Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) dispose d’une forte capacité militaire, face à des tribus arabes sous armées et une armée irakienne peu aguerrie. Sans intervention terrestre, les frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis ne peuvent que l’empêcher d’aller plus loin.

C’est ce qui ressort d’un débat organisé, le 30 septembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et le quotidien Libération. Sont notamment intervenus : Pierre-Jean Luizard, directeur de recherches au CNRS ; Myriam Benraad, politologue à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman ; Denis Bauchard, conseiller à l’Institut français de relations internationales ; Salam Kawakibi, chercheur et vice-président de l’Arab Reform Initiative.

Stratégie. Le rejet du concept occidental  de l’État Nation s’est manifesté par l’instauration d’un « califat » (encadré) sur un territoire riche en ressources pétrolières autour de la frontière syro-irakienne, explique Myriam Beraad. La contestation du califat, dès la mort du prophète Mahomet (632), est à l’origine du conflit pluriséculaire entre sunnites et chiites. Selon Pierre-Jean Luizard, l’EIIL (sunnite) a multiplié les provocations terroristes (menaces puis égorgements d’otages) pour susciter une réponse militaire de l’Occident et le faire apparaître comme engagé dans une croisade contre les sunnites, qui représentent 88 % des musulmans du monde arabe. Ainsi impliqué dans un conflit communautaire local, l’Occident se trouve entraîné dans une guerre dont il n’a pas encore défini les objectifs. Pour conquérir Bagdad, l’EIIL comptait sur les milliers de sunnites irakiens expulsés de chez eux par le régime chiite, mis en place par les États-Unis en 2003, et parqués dans des camps. Mais la population de la capitale, majoritairement chiite, les a considérés comme une  « 5ème colonne » de partisans hostiles cachés et les milices chiites ont résisté. Toutefois, l’EIIL a les moyens de durer. En effet, pour la première fois, explique Denis Bauchard, un mouvement terroriste dispose d’un financement considérable, que même Al Qaïda n’a jamais pu obtenir. Son trésor de guerre, de l’ordre de 1 à 2 Md$ au premier semestre 2014, s’alimente de diverses façons : ventes de pétrole à prix cassés vers la Turquie, l’Iran et la Syrie, via la région autonome du Kurdistan irakien ; pillage des banques irakiennes dans le territoire conquis ; racket de la population à grande échelle ; dons de fondations de pays du golfe Arabo-Persique, de Malaisie et d’Indonésie ; contrebande vers la Turquie par les tribus arabes. Cette manne financière s’avère donc beaucoup plus difficile à assécher que celle d’Al Qaïda, dont il suffisait de surveiller les flux bancaires. Dans les régions où la reconstruction économique n’existe pas, l’EIIL peut ainsi recruter des jeunes djihadistes à 500-700 $/mois, alors qu’Al Qaïda ne propose que 300 $.

Champ d’action. L’EIIL a profité du pourrissement de la situation politico-économique en Irak. Selon Myriam Benraad, les États-Unis ont commis plusieurs erreurs en 2003. D’abord, le démantèlement de l’armée irakienne a incité des soldats et des cadres à choisir le Djihad (guerre sainte), car la carrière militaire y est une véritable institution depuis l’empire ottoman. De plus, la mise à l’écart des sunnites du jeu politique a provoqué des insurrections de combattants nationalistes à tendance djihadiste, puis la répression des manifestations sunnites par le gouvernement chiite. Ce dernier a, en outre, transféré les ressources énergétiques du Nord du pays aux mains des Kurdes et des chiites. D’après Pierre-Jean Luizard, le succès de l’EIIL conduit, à moyen terme, à l’échec définitif de l’intégration des arabes sunnites de l’Irak (20 % de la population) et à celui des réformes du gouvernement, en vue d’un système de quotas de postes étatiques répartis en fonction de l’importance démographique de chaque communauté confessionnelle, comme au Liban. Par ailleurs, l’EIIL avait conclu un accord avec les Kurdes leur laissant la région pétrolière de Kirkourk, en échange de leur neutralité lors de la conquête de Mossoul et de trois provinces du Nord de l’Irak. Puis, il a rendu les Kurdes responsables de l’échec de la prise de Bagdad, a rompu cette alliance et aujourd’hui les combat. Tous les services de renseignement savent que les combattants djihadistes ont été formés en Syrie, souligne Salam Kawakibi. Il ajoute que le régime a libéré des prisonniers après la révolution pour créer de la radicalisation au sein de la rébellion syrienne. Enfin, vis-à-vis de la communauté internationale, ce dernier a joué la carte du choix entre lui et le chaos islamiste.

Influences étrangères. L’Iran s’implique discrètement sur le terrain. L’Arabie Saoudite (sunnite), qui n’a jamais accepté un gouvernement irakien chiite sous influence iranienne, a officieusement financé les djihadistes en 2005-2006, surtout par des dons de fondations ou de riches familles. Mais début 2014, ses services de renseignement ont été repris en main par le gouvernement, explique Denis Bauchard. A terme, la Turquie veut créer une zone tampon en territoire syrien pour protéger sa frontière, qui a été particulièrement poreuse (djihadistes et trafiquants), rappelle Salam Kawakibi. De plus, l’ex-chef de l’organisation terroriste kurde PKK, active en Syrie, Iran, Irak et Turquie, a été livré à la Turquie par le régime syrien. De leur côté, les États-Unis ont décidé des frappes aériennes au Nord de l’Irak, mais pas en Syrie où se trouve l’état-major de l’EIIL. L’ONU, rappelle Denis Bauchard, ne peut intervenir qu’à la demande d’un État attaqué comme l’Irak. Pour la Syrie, toute résolution du Conseil de sécurité sera probablement bloquée par les vetos de la Russie et de la Chine. Par ailleurs, la Syrie dispose d’armements sophistiqués et de conseillers russes. Un bombardement de son territoire causerait des dégâts collatéraux politiquement risqués et… profitables à l’EIIL ! De son côté, le ministère français des Affaires étrangères recommande aux voyageurs de se montrer vigilants lors de leurs séjours dans une quarantaine de pays à risques. Une conférence internationale s’est tenue à Paris le 15 septembre 2014 pour définir une stratégie contre le terrorisme. L’armée de l’Air française effectue déjà des frappes en Irak, en coordination avec la coalition internationale, pour appuyer les troupes locales au sol. Des appels ont été lancés aux imams d’Arabie saoudite et d’Égypte pour déclarer que les combattants de l’EIIL sont des « apostats » et que le terrorisme est un déni de l’Islam.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Libye : bilan final de l’opération Harmattan dans le cadre OTAN

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’État islamique en Irak et au Levant  (EIIL), parfois désigné sous l’appellation arabe de « Daech », est une organisation qui se considère comme le véritable État de l’Irak depuis 2006 puis de la Syrie en 2013. Initialement lié à Al Qaïda, il s’en est séparé en 2013. Avec des effectifs estimés à plus de 20.000 membres en 2014, il pratique la lutte armée, la guérilla, l’attentat suicide et la prise d’otages en Irak, en Syrie et au Liban. De mouvance sunnite opposée au chiisme iranien, il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement du « califat », à savoir l’autorité spirituelle et temporelle sur la communauté musulmane au début de l’islam, sur les territoires qu’il contrôle.




Blocus du Qatar : l’offensive manquée

Quatre Etats arabes ont tenté, sans succès, de déstabiliser un cinquième, petit mais très riche, par la diffusion de fausses informations dans les médias et les réseaux sociaux, les cyberattaques, l’action de lobbyistes aux Etats-Unis et en Europe, les pressions diplomatiques et les sanctions économiques.

