Défense : devoir de mémoire et regard sur un monde en conflit

La paix n’est que relative et l’expérience de la guerre reste toujours présente, peut-être pas pour l’ensemble de la société française, mais certainement chez les militaires déployés en opérations extérieures.

Le général de corps d’armée Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 30 mars 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Se souvenir. Le devoir de mémoire éclaire le présent, nourrit la conscience collective et participe à la formation de citoyens lucides et engagés. Les commémorations constituent des hommages rendus aux générations passées et une reconnaissance des sacrifices consentis dans des périodes de guerre et de rupture. La « quatrième génération du feu », après celles de la première guerre mondiale (1914-1918), de la seconde (1939-1945) et des conflits en Indochine et en Algérie (1946-1962), a perdu plusieurs centaines de morts et entre 15.000 et 20.000 blessés au cours des opérations extérieures. La défaite de la France en 1940 face à l’Allemagne nazie résulte moins de l’incapacité de penser la guerre du moment et plus de son épuisement collectif, lorsqu’elle a demandé à de gens de 40 ans de repartir au front qu’ils avaient connu à 20 ans quand le traitement des maladies post-traumatiques n’existait pas encore. Parmi les 1.038 Compagnons de la Libération, figure André Zirnheld, professeur de français au lycée de Tunis et syndiqué à la CGT, donc peu enclin au militarisme. Pourtant, il a rejoint le Special Air Service britannique en 1940 et a été tué au combat en Libye en 1942. A l’issue de la Guerre froide (1947-1991) et pendant une trentaine d’années, la France a construit une armée qui avait pour vocation de porter sa parole à travers son expérience militaire. Dans ce contexte, le service national obligatoire a perdu de son utilité et a été suspendu effectivement en 2002. Le gouverneur militaire de Paris commande le 24ème Régiment d’infanterie composé de réservistes et dont les anciens avaient participé à la victoire de Yorktown en 1781. Affecté à Washington en 2014, il avait remarqué l’absence de la France parmi les souvenirs de l’histoire des États-Unis dans les couloirs du Pentagone. En novembre 2025, il a dévoilé une statue du maréchal Foch serrant la main du général Pershing avec l’inscription de la fameuse phrase : « La Fayette, nous voilà ! »

Préparer la guerre de demain. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le monde connaît actuellement entre 50 et 60 conflits ouverts. En 2026, les forces armées françaises se composent de personnels d’active, de réservistes dont le nombre augmente considérablement et de jeunes du Service national volontaire. La France doit se préparer à la résilience totale. En 2022, l’armée ukrainienne a subi le premier choc contre les forces russes mais c’est le peuple ukrainien dans son ensemble qui résiste. La Russie a commencé par attaquer l’Ukraine à partir de la Biélorussie, pour faire tomber le gouvernement ukrainien en quelques jours…sans succès ! La réalité de la guerre apparaît dans les pertes humaines. Actuellement, la Russie perd plus d’un millier d’hommes par jour. Les stratèges ukrainiens cherchent donc à tuer plus de soldats que son armée puisse former et engager sur le terrain. La cohésion nationale constitue le centre de gravité de la France, dont les adversaires tentent de fracturer la société en permanence. Récemment, le chef d’État-major des armées a déclaré qu’il faut se préparer à un choc. Cela ne veut pas dire qu’il va se produire, mais qu’il faut disposer d’un outil suffisamment puissant et dissuasif pour qu’il n’arrive pas, comme pendant la Guerre froide qui a été gagnée face au bloc soviétique. En France, démocratie solide, les prises de décision de haut niveau sont organisées au sein du Conseil de défense. Le président de la République réunit un petit groupe de personnes, qui vont lui proposer des décisions sur le choix d’une action militaire ou d’une entrée en guerre.

Loïc Salmon

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Défense : pouvoir augmenter la production d’équipements

Les industriels de défense doivent rendre soutenable sur le temps long l’action des opérationnels, tout en conservant leur souveraineté et leur compétitivité.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 1er avril 2026 à Paris, par le magazine hebdomadaire Le Point. Y sont notamment intervenus : Vincent Quintana, directeur des affaires publiques du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres ; Pauline Martre, responsable des Affaires publiques et Partenariats chez Alta Ares, startup spécialisée dans la détection et l’interception de drones au moyen de l’intelligence artificielle.

Connexions politico-industrielles. Les commandes publiques impliquent une capacité de production technologiquement à jour pour, par exemple, multiplier par deux ou trois la production de munitions, indique Vincent Quintana. Les armées ne souhaitent pas disposer d’un stock de drones devenus obsolètes en six mois, comme pendant la guerre en Ukraine où les Russes ont trouvé la parade au retour du drone filaire. L’outil industriel se structure sur une commande et non sur une injonction politique. Il ne peut être poussé à 100 %, car l’offre ne crée pas la demande. Dans cette guerre, la masse devient un facteur dimensionnant susceptible d’emporter une décision sur le terrain. Elle s’accompagne d’une attrition remettant en cause la conception d’équipements, comme les missiles onéreux contre les drones bon marché, leur mode de production et leur utilisation. L’État achète un système d’arme et sa capacité de production. Une chaîne de production de missiles nécessitant des investissements lourds, l’industriel ne l’ouvrira pas sur une visibilité de 18 mois à 2 ans, temps d’action du personnel politique. Dans leur guerre contre l’Iran depuis le 28 février 2026, les États-Unis ont délivré en 30 jours une puissance de feu technologiquement très performante. Mais la question se pose du maintien de l’effort des chaînes de production dans la durée. Lors de la création par la France d’une base industrielle de défense (BITD) dans les années 1990, l’avionneur Dassault produisait un ou deux Rafale par mois pour le maintien des compétences et des bureaux d’études. Aujourd’hui, il faut produire plus au moment voulu, en équilibrant les commandes françaises (50 %) et celles à l’export (50 %).

Accélération des cycles technologiques. Il ne s’agit plus seulement de produire plus mais aussi de produire vite, souligne Pauline Martre. Cela implique de mettre en œuvre de nouvelles capacités tout en restant connecté au terrain, parce que l’innovation et son intégration sont très rapides. La recherche et le développement doivent se poursuivre pour pouvoir adapter la production. S’y ajoutent les besoins en financement pour passer de la production pour de la démonstration à celle à grande échelle, afin d’assurer les commandes et les livraisons dans des délais très contraints. Le champ de bataille a été complètement transformé par l’arrivée de drones, relativement peu chers, pour saturer l’espace aérien et obliger à repenser la défense sol-air. A la consolidation de la BITD pendant les années des dividendes de la paix succède une forme d’agilité, portée par les startups qui travaillent dans l’urgence. En outre, pour assurer les commandes, il faut constituer des stocks. Les retours d’expérience des forces armées induisent des adaptations, quasiment en temps réel, des modèles des productions avec des financements pour garantir celles-ci, tout en s’adaptant à l’évolution technologique. Par ailleurs, les industriels tentent de limiter les dépendances en matières premières et en composants électroniques, souvent fabriqués en Asie. Enfin, pour trouver des solutions très courtes à des technologies en évolution rapide et parfois permanente, ils doivent recruter des ingénieurs en systèmes embarqués, en intelligence artificielle et en robotique, compétences rares et très recherchées.

Loïc Salmon

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Défense : la lutte contre la manipulation de l’information

La guerre informationnelle se décompose en opérations stratégiques, pour faire douter et convaincre l’adversaire, et en opérations tactiques, pour modifier ses comportements. L’analyse de chaque incident se transforme en renseignement.

Anaïs Meunier, spécialiste de la cyberdéfense et de la manipulation de l’information, et le colonel Bertrand Boyer, chef du Centre interarmées des actions sur l’environnement, l’ont expliqué lors d’une conférence tenue à Paris le 27 janvier 2026 et relative à leur Livre blanc sur ce sujet.

Les menaces. Selon l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information), la cybermenace vise la compromission de la sécurité d’un système en altérant sa disponibilité, son intégrité ou sa confidentialité ou de l’information qu’il contient. Elle repose sur un socle technique et juridique solide. Selon Viginum (Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères), la menace informationnelle étrangère en ligne tente de porter atteinte aux intérêts de l’entité ciblée et/ou promouvoir des revendications. Les manœuvres consistent à diffuser de fausses informations ou à amplifier des contenus malveillants déjà présents dans le débat public.

Les opérations stratégiques d’influence. Le « minage informationnel » vise à persuader une population ciblée et transformer durablement ses convictions et croyances. Il s’inscrit dans le remps long, dont les effets se mesurent avec des indicateurs indirects sur plusieurs années. Ainsi le récit du « déclin de l’Occident », porté par la Russie à partir de 2014 lors de l’invasion de la Crimée, résulte de sa perception de déclassement après la chute de l’Union soviétique (1991). Les médias de propagande Russia Today et Sputnik présentent systématiquement les démocraties occidentales comme corrompues, décadentes et vouées à l’effondrement. Ils ne visent pas à convaincre les audiences de rejeter la démocratie, mais à rendre normale l’idée que d’autres modèles politiques, c’est-à-dire autoritaires, pourraient se montrer plus efficaces. Afin d’en minimiser l’impact, la défense se conçoit sur le long terme par l’éducation et des politiques publiques proposant une offre alternative positive. Une autre opération consiste à marteler pendant des mois, voire des années, un récit souvent simpliste pour fragiliser et disloquer le tissu social du pays ciblé. Ainsi dès 2021, les réseaux d’influence russes ont élaboré un récit pour le Sahel, selon lequel « la France arme les terroristes ». Ce récit a été systématiquement martelé de façon coordonnée sur les pages Facebook au Mali et présentant la Russie comme « un partenaire viable et une alternative à l’Occident », en vue de préparer l’acceptation de ses conseillers militaires.

Les opérations tactiques actives. Lors de conflits armés, les « Psyops » (opérations psychologiques) visent à modifier le comportement d’un adversaire précis dans un lieu circonscrit et un temps limité. Lors de la première guerre du Golfe (1991), la campagne de « déception » (tromperie) de la coalition internationale a alimenté la crainte d’un débarquement en Irak, alors que l’offensive terrestre se préparait depuis l’Arabie saoudite. Les nombreux déserteurs et les 85.000 prisonniers irakiens n’ont pas abandonné leur socle de croyances ni soutenu la cause de la coalition. Lors des Jeux Olympique de Paris 2024, Viginum a identifié, dès 2023, les manœuvres informationnelles (vidéos) de l’Azerbaïdjan appelant à leur boycott mais sans obtenir une visibilité suffisante dans le débat public numérique francophone pour obtenir des effets réels. Lors du conflit de mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan, la perte d’un Rafale indien a donné lieu à des récits sur les réseaux sociaux visant à discréditer l’avion et la qualité de la coopération militaire de la France. Des comptes ont amplifié les pertes indiennes, diffusé des images détournées de leur contexte et promu des équipements chinois au détriment des matériels français sur le marché d’Asie-Pacifique.

Loïc Salmon

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Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

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Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Au cours de son histoire, les missions de la Marine ont évolué pour, aujourd’hui, porter sur la dissuasion nucléaire, la protection du territoire (métropole et outremers), la connaissance et l’anticipation, l’intervention, la prévention et l’influence dans le champ informationnel.

