Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

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Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

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