Ce quartet, composé de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis (EAU), de Bahreïn et de l’Egypte, a donc employé tous les moyens, sauf militaires, pour réduire le Qatar, qui a riposté et est parvenu à obtenir l’aide de l’Iran, de la Turquie et surtout… des Etats-Unis qui y stationnent 10.000 soldats sur leur base d’Al Udeid. Cette crise a été suivie attentivement par Israël, qui reproche au Qatar son soutien économique au mouvement islamiste palestinien Hamas, très implanté dans la Bande de Gaza (entre Israël et l’Egypte). Israël entretient des relations étroites avec la Russie (présente en Syrie), pour lutter contre le terrorisme islamiste, et des liens officieux avec les EAU. Comme le quartet anti-Qatar, il veut contrer l’influence régionale de l’Iran. Tout commence le 23 mai 2017 par le piratage de l’agence de presse du Qatar (QNA). Celle-ci diffuse des extraits d’un prétendu discours de l’émir faisant l’éloge de la puissance de l’Iran chiite, avec des critiques à peine voilées de l’administration américaine, et présente le Hamas comme le « représentant légitime du peuple palestinien ». Ensuite, les médias du quartet dénoncent « l’aventurisme et la traîtrise du perfide Qatar ». Or ces extraits, entièrement faux, et le piratage de QNA ont été réalisés par les EAU, comme le prouvera une enquête du FBI quelques semaines plus tard. Malgré le démenti du gouvernement qatari, la crise atteint son paroxysme le 5 juin avec la rupture des relations diplomatiques du quartet avec le Qatar, qui se voit aussi interdire le franchissement de leurs frontières terrestres et l’accès à leurs espaces aériens, avec de graves conséquences économiques. L’Iran propose alors son aide au Qatar pour contourner l’embargo. Washington appelle le quartet à la retenue, car la plus grande partie des raids aériens de la coalition internationale contre Daech, en Syrie et en Irak, s’effectue à partir de la base d’Al Udeid. Conformément à l’accord bilatéral de défense, Ankara active sa base au Qatar en y envoyant 1.000 soldats et des véhicules blindés. Le quartet n’ose prendre le risque d’un affrontement militaire direct. Mais la confrontation se poursuit. Au piratage de QNA, le Qatar répond par celui de la boîte mail du très influent ambassadeur des EAU à Washington et divulgue ses manœuvres. Par ailleurs, le Qatar pratique une diplomatie relativement indépendante, avec des rapports directs avec les grandes puissances, et une stratégie d’influence dans le monde musulman, grâce à son assise financière. Plus grand exportateur mondial de gaz naturel, il l’exporte par ses 60 méthaniers directement à partir du port Hamad, inauguré le 5 septembre 2017. Le blocus l’a incité à développer l’économie locale et un commerce maritime vers Oman, la Turquie, le Pakistan, Koweït et l’Inde. Sa réputation de soutien au terrorisme remonte à la guerre d’Afghanistan (2001-2014), quand il avait autorisé les talibans à disposer d’une représentation à Doha…à la demande de Washington ! Ensuite, des financiers, privés, du terrorisme s’y sont installés jusqu’en 2015. Toutefois, le 11 juillet 2017, le Qatar a signé, avec les Etats-Unis, un accord sur la lutte contre le financement du terrorisme.

Loïc Salmon

« Blocus du Qatar : l’offensive manquée » par le général François Chauvancy. Éditions Hermann, 330 pages. 18 €

Qatar, vérités interdites

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

L‘Égypte en révolutions




Syrie : le rapport de force après la défaite de l’Etat islamique

Après la disparition territoriale de l’Etat islamique (EI) de Syrie en mars 2019, le régime de Bachar el Assad continue de bénéficier de l’appui de la Russie, dont les forces spéciales ont remplacé celles des Etats-Unis sur place. En outre, par son soutien, l’Iran a suscité une alliance imprévue entre l’Arabie saoudite et Israël, ses adversaires déclarés.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par le Forum mondial pour la paix. Y sont intervenus : Nabil Fawaz, membre du Parti démocratique du peuple syrien et ancien maire de Raqqah, où l’EI avait établi sa « capitale ; Mgr Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient ; David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. Le conflit contre l’EI en Syrie (2014-2019) s’est soldé par plus de 300.000 morts, 1,5 million d’invalides, 80.000 détenus, 7 millions de réfugiés au Liban et en Turquie et 6 à 7 millions de Syriens déplacés.

Précarité politique. Le régime de Damas a gagné sa guerre grâce au soutien iranien au sol puis russe dans les airs depuis 2015 et aussi des hésitations des pays occidentaux, explique David Rigoulet-Roze. Il contrôle 40 % du territoire et 60 % de la population du pays et maintient une pression militaire sur les enclaves sunnites. Le Nord se trouve sous protectorat turc, sous le prétexte d’une menace terroriste kurde. Le Front démocratique syrien a été soutenu par les pays occidentaux pour la reconquête de Raqqah, mais réalisée surtout par les Kurdes avec des éléments arabes. L’Iran veut maintenir Hassad au pouvoir et la Russie sauver son régime. Malgré sa stabilité garantie pour une clarification territoriale, ce dernier doit assurer sa survie par la reconstruction du pays estimée à 400 Md$ sur plusieurs décennies.

Reconstruction difficile. Le « printemps arabe » n’a pas pris en Syrie, pays non-démocratique sous le pouvoir d’une minorité (alaouïte), rappelle Mgr Gollnisch. Aujourd’hui, les réfugiés auront du mal à rentrer dans des villes détruites, mais la capacité de résilience de femmes chrétiennes et musulmanes permet de l’espérer. La Russie a déployé beaucoup de moyens pour revenir sur la scène internationale tout en manipulant la religion orthodoxe. L’Iran s’installe aux portes d’Israël, mais pas plus que la Russie, ne pourra reconstruire la Syrie. La Turquie se trouve dans une position délicate face aux Kurdes, désireux de transformer la partie du pays reconquise en Kurdistan syrien avec une minorité arabophone. La Chine, quoique désireuse, n’investira pas en Syrie sans contrepartie. Les pays occidentaux apparaissent comme seuls capables de reconstruire la Syrie en échange d’un processus démocratique. Mais ils manifestent une sorte de résignation par pragmatisme, réalisme et vision limitée au calendrier électoral.

Instrumentalisation de la religion. Communiste dans les années 1980, le Parti démocratique syrien souhaite transformer la Syrie en pays laïc, souligne Nabil Fawaz. La présence de forces russes et iraniennes rend difficile toute prévision de l’évolution du pays, sans compter les différents acteurs locaux. Auparavant, chrétiens et sunnites entretenaient d’excellentes relations et le terrorisme n’existait pas en Syrie. Hassad a réussi à transformer le conflit interne en guerre religieuse, avec l’aide de combattants palestiniens et du Hezbollah (groupe islamiste chiite proche de l’Iran). Le Parti Baas au pouvoir contrôle l’armée et soutient la minorité alaouïte (8 % de la population). Aujourd’hui, les forces occidentales surveillent les sous-marins russes de la base navale de Tartous.

Loïc Salmon

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde




Iran : retour difficile sur la scène internationale

Les conflits en cours au Moyen-Orient résultent de l’affrontement politique entre l’Iran, république chiite, et les monarchies sunnites du golfe Arabo-Persique, riches en ressources énergétiques. L’antagonisme religieux sert à mobiliser les foules.

Telle est l’opinion du professeur Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS et aux « think tanks » américains Global Fellow et Wilson Center. Il s’est exprimé au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 mai 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

La République islamique. A Téhéran, tout bascule en 1979. L’arrivée au pouvoir du clergé chiite transforme en république la plus vieille monarchie du monde, liée aux pays occidentaux. Après avoir pris en otages les diplomates de l’ambassade américaine, l’Iran est qualifié « d’État terroriste ». En voulant exporter sa révolution, il menace l’équilibre traditionnel au Moyen-Orient. En 1979, éclate également sa guerre contre l’Irak, qui va durer 9 ans et causer 45.000 morts parmi une armée populaire. Le combat au front forge une solidarité durable entre les anciens combattants, alors que les religieux, restés à l’arrière, envoient leurs fils « faire des affaires », indique le professeur Hourcade. La Perse, devenue Iran en 1935 et dont la population n’est ni arabe ni turque, n’a plus entrepris de conquêtes extérieures depuis les guerres médiques (Vème siècle avant J.C.). A partir du XVIème siècle, devenue très nationaliste, elle pratique une stratégie de sanctuarisation du territoire national. En 1991, la guerre du Koweït entraîne l’installation de troupes américaines au Qatar… que l’Iran perçoit comme une menace directe d’encerclement. Son armée de 50.000 hommes, dépourvue de moyens antiaériens, ne peut se projeter plus de 15 jours au-delà de 50 km. Mais sa langue, parlée parmi les communautés chiites au Liban et en Afghanistan, va lui permettre d’atteindre ses adversaires derrière leurs lignes. Au Liban, Téhéran utilise le Hezbollah, parti de gouvernement dont seule la branche armée est considérée comme terroriste. En 1986, les attentats contre la France étaient motivés par son soutien à Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak. En Afghanistan, l’Iran a reconnu le régime des talibans. En Syrie, il a soutenu le régime de Bachar El Assad pour contrer la faction pro-saoudienne, active à Damas. De même, il est présent au Yémen pour contrebalancer l’influence de l’Arabie Saoudite. Très rationnel en ce qui concerne sa sécurité, l’Iran a acquis la capacité scientifique et technologique de l’arme nucléaire, comme l’Allemagne, la Suède, le Japon et le Brésil. Mais, souligne le professeur, il lui faudra des décennies pour la réaliser. En 2015, l’Iran constate qu’il n’a pas pu exporter sa révolution et change de politique. Il a pris conscience de son affaiblissement économique et de sa perte d’influence politique, face à l’expansion extraordinaire des monarchies du golfe Arabo-Persique.

Les monarchies pétrolières. Au Moyen-Orient, les républiques (Iran, Afghanistan, Liban, Israël, Irak, Syrie et Yémen) disposent d’une importante population et d’une classe moyenne nombreuse, qui veut s’ouvrir au monde. Elles côtoient des monarchies (Arabie saoudite, Jordanie, Qatar, Bahreïn, Émirats arabes unis), peu peuplées et à la main d’œuvre étrangère abondante. Celles-ci n’ont pas connu le printemps arabe de 2010-2011, mais pourraient s’effondrer comme les régimes tunisien et égyptien, estime le professeur Hourcade. L’Arabie saoudite prône un islam sunnite « wahhabite » très centré sur les mœurs, mais peu politique. En 1979, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, les djihadistes sunnites les plus radicaux sont allés les combattre, dont le Saoudien Oussama Ben Laden, futur organisateur des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. A partir de 1986, des fondations islamiques entreprennent une vaste campagne de scolarisation extérieure, financée non par l’État mais par de riches familles saoudiennes. Les écoles se multiplient des Philippines à l’Afrique subsaharienne, notamment au Niger où les imams sont formés à Niamey. L’organisation terroriste « Boko Haram », qui sévit au Niger et au Nigeria, se réclame de l’islam wahhabite. Ce même islam favorise l’influence de l’Arabie Saoudite, de l’émirat de Dubaï, qui dispose du plus important aéroport mondial, et du Qatar, devenu un acteur majeur sur le plan financier. Tous profitent de la disparition de l’Iran de la scène internationale. Lors de leur 2ème guerre en Irak en 2003, les États-Unis renversent le régime de Saddam Hussein, donnent le pouvoir à la minorité chiite, pour contrôler le pays, et licencient les officiers de l’armée irakienne. Ceux-ci, aguerris par le conflit contre l’Iran, iront encadrer les troupes de l’organisation djihadiste sunnite Daech, renforcées également par les anciens combattants d’Afghanistan. Daech, financée au début par l’Arabie saoudite et le Qatar, conquiert une partie de la Syrie début 2014 et veut prendre le pouvoir à Bagdad. Après la déroute de l’armée irakienne pourtant appuyée par une coalition internationale, elle se finance par les ventes d’antiquités, pillées dans les musées irakiens, et surtout de pétrole et de gaz aux agences internationales, via la Turquie. Inquiet, l’Iran arme les milices chiites irakiennes en lutte contre Daech. Son budget de défense est le dixième de celui de l’Arabie Saoudite.

Les autres acteurs. Israël, tenté de déclencher une guerre préventive en Syrie pour détruire les missiles du Hezbollah fournis par l’Iran, obtient des États-Unis les armements sophistiqués, jusqu’alors refusés. Les États-Unis souhaitent se désengager du Moyen-Orient et laisser leurs entreprises commercer avec l’Iran, lassé par 35 ans d’hostilités. Selon le professeur Hourcade, la dynamique en cours dépasse l’accord sur le nucléaire iranien, négocié par six grandes puissances. La France maintient une politique arabe forte par des accords de défense avec Abou Dhabi et le Qatar, qui ne sont pas inféodés aux États-Unis. La Turquie apparaît comme seule capable de faire la jonction entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et conserver des contacts avec la Russie et les États-Unis, en vue d’assurer la sécurité dans la région. Vu la difficulté à y établir un équilibre entre l’Iran et les monarchies pétrolières, une guerre froide devrait s’y installer.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

D ’une superficie de 1,64 Mkm2 et peuplé de 77 millions d’habitants, l’Iran est le deuxième producteur mondial de pétrole et dispose de la plus grande réserve en gaz naturel du monde. Seul État musulman officiellement chiite, l’Iran est une théocratie, dirigée par le clergé. Ainsi, selon la Constitution de 1979, le « Guide de la Révolution personnalité obligatoirement religieuse, est responsable de la politique générale de la « République islamique d’Iran ». Commandant en chef des forces armées, il contrôle le renseignement militaire et les opérations de sécurité et peut, seul, déclarer la guerre. Élu pour une durée indéterminée par l’Assemblée des experts, il a droit de veto sur tout. Le président de la République, les députés et les membres de l’Assemblée des experts sont élus au suffrage universel, mais selon un processus qui n’admet que les candidats des diverses factions islamiques.




Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

La dégradation de la situation régionale profite à l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, qui cherchent à affirmer leur influence et peut-être leur légitimité.

Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 novembre 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Le contexte stratégique. Sauf en Tunisie, les révoltes arabes de 2011 ont conduit à des répressions intérieures et des tensions à l’extérieur, au Soudan, en Syrie, au Liban, en Irak et en Iran. Les conflits externes ont débouché sur des impasses militaires, faute de solutions politiques. Daech a perdu ses bastions territoriaux, mais le terrorisme perdure. Le Moyen-Orient est devenu une région « apolaire », car les pôles d’attractivité que constituaient l’Irak, l’Egypte et la Syrie n’existent plus.

L’Arabie Saoudite. Peuplé de 33 millions d’habitants, le royaume d’Arabie Saoudite veut s’affirmer dans la région. La contestation arabe de 2011 et ses revendications politico-sociales de dignité et de liberté ont effrayé ses dirigeants. L’abandon du président égyptien Hosni Moubarak par ses forces armées et les Etats-Unis leur a fait prendre conscience d’un risque identique. Ils ont alors réagi, avec succès, par une assistance sociale et un programme d’infrastructures totalisant 36 Md$, soit 8,5 % du produit national brut. Depuis sa création en 1932, le royaume saoudien était dirigé par une gérontocratie, où la succession s’effectuait de frère en frère. A son avènement en 2015, le roi Salman (79 ans) va la changer en désignant, deux ans plus tard, son fils Mohamed ben Salman (MBS) comme prince héritier, chargé de l’économie, de la police et des forces armées. Son clan met fin au Conseil d’allégeance fonctionnant par consensus. MBS, qui comprend une partie des aspirations populaires, décrète certaines réformes, comme l’autorisation de conduire une voiture pour les femmes, la tenue de concerts et l’ouverture de quelques cinémas. Pour réduire la dépendance à la volatilité des prix du pétrole, il procède à la diversification de l’économie et à la « saoudisation » des emplois. En outre, il enferme, dans un hôtel de luxe, 200 responsables de hauts niveaux pour qu’ils paient effectivement leurs impôts. A l’extérieur, son action s’enlise dans une guerre contre le Yémen, déclenchée en 2015 et qui perdure en 2019, et une tentative, manquée, de déstabilisation du Qatar en 2017, lequel en profite pour se moderniser. Pourtant, l’Arabie saoudite parvient à conserver le soutien des Etats-Unis, grâce à ses achats d’armement. De son côté, Washington veut s’appuyer sur un Etat stable avec une capacité d’influence par la religion. Les réserves saoudiennes d’hydrocarbures conservent leur importance, car l’exploitation massive des gaz de schiste commence à causer de graves dégâts écologiques dans certaines régions des Etats-Unis. L’opposition récurrente de l’Arabie Saoudite à l’Iran repose davantage sur une concurrence géopolitique que sur un antagonisme religieux (sunnisme saoudien contre chiisme iranien), instrumentalisé par les deux Etats.

L’Iran. Peuplé de 80 millions d’habitants, l’Iran occupe une position centrale sur le plan géographique, avec des frontières terrestres et maritimes avec 15 Etats, et aussi en raison de ses réserves considérables en hydrocarbures et sa fierté nationaliste résultant de sa très longue histoire. Au cours du XXème siècle, il a connu une révolution constitutionnelle en 1906, la nationalisation de son industrie pétrolière en 1951 et la chute de la monarchie en 1979. La République islamique d’Iran combine les légitimités religieuse et républicaine (par des élections). Elle a mis fin à son prosélytisme révolutionnaire lors de sa guerre contre l’Irak (1980-1988), où toutes les énergies ont été mobilisées pour défendre le pays et qui lui a coûté 500.000 morts. Depuis, l’Irak, qui déplore 180.000 morts dans cette guerre, se méfie de son voisin. En revanche, l’Iran souhaite continuer à exercer son influence séculaire au Moyen-Orient, grâce à son corps diplomatique chevronné. L’accord de 2015 sur son dossier nucléaire, valable pendant 10 ans et qui a impliqué tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine), a été scrupuleusement respecté, avec possibilité d’inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sa dénonciation unilatérale par Washington, le 8 mai 2018, a été suivie un an après, jour pour jour, de la reprise de l’enrichissement de l’uranium par Téhéran. La question des missiles balistiques iraniens, également dénoncée par Washington, n’était pas incluse dans l’accord sur le nucléaire.

La Turquie. Peuplée de 80 millions d’habitants, la Turquie a connu d’importantes transformations sociologiques, économiques et politiques au cours des 25 dernières années. Le niveau de vie y a été multiplié par 2,5 en 7-8 ans depuis l’arrivée du président Recep Tayyip Erdogan. Son réseau d’entreprises de travaux publics s’est développé en Afrique, où le nombre de contrats est passé de 12 en 2002 à 41 en 2018, et en Amérique latine. Mais la situation s’est dégradée en juillet 2016 lors de la tentative de coup d’Etat, que les pays occidentaux n’ont pas condamnée. La réaction a conduit à 70.000 arrestations et à la révocation de 110.000 fonctionnaires, ébranlant l’Etat de droit. Pourtant, l’opposition a conquis la mairie d’Istanbul. A l’extérieur, le rétablissement de relations avec l’Occident, amorcé en 1967, s’est arrêté en 1974 avec l’annexion de la partie Nord de l’île de Chypre. En 2003, la Turquie a refusé l’utilisation de la base d’Incirlik par l’aviation américaine pour attaquer l’Irak par le Nord, attitude partagée à l’époque par la France, l’Allemagne et la Russie, opposées à toute action unilatérale. Surprise par la révolte arabe de 2011, elle a tenté, sans succès, une médiation dans la guerre civile syrienne. Après la défaite militaire de Daech en 2019, elle a envahi une bande au Nord du territoire syrien pour contrer l’organisation PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qualifiée de terroriste. Quoique membre de l’OTAN, elle a acheté des missiles anti-aériens S400 à la Russie, soutien militaire et diplomatique du régime syrien.

Loïc Salmon

Israël, souligne Didier Billion, pratique la fuite en avant grâce au soutien inconditionnel des Etats-Unis, qui lui procure un sentiment d’impunité vis-à-vis de la question palestinienne. Le nombre de colons dans les territoires qu’il occupe est passé de 10.000 en 1973 à 600.000 en 2019. Israël n’accepte pas la solution de deux Etats pour une raison démographique. L’appui américain s’est renforcé avec l’administration Trump : déplacement de l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem (2018) ; reconnaissance de la légalité de la colonisation par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo (2019). En outre, l’Etat hébreu s’est rapproché de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, adversaires, comme lui, de l’Iran. Quoique micro-Etat, le Qatar s’est placé au centre des jeux d’influence par sa richesse en gaz naturel et sa diplomatie sportive. Il compense sa faiblesse militaire par la présence de bases américaine et turque sur son territoire.

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

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Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

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Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite voit son influence sur la communauté musulmane contestée, son alliance avec les Etats-Unis affaiblie et sa puissance économique amoindrie.

Ce constat a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : David Rigoulet-Roze, Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient ; Sébastien Wesser, Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

Piliers religieux et financier. L’Arabie Saoudite exerce une prédominance sur la communauté musulmane pour des raisons religieuses et économiques, explique David Rigoulet-Roze. D’abord, elle contrôle la péninsule arabe et assure la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine. Au cours du  XVIIIème siècle, Mohammed ibn Saoud, patriarche du clan Saoud, s’est allié au réformateur Mohammed ben Abdelwahab, partisan d’un islam ultra-orthodoxe de rite sunnite, le « wahabisme ». Après la première guère mondiale, un de ses descendants, Abdel Aziz ibn Saoud, fonde le royaume qui porte son nom, occupe les lieux saints et en assure la protection, apanage du sultan ottoman dont le « califat » a été aboli par Atatürk en 1924. Le roi tire bénéfice d’une taxe sur le pèlerinage à La Mecque, prescrit par le Coran, et du prestige de la région, devenue de fait la capitale religieuse de la communauté musulmane. Le titre de « calife » (commandeur des croyants) sera d’abord repris par Oussama ben Laden (1990-2000), chef d’Al Qaïda, puis par Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur de l’État islamique (Daech) en 2014. De son côté, l’Iran, de rite chiite et grand pays producteur de pétrole au Moyen-Orient, conteste la garde des lieux saints par l’Arabie Saoudite, à la suite de plusieurs incidents survenus à La Mecque : 1979, prise d’otages soldée par 334 morts, 451 blessés et 60 exécutions après intervention du GIGN français ; 1987, nouvel incident avec 402 morts, dont 300 Iraniens, et 644 blessés ; 1990, 1.426 morts dans une bousculade de pèlerins ; 2015, idem avec 2.236 morts. En janvier 2016, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran à la suite du sac de son ambassade à Téhéran par des manifestants, en réaction à l’exécution du dignitaire chiite Nimr al Nimr dans le royaume. Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avec les États-Unis, la Russie, la Chine la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, fait craindre à Ryad un retour de Téhéran sur la scène régionale. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite dispose d’un second pilier d’influence, à savoir la manne financière provenant des gisements de pétrole dans la région depuis les années 1930. Elle a conclu en 1945, avec les États-Unis, le pacte dit de « Quincy », du nom du croiseur américain où il a été signé, renouvelé pour 60 ans en 2005. Ce pacte lui assure la protection militaire américaine contre toute menace extérieure, en contrepartie d’approvisionnements pétroliers garantis. Ses recettes sont ainsi passées de 65 Md$ en 1965 à 165 Md$ en 1980. Pendant la guerre froide (1947-1991) et dans le but d’affaiblir l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan en 1979, les États-Unis sollicitent un soutien financier aux rebelles afghans auprès de l’Arabie Saoudite, qui en profite pour y exporter le wahabisme. Elle avait déjà commencé son prosélytisme dès 1962 avec la création de la Ligue islamique mondiale, en vue de répandre l’enseignement musulman. En 1980 et encore à la demande des États-Unis, elle avait augmenté sa production de pétrole pour faire passer le prix du baril de pétrole en dessous de 10 $, afin de soutenir l’économie américaine. Elle a fait de même en 2016, mais cette fois pour contrer l’indépendance énergétique américaine à base de gaz de schiste. Toutefois, la baisse du prix du pétrole, entamée depuis juillet 2014, affecte les recettes du royaume et menace sa stabilité intérieure.

Risques économiques et stratégiques. La population du pays a doublé en 25 ans et les deux tiers des Saoudiens ont moins de 30 ans, souligne Sébastien Wesser. Par ailleurs, le budget de l’État est passé d’un excédent de 50 Md$ en 2013 à un déficit de 130 Md$ en 2015. Il assure d’abord aux Saoudiens un niveau de vie comparable à ceux des Américains et des Européens. En effet, environ la moitié paie salaires, retraites et subventions. Outre les milliards de dollars de la « politique du chéquier » envers l’Égypte, le Pakistan et les pays du Maghreb, il consacre 35 % à l’éducation, mais 25 % à la défense. Entre 2008 et 2011, l’Arabie Saoudite est devenue le premier pays acheteur d’armement, devant l’Inde, Israël et le Brésil. Mais, lors du printemps arabe de 2011, le gouvernement a dû débloquer 100 Md$ pour aider ses citoyens en difficulté. L’État a acheté des terres arables en Australie et au Soudan pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Ses réserves en devises étrangères, passées de 750 Md$ en 2012 à 630 Md$ en 2014, pourraient être asséchées en 2020. Par ailleurs, les relations avec les États-Unis se sont altérées depuis les attentats du 11 septembre 2001, dont 15 des 19 auteurs étaient saoudiens. Dix ans plus tard, l’abandon du soutien de Washington au régime d’Hosni Moubarak en Égypte a été ressenti comme une trahison par Ryad. La volonté américaine de rééquilibrage entre pays sunnites et chiites est perçue comme un moyen de prendre pied sur le marché iranien. Selon Sébastien Wesser l’Arabie Saoudite aurait alors fait baisser le prix de son pétrole pour empêcher celui de l’Iran d’arriver sur le marché et pénaliser les entreprises américaines, qui se sont lourdement endettées pour exploiter le gaz de schiste. Inquiets de la politique guerrière de l’Arabie Saoudite au Yémen et en Syrie, les États-Unis pourraient suspendre leurs ventes d’armes. L’Arabie Saoudite se rapproche déjà du Pakistan sur le plan militaire et ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique, à terme. Elle possède des missiles chinois, susceptibles d’emporter des ogives nucléaires… pakistanaises ! Cette hypothèse est prise au sérieux à Washington, qui redoute une contagion régionale. A court terme, conclut Sébastien Wesser, le Moyen-Orient sera probablement nucléarisé.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La compagnie nationale Saudi Aramco produisait 10,25 millions de barils par jour (Mb/j) en décembre 2015, contre 5 Mb/j par la russe Rosneft et 4 Mb/j par l’américaine Exxon Mobil. Ses réserves prouvées s’élèvent à 267 milliards de barils contre 40 Mdb pour Rosneft et 25 Mdb pour Exxon Mobil. La communauté sunnite, centrée sur l’Arabie Saoudite, est prédominante en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Est, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Liban, à Oman, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar, au Yémen, en Afghanistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, en Malaisie, en Indonésie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine. Elle inclut d’importantes minorités en Chine et aux Philippines. La communauté chiite, centrée sur l’Iran, est très présente au Yémen, en Irak, en Syrie, en Azerbaïdjan et en Afghanistan, avec de petites minorités en Turquie et même en Arabie Saoudite.




Moyen-Orient : Turquie et Arabie saoudite, vers la détente

Après une décennie de tensions consécutives à une divergence religieuse et une rivalité géopolitique régionale, la Turquie et l’Arabie saoudite s’orientent vers un rapprochement sur les plans diplomatique, militaire, stratégique et économique, en raison de l’évolution de la situation internationale.

C’est ce qui ressort d’une note de la Fondation pour la recherche stratégique, publiée en mai 2022 et rédigée par Georges Clementz et Rodolph El Chami, assistants de recherche.

Contexte régional. En 2011, la Turquie soutient les révolutions des « Printemps arabes », qu’elle considère utiles à l’exportation de son modèle islamiste dans les pays arabes. Mais pour l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, la Turquie promeut en fait la ligne des Frères musulmans, opposée à la doctrine religieuse wahhabite de Ryad. Cet antagonisme s’est manifesté au Maghreb, où a émergé un axe Turquie-Qatar soutenant les partis islamistes démocratiquement élus, face à un axe Arabie-Émirats arabes unis (EAU). De même en Égypte, le premier axe a aidé, sur les plans médiatique et financier, le président Mohamed Morsi (mouvance Frères musulmans), élu en 2012 mais destitué l’année suivante par un coup d’État militaire à l’instigation du second axe. Ryad s’est en effet engagé à compenser toutes les sanctions économiques prises par l’Occident contre l’Égypte, invoquant la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. En Libye à partir de 2020, la Turquie soutient militairement le gouvernement d’union nationale en lutte contre le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par la Russie, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte. En Tunisie, Ankara, favorable au mouvement islamiste An-nahda du président du Parlement, s’est vu refuser, par le président de la République Kaïs Saied, l’acheminement de forces et de matériels militaires vers la Libye via la Tunisie. En 2017, l’Arabie saoudite, Bahreïn et les EAU ont accusé le Qatar de financer le terrorisme et lui ont imposé un blocus terrestre, maritime et aérien et exigé la fermeture de la base militaire turque sur son territoire. La Turquie a riposté par une augmentation de ses effectifs militaires au Qatar et l’envoi d’une aide alimentaire. En 2018, l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, dans l’enceinte du consulat saoudien à Istanbul, a encore dégradé les relations entre Ryad et Ankara. Mais en avril 2022, à la demande de Ryad, la justice turque a mis un terme au procès des ressortissants saoudiens accusés de l’assassinat et transféré son dossier aux autorités saoudiennes. Ce revirement s’explique d’abord par le recul de l’intérêt des États-Unis pour le Moyen-Orient. Dès l’élection de Joe Biden en 2020, l’Arabie saoudite a conclu un accord de réconciliation avec le Qatar et a levé le blocus en vigueur. En outre, les échecs des Printemps arabes et du coup d’État de 2016 en Turquie ont incité Ankara à s’éloigner du mouvement islamiste des Frères musulmans. S’y ajoute la menace commune, constituée par la prolifération des milices chiites soutenues par l’Iran. Ainsi, une milice irakienne a attaqué directement le territoire des EAU et le mouvement yéménite politico-militaire houthiste celui de l’Arabie saoudite. De son côté, la Turquie a dû combattre des milices chiites dans le Nord de la Libye. Or, les négociations sur l’accord nucléaire entre les États-Unis et la République islamiste d’Iran pourraient ne pas tourner à l’avantage des monarchies du Golfe.

Diplomatie et défense. Des entretiens bilatéraux de haut niveau ont eu lieu en mai et juillet 2021. Puis, l’Arabie saoudite a levé le boycott informel sur les produits turcs en janvier 2022 et la Turquie a mis un terme aux restrictions imposées à certains médias saoudiens, dont la chaîne Al Arabiya installée à Dubaï. En février 2022, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est rendu aux EAU pour signer 13 accords de coopération et une lettre d’intention sur la coopération entre les industries de défense. En avril 2022, ce sujet a été au cœur de ses entretiens avec le prince héritier Mohammed ben Salman à Ryad. Les forces armées turques pourraient entraîner les troupes saoudiennes et organiser des exercices militaires conjoints. L’Arabie saoudite pourrait acheter des drones, des missiles, des technologies de radar, des matériels électroniques et des systèmes de défense anti-aérienne à la Turquie.

Convergences stratégiques. L’amélioration des relations entre les deux pays pourrait déboucher sur une vision politique commune sur la Syrie, l’abandon par Ryad de sa position favorable à Athènes et une reprise des relations entre Ankara et Le Caire. En outre, ce rapprochement va isoler l’Iran, dont l’influence s’étend de la Syrie au Yémen. En 2020, Ryad et Ankara avaient conclu un contrat de 200 M$ portant sur l’achat de drones turcs… utilisés dans la guerre au Yémen. Celle-ci a entraîné des restrictions dans les contrats d’armement de l’Arabie saoudite conclus avec les États-Unis. Par ailleurs, la CIA a publié un rapport sur le rôle du prince Ben Salman dans l’affaire Khashoggi. Outre ses messages positifs quant à l’accord sur le nucléaire iranien, l’administration Biden a retiré les Houthis de la liste américaine des groupes terroristes. Dès mars 2021, Ankara s’est déclaré concerné par les attaques des Houthis sur le territoire saoudien. En janvier 2022, il a exprimé sa solidarité avec Ryad au sujet des attaques houthies visant des civils et les qualifiant de « terroristes ». Les médias turcs pro-gouvernementaux estiment indispensable une intervention militaire turque au Yémen, au sein de la coalition internationale conduite par l’Arabie saoudite depuis 2015. Par ailleurs, la guerre entre la Russie et l’Ukraine devrait renforcer cette convergence d’intérêts. L’Arabie saoudite évite de s’engager en faveur de l’une ou l’autre, alors que la Turquie soutient l’Ukraine sans s’opposer à la Russie. Cette position d’Ankara, difficile à maintenir sur le long terme, rend encore plus nécessaire son rapprochement avec Ryad.

Conséquences économiques. Les monarchies pétrolières du Golfe tentent de diversifier leurs politiques économiques. De son côté, la Turquie connaît une grave crise économique et une dévalorisation de sa monnaie depuis deux ans. La pandémie du Covid19 et les répercussions économiques de la guerre en Ukraine ont porté l’inflation à plus de 60 %. Toutefois, au premier semestre 2021, les échanges économiques entre la Turquie et les EAU ont doublé en un an. Lors de sa visite à Ankara en novembre 2021, le dirigeant des EAU a annoncé le lancement d’un fonds de 9 Mds en soutien des investissements en Turquie. En Arabie saoudite, l’initiative « Vision 2030 », destinée à faciliter les investissements étrangers, pourrait profiter aux entreprises turques du bâtiment et du tourisme. Par suite de l’embargo, les ventes des produits turcs à l’Arabie saoudite sont passées de 2,4 Mds$ en 2020 à 215 M$ en 2021. Sa levée a permis de les relancer. Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie », mis en œuvre par la Chine, pourrait renforcer la coopération économique entre la Turquie et l’Arabie saoudite. Celle-ci constitue une priorité dans la Route de la Soie maritime pour les échanges entre la Chine et l’Europe. De son côté, la Turquie souhaite s’intégrer au projet chinois et compte sur un financement de l’Arabie saoudite.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation




Moyen-Orient : situation complexe et perspectives

Région stratégique et sous tension, le Moyen-Orient reste le théâtre de crises ou de conflits sans solution durable, malgré les récentes interventions de coalitions internationales conduites sous l’égide des États-Unis.

Il a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 octobre 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale et animée par Renaud Girard, grand reporter au Figaro, chroniqueur international et écrivain.

Visions occidentales. En 1991, la guerre du Golfe, entreprise pour libérer le Koweït envahi par l’armée irakienne, est suivie de la Conférence de Madrid en vue d’une paix entre Israël et les pays arabes. Cet espoir, concrétisé par les accords d’Oslo en 1993, est anéanti après l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin deux ans plus tard par un extrémiste juif.  Pendant les deux mandats de George W.Bush (2001-2009), les néo-conservateurs américains ont imaginé un grand « Moyen-Orient démocratique », libéré des dictatures. Ils ont choisi l’Irak, pays très aphabétisé et qui, pensaient-ils, aspirait à la démocratie. Selon eux, l’Irak devait, après la chute de Saddam Hussein, répandre cette valeur par osmose parmi les nations arabes. La paix avec Israël s’ensuivrait, car les États démocratiques ne se font pas la guerre. En 2003, Renaud Girard se trouve à Bagdad pendant l’intervention de la coalition internationale conduite par les États-Unis contre l’Irak (à laquelle la France n’a pas participé). Il s’entretient avec le Premier ministre Tarek Aziz, qui lui déclare : « Nous n’avons pas d’armes de destruction massive ! » Une famille irakienne indique ne pas craindre les bombardements américains, car plus précis qu’en 1991, mais redoute l’anarchie. Quoique chiite et opposé au régime, son chef lui précise : « Nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. » De fait, les élections qui suivent la guerre provoquent des clivages : les chiites votent pour les chiites, les sunnites pour les sunnites et les Kurdes pour les Kurdes. Les néo-conservateurs américains ont cru que le pire était la dictature, alors que c’est la guerre civile… qui éclatera en 2006, souligne Renaud Girard. Pour eux, la justice et la démocratie l’emportent sur la paix, tandis que les néo-réalistes pensent le contraire. Le « printemps arabe » de 2011 laisse augurer une démocratisation dans la région. Mais l’organisation islamique des « Frères musulmans » veut en profiter pour prendre le pouvoir. En Égypte, le président Mohamed Morsi, qui en est membre, nomme gouverneur de Louxor le chef d’un mouvement terroriste, qui y avait tué 60 touristes allemands quelques années auparavant. Après la première guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne exercent une tutelle sur les territoires arabes de l’ex-Empire ottoman. Après la seconde, elles s’en retirent pour donner naissance à la Syrie, au Liban et à l’Irak. De leur côté, les États-Unis ont conclu des accords avec l’Arabie saoudite (sunnite) et l’Iran (chiite). En 1956 après la nationalisation du canal de Suez et en accord avec l’URSS, ils mettent un terme à l’intervention militaire franco-israélo-britannique en Égypte. Après l’abandon du Chah en 1979, leurs relations avec Téhéran se sont détériorées jusqu’à l’accord sur le nucléaire iranien en 2015. Aujourd’hui, l’Occident préfère laisser les pays arabes s’organiser eux-mêmes.

Vers une nouvelle donne. Le Moyen-Orient est passé de la tolérance au fondamentalisme religieux, sous l’emprise d’Al Qaïda et de Daech, explique Renaud Girard. Longtemps, l’Empire ottoman n’a pas tenté d’éradiquer les autres religions. Mais au XIXème siècle, les puissances occidentales concluent avec lui des traités pour protéger les minorités chrétiennes. Le génocide arménien de 1915 sera motivé par des raisons politiques : le gouvernement turc reproche aux Arméniens d’être favorables à l’ennemi russe. La population grecque orthodoxe ne sera expulsée de Constantinople qu’en 1922. Aujourd’hui, les chrétiens ne constituent plus un facteur politique au Moyen-Orient, sauf au Liban où ils ont résisté pendant 15 ans aux Palestiniens. Autre caractéristique de la région, le sentiment national prime sur la solidarité religieuse tant que le régime est fort. Ainsi pendant sa guerre contre l’Iran (1980-1988), l’Irak de Saddam Hussein a pu compter sur la fidélité des soldats chiites. Mais aujourd’hui, l’influence de l’Iran y dépasse celle des États-Unis. Même si la monarchie saoudienne se fragilise, celles des Émirats arabes unis se maintiennent. En Syrie où l’armée a déjà perdu 80.000 hommes tués par Daech, le sentiment national reste fort parmi la bourgeoisie et les minorités chiite et alaouite. Si le régime de Bachar el-Assad avait accepté de rompre son alliance avec l’Iran, l’Arabie saoudite l’aurait soutenu, estime Renaud Girard. Selon le Haut commissariat des nations unies aux réfugiés, la guerre civile a, entre 2011 et février 2016, déplacé 13,5 millions de personnes, dont près de 4,6 millions dans les pays voisins surtout en Turquie, (2,5 millions), au Liban (1 million), en Jordanie (635.00) et en Irak (245.000). Dans le monde arabo-musulman, l’esprit national s’affaiblit dès que disparaît le dictateur qui se prétend le père de la nation, comme en Libye après Kadhafi et en Irak après Saddam Hussein. Toutefois, le Kurdistan ne devrait pas voir le jour, en raison des divisions entre les Kurdes eux-mêmes et de la volonté des grandes puissances de ne pas « casser » la carte du Moyen-Orient actuel. En matière d’intervention extérieure, les États-Unis préfèrent exercer une influence plutôt que d’envoyer des soldats sur le terrain. Pour eux, l’importance de cette région diminue, en raison de l’exploitation du gaz de schiste sur leur sol et de leur stratégie en Asie. Par contre, la Russie est devenue incontournable. Elle s’est réconciliée avec la Turquie et soutient la Syrie pour conserver un accès aux mers chaudes, avec la possibilité d’escales à Tartous. L’axe Moscou-Damas, solide depuis 50 ans, souligne sa fidélité à ses alliés, contrairement aux États-Unis qui ont abandonné Moubarak pendant la révolution arabe de 2011. Enfin, elle entend protéger les chrétiens d’Orient, dont les deux tiers sont orthodoxes.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient

En octobre 2016, le régime syrien dispose de 650 pièces d’artillerie anti-missiles, 1.000 missiles sol-air, 365 avions de combat et 2 frégates. Les États-Unis déploient 1.000 hommes et des avions F16 en Jordanie, 4 navires de guerre et des sous-marins en Méditerranée et utilisent 2 bases en Turquie (Ismir et Incirlik, armée de l’Air), 1 aux Émirats arabes unis (Marine), 1 au Qatar (Marine) et 1 à Bahreïn (Marine). La France déploie 700 hommes et 6 Rafale dans les Émirats arabes unis, 7 Mirage 2000 à Djibouti et le groupe aéronaval en Méditerranée. La Grande-Bretagne utilise la base aérienne d’Akrotiri à Chypre et déploie quelques navires en Méditerranée. L’OTAN dispose des bases d’Incirlik, de Naples, de Sigonella (Sicile) et de Souada (Crète). La Russie peut utiliser les bases syriennes de Tartous (Marine) et de Hmeimim (armée de l’Air). Parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont approuvé l’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie, à laquelle la Russie et la Chine ont opposé leur veto.




Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

La diplomatie saoudienne présente un caractère hybride, à savoir la volonté de légitimité institutionnelle vis-à-vis de l’Occident et la promotion d’un art de vivre religieux traditionnel dans les pays musulmans d’obédience sunnite.

Auteur de l’ouvrage « Dr. Saoud et Mr Djihad », Pierre Conesa s’est exprimé lors d’une conférence-débat organisée, le 2 février 2017 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Contexte politico-religieux. Au XVIème siècle, l’empire ottoman s’étend au Sud et à l’Est de la Méditerranée, au Proche-Orient et aux Balkans. En 1914, il ne comprend plus que la Turquie, l’Arménie, le Kurdistan, la Mésopotamie (Irak) et des bandes côtières (mer Rouge et golfe persique) de la péninsule arabique. Au XVIIIème siècle, dans la partie centrale qui n’a jamais été colonisée, le royaume d’Arabie se constitue sous l’égide de l’émir Mohammed ibn Saoud, allié de Mohammed ben Abdelwahab, fondateur de l’Islam « wahabite ». Depuis, leurs descendants, liés par des mariages, se partagent la direction du pays : le pouvoir politique pour les Saoud et l’autorité religieuse pour les Al-Shaikh (Wahab). Au cours de la première guerre mondiale, les Saoud déposent le Chérif gardien des lieux saints de l’Islam et descendant du prophète Mahomet. Par la suite Abd el-Aziz, premier roi du nouvel Etat d’Arabie Saoudite de 1932 à 1953, instaure un mode de succession selon lequel ses fils se transmettent le pouvoir les uns après les autres. Ainsi, souligne Pierre Conesa, les Saoud, qui n’ont aucune filiation avec le prophète, constituent une petite entreprise familiale où tout se règle entre soi. De leur côté, les Al-Shaikh cumulent les directions de 14 institutions qui ne sont pas toutes religieuses, notamment : le système judiciaire ; l’Institut supérieur de la magistrature ; l’administration chargée de l’éducation des filles ; la fondation gérant les médias ; l’Université islamique de Médine ; le Haut Conseil de la Ligue islamique mondiale (voir encadré). Jusqu’à la découverte du pétrole dans les années 1930, les tribus arabes n’ont jamais subi d’influence étrangère depuis le XIIIème siècle. Dès 1932, les Al-Saikh se qualifient de « salafistes », excluent tout intermédiaire avec Dieu et prônent une religion sunnite rigoureuse …proche de celle de l’Etat islamique (Daech) d’aujourd’hui ! Pierre Conesa présente quelques exemples de châtiments comparables pour les mêmes délits : peine de mort pour meurtre, trafic de drogue, reniement de l‘Islam, blasphème ou homosexualité ; coups de fouet pour adultère ; coups de fouet pour relations sexuelles avant le mariage ; à l’appréciation du juge (Arabie Saoudite) ou coups de fouet (Daech) pour diffamation et consommation d’alcool ; amputation de la main et du pied pour vol à main armée ; amputation de la main pour vol. Comme Daech, les Saoud détruisent les monuments symboliques comme le cimetière d’Al-Baqi à Médine et la tombe de Khadija, première épouse de Mahomet. Depuis le début, la charte du royaume précise que l’Etat doit appliquer une diplomatie religieuse.

Turbulences. En 1945, la Ligue Arabe est fondée au Caire par l’Arabie Saoudite, l’Egypte, l’Irak, la Jordanie, le Liban, la Syrie et le Yémen du Nord. En 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez pour financer le barrage d’Assouan, destiné à gérer les crues du Nil. La crise internationale qui s’ensuit déclenche un panarabisme contre l’Occident, mené par l’Egypte et la Syrie. Ces régimes républicains et nationalistes s’opposent aux monarchies saoudienne et jordanienne, pro-occidentales. Pour contrer l’influence de l’Université millénaire al-Azhar du Caire, l’Arabie Saoudite instaure l’Université islamique de Médine en 1961. Celle-ci a déjà formé 30.000 stagiaires, attirés par des bourses d’études et la gratuité du logement. Dès 1962, elle accueille des membres du mouvement panislamiste des Frères musulmans, chassés d’Egypte et qui y retourneront pour occuper des fonctions de cadres dans l’enseignement supérieur, l’administration et la restructuration du droit coranique. Le panislamisme, revendiqué également par les  organisations djihadistes Al Qaïda et Daech, est un mouvement politico-religieux réclamant l’union des territoires considérés comme musulmans sous la direction d’un calife. Au cours des années 1960, la diplomatie religieuse saoudienne commence à agir en Afrique francophone, notamment au Mali, pour équilibrer l’influence du socialisme arabe de l’Algérie, de la Libye et de l’Irak. En 1973, la guerre du Kippour oppose Israël à  l’Egypte et la Syrie, soutenues notamment par l’URSS et la Ligue Arabe. L’Organisation des pays producteurs de pétrole, créée en1960 à l’initiative du Venezuela et de l’Arabie Saoudite, quadruple alors le prix du pétrole. Ce soudain enrichissement bouleverse la société tribale saoudienne, qui connaît la modernisation sans le changement. En février 1979, la révolution islamiste en Iran porte au pouvoir les mollahs chiites, qui prônent un Islam républicain contre les Etats-Unis et la France et demandent une gestion collégiale des lieux saints. En novembre, des fondamentalistes islamistes occupent la Grande Mosquée de La Mecque, qui sera reprise avec l’aide du GIGN français. La répression est marquée par 74 décapitations en 24 heures. En décembre, les troupes soviétiques envahissent l’Afghanistan, pays musulman. A chaque crise, la mainmise religieuse s’est accélérée, souligne Pierre Conesa.

Ambiguïtés. En 1945, l’Arabie Saoudite conclut avec les Etats-Unis le « Pacte de Quincy », qui garantit une protection militaire de la dynastie en échange d’approvisionnements pétroliers. Cet accord de 60 ans sera renouvelé en 2005. Lors de la guerre du golfe contre l’Irak de Saddam Hussein en 1991, l’Arabie saoudite accueille 150.000 soldats américains, dont 10.000 juifs, en terre d’Islam. Quoique 15 Saoudiens figurent parmi les 19 auteurs des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’administration Bush incrimine l’Iran, l’Irak et même la Corée du Nord ! Elle censure 28 pages d’un rapport du Congrès américain sur l’attentat qui, rendu public 20 ans plus tard, souligne la collusion entre l’industrie pétrolière texane et l’Arabie Saoudite. Par la suite, les Etats-Unis imposent la fermeture de 253 organisations non gouvernementales, soupçonnées d’entretenir des relations avec les djihadistes. Celles du Pakistan ont organisé des attentas en Inde avec des fonds venus d’Arabie Saoudite. Selon Pierre Conesa, l’efficacité du lobby saoudien aux Etats-Unis et en France, par le biais de sa diaspora qui a accès aux plus hautes autorités de l’Etat, repose sur une stratégie d’influence et non pas de pression, pour éviter une mise en accusation dans les instances internationales. Par ailleurs, Wikileaks a déclassifié 60.000 documents diplomatiques saoudiens indiquant : une concentration des services de renseignement au niveau du roi ; une diplomatie planétaire en matière de prédication salafiste, notamment en Inde considérée comme le 2ème pays chiite après l’Iran ; un ennemi principal, le chiisme, suivi des autres pratiques de l’Islam. Cette capacité d’influence se double d’un système de commissaires politiques à la soviétique, souligne Pierre Conesa. Les gens formés à l’Université de Médine doivent aller transformer leur société d’origine avec un impératif : pas d’attentat sur le territoire saoudien !

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Outre ses représentations diplomatiques officielles, l’influence de l’Arabie saoudite se manifeste par l’implantation des bureaux de la Ligue islamique mondiale au Moyen-Orient, en Australie, en Asie du Sud-Est, en Afrique, en Europe, en Russie, au Canada et en Amérique du Sud. En 2015, la Ligue y a distribué des exemplaires du Coran : 9,2 millions au Moyen-Orient et en Asie ; 230.669 en Afrique ; 87.635 en Europe ; 14.233 en Amérique du Nord ; 6.506 en Australie ; 6.460 en Amérique du Sud.




Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

« Etat-providence » chez elle et pratiquant une diplomatie du « portefeuille » grâce à ses revenus pétroliers, l’Arabie Saoudite se trouve fragilisée à l’intérieur, faute de réformes sociales, et à l’extérieur, par suite de son enlisement dans la guerre civile au Yémen et son financement, indirect, du terrorisme islamique.

Depuis plus de 80 ans, la rente pétrolière assure le fonctionnement de l’Etat, l’entretien de la famille royale (2 Mds$/an) et la paix sociale. En échange du bien-être subventionné par l’Etat, les Saoudiens ne peuvent réclamer de comptes à leur roi. Le secteur public emploie 90 % de Saoudiens et le secteur privé 90 % d’étrangers, surtout indiens, égyptiens, pakistanais, philippins, bangladais et yéménites et, accessoirement, occidentaux (cadres). Par suite de cette « mentalité rentière », très peu de Saoudiens acceptent de travailler dans le secteur privé, synonyme de bas salaires (3 à 4 fois inférieurs à ceux du secteur public) et d’instabilité professionnelle, et à condition d’occuper un poste d’encadrement ! Selon le FMI, grâce à l’amélioration de ses conditions de vie, la population saoudienne a atteint 28 millions de personnes en 2016 (+ 245 % en 35 ans), dont la moitié a moins de 25 ans. Le marché du travail n’absorbe que 30 % des nouveaux entrants, estimés à 300.000-400.000/an dont 200.000 diplômés. En outre, 3-4 millions de personnes vivraient sous le seuil de pauvreté, alors que le produit intérieur brut (PIB) par habitant dépasse 50.000 $. La lutte contre le chômage préoccupe davantage la jeunesse saoudienne que celle contre l’Iran, le rival héréditaire, ou le terrorisme (274 morts en 20 attentats en 2004). L’or noir représentait 91 % des recettes budgétaires et 41 % du PIB, qui s’élevait à 700 Mds$ en 2014. La baisse drastique du prix du pétrole et le risque de banqueroute, anticipé par le FMI, ont incité les autorités saoudiennes à préparer « l’après-pétrole », malgré des réserves considérables (le quart du total mondial) mais surestimées de 40 % selon des fuites de Wikileaks. Un vaste programme de diversification économique prévoit notamment la construction de 16 réacteurs nucléaires d’ici à 2030 et 41 gigawatts de panneaux photovoltaïques en plein désert (équivalent de 25 réacteurs nucléaires). Premier importateur de matériel militaire avec 6 Mds$ en 2014 (10 % du marché mondial), l’Arabie Saoudite s’est impliquée militairement à la tête d’une coalition, en 2009 puis en 2015, dans la guerre civile au Yémen. Ce pays contrôle le détroit de Bab el-Mandeb, où transite 10 % du commerce maritime international. Les frappes de la coalition arabe (10 pays avec l’aide des Etats-Unis pour le renseignement et la logistique) ont causé, selon une estimation de l’ONU d’août 2016, 10.000 morts, 3 millions de déplacés et des risques de famine pour près de 7,6 millions d’habitants, dont 1,3 million d’enfants parmi la population yéménite. S’y ajoute la destruction d’une grande partie du patrimoine culturel de cet antique royaume de Saba… comme en Syrie et en Irak par Daech (Palmyre, Hatra et Nimroud). Les documents rendus publics par Wikileaks depuis 2009 démontrent que les donateurs privés en Arabie Saoudite demeurent la principale source mondiale de financement des groupes terroristes sunnites, au nom de la diffusion du wahabisme. Leurs liens économiques et diplomatiques avec l’Arabie Saoudite empêchent les pays occidentaux d’y dénoncer les atteintes aux droits de l’homme et surtout… de la femme !

Loïc Salmon

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« Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence » par Ardavan Amir-Aslani. Edition L’Archipel, 240 pages, 18 €.