Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Le destin des pays situés entre la Méditerranée orientale et l’océan Indien, autrefois enjeux des grandes puissances, reste lié à celui des Etats occidentaux, selon un schéma hérité de l’Histoire.

Henry Laurens, professeur au Collège de France, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 septembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques.

Le temps des empires. Au XVIème siècle, l’arrivée des Portugais prend à revers l’islam qui se propage jusqu’en océan Indien, rappelle Henry Laurens. Avant eux, l’Asie est dominée par les « empires de la poudre à canon », à savoir les Empires ottoman et iranien, l’Inde, la Chine et le Japon. La Guerre de Sept Ans (1756-1763), qui déborde le cadre européen jusqu’en Amérique du Nord et en Inde, provoque une rupture de l’équilibre militaire. La Grande-Bretagne s’empare du Bengale et la France perd ses colonies américaines. Les pays européens vont alors poursuivre leur extension dans l’Ancien Monde. Ils considèrent les empires locaux comme soumis au pouvoir centralisé et absolu de despotes, alors qu’en réalité ils sont décentralisés et fonctionnent selon des négociations avec des « marches » (territoires frontaliers) autonomes. L’Empire russe poursuit ses conquêtes vers le Sud. Pour l’empêcher d’arriver jusqu’en Inde, la Grande-Bretagne en contrôle les accès terrestres et maritimes et anticipe une route par l’isthme de Suez dès 1780. L’expédition française en Egypte (1798) inquiète la Russie et provoque l’intervention de la Grande-Bretagne aux côtés de l’Empire ottoman. Ensuite, le Moyen-Orient jusqu’à l’Inde sera intégré au système politique européen. Après le traité de Paris (1858) qui met fin à la guerre de Crimée, les rivalités entre France, Grande-Bretagne, Prusse puis Empire allemand, Russie et Italie se manifestent dans la région jusqu’en 1914. Les Etats-Unis vont maintenir une présence militaire en Méditerranée, hors guerre de Sécession (1860-1865).

Les protections et les alliances. Le Moyen-Orient connaît en permanence ingérences de puissances étrangères et invitations à intervenir de la part des gouvernements locaux, explique Henry Laurens. Les grandes puissances européennes pratiquent la « politique de la canonnière » pour projeter des forces au loin lors de conflits locaux. Poussés par leurs opinions publiques, elles profitent du soulèvement d’une population contre un régime autoritaire dans la région pour intervenir au nom de l’urgence humanitaire. La crise grecque de 1821 (massacre de Chio et mort de Byron à Missolonghi) provoque une alliance entre Russie, France et Grande-Bretagne contre l’Empire ottoman et aboutit à l’indépendance de la Grèce en 1831. De même, une coalition internationale attaquera l’Irak en 1991, suite à son invasion du Koweït. Après la guerre de Crimée, l’Empire ottoman émancipe les communautés non-musulmanes avant 1914. La France, la Grande-Bretagne, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Italie font de même envers les juifs, mais pas l’Empire russe. En Orient, la société d’ordre devient égalitaire. Les populations adoptent le modèle européen (habitat et vêtements). Parallèlement, face à la menace étrangère, les gouvernements des pays d’Orient ont pris conscience des nécessités d’établir des Etats modernes et de rattraper le retard économique par rapport à l’Occident. La centralisation met fin à l’autonomie des « marches » de l’Empire ottoman et entraîne l’émergence des nationalismes. La religion devient l’identité de base. Pendant la première guerre mondiale, l’Allemagne organise le « djihad » (guerre sainte) pour déstabiliser l’Empire russe et les empires coloniaux britannique et français. L’islam arrive en France avec l’enrôlement de soldats musulmans. La Grande-Bretagne conquiert l’Irak. Après la guerre, elle conclut des pactes de non-agression avec la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan. Les « mandats » de la France et de la Grande-Bretagne évoluent entre confrontation et collaboration dans la construction et le tracé des frontières des Etats. Pendant le second conflit mondial, le Moyen-Orient sera géré comme un ensemble, de l’Inde à la Méditerranée. Ensuite, les Etats se sentiront suffisamment forts pour considérer les « autres » (minorités) comme des étrangers. La première guerre israélo-arabe, en 1948, provoque un exode de réfugiés palestiniens. La guerre froide (1947-1991) permet aux Etats-Unis de cogérer le Moyen-Orient, au même titre que l’URSS. L’accord de Quincy entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, conclu en 1945 et renouvelé en 2015, vise à conserver les approvisionnements pétroliers vers l’Europe, déstabilisée par les interruptions de production, embargos ou blocus pendant les deux guerres mondiales. Seuls les Etats-Unis et leur Marine peuvent garantir la sécurité des transports maritimes pétroliers. Auto-suffisants en 1945, ils considèrent que le pétrole de tout le continent américain doit rester sur place, par sécurité. Ils deviendront importateurs vers 1960 et jusqu’en 2010. L’accord de Quincy les engagent à intervenir, en cas de menace militaire contre l’Arabie saoudite. A cet effet, celle-ci effectue des commandes massives d’armements lourds, pour financer l’industrie américaine, et prépare de quoi accueillir les troupes américaines, le cas échéant. En 1990, il n’a en effet fallu que six mois pour installer 500.000 GI en Arabie saoudite, qui se sentait menacée par l’Irak. En 2015, celle-ci déclare que tous les musulmans vivant à l’étranger doivent obéir aux autorités de leur pays de résidence. En 2018, les Etats-Unis maintiennent encore leur VIème flotte en Méditerranée et leur VIIème flotte en océan Indien. Leurs bombardiers, basés en Europe, peuvent intervenir à tout moment au Moyen-Orient…où la Russie demeure incontournable (Syrie).

L’échec de la modernisation. La rente pétrolière a financé les guerres contre Israël et fourni une aide économique, indique Henry Laurens. Les régimes autoritaires, garants de l’indépendance nationale et des stabilités interne et régionale, conviennent à l’Occident pour lutter contre l’islamisme et le terrorisme (coopération en matière de renseignement). Le djihadisme constitue une réaction à la révolution chiite de 1979 en Iran. L’échec des printemps arabes de 2011 entraîne migrations vers le Nord de la Méditerranée et guerres civiles en Syrie et au Yémen.

Loïc Salmon

Le « Moyen-Orient », terme occidental datant de la fin du XIXème siècle, regroupe l’Arabie saoudite, Bahreïn, Chypre, l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, Israël, la Jordanie, Koweït, le Liban, Oman, les Territoires palestiniens, le Qatar, la Syrie, la Turquie et le Yémen. L’arabe constitue la langue commune sauf à Chypre (grec), en Israël (hébreu), Iran (persan) et Turquie (turc). Le kurde est parlé dans une partie de l’Irak. A part le judaïsme en Israël et le christianisme à Chypre et en partie au Liban, l’islam reste la religion dominante. Ce dernier se répartit entre le chiisme à Bahreïn, en Iran et partiellement en Irak, et le sunnisme dans tous les autres pays, avec des minorités diverses. En 2016, la population du Moyen-Orient a atteint 415,38 millions d’habitants en 2016, dont 90,71 millions en Egypte, 79,13 millions en Iran et 78,74 millions en Turquie.

Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient