite encyclopédie d’objets et de récits disparates reconstitue le puzzle de la première guerre mondiale, accélératrice de l’histoire militaire.

L’année 1914 voit l’échec de tous les plans, dont celui de la « guerre courte » par « l’offensive à outrance », très meurtrière. Les années 1915 et 1916, où prime la survie sur le champ de bataille, déçoivent tous les espoirs. En 1917, année de tous les doutes, succède celle de la victoire inespérée en 1918. Mais la paix de 1919 porte en elle les prémices du prochain conflit mondial. L’infanterie, « reine des batailles », confrontée à la crise des effectifs, s’adapte. Ainsi, une compagnie de 1917 compte 50 hommes de moins qu’en 1914, mais avec une puissance de feu quatre fois supérieure. En outre, le commandement au combat se délègue progressivement aux sous-officiers chefs de groupe. Le fantassin de base se spécialise par arme ou système d’arme, à savoir tirailleur, grenadier ou mitrailleur, grâce à effort intense de formation. La mitrailleuse sonne le glas des cuirasses et des pantalons rouges français, mais aussi des casques à pointe allemands. Dès 1915, les cuirassiers combattent à pied. Le terme « limogé » apparaît en 1914 avec les premières difficultés de la guerre, quand le général Joffre, chef d’état-major général des armées, relève de leur commandement plus de 160 généraux et colonels, pour des raisons d’âge, de santé ou de compétences, et les assigne à résidence à Limoges, pour leur éviter tout contact direct avec les responsables politiques et les journalistes. La fixation des lignes de front et la guerre de position rend essentiel le rôle du génie. Les sapeurs creusent discrètement une galerie jusque sous les tranchées adverses et font exploser des mines pour détruire la première ligne. Les fantassins se précipitent alors dans l’entonnoir ainsi creusé pour y installer une mitrailleuse avant que les Allemands réagissent. Dès 1915, les autorités militaires instituent une section cinématographique (70 opérateurs jusqu’en 1919) et aussi une section photographique engagée sur tous les fronts (130 opérateurs). La défense contre avions et dirigeables, bricolée en 1914 à partir de mitrailleuses ou de canons de 37 mm ou de 75 mm, se standardise l’année suivante, avec autocanons mobiles sur véhicules et plates-formes tous azimuts, complétés par un réseau d’observation et d’alerte, pour protéger les points sensibles et la place de Paris. Les industriels spécialisent les avions pour l’observation, la reconnaissance, le réglage d’artillerie, le bombardement et la chasse. Le char léger Renault FT (7 t), équipé d’une tourelle pivotante, est engagé en masse en appui de l’artillerie et en soutien de l’aéronautique. Le 8 août 1918, 1.200 avions et 500 chars contribuent à l’avance des forces alliées. En novembre, la France dispose de 3.500 avions, la Grande-Bretagne de 1.800 et l’Allemagne de 2.600. Le train des équipages, destiné au transport du ravitaillement et des charges lourdes pour le génie et l’artillerie, combine unités hippomobiles (incluant ânes, mulets et chiens de traîneaux) et unités automobiles à l’efficacité reconnue par le général allemand Luderndorff, qualifiant la victoire de 1918 de celle « du camion français sur le rail allemand ». En 1917, une loi instaure le statut de « pupille de la Nation » pour les enfants des « morts pour la France ». Le droit à réparation aux anciens combattants et victimes civiles de guerre, voté en 1919, se concrétise par la carte du combattant en 1926.

Loïc Salmon

« L’Armée Française en 100 objets et 100 mots », ouvrage collectif. Editions Pierre de Taillac, 240 pages, nombreuses illustrations, 30€. 

Chronolgie commentée de la première guerre mondiale

Images interdites Grande Guerre

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale




Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides

Contemporain des guerres de la fin du XIXème siècle à celles de décolonisation, le peintre espagnol Pablo Picasso (1881-1973), mondialement célèbre pour son tableau « Guernica » (1937), n’a jamais combattu mais s’est engagé pour la paix.

Un siècle de ruptures. Formé d’abord par son père professeur de peinture, Picasso entre à l’Ecole des beaux-arts de La Corogne en 1892, date d’un attentat anarchiste manqué contre un général à Barcelone. Il entre à celle de Barcelone en 1895, quand éclate la guerre d’indépendance cubaine, puis à l’Académie San Fernando de Madrid deux ans plus tard. En 1900, il effectue son premier séjour à Paris, où il présente son tableau Les Derniers Moments à l’exposition universelle, pendant la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud contre l’Empire britannique (1899-1902). Il s’installe à Paris en 1904, année du Traité d’alliance franco-britannique dit « Entente Cordiale ». En 1907, est signée la « Triple Entente », alliance militaire entre la Grande-Bretagne, la Russie et la France. Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon, l’un des premiers tableaux « cubistes ». En 1913, une exposition Picasso se tient à Munich, quatre mois avant la seconde guerre des Balkans opposant Serbie, Bulgarie, Grèce et Monténégro à l’Empire ottoman. A l’été 1914, Picasso réalise Le peintre et son modèle quand éclate la première guerre mondiale. En 1916, se déroulent la bataille de Verdun et la première exposition publique du tableau « Les Demoiselles d’Avignon ». En 1918, l’armistice mettant fin à la Grande Guerre survient le 11 novembre, quatre mois après le mariage de Picasso avec la danseuse russe Olga Kokhlova. En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir en Allemagne et y ordonne un autodafé des livres jugés contraires à l’idéologie nazie. Picasso commence alors la sculpture de L’Orateur, allusion au Führer (Hitler) et au Duce italien (Benito Mussolini) qui séduisent les foules par leurs discours. Il considère ses œuvres comme « un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ». En février 1934 a lieu une manifestation antiparlementaire à Paris et, en août, Picasso séjourne pour la dernière fois en Espagne. En 1936, la guerre civile espagnole commence en juillet et le gouvernement républicain nomme Picasso directeur honoraire du musée du Prado à Madrid en septembre. En 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche (« Anschluss ») le 11 mars et les régions tchécoslovaques peuplées d’Allemands par la signature, le 29 septembre, des « Accords de Munich » avec la France, la Grande-Bretagne et l’Italie. Le 27 septembre, l’inspecteur des Beaux-Arts propose son aide à Picasso pour évacuer ses œuvres en cas de conflit. D’octobre 1938 à février 1939, le tableau Guernica est exposé en Angleterre au profit des républicains espagnols. En 1939, Picasso perd sa mère le 13 janvier et l’exode des réfugiés espagnols vers la France débute le 27 janvier. La guerre civile espagnole se termine le 1er avril et le général Francisco Franco instaure une dictature militaire. En 1939, après la signature du Pacte germano-soviétique et le début de la seconde guerre mondiale, une exposition sur les 40 années de vie artistique de Picasso se tient à New York. En 1940, ce dernier s’installe dans un atelier de la rue des Grands-Augustins à Paris et la loi dite « premier statut des juifs » est promulguée. En 1942, ont lieu à Paris la rafle du Vel d’Hiv et la participation de Picasso à l’exposition collective « La quinzaine d’art espagnol ». Il peint L’Aubade, en écho aux privations de la guerre. En 1944, quelques semaines avant le débarquement des Alliés le 6 juin en Normandie, Picasso participe à l’exposition collective « L’œuvre et la palette de 1830 à nos jours », à Paris.

La guerre comme sujet. Quoiqu’exempté de service militaire, Picasso s’est pourtant fait photographier, à 30 ans, revêtu de l’uniforme du peintre « cubiste » Georges Braque qui sera grièvement blessé pendant la Grande Guerre. Au cours de sa formation artistique, il réalise déjà des motifs de soldats et d’armes. Son apprentissage de la peinture d’histoire se retrouve dans ses dessins représentant des batailles, comme celle de Covadonga (722) entre le califat omeyyade et le royaume des Asturies et considérée comme la première de la reconquête des territoires espagnols. Vers 1896, il peint sur bois Episode de la guerre contre les Français, allusion à la campagne de Napoléon 1er en Espagne (1808). Cette période est marquée par la perte des colonies espagnoles dans les Caraïbes et le Pacifique en 1898, au profit des Etats-Unis. La guerre des Boers, relayée par la presse espagnole, inspire à Picasso plusieurs caricatures. La guerre balkanique l’incite à intégrer des coupures de presse dans ses « papiers collés ». Pendant l’hiver 1933-1934, Picasso réalise des gravures pour illustrer une nouvelle traduction de la comédie grecque « Lysistrata » d’Aristophane, où les femmes font la grève du sexe pour arrêter la guerre entre Sparte et Athènes, ainsi qu’un dessin sur une feuille de carnet intitulé Guerrier au javelot et femme. La guerre d’Espagne lui inspire Guernica. En juin 1940, lors de l’arrivée de la Wehrmacht à Royan où il s’est retiré, Picasso réalise la très expressive Tête de Femme (photo). En 1951, il s’intéresse à l’art du Moyen Age et dessine à la plume sur papier Cheval caparaçonné et chevalier en armure, puis peint sur bois Jeux de pages et décore une assiette d’une scène de tournoi avec un cavalier en armure et, au dos, une colombe symbole de paix. Enfin en 1972 moins d’un an avant sa mort, il s’inspire de Vélasquez et de Rembrandt pour le tableau Mousquetaire et enfant, créant un lien entre deux âges de la vie.

Un artiste engagé. En 1894, à la suite de l’assassinat du président de la République Sadi Carnot par un anarchiste, des lois ciblent l’anarchisme. En 1901, un rapport de police soupçonne Picasso (19 ans) d’être anarchiste, comme son marchand d’art Pédro Manach. Cela l’empêchera d’obtenir la nationalité française qu’il demandera en 1940, mais sa carte de séjour sera toujours renouvelée. En 1936, il signe le manifeste des intellectuels catalans contre les fascismes en Europe. Devenu membre du Parti communiste français (PCF) dès 1944, il prend ensuite la parole lors de congrès pour la paix et contribue au financement de la campagne pour l’amnistie des exilés et prisonniers politiques espagnols. Pendant la guerre froide, il répond aux commandes du PCF, dont la Colombe de la Paix, motif devenu universel. Le quotidien L’Humanité-Dimanche publie ses lithographies des époux Rosenberg condamnés à mort aux Etats-Unis en 1951 pour espionnage au profit de l’Union soviétique. En 1956, il cosigne une lettre ouverte au Comité central du PCF dénonçant son silence sur les crimes du stalinisme (rapport Khrouchtchev) et l’écrasement de l’insurrection en République populaire de Hongrie par l‘Armée rouge.

Loïc Salmon

L’exposition « Picasso et la guerre » (5 avril-28 juillet 2019), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des dessins, tableaux, sculptures, photos, documents et objets. Sont aussi prévus concerts, projections de films et représentations d’une pièce de théâtre écrite par Picasso. Renseignements : www.musee-armee.fr

Picasso et la guerre

La paix : ceux qui la font

Histoire de la Paix




Picasso et la guerre

Du camouflage de la première guerre mondiale au massacre pendant celle de Corée, en passant par celle d’Espagne, Picasso a vécu les conflits à distance.

Arlequin. Le 7 février 1915, Pablo Picasso suggère à son ami le poète et écrivain Guillaume Apollinaire, affecté au 38ème Régiment d’artillerie de Nîmes, de barbouiller les canons avec des couleurs vives et par morceaux rouges, jaunes, verts et blancs pour les dissimuler aux « aéroplanes » ennemis. Cette composition rappelle le vêtement d’Arlequin, personnage facétieux de la Commedia dell’arte (théâtre populaire italien du XVIème siècle). L’idée du camouflage Arlequin sera reprise du côté allemand mais…pour dissimuler les bombardiers lourds qui mèneront les premières attaques contre des civils. Le 12 février, le ministère français de la Guerre crée une équipe de camouflage, composée d’artistes et d’artisans pour décorer le théâtre de la guerre. Il s’agit de déstructurer les formes par la couleur pour les faire disparaître. En fait, le « caméléon » est préféré à l’Arlequin, trop visible, pour le camouflage de certains navires militaires, afin de gêner la vision de l’artilleur ennemi et ainsi perturber le calcul du tir. Cette innovation a été associée au « cubisme », qui apparaît dans la peinture de Picasso et Braque.

Guernica. Le 18 juillet 1936, au début de la guerre civile espagnole, le général Francisco Franco demande un appui militaire à ses alliés, le Führer allemand Adolf Hitler et le Duce italien Benito Mussolini. Hitler lui envoie la légion Condor, unité spéciale de la Luftwaffe chargée de prouver sa capacité de destruction aérienne et d’expérimenter bombardements, techniques nouvelles et plans d’attaque, en vue de la future guerre en Europe. En avril 1937, les troupes nationalistes espagnoles ne parviennent pas à prendre Madrid ni Bilbao. La ville basque de Guernica, sur la route de Bilbao, doit servir d’exemple de terreur pour briser le moral des troupes républicaines. Le 26 avril, 24 bombardiers et 19 chasseurs allemands ainsi que 3 bombardiers et 13 chasseurs italiens larguent entre 31 t et 41 t de bombes explosives et incendiaires sur Guernica de 16h20 à 19h40. Les chasseurs mitraillent les survivants des premières vagues de bombardement. Ceux qui ont réussi à échapper au pilonnage meurent asphyxiés ou brûlés par l’incendie. Le bilan s’établit à 271 bâtiments entièrement détruits (85,22 % de la ville) et plusieurs milliers de morts et blessés. Franco ordonne de nier l’attaque aérienne et d’annoncer que la ville a été incendiée par les « Rouges », version officielle jusqu’à la fin du régime franquiste en 1975. Pendant les deux mois suivants, Picasso peint son œuvre monumentale Guernica (3,49 m x 7,77 m), devenue l’icône universelle du pacifisme et à l’origine de son engagement ultérieur pour la paix, mais davantage comme compagnon de route du mouvement que militant actif. Pour lui, le message de Guernica remplaçait tous les discours qu’il aurait pu tenir.

La Corée. Le 25 juin 1950, en pleine guerre froide, un conflit éclate entre la République de Corée (Sud), soutenue par les Nations unies, et la République populaire démocratique de Corée (Nord), aidée par la République populaire de Chine et l’Union soviétique. En janvier 1951, Picasso peint Massacre en Corée, inspiré du Massacre des Innocents de Nicolas Poussin (1625-1632), du 3 mai 1808 à Madrid ou « les fusillés » (1814) de Francisco de Goya et de L’Exécution de Maximilien (1868-1869) d’Edouard Manet.

Loïc Salmon

 « Picasso et la guerre », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 352 pages, nombreuses illustrations, 35 €

Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides

Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars




Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique




Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars

Les destins du poète suisse Blaise Cendrars (1887-1961) et du peintre russe Alexandre Zinoview (1889-1977) se croisent à la ferme de Navarin, sur le front de Champagne en automne 1915. Tous deux recevront la croix de Guerre.

Leurs regards sur le conflit ont fait l’objet d’une exposition au musée de la Légion étrangère à Aubagne en 2018. L’un, par un texte, et l’autre, par une peinture ou un dessin, témoignent, moins de la guerre que des hommes qui la font. Le 29 juillet 1914, Cendrars rédige un appel publié dans les journaux de Paris, invitant les étrangers amis de la France à s’engager pour la durée des hostilités. Plus de 8.000 y répondent, dont Zinoview qui réside en France depuis 1909. La Légion étrangère en accueillera 30.000 pendant la Grande Guerre. De son vrai nom Zolotarenko, Zinoview avait été emprisonné à Moscou en 1908 pour une modeste activité révolutionnaire. L’Okhrana (police politique) l’avait alors recruté comme agent pour espionner le militant socialiste-révolutionnaire Vladimir Bourtseff, réfugié à Paris. C’est à lui que Zinoview annonce son intention de s’engager dans la Légion étrangère, où il sert comme soldat jusqu’à la dissolution de son bataillon en juillet 1915. Quatre mois plus tôt, l’ambassadeur de Russie avait imposé aux Russes de France mobilisables de rentrer au pays ou de servir dans « l’Ambulance », financée par les aristocrates russes de France. Le 25 juillet, Zinoview devient infirmier-interprète pour l’Ambulance, qui sera affectée au Corps expéditionnaire russe de France. Ce dernier fait l’objet de mutineries en 1917, après l’abdication du tsar Nicolas II. Zinoview, l’un des 400 loyalistes, se place sous la protection de l’armée française, qui le réincorpore dans la Légion étrangère (novembre 1917-février 1919). Il aura toujours combattu sur le front de Champagne, à Suippes (1915), Auberive (1916) et Thil (1917). Outre ses crayons et couleurs, il a emporté un appareil photo instantané « Kodak Pocket » et des carnets pour noter ses impressions. D’après ses clichés et dessins, en automne 1915, il sert comme brancardier dans un poste chirurgical avancé à la ferme de Navarin, où Cendrars, blessé, sera amputé du bras droit. Un des tableaux de Zinoview, intitulé « La main coupée » et daté du 22 octobre, fait référence à cet épisode, que Cendrars évoquera dans un récit sous le même titre. Résidant à Paris depuis 1912, ce dernier s’engage, le 3 septembre 1914, dans une unité du 1er Régiment étranger, composé surtout de Russes, d’Italiens, d’Alsaciens (l’Alsace est allemande depuis 1871), de Polonais et de Suisses. Envoyé dans le Nord, il connaît les tranchées et, chef d’escouade, est nommé caporal en 1915 pendant les combats en Artois. Lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915 et après 12 jours de combats, son régiment est presqu’anéanti et lui grièvement blessé le 28. Il connaît huit mois d’hospitalisation puis recevra la Médaille militaire. De son vrai nom Frédéric Louis Sausser, il avait choisi le nom de plume « Blaise Cendras » pour « braises et cendres ardentes ». Après la guerre, il écrit des romans et des récits, mêlant notamment fictions et expériences vécues. En 1918, deux détachements de la Légion étrangère sont envoyés aux Etats-Unis et à Québec pour une campagne de publicité pour « l’emprunt de la liberté ». Zinoview en fait partie et sera reçu à la Maison Blanche à Washington.

Loïc Salmon

« Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoviev et Cendrars », ouvrage collectif. Somogy Editions d’art, musée de la Légion étrangère, 130 p, nombreuses illustrations, 25 €. 

Entendre la guerre

La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale




Pierre Sellier, le « clairon de l’armistice »

Quatre fois blessé, titulaire de la croix de Guerre et de la Médaille militaire, le caporal Pierre Sellier (1892-1949), chevalier de la Légion d’honneur décoré aux Invalides à Paris, entre dans l’Histoire en novembre 1918.

La première guerre mondiale a mobilisé 8,5 millions de Français en 4 ans, dont 1,35 million sont morts et des millions d’autres blessés, gazés, défigurés et amputés. A l’époque, le clairon transmet les ordres sur la base de sonneries réglementaires. Le 7 novembre 1918, Sellier sonne le « Cessez-le-feu » (arrêt négocié des combats) sur la ligne de front, puis le 11 novembre à 11 h quand l’armistice est effectivement signé. Son parcours militaire a été reconstitué à partir des Journaux des marches et opérations des régiments où il a servi. Incorporé comme soldat de 2ème classe en 1913 au 172ème Régiment d’infanterie (RI) à Belfort, il devient clairon en 1915 et sert aussi au 171ème RI. Ce dernier reçoit la croix de Guerre en 1917 puis la fourragère en 1919. Le 7 novembre 1918, Sellier est agent de liaison du capitaine Lhuillier, commandant le 19ème bataillon de chasseurs stationné à La Capelle (Aisne). Le quotidien L’Intransigeant rapporte la scène suivante : « – Sellier dit le capitaine, j’aurai sûrement besoin de toi aujourd’hui pour sonner. Pour sonner quoi ? A quel propos ? Pour les avions ? Pour les gaz ? Sellier était trop peu bavard pour le demander. Aussi son capitaine succomba-t-il quelques instants plus tard sous le poids du secret. – Sellier, on attend les parlementaires boches. » Dans son unique interview au même journal, Sellier raconte : « « Alors monsieur, j’ai sonné le garde à vous ! J’ai sonné le refrain du 171ème : « Encore un bleu qu’a perdu son pompon » ; j’ai sonné le refrain du 19ème bataillon ; j’ai sonné celui du 20ème bataillon qui était en réserve ; en somme tous les refrains de la division. Puis j’ai sonné : « Cessez le feu », enfin « Halte-là », comme au champ de tir. Enfin, je suis monté sur le marchepied de l’auto des parlementaires et mon capitaine me criait sans cesse : « Sonne donc ! Sonne donc ! » » Le 25 août 1919, Sellier, démobilisé, reçoit son « certificat de bonne conduite », document de recommandation ou de référence pour l’accès à un futur emploi. Rappelé en 1939, promu maréchal des logis (sergent) le 23 mars 1940, il est démobilisé le 11 mai. Il entre alors en résistance, rejoint le maquis du Lomont puis s’engage dans la 1ère Armée du général de Lattre de Tassigny jusqu’en Allemagne du Sud. Il termine la guerre comme adjudant et retourne à la vie civile. Sa mort soudaine en 1949, à l’âge de 56 ans, est annoncée à la radio. Après des obsèques solennelles, il est d’abord inhumé au cimetière de Beaucourt, puis transféré en 1964 à celui de Reppe (Territoire de Belfort). Entre les deux guerres, Sellier avait décliné une première proposition de tournée triomphale, aux Etats-Unis, de l’American Legion, association des anciens combattants du corps expéditionnaire américain. Il en avait refusé une seconde, mais cette fois en compagnie de son homologue allemand, le maréchal des logis chef Arthur Zobrowski. Ce dernier a refusé de vendre sa trompette à un financier américain. Sellier, lui, a fait don de son clairon au musée de l’Armée aux Invalides. Son nom a été donné à une rue de sa ville natale, Beaucourt, où une stèle a été érigée en son honneur. Il figure sur un vitrail du temple protestant de Château-Thierry (Aisne) et sur des monuments à La Flamengrie (Aisne) et Beauwelz (Belgique).

Loïc Salmon

« Pierre Sellier, le clairon de l’armistice », par Damien Charlier et Eva Renucci. Éditions Le Livre d’histoire, 170 p/29 €

Exposition « L’ Armistice, 11 novembre 1918 : un document, une histoire » à Vincennes

Novembre 1918, aléas d’une mission de paix

Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne




Monde combattant : écoute, concertation, protection et modernisation

Aide et accompagnement des soldats et anciens combattants, honneur à la mémoire de ceux morts au feu ou à l’entraînement et renfort du lien Armées-Nation constituent des missions à remplir dans la durée.

Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Armées, l’a expliqué, le 23 janvier 2019 à Paris, lors de ses vœux au monde combattant.

Actions en 2019. La carte du combattant est désormais attribuée aux soldats français engagés en Algérie entre juillet 1962 et juillet 1964. Cette mesure, qui coûtera 30 M€ par an, portera sur 50.000 cartes, dont plus de 8.000 dossiers ont déjà été instruits. A la suite des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie (18 mars 1962), quelque 75.000 soldats français, dont une majorité d’appelés, sont restés mobilisés pendant cette période. Malgré les demandes récurrentes d’associations d’anciens combattants, ils n’avaient jamais pu bénéficier de la carte de combattant, de la reconnaissance, de l’action sociale et des avantages y afférant. En revanche, cette carte est attribuée à tous les militaires déployés en opérations extérieures, dans le cadre des obligations internationales de la France. En outre, la reconnaissance de la nation envers les combattants de la première guerre mondiale s’exprimera aussi par l’entrée au Panthéon de l’écrivain Maurice Genevoix, auteur de Ceux de 14. Les combattants de la seconde seront honorés lors du 75ème anniversaire de la Libération. De plus, après dix ans de péripéties, le monument aux morts pour la France en opérations extérieures sera édifié dans le parc André Citroën à Paris. Par ailleurs, l’Institution nationale des Invalides recevra 35 M€ pour le renouvellement de ses infrastructures et la mise aux normes de ses installations pour les reconstructions physique et psychique des blessés. Un contrat d’objectifs 2019-2023 pour l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) sera signé au premier semestre. Pour les jeunes générations, une préfiguration du « service national universel », non militaire, va concerner 3.000 volontaires dans 13 départements en juin. Plus de 100 M€ seront investis dans les six lycées militaires entre 2019 et 2025.

Bilan 2018. Les noms des 1.400.000 morts pour la France inscrits sur les monuments de pierre sont désormais accessibles sur internet, grâce à l’indexation des fiches matricules. La Mission du centenaire 1914-1918 a labellisé plus de 6.000 projets et organisé des dizaines de cérémonies nationales et internationales. Par ailleurs, l’allocation de reconnaissance des anciens harkis et la rente viagère des veuves a été revalorisée de 400 € en septembre. En outre, un dispositif de solidarité en faveur de leurs enfants a été créé par décret en décembre. D’autre part, le processus d’attribution des pensions militaires d’invalidité (PMI) a été amélioré par la « présomption d’imputabilité » en cas d’accident en service. Le tarif des expertises médicales a été augmenté de 43 % pour les rendre plus attractives pour les médecins et accélérer les délais d’examen. De plus, le contentieux des PMI a été transféré vers les juridictions administratives et un recours administratif préalable devant une commission spécifique a été créé. En 2018, environ 770.000 jeunes ont effectué leur « Journée Défense et Citoyenneté ». Depuis son expérimentation en 2015, le « Service militaire volontaire » a totalisé plus de 2.500 contrats, dont 72 % ont débouché sur une insertion positive, à savoir un emploi ou une formation qualifiante.

Loïc Salmon

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

307 – Dossier : « Les blessés en Opex, le retour et après »

L’ONAC-VG : 100 ans au service du monde combattant

Défense : la jeunesse au cœur du lien Armées-Nation