Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

La dynamique du changement dans les relations internationales se heurte à la résistance du statu quo. Inscrite dans la durée, la puissance nouvelle appartient aux Etats qui en comprennent les règles et savent en forger les instruments.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat, organisée le 16 avril 2019 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Thierry Garcin, chercheur à l’Ecole doctorale de Paris Descartes ; Pierre Bulher, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Ivan Sand, doctorant à l’Université Paris-Sorbonne.

Evolution des critères. Thierry Garcin définit la puissance comme le pouvoir en action et la stratégie comme le moyen pour arriver à un but. Cela nécessite un territoire, une population, le sentiment national d’appartenir à une communauté, une cohésion sociale, des ressources naturelles (hydrocarbures ou minerais), une vitalité économique et une volonté politique basée sur un projet politique. Dès 1960, Raymond Aron a défini la géopolitique comme l’imposition de la volonté d’un Etat sur les autres. Au début du XXème siècle en Europe, il était courant d’apprendre la langue de la nation voisine pour comprendre sa manière de penser. Sur le plan géographique, la mer, qui sert de vecteur à 80 % du commerce mondial en tonnage et à 75 % en valeur, prendra encore plus d’importance au cours des 15 prochaines années. Le chemin de fer, facteur du développement de l’Union soviétique, lui a permis d’acheminer soldats, armes et munitions pendant la seconde guerre mondiale. La vapeur sert encore à mouvoir les catapultes des porte-avions américain et français, instruments de projection de puissance (voir encadré). La conquête de l’espace a succédé à celle de l’air avec la mise en orbite de nombreux satellites. L’arme nucléaire a constitué une rupture stratégique, mais sans amener une vision globale du rapport de forces. La rivalité des Etats-Unis et de l’URSS a nécessité la modernisation permanente de l’arme de la terreur sans avoir à l’employer. En 1988, la reconnaissance, par les deux parties, qu’une guerre nucléaire n’était pas gagnable a débouché sur une maîtrise des armements, mise à mal en 2018 par leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. En outre, sont apparus les multiplicateurs de puissance : électronique, informatique, cyber et intelligence artificielle avec des recherches militaires et civiles.

Révolution numérique. Les technologies et innovations numériques ont conduit à de nouveaux instruments de la puissance, rappelle Pierre Bulher. Elles permettent la transmission d’informations à des coûts infimes alliant qualité et fiabilité, autorisent l’échange d’informations et donnent la capacité de traiter l’information en réseau. Elles exercent aussi un impact sur la création de la valeur économique. Ainsi, les entreprises transnationales gagnent de la productivité à tous les niveaux. Les établissements financiers prélèvent instantanément des commissions. Les industries et grands groupes obtiennent du pouvoir collectif. L’information est devenue un produit fini, que traitent les compagnies d’assurances, les agences de notations, les média et les agences de publicité. Les « gigadonnées », véhiculées en deux jours par internet, correspondent à la totalité de l’information produite depuis son invention. Cela nécessite une énorme capacité de stockage et de traitement. Ainsi, l’administration américaine a accès à toutes les données de ses ressortissants partout dans le monde et préparent les prochaines étapes d’internet, à savoir 3.0 et 4.0. Le cyberespace devient l’arène de la puissance et de la manipulation avec attaques de hackers, propagandes camouflées, « fake news » (informations tronquées), interférences dans les processus électoraux et enfin espionnage. La sécurité, fondement de la puissance, apparaît menacée, souligne Pierre Bulher. Parmi les entreprises de techniques, applications et services informatiques, les américaines en représentent la moitié, dont les dix plus grandes, puis arrivent les chinoises. Les Etats-Unis, principal pays en matière d’universités, centres de recherche et sociétés à capital-risque, parviennent à capter les élites scientifiques dans le monde. La Chine a devancé le Japon en quadruplant le nombre de ses chercheurs depuis 2015 et en doublant sa part dans la recherche et le développement (R&D), par rapport à son produit intérieur brut (PIB), et ses publications d’articles scientifiques. Arrivent ensuite la Corée du Sud avec environ 4,3 % de son PIB pour la R&D, l’Allemagne avec 3 %, la France avec 2,25 % et la Grande-Bretagne avec 1,7 %, soit moins que la moyenne européenne. Les Etats-Unis y ont investi 476 Md$ en 2017, soit autant que le tiers des dépenses des 28 pays membres de l’Union européenne (UE). Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), tous à capitaux privés, ont acquis une avance nette et durable depuis le développement d’internet et investissent massivement en R&D, pour disposer continuellement d’innovations et conforter leur position dominante.

