Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

Le projet d’actualisation de la Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019, adopté par le Conseil des ministres le 20 mai 2015, sera présenté à l’Assemblée nationale début juin. Jean-Claude Mallet, conseiller spécial du ministre de la Défense, l’a présenté à la presse le même jour. Le budget du ministère de la Défense augmentera de3,8 Md€ par rapport à la LPM initiale pour totaliser 162,41 Md€ sur 2015-2019, grâce à des crédits budgétaires supplémentaires et des cessions immobilières et de matériels militaires. La Force opérationnelle terrestre augmentera de 11.000 hommes pour totaliser 77.000 personnels. Compte tenu des engagements extérieurs depuis trois ans (reliquat Afghanistan, Mali et Centrafrique), un investissement de 1,5 Md€  portera sur les équipements clés. Ainsi, pour l’aérocombat notamment dans la bande sahélo-saharienne, 7 hélicoptères Tigre supplémentaires seront commandés et la cadence de livraison des hélicoptères de transport tactique NH90 sera accélérée. Les trois derniers avions ravitailleurs MRTT seront livrés entre 2018 et 2025, pour compenser le retrait du service des C 135, âgés en moyenne de 51 ans. Compte tenu des aléas de l’avion de transport tactique A 400 M, 4 avions C 130 Hercules doivent être acquis, dont 2 capables de ravitailler des hélicoptères en vol. Les forces spéciales recevront 2 avions C 130 et renouvelleront leur parc de jumelles à vision nocturne. En 2023 aura lieu la première livraison du programme de frégates de taille intermédiaire, complémentaires des frégates multi missions (FREMM), dont 6 auront été livrées en 2019. D’ici là, les frégates furtives seront rénovées avec l’ajout d’un sonar, lors de leurs arrêts techniques programmés. En matière de renseignement, la capacité d’observation spatiale sera renforcée par l’acquisition d’un troisième satellite, en coopération avec l’Allemagne dans le cadre du programme MUSIS (système multinational pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation). En outre, une charge utile ROEM (renseignement d’origine électromagnétique) sera installée sur les drones Reaper. Pour garantir la souveraineté française dans le Sud-Est de l’océan Indien, la Marine nationale recevra un 4ème bâtiment multimissions, qui sera basé à La Réunion. En outre, elle va acquérir 4 bâtiments de soutien et d’assistance hauturier pour la surveillance des approches maritimes métropolitaines. La capacité d’intervention aérienne sera renforcée par l’acquisition de 25 nacelles TALIOS (système optronique de ciblage et d’identification à longue distance) destinées aux Mirage 2000 et Rafale, dont 152 appareils auront été livrés en 2019 sur les 180 commandés. En matière de cyberdéfense, 1.000 personnels civils et militaires supplémentaires seront recrutés sur la période 2014-2019. De plus, les organisations et les capacités d’analyse et de surveillance du ministère de la Défense seront renforcées. Dans ce dernier domaine et afin d’améliorer la protection du territoire national, des partenariats seront conclus avec les entreprises, en vue de recruter 28.000 à 40.000 réservistes pour servir de 30 à 210 jours/an pendant au moins 3 ans. Par ailleurs, le projet d’actualisation de la LPM 2014-2019 autorise la création et l’adhésion libre à des « associations professionnelles nationales de militaires ». Toutefois, sont interdites actions collectives (grèves) ou initiatives individuelles pour défendre des intérêts professionnels de la part de militaires engagés en opérations, afin de garantir  la disponibilité des armées.

Loïc Salmon

Défense : conserver les capacités nécessaires dans un budget contraint

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle




Défense : se réapproprier la question militaire

Sans aller jusqu’à une remilitarisation de la société, qui n’est ni souhaitable ni faisable, il s’agit d’inventer des outils pour retisser le lien entre la nation et son armée et susciter l’intérêt pour les questions de défense et de sécurité.

Telle est l’opinion que le Premier ministre, Edouard Philippe, a exprimée, le 18 octobre 2019 à Paris, devant les sessions nationales de l’Institut de hautes études de défense nationale et de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice.

Retour de la menace. La décision, prise en 1997 et effective en 2002, de suspendre le service militaire obligatoire a permis aux armées de se transformer en profondeur, véritable atout pour la nation. Toutefois, elle a conduit à un éloignement de la culture militaire, par une méconnaissance de ce milieu, de son fonctionnement, de ses missions, de ses réflexes et de ses valeurs. Les jeunes hauts fonctionnaires, qui n’ont plus accès à l’expérience de l’armée de conscription et vont assurer le fonctionnement de l’Etat, passent à côté de la chose militaire. Or, les opérations extérieures se sont multipliées depuis vingt ans. Aujourd’hui, la menace est devenue permanente, hybride, diffuse et aveugle aux ramifications internes et externes et devant lesquelles une démocratie prospère peut et doit réagir, souligne le Premier ministre. Cette question politique, qui porte sur la cohésion sociale, doit être évoquée dans des débats publics et pensée dans le temps long. La nation prévoit d’abord un effort financier croissant pour les armées avec une augmentation de 1,7 Md€ en 2020, pour combler leur retard et s’adapter. Ensuite, les réserves opérationnelles et citoyennes au profit des armées et des forces de sécurité mettent en avant la richesse de l’engagement. Cette notion est réaffirmée dans le Service national universel, non militaire et en expérimentation chez des jeunes volontaires de 16 à 18 ans, car la République implique des droits et des devoirs, rappelle le Premier ministre. Il leur fait prendre conscience des enjeux de défense et de cohésion des citoyens face à la menace. Le rendre obligatoire nécessiterait un amendement de l’article 34 de la constitution française.

Idées, initiative et audace. Fanatisme religieux et terrorisme prospèrent sur fond d’ignorance, de pauvreté et de déscolarisation, rappelle le Premier ministre, qui préconise trois mesures immédiates pour défendre les valeurs républicaines de liberté, d’égalité, de laïcité et de fraternité. La première consiste à faire bloc derrière : les victimes des attentats terroristes et leurs proches ; les soldats qui risquent leur vie dans les opérations extérieures ou sur le territoire national ; les services de renseignement qui déjouent des projets d’attentats terroristes ; les responsables politiques face à des situations très graves. La deuxième porte sur la vigilance des pouvoirs publics dans l’exercice de leurs missions, des ministères et directions centrales jusqu’aux échelons les plus proches du terrain. Depuis l’attentat du 3 octobre 2019 à la Préfecture de police de Paris, une revue générale des services de renseignement est en cours pour détecter les signaux faibles de l’islamisme radical. La vigilance repose plus sur le civisme que sur la surveillance généralisée et implique une évolution culturelle, difficile et potentiellement risquée. La troisième mesure concerne le discernement dans l’exercice des compétences, au bon niveau, en matière de défense et de sécurité. Cela exige appréhension collective des risques et connaissance des contraintes de la vie en commun.

Loïc Salmon

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Sécurité : « Orphé », plongée au cœur des cellules de crise

SNU : succès du module « Défense et mémoire »

 




L’Europe de la défense pour faire face aux crises

L’ambition collective (27 membres) d’une Europe de la défense apparaît nécessaire dans un monde de risques et de menaces globaux et de plus en plus interconnectés. Telle est la conviction  du général d’armée aérienne Patrick de Rousiers, président du comité militaire de l’Union européenne désigné le 23 janvier (voir rubrique Archives  : « Union européenne, un Français à la tête du Comité militaire » 1-02-2012). Lors d’une conférence de presse le 25 octobre 2012 à Paris, il s’est présenté comme « catalyseur de consensus entre les 27 », porte-parole des différents chefs d’état-major des armées et conseiller de la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Catherine Ashton. Son rôle consiste à apporter une expertise militaire au Service européen pour l’action extérieure au moyen d’une planification générale (risques, enjeux et ce qui est possible ou pas) et opérationnelle (désignation du commandant de théâtre et définition des règles d’ouverture du feu). Selon le général, il s’agit d’engager tout le monde, même les pays qui ne sont pas présents sur le terrain. Cela prend de deux jours (Géorgie, 2008) à six mois (piraterie au large de la Somalie, 2008). Sont considérés comme des réussite européennes : le Commandement du transport aérien européen (convergence capacitaire) et les actions communes au Tchad (2007-2009) et en Somalie (mission de formation de forces de sécurité lancée en 2010). Mais, il n’y a aucune volonté de créer une armée européenne, a rappelé le général. Les accords dits « Berlin plus » (Washington, 1999 et Nice 2000) permettent à l’Union européenne de faire appel aux moyens et capacités de l’OTAN en cas de crise, mais sans engager militairement l’Alliance : planification, état-major, commandement et conduite (informations) et enfin détection aéroportée (avions AWACS). Toutefois, leur application dépend de l’approbation de l’Union européenne et… de celle de l’OTAN ! Faute de cette dernière, explique Patrick de Rousiers, seul le développement de l’Europe de la défense permettra de se doter des procédures communes d’engagement. Enfin, a déclaré le général, « je m’attacherai à trouver le compromis juste »  en ce qui concerne la détermination des projets capacitaires à mener à bien au sein de l’Agence européenne de défense (Archives : « AED, vision stratégique, recherche et technologie » 15-8-2012).

Loïc Salmon




Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Les moyens de défense sont directement exposés à la menace cyber sur les théâtres d’opération et le territoire national. En outre, les capacités du réseau internet sont exploitées à des fins terroristes par des organisations et même des États.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense et diverses entreprises de cyberdéfense. Y ont notamment participé : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Frédérick Douzet, professeure titulaire de la chaire Castex ; Kevin Limonier, chercheur à l’Institut de géopolitique ; le général Thierry Burkhardt de la Coordination nationale du renseignement ; Nicolas Mazzuchi, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques ; Alice Lacoye-Matteus, avocate et doctorante.

Une dimension stratégique. En Afghanistan, les forces françaises ont été la cible d’une attaque cyber, qui a temporairement perturbé les liaisons entre les drones et la métropole, a indiqué Jean-Yves Le Drian. Les groupes armés terroristes au Levant, en Afrique et au Maghreb menacent l’espace numérique. Une source de propagande Daech a été identifiée en Syrie avec des relais en Europe, qui utilisent les infrastructures et les opérateurs Internet. Les mafias, qui disposent de moyens du niveau de certains États, travaillent pour elles-mêmes ou vendent leurs services au plus offrant. La cyberdéfense est intégrée à l’État-major des armées, à la Direction générale de l’armement et aux services de renseignement. Le ministre a exposé ses quatre priorités en la matière. D’abord, il faut garantir la protection des réseaux et des systèmes de défense, par l’acquisition de produits et de service de confiance et une conception rigoureuse des systèmes concernés. En outre, la chaîne opérationnelle de cyberdéfense agit en temps réel pour la sécurité des systèmes. Ce volet, déjà intégré aux déploiements des forces militaires au Levant et au Sahel, leur fabrique un bouclier protecteur avec des dispositifs particuliers. Une unité spécialement équipée, dont le noyau est déjà en place au Levant, sera totalement opérationnelle en 2018. De plus, afin d’anticiper les menaces, de caractériser l’adversaire et d’adapter ainsi les systèmes de défense, la Direction du renseignement militaire a récemment créé un centre de recherches et d’analyse cyber. De son côté, la Direction générale de sécurité extérieure développe ses propres moyens depuis plusieurs années. La « lutte informatique active », explique le ministre, consiste à priver l’adversaire de ses systèmes numériques en les neutralisant ou les leurrant, en vue d’un avantage déterminant dans la manœuvre militaire. Un « pôle d’excellence cyber » a été créé à cet effet (voir encadré).

Une menace évolutive. Au niveau international, rappelle Frédérick Douzet, les impacts des cyberattaques, lancées par des réseaux anonymes et chiffrés, restent sous le seuil de déclenchement de conflits armés. Or, les données de traçabilité se trouvent entre les mains des grandes plates-formes américaines. Par ailleurs, la cyberguerre s’inscrit dans l’histoire de la Russie conquérante depuis le Moyen-Age avec des combattants irréguliers (cosaques notamment), puis la propagande déstabilisante du régime soviétique à partir de 1920, indique Kevin Limonier. Aujourd’hui, Moscou recourt aux milices politisées qui lui sont favorables, en échange de soutiens financier et logistique (Tchétchénie, 1999 et Ukraine, 2013). Sa stratégie est double : emploi de francs-tireurs (hackers) officiellement non affiliés aux institutions politiques russes (paralysie de l’Estonie en 2007) ; guerre de l’information pour déstabiliser une région (Ukraine depuis 2013). Les organes officiels russes d’information vont à l’encontre des valeurs occidentales via les réseaux sociaux, tandis que des « mercenaires » pro-russes polluent les débats en cours. L’intégration totale du cyber aux opérations conditionne désormais leur succès, souligne le général Burkhard. Les outils techniques sont regroupés dans le centre opérationnel cyber à Balard afin de gagner en synergie. Aujourd’hui, les armées françaises en opérations sont en situation de guerre avec des attaques quotidiennes de désinformation. Or l’intégration du cyber ne va pas de soi, car les armées de Terre et de l’Air, la Marine nationale et le Commandement interarmées de l’espace ont longtemps cru, à tort, pouvoir gagner cette guerre chacun de son côté. En conséquence, l’organisation de la cyberdéfense aux niveaux stratégique, opératif et tactique demande beaucoup de souplesse et d’adaptation. Enfin, la frontière entre les opérations extérieures et la sécurité intérieure s’efface.

Propagande terroriste. Daech, n’est pas seulement une organisation terroriste, mais aussi un « proto-État » avec la notion de territoire et l’utilisation de symboles, estime Nicolas Mazzuchi. Le cyberespace facilite l’action du faible au fort. Par suite des changements fréquents des chefs chez Daech, les nouveaux cadres supérieurs, plus jeunes, comprennent l’usage du cyberespace. Ils ont acquis la capacité de créer des jeux vidéo à la gloire de Daech, imposer son drapeau noir sur un site ou diffuser des atrocités en vidéo. La combinaison avec d’autres moyens leur permet de concevoir des actions terroristes, en raison de l’accroissement des vulnérabilités dues aux « systèmes de contrôle et d’acquisition de données » (SCADA en anglais) sur les victimes ou les futures recrues connectées. Selon Alice Lacoye-Matteus, Daech maîtrise les tuyaux techniques (piratage de TV5 Monde en avril 2015) et l’analyse du contenu des messages. Justifiant sa gouvernance par la religion, il a aussi acquis une assise politico-militaire, qui lui permet de recruter sur les réseaux sociaux 30 % de personnes de moins de 50 ans ayant une expérience du combat. Pour contrer la propagande de Daech, plutôt qu’une censure facile à contourner, Alice Lacoye-Matteus recommande d’exposer, notamment, la contradiction entre son rigorisme religieux et l’opulence matérielle de ses dirigeants ou sa justification religieuse de l’esclavage. Son archétype masculin et guerrier repose sur l’épopée de l’émir Chamil, résistant du Caucase, qui avait négocié sa reddition au tsar en 1859 !

Loïc Salmon

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveau

Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Les statuts fondateurs de l’association à but non lucratif « Pôle d’excellence cyber » ont été signés, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministre de la Défense et le président du Conseil régional de Bretagne. Lancé en février 2014 au profit du ministère et de la communauté nationale cyber, ce pôle a pour mission de stimuler le développement de : l’offre de formations (initiale, supérieure et continue) et sécuriser la disponibilité des compétences qualifiées ; la recherche académique ; l’offre de services et de produits de confiance ; la base industrielle et technologique de cyberdéfense. Fort déjà de 50 partenaires qui travaillent en réseau, il regroupe notamment les équipes cyber du ministère de la Défense, des écoles et des universités, des laboratoires de recherche, des grands groupes prestataires et opérateurs d’importance vitale, des petites et moyennes entreprises innovantes et des agences de développement économique.




Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

L’efficacité d’une politique de sécurité commune entre les Etats membres de l’Union européenne (UE) s’appuie sur des capacités militaires appropriées.

Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué dans un « podcast » audio diffusé le 12 novembre 2020 à Paris.

Communauté de destins. La crise sanitaire du Covid-19 provoque une crise économique durable, qui détourne l’attention politique sur l’autonomie stratégique de l’UE. Outre la fracture interne du « Brexit », cette dernière constate : la résurgence de la Russie comme acteur stratégique agressif ; des inquiétudes diverses quant à la garantie de la sécurité américaine ; une appréhension vis-à-vis de la Chine ; la perception de menaces diverses à ses frontières du Sud-Est et du Sud. Benjamin Hautecouverture souligne le manque de capacité militaire en matière de partage de l’information et d’inégalité dans les investissements de défense entre les Etats membres. Le manque collectif d’investissements, de l’ordre de 300 Mds$, pourrait être comblé en vingt ans. En ce qui concerne sa sécurité, l’UE se scinde en trois groupes : les tenants de la garantie américaine en cas de conflit en Europe ; ceux favorables à une autonomie stratégique plus poussée, prenant en compte les armes nucléaires stratégiques britanniques et françaises (France, Allemagne, Italie et Espagne) ; ceux partisans d’un désarmement nucléaire radical (Autriche notamment). L’idée d’une politique européenne de sécurité a préparé la voie au traité franco-britannique de Lancaster House (2010), à l’Initiative européenne d’intervention (2018) et à certaines dispositions du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (2019). Elle se concrétise dans les programmes de coopération : projet de drone MALE (moyenne altitude longue endurance) ; missions et opérations militaires européennes ; mise en concurrence des Etats générateurs de forces pour des missions civiles ou militaires. Parmi elles, figurent les opérations « Atalante » de lutte contre la piraterie le long de la côte somalienne et « Sofia » contre les passeurs de migrants en Méditerranée.

Ambition française. L’approche de la France en matière d’autonomie stratégique européenne porte sur les moyens de l’action militaire. A l’appui, Benjamin Hautecouverture cite le président de la République Emmanuel Macron dans son discours à l’Ecole de guerre en février 2020, dans la ligne de ses prédécesseurs Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande : « La France vit dans un tissu d’intérêts qui s’étend au-delà de ses frontières. Elle n’est pas isolée. L’Europe occidentale, dans son ensemble, ne peut pas ne pas bénéficier indirectement de la dissuasion française, qui est un facteur stable et déterminant de la sécurité européenne. » La France souhaite façonner une « culture stratégique européenne partagée ». Selon cette logique exprimée par le président, le désarmement n’est pas une fin en soi, mais doit permettre d’accroître la sécurité de tous. Son discours vise à reconstruire une politique européenne du désarmement sous des considérations de stricte sécurité et non sur des considérations idéologiques ou humanitaires. Il s’agit de comprendre la dynamique de l’escalade d’un conflit et de chercher à la prévenir ou à l’éviter par des normes claires et vérifiables. La prise en compte de l’évolution des armements contemporains doit permettre de défendre les intérêts européens et ce qui apparaît favorable à la préservation de la stabilité stratégique du continent.

Loïc Salmon

Europe : défense future, la dimension militaire

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

 




Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

Défense extérieure et sécurité intérieure  se confondent. La guerre doit donc être imaginée, non pas  avec les références d’hier, mais avec celles d’aujourd’hui, où le mandat de l’ONU rend légitime une intervention militaire extérieure.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 7 octobre 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et l’Agence internationale diplomatie et opinion publique (AIDOP). Parmi les intervenants figurent : Fred Moore, dernier chancelier de l’Ordre de la Libération ;  le colonel (er) Paul Gaujac , ancien chef du Service historique de l’armée de terre ; le général (2S) Philippe Morillon, commandant des forces armées de l’ONU en Bosnie-Herzégovine (1992-1993) ; le général Olivier Salaün du Commandement des forces terrestres ; le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées ; l’ambassadeur Henri Froment-Meurice, président d’AIDOP ; des officiers stagiaires de l’École de guerre.

Maintien de la paix sous mandat ONU. Dès 1948, peu après la création de l’ONU, la France était partagée entre la satisfaction de son appui à la défense du monde libre et la crainte de la voir intervenir dans ses affaires intérieures (décolonisation), explique le général Morillon. En 1950, sa participation à la guerre de Corée sous mandat de l’ONU a été motivée par l’espoir d’une aide des États-Unis dans sa guerre contre le Viêt Minh en Indochine. En 1956, l’expédition franco-britannique de Suez, lancée après la nationalisation du canal par le gouvernement égyptien, s’est achevée sous la pression conjointe des États-Unis et de l’URSS, qui ont fait directement appel à l’assemblée générale de l’ONU sans passer par le Conseil de sécurité. Londres et Paris l’ont ressenti comme une humiliation, car ils n’ont pu utiliser leur droit de veto. La réticence française s’est alors transformée en opposition, surtout avec le retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Quand Israël a envahi le Sud du Liban en 1978, la France a porté sa participation à la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) à 1.500 hommes avec un mandat autorisant l’emploi de la force, uniquement en cas de légitime défense, pour s’interposer dans la zone exposée. Toutefois, faute d’une doctrine satisfaisante de son emploi, la FINUL n’a pu s’opposer à l’offensive de l’armée israélienne. En 1983, des attentats suicides à Beyrouth ont coûté la vie à 58 parachutistes français et 241 « marines » américains. Après la chute de l’URSS en 1990, la France a envoyé plusieurs milliers d’hommes au Cambodge, dans les Balkans et au Rwanda, au nom du droit d’ingérence humanitaire et sous mandat de l’ONU. La nécessité d’une doctrine claire de l’engagement du feu s’est imposée, avec une force de réaction rapide pour protéger ses soldats et quand la mission le justifie. (Bosnie-Herzégovine, 1995).

Mali, conflit local devenu régional. L’opération « Serval », lancée en 2013, a bloqué l’avancée de djihadistes dans la boucle du fleuve Niger, à la demande du gouvernement malien de transition et sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Par la suite, l’opération « Barkhane » concerne un conflit armé dans la bande sahélo- saharienne, en tenant compte du droit local et des différentes règles d’engagement du feu de cinq pays, à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Dans le temps court, la mission de la force « Barkhane » (3.000 hommes) porte d’abord sur la lutte contre les groupes armés djihadistes, qui pratiquent le harcèlement et refusent le combat. Après leur localisation par le renseignement, elle doit : les neutraliser par des frappes ou les capturer en vue d’obtenir des renseignements ; réduire les attaques et attentats en les privant d’armements et de munitions ; tarir leur financement par la lutte contre les trafics, notamment de drogue. Parallèlement et dans le temps long, « Barkhane » a établi un partenariat élargi avec « G5 Sahel », l’organisation politique des cinq pays concernés, en vue d’assurer la sécurité par la création de structures transfrontalières permanentes. Le pilier défense du G5 Sahel consiste à passer des opérations conjointes ponctuelles à des dispositifs permanents. Enfin, La substitution des pratiques traditionnelles aux trafics illégaux (dont certaines tribus vivent) favorise l’aide au développement.

Prise de conscience européenne. Depuis la fin de la guerre froide en 1990, le nombre de conflits armés dans le monde a diminué de 80 %. Même si la liberté de déplacement s’est accrue, la situation n’est pas sûre dans certains pays, avertit le général Bentégeat. L’absence de menaces directes aux frontières de la France et de l’Union européenne (UE) a suscité une réticence de l’emploi de la force pour servir les intérêts nationaux ou communautaires. Avec la montée du néo-pacifisme, la guerre est devenue immorale. Les opinions publiques refusent le risque. En outre, le coût des opérations militaires augmente en raison des technologies nouvelles. La situation actuelle en Afghanistan, en Libye, en Irak et l’action contre Daech démontrent la puissance relative de la force dans la résolution des crises, pour des raisons politique, économique, militaire et institutionnelle. Il s’ensuit des désaccords au sein de l’ONU. Par ailleurs, l’évolution sociétale, liée à internet et aux téléphones portables, entraîne une transparence (révélations du lanceur d’alerte Wikileaks), qui crée des vulnérabilités pour les forces en opérations. L’impatience des opinions publiques résulte de l’instantanéité d’internet, qui va à l’encontre du temps long nécessaire. Les autorités politiques recourent alors systématiquement à des coalition ad hoc ou sous l’égide de l’ONU. Les restrictions d’emploi des forces de chaque pays participant, l’inégalité du partage de l’information et des règles d’engagement différentes entraînent un commandement de « marchandages », souligne le général. En outre, la relève tous les six mois nuit à la continuité du renseignement opérationnel. Enfin, « l’approche globale » de résolution des crises  avec des acteurs privés et locaux et des organisations non gouvernementales, s’avère très complexe à mettre en œuvre. Toutefois, le général note le succès de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, l’augmentation des crédits militaires de l’UE et la prise de conscience de la réalité au Moyen-Orient. Il convient de connaître l’ennemi et de le désigner.

Loïc Salmon

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Les Forces françaises libres ont combattu pour l’honneur, se souvient Fred Moore. Les gouvernements français et britannique s’étaient engagés sur l’honneur à ne pas solliciter de l’ennemi un armistice séparé, « or Pétain l’a fait, donc il a terni notre honneur », précise-t-il. Opération de maintien de l’ordre, la guerre d’Algérie n’a pris cette appellation qu’une fois terminée, rappelle le colonel Gaujac. Les appelés du contingent, qui effectuaient un service militaire de près de trois ans, étaient d’excellents combattants à condition d’être bien commandés, ajoute-t-il. Par ailleurs, malgré les tensions extrêmes de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fonctionné, indique l’ambassadeur Froment-Meurice. L’Union européenne est devenue une zone de paix, mais les tensions persistent de façon permanente au Proche-Orient et en Afrique.




Espace : un commandement dédié pour comprendre et agir

Le Commandement de l’espace (CdE) développe en permanence ses capacités de surveillance et de réaction aux menaces croissantes dans ce domaine.

Le général de brigade aérienne Philippe Dedobbeleer, adjoint au commandant de l’Espace, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 8 juin 2021 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Montée en puissance. Organisme interarmées, le CdE dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour la stratégie, les capacités, la coopération internationale et les opérations. Il est rattaché à l’armée de l’Air et de l’Espace pour l’expertise, la préparation des forces, la mise en œuvre de contrats opérationnels, l’élaboration de la doctrine et le retour d’expérience dans le domaine spatial et enfin la maîtrise des risques. La pleine capacité des opérations spatiales militaires devrait être atteinte vers 2030. La tutelle du CdE sur le Centre national d’études spatiales (CNES) de Toulouse sera redéfinie pour y concentrer l’expertise de l’écosystème spatial. Celui-ci comprend des entreprises, des pôles de compétitivité et des centres universitaires à Paris, Lille, Saint-Quentin, Mulhouse, Besançon, Lyon, Grenoble, Nice, Marseille, Toulon, Bordeaux, Brest, Rouen et Cayenne (Centre spatial de Kourou). Le centre spatial de Toulouse verra ses effectifs passer de 200 personnes en 2019 à 500 en 2025. Il devra voir et écouter l’espace, mieux et plus loin, par l’acquisition de données par des satellites (optique, radar et infrarouge) à orbites basses, moyennes et hautes. Vu le nombre croissant d’objets divers dans l’espace à suivre pendant toute leur durée de vie, les données s’accumulent, de quelques mois à plusieurs décennies. La capacité de calcul à haute performance de l’intelligence artificielle permettra de traiter leur comportement quasiment en temps réel et, le cas échéant, d’agir vite puis rendre compte aux niveaux stratégique et tactique.

Innovation continuelle. Le CdE va construire un incubateur d’innovation dédié à l’espace militaire et ses applications. Dans un environnement sécurisé, un réseau aura pour missions de capter des idées, concrétiser des projets et conduire des expérimentations dans les laboratoires existants. A cet effet, l’Agence de l’innovation de défense développe des liens avec le CNES, la Direction générale de l’armement (DGA), la Direction du renseignement militaire, l’Office national d’études et de recherches aérospatiales et les partenaires alliés.

