France Allemagne(s) 1870-1871

« L’Année terrible » (19 juillet 1870-28 mai 1871) transforme durablement les sociétés de chaque côté du Rhin. Un empire s’effondre, un autre surgit. Paris, capitale culturelle de l’Europe, devra se relever de ses ruines. Berlin deviendra celle du IIème Reich.

Napoléon III dirige 280.000 hommes (7 corps d’armée) et la Garde impériale. Malade, il en confie le commandement au maréchal Bazaine après 25 jours de guerre. Guillaume Ier, roi de Prusse, dispose de 500.000 soldats de la Confédération de l’Allemagne du Nord (16 corps d’armée). Toutefois, il délègue la conduite des opérations à son chef d’état-major, le général von Moltke. La modernisation de son armée a permis à la Prusse de gagner les guerres précédentes contre le Danemark (1864-1865) et contre l’Autriche (1866) : augmentation des effectifs ; service militaire obligatoire de 3 ans ; armée de réserve permanente. L’armement des forces prussiennes et françaises connaît des innovations importantes : chargement du fusil par la culasse ; canon rayé qui accroît la portée et la précision du projectile ; cartouche métallique ; remplacement des boulets par des obus, explosifs ou à balles. Après la déchéance de l’Empire consécutive à la défaite de Sedan (1er septembre 1870), le Gouvernement de la défense nationale favorise la fabrication, par l’industrie privée, de mitrailleuses multitubes pour les armées de secours. Mais elles ne sont guère décisives, faute de doctrine d’emploi et de formation du personnel. Par la suite, les hauts commandements vont minimiser les innovations de l’armement et la létalité du feu et privilégier l’esprit offensif de l’infanterie. L’Empire allemand est proclamé le 18 janvier dans la galerie des glaces du château de  Versailles, suivi de l’armistice du 28 janvier mettant fin au siège de Paris. Le 13 février, la capitulation de Belfort, également assiégé, entraîne un armistice complet le 15 février. L’instauration de la Commune de Paris, le 28 mars, est suivie d’une guerre civile jusqu’au 28 mai, faisant entre 5.700 et 7.400 victimes la dernière semaine. Paris, défiguré par le feu et les massacres, voit son économie dévastée et sa population diminuée de plus de 100.000 personnes. Cette guerre bouleverse la représentation réciproque de la France et de l’Allemagne, dans laquelle la culture joue un rôle décisif. Celle-ci s’incarne dans deux compositeurs allemands qui vont chercher dans le Paris du Second Empire une reconnaissance, tremplin pour une carrière internationale : Jacques Offenbach (1819-1880) et Richard Wagner (1813-1883). Créateur de l’opérette, Offenbach réussit et prendra la nationalité française en 1860. Wagner, précurseur de la musique romantique, échoue. La guerre de 1870 place Offenbach dans une position délicate, écartelé entre son pays d’origine et  celui qu’il a adopté. En revanche, Wagner triomphera avec le festival de Bayreuth inauguré en 1876. Un tableau de l’exposition montre l’empereur Guillaume Ier chevauchant sur un champ de bataille escorté de Walkyries germaniques. Après la guerre, la IIIème République développe l’enseignement de l’histoire de France et l’éducation civique pour exalter la patrie, l’héroïsme et le sacrifice. Les monuments aux morts se multiplient pour symboliser l’esprit de résistance. Le tourisme de mémoire se développe sur les champs de bataille de l’Est et du Nord. Dans la société allemande militarisée, la rhétorique commémorative perpétue la victoire de 1870 et la fidélité à l’empereur.

Loïc Salmon

Exposition « France Allemagne (s) 1870-1871 » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

« France Allemagne(s) », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 304 pages, 35 €




Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient

Le général d’armée Henri Gouraud (1867-1946), qui finira gouverneur militaire de Paris avec la grand-croix de la Légion d’Honneur, s’est passionné toute sa vie pour la photo. Archétype de l’officier colonial qui construit des routes plutôt que de rechercher des actions d’éclat (théorie du maréchal Hubert Lyautey), sa carrière l’a amené en Afrique sub-saharienne et au Levant. Il en a rapporté 10.000 clichés et 200 cartons d’archives, témoignages de ses peuples, de leur histoire, de leur culture et de leurs combats. Utilisées précédemment à des fins personnelles ou scientifiques, les photos vont trouver des applications militaires et justifieront les opérations coloniales aux yeux du public français et des autres puissances européennes. Soucieux de « montrer sa force sans avoir à s’en servir », Lyautey, résident général au Maroc, utilise la presse, les correspondants de guerre et la photo comme outils de gouvernement au début du premier conflit mondial. Suivant son exemple, Gouraud apprend à se servir de l’image à des fins politiques : magnifier le rôle des troupes, conserver celui d’intercesseur avec la famille, former les soldats et employer le pittoresque pour incarner la « pacification ». La photo de presse participe à l’essor de l’usage du document photographique par les officiers, qui voyagent facilement partout dans le monde. Lors de son mandat de haut-commissaire en Syrie et au Liban et de commandant en chef des troupes du Levant, Gouraud lance un programme archéologique et envoie ses équipes photographier la région. Les prises de vues, parfois destinées aux élèves des écoles des Beaux-Arts, servent aussi aux opérations de propagande de la « vulgarisation coloniale » au développement du tourisme. Dès sa formation à Saint-Cyr (1888-1890), Gouraud a été atteint par le « virus » de l’Afrique, mais commence par intégrer…le 21ème bataillon de Chasseurs à pied de Montbéliard. Faute d’une affectation à la Légion étrangère en 1893, il obtient un poste d’état-major au Soudan l’année suivante. Il se donne pour objectif de devenir un bon « broussard » au contact d’officiers et de soldats qui se qualifient tous « d’Africains ». En 1898, à la tête d’une colonne de 271 hommes (9 Européens, 212 tirailleurs et 50 porteurs), le capitaine Gouraud recherche Samory, un chef de tribu qui dispose d’une armée de 100.000 personnes et sème la terreur dans la bande sahélo-saharienne. Il parvient à le capturer… sans tirer un seul coup de feu ! En 1907, le colonel Gouraud doit empêcher les rezzous des populations maures, qui descendent régulièrement vers le Sénégal. En outre, l’Adrar, au cœur de la Mauritanie, est devenu la plaque tournante d’un vaste trafic d’armes à travers le Sahara. Gouraud pratique alors une guerre de partisans face à la guérilla incessante. Ses clichés sur l’Adrar lui permettront de soutenir les propositions de décorations pour ses officiers et soldats. Après la signature du traité de protectorat par le sultan du Maroc en 1912, Gouraud réprime avec succès une révolte des tabors de Fès et obtient ses étoiles de général de brigade. De retour en France pendant la première guerre mondiale, il est blessé à deux reprises et doit être amputé du bras droit en 1915. Commandant de la IVème Armée en Champagne, il remporte, le 15 juillet 1918, une bataille décisive qui lui vaut l’honneur d’entrer le premier à Strasbourg le 22 novembre.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

« Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient » par Julie d’Andurain. Éditions Pierre de Taillac et Archives diplomatiques, 240 pages, nombreuses illustrations, 35 €.




Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

« Etat-providence » chez elle et pratiquant une diplomatie du « portefeuille » grâce à ses revenus pétroliers, l’Arabie Saoudite se trouve fragilisée à l’intérieur, faute de réformes sociales, et à l’extérieur, par suite de son enlisement dans la guerre civile au Yémen et son financement, indirect, du terrorisme islamique.

Depuis plus de 80 ans, la rente pétrolière assure le fonctionnement de l’Etat, l’entretien de la famille royale (2 Mds$/an) et la paix sociale. En échange du bien-être subventionné par l’Etat, les Saoudiens ne peuvent réclamer de comptes à leur roi. Le secteur public emploie 90 % de Saoudiens et le secteur privé 90 % d’étrangers, surtout indiens, égyptiens, pakistanais, philippins, bangladais et yéménites et, accessoirement, occidentaux (cadres). Par suite de cette « mentalité rentière », très peu de Saoudiens acceptent de travailler dans le secteur privé, synonyme de bas salaires (3 à 4 fois inférieurs à ceux du secteur public) et d’instabilité professionnelle, et à condition d’occuper un poste d’encadrement ! Selon le FMI, grâce à l’amélioration de ses conditions de vie, la population saoudienne a atteint 28 millions de personnes en 2016 (+ 245 % en 35 ans), dont la moitié a moins de 25 ans. Le marché du travail n’absorbe que 30 % des nouveaux entrants, estimés à 300.000-400.000/an dont 200.000 diplômés. En outre, 3-4 millions de personnes vivraient sous le seuil de pauvreté, alors que le produit intérieur brut (PIB) par habitant dépasse 50.000 $. La lutte contre le chômage préoccupe davantage la jeunesse saoudienne que celle contre l’Iran, le rival héréditaire, ou le terrorisme (274 morts en 20 attentats en 2004). L’or noir représentait 91 % des recettes budgétaires et 41 % du PIB, qui s’élevait à 700 Mds$ en 2014. La baisse drastique du prix du pétrole et le risque de banqueroute, anticipé par le FMI, ont incité les autorités saoudiennes à préparer « l’après-pétrole », malgré des réserves considérables (le quart du total mondial) mais surestimées de 40 % selon des fuites de Wikileaks. Un vaste programme de diversification économique prévoit notamment la construction de 16 réacteurs nucléaires d’ici à 2030 et 41 gigawatts de panneaux photovoltaïques en plein désert (équivalent de 25 réacteurs nucléaires). Premier importateur de matériel militaire avec 6 Mds$ en 2014 (10 % du marché mondial), l’Arabie Saoudite s’est impliquée militairement à la tête d’une coalition, en 2009 puis en 2015, dans la guerre civile au Yémen. Ce pays contrôle le détroit de Bab el-Mandeb, où transite 10 % du commerce maritime international. Les frappes de la coalition arabe (10 pays avec l’aide des Etats-Unis pour le renseignement et la logistique) ont causé, selon une estimation de l’ONU d’août 2016, 10.000 morts, 3 millions de déplacés et des risques de famine pour près de 7,6 millions d’habitants, dont 1,3 million d’enfants parmi la population yéménite. S’y ajoute la destruction d’une grande partie du patrimoine culturel de cet antique royaume de Saba… comme en Syrie et en Irak par Daech (Palmyre, Hatra et Nimroud). Les documents rendus publics par Wikileaks depuis 2009 démontrent que les donateurs privés en Arabie Saoudite demeurent la principale source mondiale de financement des groupes terroristes sunnites, au nom de la diffusion du wahabisme. Leurs liens économiques et diplomatiques avec l’Arabie Saoudite empêchent les pays occidentaux d’y dénoncer les atteintes aux droits de l’homme et surtout… de la femme !

Loïc Salmon

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

« Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence » par Ardavan Amir-Aslani. Edition L’Archipel, 240 pages, 18 €.




Tout savoir sur les drones

Engins autonomes ou télépilotés, les drones sont utilisés dans les milieux aérien, terrestre et maritime, au cours des conflits successifs depuis 1944, pour le renseignement et le combat.

Après les essais de la première guerre mondiale, une percée technologique se produit avec le V1 allemand à aile droite et réacteur dorsal, mis en œuvre lors de la seconde. Dès 1946, des bombardiers américains B17G sont télépilotés à partir d’autres B17, pour récupérer des échantillons dans l’atmosphère après les explosions nucléaires. La perte de deux avions de reconnaissance à haute altitude U2, abattus au-dessus de l’Union soviétique (1960) et Cuba (1962), incite les Etats-Unis à développer les avions sans pilote. Pour éviter les tirs de barrage meurtriers adverses pendant la guerre du Viêt Nam, les Ryan AQM-34 Firebee effectuent plus de 3.000 missions de reconnaissance de 1965 à 1975. Suite à celle du Kippour (1973), Israël met au point le drone tactique Mastiff, déployé lors de la 1ère crise du Liban (1982) pour identifier les radars syriens et monter des opérations de leurrage. Pendant la 2ème crise (2006), la planification de toute action au sol inclut des reconnaissances par des drones, en appui des forces spéciales. Dès le début des années 1960 et pendant deux décennies, les Etats-Unis utilisent des engins sous-marins CURV pour récupérer des matériels perdus en mer par 1.000 m de fond. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), l’armée de l’Air américaine teste les drones de reconnaissance à longue portée Sentinel, Pointer et Pioneer (800 km, 60 heures). En 2000, le Predator, équipé de missiles antichar, participe à des opérations de combat ciblées. Lors des conflits d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2001-2014), apparaissent les drones HALE (haute altitude longue endurance) et MALE (moyenne altitude longue endurance) puis les drones terrestres pour la détection d’engins explosifs improvisés et l’exploration de caches d’armes. Les drones navals Protector (israélien) et Spartan (franco-américain) sont chargés du déminage, de la lutte anti-sous-marine et antinavire, de la protection de ports et du déni d’accès de zone. Le micro-drone américain MUV VideoRay, sous-marin et filoguidé, peut filmer jusqu’à 300 m de profondeur dans des eaux de moins de 50 cm de visibilité. Toutefois, la transmission des informations entre le drone et la station sol peut constituer un facteur de vulnérabilité. Ainsi, au Levant en 2009, les insurgés irakiens ont piraté les flux de données des Predator américains avec un logiciel grand public et ont eu ainsi le temps de se préparer à l’éventualité d’une attaque ou de localiser les régions visées. Après l’embuscade d’Usbeen en 2008 (10 morts, 21 blessés), la France envoie des drones en appui des troupes en Afghanistan. Lors de l’offensive contre le Hezbollah au Liban (2006), des drones israéliens ont tué des civils par erreur. Depuis, les drones sont équipés de senseurs combinés à des radars, lasers et caméras électro-optiques et thermiques pour fournir, en temps réel, des images nettes distinguant les enfants des adultes, les équipements et matériels avec une grande précision, de jour comme de nuit. Le drone terrestre américain de reconnaissance armée Talon peut riposter et attaquer selon son armement : fusil d’assaut, mitrailleuse, roquette antichar, lance-grenade et arme non létale. Enfin, deux démonstrateurs aériens de combat sont en cours de développement : le X-47B américain, utilisable sur un porte-avions, et le nEURon européen.