Retour de l’Etat. La puissance d’influence n’existe pas sans celle de coercition, souligne Thierry Garcin. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, le gouvernement des Etats-Unis, seule puissance économique et politique, est intervenu en restreignant les libertés individuelles et en renflouant l’économie par le retour au protectionnisme et le bilatéralisme intermittent. Après la crise financière de 2008, l’UE a sauvé les pays de la zone euro. Avec le 2ème PIB mondial, la Chine manifeste sa puissance politique d’abord en mer de Chine puis ailleurs par les « nouvelles routes de la soie ». La Russie fait à nouveau sentir la sienne à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient.

Loïc Salmon

Selon Ivan Sand, l’armée de l’Air prend une dimension géopolitique à l’échelle mondiale par l’utilisation de bases françaises à l’étranger et de bases de pays alliés. En effet, la projection aérienne permet d’agir vite, loin et en souplesse pour répondre à un objectif défini, en passant de la diplomatie à la coercition. En outre, les flux aériens alimentent les forces terrestres dans les conflits de longue durée. Les opérations entreprises entre 1945 et 2018 varient de quelques heures (Syrie, 2018) à plus de 10.000 jours (guerres de décolonisation, 1945-1962). Lors de l’expédition de Suez en 1956, la France et la Grande-Bretagne utilisent pour la première fois l’arme aérienne contre un pays indépendant, l’Egypte. En 1986, le raid sur la base aérienne de Ouadi Doum (Tchad), occupée par l’aviation libyenne qui soutient les forces rebelles tchadiennes, met en œuvre 12 Jaguar et 4 Mirage F1. Les avions ont décollé de Bangui (Centrafrique) et ont été ravitaillés en vol par 5 C 135F, partis de Libreville (Gabon) et auparavant réservés aux Forces aériennes stratégiques. Ce raid a été rendu possible grâce à des accords diplomatiques avec la Centrafrique et le Gabon. Lors des interventions multinationales dans le Golfe (1991), en Afghanistan (2001-2014) et au Levant contre Daech (depuis 2014), la France arrive en 2ème ou 3ème position en capacité de projection aérienne derrière les Etats-Unis, grâce à sa base aux Emirats arabes unis, au groupe aéronaval et à un accord avec la Jordanie.

Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance




Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale




Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique




Europe : nécessité d’un débat politique sur la défense

Alors que la Russie et les Etats-Unis planifient leurs moyens de défense en convergence avec leurs intérêts stratégiques, l’Union européenne (UE) se trouve fragilisée de l’intérieur et reste vulnérable à l’extérieur, faute de doctrine commune de défense.

Ce thème a été traité par Louis Gautier, ex-secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (2014-2018), au cours d’une conférence-débat organisée le 13 mars 2019 à Paris par l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Qui tient qui ? La Russie s’est rétablie avec agressivité et désavoue les principes des accords d’Helsinki (1975), portant sur la sécurité et la coopération en Europe et signés par 35 Etats, dont l’Union soviétique et les Etats-Unis. Elle recourt à l’intimidation ou à la provocation et non à l’invasion, comme en Géorgie, en Ossétie du Sud ou au Dombass. En outre, elle s’est mise à l’écart du droit international par l’annexion de la Crimée. Autrefois, cette question aurait été réglée dans la discrétion diplomatique mais, aujourd’hui, le monde est devenu transparent. De retour sur le pourtour méditerranéen par son intervention en Syrie, la Russie y démontre son savoir-faire, sa technologie et sa diplomatie. Les Etats-Unis avaient fait de même lors de la guerre du Golfe (1991). Par ailleurs, les domaines cyber et spatial, qui permettent à la société de fonctionner, prennent, en cas de conflit, une dimension militaire qui évite un bombardement comme au Kosovo (1998-1999). Une cyberattaque russe en Ukraine s’est répercutée sur l’entreprise française Saint-Gobain, qui a perdu 250 M$ de chiffre d’affaires. Malgré quelques vulnérabilités, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne peuvent « durcir » efficacement leurs systèmes informatiques, contrairement aux autres pays de l’UE. Celle-ci ne prend pas conscience du danger, estime Louis Gautier, et s’en remet à l’OTAN en cas d’agression armée. Or, la stratégie russe ne recherche pas le conflit ouvert. Leur suspension des traités sur les Forces conventionnelles en Europe, les Forces nucléaires à portée intermédiaire et « Ciel ouvert » (surveillance des territoires des Etats signataires pour limiter la course aux armements) donnent carte libre à la Russie en Europe et aux Etats-Unis en Asie. Lors des opérations dans les Balkans (1998-2000) et en Libye (2011), ces derniers ont déclaré qu’ils ne s’engageraient pas à n’importe quel prix aux côtés de l’UE, en cas de crise cyber majeure ou de conflit armé à ses frontières.

