Défense : outil de puissance dans un monde incertain

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Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

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De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.

 

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