CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs

La Russie, l’Iran et la Chine, principaux pays compétiteurs de la France, constituent des menaces périphériques sur le respect de ses engagements, à savoir la fiabilité de ses positionnements, en Europe, au Moyen-Orient et dans la zone Indopacifique.

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’État-major des armées (CEMA), l’a expliqué au cours d’une conférence de presse, tenue le 11 juillet 2025 à Paris.

La Russie. Puissance conventionnelle et nucléaire, la Russie constitue la menace la plus proche et la plus durable de la France, qu’elle a qualifiée officiellement d’adversaire principal en Europe. Par sa mentalité d’État totalitaire et ses efforts colossaux pour construire son système de forces, elle se positionne en puissance de nuisance. Elle dispose d’un modèle d’armée complet avec des capacités de brouillage, de guerre électronique, de défense sol-air et d’artillerie à longue portée. L’étagement de l’engagement de ses forces conventionnelles s’agrège à la guerre informationnelle. Sa dissuasion nucléaire repose sur des vecteurs terrestres, sous-marins et aériens à long rayon d’action et des armes stratégiques et tactiques avec une doctrine et une chaîne de commandement robuste et testée. La Russie dispose d’un grande profondeur stratégique caractérisée par sa superficie, qui s’étend sur 11 fuseaux horaires et lui permet de tenir économiquement, et la capacité d’endurance de sa population, renforcée par un endoctrinement de la jeunesse remis en œuvre depuis les années 2000. Vis-à-vis de la France, les actions de la Russie s’exercent sous la forme de la guerre hybride, multi-milieux et multi-champs. Dans le champ informationnel, qui s’étend aux pays occidentaux, elles visent, via des agents tiers utilisables qu’une fois, à dénigrer l’image de la France en Afrique et à déstabiliser la cohésion de sa population sur le territoire national. Dans le cyber, la Russie a déjà recouru à des sous-traitants pour saboter des entreprises d’armement allemandes. Des satellites russes manœuvrent pour gêner les trajectoires de satellites français ou s’approcher d’eux pour les brouiller ou les espionner. Des indices portent à croire que la Russie pourrait mettre en orbite des satellites spécialisés, qui seraient un peu en dehors des règles du Droit de non-militarisation de l’espace. Sous les mers, des sous-marins nucléaires d’attaque russes pénètrent régulièrement en Atlantique Nord près de la Grande-Bretagne, s’approchent même des côtes américaines et vont parfois jusqu’en Méditerranée surveiller des zones importantes pour la France. En surface, le navire océanographique Yantar, collecteur de renseignements, embarque des robots sous-marins autonomes capables de couper des câbles sous-marins à 6.000 m de profondeur. Les bombardiers à long rayon d’action, basés au Nord de la Russie et capables d’emporter des armes nucléaires, contournent la Norvège et passent au-delà de la Grande-Bretagne pour rechercher les groupes de porte-avions américains et alliés. Enfin, la Russie a conduit des opérations offensives sous une forme de couverture nucléaire pour dissuader les autres pays d’aider l’Ukraine. Sa dissuasion nucléaire, défensive, y a perdu un peu de sa crédibilité et de sa clarté d’emploi.

L’Iran. Par la détention d’otages, l’Iran pratique le terrorisme d’État et mène des actions déstabilisatrices aux Proche et Moyen-Orient. Il apporte son soutien aux organisations terroristes Hamas à Gaza et Hezbollah au Liban ainsi qu’aux Houthis au Yémen. Outre sa menace récurrente de fermer le détroit d’Ormuz, il tente de relancer son programme nucléaire militaire en dehors de toute surveillance.

La Chine. Dans sa compétition systémique avec les États-Unis, la Chine n’épargne pas la France dans les domaines économique et technologique, en pratiquant l’espionnage et le dénigrement. Elle remet en cause la liberté de circulation en mer de Chine méridionale et agit directement pour influer sur les modes de gouvernance des États de l’Asie du Sud-Est.

