Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

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Outre la crédibilité de la dissuasion nucléaire, les satellites assurent les communications, le guidage et le renseignement indispensables à la conduite des opérations extérieures. Face aux menaces émergentes, la surveillance de l’espace nécessite une coopération européenne, civile et militaire.

Les perspectives de la politique spatiale française ont été abordées au cours d’une conférence-débat organisée, le 8 décembre 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un colonel du Commandement interarmées de l’espace de l’État-major des armées ; un représentant d’Airbus Safran Launchers (ASL), co-entreprise des groupes européen Airbus (50 %) et français Safran (50 %) constituée pour le programme de la fusée Ariane 6.

Autonomie stratégique. Selon le colonel, l’espace permet d’abord d’acquérir des données partout dans le monde, discrètement, légalement et sans engager de vie humaine. En outre, il offre un service global au sol avec des infrastructures légères. Toutefois, il reste soumis à des programmes complexes, un cadre juridique « pacifiste » et une mécanique spatiale contraignante. Les armées françaises disposent de toutes les capacités spatiales pour entrer en premier sur un théâtre : optique avec les 2 satellites Hélios 2 (militaires) et les 2 Pleiades (observations civile et militaire) ; radar avec les 5 SAR-Lupe (militaires, en coopération avec l’Allemagne) et 4 Cosmo-SkyMed (duaux, avec l’Italie) ; écoute avec le démonstrateur Elisa composé de 4 satellites ; télécommunications avec les systèmes Syracuse III (2 satellites), Athena-Fidus et Sicral 2 ; surveillance de l’espace par le système Graves ; accès au GPS P/Y pour les positionnement, navigation et datation. Entre 1991 (guerre du Golfe) et 2014 (intervention au Levant), la résolution des images est passée de 50 m à 10 m et leur nombre de 70/jour à 680/jour. Elle permet d’évaluer les dégâts sur un carré de 60 km de côté en complément des autres moyens (drones et avions), d’observer jour et nuit et par tout temps, en comparant les images optique et radar. En remontant dans le temps, l’imagerie spatiale facilite l’appréciation de la situation du théâtre et aide à la décision : détection du déploiement russe en Syrie (observation d’une base aérienne) ; construction d’une piste d’envol sur une île en mer de Chine. Cartes et modèles numériques de terrain sont réalisés à partir d’une image satellite verticale, suivie d’une « vectorisation » des arêtes de structures (bâtiments et routes) et d’une exportation du modèle en 2 dimensions pour l’aide au guidage d’un missile.

Évolution du contexte. Entre 1960 et 1995, l’espace acquiert une dimension stratégique : outil de souveraineté (autonomie d’appréciation de la situation et indépendance d’action), symbole de puissance (volonté politique et capacités financière, technique et industrielle) ; capacités mondiales limitées et sous contrôle étatique ; prolifération des satellites maîtrisée ; besoins opérationnels (planification, confidentialité élevée et nombre d’utilisateurs réduit) ; mise en place d’une logique métier (météorologie, télécommunications, renseignements d’origines optique et électromagnétique). De 1996 à 2016, l’espace est utilisé au profit des opérations. Les conflits évoluent : imprévisibilité ; opérations menées en coalition ; forces adverses mêlées à la population civile et n’utilisant que peu l’espace. En outre, la démocratisation de l’utilisation des moyens spatiaux militaires ouvre des capacités stratégiques par la multiplication des « clients » et la diversité de leurs besoins. Elle facilite l’acquisition de capacités complémentaires en matière de services, coopérations et contrats commerciaux. Demain, l’espace sera contesté, congestionné et compétitif prévient le colonel. Les menaces sur les systèmes spatiaux militaires incluent : armes antisatellites (lasers et micro-ondes) ; brouillage des liaisons ; cyberattaques contre les stations sol ; utilisation de moyens spatiaux par l’adversaire sur le territoire national et pendant les opérations extérieures ; dissimulation d’activités hostiles dans la densité du trafic. D’ici à 2030, la politique spatiale militaire devrait porter sur : la surveillance de l’espace ; le renouvellement des capacités (observation, renseignement d’origine électromagnétique, télécommunications et système de navigation mondiale) ; capacité d’alerte avancée.

Surveillance et résilience. L’espace a pris un virage commercial, explique le représentant d’ASL. De nouveaux acteurs sont apparus : les « start up » et les géants américains de l’internet (Google, Apple, Facebook et Amazon), qui y déploient 600 satellites. En outre, les coûts de lancement des satellites en orbite géostationnaire a diminué de moitié en 20 ans. Dans le domaine spatial, aujourd’hui à 50 % civil et 50 % militaire, les recherches et technologies développées à des fins commerciales trouvent des applications militaires, multipliant ainsi les menaces intentionnelles et fortuites. Les systèmes de détection infrarouge repèrent les décollages de fusées civiles, qui ravitaillent la station spatiale internationale, et de missiles, pour évaluer leur trajectoire et identifier l’agresseur. États-Unis, Russie et Chine développent des systèmes antisatellites. L’Inde et le Japon en sont, potentiellement, capables. Le Pakistan, Israël et la Corée du Nord pourraient, techniquement, faire exploser une arme nucléaire dans l’espace, créant une impulsion électromagnétique aux graves conséquences. Face à ces menaces, seuls les États-Unis disposent d’un système qui détecte tout objet de quelques centimètres dans l’espace. Pour les autres pays, les réponses accessibles portent sur la surveillance et le renseignement, en profitant des initiatives industrielles à coût raisonnable (optique et laser) et en multipliant les sources de caractérisation et d’identification (imagerie, analyse spectrale et alerte avancée). La résilience met en œuvre : protection des satellites et segment sol ; durcissement des moyens de communications ; antibrouillage ; architectures robustes ; capacités d’évitement ; « boîtes noires » ; gestion de fin de vie des satellites et des débris spatiaux. La dissuasion contre toute menace spatiale repose notamment sur l’autoprotection des satellites et le développement de véhicules de destruction des armes antisatellites.

Loïc Salmon

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Lors de sa visite à Airbus Safran Launchers le 14 décembre 2016 à Paris, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a souligné les enjeux de la filière des lanceurs de satellites : synergie entre les mondes civil et militaire et complémentarités technologiques et industrielles ; coopération entre l’État et l’industrie ; autonomie de l’Union européenne d’accès à l’espace. Le programme Ariane 6 vise à garantir aux États membres la mise sur orbite de leurs outils de souveraineté et l’indépendance économique aux fabricants de satellites européens et à leurs clients. Tous les sous-marins nucléaires français lanceurs d’engins sont équipés des missiles M51, la version M51.2 est opérationnelle et la réalisation de la version M51.3 a été lancée.

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