Qatar, vérités interdites

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Grâce à ses réserves de gaz et sa position stratégique au sein du Moyen-Orient, le Qatar a acquis une stature internationale, mais qui reste fragile pour des raisons intrinsèques.

Depuis son émancipation de la tutelle britannique en 1971, ses deux premiers souverains successifs tentent de moderniser l’émirat, tout en respectant les traditions ancestrales. La société est façonnée par les descendants des rusés bédouins, vivant d’élevage et de rapines, et des pêcheurs de perles, durs au travail et aptes au négoce. Aujourd’hui, les premiers, indolents et conservateurs, ne songent qu’à la réussite sociale et son pouvoir induit, acquis par héritage familial ou tribal. Les seconds, progressistes et ouverts sur l’Occident, comptent sur leur travail pour y parvenir. Malgré leur mépris réciproque, tous présentent deux points communs : un nationalisme exacerbé et un islam un peu moins rigoureux que le wahhabisme saoudien. En effet, les femmes ne sont pas obligées de porter le voile, peuvent divorcer, travailler (80 % des effectifs des filières de communication et la culture) et exercer des responsabilités importantes. La plupart des Qataris, ayant étudié aux Etats-Unis ou en Europe, reviennent quelques années plus tard dans un pays qu’ils ne reconnaissent pas. La généreuse redistribution de la rente gazière à la population n’incite guère à occuper un emploi, considéré comme une déchéance sociale. A ces 300.000 autochtones, s’ajoutent environ 2 millions d’expatriés, affectés à certaines tâches selon leur nationalité : ménage pour les Philippin (e)s ; gestion hôtelière subalterne pour les Indiens ; sécurité pour les Népalais ; chantiers de construction pour les Pakistanais ; postes d’ingénieurs, de techniciens de haut niveau et de cadres supérieurs pour les Occidentaux. Ces derniers, chargés de former des jeunes Qataris à diriger des équipes dans le cadre du plan de développement « Qatar 2030 », se heurtent à leur manque de motivation et à leur susceptibilité. Les coopérants militaires rencontrent les mêmes difficultés avec les officiers, difficiles à gérer et qui ont beaucoup de mal à se concentrer, sauf ceux formés à l’étranger. Les équipements militaires, ultra-modernes, s’abîment et vieillissent plus ou moins bien, en raison de la rudesse du climat et du manque de suivi de leur entretien. Pour sa défense, le Qatar s’en remet aux Etats-Unis, qui disposent de la base d’Al-Uyeded (10.000 GI’s) et de la Vème Flotte en permanence dans le golfe Arabo-Persique. La coopération se maintient, malgré l’ingérence de l’émirat dans la guerre civile en Syrie et son soutien à l’organisation terroriste Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda. S’estimant menacé par les guerres incessantes au Moyen-Orient, le Qatar pratique une diplomatie tous azimuts. Il soutient la confrérie des Frères musulmans, considérée comme terroriste en Egypte et aux Emirats arabes unis, et le Hamas dans la bande de Gaza. Des familles qataries ont financé des agents recruteurs pour Daech. Par ailleurs, le Qatar partage l’exploitation du vaste gisement de gaz de North Dome avec l’Iran. Ce dernier a ainsi pu contourner les sanctions internationales à son encontre, grâce aux grands commerçants qataris d’origine iranienne. La modernisation de l’Iran dans les années 1960 reste un modèle pour le Qatar, conscient d’un basculement possible de la politique américaine. En conséquence, il investit en Europe, Asie et Afrique pour devenir incontournable sur les plans économique et diplomatique.

Loïc Salmon

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« Qatar, vérités interdites », par Emmanuel Razavi. Éditions L’Artilleur, 198 pages, 17 €

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