Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Sur le plan militaire, l’intelligence artificielle (IA) devra traiter des données caractérisées par leurs volume, variété et véracité. Outre son efficacité technique, elle doit inspirer confiance à son utilisateur, qui prend la décision.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 3 décembre 2020 à Paris, par le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont notamment intervenus : le colonel Christophe Augustin, officier de cohérence opérationnelle à l’Etat-major des armées ; Jean-Michel Tran, directeur technique chez Naval Group ; Aurélien Strippoli, directeur de l’innovation chez Airbus Defence & Space ; l’ingénieur général de l’armement Jérôme Lemaire chargé de mission IA à la Direction générale de l’armement. Julien Nocetti, enseignant-chercheur au CREC.

Contraintes spécifiques. Depuis la fin de la guerre froide (1991), le contexte stratégique est devenu plus complexe, imprévisible et dynamique, rappelle le colonel Augustin. La confrontation possible avec des Etats puissances et des acteurs non étatiques apparaît avec la fin de la supériorité technologique occidentale et la facilité d’accès aux technologies de rupture. L’interopérabilité interalliée s’impose, car aucun pays n’aura la capacité de répondre seul à un conflit de grande ampleur. Ce conflit pourrait débuter par des opérations hybrides dans les domaines terrestre, aérien, maritime, cyber, informationnel et spatial. L’IA permettra de détecter les signaux faibles avant-coureurs d’une crise. Les forces déployées sur un théâtre d’opérations devront anticiper les phases de silence radio et les pertes du lien satellitaire, de la supériorité électronique ou de la supériorité aérienne. Le ministère des Armés va disposer des trois « clouds » informatiques d’ici une quinzaine d’années. Le premier, dit « cloud central » ou modèle d’accès à un pool partagé de ressources informatiques à la demande, nécessitera la disponibilité de réseaux interopérables mondiaux à haute capacité, dont la téléphonie mobile 5 G. Le déploiement de forces sur un théâtre d’opération extérieur nécessitera la constitution d’une zone d’autonomie par un « cloud d’entrée de théâtre » et un « cloud de combat », modèles d’accès aux services de métiers spécifiques (plates-formes d’armes, fonctions commandement et contrôle adaptatives etc.). Ils nécessiteront la disponibilité de réseaux de missions fédérées et sécurisées. Les armées ont besoin de capacités de pointe et souveraines. Les outils de demain devront surtout être simples à déployer, à utiliser et à administrer.

Usages navals. Une force navale regroupe des systèmes de systèmes, explique Jean-Michel Tran. Le maintien de la supériorité navale résulte de la réussite de la transformation numérique du combat naval, Système très complexe qui doit durer plusieurs mois dans un environnement marin difficile et sur un théâtre d’opération hostile, un navire doit rester en alerte permanente et capable de répondre instantanément à une menace venant de n’importe où. Par exemple, la réaction à une attaque de type missile hypervéloce est de l’ordre de quelques secondes. Outre une vision élargie des enjeux du théâtre d’opération et une connaissance précise de l’état opérationnel du navire, l’équipage doit disposer d’une aide à la décision synthétique, pour limiter les erreurs dues au stress ou à la fatigue. L’IA permet déjà la détection des pannes/alertes pour la propulsion des frégates multi-missions, grâce à une maintenance prédictive. Elle développera l’autonomie de décision des drones marins, afin d’augmenter leurs performances en précision, vitesse et sécurité. Un algorithme à multicritères calculera les plans d’engagement par la veille coopérative, l’évaluation de la menace, la coordination des engagements, la mise en œuvre des armes et l’évaluation de l’interception. Ainsi pour la protection du groupe aéronaval, une frégate d’escorte détectera la menace d’un missile supersonique, le poursuivra et le désignera comme objectif à une autre frégate d’escorte, qui le neutralisera. L’IA aura proposé à l’officier de lutte anti-aérienne la meilleure solution en temps réel. Elle aura choisi les armes, optimisé l’efficacité, géré les stocks de munitions, évité le sur-engagement et minimisé la gêne pour la force navale.

Domaine aérien. Selon Aurélien Strippoli, plusieurs SCAF (systèmes de combat aérien du futur), composés chacun d’un nouvel avion de chasse et de drones qui étendront leurs capacités, formeront ensemble le système d’armes de nouvelle génération. Ce dernier, qui participera notamment à la guerre électronique et au recueil de renseignement, sera entièrement interopérable avec les forces aériennes alliées. L’IA sera utilisée dans le SCAF notamment pour : la reconnaissance d’images et vidéos (moyens optique, infrarouge et radar) traitées à bord ; le traitement et la génération de langage naturel pour l’interface homme-machine ; la reconnaissance de formes et la fusion de données pour la maintenance prédictive, le dépannage, la connaissance de la situation, la cybersécurité et l’hypervision ; l’autonomie pour la coordination d’essaims de drones et les systèmes collaboratifs ; l’aide à la décision pour la gestion de la flotte et la planification de mission. Sur le plan tactique, le « cloud de combat multi-domaines » permettra la mise en réseau des forces aériennes, terrestres, maritimes, cyber et spatiales. Il permettra d’exécuter, mieux et plus rapidement que l’adversaire, la boucle OODA : Observation, par la gestion et la fusion des capteurs de renseignements d’origines image, électromagnétique et humaine ; Orientation, pour la planification des missions ; Décision, pour le commandement et le contrôle ; Action, par le combat collaboratif.

Ecosystème. Les principaux algorithmes sont réalisés par les grands laboratoires et non par les startups, souligne l’ingénieur général Lemaire. Les grands groupes reviennent à la recherche fondamentale. Outre l’intégration de l’IA dans les systèmes futurs, il faut d’abord en mettre dans les systèmes existants pour augmenter leur performance à moindre coût. La souveraineté numérique varie selon les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Une feuille de route nationale s’impose car les avis des Alliés évoluent.

Loïc Salmon

Allant de pair avec la mondialisation, la révolution numérique offre une façon de penser autrement le fonctionnement des Etats, des entreprises et des sociétés, estime Julien Nocetti. La maîtrise des technologies de l’IA constitue un facteur de puissance en politique internationale. L’IA repose sur la collecte de masses considérables de données, collectées par les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi). L’écosystème de l’innovation devient très compétitif. Sur les 4.500 entreprises traitant de l’IA, la moitié se trouve aux Etats-Unis et le tiers en Chine. Depuis 2013, Chine, Russie et Inde relocalisent des données sur le plan national. La Chine va investir 150 Mds$ dans l’IA jusqu’en 2030. Dans 10-15 ans une rivalité entre la Chine et la Russie dans ce domaine pourrait s’ajouter à celle en cours entre les Etats-Unis et la Chine. (voir sur la photo la déclaration du président russe Vladimir Poutine).

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Les ors de la République

Maillon de la chaîne de commandement, l’Etat-major particulier (EMP) du président de la République se caractérise par sa compétence et sa loyauté. Apolitique, il se situe au-dessus des divergences partisanes.

Le général Henri Bentégeat y a servi pendant sept ans, d’abord comme adjoint « Terre » auprès de François Mitterrand (1993-1995) et de Jacques Chirac (1995-1996) puis comme chef (1999-2002), avant d’assumer les fonctions de chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Il a vécu les cohabitations, où ces chefs d’Etat ont dirigé la France avec un Premier ministre d’une sensibilité politique différente de la leur. L’EMP participe à la gestion des crises et des conflits selon une procédure de décision réactive, sans frein de la part du Parlement, informé d’une opération militaire dans les trois jours puis qui doit autoriser sa prolongation au-delà de quatre mois. En outre, toutes les administrations sont concernées et les chefs militaires y sont associés de bout en bout. L’EMP assiste à toutes les réunions de crise au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et du ministère des Affaires étrangères, quand les intérêts de la Défense peuvent se trouver mis en cause. L’émotion, l’hypermédiatisation et l’information en continu effacent le recul et négligent le temps long, où se mesure l’efficacité. Chaque matin, les adjoints de l’EMP (Terre, Marine et Air) lisent notes des services de renseignement, messages des attachés de défense, analyses du SGDSN et de la Délégation aux affaires stratégiques, études de l’Etat-major des armées et télégrammes diplomatiques, pour traquer l’information destinée au chef de l’Etat, un fait inattendu demandant confirmation ou les signes d’une menace potentielle nécessitant une vigilance accrue. Le soir et les week-ends, ils prennent à tour de rôle l’astreinte à domicile. Tenus informés par le centre de transmission militaire de la présidence, ils doivent être en mesure de rédiger une note urgente pour le chef de l’Etat ou de rejoindre l’Etat-major des armées pour y suivre les développements d’une situation de crise potentiellement explosive. Le secrétaire général de l’Elysée gère alors la suite à donner à tout événement qui exige une réaction immédiate de la présidence de la République. L’ordre protocolaire place le chef de l’EMP juste derrière lui, pour souligner l’importance de la responsabilité de chef des armées, qui ne se partage pas. Ainsi, le lendemain de son intronisation, le nouveau président est informé, en tête à tête, des plans et procédures des codes nucléaires par le chef de l’EMP. Ces plans ne sont accessibles qu’à « ceux qui ont à en connaître ». La dissuasion nucléaire, socle de l’indépendance stratégique de la France, vise désormais, non plus les grandes villes d’un Etat adverse, mais ses centres de pouvoirs politiques, militaires ou économiques, en limitant les dégâts collatéraux. La protection des intérêts vitaux, jamais explicites, de la France serait affirmée par un tir d’ultime avertissement. Le chef de l’EMP, qui ne dépend que du chef de l’Etat, éclaire ses choix en amont. Son influence dépend des relations qu’il a su établir avec lui. Les décisions présidentielles sont prises en conseil de défense ou en conseil restreint, où tous les participants peuvent s’exprimer. Leur mise en œuvre relève du ministre ou du chef d’état-major des Armées. Parmi les administrations, seules celles de la Défense et des Affaires étrangères appliquent intégralement les décisions du chef de l’Etat…sans tergiverser !

Loïc Salmon

« Les ors de la République » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 220 pages, 17 €.

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Chefs d’Etat en guerre

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Défense : « Red Team », l’imagination face à l’incertain

L’Agence de l’innovation de défense (AID) fait appel à des auteurs de science-fiction pour anticiper des conflictualités et menaces imprévisibles, qu’il faudra pouvoir quand même contrer…pour éviter la surprise stratégique !

Lors d’un point de presse le 1er avril 2021 à Paris, son directeur, Emmanuel Chiva, a expliqué le fonctionnement de « Red Team », l’équipe ainsi constituée pour imaginer et créer des scénarios futuristes ou de ruptures.

Menaces « hors du cadre habituel ». Le mot « Red Team » se réfère à la guerre froide (1947-1991), quand le Pentagone américain avait mis sur pied une équipe chargée d’imaginer les tactiques, que pourraient mettre en œuvre les forces du Pacte de Varsovie pour envahir l’Europe occidentale. La Red Team française d’aujourd’hui se projette sur les conflictualités à l’horizon 2060, pour orienter les efforts d’innovation capacitaire en 2030 sur les plans opérationnel, technologique et organisationnel. Lors du « Digital Forum Innovation Défense » du 4 décembre 2020, la ministre des Armées, Florence Parly, a déclaré qu’il s’agit de « savoir oser pour gagner les conflits de demain. Oser penser différemment, croire en l’impossible, imaginer l’inimaginable et remettre en cause ce qui, hier encore, semblait être immuable. ». A la suite d’un appel d’offres parmi les auteurs de science-fiction, l’AID a reçu plus de 600 candidatures et n’en a retenu que 10 : 6 écrivains ; 2 scénaristes ; 1 dessinateur de bandes dessinées ; 1 étudiante en « design d’interaction ». Tous reçoivent une rémunération et, après une enquête de sécurité, ont obtenu l’habilitation « Confidentiel Défense », afin de pouvoir « s’immerger » dans les armées et les directions et services du ministère.

Missions et encadrement. La Red Team conserve toute sa liberté d’expression, souligne Emmanuel Chiva. Ses missions portent sur la rédaction de scénarios et leur restitution par des dessins, visuels, objets en 3 D, vidéos, lumières, sons etc. Elles visent à imaginer, éclairer et partager, selon une méthodologie organisée en écosystème par le ministère des Armées et l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL). La Red Team s’appuie sur trois équipes complémentaires composées de personnels de PSL : « Purple Team » pour l’expertise scientifique et militaire ; « Black Team » pour la coordination et la livraison des supports ; « White Team », comité consultatif scientifique. En outre, une « Blue Team », composée de 32 représentants du ministère des Armées et commandée par un capitaine de vaisseau, évalue les scénarios de menace au cours d’ateliers de travail. Les armées (14 membres) en font partie : Etats-majors de la Marine nationale et des armées de Terre, de l’Air et de l’Espace ; Division prospective et stratégie militaire ; Division cohérence capacitaire ; Division emploi des forces ; Centre de planification et de conduite des opérations ; Commandement des opérations spéciales ; Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations. La Direction générale de l’armement (12 membres) y est présente : Service d’architecture du système de défense ; Centre d’analyse technico-opérationnelle de défense ; Direction des plans, des programmes et du budget ; Direction technique ; Service des affaires industrielles et de l’intelligence économique ; AID. La Direction générale de relations internationales et de la stratégie (6 membres) y participe : Sous-direction de la stratégie de défense ; Département « recherche et innovation ». Les travaux de la « saison 1 », commencés en janvier dernier, se terminent par une « restitution restreinte » en juillet 2021.

Loïc Salmon

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Défense : innovation, des satellites aux minidrones




Défense : lancement du plan « Ambition Armées-Jeunesse »

Citoyenneté, attractivité, justice sociale et égalité des chances constituent les objectifs du plan « Ambition Armées-Jeunesse », qui complète les « Journées défense et citoyenneté » (JDC) et accompagne la montée en puissance du Service national universel.

Annoncé le 25 mars 2021 à Paris, par Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, ce plan propose un parcours ciblé aux jeunes de 13 à 18 ans (photo).

Perspectives. Il s’agit d’abord de renforcer le rôle social des six lycées de la Défense de Brest, La Flèche, Saint-Cyr-L’Ecole, Autun, Grenoble et Aix-en Provence, qui réservent 15 % des places aux boursiers et plus 10 % des places dans les classes préparatoires à l’enseignement supérieur. Les 370 « classes de défense et de sécurité globale » ont accueilli 9.250 élèves en 2020. Leur nombre sera doublé pour les généraliser à tous les départements. Le dispositif « Cordées de la réussite » permet aux lycéens issus de milieux défavorisés, mais capables et méritants, de bénéficier du tutorat de 25 % des élèves de cinq établissements de l’enseignement supérieur de la défense, à savoir l’Ecole polytechnique fondée en 1794, l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr (1802), l’Ecole navale (1830), l’Ecole de la gendarmerie nationale (1918) et l’Ecole de l’Air (1933). Les « stages découverte » d’une semaine, obligatoires en classe de troisième, restent accessibles dans les armées. Les dispositifs particuliers « Tous en stage », « Stage armée de l’Air » et « Semaine stage défense » sont proposés aux élèves d’établissements situés en réseaux d’éducation prioritaire (REP) et en réseaux d’éducation prioritaire renforcés (REP+). La plateforme du ministère des Armées, intitulée « Votre première expérience au cœur de la défense », propose, jusqu’à 30 ans, des stages conventionnés, des contrats d’apprentissage et des contrats armées-jeunesse (10.000 en 2020). En outre, le ministère des Armées propose des engagements dans le cadre du service volontaire civique. La Direction du service national et de la jeunesse coordonne et anime ces actions.

Bilan 2020. Les JDC, obligatoires pour tous les jeunes avant leur 18ème anniversaire, en a rassemblé 614.694 en 2020, dont 213.685 en JDC classique, 235.586 en JDC adaptée et 165.123 en JDC en ligne. En outre, 14.498 JDC ont été organisées en « présentiel » en métropole et outre-mer sur 320 sites d’accueil (62 % militaires). A l’issue de la JDC, 89,5 % des jeunes estiment qu’elle leur a donné une meilleure image de la défense et 87,5 % se déclarent satisfaits de leur JDC. Six à douze mois après, cet indice se maintient à 72 %. Il s’en est suivi 199.953 demandes de contact, transmises aux services de recrutement des armées. Par ailleurs, 19,2 % des jeunes ont exprimé leur intérêt pour la défense, dont 23,4 % en JDC classique, 21,9 % en JDC adaptée et 10 % en JDC en ligne. Les JDC ont mobilisé 4.869 animateurs (24 % de réservistes), issus des armées, directions et services ainsi que de la Gendarmerie. Le Réseau territorial des réservistes locaux à la jeunesse et à la citoyenneté compte 167 bénévoles en 2020 et le Réseau jeunesse et citoyenneté 95 réservistes opérationnels. Dans le cadre du Service national universel, plus de 600 missions d’intérêt général ont été proposées par les armées, directions et services. En raison de la crise sanitaire, seulement 75 volontaires ont effectué leur stage de cohésion en Nouvelle-Calédonie. En 2021, 25.000 jeunes volontaires devraient pouvoir effectuer le leur en métropole et outre-mer.