Loïc Salmon

Russie : la BITD s’adapte pendant la guerre contre l’Ukraine

Moyen-Orient : la confrontation Israël-Iran de juin 2025

Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice




Stratégie : l’importance pérenne du groupe aéronaval

Gigantesque réservoir de ressources et espace majeur de communications, la mer est devenue un espace d’actions diplomatiques et militaires avec la guerre informationnelle. Grâce à son allonge, le groupe aéronaval (GAN) y produit des effets cinétiques et immatériels.

Le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’État-major des armées (CEMA), s’est exprimé sur ce sujet à l’occasion de la conférence navale organisée, le 25 janvier 2024 à Paris, par l’Institut français de relations internationales.

Selon l’Institut du Pacifique, le parc des porte-avions, en service dans le monde en 2022 et en construction, s’établit ainsi : États-Unis, 11 en service et 3 en construction ; Chine, 2 en service et 1 en construction ; Inde, 2 en service et 1 en construction ; Italie, 2 en service et 1 en construction ; Grande-Bretagne, 2 en service et aucun en construction ; France, 1 en service et 1 en construction ; Espagne, 1 en service et aucun en construction ; Russie, 1 en service et aucun en construction ; Japon aucun en service mais 2 en construction.

La conflictualité aujourd’hui. Le modèle opérationnel a changé, explique le CEMA. L’ordre international, fondé sur le droit, se trouve remis en cause par la désinhibition dans l’emploi de la force dans tous les milieux, y compris l’espace maritime. Les attaques des rebelles houthis au Yémen contre les navires marchands ont entraîné un déroutement d’une partie du trafic du canal de Suez et de la mer Rouge. La dynamique de la force provoque une escalade dans les moyens et la recherche d’une létalité importante, notamment par les drones navals suicides. En mer Noire, des dizaines de navires russes ont été touchés par des attaques asymétriques. La liberté de navigation, autrefois respectée bon gré, mal gré, se trouve remise en cause. Par ailleurs, la compétition, état normal des relations internationales aujourd’hui, se manifeste en permanence en matière de sécurité et dans les domaines politique, diplomatique, culturel, sportif et informationnel. Elle s’exacerbe dans les espaces communs que sont le champ informationnel et la mer où le GAN envoie des signaux très forts. Dans les actions hybrides, peu régulées et difficilement observables, les flottilles de surveillance chinoises dans la zone Indopacifique, qui n’existent pas officiellement, constituent un important système de maillage. La compétition apparaît aussi dans l’utilisation du droit pour territorialiser la mer. Cet espace commun, auparavant appartenant à tous et donc répondant à des règles, est vu aujourd’hui comme n’appartenant à personne. En conséquence, le premier compétiteur qui se l’approprie en jouira finalement. L’emploi de la force permettra, éventuellement, d’obtenir des ressources, conquérir des zones et imposer sa présence par sa puissance technologique. En outre, le changement climatique se manifeste surtout sur les océans avec la montée des eaux et le nombre croissant de cyclones. Ainsi dans la zone Indopacifique, les exercices navals avec les Marines partenaires présentes sont moins militarisés dans le contexte de la rivalité Chine-États-Unis, mais davantage tournés vers les conséquences du changement climatique (actions humanitaires). Ensuite, les champs de bataille, y compris maritimes, se trouvent bouleversés. Pendant une trentaine d’années, les guerres, choisies, résultaient de décisions politiques, qui en maîtrisaient assez bien le tempo et l’intensité. La supériorité opérationnelle existait ponctuellement dans l’espace terrestre en raison de l’absence de moyens aériens des adversaires, à part des systèmes de défense sol-air très basiques. Le GAN a participé à la projection de puissance de feu pendant les guerres en Afghanistan et dans le Nord-Est de la Syrie. Aujourd’hui, la guerre s’est imposée à l’Ukraine qui, si elle la perd, disparaît en tant que nation. En mars 2022, déployé en Méditerranée orientale, le GAN se préparait à porter le feu chez l’adversaire. En janvier 2024, il se trouve à quelques milles marins d’un navire russe, désormais adversaire et encore plus impliqué dans ses missions qu’auparavant.