En 1626, le cardinal de Richelieu décide de faire de la mer un pilier de la puissance de la France, de sa prospérité et de son indépendance. Trois événement majeurs marquent ce 400ème anniversaire : 8 mai, démonstration d’une force navale aux abords de Marseille ; 14 juillet, la Marine nationale à l’honneur dans les défilés ; 5 septembre, cérémonies commémoratives, à Paris et en régions, de la bataille décisive de la Chesapeake (1781) dans la guerre d’indépendance américaine.

Les déploiements. La Marine mobilise en permanence environ 35 bâtiments, dont au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) et 5 aéronefs en vol, soit 5.000 marins en mer, dans les airs et à terre. Chaque jour, elle sauve au moins une vie en mer. Elle doit surveiller 18.500 km de frontières maritimes et 10,9 Mkm2 de zones économiques exclusives ainsi réparties avec des points d’appui : métropole (base navale de Brest) ; Manche et mer du Nord ; océan Atlantique (bases navales à Saint-Pierre-et-Miquelon, Dakar au Sénégal et Abidjan en Côte d’Ivoire) ; Antilles avec la Guadeloupe, la Martinique (base navale) et la Guyane (base navale) ; Méditerranée (base navale de Toulon) ; océan Indien avec Djibouti (base navale), Abou Dhabi (base navale) aux Émirats arabes unis, Mayotte (base navale), La Réunion (base navale), les Îles Éparses et les Terres australes et antarctiques françaises ; océan Pacifique avec la Nouvelle-Calédonie (base navale), Wallis et Futuna, la Polynésie française (base navale) et l’îlot de Clipperton. Voici les zones de crises récurrentes : Antilles ; golfe de Guinée et Sud de la Côte occidentale d’Afrique ; mer d’Arabie, golfe d’Aden et Sud de la Côte orientale d’Afrique ; Asie du Sud-Est, mer de Chine méridionale, péninsule coréenne et côte de l’Extrême-Orient russe.

Les moyens. Les forces opérationnelles sont réparties en quatre domaines d’actions commandés par des amiraux : Alfan, pour la Force d’action navale ; Alfost pour les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique ; Alavia pour la Force de l’aéronautique navale ; Alfusco pour la Force maritime des fusiliers marins et commandos. Chargée de préparer et soutenir un réservoir de forces et de compétences, la Force d’action navale (10.500 marins) dispose de près de 100 bâtiments de surface, 3 Groupes de plongeurs-démineurs, 4 centres d’expertise, la flottille amphibie et la force aéronavale nucléaire. Chargée de la maîtrise de l’espace aérien au-dessus de la mer et au-delà de l’horizon et de concourir à la dissuasion nucléaire, la Force de l’aéronautique navale (4.160 marins) déploie, depuis la terre ou la mer, des avions de chasse, de reconnaissance, de patrouille, de surveillance et d’intervention maritime, des hélicoptères de combat et de service public et des drones. La Force océanique stratégique dispose de quatre SNLE, qui assurent la permanence à la mer de la dissuasion. Les Forces sous-marines comptent six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) pour la sûreté et le soutien des SNLE, la protection d’une force aéronavale, la connaissance et l’anticipation et enfin l’intervention. Les trois SNA les plus récents peuvent également effectuer des frappes de précision au sol dans la profondeur. La Force maritime des fusiliers marins et commandos (2.900 marins implantés sur 10 sites) compte 3 bataillons et 6 compagnies de fusiliers pour la défense et l’interdiction maritime. Les commandos Marine se répartissent en 5 commandos d’assaut et 2 commandos d’appui pour des missions complexes dans des environnements hostiles. En tout, la Marine nationale compte 42.000 personnels militaires et civils et 5.700 réservistes.

Loïc Salmon

Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage

Les guerres des mers

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future




Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage

Pour se préparer à une guerre de haute intensité non choisie où elle n’agirait pas seule, la Marine nationale doit augmenter la masse et la létalité de ses unités, servies par des personnels en nombre suffisant.

Son chef d’état-major, l’amiral Nicolas Vaujour, l’expliqué lors d’une rencontre avec l’Association de journalistes de défense le 11 février 2026 à Paris.

Les coopérations interalliées. Les pays membres de l’OTAN manifestent leur volonté de faire face à la menace de la Russie dans le Grand Nord en Arctique. Les États-Unis prennent la tête de tous les commandements, à savoir Marcom (naval), Aircom (aérien) et Landcom (terrestre). Au quotidien, Marcom déplace les navires de l’OTAN en fonction des différents besoins. Le Grand Nord, où se trouve la base navale russe de Mourmansk, reste une zone stratégique. Les Marines britannique, norvégienne, américaine et française partagent des informations sensibles pour le pistage des sous-marins russes. Ce n’est pas le cas dans les zones où les intérêts politiques divergent. Ainsi en mer Rouge en 2024 et 2025, les Marines britannique et américaine ont frappé des bases de rebelles Houthis au Yémen, tandis que la française s’est limitée à la protection du trafic commercial. Les relations entre les Marines américaine et française sont très bonnes et le non-alignement sur certains dossiers est assumé et accepté, précise l’amiral Vaujour. En mer Baltique, l’Otan montre sa détermination par l’opération « Baltic Sentry » qui mobilise navires, aéronefs, drones sous-marins et intelligence artificielle pour surveiller les infrastructures et les protéger contre toute tentative de sabotage, comme la section d’un câble par un navire laissant traîner son ancre. En Manche et mer du Nord, tout bateau russe est accompagné par la Marine française ou britannique. Lancée en 2020 et prorogée jusqu’en 2027, l’opération européenne « Irini » avec la France, l’Italie et la Grèce assure la sécurité maritime au large de la Syrie, où la Russie a perdu sa base de Tartous, et la lutte contre les trafics vers la Libye. Depuis la fermeture des détroits turcs aux navires militaires, la Marine française agit en mer Noire à partir de la Bulgarie et de la Roumanie. Des avions de patrouille maritime surveillent les mines russes, qui dérivent depuis le port d’Odessa, et des démineurs travaillent avec leurs homologues roumains et turcs. Les Marines française, britannique, turque et d’autres pays préparent les garanties de sécurité, indispensables à la reprise des investissements en Ukraine après la fin de la guerre. La Marine française participe aux opérations européennes de sécurité maritime en cours, « Aspides » en mer Rouge et « Atalante » dans le golfe d’Aden.

Les matériels et équipements. Seule en Europe, la Marine française peut compter sur la disponibilité de 80 % de ses frégates et de 60 % de ses sous-marins, c’est-à-dire prêts à partir en mer avec leurs équipements et leus armes. Une Marine est un écosystème, souligne l’amiral Vaujour, avec des bateaux, des marins, des infrastructures, des industriels et des savoir-faire techniques. La construction de trois bassins pour les sous-marins à Toulon constitue un investissement pour un siècle. Le Service de soutien de la flotte négocie avec les industriels pour baisser les coûts, mais pas trop pour garder les savoir-faire. Le Service logistique dispose de capacités en interne pour pallier la défaillance d’un industriel ou une prestation trop onéreuse. L’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030 prend en compte le retour d’expérience de la guerre en Ukraine en vue d’accroître la masse, la létalité et la cohérence des plateformes navales. Les armes de décision nécessitent des munitions complexes comme les missiles anti-aériens et antibalistiques Aster ou antinavires, efficaces mais longs à produire. Les munitions téléopérées (drones suicides), moins chères, permettent de créer de la masse. Le maintien d’une présence permanente en Baltique, en Méditerranée ou en océan Indien implique trois frégates. Or il faut sept ans pour en concevoir et construire une. La Marine nationale dispose de 15 frégates, dont 2 de défense aérienne, 8 FREMM (multi-missions) et 5 FDI (frégates de défense et d’intervention). Ces dernières, équipées de missiles Aster 5 et 30, remplissent des missions de défense aérienne, de lutte anti-sous-marine et de lutte au-dessus de la surface. Parmi les 41 avions de chasse Rafale Marine, certains seront retirés du service à l’issue d’études théoriques et de terrain sur le vieillissement de leur cellule. La Marine assure la maintenance des Hawkeye, seuls avions de guet aérien catapultables et achetés aux États-Unis, mais dépend d’eux pour les pièces de rechange. Le contrat d’achat des catapultes du porte-avions Charles-de-Gaulle aux États-Unis, qui a permis d’en réduire le coût pour la Marine américaine, inclut une clause de maintenance en France après formation de techniciens. Selon leur fonction, les drones commencent à arriver sur les bateaux. Le S-100, conçu pour la surveillance, la reconnaissance, l’acquisition d’objectif et de renseignement, équipe déjà les patrouilleurs hauturiers et les porte-hélicoptères amphibies. Le Service logistique de la Marine produit déjà des petits drones de surface. L’Agence de l’innovation de défense travaille avec la Marine sur le programme DANAE (drone de surface autonome naval avec capacité d’armement embarqué) pour la protection des bases navales et de l’escorte des navires. La France a fourni plus de 50 % des drones de la « Task Force X » pour la surveillance de la Baltique en 2025, après le sectionnement d’un câble sous-marin. Les munitions téléopérées sont embarquées sur les bateaux et participent à la protection du porte-avions. Le programme franco-britannique SLAMF (système de lutte anti-mines marines futur) avec des drones sous-marins et de surface, lancé depuis une dizaine d’années, est en cours d’expérimentation de façon hypersécurisée dans la rade de Brest. Afin d’acquérir la maîtrise des grands fonds marins, la Marine a acheté un drone capable de plonger à 6.000 m pour vérifier les câbles et infrastructures critiques. Déjà, au cours d’un exercice, elle a utilisé les planeurs sous-marins de l’entreprise française Alseamar, très lents qui écoutent ce qui se passe au fond de l’eau. Demain, le Groupe aérien hybride, centré sur le porte-avions, lancera des drones de combat pour pénétrer les défenses adverses, afin d’acquérir la supériorité aéromaritime. La Marine américaine dispose déjà des drones MQ-25 Stringay pour ravitailler les avions de chasse en vol. Le programme franco-allemand-espagnol SCAF (système de combat aérien futur) devrait combiner les avions et les drones en remplacement des Rafale et des Eurofighter à l’horizon 2035-2040. Toutefois, précise l’amiral Vaujour, « il faut piloter lorsque c’est nécessaire et droniser dès que c’est possible ».

La qualité des ressources humaines. L’usage du double équipage sur les sous-marins se répand sur les frégates. Il augmente le nombre de jours de mer opérationnels et donne davantage de disponibilité au bateau et de prévisibilité sur l’emploi des marins, qui planifient leur vie personnelle. A terre, ils peuvent améliorer leur formation et augmenter leur savoir-faire par l’entraînement. Chaque année, la Marine recrute 4.000 jeunes et, vu l’effondrement démographique, va élargir l’éventail des cursus, actuellement centrés sur les profils techniques. Selon des critères de sélection identiques à ceux des hommes, toutes les spécialités sont ouvertes aux femmes (16 %), sauf encore les forces spéciales d’assaut. A bord des sous-marins, la féminisation des équipages par chambrées de six se passe plutôt bien. Aujourd’hui, 15 femmes commandent des unités, y compris des frégates. Mais pour atteindre le premier grade d’amiral, elles doivent rester longtemps dans la Marine.

L’action de l’État en mer. Sous l’autorité du Secrétaire général de la mer, chaque préfet maritime coordonne l’action de l’État et chaque commandant est habilité à constater des infractions administratives, dont le trafic de drogue en mer.

Loïc Salmon

Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Les guerres des mers

Marine nationale : dissuasion, protection, intervention et partenariats extérieurs




Armée de Terre : en opération permanente

Outre sa contribution à la protection du territoire, de la population et des intérêts de la France, l’armée de Terre exprime la solidarité de celle-ci avec ses alliés et partenaires et mène des actions de prévention de crises et d’influence.

Forte de 110.000 militaires en 2025, elle va se renforcer avec l’arrivée des volontaires du Service national, dont le recrutement a commencé le 12 janvier 2026.

Les missions. Plus de 30.000 soldats sont en posture opérationnelle permanente. La protection du territoire nationalengage 2.800 soldats et en maintient 3.200 en alerte dans le cadre des opérations « Sentinelle » (2.200) dans la lutte contre le terrorisme en coordination avec la Gendarmerie et la Police, « Héphaïstos » (150) dans la lutte contre les feux de forêt, « Harpie » (350) dans la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane avec la Gendarmerie et « Titan » (protection du Centre spatial guyanais à Kourou). Les opérations extérieures mobilisent 3.300 soldats et en maintient 9.100 en alerte à l’échelon national d’urgence et en alerte OTAN dans le cadre de la contribution à la protection du Flanc Est de l’Europe via les missions « Aigle » en Roumanie, « Althéa » en Bosnie-Herzégovine, « Gerfaut » en Pologne er « Lynx » en Estonie. S’y ajoutent les opérations « Daman », contribution à la Force intérimaire des Nations unies au Liban, et « Chammal » dans la coalition internationale contre l’État islamique en Irak. L’armée de Terre participe aux Détachements de liaison interarmées en Côte d’Ivoire et au Gabon. Les Forces de souveraineté déploient 6.400 soldats, dont des régiments du Service militaire adapté aux Antilles, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, en Zone Sud de l’océan Indien et en Polynésie française. Les Forces de présence mobilisent 1.700 soldats à Djibouti et aux Émirats arabes unis.

Les matériels. L’armée de Terre doit utiliser des matériels anciens en cohérence avec ceux conçus avec de nouvelles technologies. Selon une brochure publiée en 2025, elle dispose à la fin de 2024 d’environ 12.000 blindés, dont 80 chars de combat, 200 véhicules chenillés, 6.200 blindés à roues et 5.400 véhicules à roues. Son parc d’artillerie compte 300 pièces, dont 80 canons Caesar, 30 véhicules de l’avant blindé (dont des Griffon), 180 mortiers de 120 mm et 9 lance-roquettes unitaires. Son parc de milliers de drones inclut 2 systèmes de drones tactiques Reaper, 70 systèmes de minidrones de renseignement, plus de 4.000 microdrones et 1.000 nanodrones. L’Aviation légère de l’armée de Terre compte 280 hélicoptères, dont 80 Gazelle, 70 Tigre, 20 Cougar, 20 Puma SA 330, 10 Caracal, 60 Caïman NH90 et 20 Fennec. Les 1.000 systèmes antichars se répartissent en 400 missiles moyenne portée et 600 Éryx (courte portée). La défense sol-air compte 200 postes de tir Mistral (altitude 3.000 m et distance d’interception 6.000 m). Depuis 2019, le programme Scorpion modernise les chars Leclerc et livre des véhicules blindés Griffon, Jaguar et Serval, des transporteurs de mortiers MEPAC et des Systèmes d’information du combat de Scorpion.

Les ressources humaines. L’armée de Terre emploie 118.000 personnes, dont 110.000 militaires (âge moyen 32 ans), dont 12 % de femmes, et 8.000 civils dans une centaine de métiers. Elle compte 53 % de militaires du rang, 35 % de sous-officiers et 12 % d’officiers. Environ 58 % des sous-officiers sortent du rang et 50 % des officiers sont d’anciens sous-officiers. La Réserve opérationnelle compte 26.000 personnes servant sous-contrat 37 jours par an en moyenne dans les unités ou en état-major. La Réserve citoyenne se compose de 2.400 bénévoles du service public chargés de faire rayonner l’armée de Terre. Chaque année, celle-ci recrute 16.000 soldats et 5.000 réservistes et sensibilise 340.000 jeunes aux enjeux de défense. Le personnel militaire de l’armée de Terre représente 55 % de celui du ministère des Armées, contre 20 % pour l’armée de l’Air et de l’Espace (40.000) et 17 % pour la Marine nationale (35.000).

Loïc Salmon

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Défense : création d’un Service national volontaire en 2026

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire




Défense : l’information, champ de bataille dans un monde de crises

La compétition internationale se joue sur les capacités militaires et sur le récit, les perceptions et les interprétations dans un environnement saturé, contesté et instable.

Catherine Vautrin, ministre des Armées, et Olivia Penichou (photo), déléguée à l’information et à la communication de la Défense (Dicod), l’ont souligné au cours du Séminaire des communicants de défense, tenu le 17 novembre 2025 à Paris et qui a réuni 650 participants.

Une mission essentielle. « Vous, communicants de la Défense, êtes une belle et grande famille, indispensable à nos armées », déclare Catherine Vautrin dans un message vidéo. Selon elle, la Dicod doit relever trois défis principaux. Le premier consiste à expliquer la Défense, la rendre compréhensible en disant ce que font les Forces armées, pourquoi et avec qui elles le font. Cela inclut la dissuasion nucléaire, les opérations, les entraînements, les innovations, l’Europe de la Défense, l’engagement des soldats, marins aviateurs, gendarmes et civils du ministère des Armées, la présentation d’unités militaires, de chaque métier et de chaque compétence jusqu’aux postes en état-major. Le deuxième défi consiste à expliquer les choix capacitaires et les partenariats industriels et à valoriser la présence d’unités dans les bases de défense sur tout le territoire national. Enfin, le troisième défi concerne l’évolution du lien Armée-Nation en allant au plus près des citoyens dans les territoires, les écoles et les entreprises en y associant les anciens combattants. La communication de crise suppose une coordination parfaite entre les services, le cabinet ministériel, l’État-major des armées et les communicants de défense partout en France, pour contrer la désinformation, les tentatives d’ingérence et les actions de déstabilisation.

Cohérence et attractivité. La première mission des communicants de défense, « c’est d’expliquer, c’est de rendre clair sans être simpliste », précise Olivia Penichou. En montrant la réalité concrète du quotidien des armées sur le territoire national ou en opérations, il s’agit aussi de parler d’une seule voix, même si les communicants sont nombreux à la porter. En effet, une seule voix dissonante efface la portée du message et profite immédiatement à la désinformation. La crise, quotidienne, s’installant dans la durée, les récits hostiles, les manœuvres informationnelles et les ingérences étrangères sont devenues courantes. Les communicants de défense doivent alors répondre vite mais sans se précipiter, apporter de la vérité, des repères et du sens. Ils doivent parler à la jeunesse, la comprendre et s’y intéresser pour être audibles. L’intelligence artificielle leur permettra d’analyser avec rigueur, éthique et méthode, d’anticiper des situations et de simplifier certaines tâches, mais ne remplacera jamais leur intuition ni leurs discernement et capacité de décider.

La Dicod. Rattachée à la ministre déléguée (Alice Rufo) auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants (Catherine Vautrin), la Dicod exerce la tutelle de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense et compte environ 700 personnes, dont 52 % de femmes et 48 % d’hommes. Sur la période 2024-2025, elle a formé près de 200 communicants des armées, envoyé 12 militaires en opérations et exercices et maintenu 11 militaires en alerte opérationnelle. Elle a accueilli 700 journalistes aux points de presse hebdomadaires. Elle a réalisé 32 enquêtes et mesures d’opinion, 130 notes d’analyses (hors thématiques spécifiques) et 250 produits quotidiens d’informations médias. Elle a diffusé 414 communiqués de presse, notes aux rédactions, dossiers de presse, messages, agendas et discours des ministres. Elle compte 1,44 million d’abonnés sur les réseaux sociaux ainsi répartis : 350.000 sur Facebook ; 334.900 sur X ; 318.000 sur LinkedIn ; 257.000 sur YouTube ;161.000 sur Instagram ; 20.000 sur WhatsApp. Enfin, elle a participé à 15 grands salons et événements majeurs.

Loïc Salmon

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Défense : création d’un Service national volontaire en 2026

Le Service national volontaire, uniquement en métropole et dans les Outre-mer, doit renforcer les lien Armée-Nation et capacité de résistance de la France et consolider la formation militaire, avec solde, des jeunes hommes et femmes entre 18 et 25 ans.

Le président de la République, Emmanuel Macron, l’a annoncé le 27 novembre 2025 à Varces (massif du Vercors) devant la 27ème Brigade d’infanterie de montagne.

Faire face aux risques. Devant l’accélération des crises et le durcissement des menaces, le chef des Armées a décidé de proposer un Service national purement militaire mais non universel. La fin de la Guerre froide (1947-199O) avait rendu inutile un modèle d’armée de masse au coût disproportionné par rapport à son efficacité. En conséquence, la décision de suspendre la conscription (uniquement masculine) en 1996 a répondu au besoin d’une armée professionnelle, plus réactive et qui n’a pas vocation à accueillir une classe d’âge de 600.000 à 800.000 jeunes. Ce nouveau Service national sera institué progressivement dès l’été 2026. Il s’adresse aux jeunes qui auront exprimé leur volontariat lors de la « Journée Défense et Citoyenneté », lien social avec l’État, qui rend apte à exercer des droits civils et politiques et à acquitter des obligations envers la société. Cette journée deviendra la « Journée de Mobilisation ». En cas de crise majeure, le Parlement pourra autoriser les armées à faire appel, au-delà des seuls volontaires, à ceux et celles dont les compétences auront été repérées pendant cette journée, le Service national devenant alors obligatoire. A part cette exception, les jeunes du Service national seront formés pendant un mois pour acquérir l’esprit de discipline, le maniement des armes, la marche au pas et l’ensemble des rituels nourrissant la fraternité de armées et concourant à la grandeur de la France. Après sélection, ils seront affectés pendant neuf mois dans une unité militaire pour effectuer les mêmes missions que les armées d’active, afin de les renforcer en fonction de leurs besoins, à savoir sentinelles, assistance aux populations ou postes en état-major. Afin de les accueillir dans les garnisons, il s’agit d’abord de construire des infrastructures et de dégager progressivement et suffisamment de cadres pour les former et les commander. L’actualisation de la loi de programmation militaire 2026-2030 prévoit un budget supplémentaire de plus de 2 Mds€ pour le Service national.