Loïc Salmon

Défense : la jeunesse au cœur du lien Armées-Nation

SNU : succès du module « Défense et mémoire »

Armée de l’Air et Marine : une seconde chance pour les jeunes en difficultés scolaires




Défense : la féminisation des armées, un enjeu opérationnel

Motivation, volonté, courage et talent ouvrent la carrière aux femmes dans les armées. Des mesures en faveur de la mixité et de l’égalité professionnelles ont permis des avancées réelles.

Ce thème a fait l’objet d’une présentation à la presse, le 4 mars 2021 à Paris, par le contre-amiral Anne de Mazieux, haut fonctionnaire à l’égalité des droits et chargée de la mise en œuvre de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un colloque sur le même sujet a suivi le 8 mars à Paris, organisé par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : la sociologue Camille Boutron, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; le capitaine Marion Buchet, pilote de chasse ; Nathalie Tournyol du Clos, directrice adjointe des ressources humaines au ministère des Armées.

Mesures d’accompagnement. Deux ans après l’entrée en vigueur du Plan mixité, les effectifs féminins des armées ont augmenté de 4,7 %, indique l’amiral de Mazieux. Outre la présence d’une femme militaire dans chaque centre de recrutement, un mentorat se développe pour aider les jeunes filles, notamment celles admises à l’écrit des concours, à acquérir les codes et usages. Toutefois, elles doivent faire leurs preuves, sans bénéficier de « passe-droits », souligne l’amiral. Depuis octobre 2020, le droit à l’avancement est maintenu après un congé parental de cinq ans pour élever les enfants en bas âge. La mise en place de « référents Egalité-Mixité », à l’écoute, permet de désamorcer des situations du vécu quotidien. Le portail intitulé « Combattre le sexisme ordinaire », interne au ministère des Armées et particulièrement détaillé, vise à obtenir une « tolérance zéro » en matière de comportement en toutes circonstances. Par ailleurs, l’Association française de normalisation a décerné le label « égalité » au ministère des Armées pour le Service des essences, le Service des ressources humaines civiles et le service achat du Service parisien de soutien de l’administration centrale (53.000 agents). En outre, le Plan égalité professionnelle entre les femmes et les hommes civils, signé le 14 décembre 2020 par la ministre des Armées et les organisations syndicales, concerne les 62.500 agents civils du ministère. Enfin, depuis 2017, une circulaire du Premier ministre exclut l’usage, au sein du gouvernement et des armées, de l’écriture « inclusive » consistant à tout mettre au masculin et au féminin.

Evolutions et résistances. Outre les cantinières, le débat sur la place des femmes dans les armées a commencé sous la Révolution, rappelle Camille Boutron. La professionnalisation, décidée en 1996 et effective en 2002, joue un rôle majeur dans l’égalité professionnelle. En 2000, une résolution de l’ONU porte sur la mise en place d’un programme visant à une plus grande participation des femmes dans les armées et dans les opérations de sécurité. Au cours des conflits, la frontière s’estompe entre combattants et non-combattants avec une participation accrue des femmes aux combats, notamment celles parties rejoindre Daech après 2014. En Inde, les femmes ont obtenu l’accès au rang d’officier dans l’armée de Terre, décision politique pourtant contestée par son chef d’état-major auprès de la Cour suprême. Par ailleurs, la gestion de la vie de famille dévolue aux femmes, reflet de la société en général, freine, par autocensure ou culpabilisation, leur accès à certaines spécialités. Le choix d’une carrière s’avère complexe dans les armées, faute de modèle féminin dans ce monde d’hommes, où perdure l’idée de ne pas mettre les femmes en danger. Pourtant depuis 2012, elles se trouvent en opération en Afghanistan. Des unités féminines américaines y ont été constituées pour le renseignement et des groupes féminins suédois pour les actions civilo-militaires. Au sein des forces spéciales, les femmes se montrent aussi performantes mais plus à l’aise entre elles que dans des unités mixtes.

Ouverture et fidélisation. A part la Légion étrangère, toutes les spécialités militaires sont ouvertes aux femmes, rappelle Nathalie Tournyol du Clos. Les barèmes des épreuves physiques sont en cours de réexamen pour les femmes, car la force n’intervient plus dans le domaine numérique, par exemple dans le cyber, pour contrer les attaques des hôpitaux militaires, ou la technologie du combat collaboratif Scorpion. Les jeunes filles performantes dans les écoles techniques sont recrutées comme sous-officiers mécaniciens dans l’armée de l’Air et de l’Espace. En revanche, elles ne constituent que 20 % des effectifs du niveau ingénieur dans l’Ecole de l’Air ou l’Ecole navale. En moyenne, les femmes restent dix ans de moins que les hommes dans les armées. La fidélisation repose sur les sous-officiers et les jeunes lieutenants pour pallier les démissions de soldats dans l’armée de Terre, fréquentes pendant les premiers mois. L’incitation financière fonctionne pour les spécialités pointues. Quant aux carrières courtes sous contrat, les femmes restent en moyenne 4 ans de moins que les hommes parmi les sous-officiers et 2 ans de moins chez les officiers. Elles sont donc encouragées à préparer le concours de l’Ecole de guerre, afin de pouvoir rester plus longtemps. Il faut en effet 20 ans pour atteindre le grade de colonel et 30 ans pour celui d’officier général. Comme 60 % des femmes militaires vivent en couple avec un militaire, la Direction des ressources humaines de chaque armée doit gérer au mieux leurs carrières et affectations respectives.

Opérations et vie privée. En 1946, le général de Gaulle a accordé le droit de vote et le statut militaire aux femmes, souligne le capitaine Buchet. La première femme pilote de chasse a reçu la croix de Guerre 1939-1945 et a été faite officier de la Légion d’honneur. Cette spécialité ne requiert pas une force physique exceptionnelle. La légitimité des femmes va de pair avec leur ambition. Quant au sexisme, il tend actuellement à la culpabilité générale des hommes. La différence entre interdiction et manque de respect ne s’applique pas spécifiquement aux femmes. Tout dépend du chef, qui règle une situation problématique ou l’élude quand il comprend mal certains comportements. La garde des enfants nécessite une disponibilité peu compatible avec les missions de plusieurs mois en opération, mais palliée par une bonne solde en France. Dans les pays anglo-saxons, les mères célibataires confient leurs enfants aux voisins. Enfin, la perte de deux femmes pilotes de chasse n’apparaît pas plus tragique que celle de pilotes masculins.

Loïc Salmon

Avec 33.000 femmes, soit 16,1 % de ses effectifs, les forces armées françaises se trouvent en 4ème position derrière celles d’Israël (33 %), de la Hongrie (20 %) et des Etats-Unis (18 %). Parmi les 20.000 jeunes recrutés chaque année, les femmes représentent 17,2 % des militaires et 41,3 % des civils. Au niveau officier, elles ont pu intégrer l’Ecole de l’air en 1977, l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1983 et l’Ecole navale en 1993. Elles représentent 9,8 % des officiers généraux et 41,3 % des postes civils en 2020. Le taux de féminisation du ministère des Armées se monte à 21 %, ainsi réparti :  Service de santé des armées, 61,2 % ; Secrétariat pour l’administration, 30,9% ; armée de l’Air, 23,6 % ; Marine nationale, 14,8 % ; armée de Terre, 10,7 % ; Délégation générale pour l’armement, 46,2 %.

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Stratégie : éviter le déclassement de l’Europe

Les affirmations de puissance de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de la Turquie ainsi que les confrontations hybrides et multiformes mettent en péril la sécurité internationale, avec un risque de déclassement stratégique pour l’Europe. En conséquence, la France réactualise sa « Revue stratégique ».

Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, a présenté le document « Actualisation stratégique 2021 » (AS 2021) à la presse, le 21 janvier 2021 à Paris. Dans la préface, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne que le bouleversement social et économique majeur dû au Covd-19 a approfondi les clivages et rapports de forces, suscitant de nouvelles tensions sur les ressources et surtout catalysant les menaces.

Amplification des menaces. L’AS 2021 confirme les grandes menaces déjà identifiées dans la Revue stratégique de 2017, indique Alice Guitton : terrorisme djihadiste ; prolifération des armes de destruction massive NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) ; intensification de la compétition militaire de la Russie et de la Chine, qui exploitent l’intégralité des champs de confrontation, dont le cyber et l’espace. En outre, se généralisent des stratégies hybrides, pratiquées notamment par l’Iran et la Turquie, pour exploiter les vulnérabilités des sociétés ouvertes, démocratiques et tolérantes. Pour y faire face, la défense de la France remonte en puissance avec trois objectifs. D’abord, un modèle d’armée complet permettra d’agir dans les champs matériels et immatériels et sur le spectre d’intervention le plus large possible pour conserver la liberté d’action et entraîner des pays partenaires. Ensuite, la base industrielle et technologique de défense joue un rôle majeur dans l’économie française. Enfin, il s’agit de renouveler les capacités nécessaires pour préparer la guerre de demain, y compris un conflit de haute intensité.

Intérêts occidentaux partagés. Dans leur majorité, indique Alice Guitton, les pays européens partagent la vision stratégique de la France ainsi que les Etats-Unis pour la liberté d’action en mer. Les administrations américaines ont maintenu un dialogue en vue de relations équilibrées sur l’ensemble des théâtres. Toutefois, souligne l’AS 2021, l’incertitude de la volonté politique des Etats-Unis à s’engager dans des crises régionales aux frontières de l’Union européenne (UE) rend nécessaire de bâtir un véritable pilier européen de défense et de sécurité, en cohérence avec les évolutions de l’OTAN. Cela implique de consolider l’Europe de la défense, de réduire ses dépendances extérieures et d’élaborer des réponses communes aux agressions hybrides. L’insuffisance des engagements opérationnels de l’UE en Méditerranée et en Afrique pourra être comblée par : l’amélioration des structures européennes de commandement ; le renforcement de l’action commune dans les domaines maritime et aérien ; le partage de moyens opérationnels et de points d’appui dans les zones stratégiques ; l’amélioration des outils d’appréciation de situation et la mise en place de la « Facilité européenne pour la paix ». Afin d’accroître leur interdépendance technologique et industrielle pour assumer leurs responsabilités partagées, les Etats membres bénéficieront du Fonds européen de défense destiné à mettre en cohérence leurs outils capacitaires, grâce à de nouveaux équipements et technologies. La nécessité, pour l’UE, d’une plus grande indépendance se vérifie déjà dans la téléphonie mobile 5 G, l’intelligence artificielle et l’énergie.

Loïc Salmon

Défense : face aux menaces, un modèle d’armée complet

Défense : la stratégie énergétique, un atout opérationnel pour la résilience

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles




Missiles balistiques : limitation, mais prolifération quand même

Malgré l’adoption d’un code international de conduite visant à limiter leur nombre, les missiles balistiques font l’objet de transferts par les pays déjà constructeurs, tandis que d’autres développent leur capacité nationale de production.

Ces missiles, vecteurs d’armes conventionnelles ou de destruction massive (ADM, nucléaire, radiologique, biologique et chimique), ont fait l’objet de notes publiées, en septembre et octobre 2020, par Emmanuelle Maitre et Laurianne Héau de la Fondation pour la recherche stratégique.

Intérêt croissant. Un missile balistique lance une ou plusieurs armes en leur donnant une trajectoire influencée uniquement par la gravité et la vitesse acquise par l’accélération initiale. Tous les Etats détenteurs de l’arme nucléaire disposent des capacités de production de missiles balistiques, à savoir les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, Israël et la Corée du Nord. Vu que d’autres Etats ont acquis des missiles balistiques, une trentaine de pays dans le monde s’en trouvent aujourd’hui dotés. Plus faciles à mettre en œuvre qu’une force aérienne, ces engins sont difficiles à détecter, à détruire avant leur lancement ou à intercepter totalement en cas de salves successives, même par les Etats ayant développé ou acquis de coûteux systèmes antimissiles balistiques (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Japon, Corée du Sud et Israël). Les missiles balistiques, même les plus anciens dérivés du Scud soviétique, jouissent d’un prestige certain en raison de leur effet dissuasif, dû aux dommages réels qu’ils peuvent infliger. Couplés à des ADM, ils peuvent déstabiliser l’adversaire. La brièveté du temps de vol, surtout sur un théâtre d’opérations restreint, réduit le temps de prise de décision lors des frappes. Dans la crainte d’une destruction ultérieure de ses missiles par un adversaire éventuel, un Etat agresseur pourrait les utiliser de manière précoce, déclenchant l’escalade d’un conflit. Enfin, le développement, le déploiement ou l’utilisation des missiles balistiques peut entraîner une réaction en chaîne déstabilisatrice, accentuée par la dualité de leurs ogives, conventionnelles ou ADM.

Productions et transferts. Les Etats-Unis vendent, à leurs alliés dans le monde entier, des roquettes lourdes guidées, assimilées à des systèmes balistiques tactiques. Ainsi, la Turquie a acheté l’ATacMS à courte portée (300 km) en 1996, suivie de la Grèce (1997), de la Corée du Sud (2002), des Emirats arabes unis (2010) et de Bahreïn (2019). La Russie a développé l’Iskander-E (280 km), acquis par l’Arménie (2016) et l’Algérie (2017). La Corée du Nord a développé des systèmes à combustible liquide ou solide ainsi que des missiles à portées courte (inférieure ou égale à 1.000 km), moyenne (1.000-3.000 km) et longue (supérieure à 3.000km) avec des précision et fiabilité accrues. Entre 1990 et 2000, elle aurait vendu à l’Egypte des Scud-B (300 km), des composants et capacités de production du Scud-C (600 km) et peut-être la technologie du Nodong (1.200-1.500 km). Pendant la même période, elle a vendu à la Libye des composants du Scud, la technologie du Nodong ainsi que les plans et matériaux destinés à la ligne d’assemblage. Entre 1990 et 2003, elle a vendu au Yémen des Hwason-6 (500 km). Depuis les années 1990, elle vend au Pakistan la technologie du Nodong et des composants liés au combustible solide. De même, elle aurait vendu à l’Iran une centaine de Scud-B, Scud-C et Nodong, une usine de production de missiles et les plans du Musudan (2.500-3.000 km). Depuis 1991, elle vend à la Syrie des Scud-C (600 km) et des équipements pour sa production ainsi que des Scud-D (700 km). De son côté et peut-être depuis 2008, l’Iran vend à la Syrie la capacité de production du Fateh-110A (300 km). Depuis 2000, celle-ci aurait vendu des Scud B, C ou D et des M-600 (300 km) à l’organisation islamiste Hezbollah, qui aurait aussi reçu de l’Iran des Scud-D, Fateh-110A et des Zelzal 1 (160 km) et 2 (210 km). Enfin, vers 2015, l’Iran a fourni des missiles Qiam-1 (800 km) aux Houthis, organisation armée yéménite. Ceux-ci ont frappé l’Arabie saoudite avec des Burkan 1 (800 km) et 2 (jusqu’à 1.000 km), dérivés du Qiam-1. Cependant, depuis 2000, les transferts de missiles ont été freinés par : une application plus stricte des règles de contrôle des exportations ; une volonté politique de la plupart des Etats de mettre fin à ces transferts ; des initiatives de lutte contre la prolifération ; l’interruption de la plupart des programmes clandestins d’ADM. En outre, les transferts de missiles sur de très longues distances deviennent plus difficiles, en raison du risque de détection et d’interception par les patrouilles maritimes. Toutefois, les réseaux de transferts de technologie contribuent à la prolifération.

Limitation juridique. A la fin de la guerre froide (1991), des accords internationaux ont été adoptés pour réduire la menace nucléaire et limiter les arsenaux des Etats-Unis et de la Russie. Dès 1987, la question des vecteurs avait été traitée en partie avec la création du Régime de contrôle de la technologie des missiles (MTCR, 35 pays partenaires). En 1998, le survol du Japon par un missile nord-coréen à longue portée conduit, l’année suivante, les partenaires du MTCR à chercher à établir une norme universelle pour endiguer la prolifération des systèmes de missiles balistiques. Leurs efforts débouchent sur le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC), adopté en 2002 par 143 Etats. Il établit un mécanisme visant à éviter les erreurs d’interprétation entre les tirs de lanceurs spatiaux, les essais de missiles et les frappes balistiques. Il impose aux détenteurs de missiles un ensemble d’exigences en termes de comportement et de transparence. Accord non contraignant, le HCoC n’a pas connu d’avancées depuis son adoption, en raison des tensions internationales croissantes et du refus de transparence de certains Etats. Il n’inclut pas missiles de croisière et autres systèmes utilisés sur le champ de bataille, car de nombreux Etats auraient refusé de partager des informations sur leurs déploiements ou essais.

Loïc Salmon

Depuis 2009, la Fondation pour la recherche stratégique mène un projet sur le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC) dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie de l’Union européenne contre la prolifération des armes de destruction massive. Il s’agit : de sensibiliser l’opinion aux risques liés à la prolifération de missiles balistiques ; d’accroître l’efficacité des instruments multilatéraux de lutte contre la prolifération ; d’aider les pays intéressés à renforcer leurs régimes nationaux de contrôle des exportations et à améliorer les échanges d’informations. Le projet est divisé en quatre types d’actions : organisation et mise en œuvre d’événements à New York et à Vienne, en marge des réunions internationales, et dans les pays non signataires du HCoC ; publication de documents de recherche sur la prolifération balistique ; préparation et distribution de matériels de communication et d’information ; création d’un site internet sur la promotion du HCoC et les activités organisées dans le cadre du projet.

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Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

L’efficacité d’une politique de sécurité commune entre les Etats membres de l’Union européenne (UE) s’appuie sur des capacités militaires appropriées.

Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué dans un « podcast » audio diffusé le 12 novembre 2020 à Paris.

Communauté de destins. La crise sanitaire du Covid-19 provoque une crise économique durable, qui détourne l’attention politique sur l’autonomie stratégique de l’UE. Outre la fracture interne du « Brexit », cette dernière constate : la résurgence de la Russie comme acteur stratégique agressif ; des inquiétudes diverses quant à la garantie de la sécurité américaine ; une appréhension vis-à-vis de la Chine ; la perception de menaces diverses à ses frontières du Sud-Est et du Sud. Benjamin Hautecouverture souligne le manque de capacité militaire en matière de partage de l’information et d’inégalité dans les investissements de défense entre les Etats membres. Le manque collectif d’investissements, de l’ordre de 300 Mds$, pourrait être comblé en vingt ans. En ce qui concerne sa sécurité, l’UE se scinde en trois groupes : les tenants de la garantie américaine en cas de conflit en Europe ; ceux favorables à une autonomie stratégique plus poussée, prenant en compte les armes nucléaires stratégiques britanniques et françaises (France, Allemagne, Italie et Espagne) ; ceux partisans d’un désarmement nucléaire radical (Autriche notamment). L’idée d’une politique européenne de sécurité a préparé la voie au traité franco-britannique de Lancaster House (2010), à l’Initiative européenne d’intervention (2018) et à certaines dispositions du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (2019). Elle se concrétise dans les programmes de coopération : projet de drone MALE (moyenne altitude longue endurance) ; missions et opérations militaires européennes ; mise en concurrence des Etats générateurs de forces pour des missions civiles ou militaires. Parmi elles, figurent les opérations « Atalante » de lutte contre la piraterie le long de la côte somalienne et « Sofia » contre les passeurs de migrants en Méditerranée.

Ambition française. L’approche de la France en matière d’autonomie stratégique européenne porte sur les moyens de l’action militaire. A l’appui, Benjamin Hautecouverture cite le président de la République Emmanuel Macron dans son discours à l’Ecole de guerre en février 2020, dans la ligne de ses prédécesseurs Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande : « La France vit dans un tissu d’intérêts qui s’étend au-delà de ses frontières. Elle n’est pas isolée. L’Europe occidentale, dans son ensemble, ne peut pas ne pas bénéficier indirectement de la dissuasion française, qui est un facteur stable et déterminant de la sécurité européenne. » La France souhaite façonner une « culture stratégique européenne partagée ». Selon cette logique exprimée par le président, le désarmement n’est pas une fin en soi, mais doit permettre d’accroître la sécurité de tous. Son discours vise à reconstruire une politique européenne du désarmement sous des considérations de stricte sécurité et non sur des considérations idéologiques ou humanitaires. Il s’agit de comprendre la dynamique de l’escalade d’un conflit et de chercher à la prévenir ou à l’éviter par des normes claires et vérifiables. La prise en compte de l’évolution des armements contemporains doit permettre de défendre les intérêts européens et ce qui apparaît favorable à la préservation de la stabilité stratégique du continent.

Loïc Salmon

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Défense et sécurité : la réserve, résilience et cohésion nationale

L’engagement dans la réserve constitue une référence pour la résilience en cas de crise, affectant la sécurité du pays, et une contribution à la cohésion nationale.

Cette question a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 24 novembre 2020 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : la générale Véronique Batut, secrétaire générale de la Garde nationale (Gn) ; Jean-Marie Bockel, ancien ministre et sénateur ; le professeur Sébastien Jakubowski, directeur de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de Lille.

Témoin et ambassadeur. La réserve de masse, constituée par les appelés du contingent a été remplacée, lors de la professionnalisation des armées au début des années 2000, par la réserve d’emploi, rappelle la générale Batut. Cette nouvelle réserve a servi à renforcer les effectifs des armées, protéger les sites de défense et maintenir le lien Armée-Nation. Créée le 16 octobre 2016, la Gn y a intégré les réserves de la Police et de la Gendarmerie. Elle développe le partenariat avec les employeurs civils (800 accords conclus) et renforce son action sur les territoires avec ses 150 correspondants. Elle dispose de moyens budgétaires maintenus par la loi de programmation militaire 2019-2025 et le ministère de l’Intérieur. Face aux besoins futurs de personnels pour la cyberdéfense, le renseignement et la police, elle vise à un engagement plus fort des réservistes, en leur garantissant une employabilité dans le secteur civil par la valorisation de leurs missions auprès du grand public. La formation reçue en matière de résilience leur permettra de réagir en période de crise dans leur activité professionnelle. La Gn doit se préparer aux changements de société et de comportement, avertit sa secrétaire générale, car les jeunes d’aujourd’hui n’hésitent pas à changer de métier au cours de leur parcours.

Proximité et gouvernance. Auteur d’un rapport sénatorial pour redynamiser les réserves après les attentats terroristes de 2015-2016, Jean-Marie Bockel souligne que les armées ne peuvent plus fonctionner sans la réserve opérationnelle. La Police et la Gendarmerie, qui assurent la sécurité de proximité, ne disposent pas encore des ressources de réservistes au niveau souhaité en cas de crises grave (climat, troubles sociaux ou terrorisme organisé). Outre la constitution d’unités de réservistes dans les départements à proximité des bases de défense, le sénateur préconise la restauration de l’Inspection générale des réserves au sein de l’institution militaire.

Risques et leviers. La professionnalisation des armées a produit une « indifférence positive » à l’égard de l’institution, souligne Sébastien Jakubowski. Les armées ont perdu leur circuit d’alimentation naturelle. Mais on ne devient pas réserviste sans un lien avec elles. L’engagement dans la réserve, soutenu dans les administrations publiques et les grands groupes, s’avère plus difficile dans les entreprises petites, moyennes et de taille intermédiaire. Sa valorisation passe par le Service national universel (en cours d’élaboration), le sens du collectif consécutif à la crise du Covid-19 et la montée en puissance de la Gn. Toutefois, la réserve militaire risque de se trouver reléguée à des missions de second ordre, à la suite de formations déconnectées de celles des personnels d’active. La légitimation de la Réserve, perçue comme réservoir de ressources via la chaîne formation, entraînement et fidélisation, tirerait profit du nom « Force militaire non permanente ».

Loïc Salmon

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Défense : doute sur le respect de la LPM par suite du Covid-19

La hausse budgétaire annuelle de 3 Mds€ pendant trois ans de suite, prévue dans la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, semble menacée par les mesures socio-économiques consécutives à la pandémie du Covid-19.

Telle est l’opinion du député François Cornut-Gentille, membre de la commission des finances de l’Assemblée nationale et rapporteur spécial sur la défense. Il l’a expliqué au cours d’une rencontre en visioconférence organisée, le 4 novembre 2020 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Nécessité d’un débat public. Le Parlement pose des questions au gouvernement, sans complaisance ni agressivité délibérée, en vue d’un débat, rappelle François Cornut-Gentille. Selon lui, les trois étapes de 3 Mds€ résultent d’abord de la démission du chef d’Etat-major des armées, le général Pierre de Villiers, en 2017, puis du souci de l’Exécutif de tenir parole pour rester crédible. Elles entrent dans la cadre de la demande de l’OTAN de porter le budget de défense de chaque Etat membre à 2 % de son produit intérieur brut. Cet objectif, que pourraient rappeler les industriels de défense et leurs sous-traitants, semble désormais difficile à atteindre. Le débat parlementaire sur la défense devrait porter aussi sur le modèle d’armée, conçu pour une durée de 30-40 ans en cohérence avec le contexte géostratégique des années 1990, devenu de plus en plus complexe. Ainsi, le budget des opérations extérieures est passé de 400 M€/an à environ 1,2-1,6 Md€/an aujourd’hui. A l’époque, explique le député, le dépassement, inéluctable, était comblé par le « collectif budgétaire » interministériel (loi de finances rectificative) voté en fin d’année. Mais les armées ne disposent plus de ce dispositif pour payer également les dépenses imprévues comme : les réparations du sous-marin nucléaire d’attaque Perle, endommagé par un incendie le 12 juin 2020 ; l’achat, annoncé en septembre, par la Grèce de 18 avions Rafale d’occasion prélevés sur le parc de l’armée de l’Air, qui devra les remplacer par des appareils neufs. Cela sera gérable si la LPM est respectée, sinon une période d’incertitude s’ouvrira sur les choix à déterminer, avertit François Cornut-Gentille.

Diplomatie de défense et dissuasion. Dans son rapport intitulé « Défense : préparation de l’avenir », le député explique notamment l’influence et l’action de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées. Moteur de la montée en puissance du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) et de la participation de l’Allemagne, de l’Estonie et de la Grande-Bretagne à la stabilisation du Sahel, la DGRIS organise le rendez-vous annuel de Dakar sur la sécurité et la paix en Afrique. Elle a resserré les liens avec l’Australie, l’Inde, le Japon, la Malaisie, Singapour, l’Indonésie, le Brésil et les Emirats arabes unis. Elle soutient l’engagement des moyens militaires français pour la défense de la libre circulation navale et aérienne en mer de Chine méridionale. Par ailleurs, indique le rapport, la dissuasion nucléaire repose sur la crédibilité des outils de simulation, dont les supercalculateurs. Ils sont classés chaque année selon leur capacité cumulée en TFLOP/seconde (mesure de la rapidité de calcul et donc d’une partie de la performance). En juin 2019, ceux de la France arrivaient en 5ème position derrière ceux des Etats-Unis, de la Chine, du Japon et de l’Allemagne, mais devant ceux de l’Italie, de la Suisse, de la Corée du Sud, de la Grande-Bretagne, de Taïwan, de l’Espagne et de l’Inde.

Loïc Salmon

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