Menaces futures et moyens. Chercher à conserver une supériorité permanente dans un espace ou un ensemble d’espaces est devenu un objectif hors de portée, estime le CEMA. En revanche, il faut être capable d’imposer sa volonté dans un espace donné et pour une durée donnée…que permet le GAN ! La transparence du champ de bataille, y compris dans les airs, constitue un défi permanent. La guerre en Ukraine souligne la nécessité de la disponibilité des moyens, à savoir la logistique et les munitions. Le spectre des nouvelles menaces inclut les missiles hypervéloces, les essaims de drones, les attaques cyber et les systèmes de déni d’accès, qui peuvent aller très loin et impacter la zone d’opérations. Il s’agit d’imaginer des contre-mesures et des modes d’action pour s’en protéger, mais aussi utiliser ces moyens pour peser sur les dispositifs et les volontés adverses. Au cours des dernières décennies, les armées françaises ont misé sur la haute technologie, qui leur a évité le déclassement. Une guerre imposée nécessite une soutenabilité dans le temps qui ne dépend pas uniquement des armes de haute technologie, très coûteuses et difficiles à maintenir en condition opérationnelle. Il faudra aussi conserver des armes pour user l’adversaire sans avoir à utiliser des armes de décision, probablement de plus haute technologie et onéreuses. Par ailleurs, l’intelligence artificielle générative va influencer le champ informationnel et la capacité à planifier et conduire des opérations. Mais, elle permettra de lever beaucoup plus d’incertitudes grâce à la simulation, d’imaginer et de tester des possibilités plus rapidement en laissant le cerveau de l’homme décider. Ce dernier disposera de davantage de données et risquera moins de se tromper dans la décision qu’il prendra. S’y ajoutent la révolution quantique (l‘infiniment petit), les systèmes capables d’évoluer et la connectivité résiliente. En effet, il sera difficile de maintenir une supériorité forte et permanente dans le domaine de la connectivité. Il va falloir travailler en mode très dégradé et mettre en place un système avec des moyens très hauts dans le ciel et en surface, afin d’acquérir l’hyper-connectivité qui constitue l’un des facteurs permettant de conquérir la supériorité dans un espace donné à un moment donné. La soutenabilité sur le long terme inclut la loi de programmation militaire de cinq ans et le GAN, objet du temps long dans sa conception et son emploi.

L’espace maritime. Le GAN concentre toute la puissance de feu sur une très petite surface, rappelle le CEMA. Il affiche la détermination de la France à s’engager dans un conflit de haute intensité. Il constitue aussi une arme du champ informationnel, où se gagne la guerre avant la guerre. L’embarquement de la force d’action navale nucléaire sur le porte-avions Charles-de-Gaulle lui donne une dimension supplémentaire. Sur le plan opérationnel, le porte-avions permet une projection de puissance de feu vers la terre depuis la mer, espace à maîtriser car la menace se trouve à la surface et sous la surface. Il a donc été déployé pour influer sur les opérations terrestres au Kosovo, en Libye, en Afghanistan et en Irak, sans pour autant qu’une composante militaire puisse gagner la guerre à elle toute seule. En outre, l’action de la mer vers la mer, volet de la haute intensité qui redevient d’actualité, implique une confrontation avec un adversaire du même niveau. Le porte-avions doit créer ou contribuer à créer une bulle d’hyper-supériorité, locale et temporaire, pour produire des effets. Par exemple, là où divers pays affirment exagérément leur souveraineté, il peut trouver des chemins d’accès pour la contourner. Indispensable pour mener une action amphibie, il contribue à une opération vers la terre. Enfin, le GAN devient un facteur d’intimité stratégique avec l’intégration d’unités alliées dans son escorte, car la simultanéité des crises nécessite de combattre ensemble.

Loïc Salmon

Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin

Marines : outils politiques et de projection de puissance

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui




Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

La connaissance des fonds marins jusqu’à 6.000 m permettra à la France de mieux les connaître, en vue de garantir sa liberté d’action de ses forces, de protéger les zones d’intérêt national et, éventuellement, d’agir militairement.

Le 14 février 2022 à Paris, Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), ont présenté ce projet stratégique et sa feuille de route.

Les enjeux. La ministre a rappelé que, pour les besoins industriels, des drones et robots télé-opérés sont capables de mener des opérations militaires à plusieurs kilomètres de profondeur. La compétition dans les grands fonds marins résulte d’abord de la raréfaction des ressources terrestres en pétrole et gaz et métaux rares pour les technologies numériques, laquelle pousse à en rechercher au fond des mers. Il s’ensuit des tensions géopolitiques, notamment en mer de Chine méridionale et en Méditerranée. En outre, de grandes puissances militaires et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), explorent les fonds marins avec une certaine ambivalence des objectifs, civils ou militaires, en raison de l’emploi de moyens à double usage. Enfin, le droit de la mer se trouve contourné par la conjugaison d’activités secrètes, commerciales, scientifiques et militaires, avec des actions au seuil de la conflictualité, difficiles à caractériser et attribuer. Par ailleurs, les 450 câbles sous-marins véhiculant 99 % des données numériques constituent des infrastructures sensibles que certaines nations pourraient surveiller ou dégrader. L’absence de surveillance incite tôt ou tard à piller ou contester. Selon Florence Parly, il s’agit de garantir la liberté d’action des armées, protéger les infrastructures sous-marines et faire peser une menace crédible sur les pays tentés de s’en prendre aux intérêts de la France, dans son espace maritime, ou de ses partenaires stratégiques. La doctrine dans ce domaine évoluera au gré des avancées technologiques et des préoccupations des pays alliés et de l’OTAN, conclut la ministre des Armées.

Les opérations. Face à la stratégie hybride d’actions difficilement attribuable, explique le CEMA, il faut pouvoir peser sur le rapport de force pour éviter le fait accompli. Cela implique d’anticiper et de faire connaître sa capacité à réagir de façon indépendante avec les ressources nécessaires. Les moyens de surveillance de la Marine nationale, de la surface à quelques centaines de mètres actuellement, seront portés à 6.000 m de profondeur. Le système de lutte anti-mines marine futur (SLAMF, voir plus loin) utilisera l’intelligence artificielle, les drones et les robots. En synergie avec la Direction générale de l’armement (DGA), le Service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom) utilisera les données des sous-marins et des navires de surface pour améliorer la cartographie des fonds destinée aux forces navales. En 2023, la Marine nationale disposera d’une capacité d’exploration des grands fonds par le couple drone-robot. La future doctrine interarmées, interalliés et avec les industriels visera à : protéger les approches des eaux territoriales et les zones économiques exclusives (ZEE) ; maintenir la souveraineté dans les Outre-mer ; disposer de moyens projetables et aérotransportables pour renforcer la défense des côtes.

L’environnement. Selon le ministère des Armées, les sous-marins étrangers doivent naviguer en surface dans les eaux territoriales. Des entreprises étrangères peuvent poser des câbles et des pipelines dans les ZEE. Au-delà de 6.000 m de profondeur (17 % des fonds marins), la « zone hadale » se trouve dans l’obscurité totale et le froid. La pression de l’eau équivaut à 1 t/cm2. Les ondes acoustiques y passent, mais pas les ondes électromagnétiques. Les GAFAM financent 50 % des câbles de communication par internet. Les fonds marins intéressent également la Chine, la Russie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Italie, l’Inde et le Japon. Dans son Plan d’investissement 2020-2030, la France prévoit 300 M€ pour mieux les connaître et les exploiter. Elle dispose du Shom, de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) et de la capacité d’archéologie sous-marine. Elle coopère avec les pays étrangers pour l’échange d’informations et de technologie, en vue d’améliorer les moyens existants. Le ministère des Armées s’appuie sur les technologies civiles qui bénéficient d’investissements très importants. Un amiral assurera la coordination des actions dans ce domaine. A l’Etat-major des armées, un groupe de travail réunit des représentants du Shom, de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, de la DGA et des services de renseignement. L’épave du sous-marin Minerve, disparu en Méditerranée en1968, a été retrouvée en 2019 en cinq jours à 2.350 m de profondeur par un navire norvégien de travaux sous-marins. En décembre 2021, un avion de chasse britannique F-35B, abîmé en Méditerranée, a été récupéré en trois semaines. Un F-35C américain, qui s’est écrasé en mer de Chine en janvier 2022, fait l’objet de recherches.

Les moyens techniques. La guerre des mines nécessite navires de surface, sonars remorqués robots télé-opérés et plongeurs démineurs et, demain, des drones de surface pilotés depuis la terre ou la mer et des drones sous-marins autonomes. Le bâtiment de guerre des mines prépare la mission et engage les moyens. Trois groupes de plongeurs démineurs (40-60 hommes), basés à Cherbourg, Brest et Toulon avec leur bâtiment base, peuvent agir jusqu’ à 80 m. Les sonars remorqués détectent, classifient et localisent les mines. Les robots télé-opérés les identifient et les neutralisent jusqu’à 150 m. Le centre de commandement traite les images par l’intelligence artificielle. Le SLAMF (système de lutte anti-mines futur) inclura des « bâtiments-mères » mettant en œuvre : un drone de surface pour envoyer des informations en temps réel ; un drone sous-marin pour des images haute résolution et multi-angles jusqu’à 300 m. La Marine nationale dispose du robot Ulisse qui descend jusqu’à 1.000 m et du robot Diomede jusqu’à 2.000 m. En 2023, le ministère des Armées devrait acquérir deux « couples robots-drones » civils, capables d’atteindre des profondeurs de 3.000 à 6.000 m. D’ici à 2030, La DGA et les industriels français auront développé des unités capables de très grandes précision et rapidité de transmission.

Loïc Salmon

Les fonds marins s’étendent sur 361 Mkm2 à une profondeur moyenne de 3.800 m. La connaissance métrique ne porte que sur 2 % de leur surface. Environ 75 % de ce fonds se situent à des profondeurs supérieures à 3.000 m. Des moyens d’intervention et de surveillance jusqu’à 6.000 m de fond permettront de les rendre accessibles à 97 %. Selon la Convention de Montego Bay en vigueur depuis 1994, la souveraineté des Etats, de la surface au sous-sol marin s’étend à 22,22 km (12 milles marins) et la zone économique exclusive (ZEE) à des fins d’exploitation à 370,4 km (200 milles) avec possibilité d’extension dans la continuité du plateau continental jusqu’à 500 km, après arbitrage international. Au-delà des ZEE, les eaux internationales sont définies comme le patrimoine commun de l’humanité.

Marine : la « marétique », transformation numérique du monde maritime

Marine nationale : « Clemenceau 22 », la TF 473 en Méditerranée

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

 




Défense : anti-terrorisme et remontée en puissance

Le dispositif « Barkhane » au Sahel se transforme avec l’augmentation des effectifs de la force « Takuba ». La loi de programmation militaire et la remontée en puissance des armées vont de pair.

La ministre des Armées, Florence Parly, l’a expliqué lors d’une rencontre organisée, le 2 juillet 2021 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

« Barkhane » et « Takuba ». Le même jour, la France a annoncé la reprise des opérations militaires conjointes et les missions de conseil auprès des forces armées maliennes, suspendues le 3 juin. Cela fait suite aux engagements pris par les autorités maliennes de transition, endossés par la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) au sommet du 19 juin à Accra (Ghana). Depuis un an, les opérations en cours ont très fortement affaibli l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), qui s’en prend aux populations civiles, souligne Florence Parly. Ainsi l’opération « Solstice » s’est déroulée du 6 au 20 juin entre Ouallam (Niger) et Ménaka (Mali) pour traquer les groupes armés terroristes. Elle a été conduite par les forces Barkhane et Takuba (300 militaires français et européens) et les forces armées nigériennes (800) avec l’appui d’avions de chasse Mirage 2000, d’hélicoptères d’attaque Tigre et de drones armés Reaper. Ont été saisis : 13 motos ; près de 30 armes légères d’infanterie ; environ 50 appareils de communication ; du matériel servant à la fabrication d’engins explosifs. Six djihadistes, dont un recruteur actif dans la nébuleuse touareg, ont été neutralisés. Deux lieutenants de l’émir de l’EIGS, susceptibles de fournir des renseignements, ont été capturés : Katab el Mauritani et Abou Dardar, auteur suspecté de mutilations. D’une façon générale, les Etats-Unis coopèrent avec Barkhane pour la surveillance de zone, la logistique opérationnelle et le ravitaillement en vol. Même si des actes terroristes ne se produisent plus sur le territoire national, indique la ministre des Armées, les organisations affiliées à Al Qaïda ou Daech étendent leur influence vers le Sud et le golfe de Guinée. Il s’agit d’empêcher que le Sahel et l’Afrique ne deviennent leur zone refuge pour attaquer le flanc Sud de l’Europe. La force d’intervention Takuba associe des forces spéciales européennes pour des missions de conseil, d’assistance et d’accompagnement au combat des forces maliennes avec l’appui de moyens aériens et de l’artillerie. Après l’Estonie, la République tchèque, la Suède, le Portugal, les Pays-Bas et la Belgique, l’Italie, la Roumanie et le Danemark vont envoyer des militaires renforcer Takuba. D’autres discussions sur des contributions supplémentaires sont en cours au niveau politique. A terme, il s’agit de rétablir les services publics au Mali (police, justice et éducation).

Maintenir la LPM. La ministre des Armées entend veiller à ce que la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 soit respectée malgré la crise sanitaire. La construction d’un bateau hydro-océanographique sera décalée d’un an, mais une 3ème frégate de défense et d’intervention a été commandée, en vue d’une livraison anticipée à la Marine et d’assurer une continuité dans le plan de charge de Naval Group. Le nouveau chef d’Etat-major des armées, le général Thierry Burkhard, en fonctions courant juillet, a été nommé pour quatre ans, soit jusqu’à la fin de la LPM, pour en maintenir la continuité de pilotage après les élections, présidentielle et législatives, de 2022. Il doit aussi réaliser la remontée en puissance des armées sur une durée suffisante et les préparer à des combats de plus haute intensité.

Loïc Salmon

Afrique : l’opération « Barkhane », créer de l’incertitude chez l’adversaire

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025




Les ors de la République

Maillon de la chaîne de commandement, l’Etat-major particulier (EMP) du président de la République se caractérise par sa compétence et sa loyauté. Apolitique, il se situe au-dessus des divergences partisanes.

Le général Henri Bentégeat y a servi pendant sept ans, d’abord comme adjoint « Terre » auprès de François Mitterrand (1993-1995) et de Jacques Chirac (1995-1996) puis comme chef (1999-2002), avant d’assumer les fonctions de chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Il a vécu les cohabitations, où ces chefs d’Etat ont dirigé la France avec un Premier ministre d’une sensibilité politique différente de la leur. L’EMP participe à la gestion des crises et des conflits selon une procédure de décision réactive, sans frein de la part du Parlement, informé d’une opération militaire dans les trois jours puis qui doit autoriser sa prolongation au-delà de quatre mois. En outre, toutes les administrations sont concernées et les chefs militaires y sont associés de bout en bout. L’EMP assiste à toutes les réunions de crise au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et du ministère des Affaires étrangères, quand les intérêts de la Défense peuvent se trouver mis en cause. L’émotion, l’hypermédiatisation et l’information en continu effacent le recul et négligent le temps long, où se mesure l’efficacité. Chaque matin, les adjoints de l’EMP (Terre, Marine et Air) lisent notes des services de renseignement, messages des attachés de défense, analyses du SGDSN et de la Délégation aux affaires stratégiques, études de l’Etat-major des armées et télégrammes diplomatiques, pour traquer l’information destinée au chef de l’Etat, un fait inattendu demandant confirmation ou les signes d’une menace potentielle nécessitant une vigilance accrue. Le soir et les week-ends, ils prennent à tour de rôle l’astreinte à domicile. Tenus informés par le centre de transmission militaire de la présidence, ils doivent être en mesure de rédiger une note urgente pour le chef de l’Etat ou de rejoindre l’Etat-major des armées pour y suivre les développements d’une situation de crise potentiellement explosive. Le secrétaire général de l’Elysée gère alors la suite à donner à tout événement qui exige une réaction immédiate de la présidence de la République. L’ordre protocolaire place le chef de l’EMP juste derrière lui, pour souligner l’importance de la responsabilité de chef des armées, qui ne se partage pas. Ainsi, le lendemain de son intronisation, le nouveau président est informé, en tête à tête, des plans et procédures des codes nucléaires par le chef de l’EMP. Ces plans ne sont accessibles qu’à « ceux qui ont à en connaître ». La dissuasion nucléaire, socle de l’indépendance stratégique de la France, vise désormais, non plus les grandes villes d’un Etat adverse, mais ses centres de pouvoirs politiques, militaires ou économiques, en limitant les dégâts collatéraux. La protection des intérêts vitaux, jamais explicites, de la France serait affirmée par un tir d’ultime avertissement. Le chef de l’EMP, qui ne dépend que du chef de l’Etat, éclaire ses choix en amont. Son influence dépend des relations qu’il a su établir avec lui. Les décisions présidentielles sont prises en conseil de défense ou en conseil restreint, où tous les participants peuvent s’exprimer. Leur mise en œuvre relève du ministre ou du chef d’état-major des Armées. Parmi les administrations, seules celles de la Défense et des Affaires étrangères appliquent intégralement les décisions du chef de l’Etat…sans tergiverser !

Loïc Salmon

« Les ors de la République » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 220 pages, 17 €.

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Chefs d’Etat en guerre

Guerre : complexité des approches politique et militaire




CEMA : assurer la capacité de la France à assumer son rang

Disposer d’armées prêtes à l’engagement sans délai et préserver la singularité militaire constituent les priorités du général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA).

Il l’a expliqué lors d’une réunion organisée, le 22 janvier 2020 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’engagement au Sahel. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne vise à éviter la contagion du terrorisme et à maintenir le cloisonnement entre les groupes armés d’Afrique de l’Ouest, du Centre et de l’Est, qui prospèrent sur les confrontations ethniques et religieuses. Ces groupes disposent d’une technologie des engins explosifs improvisés de plus en plus sophistiquée et emploient des drones avec efficacité. Ils se réfèrent à « l’Etat islamique dans le Grand Sahara », aligné sur Daech qui se maintient par la propagande. La force « Barkhane », soit 4.500 hommes renforcés récemment par 220 personnels, concentre ses efforts sur la zone des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle bénéficie de l’appui des troupes françaises en Côte d’Ivoire et va recevoir, à l’automne 2020, celui d’un contingent de forces spéciales européennes (Estonie, Belgique, République tchèque, Finlande, Norvège et Suède) de l’unité « Takuba », qui assurera la reconstruction des armées locales, leur préparation opérationnelle et le contrôle de la sécurité. La Mauritanie protège la zone à l’Ouest. Un bataillon sénégalais est déployé sur le fuseau Ouest, un bataillon malien sur le fuseau Centre et un bataillon nigérien sur le fuseau Est. La force « Barkhane » est parvenue à maintenir la violence au niveau le plus bas possible, malgré la propagande anti-française alimentée par des factions politiques locales, mais ne peut pas continuer seule, souligne le général Lecointre. Lors du sommet de Pau (13 janvier 2020), le président de la République, Emmanuel Macron, a rappelé les pertes de soldats français et nigériens fin 2019 à ses homologues du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) pour qu’ils mettent à profit les efforts tactiques des armées pour restaurer l’autorité de l’Etat dans leur pays et y assurent la sécurité, clé du développement, par les efforts budgétaires nécessaires.

D’autres acteurs. La force « Barkhane » ne dispose pas de moyens suffisants pour surveiller toute la bande sahélo-saharienne, aussi vaste que l’Europe. Elle dépend des moyens de transport stratégique, de renseignement d’origine électromagnétique et de ravitaillement en vol et des drones américains. Selon le CEMA, les Etats-Unis comprennent que la France ne peut agir seule dans cette région et que le retrait de leurs forces serait contre-productif. Par ailleurs, les relations avec la Russie ont repris, notamment aux niveaux de la Direction du renseignement militaire et de l’armée de Terre. Le CEMA dispose d’une ligne téléphonique directe avec son homologue russe, le général Valery Gerasimov. Des entretiens ont eu lieu sur le terrorisme et l’emploi de l’arme chimique en Syrie. Il s’agit d’éviter une confrontation militaire au Levant et une déstabilisation en Centrafrique.

La spécificité militaire. Selon le CEMA, le haut commandement souhaite conserver des armées jeunes, garanties de leur efficacité et de leurs forces morales et physiques, en facilitant les flux sortants. Les officiers et sous-officiers bénéficient de la jouissance immédiate de leur retraite, avec des points de bonification en fonction de leurs engagements dans certaines opérations et des primes liées à leurs spécialités. Les opérations sont conduites selon le code de la défense.

Loïc Salmon

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Cyberdéfense : ciblage, précaution et proportionnalité

La configuration des cyber-armes permet de réduire au minimum les pertes en vies et les blessures, dans la population civile, et les dommages collatéraux de biens à caractère civil.

Le respect du droit international humanitaire, dans leur emploi sur un théâtre d’opérations, a fait l’objet d’une synthèse publiée par le ministère des Armées en septembre 2019.

Violation de souveraineté. Toute pénétration non autorisée d’un vecteur numérique d’origine étatique, sur les systèmes français, ou toute production de dégâts numériques, sur le territoire français, peut constituer une violation de souveraineté. Certains incidents risquent de susciter des réponses diplomatiques, notamment auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. A une cyberattaque atteignant le seuil de l’agression armée, la France se réserve la possibilité d’invoquer la légitime défense, en vertu de l’article 51 de la charte de l’ONU. Ainsi, une cyberattaque entraînera des opérations de lutte informatique défensive dans les cas suivants : atteinte au potentiel de guerre ou économique ; atteinte à la sécurité ou la capacité de survie de la nation ; ingérence dans les affaires intérieures ou extérieures. Le recours à la force, par la lutte informatique offensive, pourrait s’exercer selon plusieurs critères, dont : les circonstances prévalant au moment de la cyberattaque, à savoir l’origine de l’opération et son caractère militaire ou civil ; le degré d’intrusion ; les effets provoqués ou recherchés ; la nature de la cible visée ; la pénétration de systèmes militaires, en vue d’atteindre les capacités de défense ; le financement de l’opération ; l’entraînement d’individus à des attaques informatiques. Face à des cyberattaques répétées, les services de l’Etat, désignés par le Premier ministre, disposent de moyens pour prévenir, anticiper, protéger, détecter et réagir en coordination avec leurs partenaires nationaux et internationaux.  Les contremesures relèvent d’une décision politique, adoptée en opportunité.

Contexte de conflit armé. Comme les autres moyens employés

sur un théâtre d’opération, une cyber-arme produit les mêmes effets de renseignement, neutralisation et « déception » (dissimulation, diversion et manipulation de l’information pour tromper l’adversaire). Une cyber-opération vise exclusivement des infrastructures numériques militaires. Elle reste soumise au champ d’application du droit international humanitaire, car ses effets se produisent sur les territoires des Etats en conflit. En raison des risques induits, à savoir immédiateté de l’action, dualité civile et militaire des cibles et hyper-connectivité des réseaux, l’emploi d’une cyber-arme exige un processus de ciblage numérique spécifique, encadrant toutes les phases de la cyber-opération. Il s’agit d’altérer, de façon temporaire, réversible ou définitive, la disponibilité, l’intégrité ou la confidentialité des données d’un système adverse, par exemple destiné à la neutralisation d’un système d’arme ou la collecte de renseignements. La cyberattaque d’un adversaire se caractérise par le fait que son intervention s’avère nécessaire pour rendre équipements et systèmes visés à nouveau opérationnels. L’intégration d’une cyber-arme dans la manœuvre opérationnelle interarmées repose sur une longue planification de recueil d’informations, afin d’identifier, par la cartographie du réseau ennemi, les objectifs visés. Les cyber-opérations relèvent du chef d’Etat-major des armées, qui bénéficie du soutien de conseillers juridiques pour respecter le droit international humanitaire.

Loïc Salmon

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action




Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

Chefs d’Etat en guerre

État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

 




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté