Exposition « Eisenhower-De Gaulle » aux Invalides

Deux généraux contemporains, l’Américain Dwight Eisenhower (1890-1969) et le Français Charles de Gaulle (1890-1970), ont vu leur destin se croiser pendant la seconde guerre mondiale, puis au cours de leur carrière politique à la tête de leur pays.

Le jeune Charles ressent très tôt une vocation militaire et entre à Saint-Cyr en 1909. La même année, Dwight, qui travaille pour financer son entrée à l’université, apprend qu’elle est gratuite pour les écoles d’officiers et sera admis à l’Académie militaire de West Point en 1911. Tous deux sortis de leur école sous-lieutenant, de Gaulle en 1912 et Eisenhower en 1915, sont frustrés des combats de la Grande Guerre. Blessé plusieurs fois puis capturé en mars 1916 à Douaumont, le premier reste prisonnier en Allemagne jusqu’à l’armistice de 1918. Le second, instructeur aux Etats-Unis, n’obtient pas d’affectation sur le front européen. Le retour à la paix leur permet des affectations à l’étranger : de Gaulle en Pologne (1919-1921), en Allemagne (1927-1929) et au Liban (1929-1931) ; Eisenhower au canal de Panama (1922-1924), à Paris (1929) et aux Philippines (1933). Tous deux commencent une carrière d’écrivain militaire et préconisent l’arme blindée, pour éviter l’enlisement des tranchées. En 1929, Eisenhower profite de son affectation à Paris pour parcourir l’Europe, mais surtout les zones des combats de 1914-1918 en France, afin de réviser le « guide de la Commission des champs de bataille américains en Europe ». Persuadé d’une reprise de la guerre avec l’Allemagne, de Gaulle publie une analyse de sa défaite dans « La discorde chez l’ennemi » (1924) et plaide pour une armée professionnelle (effective en 2002 !) dans « Le fil de l’épée » (1932), « Vers l’armée de métier » (1934) et « La France et son armée (1938). La hiérarchie militaire n’apprécie guère leurs idées avant-gardistes et Eisenhower risque même la… cour martiale ! La seconde guerre mondiale les trouve généraux. En 1942, malgré l’inexpérience des troupes américaines, Eisenhower commande, avec succès, le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. En 1943 à Alger, il rencontre de Gaulle, entré en politique depuis l’appel du 18 juin 1940. Contre l’avis de son gouvernement, il reconnaît les qualités d’homme d’Etat du chef de la France combattante soutenu par la Résistance intérieure, lequel apprécie sa valeur militaire et son sens de la diplomatie. Cette estime réciproque perdurera jusqu’à la fin de leur vie. En 1944, à la demande du chef de la France libre, le commandant en chef des forces armées en Europe accepte d’engager une division française au débarquement en Normandie et d’envoyer la 2ème DB libérer Paris. Tous deux exerceront deux fois la magistrature suprême : de Gaulle comme chef du gouvernement provisoire (1944-1946) et président de la République (1959-1969) ; Eisenhower comme président des Etats-Unis (1953-1961). Après l’avoir fait « compagnon de la Libération » (photo) en 1945, de Gaulle avait remis à Eisenhower une épée ayant appartenue…au général Bonaparte ! Trois autres Américains, engagés dans la France libre, seront faits compagnons de la Libération : John Hasey (1916-2005) qui fera carrière à la CIA ; l’acteur de cinéma Jacques Tartière (1915-1941), qui sera tué en Syrie ; l’ambulancier James Worden (1912-2004).

Loïc Salmon

L’exposition « Eisenhower-De Gaulle » (1er juin-29 septembre 2019), organisée par le musée de l’Armée, la Fondation Charles de Gaulle et la Eisenhower Presidential Library, se tient aux Invalides à Paris. (www.musee-armee.fr)

Une certaine idée de la France…et du monde

Les Français du jour J

Leclerc, du héros de guerre au diplomate




Bataillons de chasseurs

Anticiper pour obtenir la victoire par la vitesse et le choc, voilà ce qui caractérise les chasseurs à pied ou alpins, aux tenues bleues ou blanches légendaires.

A sa création en 1840, l’accès à cette infanterie d’élite exige d’être un soldat de 1ère classe au niveau sportif élevé, capable de tirer avec précision et sachant lire, écrire et compter. Quant aux officiers, ils devaient en plus connaître…l’allemand ! Le tir à la carabine à canon rayé d’une portée de 600 m, l’escrime à la baïonnette et le « pas gymnastique », cadencé à 140 pas par minute et devenu « pas chasseur », font partie de l’instruction. Les troupes de combat en montagne voient le jour en 1888. Les bataillons de chasseurs se battent sur tous les théâtres d’opérations et livrent plusieurs batailles : Afrique du Nord, Isly (1844) et Sidi-Brahim (1845, voir plus loin) ; Crimée, Sébastopol (1854-1855) ; Italie, Solferino (1859) ; Chine, Palikao (1860) ; Cochinchine (1861) ; Mexique (1862-1865) ; guerre franco-prussienne (1870-1871) ; Tonkin (1885-1888) ; Madagascar (1895) ; Maroc (1912-1914) ; Grande Guerre (1914-1918) avec attribution de 242 palmes, 5 fourragères de la Légion d’honneur, 24 de la Médaille militaire et 41 de la croix de Guerre ; Maroc , campagne du Rif (1925) ; seconde guerre mondiale, Norvège (1940), Belgique (1940) et plateau des Glières (1944) ; Indochine (1950-1952) ; Afrique du Nord (1952-1962) ; toutes les opérations extérieures depuis 1962. Pour les chasseurs, la plus mémorable bataille reste celle de Sidi-Brahim, où 79 hommes, sans vivres ni eau, repoussèrent les attaques des troupes de l’émir Abd el-Kader du 23 au 26 septembre 1845. Seuls neuf en réchappèrent, dont le clairon Rolland qui, fait prisonnier, avait sonné la « charge » au lieu de la « retraite », que lui avaient ordonnée les Arabes. De 1856 à 1974, une statue de chasseur à pied a été érigée au pont de l’Alma à Paris, à côté de celle du fameux « zouave », puis a été transférée dans le bois de Vincennes. « L’esprit chasseur », né de l’esprit de corps et de traditions spécifiques, a connu diverses interprétations depuis celle du duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe et à l’origine de la création du corps. Ont suivi celles du maréchal Franchet d’Espèrey (1856-1942), chef de corps du 18ème Bataillon de chasseurs, du maréchal Pétain (1856-1951), lieutenant au 24ème Bataillon puis capitaine au 3ème Bataillon, du président de la République Raymond Poincaré (1860-1934), officier de réserve aux 2ème, 11ème et 30ème Bataillons, et du maréchal Lyautey (1854-1934), chef de corps des 7ème et 14ème Bataillons de chasseurs alpins. Ce dernier a donné de l’esprit chasseur une définition qui claque comme un drapeau au vent : « L’esprit chasseur ? Mais c’est justement ce qu’en d’autres termes, j’ai toujours prôné. C’est d’abord l’esprit d’équipe, de « mon équipe ». C’est la rapidité dans l’exécution de gens qui pigent et qui galopent. C’est l’allant, c’est l’allure, c’est le chic. C’est, pour les chefs, le sens social du commandement, c’est l’accueil aimable. C’est servir avec le sourire, la discipline qui vient du cœur. C’est le dévouement absolu qui sait aller, lorsqu’il le faut, jusqu’au sacrifice total. ». Au château de Vincennes, dans la crypte du mémorial des chasseurs, se trouve leur unique drapeau, décoré de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire, des croix de Guerre 1914-1918, 1939-1945 et théâtres d’opérations extérieurs, de la croix de Guerre norvégienne et de la médaille italienne du Mérite de guerre.

Loïc Salmon

« Bataillons de chasseurs », Colonel Cyrille Becker. Editions Pierre de Taillac, 128 pages, nombreuses illustrations, 19,90€. 

01er Régiment de chasseurs

07ème Bataillon de chasseurs alpins

27ème Bataillon de chasseurs alpins




Grande Guerre : le camp de représailles de Flabas

Entre le 15 janvier et le 30 avril 1917, près du front, les autorités allemandes ont établi un camp de représailles, où 200 prisonniers français sont morts de maladies, de brimades et d’éclats d’obus.

L’ultimatum. En 1916, le gouvernement impérial allemand apprend, par des renseignements, que des prisonniers de guerre allemands travaillent sur la « Voie sacrée » reliant Bar-le-Duc à Verdun. Le 21 décembre, par l’intermédiaire de l’ambassade des Etats-Unis à Berlin, il invoque le droit international sur les prisonniers de guerre et formule quatre exigences auprès du gouvernement français, d’ici au 15 janvier 1917 : la relève immédiate de la ligne de feu de tous les prisonniers allemands, qui seront évacués sur des camps présentant une installation appropriée, et situés sur une distance d’au moins 30 km du front ; interdiction de faire appel au travail des prisonniers de guerre à moins de 30 km du front ; autorisation que ces prisonniers correspondent par la voie postale avec l’Allemagne, à cet effet, il sera nécessaire d’indiquer les noms des camps où ils sont internés ; délivrance aux délégués de l’ambassade américaine à Paris d’une autorisation leur permettant de visiter ces camps. Il précise qu’en cas de refus, des prisonniers de guerre français en Allemagne, de tous grades, seront dirigés vers la zone de feu.

Le camp. En l’absence de réponse du gouvernement français et pour faire pression sur lui, les autorités militaires allemandes regroupent 500 prisonniers français, dont 6 officiers, près du village de Flabas, exposé aux tirs de l’artillerie française. Aujourd’hui, l’emplacement de ce camp de représailles est signalé par trois cyprès et un panneau rédigé en français et en allemand, au milieu d’un champ. Des soldats du 173ème Régiment d’infanterie, capturés dans le secteur, ont édifié le camp de 50 m de long et 30 m de large, entouré de barbelés A l’intérieur, ils ont bâti une petite cabane pour la cuisine, une baraque servant d’infirmerie et de salle mortuaire et un bâtiment sans fenêtre, au toit laissant passer la pluie et d’une capacité d’accueil de 200 prisonniers. Les 300 autres dorment dehors, en plein vent, pendant tout le rigoureux hiver de 1917. Dans cette zone de « non-droit », un officier, un adjudant, deux caporaux et une quarantaine de soldats allemands des troupes d’assaut font preuve d’une brutalité contraire au droit de la guerre, dont leur gouvernement se prévaut. Les prisonniers punis sont bastonnés ou attachés à un poteau et les pieds ne touchant pas le sol, châtiment en vigueur dans l’armée allemande. Léon Cuvelle, officier français rescapé du camp, relate les faits dans son livre « Les représailles », publié en 1929, et sculpte, en 1934, un soldat supplicié sur une stèle, que des soldats allemands casseront en 1940. Une partie restaurée se trouve au village (photo). Les prisonniers réparent les routes et transportent des caisses de munitions. N’ayant droit qu’à un ersatz de café le matin, rien à midi et une soupe d’orge et de « substances inconnues » le soir, certains en sont réduits à manger leurs propres poux et des herbes. Dysenterie et typhus se propagent dans le camp.

L’épilogue. Dès que les autorités françaises donnent suite aux exigences allemandes, le calvaire des prisonniers prend fin. Désinfectés plusieurs fois, ils prennent une douche et sont transférés à pied (10 km) puis en train à l’hôpital militaire de Montmédy ou de Longuyon. Ils sont ensuite expédiés dans différents camps en Allemagne. Le 18 juillet 2001, des jeunes pompiers allemands du Kreis de Limbourg-Weilburg ont offert le panneau d’information de Flabas, lequel a été restauré le 1er août 2015.

Loïc Salmon

Exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » à Verdun

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

323 – Dossier : « La bataille de Verdun, 21 février – 18 décembre 1916 »




Les Français du jour J

Parachutistes, fusiliers-marins commandos, aviateurs et marins, soit plus de 3.000 militaires français participent au débarquement du 6 juin 1944 (15 tués) en Normandie et plus de 20.000 dans la bataille éponyme qui suit (plusieurs centaines de morts).

L’opération « Overlord » a mobilisé des milliers d’aviateurs (227 Français à bord de 135 appareils) pour assurer la maîtrise du ciel, 196.000 marins (environ 2.600) qui arment les navires, 24.000 parachutistes (38) largués derrière les lignes allemandes et 132.715 hommes (177) pour le débarquement proprement dit. La modicité des effectifs français, issus surtout des anciennes Forces françaises libres, s’explique par la nécessité de conserver le gros des troupes françaises stationnées en Afrique du Nord et en Italie pour le débarquement de Provence, qui aura lieu le 15 août suivant. La participation française doit beaucoup à la compréhension des chefs militaires britanniques, qui parviennent à convaincre leurs homologues américains, réticents au début, d’engager la 2ème Division blindée dans la bataille de Normandie et la libération de Paris le 25 août. Le général de Gaulle, chef de la France libre, avait pourtant demandé, à la fin de 1943, un engagement terrestre d’au moins une ou deux divisions le jour J. Prévenu la veille, il a été profondément déçu de la faiblesse de la participation française, reflet selon lui d’un manque de considération des Alliés et d’une représentativité de la force reconstituée de la France insuffisante pour asseoir sa légitimité dans le monde. En fait, sur le plan opérationnel, les Alliés n’informent pas les Français par crainte que le renseignement parvienne aux oreilles des Allemands. Sur le plan politique, le président américain Roosevelt et le Premier ministre britannique Churchill tiennent de Gaulle à l’écart, car ils ne lui reconnaissent pas encore la légitimité de gouverner les territoires français qui seront libérés. Pourtant, les premiers soldats alliés à fouler le sol de France seront les 177 Français du 1er Bataillon de fusiliers marins au béret vert avec l’insigne orné de la croix de Lorraine. Le jour J, la participation française inclut : plus de 1.500 marins des croiseurs Georges-Leygues et Montcalm, venus d’Afrique du Nord ; 500 parachutistes intégrés au 4ème Régiment de la Brigade SAS (Special Air Service) britannique ; des navires d’escorte, à savoir les corvettes Aconit, Renoncule, Roselys et Commandant-d’Estienne-d’Orves et les frégates Aventure, Découverte, Escarmouche et Surprise ; les groupes de chasse « Alsace » et « Ile-de-France » des Forces aériennes françaises libres (FAFL) et les groupes de chasse « Cigognes » et « Berry », venus d’Afrique du Nord ; le groupe de bombardement « Lorraine » (FAFL) ; les combattants de l’ombre de la Résistance, qui entreront en action sur les arrières des troupes allemandes. Pendant les années de pouvoir du général de Gaulle (1944-1946 et 1958-1969), le jour J sera exclu de la mémoire française de la Libération. Cela s’explique par l’effectif français, trop petit pour coller au grand récit de « la France libérée par elle-même », à savoir à peine 3.000 hommes par rapport aux 150.000 Résistants et 250.000 hommes des forces françaises du débarquement de Provence. Abondamment documenté, l’ouvrage relate, à partir de nombreux témoignages, les péripéties diplomatiques, la préparation et la conduite des opérations du jour J concernant la participation française.

Loïc Salmon

« Les Français du jour J » par Benjamin Massieu. Editions Pierre de Taillac, 418 pages, nombreuses illustrations, 24,90 €.

Jour-J

Churchill De Gaulle

Provence 1944

 




Chefs d’Etat en guerre

Protection de leurs concitoyens et défense de leurs intérêts, y compris par les armes, demeurent la première responsabilité des chefs d’Etat. Succès et échecs dépendent, notamment, de leurs relations, souvent tumultueuses, avec leurs grands chefs militaires.

Napoléon III, qui a suivi une formation d’officier dans l’armée suisse, sera toujours affecté par les pertes considérables de l’armée française à Sébastopol (Crimée, 1854-1855), Solferino (Italie, 1859) et Sedan (1870). Dans le choix de ses généraux, il privilégie la loyauté au détriment de la compétence et la bravoure aux dépens de l’intelligence de situation. Abraham Lincoln, élu capitaine d’une compagnie de volontaires, n’a jamais rencontré l’ennemi pendant un conflit contre les Indiens (1832). Pendant la Guerre de Sécession (1860-1865), déçu par ses généraux, il prend le commandement des opérations jusqu’à ce qu’il trouve Grant, le chef militaire de la victoire d’une guerre, civile, totale. Président du Conseil en 1906, Georges Clemenceau, nomme, à la direction de l‘Ecole de Guerre, le général de brigade Foch, connu par ses ouvrages « Principes de la guerre » (1903) et « Conduite de la guerre » (1904). A nouveau président du Conseil en 1917, Clemenceau obtient pour Foch le commandement unique interalliés, mais l’écarte dans les négociations de paix. Winston Churchill, officier à l’origine, connaît l’expérience du combat au Soudan en 1898 et à la tête d’un bataillon d’infanterie dans les tranchées à Ypres en 1915. Après ses premiers choix hasardeux de généraux, il a su trouver le meilleur chef d’état-major impérial du moment, le général Brooke. Commissaire politique pendant la guerre civile (1919-1922), Joseph Staline va utiliser une police spécialisée pendant la « Grande Terreur » (1936-1939) pour éliminer 90 % de généraux et 80 % des colonels. Un rescapé, Joukov, promu chef d’état-major de l’Armée rouge en 1941, organise le coup d’arrêt des troupes allemandes devant Moscou et Stalingrad puis la prise de Berlin en 1945, avant d’être discrédité. Caporal décoré pendant la première guerre mondiale, Adolf Hitler domine ses généraux, notamment par son aptitude à synthétiser des situations complexes et son expertise des armements. Ses succès militaires résultent de son audace et de son intuition stratégique. Ses échecs commencent en décembre 1941, quand il prend les fonctions de chef militaire au détriment de celles de chef de l’Etat, dont la mise sur pied d’une économie de guerre et la direction de la politique extérieure. Intellectuel autodidacte, David Ben Gourion fonde l’Etat d’Israël par les armes en 1948, selon la méthode marxiste clandestine basée sur l’audace, le calcul et le secret, mais opte pour le camp occidental en pleine guerre froide. Ses généraux dénoncent son ingérence dans les opérations de la guerre d’indépendance. Parlementaire dès 1937 et enseigne de vaisseau en 1942, Lyndon Johnson connaît bien les questions de défense. Pourtant, au début de la guerre du Viêt Nam en 1964, il refuse tout dialogue politico-militaire sur les conséquences opérationnelles des décisions prises. Il ignore les rapports de la CIA sur la stratégie du Nord-Viêt Nam et sur l’aide fournie par l’URSS et la Chine. Enfin, l’auteur, le général Bentégeat qui a exercé les plus hautes fonctions militaires, livre ses expériences personnelles auprès de deux présidents français décorés au feu, François Mitterrand (1981-1995), sergent en 1940, et Jacques Chirac (1995-2007), lieutenant en Algérie.

Loïc Salmon

« Chefs d’Etat en guerre » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 496 pages, 25 €. 

Guerre : complexité des approches politique et militaire

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

 




Une certaine idée de la France…et du monde

Grand maître de trois ordres nationaux, dont deux fondés par lui, le général Charles de Gaulle, chef de la France libre, de gouvernement puis de l’Etat, aura été le Français le plus décoré à l’étranger. Il a reçu les plus hautes distinctions de 13 pays d’Europe, 15 d’Afrique, 12 du continent américain et 12 d’Asie.

Lors de la première guerre mondiale, le lieutenant de Gaulle, blessé trois fois et gazé, reste prisonnier en Allemagne pendant 32 mois, dont plus de 200 jours d’arrêts de rigueur pour cinq tentatives d’évasion. Capitaine et titulaire de la croix de Guerre (2 citations), il reçoit, en 1919, celle de chevalier de la Légion d’honneur pour laquelle il avouera sa fierté. Envoyé en 1921 en Pologne en guerre contre la Russie bolchévique, ses états de service lui valent l’attribution de la croix de Guerre des Théâtres d’opérations extérieurs. En 1934 dans son ouvrage « Vers l’armée de métier », le lieutenant-colonel de Gaulle, promu officier de la Légion d’honneur, développe sa théorie de la guerre de mouvement avec l’alliance chars-aviation…qui sera appliquée par l’armée allemande en Europe de 1939 à 1942. En mai 1940, à la tête de la 4ème Division cuirassée, le colonel de Gaulle reçoit la croix de Guerre 1939 avec palme après ses succès à Montcornet, Crécy-sur-Serre et Abbeville face à la Wehrmacht. Le 1er juin 1940, promu général de brigade, à titre temporaire, il entre au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la Guerre le 5 juin mais n’y reste que 11 jours, car son chef, Paul Raynaud, démissionnaire, est remplacé par le maréchal Philippe Pétain. Ayant rejoint Londres le 17 juin, de Gaulle lance son appel à la résistance sur les ondes de la BBC le lendemain. Le 22 juin, une mesure disciplinaire annule sa promotion de général et le met à la retraite immédiate. Condamné à mort par contumace par un tribunal militaire le 3 août, il considère sa carrière militaire comme terminée le 18 juin 1940. Après sa reconnaissance par le Premier ministre britannique Winston Churchill le 27 juin, il endosse en effet les habits de chef politique, parce que c’est à lui « d’assumer la France », écrit-il dans ses « Mémoires de guerre ». Il ne portera plus ses décorations sur son uniforme à l’exception des insignes de la France libre. Pour affirmer ses prérogatives régaliennes, il crée, le 16 novembre à Brazzaville, l’ordre de la Libération au grade unique de « compagnon ». Cet ordre comptera 1.038 membres, dont plus de 300 à titre posthume, 18 collectivités militaires et 5 communes. Forclos en 1946, l’ordre sera rouvert pour Churchill (1958) et le roi George VI à titre posthume (1960). En 1943, de Gaulle assoit sa légitimité d’unique chef de la Résistance par l’instauration de la médaille de la Résistance française (2 classes). En 1941, déchu de la nationalité française et exclu de la Légion d’honneur, il recouvre ses droits et est réintégré dans l’ordre en 1944 puis élevé à la dignité de grand-croix et déclaré grand maître de l’ordre en 1945. Il en reformera le code plus tard, notamment par la création de l’Ordre national du Mérite (1963) avec 3 grades et 2 dignités comme celui de la Légion d’honneur. Les étrangers, y compris les chefs d’Etat décorés pour des motifs diplomatiques, ne font pas partie de ces deux ordres. Réaliste dans sa politique étrangère pour garantir l’indépendance de la France (avec la dissuasion nucléaire), de Gaulle a toujours refusé les distinctions de pays communistes (bloc soviétique et Chine).

Loïc Salmon

 « Une certaine idée de la France et du monde », ouvrage collectif. Éditions Peter Lang, 352 pages, nombreuses illustrations, 34,95 €

Histoire des décorations

La Légion d’honneur

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Quand le lys terrassait la rose

Pendant sept siècles d’hostilités (1066-1815), la France a gagné plus des deux tiers des quelque 200 batailles livrées au cours de 20 guerres contre l’Angleterre, mais elle a souvent perdu…la paix !

Tout commence à la bataille d’Hasting (1066), seule invasion réussie de l’Angleterre, qui entraîne l’usage du français à la cour et le remplacement des élites locales. Vingt ans plus tard, le sentiment national britannique naîtra d’une cérémonie de réconciliation. Pour la France, il faudra la victoire de Bouvines (1214) contre la première coalition européenne de son histoire. La guerre de Cent Ans, querelle dynastique, débute par une victoire navale française à Arnemuiden (1338), qui fera prendre conscience à l’Angleterre de la nécessité d’une Marine puissante et permanente. Deux ans plus tard, son souverain se proclame roi de France et arbore sur ses armoiries les léopards anglais et les lys français. La disparition de ces derniers et l’abandon du titre ne se produiront qu’en…1802 ! La durée de la guerre de Cent Ans s’explique notamment par le traité de Brétigny (1360), où une partie de la souveraineté de la France a été aliénée à l’Angleterre et que les plus capables de ses rois voudront récupérer par la force. Sur le plan militaire, la compétence du chef l’emportera sur la haute naissance nobiliaire et l’infanterie mobile, aidée par l’artillerie, sur la cavalerie surexposée. Entretemps, la guerre civile en France, entre Armagnacs et Bourguignons, va inciter l’Angleterre à tenter de reconquérir ses territoires perdus sur le continent. A Azincourt (1415), la chevalerie française est décimée par les flèches anglaises, qui deviendront obsolètes face à la puissante et précise artillerie française à Castillon (1453), victoire qui met fin au conflit. Le Traité de Troyes (1420) avait offert, à terme, la couronne de France au souverain anglais. Celui qui l’a effectivement portée affronte à son tour une guerre civile (1455-1486), dite des « Deux Roses », l’une blanche pour la maison d’York et l’autre rouge pour celle de Lancastre et qui, une fois réunies, deviendront l’emblème de la monarchie anglaise. Calais, l’unique place anglaise en France, tombe en 1558, mettant un point final aux ambitions territoriales de l’Angleterre sur le sol français. Dorénavant, pour se protéger, celle-ci cherche à diviser ses ennemis potentiels sur le continent et à agir diplomatiquement pour obtenir ou préserver la paix. Après la capitulation de La Rochelle (1628), place protestante soutenue par l’Angleterre, aucune ville de France ne sollicitera un concours étranger. Par contre, la révocation de l’édit de Nantes (1685) provoque l’émigration de nombreux protestants français vers l’Angleterre. Désormais et jusqu’en 1815, se déroule une « seconde guerre de Cent Ans » entre les deux nations, d’à peu près la même durée, en Europe, en Amérique et aux Indes orientales (Asie du Sud et du Sud-Est), alternant affrontements intenses et collectifs, conflits larvés, longues trêves et paix armées. A partir de 1760, à Londres, le pouvoir passe du roi au gouvernement impliquant un regard froid, rationnel et comptable des intérêts des milieux d’affaires. A Versailles, la politique étrangère et la guerre sont considérées comme occupations de gentilshommes pour la réputation, l’honneur et les titres avec…une certaine indifférence pour le résultat final ! Pourtant, après la défaite de la France à Waterloo (1815), le Traité de Paris lui restitue la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion, soit aujourd’hui le 2ème domaine maritime du monde derrière celui des Etats-Unis.

Loïc Salmon

« Quand le lys terrassait la rose », par Daniel de Montplaisir. Mareuil Éditions, 350 pages. 19,90 €

Conduite de la bataille, planification et initiative

Défaites militaires, ce qu’il faut éviter




L’Armée Française en Guerre en 100 objets et 100 mots

Une petite encyclopédie d’objets et de récits disparates reconstitue le puzzle de la première guerre mondiale, accélératrice de l’histoire militaire.

L’année 1914 voit l’échec de tous les plans, dont celui de la « guerre courte » par « l’offensive à outrance », très meurtrière. Les années 1915 et 1916, où prime la survie sur le champ de bataille, déçoivent tous les espoirs. En 1917, année de tous les doutes, succède celle de la victoire inespérée en 1918. Mais la paix de 1919 porte en elle les prémices du prochain conflit mondial. L’infanterie, « reine des batailles », confrontée à la crise des effectifs, s’adapte. Ainsi, une compagnie de 1917 compte 50 hommes de moins qu’en 1914, mais avec une puissance de feu quatre fois supérieure. En outre, le commandement au combat se délègue progressivement aux sous-officiers chefs de groupe. Le fantassin de base se spécialise par arme ou système d’arme, à savoir tirailleur, grenadier ou mitrailleur, grâce à effort intense de formation. La mitrailleuse sonne le glas des cuirasses et des pantalons rouges français, mais aussi des casques à pointe allemands. Dès 1915, les cuirassiers combattent à pied. Le terme « limogé » apparaît en 1914 avec les premières difficultés de la guerre, quand le général Joffre, chef d’état-major général des armées, relève de leur commandement plus de 160 généraux et colonels, pour des raisons d’âge, de santé ou de compétences, et les assigne à résidence à Limoges, pour leur éviter tout contact direct avec les responsables politiques et les journalistes. La fixation des lignes de front et la guerre de position rend essentiel le rôle du génie. Les sapeurs creusent discrètement une galerie jusque sous les tranchées adverses et font exploser des mines pour détruire la première ligne. Les fantassins se précipitent alors dans l’entonnoir ainsi creusé pour y installer une mitrailleuse avant que les Allemands réagissent. Dès 1915, les autorités militaires instituent une section cinématographique (70 opérateurs jusqu’en 1919) et aussi une section photographique engagée sur tous les fronts (130 opérateurs). La défense contre avions et dirigeables, bricolée en 1914 à partir de mitrailleuses ou de canons de 37 mm ou de 75 mm, se standardise l’année suivante, avec autocanons mobiles sur véhicules et plates-formes tous azimuts, complétés par un réseau d’observation et d’alerte, pour protéger les points sensibles et la place de Paris. Les industriels spécialisent les avions pour l’observation, la reconnaissance, le réglage d’artillerie, le bombardement et la chasse. Le char léger Renault FT (7 t), équipé d’une tourelle pivotante, est engagé en masse en appui de l’artillerie et en soutien de l’aéronautique. Le 8 août 1918, 1.200 avions et 500 chars contribuent à l’avance des forces alliées. En novembre, la France dispose de 3.500 avions, la Grande-Bretagne de 1.800 et l’Allemagne de 2.600. Le train des équipages, destiné au transport du ravitaillement et des charges lourdes pour le génie et l’artillerie, combine unités hippomobiles (incluant ânes, mulets et chiens de traîneaux) et unités automobiles à l’efficacité reconnue par le général allemand Luderndorff, qualifiant la victoire de 1918 de celle « du camion français sur le rail allemand ». En 1917, une loi instaure le statut de « pupille de la Nation » pour les enfants des « morts pour la France ». Le droit à réparation aux anciens combattants et victimes civiles de guerre, voté en 1919, se concrétise par la carte du combattant en 1926.

Loïc Salmon

« L’Armée Française en 100 objets et 100 mots », ouvrage collectif. Editions Pierre de Taillac, 240 pages, nombreuses illustrations, 30€. 

Chronolgie commentée de la première guerre mondiale

Images interdites Grande Guerre

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale




06ème Régiment du génie, les sapeurs à l’ancre d’or

L’ancre d’or perpétue la double appartenance au génie et aux troupes de Marine. Elle requiert une triple excellence : le métier de sapeur ; « l’esprit colonial » de la IIIème République caractérisé par l’ouverture aux autres et la culture de l’urgence ; le lien armée-nation.

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Picasso et la guerre

Du camouflage de la première guerre mondiale au massacre pendant celle de Corée, en passant par celle d’Espagne, Picasso a vécu les conflits à distance.

Arlequin. Le 7 février 1915, Pablo Picasso suggère à son ami le poète et écrivain Guillaume Apollinaire, affecté au 38ème Régiment d’artillerie de Nîmes, de barbouiller les canons avec des couleurs vives et par morceaux rouges, jaunes, verts et blancs pour les dissimuler aux « aéroplanes » ennemis. Cette composition rappelle le vêtement d’Arlequin, personnage facétieux de la Commedia dell’arte (théâtre populaire italien du XVIème siècle). L’idée du camouflage Arlequin sera reprise du côté allemand mais…pour dissimuler les bombardiers lourds qui mèneront les premières attaques contre des civils. Le 12 février, le ministère français de la Guerre crée une équipe de camouflage, composée d’artistes et d’artisans pour décorer le théâtre de la guerre. Il s’agit de déstructurer les formes par la couleur pour les faire disparaître. En fait, le « caméléon » est préféré à l’Arlequin, trop visible, pour le camouflage de certains navires militaires, afin de gêner la vision de l’artilleur ennemi et ainsi perturber le calcul du tir. Cette innovation a été associée au « cubisme », qui apparaît dans la peinture de Picasso et Braque.

Guernica. Le 18 juillet 1936, au début de la guerre civile espagnole, le général Francisco Franco demande un appui militaire à ses alliés, le Führer allemand Adolf Hitler et le Duce italien Benito Mussolini. Hitler lui envoie la légion Condor, unité spéciale de la Luftwaffe chargée de prouver sa capacité de destruction aérienne et d’expérimenter bombardements, techniques nouvelles et plans d’attaque, en vue de la future guerre en Europe. En avril 1937, les troupes nationalistes espagnoles ne parviennent pas à prendre Madrid ni Bilbao. La ville basque de Guernica, sur la route de Bilbao, doit servir d’exemple de terreur pour briser le moral des troupes républicaines. Le 26 avril, 24 bombardiers et 19 chasseurs allemands ainsi que 3 bombardiers et 13 chasseurs italiens larguent entre 31 t et 41 t de bombes explosives et incendiaires sur Guernica de 16h20 à 19h40. Les chasseurs mitraillent les survivants des premières vagues de bombardement. Ceux qui ont réussi à échapper au pilonnage meurent asphyxiés ou brûlés par l’incendie. Le bilan s’établit à 271 bâtiments entièrement détruits (85,22 % de la ville) et plusieurs milliers de morts et blessés. Franco ordonne de nier l’attaque aérienne et d’annoncer que la ville a été incendiée par les « Rouges », version officielle jusqu’à la fin du régime franquiste en 1975. Pendant les deux mois suivants, Picasso peint son œuvre monumentale Guernica (3,49 m x 7,77 m), devenue l’icône universelle du pacifisme et à l’origine de son engagement ultérieur pour la paix, mais davantage comme compagnon de route du mouvement que militant actif. Pour lui, le message de Guernica remplaçait tous les discours qu’il aurait pu tenir.

La Corée. Le 25 juin 1950, en pleine guerre froide, un conflit éclate entre la République de Corée (Sud), soutenue par les Nations unies, et la République populaire démocratique de Corée (Nord), aidée par la République populaire de Chine et l’Union soviétique. En janvier 1951, Picasso peint Massacre en Corée, inspiré du Massacre des Innocents de Nicolas Poussin (1625-1632), du 3 mai 1808 à Madrid ou « les fusillés » (1814) de Francisco de Goya et de L’Exécution de Maximilien (1868-1869) d’Edouard Manet.

Loïc Salmon

 « Picasso et la guerre », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 352 pages, nombreuses illustrations, 35 €

Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides

Deux légionnaires dans la Grande Guerre, Zinoview et Cendrars