Souveraineté et interopérabilité. Le développement d’un système spatial militaire constitue un enjeu de souveraineté numérique et d’autonomie stratégique, souligne le général Dedobbeleer. Celui d’une compréhension commune avec des pays alliés permet une interopérabilité des moyens avec des standards techniques identiques (doctrine, capacités et opérations). En février 2020, la France a adhéré à « l’Initiative opérations spatiales interalliées » (sigle anglais CSpO) et y a rejoint les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce forum de réflexion et d’échanges vise à coordonner les capacités alliées, en augmenter la résilience pour assurer le soutien aux opérations multi-domaines (terre, air, mer, cyber et spatial), garantir la liberté d’accès à l’espace et y protéger, en coalition, les moyens qui s’y trouvent. Il donne lieu à des travaux réguliers, auxquels participent le CdE, la DGA et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : création du « Commandement de l’espace »

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Espace exo-atmosphérique : compétition stratégique




Océan Indien : espace de coopération internationale

Pour la première fois présidente du Symposium naval de l’océan Indien (IONS), la France veut lui donner une dimension plus opérationnelle par la conduite d’actions concrètes en faveur de la paix et la stabilité régionale.

Cette 7ème édition de l’IONS, tenue à l’île de La Réunion du 28 juin au 1er juillet 2021, a été suivie d’un conclave des chefs d’état-major des Marines (instance décisionnelle des travaux) des 25 Etats membres à Paris (15-16 novembre). L’amiral Pierre Vandier en a présenté les enjeux à la presse.

Un forum très ouvert. Outre la quasi-totalité des pays riverains de l’océan Indien (voir encadré), l’IONS accueille huit observateurs, à savoir l’Allemagne, la Chine, l’Espagne, l’Italie, le Japon, Madagascar, les Pays-Bas et la Russie. Enceinte de dialogue, il compte quatre groupes de travail permanents : sécurité maritime ; partage de l’information maritime et interopérabilité ; assistance aux populations frappées par une catastrophe naturelle (HADR) ; sécurité environnementale. Fin mars 2022, l’HADR fera l’objet d’un grand exercice intitulé « IMEX 22 » et organisé par l’Inde et la France qui a succédé à l’Iran à la tête de l’IONS pour deux ans.

Une présence française dense. Troisième plus grand océan du monde après le Pacifique et l’Atlantique, l’océan Indien s’étend sur 75 Mkm2 avec les trois points d’accès stratégique que sont les détroits de Bab-el-Mandeb, d’Ormuz et de Malacca. Il assure 25 % du trafic maritime mondial, 40 % du transit mondial de pétrole et 75 % du transit des exportations de l’Union européenne. Zone riche en ressources minérales et halieutiques convoitées, l’océan Indien constitue un espace de risques environnementaux et sécuritaires. Ses rives abritent 2,7 milliards d’habitants, soit le tiers de la population mondiale, avec une composante importante de la zone francophone. La Réunion, Mayotte et les Terres australes et antarctiques françaises abritent 1,1 million de ressortissants et concentrent plus du quart de la zone économique exclusive, soit 3,1 Mkm2. La France a conclu des accords de coopération en matière de défense et des partenariats stratégiques dans la région et participe aux grandes organisations internationales régionales, dont la Commission de l’océan Indien, l’Indian Ocean Rim Association (Association des Etats riverains de l’océan Indien), l’IONS et le réseau Afrique orientale et australe-océan Indien. Sa capacité navale se répartit sur quatre bases : Abou Dhabi avec 1 détachement de fusiliers marins ; Djibouti, 1 détachement de fusiliers marins et 1 unité de commandos Marine ; Mayotte avec 2 vedettes côtières de surveillance maritime ; La Réunion avec 2 frégates de surveillance, 1 bâtiment de support et d’assistance outre-mer, 1 patrouilleur, 1 patrouilleur polaire, 1 hélicoptère Panther et 1 détachement de fusiliers marins. L’activité annuelle de ces forces se monte à 1.300 jours de mer, 400 heures de vol et 130 escales ainsi que la participation à 4 opérations internationales et 8 grands exercices internationaux. Les actions réalisées concernent la veille aux intérêts français, le contrôle des espaces communs, la sécurisation des voies de navigation maritime et l’HADR.

Loïc Salmon

L’IONS regroupe l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, l’Australie, le Bangladesh, les Emirats Arabes Unis, la France (depuis 2014), la Grande-Bretagne, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran, le Kenya, la Malaisie, les Maldives, l’Ile Maurice, le Myanmar (Birmanie), le Mozambique, Oman, le Pakistan, le Qatar, Singapour, les Seychelles, le Sri Lanka, la Tanzanie, la Thaïlande et le Timor Oriental.

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Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.