Modèle d’armée hybride. Afin de répondre aux menaces, la France va disposer d’un modèle d’armée complète rassemblant les unités militaires d’active, les réservistes et les jeunes du Service national. A l’issue de leur temps sous les drapeaux, ces derniers pourront suivre des études ou se lancer dans la vie professionnelle civile, tout en intégrant la réserve opérationnelle. Les armées les accompagneront s’ils recherchent un emploi. Ceux qui le souhaitent pourront s’engager dans l’armée d’active, où leur expérience acquise sera valorisée. Depuis la fin des années 1990, l’armée d’active a été renforcée, consolidée et mieux équipée. Elle se trouve complétée par 45.000 réservistes, effectif qui sera porté à 80.000 en 2030. En outre, celui du Service national, estimé à 3.000 personnes en 2026, sera augmenté progressivement en fonction de la menace, afin d’atteindre 10.000 en 2030 et 50.000 en 2035. Par ailleurs et afin de consolider les efforts entrepris dans le cadre du Service national universel expérimenté auprès de jeunes de 15-16 ans dès 2019, la durée des « classes de défense et de sécurité globale » va passer d’un an à trois ans avec la participation à une cérémonie commémorative par an dans chaque établissement. Les jeunes pourront effectuer dans les armées leur stage d’apprentissage de la vie professionnelle, inclus dans le programme de la classe de seconde au lycée. Enfin, le Service national complètera les dispositifs actuels d’engagement, dont le Service civique qui accueille déjà plus de 10.000 jeunes par an.

Loïc Salmon

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Défense : le Commissariat au numérique et un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle

Le Commissariat au numérique de défense (CND) rassemble les structures et compétences numériques du ministère des Armées depuis le 1er septembre 2025. Son supercalculateur classifié Asgard, dédié à l’intelligence artificielle et installé au Fort du Mont-Valérien (banlieue parisienne), sera opérationnel en novembre 2025.

Le Commissariat au numérique. Les conflits récents en Ukraine et au Moyen-Orient soulignent la nécessité d’innover dans le domaine du numérique sur le champ de bataille. Le CND concentre donc les ressources existantes pour remplir trois missions : apporter un appui numérique performant et résilient aux opérations ; faciliter la construction du futur système de combat autour du numérique et de la donnée ; apporter un appui numérique au fonctionnement du ministère. Il pilote les domaines répartis entre la Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication, la Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information de la Défense et l’Agence du numérique de défense, dont il occupe les locaux. L’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) l’intégrera en 2026. Le CND est dirigé par le général de corps d’armée Erwan Rolland (commissaire) et l’ingénieur général hors classe de l’armement Lionel Morin (commissaire adjoint). Doté d’un budget de 20 Mds€ par la loi de programmation militaire 2024-2030, le CND emploie 6.745 personnes (55 % de militaires et 45 % de civils), effectif qui augmentera de 5, 8 % d’ici à 2030. Il dispose de plus de 2.000 systèmes d’information et de communication et d’une enveloppe annuelle de 1,3 Md€ pour des acquisitions numériques. Il développe 220 projets numériques complexes, organiques et non organiques, sur 600 marchés actifs et procède à 530.000 interventions par an pour installer, assister et dépanner 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. Ses ressources humaines, métiers et compétences s’exercent dans cinq fonctions transverses. La gouvernance et la stratégie définissent la politique numérique du ministère des Armées, notamment en termes de souveraineté numérique. Le commandement numérique interarmées met en œuvre les systèmes numériques et de communication nécessaires au fonctionnement courant et à la conduite des opérations dans toutes les fonctions stratégiques, dont la dissuasion nucléaire. La fabrique numérique porte sur la fabrique des systèmes d’information et leur soutien. Les données et l’intelligences artificielle (IA) sont traitées par l’AMIAD. Les achats, la logistique et la distribution des ressources numériques sont assurés en cohérence avec les besoins opérationnels. Un secrétariat commun du « numérique de système de défense », qui réunit le CND, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement, intervient dans les programmes d’armement.

Le supercalculateur Asgard. Capable de traiter les données classifiées et celles non protégées, Asgard couvre l’IA embarquée, l’IA des opérations et l’IA organique des armées, directions et services. Il permet notamment d’entraîner des modèles d’IA générique adaptables à un large éventail de tâches nécessitant de grandes quantités de données et d’importantes capacités de calcul. Ses GPU (unités de traitement graphiques), optimisées pour les opérations matricielles et les algorithmes d’apprentissage profond, pourront traiter d’énormes quantités de données de manière collective. Mis en œuvre par l’AMIAD, Asgard est exclusivement opéré et maintenu en condition opérationnelle par des citoyens français habilités au secret de la Défense nationale. N’étant pas connecté à internet, il permet à la France de conserver sa souveraineté dans le traitement des données confidentielles pour les besoins de ses armées. Enfin, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 10 Mds€ pour l’innovation, dont notamment le développement de l’IA.

Loïc Salmon

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« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

Le resserrement des liens entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord augmente le risque de propagation des conflits dans le monde. La France se prépare à des attaques hybrides, parallèlement à une éventuelle guerre de haute intensité proche de l’Europe à l’horizon 2027-2030.

Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale l’explique dans le document « Revue nationale stratégique 2025 » (RNS 2025), rendu public à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet.

Menaces. La Russie désigne régulièrement la France et l’Europe comme ennemies. Cette hostilité, au nom de la « Russie éternelle » en lutte contre « l’Occident décadent », laisse envisager une guerre contre l’Europe après celle en Ukraine. Cette bataille des idées met en œuvre certaines convergences idéologiques de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord, matérialisées par de votes communs à l’ONU ciblant le modèle de démocratie libérale et d’humanisme de l’Europe. La Russie prétend exercer une tutelle sur les territoires où vivent des Russes ou des russophones et pourrait lancer des offensives en Moldavie, dans les Balkans ou contre des pays membres de l’OTAN (Pologne, Finlande, Estonie, Lettonie et Lituanie) pour tester la cohésion de l’Alliance atlantique. La poursuite du soutien militaire à l’Ukraine préserve les intérêts immédiats de l’Europe, dont la sécurité future dépendra des modalités d’une paix durable fondée sur le droit international. Une nouvelle agression russe en Europe pourrait se produire en même temps qu’une opération majeure sur un autre théâtre dans le monde entraînant une diversion des forces armées américaines. Les hypothèses d’une gestion de crise ou d’un conflit avec un soutien très réduit des États-Unis deviennent possibles. La France, seul État membre de l’Union européenne à disposer de l’arme nucléaire et d’une doctrine adaptée, apporte une contribution majeure à la sécurité de l’Europe, joue un rôle moteur dans son réarmement stratégique et pourrait ouvrir le débat sur la protection des Alliés européens par sa dissuasion nucléaire. Par sa crédibilité, ses structures, ses mécanismes et sa légitimité, l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Or l’hypothèse d’un retrait significatif des capacités américaines en Europe impose aux Alliés européens de construire des capacités crédibles. Cela implique une montée en responsabilité des pays européens dans l’OTAN, une coordination entre l’Union européenne et l’OTAN et une convergence stratégique entre les pays européens volontaires. Des partenariats permettraient de monter des coalitions adaptées à des d’objectifs stratégiques, capacitaires, migratoires, démographiques, économiques et climatiques.

Risques sécuritaires. Outre la persistance de la menace terroriste djihadiste, les démocraties se trouvent fragilisées par l’accumulation de crises : effondrement de la biodiversité, changement climatique, pandémies, crises alimentaires, amplification des migrations et vieillissement des populations. La résonnance immédiate de crises extérieures sur la scène intérieure nécessite une réponse globale des services de l’État pour préserver les intérêts fondamentaux d’une nation. Ces derniers sont menacés par le crime organisé, l’insécurité, la santé publique, la corruption ou l’atteinte à l’État de droit. Ces risques se renforcent par les collusions entre le crime organisé, les réseaux terroristes et les groupes non étatiques engagés dans des stratégies hybrides. Facteurs de déstabilisation pour la France et ses partenaires, ils portent atteinte à l’économie, la solidarité et la cohésion nationales. Les champs de conflictualité s’entremêlent à ceux de la compétition avec la manipulation de l’information et les cyberattaques. La sécurité nationale inclut des aspects politique, économique, intérieur, diplomatique et militaire. Sa dimension juridique permet de contrer les manœuvres des pays compétiteurs de la France et de protéger ses intérêts. Pour les pays européens, la multiplication des attaques hybrides, avec une importante dimension subversive, souligne la nécessité de renforcer leur capacité de protection et d’en imposer un coût à l’adversaire.

Guerres technologique et économique. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans les technologies de défense, dont l’évolution s’accélère. Tout retard pourrait entraîner un déclassement stratégique majeur pour la France et les pays européens, notamment en matière d’intelligence artificielle appliquée à l’appui aux opérations. Une base industrielle et technologique de défense européenne devient nécessaire pour produire en masse, tout en innovant dans l’intelligence artificielle, les systèmes autonomes, les capteurs, le quantique, la guerre électronique, l’hypervélocité et l’énergie dirigée. Elle implique d’appliquer la préférence européenne pour la conception, la production et l’achat, afin de la rendre agile, résiliente et performante sur le long germe. Les industries française et européennes se trouvent fragilisées par leur dépendance des grands acteurs américains du numérique, dont les capacités (Cloud et l’intelligence artificielle) sont indispensables pour suivre le rythme des innovations. Leurs chercheurs doivent maintenir l’accès aux bases de données américaines, qui rassemblent de nombreuses données internationales. Cette course technologique renforce les contraintes sur les industries française et européenne et nécessitent une stratégie de long terme pour protéger leurs actifs matériels et immatériels sensibles par des investissements publics ou privés. Pour garantir leur souveraineté, la France et l’Europe doivent sécuriser l’accès aux énergies fossiles, terres et minerais rares. Les dépendances stratégiques imposent d’anticiper les risques économiques induits par un conflit potentiel, notamment dans le cas de Taïwan, principal fournisseur de semi-conducteurs. Enfin, les perspectives d’autonomie stratégique et de souveraineté industrielle européenne se trouvent fragilisées par les efforts de certains pays (Chine et États-Unis) pour imposer de nouveaux standards dans le cadre normatif international applicable.

Objectifs stratégiques. La France se réarme et se fixe 11 objectifs stratégiques à atteindre d’ici à 2030. Le 1er concerne sa dissuasion nucléaire indépendante et souveraine, dont la crédibilité politique, opérationnelle et technique se fonde sur le renouvellement des composantes aéroportée et océanique. Le 2ème porte sur la résilience pour faire face, simultanément, à des crises intérieures et des actions hybrides adverses sur le territoire national et participer à un engagement majeur extérieur, grâce aux forces morales de la nation. Le 3ème concerne le soutien économique et industriel par des efforts budgétaires et la maîtrise de la dette publique. Le 4ème porte sur la résilience cyber pour rendre les cyberattaques très coûteuses pour les attaquants. Le 5ème concerne la défense de l’Europe dans le cadre d’un pilier européen renforcé et équilibré de l’OTAN. Le 6ème concerne la résilience de l’Europe dans les domaines capacitaire, technologique, énergétique et opérationnel pour se défendre de manière autonome. Le 7ème porte sur un nouveau partenariat de la France en Afrique, la consolidation de son engagement au Proche et Moyen-Orient, la contribution à la stabilité en Méditerranée et en mer Rouge, le renforcement de la coopération en Indopacifique et la promotion du multilatéralisme. Le 8ème concerne le renforcement des capacités de renseignement, de l’anticipation interministérielle et de la pensée stratégique. Le 9ème porte sur les capacités de réponse dans les champs hybrides (cyberespace, sphère informationnelle, opérations militaires, droit et économie). Le 10ème concerne la poursuite et l’accélération du réarmement militaire à l’horizon 2030. Le 11ème concerne l’excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne.

Loïc Salmon

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