Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’aviation de combat, qui intégrera les dimensions spatiale et cybernétique, fait l’objet d’interactions politiques, diplomatiques, technologiques et industrielles entre pays de l’OTAN, Russie, Chine, Corée du Sud et Japon.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : Philippe Segovia, directeur programme SCAF France chez Airbus Defence & Space ; Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la FRS ; Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et maître de recherche ; Kévin Martin, chargé de recherche à la FRS. Josselin Droff, chercheur à la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le SCAF. La décision politique franco-allemande de juillet 2017 sur le programme SCAF (système de combat aérien futur) a été suivie de la notification, à Dassault Aviation et au consortium européen Airbus, d’une étude de concept commune qui a démarré en février 2019, rappelle Philippe Segovia. A l’horizon 2040, l’architecture du SCAF se composera du futur avion de combat connecté à des satellites d’observation, un avion d’alerte avancé AWACS, un essaim de drones, un avion CUGE (capacité universelle de guerre électronique) et aux chasseurs Rafale et Eurofighter Typhoon modernisés. Il évoluera dans « l’Air Combat Cloud », à savoir un réseau reliant tous les capteurs, effecteurs (appareils de combat) et centres de commandement et de conduite (C2) dans les domaines aérien, spatial et cyber. Cette connectivité, par radio, liaison tactique 16 et moyens de communications hybrides à grand débit, produira des quantités de données considérables à traiter par l’intelligence artificielle pour en obtenir l’information qui aidera à la décision par l’homme. L’Air Combat Cloud va accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) du C2 pour démultiplier les effets militaires possibles. Le futur avion de combat sera décliné en deux versions avec des périmètres spécifiques de missions : dissuasion nucléaire, opérations à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, cryptographie nationale et informations réservées pour la version française ; rôle dans le partage nucléaire de l’OTAN, cryptographie nationale et informations réservées pour la version allemande. L’approche « système de systèmes » fera passer du combat « connecté » au combat « collaboratif » avec les forces aériennes, maritimes et terrestres alliées. Le SCAF, « cybersécurisé », inclut le développement de standards européens, souverains et interopérables avec les moyens existants, pour partager l’information nécessaire à la mission.

La mission nucléaire de l’OTAN. Après le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014, le sommet de l’OTAN de 2016 a rassuré les pays membres sur l’engagement nucléaire américain en cas de conflit sur le théâtre européen, rappelle Emmanuelle Maître. Ce facteur joue en effet un rôle important dans l’acquisition d’avions de défense aérienne par les pays qui accueillent des bases de l’OTAN, où sont entreposées des armes nucléaires américaines. Il s’agit de celles de Kleine Brogel en Belgique, de Volkel aux Pays-Bas, de Blüchel en Allemagne, de Ghedi Torre et d’Aviano en l’Italie et d’Incirlik en Turquie. Ces pays mettent en service des avions de chasse américains ou européens, à remplacer vers 2025. La Belgique, qui déploie des F-16 A/B américains, a décidé en 2018 d’acheter 34 avions américains multi-rôles F-35 A de 5ème génération. Les Pays-Bas, équipés de F-16 A/B, ont commandé 37 F-35 A, dont 3 ont déjà été livrés. L’Allemagne, équipée de PA200 Tornado du consortium européen Panavia (Allemagne, Italie et Grande-Bretagne), a déjà acquis des Typhoon, construits par Eurofighters GmbH (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). L’Italie, équipée de Tornado, a reçu 11 F-35 A sur une commande de 90 appareils, mais pourrait réduire cette dernière pour des raisons budgétaires. La Turquie, équipée de F-16, a déclaré son intention d’achat de 100 F-35, mais la livraison des 30 premiers déjà commandés est bloquée par le gouvernement américain, pour des raisons politiques (voir plus loin).

La diplomatie russe des systèmes sol-air. En prévision d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN contre ses centres stratégiques clés, la Russie a déployé des systèmes sol-air S-300 et S-400 dans l’enclave de Kaliningrad, face aux espaces aériens de la Pologne et de la Finlande, indique Isabelle Facon. En outre, elle a vendu le S-300 à une vingtaine de pays, dont l’Iran, le Viêt-Nam, la Chine, l’Algérie et la Grèce, et le S-400 à l’Inde, la Chine et la Turquie. Ce dernier, déployé en Syrie en 2018, suscite l’intérêt du Qatar, des Emirats arabes unis, de l’Irak, de l’Egypte et de l’Iran. La Russie renforce ainsi son implantation au Moyen-Orient et met à mal la solidarité de certains membres de l’OTAN (Grèce et Turquie). Elle s’affirme comme puissance technologique et industrielle face à la concurrence de la Chine dans le domaine des systèmes anti-aériens. Elle coopère avec la Corée du Sud sur une version modernisée du S-300, moins chère que le S-400. Toutefois, elle ne vend que des versions dégradées du S-300, pour protéger sa technologie, et la mise en service du S-400 prend du retard.

Les dynamiques asiatiques. Chine, Corée du Sud et Japon, qui ont constitué leur propre base industrielle de technologie de défense, intègrent les transferts de technologie dans leurs programmes sous maîtrise d’œuvre nationale, explique Kévin Martin. La Chine en a lancé un en partenariat avec le Pakistan pour développer l’avion de chasse JF-17, destiné à l’armée de l’Air pakistanaise et vendu à la Birmanie et au Nigeria. La Corée du Sud s’est associée à l’Indonésie pour la production du chasseur KF-X. Ce programme nécessitait des transferts de technologies américaines, demandés dans le cadre de négociations sur l’achat du F-35, mais certains ont été refusés dont le radar à antenne active AESA. Le Japon, qui s’interdit toute exportation d’armes, a construit sous licence les chasseurs américains F-4 et F-15 avant de lancer son programme F-2, adapté du F-16 américain. Son programme F-3 serait dérivé du F-35, qu’il a commandé et dont il a déjà reçu plusieurs unités.

Loïc Salmon

Enjeux de négociations dans les accords d’accompagnement (« offsets »), les technologies de souveraineté sont recherchées par les Etats acheteurs (pays émergents) mais protégées par les Etats vendeurs et leurs entreprises, indique Josselin Droff. Pour ces dernières, les brevets, expériences et savoir-faire constituent des avantages compétitifs, qu’elles risquent de perdre par les départs de personnels ou expositions des connaissances en cas de partenariats ou d’alliances. Une étude, effectuée en 2013-2014 auprès de six grandes entreprises des secteurs aéronautique, transport, énergie, électronique et construction navale, souligne la nécessité de : maîtriser les fuites de connaissances ; sensibiliser le personnel au risque « humain » ; former les formateurs ; développer un contrôle, pour éviter la « sur-confiance » dans les barrières techniques et légales.

Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité

Interarmées : anticipation et numérisation, gages de la supériorité opérationnelle

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

 




Afrique : Ghana et Togo, face à leurs vulnérabilités

Complémentarité et action concertée entre acteurs de la sécurité et ceux du développement permettront au Ghana de tirer profit de ses ressources minérales et au Togo d’exploiter son gisement pétrolier offshore.

Une délégation de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’a constaté lors d’un séjour du 8 au 17 février 2019, où elle a rencontré des responsables politiques et militaires et des représentants du monde économique.

Menaces anciennes et nouvelles. En 2014, le Golfe de Guinée figure au premier rang des zones à risques de piraterie dans le monde, selon le Bureau Maritime International (IMB) qui note une augmentation sensible des agressions en 2018. S’y ajoutent les trafics de personnes, de drogue, d’armes, de pêche illicite et de pollutions diverses. En outre, au Nord, le Togo et le Ghana ont une frontière commune avec le Burkina Faso, Etat de plus en plus défaillant. Leurs autorités militaires disposent de centres de formation aux opérations de maintien de la paix, d’un centre d’entraînement des forces de police et d’un centre de coordination des actions maritimes, organisés et gérés selon des normes internationales. Toutefois, elles rencontrent des difficultés d’encadrement, d’équipement et de financement. La question de l’islam, phénomène récent, résulte d’événements extérieurs. Le découpage ethnique ne coïncide pas avec celui des religions. Au Ghana, les musulmans sont estimés à 17,6 % de la population et les chrétiens à 71,2 %. Au Togo, les premiers représentent 10-15 % de la population et forment une élite intellectuelle. Mais aujourd’hui, la progression de l’islam se traduit par des conversions quotidiennes et la construction de nombreuses mosquées financées par les pays du Golfe arabo-persique, qui assurent aussi la formation des imams. La question des migrations semble y être moins importante que dans d’autres Etats africains. Cependant, des bandes organisées exploitent les désirs d’émigration en faisant payer les candidats au départ, les amènent dans les conditions effroyables d’un véritable raid à travers la jungle et le désert jusqu’à la côte méditerranéenne et les embarquent sur des navires de fortune, pour ensuite les abandonner en haute mer à la bonne volonté des pays européens… qui leur viendront en aide.

Recherche de solidarités adaptées. L’influence du passé colonial des deux grands ensembles francophone et anglophone tend à s’estomper par le biais de la recherche de solidarités « régionales » : l’Union européenne (UE) par les accords de Yaoundé, de Lomé, enfin de Cotonou en 2000 ; l’Union Africaine (UA) ; la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a instauré la libre circulation des personnes et inclut le Togo et le Ghana. La lutte contre le terrorisme, dont la mouvance Boko Haram sévit au Nigeria, fait aussi l’objet de coopérations entre les pays concernés. Le Ghana est membre associé de l’Organisation internationale de la francophonie depuis 2006, tandis que le Togo a demandé à adhérer au Commonwealth britannique. Les Etats riverains du Golfe de Guinée ont pris conscience de sa vulnérabilité. Le sommet de Yaoundé (2013) a débouché sur la nécessité de mutualiser le renseignement et les moyens de riposte, d’harmoniser les règles de poursuites et de mettre en place une « bonne gouvernance maritime et portuaire », impliquant une composante terrestre. La zone est couverte par la CEDEAO, la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale et la Commission du Golfe de Guinée, en cohérence avec la « Stratégie africaine intégrée pour les mers et océans 2050 », adoptée par l’UA en 2012. Toutefois, l’objectif d’une meilleure coordination n’est pas encore totalement atteint. Pourtant, dans cette zone à risques, les eaux territoriales du Togo constituent un refuge pour la plupart des navires en transit, grâce au dispositif mis en place par sa Marine. En octobre 2016, ce pays a accueilli le forum de l’UA sur la sécurité maritime et joue un rôle important avec l’aide de partenaires, dont la France. Ainsi, les escales du porte-hélicoptères amphibie Mistral ou de frégates donnent lieu à des actions de formation et d’entraînement avec, parfois, la participation de forces béninoises. La Charte africaine sur la sûreté et la sécurité maritimes, dite « Charte de Lomé », est en cours de ratification par les Etats africains. En 2019, la France copréside, avec le Ghana, le sommet du « G7++ », à savoir le Groupe des amis du Golfe de Guinée dont la tâche consiste à appuyer la mise en œuvre du processus de Yaoundé. Le G7++ regroupe l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, l’Italie, le Japon, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, le Brésil (observateur), la Corée du Sud, le Danemark, l’Espagne, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la Suisse, l’UE, l’Office des nations unies contre la drogue et le crime et enfin Interpol.

Coopérations bilatérales. La France reste le premier partenaire militaire du Togo, notamment pour la formation. L’accord de défense et de coopération, renouvelé en 2009, implique la présence d’experts français comme conseillers techniques dans les forces armées. En outre depuis 1990, la mission « Corymbe » de patrouilles régulières de navires français dans le Golfe de Guinée inclut des exercices conjoints en mer et des formations spécifiques. Des militaires des Eléments français du Sénégal, basés à Dakar, participent aussi régulièrement à la préparation des contingents togolais aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Au Ghana, des experts français interviennent également au Centre international Kofi Annan d’Accra, pour l’enseignement du français et l’envoi d‘officiers ghanéens en stage en France. Des missions d’expertise et de formation sont aussi assurées par la police française, en particulier dans le cadre des luttes contre le terrorisme, la criminalité organisée et le trafic des stupéfiants. La Grande-Bretagne apporte une aide logistique dans le cadre de programmes de formation et d’échanges entre forces togolaises et ghanéennes et avec les forces françaises. Les Etats-Unis contribuent à la formation des garde-côtes et la Chine fournit des équipements militaires. Toutefois, les groupes terroristes pressentent que les troupes étrangères partiront un jour, ce qui augmente le risque d’un embrasement général dans la région.

Hélène Mazeran

Le Ghana, peuplé de 28,8 millions d’habitants, s’étend sur 238 537 km2 et a connu une croissance économique de 4,4 % en 2017). Il dispose d’importantes ressources en or, bauxite, manganèse, pétrole (4ème producteur africain), et gaz, et aussi agricoles dont le cacao. Les extractions illégales d’or entraînent des trafics divers et des menaces sur les nappes phréatiques. Le développement de cultures d’exportation, comme le cacao, risque d’accroître les tensions habituelles entre éleveurs nomades et cultivateurs sédentaires, notamment dans le centre du pays. D’une superficie de 56 785 km2, le Togo compte 7,6 millions d’habitants et a réalisé une croissance de 4,4 % en 2017. Son économie de transit se fonde sur le port autonome (seul port naturel en eau profonde de la région) et la nouvelle aérogare de Lomé, qui ont permis la création d’une plateforme logistique et de services, stimulée par le Plan national de développement adopté récemment.

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises




Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

La dynamique du changement dans les relations internationales se heurte à la résistance du statu quo. Inscrite dans la durée, la puissance nouvelle appartient aux Etats qui en comprennent les règles et savent en forger les instruments.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat, organisée le 16 avril 2019 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Thierry Garcin, chercheur à l’Ecole doctorale de Paris Descartes ; Pierre Bulher, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Ivan Sand, doctorant à l’Université Paris-Sorbonne.

Evolution des critères. Thierry Garcin définit la puissance comme le pouvoir en action et la stratégie comme le moyen pour arriver à un but. Cela nécessite un territoire, une population, le sentiment national d’appartenir à une communauté, une cohésion sociale, des ressources naturelles (hydrocarbures ou minerais), une vitalité économique et une volonté politique basée sur un projet politique. Dès 1960, Raymond Aron a défini la géopolitique comme l’imposition de la volonté d’un Etat sur les autres. Au début du XXème siècle en Europe, il était courant d’apprendre la langue de la nation voisine pour comprendre sa manière de penser. Sur le plan géographique, la mer, qui sert de vecteur à 80 % du commerce mondial en tonnage et à 75 % en valeur, prendra encore plus d’importance au cours des 15 prochaines années. Le chemin de fer, facteur du développement de l’Union soviétique, lui a permis d’acheminer soldats, armes et munitions pendant la seconde guerre mondiale. La vapeur sert encore à mouvoir les catapultes des porte-avions américain et français, instruments de projection de puissance (voir encadré). La conquête de l’espace a succédé à celle de l’air avec la mise en orbite de nombreux satellites. L’arme nucléaire a constitué une rupture stratégique, mais sans amener une vision globale du rapport de forces. La rivalité des Etats-Unis et de l’URSS a nécessité la modernisation permanente de l’arme de la terreur sans avoir à l’employer. En 1988, la reconnaissance, par les deux parties, qu’une guerre nucléaire n’était pas gagnable a débouché sur une maîtrise des armements, mise à mal en 2018 par leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. En outre, sont apparus les multiplicateurs de puissance : électronique, informatique, cyber et intelligence artificielle avec des recherches militaires et civiles.

Révolution numérique. Les technologies et innovations numériques ont conduit à de nouveaux instruments de la puissance, rappelle Pierre Bulher. Elles permettent la transmission d’informations à des coûts infimes alliant qualité et fiabilité, autorisent l’échange d’informations et donnent la capacité de traiter l’information en réseau. Elles exercent aussi un impact sur la création de la valeur économique. Ainsi, les entreprises transnationales gagnent de la productivité à tous les niveaux. Les établissements financiers prélèvent instantanément des commissions. Les industries et grands groupes obtiennent du pouvoir collectif. L’information est devenue un produit fini, que traitent les compagnies d’assurances, les agences de notations, les média et les agences de publicité. Les « gigadonnées », véhiculées en deux jours par internet, correspondent à la totalité de l’information produite depuis son invention. Cela nécessite une énorme capacité de stockage et de traitement. Ainsi, l’administration américaine a accès à toutes les données de ses ressortissants partout dans le monde et préparent les prochaines étapes d’internet, à savoir 3.0 et 4.0. Le cyberespace devient l’arène de la puissance et de la manipulation avec attaques de hackers, propagandes camouflées, « fake news » (informations tronquées), interférences dans les processus électoraux et enfin espionnage. La sécurité, fondement de la puissance, apparaît menacée, souligne Pierre Bulher. Parmi les entreprises de techniques, applications et services informatiques, les américaines en représentent la moitié, dont les dix plus grandes, puis arrivent les chinoises. Les Etats-Unis, principal pays en matière d’universités, centres de recherche et sociétés à capital-risque, parviennent à capter les élites scientifiques dans le monde. La Chine a devancé le Japon en quadruplant le nombre de ses chercheurs depuis 2015 et en doublant sa part dans la recherche et le développement (R&D), par rapport à son produit intérieur brut (PIB), et ses publications d’articles scientifiques. Arrivent ensuite la Corée du Sud avec environ 4,3 % de son PIB pour la R&D, l’Allemagne avec 3 %, la France avec 2,25 % et la Grande-Bretagne avec 1,7 %, soit moins que la moyenne européenne. Les Etats-Unis y ont investi 476 Md$ en 2017, soit autant que le tiers des dépenses des 28 pays membres de l’Union européenne (UE). Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), tous à capitaux privés, ont acquis une avance nette et durable depuis le développement d’internet et investissent massivement en R&D, pour disposer continuellement d’innovations et conforter leur position dominante.

Retour de l’Etat. La puissance d’influence n’existe pas sans celle de coercition, souligne Thierry Garcin. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, le gouvernement des Etats-Unis, seule puissance économique et politique, est intervenu en restreignant les libertés individuelles et en renflouant l’économie par le retour au protectionnisme et le bilatéralisme intermittent. Après la crise financière de 2008, l’UE a sauvé les pays de la zone euro. Avec le 2ème PIB mondial, la Chine manifeste sa puissance politique d’abord en mer de Chine puis ailleurs par les « nouvelles routes de la soie ». La Russie fait à nouveau sentir la sienne à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient.

Loïc Salmon

Selon Ivan Sand, l’armée de l’Air prend une dimension géopolitique à l’échelle mondiale par l’utilisation de bases françaises à l’étranger et de bases de pays alliés. En effet, la projection aérienne permet d’agir vite, loin et en souplesse pour répondre à un objectif défini, en passant de la diplomatie à la coercition. En outre, les flux aériens alimentent les forces terrestres dans les conflits de longue durée. Les opérations entreprises entre 1945 et 2018 varient de quelques heures (Syrie, 2018) à plus de 10.000 jours (guerres de décolonisation, 1945-1962). Lors de l’expédition de Suez en 1956, la France et la Grande-Bretagne utilisent pour la première fois l’arme aérienne contre un pays indépendant, l’Egypte. En 1986, le raid sur la base aérienne de Ouadi Doum (Tchad), occupée par l’aviation libyenne qui soutient les forces rebelles tchadiennes, met en œuvre 12 Jaguar et 4 Mirage F1. Les avions ont décollé de Bangui (Centrafrique) et ont été ravitaillés en vol par 5 C 135F, partis de Libreville (Gabon) et auparavant réservés aux Forces aériennes stratégiques. Ce raid a été rendu possible grâce à des accords diplomatiques avec la Centrafrique et le Gabon. Lors des interventions multinationales dans le Golfe (1991), en Afghanistan (2001-2014) et au Levant contre Daech (depuis 2014), la France arrive en 2ème ou 3ème position en capacité de projection aérienne derrière les Etats-Unis, grâce à sa base aux Emirats arabes unis, au groupe aéronaval et à un accord avec la Jordanie.

Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance




Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale




Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique




Europe : nécessité d’un débat politique sur la défense

Alors que la Russie et les Etats-Unis planifient leurs moyens de défense en convergence avec leurs intérêts stratégiques, l’Union européenne (UE) se trouve fragilisée de l’intérieur et reste vulnérable à l’extérieur, faute de doctrine commune de défense.

Ce thème a été traité par Louis Gautier, ex-secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (2014-2018), au cours d’une conférence-débat organisée le 13 mars 2019 à Paris par l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Qui tient qui ? La Russie s’est rétablie avec agressivité et désavoue les principes des accords d’Helsinki (1975), portant sur la sécurité et la coopération en Europe et signés par 35 Etats, dont l’Union soviétique et les Etats-Unis. Elle recourt à l’intimidation ou à la provocation et non à l’invasion, comme en Géorgie, en Ossétie du Sud ou au Dombass. En outre, elle s’est mise à l’écart du droit international par l’annexion de la Crimée. Autrefois, cette question aurait été réglée dans la discrétion diplomatique mais, aujourd’hui, le monde est devenu transparent. De retour sur le pourtour méditerranéen par son intervention en Syrie, la Russie y démontre son savoir-faire, sa technologie et sa diplomatie. Les Etats-Unis avaient fait de même lors de la guerre du Golfe (1991). Par ailleurs, les domaines cyber et spatial, qui permettent à la société de fonctionner, prennent, en cas de conflit, une dimension militaire qui évite un bombardement comme au Kosovo (1998-1999). Une cyberattaque russe en Ukraine s’est répercutée sur l’entreprise française Saint-Gobain, qui a perdu 250 M$ de chiffre d’affaires. Malgré quelques vulnérabilités, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne peuvent « durcir » efficacement leurs systèmes informatiques, contrairement aux autres pays de l’UE. Celle-ci ne prend pas conscience du danger, estime Louis Gautier, et s’en remet à l’OTAN en cas d’agression armée. Or, la stratégie russe ne recherche pas le conflit ouvert. Leur suspension des traités sur les Forces conventionnelles en Europe, les Forces nucléaires à portée intermédiaire et « Ciel ouvert » (surveillance des territoires des Etats signataires pour limiter la course aux armements) donnent carte libre à la Russie en Europe et aux Etats-Unis en Asie. Lors des opérations dans les Balkans (1998-2000) et en Libye (2011), ces derniers ont déclaré qu’ils ne s’engageraient pas à n’importe quel prix aux côtés de l’UE, en cas de crise cyber majeure ou de conflit armé à ses frontières.

Que faire ? L’UE dispose de 1,5 million de soldats et d’un budget de défense d’environ 240 Md€, supérieur à ceux de la Chine et de la Russie. La nécessité s’impose de redonner de la cohésion aux projets sur le volet capacitaire et la stratégie globale, faute de doctrine officielle sur l’évaluation de la menace, les missions et le contrôle opérationnel des moyens. L’OTAN assurant la défense collective, les missions « dures » relèvent de coalitions ou d’une nation cadre, comme pour les opérations de maintien de la paix ou l’évacuation de ressortissants en Chine et en Corée en cas de tension dans la péninsule coréenne. La cohérence dans le continuum défense sécurité (cyber et spatial inclus) implique des capacités civiles, militaires et civilo-militaires. Elle nécessite aussi de constituer une base industrielle et technologique de défense européenne, pour éviter le déclassement dans la compétition internationale. Ainsi, le crédit communautaire de 4 Mds€ pour la défense permettra d’investir dans la furtivité, l’hypervélocité et les nanotechnologies et soulagera les budgets nationaux.

Loïc Salmon

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

Europe : la dimension militaire, une question de survie




Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars

Les destins du poète suisse Blaise Cendrars (1887-1961) et du peintre russe Alexandre Zinoview (1889-1977) se croisent à la ferme de Navarin, sur le front de Champagne en automne 1915. Tous deux recevront la croix de Guerre.

Leurs regards sur le conflit ont fait l’objet d’une exposition au musée de la Légion étrangère à Aubagne en 2018. L’un, par un texte, et l’autre, par une peinture ou un dessin, témoignent, moins de la guerre que des hommes qui la font. Le 29 juillet 1914, Cendrars rédige un appel publié dans les journaux de Paris, invitant les étrangers amis de la France à s’engager pour la durée des hostilités. Plus de 8.000 y répondent, dont Zinoview qui réside en France depuis 1909. La Légion étrangère en accueillera 30.000 pendant la Grande Guerre. De son vrai nom Zolotarenko, Zinoview avait été emprisonné à Moscou en 1908 pour une modeste activité révolutionnaire. L’Okhrana (police politique) l’avait alors recruté comme agent pour espionner le militant socialiste-révolutionnaire Vladimir Bourtseff, réfugié à Paris. C’est à lui que Zinoview annonce son intention de s’engager dans la Légion étrangère, où il sert comme soldat jusqu’à la dissolution de son bataillon en juillet 1915. Quatre mois plus tôt, l’ambassadeur de Russie avait imposé aux Russes de France mobilisables de rentrer au pays ou de servir dans « l’Ambulance », financée par les aristocrates russes de France. Le 25 juillet, Zinoview devient infirmier-interprète pour l’Ambulance, qui sera affectée au Corps expéditionnaire russe de France. Ce dernier fait l’objet de mutineries en 1917, après l’abdication du tsar Nicolas II. Zinoview, l’un des 400 loyalistes, se place sous la protection de l’armée française, qui le réincorpore dans la Légion étrangère (novembre 1917-février 1919). Il aura toujours combattu sur le front de Champagne, à Suippes (1915), Auberive (1916) et Thil (1917). Outre ses crayons et couleurs, il a emporté un appareil photo instantané « Kodak Pocket » et des carnets pour noter ses impressions. D’après ses clichés et dessins, en automne 1915, il sert comme brancardier dans un poste chirurgical avancé à la ferme de Navarin, où Cendrars, blessé, sera amputé du bras droit. Un des tableaux de Zinoview, intitulé « La main coupée » et daté du 22 octobre, fait référence à cet épisode, que Cendrars évoquera dans un récit sous le même titre. Résidant à Paris depuis 1912, ce dernier s’engage, le 3 septembre 1914, dans une unité du 1er Régiment étranger, composé surtout de Russes, d’Italiens, d’Alsaciens (l’Alsace est allemande depuis 1871), de Polonais et de Suisses. Envoyé dans le Nord, il connaît les tranchées et, chef d’escouade, est nommé caporal en 1915 pendant les combats en Artois. Lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915 et après 12 jours de combats, son régiment est presqu’anéanti et lui grièvement blessé le 28. Il connaît huit mois d’hospitalisation puis recevra la Médaille militaire. De son vrai nom Frédéric Louis Sausser, il avait choisi le nom de plume « Blaise Cendras » pour « braises et cendres ardentes ». Après la guerre, il écrit des romans et des récits, mêlant notamment fictions et expériences vécues. En 1918, deux détachements de la Légion étrangère sont envoyés aux Etats-Unis et à Québec pour une campagne de publicité pour « l’emprunt de la liberté ». Zinoview en fait partie et sera reçu à la Maison Blanche à Washington.

Loïc Salmon

« Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoviev et Cendrars », ouvrage collectif. Somogy Editions d’art, musée de la Légion étrangère, 130 p, nombreuses illustrations, 25 €. 

Entendre la guerre

La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale




Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Le combattant de demain devra pouvoir décider plus vite que l’adversaire, grâce à l’intelligence artificielle (IA) applicable dans les équipements qu’il portera. Des robots armés automatisés sont déjà en cours d’expérimentation.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : l’ingénieur général de l’armement Patrick Bezombes, directeur adjoint du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations ; Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; Thierry Berthier, maître de conférence, Université de Limoges ; le professeur Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS ; le chef d’escadron Damien Sauget, stagiaire à l’Ecole de Guerre.

Champ très vaste. Le militaire doit comprendre le fonctionnement des équipements dotés d’IA, algorithme « apprenant », explique Gérard de Boisboissel. Selon la capacité militaire et le niveau hiérarchique du combattant, l’IA facilite ses choix grâce à l’aide « cognitive » (voir encadré). Toutefois, il convient de tenir compte des locaux et des déformations potentielles du langage, notamment quand la voix est altérée par le stress. Dans le domaine de la santé, elle permet un diagnostic performant des blessés. Lors de la préparation d’une mission, elle fournit une cartographie du mode opératoire adverse, utile pour le sien propre avec anticipation des cas non conformes. La simulation sur des systèmes d’information et de communication améliore l’entraînement du soldat avec un environnement enrichi par les modes de combat adverses. L’IA aide à détecter des cibles furtives (sous-marins), reconnaître des mouvements anormaux (faux bateaux de pêche) et prévoir des déplacements des cibles (cas non conformes). Cela conduit à modéliser le comportement de l’ennemi et de préparer l’action. Montée sur une antenne active, l’IA permet d’esquiver la menace. Sur un véhicule, elle procède à son autodiagnostic pour évaluer le niveau de réparations nécessaire, application utilisable par les unités militaires et le monde civil. L’IA analyse et clarifie les données pour découvrir des signaux faibles en provenance de sources différentes (passeport douteux d’un terroriste potentiel). Elle aide à évaluer les informations en réseaux pour ne transmettre que celles présentant un intérêt opérationnel. Elle procède au chiffrement automatique des ordres pour un déplacement sécurisé. Elle intervient dans la lutte informatique active pour la déception, l’influence et le droit de riposte. L’IA nécessite une grande qualité des données et une bonne gestion de leur cloisonnement dans ses diverses sphères d’emploi et de confidentialité. Toutefois, avertit l’ingénieur de recherche, l’adversaire se comportera toujours de façon intelligente et changeante pour bénéficier de l’effet de surprise.

Intégration technologique. Outil maîtrisé et de confiance, l’IA sert à produire des ordres plus rapidement, explique le chef d’escadron Sauget. La prise de décision aux niveaux stratégique (politique), opératif (théâtre) ou tactique (sur le terrain) suit le cycle « OODA » : observer, orienter, décider et agir. Celle d’une planification inférieure à 24 mois consiste à analyser le théâtre, en comprendre les acteurs, identifier des scénarios et déterminer des leviers d’action. L’IA y contribue comme « équipier fidèle », chargé de stimuler la réflexion du chef et non pas la remplacer. Elle travaille en temps réel, même en mode dégradé maîtrisé, pour donner des conseils en vue de reprendre l’ascendant sur l’adversaire. La planification confronte les modes d’action « amis » et « ennemis », pour mettre en lumière ses propres limites et les opportunités et prévoir des plans secondaires, afin de poursuivre la mission en toutes circonstances. L’IA, « adjoint numérique », décloisonne informations et données et conçoit la synthèse pour le chef…qui décide !

Robots armés. Les Etats-Unis entendent conserver leur avance dans l’IA par l’autonomie des systèmes sur terre, sur mer, dans les airs et dans le cyberespace, pour éviter d’envoyer des soldats américains au contact d’une unité robotisée dans des combats à haute fréquence, indique le professeur Berthier. Pour cela, ils mobilisent certains GAFA et une grande partie des ingénieurs de la Silicon Valley. La Chine aspire à les dépasser et acquérir la maîtrise dans les quatre domaines cités. Elle effectue un maillage exhaustif des océans, par des unités armées de surface et sous-marines autonomes, pour contrôler les territoires inhabités. La Russie veut retirer ses soldats de la zone d’immédiate conflictualité et prendre sa revanche après la Guerre froide perdue. Elle autonomise des robots sentinelles armés et expérimente des unités robotisées terrestres.

Concept fantasmé. Le terme « intelligence artificielle », qui signifie « automatisme industriel » induit en permanence en erreur, vu les difficultés à définir et mesurer les intelligences naturelle et émotionnelle, estime l’ingénieur général Bezombes. L’IA, intelligence mathématique, repose sur la donnée. Comme les algorithmes, elle ne décide pas, mais applique des instructions informatiques. Son concept, aligné sur la science, risque de ne pas être bien accepté par la société. Toutefois, l’IA constitue un jalon supplémentaire dans l’automatisation qui, passée de l’analogique au numérique, prendra en compte les nouveautés au sein des armées dans 15 ou 20 ans. Par ailleurs, « autonome » signifie être régi par ses propres règles, rappelle l’ingénieur général. Il s’ensuit une confusion sémantique, puis un fantasme et un risque de rejet sociétal. Ainsi le fantasme du « robot tueur » pourrait déboucher sur une interdiction des systèmes en cours de développement et réduire la capacité à garantir le droit et la souveraineté nationale. Or il s’agit de défendre les valeurs et les intérêts vitaux de la nation. La question de la place de l’homme se posera dans le monde numérique de demain. Les algorithmes peuvent l’améliorer, l’augmenter ou le diminuer s’il conduit à l’absence de réflexion, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

Selon le professeur Ganascia, l’intelligence artificielle (IA) modélise cinq fonctions « cognitives » : acquisition, traitement, classification et intégration de l’information ; mémoire et apprentissage pour stocker l’information et la rappeler ; organisation mentale de l’information et son utilisation ; prise de décision et action ; rendre possible la communication. L’IA interprète automatiquement les images par une reconnaissance des formes, visages ou objets et les rend accessibles dans des bases d’images. Elle traite la parole par la reconnaissance de mots ou de thèmes et identifie le locuteur, les accents et les langues. Elle analyse et fusionne les informations issues de capteurs. L’IA assure une fonction de sécurité par la biométrie : empreintes digitales et reconnaissances faciale et vocale. Elle automatise le fonctionnement des drones, robots et systèmes d’armes létales autonomes. Elle aide au commandement opérationnel et à l’entraînement par la visualisation. Elle analyse les signaux et textes pour le renseignement et effectue des recherches sur de très grands réseaux.

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

La Chine compte sur les applications militaires de l’intelligence artificielle (IA) pour réduire ses dépenses de défense et contenir la supériorité des Etats-Unis en Asie-Pacifique.

Cette question est abordée dans une étude intitulée L’intelligence artificielle en Chine, un état des lieux, publiée en novembre 2018 par le « think tank » Fondation pour l’innovation politique.

Progrès spectaculaires. La Chine entend sécuriser son développement et se prémunir contre les aléas possibles dans la région Asie-Pacifique. En effet, les pays riverains ne cachent pas leur inquiétude devant sa montée en puissance. Quoique détentrice de l’arme nucléaire, elle souhaite se doter d’un outil de défense lui donnant un avantage décisif à un coût moins élevé. Ainsi, l’IA a déjà permis des avancées dans le domaine des drones MALE (moyenne altitude longue endurance) avec la dernière version du Wing Loong II, construit par China Aviation Industry Corporation. Ce drone a déjà été commandé à 300 exemplaires par l’Arabie Saoudite. En outre, l’IA est utilisée pour développer des systèmes d’aide à la décision à bord des sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins, pour améliorer la capacité d’interprétation du commandement, soumis au stress du confinement. La construction d’un centre d’essais de navire sans pilote a commencé début 2018 à Zhuhai (Sud de la Chine), pour la planification des itinéraires, le repérage, l’accostage et l’appareillage. En matière de sécurité publique, l’IA est aussi utilisée dans la prévention des actes criminels et l’intervention de la police avant, par exemple, qu’un acte terroriste soit commis. A cet effet, la société CloudWalk, spécialisée dans la reconnaissance faciale, travaille en partenariat avec la police. Son algorithme compare les images recueillies avec celles stockées dans la base de données de la police. Après analyse de leurs comportements, il est possible d’identifier les risques que présentent des personnes suspectes. Informée, la police peut alors intervenir.

Rivalité sino-américaine. La concurrence entre la Chine et les Etats-Unis en matière d’IA s’est intensifiée en 2017, à la suite de trois documents officiels rendus publics par l’administration Obama entre octobre et décembre 2016. Le plan chinois de développement de la nouvelle génération d’IA, assez similaire, est considéré comme une réponse à la stratégie américaine, estime l’étude du « think tank ». Moins freinée que les Etats-Unis par les débats éthiques et tentatives de réglementation, la Chine devrait progresser rapidement dans les domaines de la sécurité nationale et des armes autonomes. Elle va investir environ 24 Mds$ dans la recherche et le développement des semi-conducteurs. En outre, elle attire davantage d’investissements pour soutenir son industrie de l’IA. En 2017, sur les 15,2 Mds$ investis à l’échelle mondiale dans les startups spécialisées, près de 50 % sont allés en Chine, contre 38 % aux Etats-Unis. Pourtant, souligne l’étude, le niveau général en matière d’IA est moins élevé en Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine présente des retards concernant la théorie fondamentale, les algorithmes clés, les équipements, les puces spécialisées, les matériaux et les logiciels.  Ses instituts de recherche et ses entreprises n’ont constitué ni un écosystème numérique ni une chaîne industrielle exerçant une influence internationale. Elle manque encore d’experts et de spécialistes en IA. Il lui reste à développer une infrastructure et établir des lois, des réglementations et des normes dans ce domaine.

Loïc Salmon

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