Loïc Salmon

Les drones Un peu d’histoire

Les drones : de l’OPEX au territoire national

Drones civils : réponses opérationnelles et juridiques aux usages malveillants

« Tout savoir sur les drones » par Jean-Christophe Damaisin d’Arès. Editions JPO, 132 pages, 9,90 €.




Ethnographie du Quai d’Orsay

La diplomatie s’élabore dans les salles de réunion du ministère des Affaires étrangères à Paris et le bureau de l’ambassadeur en poste à l’étranger. Actuellement, 7 concours, externes et internes, donnent accès à des emplois à ce ministère, surnommé « le Quai d’Orsay ». Pour les postes les plus élevés (catégorie A+ de la fonction publique), les voies les plus sélectives restent l’Ecole nationale  d’administration, par le concours externe, et celui de conseiller du cadre d’Orient, passé souvent après obtention des diplômes de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Les énarques y recherchent les considérations liées à la haute fonction publique (rang de sortie, rémunération et prestige), alors que les conseillers d’Orient veulent vraiment devenir diplomates. L’enquête qualitative du livre conclut que : les diplomates viennent en majorité des classes moyennes et supérieures ; les « dynasties » de diplomates sont aujourd’hui peu nombreuses, probablement du fait des contraintes professionnelles vécues par leurs enfants. Depuis 2010, tout(e) lauréat(e) d’un concours est envoyé(e) en formation (14 semaines) à l’Institut diplomatique et consulaire, pour acquérir les premiers savoir-faire professionnels, se sensibiliser à la culture du ministère et connaître la cohésion de groupe et l’esprit de promotion. Ensuite, il (elle) comprend vite que la « carrière » revêt un sens très concret au Quai d’Orsay, où il (elle) y restera normalement jusqu’à sa retraite et conservera même un fort sentiment d’appartenance après. Il s’agit pour lui (elle) de choisir, très tôt, entre une voie généraliste et la spécialisation. La première, préférée par la majorité des cadres du ministère, brille par la variété des tâches, qui peuvent changer totalement tous les 3 ou 4 ans au gré des affectations. Pour la seconde, plusieurs filières se distinguent : l’Union européenne, avec des postes à Paris et dans les grandes ambassades européennes ; les affaires politico-stratégiques pour les questions de sécurité et les ambassades à l’OTAN, l’ONU et Washington ; les zones géographiques en Afrique, Moyen-Orient et Asie-Pacifique. Traditionnellement, le métier de diplomate reste une mission pour laquelle les heures ne se comptent pas. Toutefois, depuis 2014, les cadres du ministère disposent de « tablettes » pour consulter les notes internes et les télégrammes  diplomatiques, à l’extérieur du Quai d’Orsay et en toute sécurité.  Selon les ambassades, les diplomates travaillent parfois avec des fonctionnaires d’autres ministères : Agriculture ; Défense ; Economie et Finances ; Education nationale ; Intérieur ; Justice ; Commissariat à l’énergie atomique. Parallèlement, les consulats assument diverses fonctions complémentaires : assistance aux ressortissants ; développement des relations commerciales, économiques, culturelles et scientifiques ; délivrance de documents de voyage et d’état-civil aux ressortissants et de visas aux étrangers. Mais depuis les années 2000, le travail consulaire se rapproche de la pratique générale de la diplomatie en raison de l’augmentation des flux de personnes, du débat sur l’immigration en France et des enjeux électoraux liés à la représentation des Français de la diaspora. Enfin, chaque diplomate en poste à l’étranger s’attend à devoir gérer une situation difficile, à savoir un état de guerre, une crise humanitaire ou une relation bilatérale difficile.

Loïc Salmon

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

« Ethnographie du Quai d’Orsay » par Christian Lequesne. CNRS Editions, 258 pages, 24 €.




Images interdites Grande Guerre

La photographie, apparue sur le champ de bataille pendant la guerre de Crimée (1853-1856), devient véritablement une « arme » au cours de celle de 1914-1918. Dès le début du conflit, la presse perd la liberté dont elle avait joui pendant la guerre contre la Prusse (1870-1871).

La censure devient indissociable de la propagande. D’abord, les autorités civiles et militaires veulent protéger la population des mauvaises influences et lui inculquer les bonnes. Ensuite, cette guerre étant celle de la nation armée, elles doivent maintenir le moral des non-combattants à l’arrière du front. Ne pouvant empêcher les soldats de lire les journaux, elles veillent à ce que les informations qui parviennent aux tranchées ne sèment le désordre ou la démoralisation. L’Allemagne saisit d’emblée l’intérêt de la photo pour véhiculer sa propagande à destination de pays neutres. Pour la contrer, le ministère français des Affaires étrangères manifeste en 1915 un besoin d’approvisionnements réguliers de photos sur des sujets variés. La Section photographique de l’armée (SPA) est alors constituée pour produire l’image officielle du pays en guerre. Dirigée par le sous-lieutenant Pierre-Marcel Lévi, professeur d’histoire générale à l’Ecole des Beaux-Arts dans le civil, elle n’a de militaire que son nom et une partie de son personnel. Pour éviter un usage commercial des photos du front, l’Etat-major recrute essentiellement des soldats mobilisés au service auxiliaire, photographes professionnels sans lien avec des entreprises privées. La formation à « l’Ecole des opérateurs de prise de vue » pour photographes et cameramen dure deux mois avec notamment : « dégrossissement » et « élimination des inaptes physiques » ; perfectionnement et utilisation de la lumière. Sur ordre du Grand Quartier Général français, les reporters sont envoyés en mission, au front ou à l’arrière, en France, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Orient, Proche-Orient et même Russie. Chaque mission répond à une commande des autorités françaises, stationnées en France ou à l’étranger, ou à des organismes comme la Croix-Rouge internationale. Industrielle, cette guerre oppose des technologies et des brevets. L’armement y joue un rôle plus important que les soldats. Véritable laboratoire, elle inclut la recherche de l’arme secrète, facteur de surprise. Par ailleurs, la politique française de communication se construit sur un postulat majeur : par leurs destructions de monuments historiques, les « barbares » allemands constituent une menace pour la civilisation que la France et ses Alliés défendent. La SPA dispose de ses propres moyens de diffusion et envoie des clichés sur des cartes postales, albums thématiques, périodiques en toutes langues, projections d’images fixes lors de conférences, expositions et produits dérivés. Ainsi, entre septembre 1917 et février 1918, les cartes postales de la série « profanations allemandes » totalisent plus d’un million d’exemplaires. En outre, 41.000 albums photographiques, 12.000 plaques pour projection et 205.000 clichés sont envoyés à l’étranger. « Images interdites Grande Guerre», catalogue de l’exposition éponyme, en présente les 40 photos avec un texte explicatif détaillé pour les remettre en perspective. Entre 1915 et 1919, les « soldats de l’image » ont dû effacer leur nom au profit de la seule mention de la SPA. Mais, quelques uns ont pu sortir de l’anonymat.

Loïc Salmon

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

« Images interdites Grande Guerre », ouvrage collectif. Éditions ECPAD et Presses universitaires de Rennes, 186 pages, Nombreuses illustrations, 25 €.




La guerre par ceux qui la font

Trois généraux et treize colonels ou assimilés du Centre des hautes études militaires présentent leurs réflexions sur les enjeux de défense et de sécurité.

Depuis l’Antiquité, la guerre a toujours été motivée par la peur, l’honneur ou les valeurs, éventuellement religieuses, et l’intérêt. Dans les années 1990, la « révolution des affaires militaires », d’origine américaine, prône le recours à la guerre psychologique et à la maîtrise du champ de bataille par l’imagerie. La guerre se construit autour de la boucle « observation, orientation, décision et action ». Elle s’appuie surtout sur les innovations technologiques : vélocité des plates-formes, puissance unitaire et précision de l’armement, volume et vitesse des communications et supériorité absolue en matière de « C4ISR » (commandement, contrôle, communications, systèmes informatiques, renseignement, surveillance et reconnaissance). Or, les attentats terroristes du 11 septembre  2001 aux États-Unis, par leur soudaineté, l’ampleur des destructions et la désorganisation qui s’ensuit, atteignent un niveau de violence comparable à celui d’une opération de guerre. Ils annoncent les interactions entre sécurité nationale et sécurité globale et entre territoire national et théâtre extérieur. Leur impact, aussi dévastateur qu’une guerre, a nécessité un investissement limité : Al-Qaïda n’aurait dépensé que 500.000 $, alors que les guerres qui ont suivi (Irak et Afghanistan) auraient coûté 3 Mds$ entre 2001 et 2014. En outre, les armées régulières ont perdu le monopole de la guerre. Terrorisme, guérilla, cyber-guerre et sanctions économiques sont mis en œuvre séparément ou combinés au service d’une stratégie asymétrique, utilisée par les puissances dominantes : cyberattaques menées par les États-Unis,  la Chine ou la Russie ; annexion  de la Crimée par la Russie, sans intervention militaire violente ; stratégie chinoise d’extension de la zone économique exclusive en mer de Chine. Depuis 1945, la dissuasion nucléaire a démontré son efficacité à proscrire toute montée des tensions aux extrêmes ou prévenir tout conflit majeur. Certaines puissances régionales d’Asie et du Moyen-Orient veulent acquérir des capacités nucléaires crédibles et les grandes puissances rénovent les leurs. La France a adopté une dissuasion strictement défensive de frappe en second et uniquement nucléaire. En revanche, les États-Unis basent la leur sur la combinaison des capacités nucléaires et conventionnelles, à caractère offensif et défensif, dans une perspective de prévention d’une guerre majeure et de maîtrise de l’escalade lors de conflits périphériques. Ainsi, les missiles de croisière ou balistiques équipés de charges conventionnelles leur permettent, théoriquement, de neutraliser ou de menacer des cibles à haute valeur politique ou militaire, fugaces, protégées ou camouflées partout dans le monde, en quelques dizaines de minutes et avec une précision métrique. Toutefois, leur emploi reste hasardeux en temps de crise ou de guerre, en raison de leur localisation à proximité des vecteurs d’armes nucléaires. En effet, les moyens d’alerte de la Russie ou de la Chine pourraient l’interpréter comme une attaque nucléaire. Enfin, la « surprise stratégique » reste possible, à savoir la transgression des règles du jeu ou un événement peu ou mal anticipé et à très fort impact sur les fondements d’un État.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

« La guerre par ceux qui la font », ouvrage collectif. Éditions du Rocher 366 pages, 22 €.




Guerres secrètes

Renseignement et actions secrètes nécessitent anticipation, investissement humain et pluridisciplinarité pour mieux comprendre un monde, imprévisible et en évolution permanente, et tenter d’y exercer une influence.

La distinction entre paix et guerre s’efface par le biais du renseignement, aspect le plus politique de la stratégie. En outre, la guerre secrète rend poreuses les frontières entre les forces armées et le monde civil. L’efficacité des agents secrets repose surtout sur leur absence de charisme et leur physique ordinaire. Leur plus grande frustration se manifeste par l’absence d’écho de l’usage et de l’utilité de leur travail, alors qu’il présente parfois des aspects violents et dangereux. L’ouvrage « Guerres secrètes » présente quelques portraits d’hommes et femmes, célèbres, de l’ombre :  Lavrenti Beria, directeur du NKVD ; Allen Dulles, directeur de la CIA ; Stewart Menzies, directeur du MI6, André Dewavrin, dit Passy, directeur du BCRA ; Alexandre de Marenches, directeur du SDECE ; le colonel Thomas Lawrence « d’Arabie » ; Georges-Jean Painvin, décrypteur des codes allemands de la première guerre mondiale ; Richard Sorge, agent soviétique au Japon qui annonce l’imminence de l’attaque allemande contre l’URSS, dont Staline ne tiendra pas compte ; Roger Marin, dit Wybot, directeur de la DST ; Marie-Madeleine Fourcade, MI6 puis animatrice d’un réseau de résistance en France ; Jeanne Bohec, BCRA puis parachutée en France ; Robert Maloubier, SOE puis créateur de l’école des nageurs de combat du SDECE ; Harold « Kim » Philby, le plus connu des « Cinq de Cambridge » au service de l’URSS ; Youri Andropov, directeur du KGB puis président de l’URSS. L’ouvrage énumère 37 « guerres secrètes » de 1874 à 1991 avec leurs caractéristiques : renseignement, opérations clandestines, désinformation, déstabilisation et contre-espionnage. Mata-Hari sera démasquée en 1917 par le décryptage d’un télégramme, intercepté par le poste militaire de la Tour Eiffel. Pendant la seconde guerre mondiale, les agents de l’OSS américain utilisent du matériel militaire et agissent le plus souvent en uniforme, pour être traités en prisonniers de guerre en cas de capture. En revanche, ceux du SOE britannique, qui interviennent en civil avec des équipements sans marque, risquent la torture et la mort. Le BCRA emploie de nombreuses femmes à Londres, mais en envoie peu en France. Par contre, le SOE en parachutera 50, dont 39 furent arrêtées et exécutées. L’univers des guerres secrètes exige duperie et intoxication, pour abuser l’adversaire, et un cloisonnement de sa propre organisation, afin que personne ne puisse la trahir en livrant les clefs d’un seul coup. Pendant la première guerre mondiale, l’opinion publique devient un enjeu majeur pour raffermir le moral de son camp et briser l’unité nationale de l’ennemi. Au début de la seconde, la Wehrmacht est pourvue d’unités de propagande chargées de semer la discorde parmi les Alliés, en faisant croire à l’existence d’une « 5ème colonne ». La Grande-Bretagne crée alors un service équivalent avec les émissions radio de la BBC dès 1941. Les avions américains larguent 3 milliards de tracts du 6 juin 1944 au 8 mai 1945. Pendant la guerre froide, la vague de pacifisme, lancée par l’URSS dans les années 1980, n’est pas parvenue à miner ni la solidarité atlantique ni la stratégie de dissuasion nucléaire, piliers de la sécurité des pays membres de l’OTAN.

Loïc Salmon

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

James Bond dans le spectre géopolitique

Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

« Guerres secrètes », ouvrage collectif. Éditions Musée de l’Armée et Somogy Éditions d’art, 368 pages, 450 illustrations, 32 €.




Intelligence économique et renseignement

L’intelligence économique (IE), indispensable à toute entreprise, couvre l’information « ouverte », donc accessible de manière licite, et se pratique dans le strict respect de la loi.

Les informations ouvertes représentent 95 % de l’information globale. A l’issue de leur collecte, corrélées les unes avec les autres et mises en perspective avec les objectifs à atteindre, elles se transforment en renseignements. Ceux-ci servent au montage de scénarios, en vue de décider l’option à mettre en œuvre. Cette démarche suit un cycle : examiner la situation et les besoins, orienter selon les objectifs ; rechercher par différents capteurs ; exploiter par recoupement, évaluation, comparaison et analyse ; diffuser auprès des personnes les plus concernées ; réexaminer de la situation. Toute entreprise en pointe dans un domaine particulier dispose d’informations stratégiques susceptibles d’intéresser ses concurrentes, américaines et chinoises notamment, qui ne s’embarrassent guère de « morale ». L’IE « défensive » vise à protéger ces informations et prévenir les actes de malveillance et les négligences, externes et internes. En effet, 80 % des cas de perte ou de destruction d’informations sensibles viennent de maladresses du personnel ou de l’absence de sauvegarde fiable des équipements ! Au niveau de son patrimoine immatériel, toute entreprise encourt des risques accidentels (dégâts des eaux, incendies ou explosions électriques) et des erreurs dues à un manque d’attention ou d’incompétence (effacement de données ou erreurs de saisie). En outre, elle va devoir affronter des menaces directes ou indirectes : espionnage, perturbation du système d’information, vols de données, fraudes physiques, usurpation ou chantage envers le personnel. Outre la recherche et la diffusion de l’information utile, l’IE « offensive » vise à anticiper et même maîtriser les évolutions d’un marché ou à réduire l’avantage concurrentiel d’un adversaire économique. Elle permet d’influencer les décideurs, souvent politiques, en vue de favoriser la stratégie et les actions de l’entreprise. Elle inclut le « lobbying », ensemble des techniques de communication pour anticiper et agir sur les contraintes ou opportunités normatives, juridiques, politiques, administratives, technologiques ou environnementales. En outre, des scénarios-types, préalablement établis, permettent de gérer rationnellement une crise et d’en limiter la panique qui s’ensuit. La crise résulte de difficultés financières ou juridiques de l’entreprise, d’une atteinte à sa réputation ou même d’actes mettant en péril son existence. L’ouvrage présente, de façon didactique, les étapes de la démarche et les techniques de l’IE ainsi que les divers métiers qui en découlent. Parmi quelques acteurs clés de l’IE, figurent l’Agence pour la diffusion de l’information technologique, la COFACE (assurance-crédit couvrant les risques dans près de 200 pays), la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, les Directions régionales du renseignement intérieur, les Douanes, la Gendarmerie nationale (cellule intelligence économique régionale) et le Service de coordination à l’intelligence économique. Des formations spécifiques sont assurées à Paris, notamment par l’Institut des hautes études de défense nationale, l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice et l’École de guerre économique.

Loïc Salmon

Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

Sécurité : l’usurpation d’identité, un risque mal maîtrisé

 

« Intelligence économique et renseignement » par Jean-Christophe Damaisin d’Arès. Éditions JPO, 176 pages, 39 €.




Terrorisme islamiste

La radicalisation islamiste, à caractère sectaire, cible, notamment en Europe, des jeunes sensibles à la frustration et au désir de revanche sociale, mais sans pour autant présenter des pathologies graves susceptibles de les repérer et d’anticiper leur comportement.

Les mouvements « salafistes », partisans d’un retour à « l’islam des origines » se réfèrent à l’obédience sunnite pour qui l’interprétation du Coran est close depuis le IXème siècle. Le salafisme « djihadiste », dont se réclame Daech (État islamique), prône le combat armé et légitime le terrorisme et les attentats- suicides contre ceux qui attentent à la communauté musulmane dans son ensemble, mais aussi contre les « faux » musulmans qui ont une interprétation de l’islam considérée comme dévoyée. Les sunnites constituent la plus grande partie de la population des pays des Proche et Moyen-Orient : 90 % en Arabie Saoudite ; 90 % au Qatar ; 90 % en Jordanie ; 85 % en Égypte ; 80 % aux Émirats arabes unis ; 75 % en Syrie ; 70 % au Koweït ; majoritaires dans les Territoires palestiniens ; 35 % en Irak ; 30 % à Bahreïn ; 30 % au Liban. Les représentants du régime syrien actuel pratiquent, en majorité, le chiisme alaouite, très tolérant envers les autres religions et dénué de prosélytisme. En conséquence, les femmes alaouites sont généralement plus libres que celles des autres obédiences musulmanes et atteignent un niveau d’éducation plus élevé que les autres femmes sunnites. Pourtant, des femmes, musulmanes d’origine ou occidentales converties, rejoignent les rangs de Daech, à la suite d’une consultation quotidienne des réseaux sociaux djihadistes, qui les convainquent de leur rôle essentiel de mères de futurs combattants. En raison du climat de méfiance et de suspicion à l’égard des musulmans consécutif aux attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les groupes islamistes radicaux ont prospecté de fertiles viviers parmi les diasporas musulmanes en Europe, où elles sont moins prospères et plus confinées dans des ghettos qu’en Amérique du Nord : immigrants récents, immigrants de la deuxième génération qui n’ont pas su s’intégrer et même des professionnels instruits. Le discours djihadiste vise à leur faire sentir que leur appartenance à la communauté musulmane est plus importante que celle de leur pays d’accueil. Les individus de nombreux groupes ethniques, culturels et religieux (le leur ou celui de leurs ascendants) restent en effet profondément préoccupés par ce qui touche leur pays d’origine. En outre, pour contourner les mesures de sécurité et internationaliser leur combat, les groupes islamistes ciblent de plus en plus les convertis, capables de se déplacer librement en Europe, Asie et Amérique du Nord sans éveiller les soupçons et prêts à accepter des missions dangereuses, pour prouver leur nouvel engagement. Enfin, les réseaux islamistes utilisent des vecteurs d’influence : les médias, à savoir vidéos de propagande sur internet, magazines d’information, retransmissions de discours et de prêche ; « think tanks » (cercles de réflexion) avec des organisations représentatives connues de l’islam, utilisées souvent à leur insu ; organisations non gouvernementales communautaristes qui, sous couvert d’actions humanitaires, établissent et renforcent des réseaux d’informateurs et de recruteurs ; groupes de pression liés à l’islam et agissant aux niveaux politique et administratifs locaux pour faire adopter des mesures allant dans le sens de certains principes de la charia.

Loïc Salmon

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Le piège Daech

L‘Égypte en révolutions

« Terrorisme islamiste » par Jean-Christophe Damaisin d’Arès. Éditions JPO, 104 pages, 9,90 €.