Que faire ? L’UE dispose de 1,5 million de soldats et d’un budget de défense d’environ 240 Md€, supérieur à ceux de la Chine et de la Russie. La nécessité s’impose de redonner de la cohésion aux projets sur le volet capacitaire et la stratégie globale, faute de doctrine officielle sur l’évaluation de la menace, les missions et le contrôle opérationnel des moyens. L’OTAN assurant la défense collective, les missions « dures » relèvent de coalitions ou d’une nation cadre, comme pour les opérations de maintien de la paix ou l’évacuation de ressortissants en Chine et en Corée en cas de tension dans la péninsule coréenne. La cohérence dans le continuum défense sécurité (cyber et spatial inclus) implique des capacités civiles, militaires et civilo-militaires. Elle nécessite aussi de constituer une base industrielle et technologique de défense européenne, pour éviter le déclassement dans la compétition internationale. Ainsi, le crédit communautaire de 4 Mds€ pour la défense permettra d’investir dans la furtivité, l’hypervélocité et les nanotechnologies et soulagera les budgets nationaux.

Loïc Salmon

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Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars

Les destins du poète suisse Blaise Cendrars (1887-1961) et du peintre russe Alexandre Zinoview (1889-1977) se croisent à la ferme de Navarin, sur le front de Champagne en automne 1915. Tous deux recevront la croix de Guerre.

Leurs regards sur le conflit ont fait l’objet d’une exposition au musée de la Légion étrangère à Aubagne en 2018. L’un, par un texte, et l’autre, par une peinture ou un dessin, témoignent, moins de la guerre que des hommes qui la font. Le 29 juillet 1914, Cendrars rédige un appel publié dans les journaux de Paris, invitant les étrangers amis de la France à s’engager pour la durée des hostilités. Plus de 8.000 y répondent, dont Zinoview qui réside en France depuis 1909. La Légion étrangère en accueillera 30.000 pendant la Grande Guerre. De son vrai nom Zolotarenko, Zinoview avait été emprisonné à Moscou en 1908 pour une modeste activité révolutionnaire. L’Okhrana (police politique) l’avait alors recruté comme agent pour espionner le militant socialiste-révolutionnaire Vladimir Bourtseff, réfugié à Paris. C’est à lui que Zinoview annonce son intention de s’engager dans la Légion étrangère, où il sert comme soldat jusqu’à la dissolution de son bataillon en juillet 1915. Quatre mois plus tôt, l’ambassadeur de Russie avait imposé aux Russes de France mobilisables de rentrer au pays ou de servir dans « l’Ambulance », financée par les aristocrates russes de France. Le 25 juillet, Zinoview devient infirmier-interprète pour l’Ambulance, qui sera affectée au Corps expéditionnaire russe de France. Ce dernier fait l’objet de mutineries en 1917, après l’abdication du tsar Nicolas II. Zinoview, l’un des 400 loyalistes, se place sous la protection de l’armée française, qui le réincorpore dans la Légion étrangère (novembre 1917-février 1919). Il aura toujours combattu sur le front de Champagne, à Suippes (1915), Auberive (1916) et Thil (1917). Outre ses crayons et couleurs, il a emporté un appareil photo instantané « Kodak Pocket » et des carnets pour noter ses impressions. D’après ses clichés et dessins, en automne 1915, il sert comme brancardier dans un poste chirurgical avancé à la ferme de Navarin, où Cendrars, blessé, sera amputé du bras droit. Un des tableaux de Zinoview, intitulé « La main coupée » et daté du 22 octobre, fait référence à cet épisode, que Cendrars évoquera dans un récit sous le même titre. Résidant à Paris depuis 1912, ce dernier s’engage, le 3 septembre 1914, dans une unité du 1er Régiment étranger, composé surtout de Russes, d’Italiens, d’Alsaciens (l’Alsace est allemande depuis 1871), de Polonais et de Suisses. Envoyé dans le Nord, il connaît les tranchées et, chef d’escouade, est nommé caporal en 1915 pendant les combats en Artois. Lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915 et après 12 jours de combats, son régiment est presqu’anéanti et lui grièvement blessé le 28. Il connaît huit mois d’hospitalisation puis recevra la Médaille militaire. De son vrai nom Frédéric Louis Sausser, il avait choisi le nom de plume « Blaise Cendras » pour « braises et cendres ardentes ». Après la guerre, il écrit des romans et des récits, mêlant notamment fictions et expériences vécues. En 1918, deux détachements de la Légion étrangère sont envoyés aux Etats-Unis et à Québec pour une campagne de publicité pour « l’emprunt de la liberté ». Zinoview en fait partie et sera reçu à la Maison Blanche à Washington.

Loïc Salmon

« Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoviev et Cendrars », ouvrage collectif. Somogy Editions d’art, musée de la Légion étrangère, 130 p, nombreuses illustrations, 25 €. 

Entendre la guerre

La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale




Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Le combattant de demain devra pouvoir décider plus vite que l’adversaire, grâce à l’intelligence artificielle (IA) applicable dans les équipements qu’il portera. Des robots armés automatisés sont déjà en cours d’expérimentation.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : l’ingénieur général de l’armement Patrick Bezombes, directeur adjoint du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations ; Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; Thierry Berthier, maître de conférence, Université de Limoges ; le professeur Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS ; le chef d’escadron Damien Sauget, stagiaire à l’Ecole de Guerre.

Champ très vaste. Le militaire doit comprendre le fonctionnement des équipements dotés d’IA, algorithme « apprenant », explique Gérard de Boisboissel. Selon la capacité militaire et le niveau hiérarchique du combattant, l’IA facilite ses choix grâce à l’aide « cognitive » (voir encadré). Toutefois, il convient de tenir compte des locaux et des déformations potentielles du langage, notamment quand la voix est altérée par le stress. Dans le domaine de la santé, elle permet un diagnostic performant des blessés. Lors de la préparation d’une mission, elle fournit une cartographie du mode opératoire adverse, utile pour le sien propre avec anticipation des cas non conformes. La simulation sur des systèmes d’information et de communication améliore l’entraînement du soldat avec un environnement enrichi par les modes de combat adverses. L’IA aide à détecter des cibles furtives (sous-marins), reconnaître des mouvements anormaux (faux bateaux de pêche) et prévoir des déplacements des cibles (cas non conformes). Cela conduit à modéliser le comportement de l’ennemi et de préparer l’action. Montée sur une antenne active, l’IA permet d’esquiver la menace. Sur un véhicule, elle procède à son autodiagnostic pour évaluer le niveau de réparations nécessaire, application utilisable par les unités militaires et le monde civil. L’IA analyse et clarifie les données pour découvrir des signaux faibles en provenance de sources différentes (passeport douteux d’un terroriste potentiel). Elle aide à évaluer les informations en réseaux pour ne transmettre que celles présentant un intérêt opérationnel. Elle procède au chiffrement automatique des ordres pour un déplacement sécurisé. Elle intervient dans la lutte informatique active pour la déception, l’influence et le droit de riposte. L’IA nécessite une grande qualité des données et une bonne gestion de leur cloisonnement dans ses diverses sphères d’emploi et de confidentialité. Toutefois, avertit l’ingénieur de recherche, l’adversaire se comportera toujours de façon intelligente et changeante pour bénéficier de l’effet de surprise.

Intégration technologique. Outil maîtrisé et de confiance, l’IA sert à produire des ordres plus rapidement, explique le chef d’escadron Sauget. La prise de décision aux niveaux stratégique (politique), opératif (théâtre) ou tactique (sur le terrain) suit le cycle « OODA » : observer, orienter, décider et agir. Celle d’une planification inférieure à 24 mois consiste à analyser le théâtre, en comprendre les acteurs, identifier des scénarios et déterminer des leviers d’action. L’IA y contribue comme « équipier fidèle », chargé de stimuler la réflexion du chef et non pas la remplacer. Elle travaille en temps réel, même en mode dégradé maîtrisé, pour donner des conseils en vue de reprendre l’ascendant sur l’adversaire. La planification confronte les modes d’action « amis » et « ennemis », pour mettre en lumière ses propres limites et les opportunités et prévoir des plans secondaires, afin de poursuivre la mission en toutes circonstances. L’IA, « adjoint numérique », décloisonne informations et données et conçoit la synthèse pour le chef…qui décide !

Robots armés. Les Etats-Unis entendent conserver leur avance dans l’IA par l’autonomie des systèmes sur terre, sur mer, dans les airs et dans le cyberespace, pour éviter d’envoyer des soldats américains au contact d’une unité robotisée dans des combats à haute fréquence, indique le professeur Berthier. Pour cela, ils mobilisent certains GAFA et une grande partie des ingénieurs de la Silicon Valley. La Chine aspire à les dépasser et acquérir la maîtrise dans les quatre domaines cités. Elle effectue un maillage exhaustif des océans, par des unités armées de surface et sous-marines autonomes, pour contrôler les territoires inhabités. La Russie veut retirer ses soldats de la zone d’immédiate conflictualité et prendre sa revanche après la Guerre froide perdue. Elle autonomise des robots sentinelles armés et expérimente des unités robotisées terrestres.

Concept fantasmé. Le terme « intelligence artificielle », qui signifie « automatisme industriel » induit en permanence en erreur, vu les difficultés à définir et mesurer les intelligences naturelle et émotionnelle, estime l’ingénieur général Bezombes. L’IA, intelligence mathématique, repose sur la donnée. Comme les algorithmes, elle ne décide pas, mais applique des instructions informatiques. Son concept, aligné sur la science, risque de ne pas être bien accepté par la société. Toutefois, l’IA constitue un jalon supplémentaire dans l’automatisation qui, passée de l’analogique au numérique, prendra en compte les nouveautés au sein des armées dans 15 ou 20 ans. Par ailleurs, « autonome » signifie être régi par ses propres règles, rappelle l’ingénieur général. Il s’ensuit une confusion sémantique, puis un fantasme et un risque de rejet sociétal. Ainsi le fantasme du « robot tueur » pourrait déboucher sur une interdiction des systèmes en cours de développement et réduire la capacité à garantir le droit et la souveraineté nationale. Or il s’agit de défendre les valeurs et les intérêts vitaux de la nation. La question de la place de l’homme se posera dans le monde numérique de demain. Les algorithmes peuvent l’améliorer, l’augmenter ou le diminuer s’il conduit à l’absence de réflexion, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

Selon le professeur Ganascia, l’intelligence artificielle (IA) modélise cinq fonctions « cognitives » : acquisition, traitement, classification et intégration de l’information ; mémoire et apprentissage pour stocker l’information et la rappeler ; organisation mentale de l’information et son utilisation ; prise de décision et action ; rendre possible la communication. L’IA interprète automatiquement les images par une reconnaissance des formes, visages ou objets et les rend accessibles dans des bases d’images. Elle traite la parole par la reconnaissance de mots ou de thèmes et identifie le locuteur, les accents et les langues. Elle analyse et fusionne les informations issues de capteurs. L’IA assure une fonction de sécurité par la biométrie : empreintes digitales et reconnaissances faciale et vocale. Elle automatise le fonctionnement des drones, robots et systèmes d’armes létales autonomes. Elle aide au commandement opérationnel et à l’entraînement par la visualisation. Elle analyse les signaux et textes pour le renseignement et effectue des recherches sur de très grands réseaux.

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

La Chine compte sur les applications militaires de l’intelligence artificielle (IA) pour réduire ses dépenses de défense et contenir la supériorité des Etats-Unis en Asie-Pacifique.

Cette question est abordée dans une étude intitulée L’intelligence artificielle en Chine, un état des lieux, publiée en novembre 2018 par le « think tank » Fondation pour l’innovation politique.

Progrès spectaculaires. La Chine entend sécuriser son développement et se prémunir contre les aléas possibles dans la région Asie-Pacifique. En effet, les pays riverains ne cachent pas leur inquiétude devant sa montée en puissance. Quoique détentrice de l’arme nucléaire, elle souhaite se doter d’un outil de défense lui donnant un avantage décisif à un coût moins élevé. Ainsi, l’IA a déjà permis des avancées dans le domaine des drones MALE (moyenne altitude longue endurance) avec la dernière version du Wing Loong II, construit par China Aviation Industry Corporation. Ce drone a déjà été commandé à 300 exemplaires par l’Arabie Saoudite. En outre, l’IA est utilisée pour développer des systèmes d’aide à la décision à bord des sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins, pour améliorer la capacité d’interprétation du commandement, soumis au stress du confinement. La construction d’un centre d’essais de navire sans pilote a commencé début 2018 à Zhuhai (Sud de la Chine), pour la planification des itinéraires, le repérage, l’accostage et l’appareillage. En matière de sécurité publique, l’IA est aussi utilisée dans la prévention des actes criminels et l’intervention de la police avant, par exemple, qu’un acte terroriste soit commis. A cet effet, la société CloudWalk, spécialisée dans la reconnaissance faciale, travaille en partenariat avec la police. Son algorithme compare les images recueillies avec celles stockées dans la base de données de la police. Après analyse de leurs comportements, il est possible d’identifier les risques que présentent des personnes suspectes. Informée, la police peut alors intervenir.

Rivalité sino-américaine. La concurrence entre la Chine et les Etats-Unis en matière d’IA s’est intensifiée en 2017, à la suite de trois documents officiels rendus publics par l’administration Obama entre octobre et décembre 2016. Le plan chinois de développement de la nouvelle génération d’IA, assez similaire, est considéré comme une réponse à la stratégie américaine, estime l’étude du « think tank ». Moins freinée que les Etats-Unis par les débats éthiques et tentatives de réglementation, la Chine devrait progresser rapidement dans les domaines de la sécurité nationale et des armes autonomes. Elle va investir environ 24 Mds$ dans la recherche et le développement des semi-conducteurs. En outre, elle attire davantage d’investissements pour soutenir son industrie de l’IA. En 2017, sur les 15,2 Mds$ investis à l’échelle mondiale dans les startups spécialisées, près de 50 % sont allés en Chine, contre 38 % aux Etats-Unis. Pourtant, souligne l’étude, le niveau général en matière d’IA est moins élevé en Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine présente des retards concernant la théorie fondamentale, les algorithmes clés, les équipements, les puces spécialisées, les matériaux et les logiciels.  Ses instituts de recherche et ses entreprises n’ont constitué ni un écosystème numérique ni une chaîne industrielle exerçant une influence internationale. Elle manque encore d’experts et de spécialistes en IA. Il lui reste à développer une infrastructure et établir des lois, des réglementations et des normes dans ce domaine.

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance

Défense : intelligence artificielle, vers une norme internationale de fiabilité




Violence et passions

La violence interdit le débat, divise la société et attise la haine, mettant en péril la démocratie. La mort des idéologies a ressuscité le nationalisme et le fanatisme religieux.

Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la guerre devient hybride, à la fois intérieure et extérieure, civile et militaire, régulière et irrégulière. La violence s’appuie sur : le réveil des sentiments identitaires ; l’exaltation de la guerre sainte par le fondamentalisme islamique ; la volonté de revanche des pays du Sud stimulés par leur décollage économique. L’humanité se concentre dans les mégalopoles, à proximité des côtes, dans un « réseau de villes-monde » entre Los Angeles, San Francisco et New York, Londres et Berlin, Dubaï, Singapour, Hongkong et Shanghai et bientôt Sao Paulo et Mexico, Lagos et Le Caire, Istanbul ou Djakarta. Ces métropoles accumulent talents, capitaux et richesses, face aux régions qui s’enfoncent dans misère, désertification et violence. Conflits armés, absence de développement et changement climatique alimentent des flux de réfugiés et de migrants vers l’Europe. Ces évolutions du monde ont conduit aux « démocratures », théorisées après la chute du mur de Berlin (1989). Celles-ci se caractérisent par le culte de l’homme fort, un populisme virulent et le contrôle de l’économie et de la société. Adossée au suffrage universel manipulé par une propagande, relayée par les médias et réseaux sociaux, cette suprématie de la « démocratie non libérale » se manifeste dans la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping, la Turquie néo-ottomane de Recep Erdogan, l’Egypte du maréchal Al-Sissi, les Philippines de Rodrigo Duerte, le Venezuela chaviste, la Hongrie de Viktor Orban et la Pologne des frères Kaczynski. Nationalisme, protectionnisme, xénophobie et racisme prospèrent aussi aux Etats-Unis. Avec 1,5 million de victimes depuis 1968, les armes à feu y ont causé plus de morts que l’ensemble des conflits entrepris depuis la guerre d’indépendance (1775-1783). En outre, la dynamique guerrière du djihad et des « démocratures » se traduit dans les dépenses militaires qui totalisent environ 1.700 Mds$, soit 2,3 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, et qui augmentent de 5-10 %/an. Les Etats-Unis vont porter leur budget militaire à 700 Mds$. La Chine a augmenté le sien de 132 % en 10 ans, jusqu’à 4 % de son PIB. La Russie l’a triplé en 15 ans jusqu’à 3,7 % de son PIB. Son intervention en Syrie lui permet de tester ses nouveaux équipements et armements et de montrer sa capacité à conduire des opérations complexes. Pour sa défense, l’Asie dépense 100 Mds$ de plus que l’Union européenne, qui y consacre 220 Mds$. Par ailleurs, les institutions internationales, à savoir, ONU, Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce, subissent les feux croisés des Etats-Unis et des « démocratures ». Le projet chinois des « nouvelles routes de la soie » vise à : contrôler les réseaux vitaux de la mondialisation ; écouler les excédents chinois d’acier, d’aluminium et de ciment ; créer des débouchés pour les exportations ; garantir l’accès aux matières premières et sources d’énergie ; instaurer une dépendance par la dette ; diffuser le modèle « total-capitaliste » chinois. Toutefois, l’Union européenne a compris qu’elle ne peut plus sous-traiter sa sécurité aux Etats-Unis. Les démocraties redécouvrent que la sécurité et la liberté, comme la prospérité, se conquièrent.

Loïc Salmon

« Violence et passions », par Nicolas Baverez. Éditions de l’Observatoire, 132 pages. 15 €

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Malgré les guerres civiles et conflits régionaux, la dissuasion nucléaire, instrument de rapport de force entre puissances, connaît miniaturisation technique et évolution doctrinale.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Philippe Errera, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; Benoît d’Aboville, ancien ambassadeur à l’OTAN et vice-président de la Fondation pour la recherche stratégique ; le général de brigade aérienne (2S) Jean-Vincent Brisset, Institut de relations internationales et stratégiques.

La Russie. Depuis 2000, explique l’ambassadeur Errera, la Russie a entrepris de moderniser les vecteurs de ses forces nucléaires sur les plans quantitatif et qualitatif : missiles balistiques intercontinentaux, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et composante aéroportée. Face à ce qu’elle considère comme une menace euro-atlantique, elle développe le futur missile stratégique mobile MX229 à propulsion nucléaire. Malgré le traité de 1990 conclu avec les Etats-Unis sur la disparition des armes nucléaires tactiques, la Russie en a conservé et a annoncé, en 2018, la mise au point de torpilles nucléaires. Parallèlement, elle a poursuivi la modernisation de ses forces conventionnelles. En octobre dernier, elle a démontré ses capacités de déploiement opérationnel de moyens terrestres, de tir aérien et de lancement de missiles à longue portée à partir de sous-marins. En outre, la doctrine de défense a évolué après les interventions occidentales au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014), qui lui ont fait prendre conscience de la faiblesse de sa capacité militaire conventionnelle. Dès 2000, la doctrine officielle envisage la possibilité d’un conflit nucléaire et, pour les conflits régionaux, celle d’une escalade nucléaire. En 1999, des manœuvres ont simulé un conflit conventionnel de grande ampleur. En 2010, elles ont inclus un volet nucléaire. En cas de conflit régional proche de ses frontières, indique l’ambassadeur, la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire de faible puissance pour amener l’adversaire à renoncer à l’action militaire, puis manifester sa volonté politique de recourir à l’arme stratégique contre les capitales occidentales. En outre, sa puissance aérienne lui donne la capacité de déni d’accès. L’intégration de la capacité nucléaire aux forces conventionnelles accroît sa liberté d’action, tout en diminuant celles des pays occidentaux par des manœuvres d’intimidation et de déstabilisation intérieure. Ainsi, en 2015, elle a averti qu’elle reconfigurera ses lignes de défense si la Suède et la Finlande rejoignent l’OTAN. De plus, elle attaquera les bâtiments militaires du Danemark en cas de présence du bouclier américain anti-missiles sur son sol. Cette évolution de la doctrine va de pair avec la remise en cause d’accords bilatéraux et multilatéraux. Par exemple, souligne l’ambassadeur, l’annexion de la Crimée constitue une violation de l’engagement des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Russie à garantir la sécurité de l’Ukraine.

Les Etats-Unis. Le débat sur le partage du fardeau financier de l’OTAN remonte à l’administration Kennedy (1960-1963), rappelle l’ambassadeur d’Aboville. L’administration Carter (1977-1981) a préconisé une participation des pays membres égale à 3 % de leur produit intérieur brut. L’administration Trump veut la porter à 4 %, alors que les Etats-Unis investissent déjà 1 % de leur part en Europe même. Quoique ces derniers souhaitent une plus grande implication de l’Europe dans l’OTAN, ils maintiennent des troupes chez elle. L’ordre européen, instauré après la dislocation de l’URSS (1991), peut être remis en cause par la Russie. Elle le démontre par son différend avec l’Ukraine et n’exclut pas un chantage nucléaire, comme en 2014. La Pologne, inquiète, se dit prête à verser 2 Md$ pour l’accueil d’une brigade blindée américaine (3.000 personnels), alors que 1.000 GI s’y trouvent déjà. Selon l’ambassadeur, l’OTAN se présente comme un « mix » du bouclier antimissiles et de décisions en matière d’armement nucléaire. L’administration Obama (2009-2017) a lancé des programmes de modernisation des missiles stratégiques, que l’administration Trump veut élargir aux armes de faible puissance. En octobre 2018, les Etats-Unis se sont retirés du traité de 1981 sur les forces nucléaires intermédiaires (entre 500 et 1.000 km de portée), l’estimant violé par la Russie depuis 2014 et qui n’inclut pas la Chine.

L’Asie. Après son essai nucléaire en 1964, la Chine a élaboré une doctrine de frappe en second anti-cités. Depuis 1990, elle envisage un usage en premier en cas de menace contre ses intérêts vitaux (villes, centres de décision politique et installations nucléaires) et le déni d’accès en mer, notamment contre les porte-avions américains (Livre blanc 2015). Elle dispose d’au moins 250 ogives nucléaires, dont 200 pour les missiles balistiques sol-sol, 30 pour les SNLE et 20 pour le bombardement stratégique. Elle travaille sur le leurrage et les missiles « « MIRV », équipés de plusieurs têtes nucléaires à trajectoires indépendantes après leur rentrée dans l’atmosphère. La Corée du Nord, aidée dès 1952 par l’URSS, a poursuivi seule son programme nucléaire et procédé à six essais entre 2006 et 2017. Pourtant, l’administration Obama a retiré la garantie du parapluie nucléaire américain à la Corée du Sud et au Japon. Ce dernier pourrait développer très rapidement une capacité nucléaire. Taïwan a renoncé à s’en doter. L’Inde a lancé un programme nucléaire civil dès 1948, avec l’aide des Etats-Unis et du Canada. Son programme militaire a été décidé après son conflit contre la Chine en 1962 et l’explosion de la bombe atomique chinoise deux ans plus tard. Son premier tir nucléaire, en 1974, a été suivi du lancement d’un programme spatial. Après le succès de ses cinq essais en 1998, elle dispose aujourd’hui d’une triade, terrestre, aérienne et sous-marine, dirigée contre la Chine et le Pakistan. Ce dernier a bénéficié d’un soutien, matériel et non pas militaire, de la Chine au cours de ses trois guerres contre l’Inde. Il a effectué également cinq essais nucléaires en 1998, en réplique à ceux de l’Inde. Le Pakistan envisage l’utilisation strictement tactique de l’arme nucléaire, qu’il peut tirer à partir d’un sous-marin. Sa capacité technique nourrit la crainte d’une « bombe atomique islamique », montée sur un missile balistique chinois.

Loïc Salmon

La Fondation pour la recherche stratégique a répertorié les « crises nucléaires » depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le niveau d’alerte a été élevé lors de six d’entre elles : Berlin, 1948 ; Asie du Sud, 1971 ; Kippour, 1973 aux Etats-Unis et en Israël ; Able Archer, 1983 en URSS ; Cachemire, 1990 ; Kargil, 1999 en Inde et au Pakistan. Trois autres crises ont donné lieu à une planification de circonstance, sans emploi sérieusement envisagé : Dien Bien Phu, 1954 ; Viêt Nam, 1969 ; Golfe arabo-persique, 1980 ; Golfe arabo-persique, 1991. L’emploi de l’arme nucléaire a été sérieusement envisagé à quatre occasions : Corée, 1950-1953 ; Formose, 1954-1955 ; Formose, 1958 ; Cuba, 1962.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement