Angkor, naissance d’un mythe

Avec les travaux archéologiques du site d’Angkor par l’Ecole française d’Extrême-Orient fondée en 1898, la France a réalisé dans la jungle cambodgienne ce qu’elle avait déjà entrepris avec des institutions similaires à Rome (1829) et Athènes (1846).

A l’occasion de l’exposition « Angkor, naissance d’un mythe » au musée Guimet à Paris (16 octobre 2013-13 janvier 2014), un ouvrage retrace le parcours et l’œuvre de celui qui fit connaître ce site en France, à savoir l’officier de Marine Louis Delaporte (1842-1925) qui y a consacré sa vie. Après avoir conquis la Cochinchine (Sud de l’Empire d’Annam), les amiraux de Napoléon III placent le Royaume du Cambodge sous la protection de l’Empire français en 1863, le dispensant ainsi de l’obligation du tribut qu’il versait au Royaume du Siam, son voisin. Toutefois, ce dernier ne lui restitue les provinces de Battambang, de Siem Reap et d’Angkor qu’en 1907. Ce fut l’occasion de festivités grandioses en 1909 dans le site des temples qui stimulèrent un tourisme naissant. Les fêtes d’Angkor, suspendues pendant les guerres de 1970 à 1991, perdurent aujourd’hui pour affirmer l’identité khmère et la souveraineté nationale.

L’enseigne de vaisseau Louis Delaporte part en Indochine en 1865. L’année suivante, le gouverneur de la Cochinchine, l’amiral Pierre-Paul de la Grandière, le désigne pour l’expédition de reconnaissance du cours du Mékong, sous les ordres du capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée et du lieutenant de vaisseau Francis Garnier. Les ruines imposantes et harmonieuses d’Angkor stupéfient Louis Delaporte. Il écrit : « L’art khmer, issu du mélange de l’Inde et de la Chine, épuré, ennobli par les artistes qu’on pourrait appeler les Athéniens de l’Extrême-Orient, est resté en effet comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l’Asie qui s’étend de l’Indus au Pacifique ». Il met ses talents de dessinateur au service de cette « Mission du Mékong », qui connaît un grand retentissement en France avec la publication du récit du voyage par Francis Garnier dans la revue Le tour du monde (1870-1871 et 1873). Louis Delaporte retourne au Cambodge en 1873 en mission officielle pour vérifier la navigabilité du fleuve Rouge et permettre la collecte, pour les musées nationaux, de tout ce qui présente un intérêt archéologique et artistique. De retour à Paris, il est chargé de monter, au château de Compiègne, un « musée khmer », dont l’Exposition universelle de 1878 assure la notoriété. Il effectue une dernière mission au Cambodge en 1881 pour lancer plusieurs chantiers de fouilles, qu’il continuera à contrôler depuis Paris. Son « musée indochinois », installé au palais du Trocadéro (Paris), abritera, jusqu’aux années 1930, des sculptures originales, des moulages en plâtre et des reconstitutions composites d’architecture des temples khmers. Ces moulages furent longtemps considérés comme sans valeur, car ne relevant pas de l’histoire de l’art. Mais, depuis quelques années, ils sont restaurés et exposés en tant qu’œuvre d’art à part entière au musée Guimet. L’Ecole française d’Extrême-Orient se charge des travaux scientifiques sur l’art khmer. Mais, Louis Delaporte n’en fit jamais partie, « laissant aux érudits la recherche des idées mystérieuses, du sens caché des diverses parties des édifices et des représentations sacrées qui en sont l’ornement ».

Loïc Salmon

Exposition « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » aux Invalides

INDOCHINE, des territoires et des hommes, 1856-1956

« Angkor, naissance d’un mythe » ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée des arts asiatiques Guimet 312 pages dont 3 dépliants et environ 280 illustrations 49 €




INDOCHINE, des territoires et des hommes, 1856-1956

Cet ouvrage, véritable « somme » de la présence française en Indochine pendant 100 ans, complète l’exposition organisée par le musée de l’Armée à Paris (16 octobre 2013-26 janvier 2014).

La première partie concerne les rapports politiques et culturels. L’Histoire, vue par les vainqueurs ou les vaincus, a pour but le dialogue à égalité de tous les acteurs de cette période. La domination politique française, souvent acquise par les armes, s’est prolongée par la domination juridique. L’administration et la justice, abandonnées par les mandarins de l’empire d’Annam en fuite, sont alors exercées par des officiers de Marine et d’Infanterie de marine. En 1873, le recrutement s’élargit aux civils à Saigon puis l’Ecole coloniale voit le jour en 1889 à Paris. En outre, dès le début de la conquête, officiers de Marine et militaires mènent des explorations scientifiques pour reconnaître les espaces inconnus et le réseau hydrographique, notamment le Mékong (Henri Mouhot, Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier). Sur le plan sanitaire, l’Indochine n’a pas la sombre réputation de l’Afrique subsaharienne. Dès 1867, les médecins militaires exercent leur art et collectent des données botaniques, ethnographiques et cartographiques. Tout médecin doit remplir trois missions : humanitaire ; politique, en montrant la supériorité occidentale et d’abord française ; économique, en fortifiant et accroissant la main-d’œuvre indigène. Les consultations gratuites itinérantes et les campagnes de prévention et de vaccination sont lancées dans les années 1870. La médicalisation est un fait militaire, contrairement à l’éducation, autre pilier de l’action sociale civilisatrice. Les militaires exercent les plus hautes fonctions pendant les périodes troublées : amiraux gouverneurs du début ; colonels chefs de territoires militaires et généraux commandants supérieurs dans les capitales de la colonie de Cochinchine et des protectorats du Tonkin, d’Annam, du Cambodge et du Laos, pendant la pacification ; amiraux Decoux et Thierry d’Argenlieu et généraux de Lattre de Tassigny et Salan cumulant les responsabilités civiles et militaires à partir de 1940. Pourtant dès 1946 et quoique bien renseignés, les chefs militaires français, auréolés de leur victoire sur l’Allemagne nazie, ne comprendront pas la forte volonté d’indépendance de la population indochinoise. L’autodidacte Ho Chi Minh (1890-1969), fondateur du journal Le Paria et militant du Parti communiste français, est envoyé à Moscou en 1923 et devient l’un des cadres les plus actifs du bureau Orient de l’Internationale communiste. La suite est connue. La seconde partie de l’ouvrage constitue le catalogue de l’exposition. Les militaires sont les premiers collectionneurs de « bibelots » (boîtes incrustées de nacre, ivoires ou soieries), à l’origine des collections de nombreux musées d’Europe enrichies par legs ou dons. Mais, pour limiter le pillage d’œuvres d’art, des décrets sont promulgués en 1900, 1913 et 1924. L’exotisme inspire les écrivains, dont Henri Casseville (Sao, l’amoureuse tranquille, 1928), André Malraux (La voie royale, 1930) et Claude Farrère (Fumée d’opium, 1932). Enfin, les affiches des diverses propagandes de l’époque et les polémiques récurrentes rappellent que l’ex-Indochine ne laisse pas indifférent.

Loïc Salmon

Exposition « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » aux Invalides

Angkor, naissance d’un mythe

INDOCHINE, des territoires et des hommes 1856-1956, ouvrage collectif de 50 auteurs. Editions Gallimard Musée de l’Armée 320 pages 39 €




La Légion d’honneur

En 2013, environ 93.000 personnes sont décorées de la Légion d’honneur. Chaque année, celle-ci est attribuée à 2.100 civils à parité hommes/femmes, à 1.100 militaires d’active, de réserve et anciens combattants et à 400 étrangers.

Toutefois, ces derniers ne font pas partie de cet ordre de chevalerie, institué en 1802 par Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, pour récompenser les « services éminents » rendus à la Nation et selon les principes égalitaires de la Révolution. Le fameux « ruban rouge » moiré, pérenne depuis plus de deux siècles mouvementés de l’Histoire de France, remonte à Louis XIV qui avait créé l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis en 1693, supprimé par la Convention en 1792. L’Ordre de la Légion d’honneur est, depuis sa création, dirigé par un Grand Maître, en l’occurrence le chef de l’État intronisé le jour de son investiture. Son nom vient de la Rome antique, modèle des révolutionnaires de 1789 : les soldats romains étaient nommés « honorati » et la « légion » en regroupait l’élite. Son siège est installé depuis 1803 à l’hôtel de Salm (Paris), qui abrite aussi le musée de la Légion d’Honneur où sont exposées des décorations de plus de 120 pays : 4.600 œuvres, dont 4.000 insignes d’ordres et récompenses français et étrangers depuis le Moyen-Âge. En raison de son prestige, de nombreux gouvernements étrangers s’en sont en effet inspirés pour créer leurs ordres nationaux. Les femmes ont accédé progressivement aux trois grades et deux dignités, finalisés en 1816 : chevalier dès 1851 ; officier, 1895 ; commandeur, 1931 ; grand officier, 1953 ; grand-croix, 1998. Soucieux de l’instruction des filles de « légionnaires », Napoléon crée en 1805 les « maisons d’éducation de la Légion d’Honneur » aux Loges (collège) et à Saint-Denis (lycée), qui dispensent encore aujourd’hui une éducation morale et citoyenne ainsi qu’une formation intellectuelle de qualité : 100 % de réussite au brevet et au baccalauréat. Ces maisons sont ouvertes aux filles, petites-filles et arrière-petites-filles des membres de la Légion d’Honneur, des titulaires de la Médaille militaire (créée pour les militaires non officiers par Napoléon III en 1852) et des membres de l’Ordre national du Mérite (fondé par le général de Gaulle en 1963), mais les places sont chères : 300 places par an pour 1.000 candidates !

Les décorés de la Légion d’honneur, sans distinction de naissance, d’origine sociale, de profession et de diplôme, se retrouvent sur l’essentiel : le dépassement de soi, l’excellence au bénéfice du bien commun et le rayonnement de la France. Ils sont ensuite incités à faire partie de la Société des membres de la Légion d’honneur (SMLH), fondée en 1921, reconnue d’utilité publique et qui compte aujourd’hui 60.000 membres. Sous la devise « Honneur Patrie Solidarité », la SMLH poursuit trois objectifs : concourir partout au prestige de l’Ordre de la Légion d’honneur ; promouvoir ses valeurs et développer l’esprit civique et patriotique auprès de la jeunesse ; participer à des activités de solidarité nationale.

Pour éviter les abus, certaines personnes ne peuvent être proposées pendant l’exercice de leurs fonctions : ministres, parlementaires, membres des cabinets ministériels et fonctionnaires internationaux. Toutefois, les anciens Premiers ministres de la Cinquième République ayant exercé leurs fonctions pendant deux ans au moins sont élevés à la dignité de grand officier. Par ailleurs, tout acte déshonorant commis par un « légionnaire » peut entraîner une sanction : blâme, suspension et même exclusion de l’Ordre. Enfin, le port sans droit de la Légion d’Honneur est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 € d’amende !

Loïc Salmon

La Légion d’honneur, ouvrage collectif, 3ème édition en 2013. Éditions Nane 48 pages 10 €

 




Femmes en guerre 1940-1946

Cet ouvrage, réalisé par cinq personnes, présente les femmes qui ont participé, sous l’uniforme, à la seconde guerre mondiale du côté des Alliés. Abondamment illustré de photos et documents, sans oublier les détails vestimentaires et insignes,  il souligne leur engagement et leurs difficultés à se faire admettre par leurs collègues masculins. « Bien des combattants d’hier tiennent pour inadmissible la présence de femmes dans leurs rangs. Nous ternissons la pureté de leur légende, mettons de la sauce majorette dans leur gloire », explique Suzanne Torrès, qui épousera le futur général Massu. Elle fait partie des Françaises vivant à New York que la riche Américaine Florence Conrad, soutenue par les puissantes ligues féministes, recrute en 1943 pour créer le groupe de conductrices ambulancières « Rochambeau », du nom du commandant des troupes françaises pendant la guerre d’Indépendance américaine. Les « Rochambelles » accompagnent la 2ème Division blindée du général Leclerc jusqu’en Allemagne. En décembre 1940, au Caire, le général Catroux crée le Bureau central d’assistance pour les Forces françaises libres au Moyen-Orient et en confie la direction à sa femme Marguerite, infirmière principale de 1ère classe. Une autre infirmière, la comtesse Gali-Leila du Luart, met sur pied la Formation chirurgicale mobile (FCM) N°1, franco-américaine de statut civil, pour secourir les grands blessés pendant la campagne de France. Elle reçoit la croix de Guerre et la Légion d’Honneur. Après divers avatars, la FCM reprend du service en Tunisie en 1942, suit tous les combats en Italie, rejoint la France le 31 mai 1945 et défile à Paris le 14 juillet. L’armée de l’Air crée le Corps auxiliaire féminin en 1943 à Alger. Parmi ces « filles de l’air » figurent la chanteuse américaine Joséphine Baker (croix de guerre avec palme et chevalier de la Légion d’Honneur) et l’aviatrice Maryse Bastié (croix de Guerre avec palme et commandeur de la Légion d’honneur). Outre ces grandes dames, nombreuses furent les femmes de métropole et des colonies à contribuer à la libération de la France. En Afrique du Nord, les volontaires doivent avoir entre 18 et 45 ans mais, les effectifs ne suffisant pas, un appel individuel sous les drapeaux est institué pour les Françaises de 21 à 40 ans, célibataires, veuves, divorcées et mariées sans enfants. Seules celles ayant souscrit un engagement peuvent servir aux armées. De tous les corps féminins, celui des transmissions, créé par le général Merlin, est le plus connu. Les « Merlinettes » participent à la libération de la Corse en 1943 et au débarquement de Provence en 1944. Parmi les 30 d’entre elles recrutées par le 2ème Bureau (renseignement), 7 seront parachutées en France occupée, capturées par les Allemands et exécutées. La Marine constitue les Services féminins de la flotte (SFF), dont les cadres sont recrutés en fonction des diplômes, des états de service ou des services rendus. Deux groupes d’ambulancières SFF se distinguent au 1er Régiment de fusiliers marins et au Régiment blindé de fusiliers marins. Les premières, engagées en Italie en juillet 1944, seront considérées comme membres à part entière de l’unité, malgré la méfiance du début, pour leur courage, leur endurance et leur calme en toutes circonstances. Les secondes seront présentes à la prise de Berchtesgaden (« nid d’aigle » d’Hitler) les 4 et 5 mai 1945. Pourtant, l’unique monument aux ambulancières mortes pour la France, situé à Réchésy (Territoire de Belfort), ne sera inauguré… qu’en 1991 !

Loïc Salmon

Exposition photographique itinérante « Femmes de la défense »

 

« Femmes en guerre 1940-1946 » (2013).

Éditions E-T-A-I/176 pages/36 €




JU 87 « Stuka »

A travers les carrières et les témoignages de ses pilotes, c’est l’histoire de l’avion Ju 87 (Junkers) « Stuka » d’appui aux troupes au sol que relate Jean-Louis Roba, qui a puisé aux sources françaises, britanniques, italiennes et surtout allemandes.

Il s’est aussi entretenu avec huit de ces « As », dont le plus célèbre, le colonel Hans-Ulrich Rudel, l’homme aux 2.530 missions de combat et 2.000 cibles terrestres, navales et aériennes détruites, record mondial ! Récipiendaire des plus hautes décorations du IIIème Reich et dont la tête est mise à prix pour 100.000 roubles par Staline, Rudel préfère se rendre à l’armée américaine le 8 mai 1945, aux commandes de son Stuka dernier modèle. Ses exploits ont servi au développement de l’avion américain à turboréacteurs A-10 « Thunderbolt II », actuellement en service et spécialisé dans l’attaque des blindés. La robustesse du Stuka, sa remarquable maniabilité due à la configuration de ses ailes en « W » et sa grande précision consécutive à la tactique du bombardement « en piqué » le feront surnommer « tueur de chars » dans sa version finale. Lors du « Blitzkrieg » (guerre éclair) de 1940, il forme un tandem avec les « panzer » (blindés) dans les grandes offensives en Europe du Nord. En fait, la conception du bombardier en piqué, plus efficace contre des cibles mobiles que le bombardier attaquant horizontalement ou dispersant ses projectiles, est… d’origine américaine ! Ernst Udet, As allemand de la première guerre mondiale, la découvre en 1931 lors d’un meeting aérien aux Etats-Unis. L’adjonction d’une sirène pour terroriser l’ennemi au sol sera abandonnée après le Blitzkrieg. Constituée d’une petite hélice fixée sur une jambe du train d’atterrissage, elle ralentissait un avion déjà lent. Remplacée par un sifflet sur la bombe larguée, elle la déviait et nuisait à son efficacité. Pendant la Bataille d’Angleterre, les autorités britanniques connaissent les faiblesses de la Luftwaffe et de la Wehrmacht, grâce au déchiffrement des renseignements d’origine électromagnétique (nom de code « Ultra »). Le Stuka, utilisé avec succès contre des navires dans la Manche, est trop vulnérable pour les raids contre la terre. L’immensité du front russe augmente l’activité des Stuka et donc leurs pertes, surtout pendant la bataille de Stalingrad en 1942. En outre, l’offensive de l’Afrika Korps en Libye mobilise de nombreux Stuka, jusqu’au coup d’arrêt à El Alamein et au débarquement des Alliés en Afrique du Nord la même année. En Tunisie, les Stuka causent tellement de dommages aux troupes américaines que le général Patton demande d’agir « contre les attaques constantes de ces Stuka allemands soi-disant obsolètes » ! La dernière version du Stuka, dénommée « Gustav » et encore plus précise, peut détruire au canon 5 ou 6 chars au cours d’un seul vol. En 1943 en mer Egée, la Royal Navy domine la mer, mais la Luftwaffe domine les airs : les Stuka contribuent à la dernière grande victoire de la Wehrmacht en Grèce, où une armée britannique, général en tête, capitule en rase campagne. Tout au long de la guerre, cet avion mythique aura été utilisé par les propagandes des deux bords : symbole d’invincibilité et de terreur pour pousser l’adversaire à la capitulation pour l’une, « robot maléfique et inhumain » pour justifier l’effondrement brutal des armées franco-britanniques en mai et juin 1940 pour l’autre.

Loïc Salmon

« Les As du Junkers JU 87 Stuka » (2013).  Éditions E-T-A-I/ 192 pages/38 €




Jeep militaires

Ancêtre du 4×4 d’aujourd’hui, la « Jeep » reste le véhicule militaire le plus célèbre du monde. Destinée par l’armée américaine à remplacer le cheval, la moto et le side-car, elle fait l’objet, en juin 1940 avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, d’un appel d’offres auquel répondent les constructeurs automobiles American Bantam, Willys-Overland et Ford. Leurs prototypes doivent notamment parcourir 8.000 km de route et 8.000 km tout terrain, atteindre 88 km/h sur route, transporter trois hommes avec une mitrailleuse et aussi respecter diverses spécifications en vue de simplifier la gestion des stocks, faciliter les opérations d’entretien et de réparations et garantir des composants éprouvés et fiables. A l’origine, « Jeep » est un terme militaire utilisé par les mécaniciens pour désigner tout véhicule réceptionné pour essai dans les années 1930, mais, selon l’auteur du livre Pat Ware, ne correspond pas aux abréviations de « Governmental Purpose » et « General Purpose » (« Jipi » en anglais). Toutefois début 1941, ce terme s’impose pour désigner ces voitures qui seront utilisées pour la reconnaissance, la patrouille, le transport de personnel et de matériel, la station radio mobile, l’évacuation sanitaire, la pose de lignes téléphoniques et le dépannage léger. Elle sera déclinée en version amphibie avec un gouvernail et une hélice.  American Bantam ayant été éliminé, Ford construit 277.896 exemplaires entre 1941 et 1945 et Willys 361.349. Les Jeep, qui supportent mal la traversée de l’Atlantique, sont alors acheminées en pièces détachées en Grande-Bretagne pour être montées sur place dès août 1943. Les forces spéciales britanniques « SAS » bricolent des Jeep lance-flammes, très redoutées des soldats allemands, en modifient d’autres pour leur donner une autonomie de plus de 1.000 km en vue de raids de commandos derrière les lignes ennemies, notamment pour attaquer le ravitaillement en carburant de l’Afrika Korps lors de la bataille d’El Alamein. Dans le cadre de la loi prêt-bail, les Soviétiques reçoivent plus de 20.000 Jeep et s’en inspirent pour fabriquer leur propre modèle amphibie après la guerre. De leur côté, les Allemands militarisent la « Coccinelle » qui devient la « Volkswagen Kübelwagen ». A la fin de la guerre, la Jeep, utilisée par toutes les armées alliées sur tous les théâtres d’opérations, a démontré sa fiabilité, sa polyvalence et ses facultés de franchissement. Le général Dwight Eisenhower déclare que « la Jeep, le Dakota (avion bimoteur de transport) et la péniche de débarquement furent les trois outils qui ont gagné la guerre ». Pour le chef d’état major des armées américaines, le général George Marshall, « la Jeep représente la plus grande contribution de l’Amérique à la guerre moderne ». Après la guerre, les autorités militaires françaises, ne disposant pas d’assez de dollars pour acheter des pièces de rechange pour leurs Jeep vieillissantes, confient, à la société Hotchkiss, la fabrication d’un modèle français dénommé M201 et quasiment identique à la Jeep américaine. Le M201, retiré du service en 2005, sera successivement équipé de postes de radio, de la mitrailleuse AA52, de phares infrarouges et enfin des missiles Entac (Engin téléguidé antichar) puis Milan (Missile d’infanterie légère antichar), tous deux franco-allemands.

L’ouvrage « Jeep militaires », abondamment illustré, donne aussi tous les détails techniques et contacts utiles aux amoureux de la « principale ambassadrice de l’Amérique en guerre »

Loïc Salmon

 « Jeep militaires » (2013) par Pat Ware. Éditions E-T-A-I/160 pages/36,90 €.




Histoires d’armes

Le musée de l’Armée et le Château royal de Blois ont publié un ouvrage à l’occasion de l’exposition « Histoires d’armes »  (23 juillet-3 novembre 2013). A elle seule, la couverture souligne la valeur symbolique de l’arme au cours de son histoire. L’épée d’apparat du roi François 1er est encastrée dans le fusil d’assaut Kalashnikov : l’exaltation  de l’idéal chevaleresque et celle de la libération des peuples réunies !

A l’origine, l’arme vise à accroître le pouvoir de destruction de l’homme et sa capacité à se défendre de plus en plus loin. Le combat commence en effet de près : l’affrontement direct reste le révélateur ultime de la valeur des combattants de l’Antiquité à la première guerre mondiale. Le poignard de bronze se transforme en épée de fer, plus ou moins longue, jusqu’à la baïonnette ou la dague emmanchée au canon du fusil d’assaut d’aujourd’hui. Son complément, la cuirasse, indispensable au début, perd son efficacité protectrice devant l’arme à feu, qui va changer l’art de la guerre et même l’environnement humain. La valeur guerrière des chevaliers et la société féodale, qui l’a engendrée, cèdent devant la froide efficacité et la réalité économique inhérentes à la production de cette nouvelle arme, de plus en plus meurtrière avec le progrès technique. Pourtant, la tactique peut parfois l’emporter sur la technique. Ainsi, pendant la guerre de Cent Ans, les chevaliers français sont décimés par les nuées de flèches lancées par les archers anglais, plus rapides que les arbalétriers français, au cours des batailles rangées de Crécy, Poitiers et Azincourt. Ensuite, l’invention de la poudre noire et les canons embrasent les champs de bataille, mettent fin à l’invulnérabilité des châteaux forts et précipitent l’effondrement de la société féodale. Le pouvoir royal se trouve en effet renforcé par l’artillerie au coût élevé. Par la suite, la fabrication de fusils pour l’infanterie de ligne fait figure de pionnière : l’artisan armurier disparaît devant la fabrication industrielle, lorsque sont établies des normes techniques pour remplir le cahier des charges de l’armement des troupes royales au XVIIIème siècle. La mitrailleuse, introduite aux Etats-Unis pendant la guerre de Sécession (1860-1865), fait des ravages pendant la première guerre mondiale et démontre l’inutilité de la charge de lanciers à cheval et de l’assaut de fantassins à la baïonnette. La tactique de l’offensive à outrance se transforme en enlisement dans les tranchées. L’ouvrage « Histoires d’armes » raconte tout cela avec de nombreuses illustrations et explications. Il donne aussi  une intéressante chronologie de l’histoire des armes, des guerres, de leurs techniques et usages, en parallèle avec celle, plus large, des sciences, techniques et inventions en général.

Loïc Salmon

Exposition « Histoires d’armes » : guerre constante entre épée et cuirasse

Histoires d’armes. Editions Gourcuff Gradenigo. 96 pages/12 €.

 




Saint-Exupéry, pilote de guerre

Soixante-dix ans après la publication aux éditons Gallimard du dernier roman d’Antoine de Saint-Exupéry intitulé « Pilote de guerre », un colloque a fait le point sur la dernière partie de sa vie (1939-1944).

Capitaine de réserve en 1939, Saint-Exupéry, ancien pilote de l’Aéropostale, est jugé inapte pour l’aviation de chasse mais, grâce à ses relations, parvient à se faire affecter au groupe de reconnaissance (GR) II/33 basé à Orconte (Marne). La déclaration de guerre surprend l’armée de l’Air française en pleine rénovation. Malgré les énormes efforts de l’industrie aéronautique considérée comme prioritaire, 30 % des avions livrés sont incomplets en raison de l’insuffisance d’hélices, d’armements, de radio et d’accessoires. Après la « drôle de guerre » où les belligérants restent sur leurs positions, l’Allemagne reprend l’offensive le 10 mai 1940. L’armée de l’Air française et l’aviation britannique basée en France alignent 1.470 avions modernes… contre 6.265 pour la Luftwaffe ! Le 20 mai, la Wehrmacht arrive à Abbeville et Amiens. Trois jours plus tard, le capitaine de Saint-Exupéry et son équipage sont envoyés en reconnaissance au-dessus d’Arras. Cette mission servira de trame principale à « Pilote de guerre ». Il part sans illusions : «  On ne tiendra aucun compte de nos renseignements. Nous ne pourrons pas les transmettre. Les routes seront embouteillées. Les téléphones seront en panne. L’état-major aura déménagé d’urgence. Les renseignements importants sur la position de l’ennemi, c’est l’ennemi lui-même qui les fournira ».  Pourtant, il repère une division blindée, qui attaque en force, et parvient à ramener son avion, touché par la DCA allemande, à Orly. Cette réussite lui vaut la croix de Guerre avec palme. Le 20 juin, Saint-Exupéry décolle de Bordeaux pour Perpignan puis Oran et arrive à Alger le 23. La veille, l’armistice avait interdit de vol tous les avions français rescapés !

A l’époque, « Saint-Ex », comme on l’appelle, est un écrivain célèbre. Il a reçu le prix Femina pour « Vol de nuit » et, pour « Terre des Hommes », le Grand Prix de l’Académie française et le « National Book Award » américain. Fort de cette notoriété, il débarque à New York le 31 décembre dans l’intention de convaincre les Etats-Unis de s’engager aux côtés des Alliés. Pressé par ses éditeurs américains, il rédige « Pilote de guerre » en huit mois. La version anglaise « Flight to Arras », publiée en février 1942, un mois après l’entrée en guerre des Etats-Unis, enthousiasme la jeunesse américaine. En France, son livre est édité à Paris le 27 novembre 1942 par Gallimard, qui en tire 24.539 exemplaires, vendus très rapidement. Le 8 février 1943, la censure allemande interdit sa publication, qui reprendra officiellement en octobre 1944 après des éditions clandestines à Lyon et Lille. A la fameuse déclaration du général De Gaulle sur la bataille perdue par la France mais pas la guerre, Saint-Exupéry répond dans ses « Ecrits de guerre » : « Dites la vérité, général. Nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront ». Il lui en sera longtemps tenu rigueur. Aucun exemplaire de « Pilote de guerre » n’arrivera en Afrique du Nord, contrôlée par les gaullistes. En outre, la disparition de Saint-Exupéry en mission de guerre le 31 juillet 1944 ne sera honorée par la citation « Mort pour la France » qu’en mars 1950, soit bien après le départ du général De Gaulle du gouvernement en janvier 1946.

Loïc Salmon

Saint-Exupéry, pilote de guerre. Actes du colloque tenu les 28 et 29 juin 2012 à Saint-Maurice-de-Rémens. Editions Gallimard/258 pages/21 €




Nom de code Geronimo

Ce documentaire-fiction présente la puissance américaine en termes de moyens techniques et humains de renseignement et de suivi d’une opération spéciale sur le terrain. Il relate l’opération américaine « Trident de Neptune », conduite le 2 mai 2011 pour neutraliser Oussama ben Laden, chef de l’organisation terroriste Al Quaïda dont les attentats aux Etats-Unis avaient tué 2.973 personnes le 11 septembre 2001.

La mort de Ben Laden a été annoncée par le président Barack Obama, qui avait suivi en direct ce raid d’une quarantaine de minutes. En effet, les membres de l’unité des forces spéciales engagées (« Navy Seal Team 6 ») portaient une micro-caméra sur leur casque. L’intérêt de ce documentaire-fiction réside dans la préparation de cette opération, lancée depuis la base militaire de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) à Bagram en Afghanistan. Elle commence par la longue enquête de la CIA et se poursuit par l’entraînement de la Navy Seal Team 6. Ben Laden est désigné sous le nom de « Geronimo » (1829-1909), célèbre chef des Apaches qui avaient longtemps lutté contre les Etats-Unis pendant la conquête de l’Ouest. Quoique l’issue de l’opération Trident de Neptune soit connue, le « suspense » sur son succès ou son échec est savamment entretenu par les doutes des agents de la CIA, la recherche de preuves suffisantes pour obtenir le feu vert du président américain dans un contexte pré-électoral, les options envisagées et les états d’âme de quelques membres de la Navy Seal Team 6 avant son déclenchement. Une opération similaire, dénommée « Serre d’aigle », avait été montée en 1980  pour libérer les 444 otages de l’ambassade américaine détenus à Téhéran. Son échec, les 24 et 25 avril, avait entraîné celui de la réélection du président Jimmy Carter. Les otages avaient été libérés par l’Iran le 20 janvier 1981, jour de l’intronisation du président Ronald Reagan. Par la suite, les forces spéciales américaines ont été profondément remaniées. Cette fois-ci,  la Navy Seal Team 6, chargée exclusivement de la lutte antiterroriste, reçoit l’ordre du Pentagone de capturer ou tuer, s’il le faut, la cible Geronimo cachée au Pakistan, pays officiellement allié des Etats-Unis. Une fois formellement identifiée, la dépouille de Ben Laden sera immergée en haute mer. Sa mort sera reconnue par Al Qaïda. La Navy Seal Team 6, dont aucun membre n’a été tué ou blessé dans cette opération, sera décorée de la « Presidential Unit Citation », plus haute distinction décernée à une unité militaire pour sa bravoure. Trois mois plus tard, dans la nuit du 5 au 6 août 2011, un hélicoptère Chinook est abattu en représailles en Afghanistan avec 20 membres de la Navy Seal Team 6 à bord. Aucun d’eux n’avait participé à l’opération Trident de Neptune.

Loïc Salmon

Code name Geronimo.  Seven7Sept. 1h 36 mn/19,99 €. Boutique : http///www.sevensept.com/search/node/code%20name