Armée de Terre : l’action aéroterrestre en 2040

La victoire sur le terrain et dans la basse couche de l’atmosphère dépend d’une transformation collective de l’armée de Terre pour adapter sa létalité, sa manœuvre et sa protection, afin de pouvoir affronter tous les futurs possibles.
Ce thème a été abordé lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris par le Commandement du combat futur. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Doithier, chef du Bureau prospective, composante du Centre d’études stratégiques Terre.
Les menaces. Le milieu terrestre reste le cœur de l’affrontement des volontés, qui y commence et s’y termine et où se concentrent les effets recherchés, rappelle le colonel Doithier. Ce milieu, caractérisé par l’hétérogénéité, la difficulté, la rugosité et le cloisonnement, nécessite d’abord de l’endurance physique et morale. Son aspect humain, caractérisé par la densité, la variété et les sources de conflit, implique discernement et capacité à donner du sens. Sa dimension temporelle, caractérisée par la persistance, la persévérance et la « foudroyance » (frappe soudaine et brutale), impose d’organiser le chaos international. Des actualisations successives d’un document de 2016 font apparaître des ruptures stratégiques : recomposition de l’environnement international (primauté des intérêts sur les valeurs) ; dégradation environnementale ; accentuations des dépendances ; mutations technologiques (connectivité, robotique et intelligence artificielle). Le spectre de la conflictualité se répartit en risques multi-dimensionnels en deçà et au-delà du seuil de l’engagement armé. Ainsi, une puissance nucléaire fait courir des risques par la rhétorique et la prolifération nucléaires. Elle menace par l’emploi de la force sous parapluie nucléaire, que suit une escalade nucléaire incontrôlée. Un État-puissance contestataire pratique la cybermenace, la guerre cognitive et les actions hybrides sans engagement armé. Au-delà, elle recourt à des États subordonnés pour des actions hybrides plus violentes, emploie la force en vue d’un fait accompli et déclenche une guerre conventionnelle. Un groupe armé de type « techno-guérilla » exerce des actions de déstabilisation/subversion et des prestations criminelles. Au-delà, il organise un coup d’État, le harcèlement dans la profondeur du territoire visé et enfin l’engagement armé. Une milice paramilitaire effectue des actes de déstabilisation, par la guerre informationnelle, et des prédations criminelles. Au-delà, elle prend le contrôle d’un territoire par la force, provoque un coup d’État et conquiert le territoire. Une organisation terroriste commence par la subversion puis lance une cyberattaque et une action isolée. Au-delà, elle commet un attentat. Une organisation criminelle se limite aux vols, sabotages et prédations.
Le « radar prospectif ». La méthode prospective vise à imaginer les futurs possibles en étudiant un sujet thématique en profondeur à partir de variables et de scénarios, explique le colonel Doithier. Le Bureau prospective a rendu public, en décembre 2025, un document intitulé « Action aéroterrestre future », qui caractérise les formes d’engagement opérationnel en déclinant les équilibres et les capacités nécessaires pour créer des rapports de forces favorables et définir de nouvelles combinaisons pour réaliser des effets. L’horizon 2040 a été choisi pour se projeter dix ans après la loi de programmation militaire 2024-2030, qui fixe des engagements matériels et financiers. Le Bureau prospective a interrogé des experts en intelligence artificielle et en quantique ainsi que les Services de renseignement intérieur et extérieur pour connaître leur vision de l’horizon 2040. Ses réservistes ont utilisé des logiciels pour exploiter des centaines de documents, afin de repérer les thématiques les plus fréquentes sur la guerre et trier une cinquantaine de variables regroupées en cinq dynamiques du combat aéroterrestre. Celle de « l’accélération » concerne l’intelligence artificielle, les systèmes d’armes et la connectivité. Celle de « l’agilité » porte sur la robotisation, l’interface homme-machine, la maîtrise de la donnée et les technologies duales. Celle de la « complexification » concerne les capacités multi-milieux (terre, air, mer et espace) et multi-champs (cyber et informationnel), les ingérences d’acteurs privés et l’urbanisation. Celle du « durcissement » porte sur les systèmes redondants de défense aérienne, la létalité, la saturation des feux, les armes hypersoniques, le cyber et la guerre cognitive. Celle de la « vulnérabilité » concerne la transparence du champ de bataille et la congestion du champ électromagnétique. Ces dynamiques contribuent aux six fonctions stratégiques, qui resteront pertinentes en 2040 : rapport de forces stratégique potentiellement défavorable ; majorité des engagements en coalition multinationale ; engagement non choisi ; intégration multi-milieux multi champs systématique ; dimension nucléaire de l’engagement ; interconnexion du théâtre d’opérations extérieur et du territoire national. L’action aéroterrestre future se base sur une hiérarchie des normes. D’abord, la liberté d’action, l’économie des moyens et la concentration des efforts constituent les principes de la guerre, complétés par l’incertitude et la foudroyance. Les facteurs de supériorité opérationnelle sont les capacités ou qualités de nature à conférer l’ascendant sur l’adversaire. Cela nécessite des aptitudes pour remplir une mission fixée en termes généraux. L’aptitude s’exprime en termes de compétences, sans référence à un volume précis de moyens. Elle répond en termes stratégiques à la question : que doit-on pouvoir faire ? Elle sous-entend l’existence de capacités, à savoir doctrine (principes à suivre pour la réussite d’une action), organisation, ressources humaines, équipements, soutien et entraînement. Ces capacités, qui s’analysent par types de moyens (unités et systèmes d’armes) ou par fonction, représentent le « potentiel » du point de vue quantitatif.
La brigade de combat innovante. Le Commandement du combat futur crée un cadre facilitant l’innovation au sein de l’armée de Terre, indique le général Baratz. En 2025, il a conduit un projet de renforcement de l’efficacité d’une brigade de combat, susceptible d’être engagée ou de participer aux garanties de sécurité à l’Est de l’Europe. Avec la Direction générale de l’armement, il a recueilli les besoins de la 7ème Brigade blindée, équipée de chars Leclerc, et a dépensé 10,78 M€ pour des équipements disponibles. Ainsi pour la létalité, il a acquis : 300 claies de portage (équipements de transport de charges lourdes et encombrantes à dos d’homme) avec les kits de tireur d’élite à longue distance ; 180 claies de portage avec les kits de missiles moyenne portée ; 90 claies de portage avec les kits de poste de tir de missiles moyenne portée. Pour la protection, les achats ont porté sur 12 drones de reconnaissance dans un contexte de risques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) et des cages de protection contre les drones, installées sur les tourelleaux de chars. Face la transparence du champ de bataille, les achats ont concerné : 14 leurres électromagnétiques autonomes et portables ; 2 systèmes de leurres gonflables, chacun correspondant à 1 équipement de protection collective, 1 véhicule poste de commandement, 1 véhicule de l’avant blindé et 1 plateforme Pamela pour système de missiles Mistral à courte portée. Pour la connectivité, les achats ont porté sur : 1 traducteur français/espagnol et 1 traducteur français/flamand pour le système d’information du combat collaboratif Scorpion ; des moyens de communications, à savoir 50 boîtiers d’anonymisation, 25 kits d’hybridation capables d’utiliser les moyens de communication commerciaux, 2 bulles tactiques 4G/5G et des déports d’antennes. Pour la guerre électronique, les achats ont concerné 18 détecteurs passifs, 20 détecteurs de brouillage, 3 détecteurs goniomètres et 13 brouilleurs offensifs.
Loïc Salmon
« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial








