Armée de Terre : l’ALAT, indispensable à l’engagement terrestre

Créée en 1954 et engagée dans les guerres d’Indochine et d’Algérie puis en opérations extérieures, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) a acquis un savoir-faire opérationnel unique dans le combat au sol de basse intensité, en appui de l’infanterie et de l’arme blindée cavalerie.

Elle a fait l’objet d’une présentation à l’Association de journalistes de défense, le 26 novembre 2013 au Cannet-des-Maures (Sud de la France), par le général de brigade Marc Demier, commandant l’École de l’ALAT, et le lieutenant-colonel Stéphane Le Floch, commandant la Base école général Lejay.

« L’aérocombat ». Il s’agit d’envoyer loin une puissance de feu en vue d’un effet tactique, déterminé par le commandement, et de rester sur le terrain au plus près des combattants et dans des conditions très rustiques, explique le général Demier. Seule l’ALAT peut employer des hélicoptères de manœuvre et de combat, véritables « chars volants », à partir de terrains sommairement aménagés, de la mer, en zones montagneuse, urbaine et désertique, par grand froid et de jour comme de nuit. Le ravitaillement en vol d’hélicoptères, très onéreux, est utile pour les forces spéciales mais guère pour les troupes conventionnelles. Un groupement aéromobile peut être projeté de façon autonome à 1.000 km en 18 heures, par voie maritime à 1.500 km en 24 h et par avion à 15.000 km en 24 h. Peu utilisés isolément, les hélicoptères manœuvrent en patrouille (3), escadrille (8 à 12), bataillon et régiment (13 à 36), selon les formats des unités terrestres qu’ils appuient. L’aérocombat consiste à se déplacer en vol de combat, se poster, observer, utiliser ses armes et rendre compte. Quelles que soient les conditions, l’hélicoptère va chercher une cible à 120 km/h et à 150 m du sol. Il doit garder la maîtrise et l’initiative du feu, ascendant moral sur l’adversaire qui croit que le tir a eu lieu au bon endroit. L’efficacité de la procédure d’appui feu donne confiance aux troupes au sol, surtout aux fantassins qui doivent « coller » au barrage de feu aérien. L’ALAT dispose d’un espace de manœuvre qui lui donne une indépendance opérationnelle mais elle doit aussi prendre des risques, notamment pour la reconnaissance : les drones ne peuvent aller partout ! Son commandement s’adapte au contexte politico-militaire : OTAN en Libye, Union européenne en Somalie et français au Mali. Le contrôle national s’exerce directement sur l’action de l’hélicoptère « au contact » sur un objectif de très haute valeur ajoutée. Par contre, dans une grande coalition, chaque composante nationale connaît des restrictions juridiques d’action. Ces « caveat », selon la terminologie OTAN, imposent aux pilotes de prendre la bonne décision sans remettre en cause la légitimité politique de l’intervention.

Les retours d’expériences. « On a joué en 3 ans dans les opérations « Pamir » (Afghanistan), « Licorne » (Côte d’Ivoire) et « Harmattan » (Libye) ce qu’on a appris en 30 ans », souligne le lieutenant-colonel Le Floch. Pour « Harmattan » (2011), la planification a duré 4 mois avant l’embarquement des hélicoptères sur le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre. La composante aéromobile tactique, employée dans des actions d’aérocombat au sein d’une campagne aérienne, est placée sous commandement français interarmées à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle. Elle dépend également du commandement interalliés (OTAN) à Naples, dont le chef est un Canadien francophone et pilote d’hélicoptère : cela facilite le dialogue ! Elle agit dans le cadre d’opérations littorales en liaison avec une force terrestre tierce, à savoir des unités libyennes rebelles. L’adversaire se cache quand il entend un drone parti identifier des objectifs, obligeant le groupe aéromobile à s’adapter en permanence et à intervenir toujours de nuit. Au cours de 308 sorties entre mai et septembre 2011, ce dernier est intervenu sur 37 opérations contre 550 objectifs, dont 129 sites militaires. « L’ennemi était courageux mais pas valeureux car, sur 40 hélicoptères engagés dans « Harmattan », pas un seul n’a été touché », souligne le lieutenant-colonel Le Floch. Les hélicoptères britanniques, placés uniquement sous le contrôle de l’OTAN et selon une procédure d’engagement plus lourde, n’ont effectué que 22 opérations contre 106 objectifs, dont 49 sites militaires. Avant même le déclenchement de l’opération « Serval » (2013) au Mali, les forces spéciales étaient déjà prépositionnées au Burkina Faso. Puis, en une semaine, 17 transports stratégiques ont acheminé 22 hélicoptères et 250-300 personnels. Ce groupement aéromobile dénommé « Hombori » avait pour missions : l’appui à la manœuvre interarmes (feu, renseignement, logistique et évacuations sanitaires) ; les actions autonomes dans la profondeur ; l’aide à la recherche et au sauvetage de combat. « Il a fallu chercher l’adversaire et le débusquer de son repaire très protégé ». Seul un hélicoptère des forces spéciales a été touché, mais pas abattu.

Les formations. L’Ecole de l’aviation légère de l’armée de terre dispense une formation longue, en vue de fournir, aux forces, des équipages aptes à être engagés d’emblée en opérations. Chaque année en 35.000 heures de vol, plus de 1.000 stagiaires pilotes, chefs de bord, chefs de patrouille, moniteurs et contrôleurs aériens vont se former dans 4 centres situés à Dax (initiation) et au Cannet-des-Maures (combat et formations sur les nouveaux hélicoptères Tigre et Caïman). Environ 150 actions de formation concernent les personnels des Armées de Terre et de l’Air et de la Marine. Le Tigre, hélicoptère développé par la France et l’Allemagne à partir de 1984, a eu pour conséquence la création d’une école binationale au Cannet-des-Maures en 2003. La simulation (16.000 heures par an) permet de vérifier la formation individuelle de base et le niveau opérationnel d’un équipage ou d’une unité d’hélicoptères. Elle représente 63 % de la formation sur Tigre et 84 % de celle sur Caïman, commencée en 2013. Elle rentabilise également la formation en vol : 1 heure de vol coûte 20.000 € sur Gazelle, 4.000 € sur Puma et de 8.000 à 10.000 € sur Tigre et Caïman. En outre, 1 heure de vol sur hélicoptère nécessite ensuite… 7 à 10 heures de maintenance !

Loïc Salmon

Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

Marine nationale : Harmattan, les BPC en action

ALAT : essais de « navalisation » de l’hélicoptère d’assaut Caïman

Avec 485 hélicoptères de combat toutes armées confondues, la France se place au 6ème rang mondial derrière les Etats-Unis (5.690), la Russie (854), la Chine (708), le Japon (700) et la Corée du Sud (682). L’Aviation légère de l’armée de terre compte à elle seule 200 hélicoptères de reconnaissance/attaque et manœuvre/assaut, servis par 3.800 personnels : Commandement des forces terrestres, 165 appareils répartis entre 3 régiments d’hélicoptères de combat, 1 détachement à Djibouti et 1 au Gabon ; Commandement des opérations spéciales, 35 appareils regroupés dans 1 régiment d’hélicoptères de combat. Le Caïman (au premier plan sur la photo), qui commence à équiper les forces, peut transporter au choix : 14 à 20 fantassins avec leur équipement « Félin » ; 12 blessés couchés ; 2,8 t de charge intérieure ; 1 véhicule léger ; 1 charge externe de 400 kg.




Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Les drones assurent une surveillance du terrain permanente qui, transmise en temps réel aux troupes au sol, permet de mieux appréhender la situation en opération extérieure (Opex). La technologie des missiles hypersoniques pourrait leur être appliquée demain.

Les enjeux et perspectives des drones ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Les opérations terrestres. En France, l’emploi de drones remonte à 1965 pour déceler les mouvements de troupes du Pacte de Varsovie, indique le colonel Aymeric Bonnemaison de l’état-major de l’armée de Terre. Le drone rapide R20 puis, en 1980, le CL89, véritables missiles de reconnaissance, ont fourni un renseignement en temps différé par récupération des films à l’atterrissage. Ensuite, le Mart (Mini-avion de reconnaissance télépiloté), le drone tactique CL289 (successeur du CL 89) et le système d’arme Crécerelle dans les années 1990, puis le SDTi (Système de Drone Tactique intérimaire) et le Drac (Drone de reconnaissance au contact) à la décennie suivante, plus lents, diffusent une information vidéo en temps réel pour offrir une réactivité suffisante aux forces  sur le terrain. Ainsi, le Mart est utilisé pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les Crécerelle et CL289 vont en Bosnie et au Kosovo (1996-2002). Leur succèdent le SDTi et le Drac au Kosovo et en Afghanistan (2008-2012). Enfin, un SDTi est déployé au Liban (2006-2007) et un CL289 au Tchad (2008-2009). En 2012, le « concept interarmées sur l’emploi des systèmes de drones aériens » formalise la complémentarité et la segmentation de la panoplie de drones disponibles pour satisfaire le « juste besoin opérationnel », selon la finalité d’emploi, le niveau d’appui attendu, les capacités requises, l’empreinte au sol consentie et le rapport coût/efficacité. Les SDTi (330 kg) appuient les forces du niveau division à brigade, les Drac (<10 kg) de la brigade au groupement tactique interarmes. Les microdrones (<2 kg) constituent les jumelles déportées du combattant au niveau compagnie. Face à l’obsolescence du SDTi et du Drac, l’armée de Terre devra renouveler ses capacités en la matière dans un avenir proche. Toutefois, le futur système de drone devra garantir au chef tactique la réactivité et l’appui direct indispensable à la manœuvre et la sécurité des soldats, lors d’un engagement intense avec l’adversaire. Les progrès technologiques permettront d’élargir les missions de surveillance et de renseignement à celles de logistique et de combat. Le retour d’expérience d’Afghanistan a permis de faire évoluer le système de drone tactique et affiner le besoin opérationnel pour son successeur, explique le colonel Gilles Randreau, commandant le 61ème Régiment d’artillerie (régiment de drones et d’imagerie de l’armée de Terre). Plusieurs améliorations ont été obtenues : fourniture d’un appui image aux forces, grâce aux terminaux vidéo déployés au sol avec des analystes d’images ; optimisation de la logistique et de la maintenance par le développement des capacités de réparation du drone tactique ; gestion du potentiel dans la durée par l’achat de pièces de rechange ; développement des capacités d’interopérabilité et d’optimisation de l’analyse d’images.

L’option hypersonique. Le statoréacteur permet une vitesse « hypersonique », c’est-à-dire plusieurs fois supérieure à celle du son (340 m/s ou Mach 1). Depuis 2009, il équipe le missile ASMP-A (Air Sol Moyenne Portée-Amélioré) à tête nucléaire, en service sur les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine dans le cadre de la dissuasion. Cette technologie pourrait s’appliquer à un drone de reconnaissance pour des missions dans la profondeur ne nécessitant pas une supériorité aérienne préalable sur la zone considérée, propose Laurent Serre, responsable des programmes hypersoniques à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Ce drone pourrait être tiré du sol, d’avion ou depuis la mer et à une distance supérieure à 600 km pour prendre automatiquement des images radar sur une sélection de sites d’intérêt stratégique. Il retournerait ensuite vers son lieu de récupération à une vitesse redevenant progressivement subsonique. Sa descente freinée par parachute, il serait alors récupéré en vol par un hélicoptère jusqu’à l’infrastructure de base et, pendant ce vol, ses données seraient extraites et disséminées vers les destinataires habilités. Selon Laurent Serre, la mise en œuvre du drone hypersonique à partir du porte-avions Charles-De-Gaulle permettrait de réaliser un système intégré : avion Rafale porteur ; hélicoptère de récupération ; préparation de la mission ; traitement des données ; maintenance ; capacité décisionnelle et, éventuellement, de frappe réactive. La prise d’images à haute résolution (10 à 30 cm) par « radar à synthèse  d’ouverture », qui améliore la résolution en azimut, est possible jour et nuit et indépendante des conditions météorologiques. Les analystes trouvent, dans ces images, des informations invisibles pour des yeux non exercés, car la nature des signaux est très différente de celle des images optiques. Une mission d’une heure peut examiner simultanément 10 zones de 8 km2 réparties sur 250.000 km2 et reconstruire, en 3 dimensions, des sites missiles ou radars fixes ou déplaçables. Elle détermine l’indice d’activité de réseaux de communications terrestres ou fluviaux et celui d’installations sensibles. Elle recense aussi des capacités aériennes ou navales. Un drone hypersonique furtif pourra notamment constituer et mettre à jour un catalogue d’objectifs d’intérêt stratégique, enrichi au fil des missions successives. Pendant sa phase d’intrusion, le recueil du renseignement électronique sollicitera les défenses du système détecté, écoutera ses réactions et laissera peu de temps de réflexion à l’adversaire, qui réagira selon ses principes de base. En outre, l’analyse des réactions automatiques renseignera sur les caractéristiques intimes des systèmes concernés. Des essais de prises d’images radar à synthèse d’ouverture ont déjà été réalisés en vol subsonique sur le drone CL289. L’enjeu porte surtout sur la réalisation d’équipements compacts. Enfin, l’expression du besoin de « renseignement stratégique réactif tout temps » reste à affiner.

Loïc Salmon

Les drones dans les forces terrestres

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Évoluant à faible et moyenne altitudes et cohérent avec la manœuvre aéroterrestre, le drone apporte d’abord au commandant des forces un appui par le renseignement, grâce à ses capteurs (caméras, radars ou dispositifs de détection électromagnétiques). Toutefois, son emploi impose des contraintes sur le plan opérationnel : intégration et navigabilité dans la circulation aérienne ; législation ; sécurité ; altitude. Il doit aussi surmonter des obstacles d’ordre technique : gestion des pannes en vol et des situations dégradées ; transmission des données ; discrétion ; mode de propulsion ; réactivité automatique et intervention humaine ; entretien, entreposage et maintien en condition opérationnelle ; formation et entraînement des opérateurs.




Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable

La France développe sa capacité d’entrer en premier sur un théâtre d’opérations extérieur et celle de nation cadre dans une coalition. Outre des missions sur le territoire national, son système d’état-major de forces lui permet de projeter immédiatement un commandement opérationnel.

Ce système comprenait 4 états-majors de forces (EMF), réduits aujourd’hui à 2 et interchangeables : l’un à Besançon (EMF N°1) et l’autre à Marseille (EMF N°3). Ce dernier est commandé par le général de division Philippe Pontiès, qui l’a présenté, avec son équipe de direction, à l’Association des journalistes de défense le 25 novembre 2013 à Marseille. L’EMF 3 est en posture de projection pendant toute l’année 2014, tandis que l’EMF 1 reste en alerte et en préparation opérationnelle au moyen de divers exercices. Les rôles s’inverseront en 2015.

Opérations extérieures. Tous les personnels des EMF ont participé à des opérations extérieures. Pendant un an, un EMF est en mesure de projeter immédiatement environ 20 % de son effectif en temps ordinaire, chiffre passé à 80 % fin 2013 pour l’EMF 1 en raison de la relève dans l’opération « Serval » au Mali. Pour honorer le contrat opérationnel de l’armée de Terre (voir encadré), il remplit 4 missions : planifier et conduire des opérations interarmées de niveau division de l’OTAN ; assurer la mise sur pied d’un poste de commandement interarmées à dominante terrestre (PC opératif type « Serval ») pour un engagement national limité à 5.000 hommes en alerte « Guépard » ; armer un PC de circonstance dans le cadre de la défense du territoire national ; renforcer un PC interarmées à dominante aérienne ou maritime dans le cadre d’une opération. Il s’agit de s’adapter au contexte d’une guerre et dans l’urgence. L’EMF apporte la capacité de travailler ensemble, à la différence de la juxtaposition de compétences individuelles. La clé de son succès réside dans la cohérence, la connaissance mutuelle, la confiance et les automatismes. « Il faut bien connaître la doctrine pour mieux s’en affranchir », souligne le général Pontiès. L’efficacité repose sur la qualité des combattants, du 2ème classe au général et acquise par la formation, sur celle du dispositif de commandement et de contrôle et sur celle de la préparation opérationnelle. Pour rester à niveau, cette dernière correspond, idéalement, à 90 jours d’entraînement par homme et par an et à 180 heures de vol pour les équipages de l’Aviation légère de l’armée de terre. Des exercices d’EMF avec des pays alliés entretiennent la préparation opérationnelle. Avec le Qatar, cela envoie un signal fort dans la région du Moyen-Orient. Suite aux accords de Lancaster House, 60 personnels d’EMF sont envoyés en Grande-Bretagne dans le cadre de la force expéditionnaire commune. Renseignement. Tous les personnels officiers et sous-officiers viennent de l’École du renseignement de l’armée de terre (Saumur), de la Direction du renseignement militaire (DRM) et de la Direction générale de la sécurité extérieure. Pendant 4 semaines et dans des bâtiments sécurisés, ils se forment à l’outil SAERc (Solution d’aide à l’exploitation du renseignement « convergé »), dont la production est diffusée à toute personne habilitée de la planification et de la conduite des opérations. La chaîne SEARc assure une cohérence bout à bout pour un meilleur partage et une exploitation plus performante du renseignement. Un moteur de recherche dédié stocke des volumes très importants d’informations diverses (textes, images et sons), retrouve des données pertinentes (pays, armement, personnes etc.) et extrait au bon moment et rapidement celles recherchées. Il identifie : les relations entre plusieurs types d’entités dans une même phrase (personnes et mots clés par exemple) ; les principaux thèmes et catégories d’informations à partir d’un corpus documentaire. Il visualise : les relations entre les différentes entités (ébauche de réseau mafieux) ; les redondances dans le temps, coïncidences ou rapprochement entre différents types d’entités (présence dans un attentat d’un individu fiché) ; les entités géolocalisées (réseaux mafieux identifiés). Quelque 60.000 fiches thématiques permettent de faire des analyses statistiques et thématiques, de comprendre l’enchaînement d’événements et d’en déterminer le « centre de gravité ». Pendant la préparation opérationnelle, la cellule renseignement de l’EMF s’entraîne à partir des comptes rendus de situation d’un théâtre d’opération réel provenant de la base de données du Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Lors de la projection de l’EMF, elle assure la veille en relation avec le Système d’information et de commandement des forces.

Environnement opérationnel. Outre la logistique, le renseignement, la planification et  la conduite des opérations, les fonctions de l’EMF incluent les actions sur les perceptions et l’environnement opérationnel : ciblage, opérations d’information, opérations militaires d’influence et actions civilo-militaires. Le ciblage consiste à identifier puis sélectionner des cibles pour agir sur elles avec des moyens létaux ou non, en vue d’obtenir l’effet recherché. Il est assuré par les forces spéciales, la guerre électronique, la cyberdéfense et les opérations d’information. Ces dernières visent à utiliser ou à défendre l’information, les systèmes d’information et les processus décisionnels pour appuyer une stratégie d’influence en respectant les valeurs défendues. Il s’agit d’informer la population et les responsables locaux neutres, de promouvoir les gens favorables à la cause défendue et de discréditer les opposants. Contrairement à la propagande, tout ce qui est diffusé par tracts ou par radio doit être exact et vérifiable. Les opérations militaires d’influence cherchent à obtenir un effet sur les comportements d’individus, de groupes ou d’organisations afin d’atteindre des objectifs politiques et militaires. En Afghanistan, les personnels français chargés des opérations militaires d’influence et des actions civilo-militaires ont été formés à l’OTAN. Après leur départ, le relais a été pris par l’ambassade de France et des organisations non gouvernementales, car l’effet durable se fera sentir… au bout d’une génération !

Loïc Salmon

Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Selon le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, l’armée de Terre doit pouvoir disposer de 66.000 personnels projetables à l’horizon 2025, dont : 10.000 sur le territoire national ; 7.000 en tout dans 2 ou 3 opérations de gestion de crises ou 15.000 dans 1 opération de coercition avec préavis et après réarticulation du dispositif engagé en opération ; 1.500 dans un groupement tactique interarmes de la Force interarmées de réaction immédiate (2.300 h) et déployable jusqu’à 3.000 km en 7 jours. L’État-major de forces N°3 (Marseille) compte 291 personnels, dont 107 officiers (3 généraux), 107 sous-officiers et 77 militaires du rang. Il inclut un escadron de quartier général pour le déploiement du système d’information et de commandement et la protection immédiate. S’y ajoutent 128 réservistes et 13 personnels civils.




Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique

Le traumatisme psychique, qui résulte d’une confrontation à la mort dans la surprise et l’effroi, peut toucher les militaires en opérations, avec des conséquences potentiellement graves pour leurs proches et la population civile de leur lieu de résidence.

Le Service de santé des armées (SSA) a organisé un colloque sur ce sujet le 4 décembre 2013 à Paris, à l’Hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce avec la participation de plusieurs psychiatres et psychologues militaires.

« Serval » et le soutien psychique. Au cours de l’opération « Serval » au Mali en 2013, un dispositif « psy » est mis en place, indiquent le médecin en chef psychiatre Lionel Caillet et la capitaine psychologue Maryse Devaux. Des cellules psychologiques de deux personnels (un psychiatre et un psychologue) sont projetées sur le théâtre lors de la phase « exploitation en profondeur » dans le Nord. Parties de Bamako, elles se rendent à Tessalit (17-20 mars et 22-30 mars), Gao (18-21 mars et 16-22 avril), Tombouctou (3-17 avril) et Ouagadougou au Burkina Faso (5-14 mai). Cette phase de « Serval » est particulièrement meurtrière. Les forces françaises perdent 5 hommes, en raison des combats rapprochés, des zones piégées et de la détermination suicidaire des groupes armés djihadistes. Le personnel en poste fixe à Bamako assure permanence et précocité d’un recours aux soins spécialisés, évalue et prend en charge tous les rapatriés sanitaires. Le personnel mobile suit les groupes les plus exposés. En veille constante, il actualise le renseignement et l’information sur les situations d’expositions potentiellement traumatiques. Il établit un ordre de priorité sur les actions à mener et intervient en fonction de la disponibilité opérationnelle des unités et des moyens de transport. En tout, l’équipe médicopsychologique a procédé à 27 rapatriements sanitaires à la suite de 509 entretiens auprès de 350 militaires : 199 « débriefings » après un stress potentiellement traumatique ; 209 consultations auprès de 70 militaires pris en charge ; 101 « entretiens de liaisons » avec 81 militaires hospitalisés.  Lors d’un combat violent ou du déclenchement d’un engin explosif improvisé, tout se passe de façon détaillée et comme au ralenti pour le militaire exposé qui vit un moment d’éternité, malgré la brièveté du choc traumatique. La perception d’une menace externe temporaire se transforme après en perception interne, douloureuse psychiquement, d’une menace permanente. Il s’agit alors de restaurer un sentiment de sécurité interne chez le blessé psychique.

Soins psychiques pendant « Pamir ». Lors de l’opération « Pamir » en Afghanistan, un dispositif de soins des « états de stress post-traumatique » (ESPT) a été mis en place auprès d’une unité parachutiste particulièrement éprouvée, relatent les médecins en chef Jean Houel et Gilles Tourinel. Sur 531 parachutistes projetés dans la vallée de la Kapisa de mai à novembre 2011, 11,3 % ont été en ESPT et 10,5 % ont présenté d’autres troubles psychologiques. L ‘équipe médicopsychologique de proximité a surtout interrogé les blessés, car les parachutistes consultent difficilement pour de tels troubles. Afin de consolider leur réinsertion, le Service de santé des armées a notamment recommandé une reprise du travail précoce, une adaptation des emplois, la reconnaissance de la blessure psychique et surtout d’éviter les congés de longue durée pour maladie… qui aggravent la « désocialisation » !

Plans d’action. Selon le SSA, en 2009, l’armée de Terre a mis en place à Chypre un « sas de décompression » pour les militaires en opération en Afghanistan et qui a fonctionné pendant les premiers mois de l’opération « Serval » au Mali. En 2011, a été établi un dispositif interarmées externalisé pour les familles et proches de militaires projetés en Afghanistan : numéro d’appel « vert » (voir encadré) et séances d’informations pour les familles avant le départ et le retour des unités en opérations extérieures. Le plan d’action 2013-2015 du SSA vise à : mieux sensibiliser les militaires sur la gestion du stress opérationnel et en prévenir les effets potentiellement délétères ; sensibiliser l’entourage du blessé psychique et coordonner les actions de soutien à ses proches ; coordonner les soins du service public de santé ; garantir une juste réparation des ESPT ; développer le soutien psychologique des forces spéciales, compte tenu de la confidentialité et des spécificités de leurs missions ; profiter de l’expérience des pays alliés et partenaires. Tous les personnels en opérations se trouvent soumis à un stress opérationnel résultant de facteurs complexes, nécessitant des adaptations permanentes et dont l’intensité varie selon les théâtres, le type de mission conduite, la durée et les risques associés. La tension nerveuse continuelle, le manque de sommeil, la fatigue et la rupture avec les repères sociaux et familiaux habituels peuvent affecter rapidement le potentiel opérationnel des militaires. En outre, à la suite d’un traumatisme psychique, des réactions psychopathologiques, observables après quelques heures ou quelques jours, durent souvent de 2 jours à 4 semaines. Ces symptômes peuvent persister et évoluer vers l’ESPT, véritable souffrance chronique. Les manifestations cliniques peuvent se révéler des mois ou même des années après l’événement traumatisant. La qualité du pronostic dépend d’une prise en charge thérapeutique précoce et de la qualité du soutien psychosocial, explique le psychiatre Patrick Devillières, chef du Service médico-psychologique des armées. Or, certains facteurs limitent l’accès aux soins des blessés psychiques : méconnaissance des symptômes, honte, culpabilité, crainte de la stigmatisation et peur de perdre son aptitude. Briser ces tabous nécessite d’écouter, d’informer et d’orienter les blessés psychiques vers les réseaux de soins. Le médecin présent dans les forces détectera les symptômes : cauchemars, irritabilité, insomnies, repli sur soi, changement de comportement, angoisse et sentiment d’oppression. Le parcours de soins du blessé psychique se termine par sa réinsertion dans la société. Enfin, les blessés psychiques sont désormais éligibles pour la médaille des Blessés (physiques).

Loïc Salmon

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Le plan d’action 2013-2015 du Service de santé des armées vise à garantir un soutien médical et psychosocial à tout militaire ou ancien militaire, victime de blessures psychiques du fait du service, ainsi qu’à son entourage. Entre le 20 janvier et le 3 décembre 2013, le numéro vert (appel gratuit et anonyme) 08 08 800 321 a reçu 308 appels dont  72 % correspondaient à une souffrance psychologique et 54 % à un état de stress post-traumatique (ESPT). Parmi les gens appelant pour un ESPT, 58 % étaient des militaires et 5% des appels concernaient des opérations datant de plus de 20 ans. Les 42 % des appels restants venaient de proches de militaires en ESPT, dont la moitié de conjoints et un quart de parents. Une absence de suivi médical au moment de l’appel a été constatée parmi 77 % des sujets en souffrance psychologique et 75 % de ceux en ESPT.

 




« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’opération « Serval » s’est caractérisée par sa fulgurance tactique face à des adversaires idéologiquement motivés et aguerris. Elle a nécessité les forces spéciales, le « trinôme de mêlée » (hélicoptères, arme blindée et infanterie), « l’appui autour de l’avant » (génie, artillerie, aviation) et la continuité de la chaîne logistique.

Tel est l’avis exprimé par le général d’armée Bertrand Ract-Madoux, chef d’état-major de l’armée de Terre, au cours d’un colloque organisé le 4 décembre à Paris. Parmi les nombreux intervenants, figurent : l’amiral Édouard Guillaud, chef d’État-major des armées ; le général de corps d’armée Bertrand Clément-Bollée, commandant des Forces terrestres ; le général de brigade Patrick Brethous, chef du Centre de planification et de conduite des opérations.

Le cadre politico-militaire. Le théâtre du Mali, où le rôle de l’armée de Terre est déterminant, constitue une référence comme ceux d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire et de Libye, estime l’amiral Guillaud pour qui ils « augurent, d’ici à 2025, des engagements complexes avec une variété de moyens ». A l’instabilité du Maghreb, du Moyen-Orient et de l’Afrique, s’ajoutent la menace NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), le déni d’accès aéromaritime et la cyberguerre. A court terme, seront mêlés adversaire asymétrique, insurrection, trafics et terrorisme. L’opération « Serval » dégage plusieurs caractéristiques : objectifs clairs et soutenus par une forte détermination politique ; cadre national avec fourniture de l’essentiel des troupes au sol et de la totalité des frappes ; connaissance du milieu africain par le renseignement et le prépositionnement de troupes. La capacité d’intervenir hors de France permet d’exclure les facteurs « chance » et « hasard ». La difficulté des combats et l’élongation du territoire malien ont défini des critères stratégiques : réactivité du processus de décision au plus haut niveau politico-militaire pour une action effective 5 heures plus tard à 5.000 km de Paris ; points d’appui en Côte d’Ivoire et au Tchad ; pertinence des dispositifs d’alertes terrestre « Guépard », aérienne « Rapace » et navale « Tarpon » ; capacité d’engager une force avec son état-major et son soutien ; modèle d’armée complète pour un engagement aéroterrestre et national au Mali, alors qu’il était aéronaval dans le cadre de l’OTAN en Libye ; fulgurance de l’action par la simultanéité des frappes et la prise de risques calculés. Sur le plan opérationnel, « Serval » a montré : l’adaptation du soldat français au terrain, à la population et aux forces armées locales par son engagement quotidien au Sénégal et au Gabon ; la conjugaison de la rusticité et de la technologie pour le renseignement, la protection, la sécurité, le mouvement et la précision du feu ; l’intervention interarmées pour surprendre l’adversaire et le désorganiser en profondeur ; la maîtrise de la force par le renseignement, un processus décisionnel réactif et des règles d’ouverture du feu adaptées. Toutefois, l’amiral Guillaud a mentionné des fragilités dans le transport aérien, la logistique, les communications et le renseignement. Ainsi, 5 avions de surveillance ATL2 sont insuffisants pour assurer une permanence dans la durée. La boucle du renseignement doit être raccourcie pour fournir la bonne information au bon interlocuteur au bon moment, car l’adversaire se déplace vite. Enfin, conclut l’amiral : « C’est au sol que se gagnent les guerres. Réactivité, polyvalence et mobilité sont des atouts ».

Les facteurs de succès en amont. « L ‘épopée Serval restera une référence en matière opérationnelle », déclare le général de corps d’armée Bertrand Clément-Bollée, commandant des Forces terrestres. Ce succès tactique a été  rendu possible par « l’intelligence de situation », explique le général : penser l’action future en utilisant le retour d’expérience, qui actualise l’évolution tactique liée à l’innovation technologique. Les chefs doivent acquérir l’autonomie tactique et les soldats l’aguerrissement, un bon niveau au tir et la capacité de porter les premiers secours. La préparation opérationnelle des troupes, étalée sur 48 mois et adaptée aux besoins, doit mener au plus haut niveau les soldats qui seront amenés à intervenir. Conduite dans des centres spécialisés, elle porte sur l’entraînement interarmes pour les missions de protection du territoire national, des forces de souveraineté (Martinique), des forces de présence (Gabon et Sénégal), de « normalisation » (Bosnie et Côte d’Ivoire), de stabilisation (Liban) et d’intervention (Afghanistan et Mali). L’acquisition et la conservation des savoir-faire de métier s’effectuent en garnison. Toute unité étant éligible aux opérations, elle participe à l’alerte « Guépard ». « Plus que prévoir les engagements futurs, souligne le général Clément-Bollée, il faut les permettre ! Nous serons sans doute parfois surpris, mais jamais démunis ».

La maîtrise du temps opérationnel. Il faut d’abord appréhender le temps politique pour adapter le temps opérationnel, explique le général de brigade Patrick Brethous, chef du Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées. « Il faut agir vite, taper fort et le plus rapidement possible, dit-il, il faut s’adapter en permanence au besoin opérationnel, au terrain et à la réaction de l’adversaire ». L’anticipation stratégique, à savoir planification des opérations, renseignement et relations internationales, a commencé tôt : planification opérationnelle pour le Sahel dès 2009 ; celle pour le massif de l’Adrar en 2010 ; présence sur place des forces spéciales en 2011 et 2012 pour avoir une vision des mouvements djihadistes et identifier les cibles au sol ; positionnement d’un drone Harfang à Niamey en janvier 2013, avant le déclenchement de « Serval ». Après une décision rapide d’engagement, une permanence des échanges politico-militaires s’est instaurée. Enfin, les contraintes logistiques ont dû être maîtrisées : capacités limitées des aéroports de Bamako et Niamey ; transports par air et mer ; recours à des moyens civils ; appui aérien allié.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Armée de Terre : l’arme blindée cavalerie de demain après l’intervention au Mali

L’opération « Serval » (janvier-avril  2013) au Mali a été conçue, planifiée et exécutée en interarmées. Selon le général de corps aérien Thierry Caspar-Fille-Lambie, commandant de la Défense aérienne et des Opérations aériennes, 50 bombes ont été tirées d’avions de chasse lors de la phase de coup d’arrêt des colonnes djihadistes (11-19 janvier), 80 lors de celle de reconquête du Nord-Mali (20 janvier-8 février) et 130 lors de celle de neutralisation des groupes armés djihadistes (9 février-15 avril). A partir des aéroports de Bamako (Mali) et Niamey (Niger) les transports aériens sur le théâtre ont été réalisés à 47 % par les moyens français et à 53 % par ceux des pays partenaires. L’aérolargage de 250 parachutistes et de matériel sur Tombouctou (nuit du 27-28 janvier) a été réalisé en 9 minutes par des avions venus d’Abidjan. L’entrée en premier dans le massif de l’Adrar des Ifoghas (2-3 février) a mobilisé 1 drone Harfang, des avions de surveillance ATL 2 (Marine) ainsi que 2 Rafale et 4 Mirage 2000D qui ont effectué des frappes simultanées en moins d’une minute à 01 h du matin.




Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Apprendre, comprendre et décider dans un environnement militaire complexe, évolutif et incertain. Tels sont les objectifs des officiers qui suivent le cursus de l’enseignement militaire supérieur, en vue d’occuper des responsabilités importantes d’état-major national ou multinational, puis de hautes fonctions militaires.

La Direction de l’enseignement militaire supérieur ne dispose pas de corps professoral intégré, mais s’appuie sur des intervenants extérieurs pour adapter le contenu de la formation. Elle entretient des relations avec des établissements civils de haut niveau : École des hautes études commerciales de Paris (HEC), École nationale d’administration, ISCPA (école supérieure des médias) et Institut des hautes études de défense nationale (rattaché au Premier ministre). Les orientations sont fixées par le chef d’État-major des armées, assisté des chefs d’état-major des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie, des directeurs de l’Armement et des Services du commissariat, des essences et de santé des armées. L’enseignement militaire supérieur a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 novembre 2013 à l’École militaire à Paris, par son directeur, le général de corps d’armée Jean-Marc Duquesne. Y ont notamment participé le directeur de l’École de guerre, le contre-amiral Marc de Briançon, et celui du Centre des hautes études militaires, le général de brigade aérienne Bruno Maurice.

L’École de guerre, accessible uniquement par concours, dure une année universitaire et met l’accent sur l’enseignement tactique. Elle a remplacé le Collège interarmées de défense en 2011, en raison de l’évolution des conflits dans les Balkans et en Afghanistan, car « la guerre est revenue en tant que réalité », souligne le général Duquesne. Les officiers élèves apprennent à traiter de nombreuses informations multidisciplinaires, utiliser des techniques de pointe, travailler avec des gens de cultures différentes et innover pour anticiper le champ de bataille en état-major. Ils doivent réaliser une mutation intellectuelle pour passer de l’esprit d’exécutant à celui de décideur et préparer des hommes au combat. Ils sont mis en situation opérationnelle pour acquérir l’esprit interarmées et celui de synthèse, indispensable à toute prise de décision. L’enseignement interarmées porte sur : la planification et la conduite des opérations militaires ; le fonctionnement des chaînes décisionnelles nationales et multinationales dans un contexte interministériel ; la description de l’outil de défense et la compréhension des rouages de l’administration des armées ; la préparation au commandement. A l’issue de leur formation et avec une bonne connaissance de l’anglais opérationnel, les officiers brevetés doivent être aptes à : participer à la conception, la planification et la conduite des opérations interarmées dans un cadre national, multinational ou interallié ; exercer des responsabilités de commandement et de management au sein des unités, des états-majors de forces et des organismes de l’administration centrale du ministère de la Défense. Tout cela va de pair avec le développement de leur aptitude au « leadership » : capacité à fédérer les énergies autour d’une action collective. Il s’agit de travailler dans « l’esprit » et non dans la « lettre », explique le général Duquesne : « Un officier breveté a un devoir de contre argumentation avant l’ordre du chef. Mais après que l’ordre est tombé, il doit assumer ».

Le Centre des hautes études militaires (CHEM), dont les auditeurs sont désignés par le ministre de la Défense, dure de septembre à juin. Niveau d’enseignement militaire le plus élevé en France, il regroupe des colonels ou assimilés ayant cinq ans de grade, une bonne compétence professionnelle, une maturité émotionnelle et une « agilité intellectuelle ». Parmi les auditeurs de la session 2013-2014, les 2/3 viennent du commandement des opérations en Afghanistan, en Libye et au Mali, connaissent l’emploi des drones et ont des approches différentes du processus décisionnel. Tous suivent une formation de niveau politico-militaire et stratégique sur les domaines opérationnels, la préparation du futur, le management et l’organisation des armées et les aspects interministériels et internationaux de la défense et de la sécurité. Ils contribuent aussi à l’enrichissement des réflexions stratégiques. Les thèmes d’études donnent lieu à des travaux de synthèse sur des dossiers « brûlants », qui collent à la réalité et sont destinés à l’État-major des armées. La session est répartie en comités ou en groupes de travail au cours desquels les auditeurs partagent leurs expériences. Quel que soit leur parcours individuel, ils doivent acquérir la capacité de développer une vision stratégique et affirmer leurs convictions. « L’échange est important, souligne le général Maurice, on apprend individuellement mais on se construit collectivement ». Les auditeurs travaillent avec les stagiaires de l’École de guerre, pour créer un lien entre les générations d’officiers, et suivent le cursus complémentaire de l’Institut des hautes études de défense nationale (2/3 de civils). Ils effectuent également des voyages d’études, notamment à Mons (OTAN), Bruxelles (Union européenne), New York (ONU), Washington, Londres et Berlin. Les 2/3 des futurs officiers généraux seront passés par le CHEM, les autres ayant travaillé auprès des hautes autorités de l’État.

Le Centre de documentation de l’École militaire (CDEM) sert en priorité l’enseignement militaire supérieur et la recherche. Ses fonds comptent 10.000 volumes de monographies et documents de recherche (thèses, mémoires et congrès), 1.000 titres de périodiques et des ressources électroniques spécialisées ainsi que des manuscrits, imprimés, cartes et plans anciens du XVIème au XIXème siècle. Sur le plan international, le CDEM crée des partenariats avec des bibliothèques et centres de documentation similaires. Enfin, il s’ouvre largement au monde universitaire : la moitié de son lectorat ne relève pas du ministère de la Défense.

Loïc Salmon

Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

A Paris, l’École militaire abrite 10 centres et instituts supérieurs relatifs à la défense, dont l’École de guerre (EG), le Centre des hautes études militaires (CHEM), le Centre de documentation de l’École militaire et l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Chaque année, l’EG accueille 300 stagiaires (âge moyen 36 ans) dont 100 étrangers. Les Français viennent des armées de Terre et de l’Air, de la Marine, de la Gendarmerie et de la Direction générale de l’armement. Le CHEM compte 25 auditeurs français (âge moyen 46 ans), issus de l’EG et des Services du commissariat et des essences des armées et membres de droit de l’IHEDN, ainsi que 6 étrangers. Il participe à des colloques avec ses homologues espagnol (CESEDEN), italien (CASD), portugais (IDN), américain (NWC) et britannique (RCDS). Enfin, dans le cadre du Traité de Lancaster House, un auditeur du CHEM suit le cours spécifique (4 mois) du HCSC (Higher Command and Staff Course) à Shrivenham en Grande-Bretagne.




Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

Les romans d’espionnage reposent sur du « vrai », à savoir l’expression de la vie quotidienne de ces hommes et femmes de l’ombre fiers de leur métier, mais soumis à la pression de résultats rapides que les décideurs exigent d’eux.

Trois auteurs au profil différent, dont deux anciens des Services de renseignement, en ont parlé au cours d’une conférence-débat organisée, le 30 octobre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Il s’agit de Bernard Besson (police), Paul Fauray (Commandement des opérations spéciales) et Pierre Boussel (presse).

Des gens peu ordinaires. En général, les personnels du renseignement ne connaissent rien les uns et des autres. Ils se croisent sans savoir s’ils se reverront plus tard. Leur capacité à observer, analyser et restituer leur donne une grande ouverture d’esprit et une créativité certaine. Par ailleurs, ils fréquentent des gens « peu fréquentables » et prennent des risques avec leurs informateurs avec qui ils créent des liens de confiance et parfois d’amitié, au nom de leur mission. Ils se sentent donc douloureusement seuls lorsque leurs supérieurs ne les soutiennent pas.  « Les Services de renseignement (SR) servent la République, rappelle Bernard Besson, si on ne leur dit rien, ils vont faire de la paperasse ». Mais en général, l’État sait ce qu’il veut. Les SR donnent des éléments pour l’aide à la décision. Les décideurs politiques leur posent des questions auxquelles ils répondent. Puis, de nouvelles interrogations surgissent. « La DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), souligne Pierre Boussel, c’est énormément de métiers, de compétences qui s’expriment dans des domaines précis ».  Son travail s’enrichit de la collaboration des SR alliés et de celle de simples citoyens, qui peuvent servir leur pays en détectant un « signal faible ». « En Opex (opération extérieure), indique Paul Fauray, le respect mutuel (entre SR) se manifeste avec les Russes, les Britanniques et les Danois, mais moins bien avec les Américains ».

Une dimension planétaire. Les États-Unis disposent de 16 SR, dont le dernier assure la coordination entre les autres. La NSA, cette agence qui n’existait pas officiellement, a été créée dans les années 1950 par le président Truman pour écouter le monde entier. Aujourd’hui, elle emploie 50.000 fonctionnaires qui accumulent des données sur des personnalités et des missions, les traduisent, les analysent et traitent dans une vision prospective à moyen et long termes. Le contre-terrorisme ne peut fonctionner que par les interceptions de communications et aucun dirigeant politique ne prendra le risque d’en exclure une. L’exploitation des « métadonnées » (tout ce qui s’échange sur les réseaux) permet de croiser des données sur des entreprises et des gens, en vue de déterminer des surveillances particulières et le profil d’individus ciblés. Quant aux fuites dans la presse d’informations confidentielles sur les ambassades et les SR américains par l’association Wikileaks, Bernard Besson estime que le secret existe de moins en moins et que la vitesse le remplace en efficacité. « La qualité de l’information dépend de l’ignorance en amont, dit-il, ce qui marche le mieux, c’est là où les gens se parlent ». De son côté, Paul Fauray juge irresponsable l’attitude de Wikileaks, car elle met en péril des agents, dont nul ne sait s’ils travaillent encore sur le terrain : « Ces gens sont exposés et vont risquer leur vie ».

Des approches particulières. Les trois auteurs s’accordent sur l’important travail de recherche que demande l’écriture d’un roman d’espionnage. Selon Bernard Besson, la NSA est toujours citée dans les romans où les enjeux sont économiques et Wikileaks donne une vision américaine de la France, source d’informations pour un romancier. Quant à lui, il ne relate pas les affaires qu’il a traitées. Il invente des personnages qui pensent comme les gens du monde du renseignement. Quoique ses récits soient de pure fiction, leurs contextes correspondent aux grands cadres géostratégiques. Le roman d’espionnage se présente comme une opportunité de mettre en scène des hommes et des femmes, tenus au devoir de réserve de la neutralité républicaine, et de leur faire dire ce qu’ils ont sur le cœur. Les Français n’ont pas la culture du renseignement, qui renvoie à des périodes douloureuses de leur Histoire (l’Affaire Dreyfus et l’Occupation). En revanche, les Américains, les Britanniques, les Israéliens et les Chinois sont plus alertes dans ce domaine et font spontanément du renseignement d’ambiance au cours de leurs voyages à l’étranger. Pierre Boussel a commencé par écrire des romans d’aventures inspirés de son expérience de reporter. Il a rencontré des gens du monde du renseignement, dont il apprécie la connaissance des langues étrangères, le regard qu’ils portent sur le monde et les qualités humaines. L’important dans un roman d’espionnage, estime-t-il, n’est pas le « factuel » des événements, mais le « ressenti » des personnages. Il insiste sur la « temporalité ». Il veut savoir « comment le combattant se conçoit dans un temps politique ou théologique ». Alors que les romans américains jouent sur « une hystérie du temps où tout est très rapide », il préfère prendre le temps de faire sentir la vie des gens de l’ombre pour toucher un grand public. De son côté, Paul Fauray rappelle que le premier roman d’espionnage date de 1898 et fait intervenir la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. « Tout colle à la politique du moment », avec un cadre enchanteur, un sous-marin et une femme fatale, bref les ingrédients qui feront plus tard le succès des romans de Ian Fleming (« James Bond »). Auditeur d’une session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale, il y a trouvé des liens communs avec le renseignement : de la géopolitique, des problèmes stratégiques et une grille de lecture de l’actualité internationale. L’approche transversale et la présence de gens de terrain du renseignement parmi les auditeurs permettent de faire de la prospective, à savoir la réflexion à six mois ou un an. Mais quid du personnel de ce monde de l’ombre dans tout ça ? Un personnage de son dernier roman lance cyniquement à un collègue amer : « Vous n’êtes qu’un de ces pions qui évitent qu’on se foute sur la gueule » !

Loïc Salmon

Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

Auteur de « Les confessions de l’ombre », Pierre Boussel (à gauche) est journaliste à « Radio Méditerranée Internationale », station de radio bilingue (français et arabe) à capitaux marocains (51 %) et français (49 %). Il affirme n’avoir jamais travaillé pour la Direction générale de la sécurité extérieure. Auteur de « Le partage des terres », Bernard Besson (au milieu) est contrôleur général honoraire de police. Ancien des Renseignements généraux et de la Direction de la sûreté du territoire, il est aujourd’hui consultant en intelligence économique. Auteur de « La bombe des mollahs », Paul Fauray (à droite) est officier et haut fonctionnaire. Médecin de Marine et ancien élève de l’École nationale d’administration, il a servi au Commandement des opérations spéciales. Aujourd’hui, il apporte à l’État-major des armées son expertise sur le monde arabe, le terrorisme et le nucléaire.




Milipol 2013 : innovations technologiques pour la sécurité

La sécurité intérieure des États nécessite des capacités de prévention et de protection contre les attentats terroristes et risques naturels et technologiques, de surveillance des points sensibles, d’identification des réseaux criminels et, enfin, de défense contre la cybercriminalité et la grande délinquance financière.

« La sécurité est un prérequis pour le développement d’une société stable », a déclaré le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, lors de l’inauguration du salon Milipol 2013, en présence de 17 de ses homologues d’Europe, d’Asie, du Proche-Orient et d’Afrique.

Un marché mondial en croissance. La sécurité au sens large (électronique, physique, anti-incendie, gardiennage, transport de fonds et sécurité des installations étatiques) a représenté un marché mondial de 455 Md€ en 2012, qui a crû de 3,4 % en un an, selon l’Atlas économique de la publication spécialisée En Toute Sécurité. Avec la reprise économique dans certaines régions du monde, la croissance de ce marché pourrait atteindre 4,5% en 2013 et 5 % en 2014. Entre 2001 et 2012, la part de l’Amérique du Nord a baissé de 43 % à 39,6 % et celle de l’Europe de 35 % à 26,8 %, tandis que celle de l’Asie a progressé de 14 % à 24,1 % et celle du reste du monde de 8 % à 9,5 %. L’essor économique de la Chine, de l’Inde et de la Corée du Sud entraîne des investissements dans la sécurité, comme en Amérique du Sud et en Afrique. De plus, les vives tensions politiques au Moyen-Orient provoquent une hausse des dépenses en sécurité supérieure à 12 % par an. Le quart des investissements en 2012 a été consacré à la sécurité intérieure des États (réseaux informatiques compris), soit 113 Md€, en hausse annuelle de 8 %-10 % en moyenne. En effet, elle s’établit à 15 % aux Etats-Unis et même 18 % en Asie et au Moyen-Orient, où les infrastructures se multiplient : aéroports, ports, exploitations pétrolières, réseaux de transport et d’énergie et centres administratifs. Selon l’Atlas de la publication En Toute Sécurité, le marché français a atteint près de 22 Md€ en 2012 (+ 2,8 % en un an) pour 1.500 entreprises. L’espionnage à l’échelle planétaire par la NSA américaine a suscité de nouvelles règles de protection de l’information des États, entreprises et particuliers, favorisant d’autant le marché de la cybersécurité aux Etats-Unis et en Europe. La multiplication des fraudes en tous genres stimule la demande en matière de gestion des identités sécurisées… où la France se trouve au premier rang mondial ! La sécurité exige des innovations technologiques en permanence, souvent héritées du domaine militaire. Ainsi, les drones servent à la surveillance des frontières, feux de forêts, bâtiments stratégiques, lignes à haute tension et voies ferrées. De nombreux modèles de drones, nécessitant un savoir-faire de pointe en matière de gestion des images et de miniaturisation, ont été créés partout dans le monde, grâce à une collaboration étroite entre laboratoires civils et militaires, universités, entreprises et administrations. Les appareils à usage civil devraient représenter un tiers du marché mondial des drones en 2020.

L’expertise de la gestion de crise. Depuis quelques années, la Gendarmerie dispose du Centre de planification et de gestion de crise (CPGC). Cette unité opérationnelle compte 7 sections spécialisées : effectifs ; renseignement ; conduite ; logistique ; planification ; systèmes d’information et de communication ; formation/retour d’expérience. Grâce à ses moyens de commandement et de communications mis en œuvre dans des environnements très dégradés, elle peut organiser et conduire des opérations d’ordre et de sécurité publics, de police judiciaire, de circulation routière ou de logistique opérationnelle en toute urgence et de façon autonome. Le GPGC est ainsi intervenu dans diverses opérations : « Harpie I » de lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane (2008) ; sommet de l’OTAN à Strasbourg (2009) ; séisme en Haïti et sommet Afrique France à Nice (2010) ; tempête Xynthia en Charente-Maritime et inondations dans le Var (2010) ; sommets du G8 à Deauville et du G20 à Cannes (2011) ; ordre public à Mayotte (2011) ; planification des convois exceptionnels des composants de haute technologie destinés au projet ITER à Cadarache (2012) ; maintien de l’ordre public lors des manifestions d’opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes (2012) ; renforcement de la protection de la préfecture de la Région Corse (2013) ; coopération internationale au Qatar (2013).

Les projets européens de sûreté. La Commission européenne a participé à Milipol pour la première fois et y a présenté ses 8 projets en cours avec des acteurs publics et privés. En matière de détection NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) la « Puce Multisense » identifie les agents pathogènes. Le système « IC2 » de surveillance des frontières maritimes permet l’identification précoce et le signalement des menaces « Eurosur » : immigration clandestine, infraction à la  loi, pêche illégale et terrorisme. Il relie les moyens fixes (radars terrestres et embarqués en mer) et mobiles (aéronefs, drones et navires) à un modèle de données standards en vue de leur partage. Pour les risques majeurs, le projet « ESS » transmet de façon fiable les flux d’informations filtrés et organisés, en vue de synchroniser en temps réel les actions de la police, des pompiers et des sauveteurs. Le projet « Icarus » vise à améliorer détection, localisation et sauvetage des personnes, en cas de catastrophe et dans des environnements urbains et maritimes, avec des capteurs ultralégers à infrarouge et des systèmes aériens, terrestres et maritimes sans pilote. Pour les interventions en cas d’urgence, le projet « S(P)EEKITS » consiste à fournir des kits pour les abris, l’eau et l’assainissement, les structures durables, la mise en place et le suivi du processus de récupération à long terme après la catastrophe. Pour les risques majeurs, le projet « FREESIC » porte sur les liaisons de communications peu onéreuses et sécurisées, en vue d’assurer l’interopérabilité des organisations d’intervention d’urgence et indépendamment des frontières des pays concernés. Le projet « EFFISEC » de contrôle des frontières terrestres et maritimes porte sur le contrôle de documents et d’identité, la détection de substances illicites, la surveillance vidéo et les communications sécurisées. Enfin, le projet « TIRAMISU » propose une boîte à outils pour la neutralisation des mines et bombes de façon plus rapide, plus sûre et plus précise.

Loïc Salmon

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

Les spécialistes de la gendarmerie

Le 18ème salon Milipol s’est tenu à Paris-Nord Villepinte (banlieue parisienne) du 19 au 22 novembre 2013. Il a rassemblé 915 exposants (36 % français) de 49 pays, et accueilli près de 27.000 visiteurs et plus 100 délégations officielles de 89 pays. Certains matériels exposés trouvent des applications sécuritaires mais aussi militaires, comme les drones (Cassidian et Thales) ou les jumelles caméras à infrarouge avec compas magnétique numérique, GPS et pointeurs laser (Safran) pour les forces spéciales.




Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Le missile balistique impose le respect s’il est capable de décoller et d’arriver à sa phase terminale avec une charge nucléaire. Sans elle, il devient une arme d’affrontement « psychologique » sur un théâtre par la persistance dans l’action à tout prix.

Ces sujets ont été traités au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 octobre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus Philippe Wodka-Gallien, membre de l’Institut français d’analyse stratégique, et Valéry Rousset, consultant sur les relations entre stratégie et technologie.

Un cadre juridique international. Le traité de non prolifération des armes nucléaires (TNP, 1968) précise que 5 États peuvent en disposer (États-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne et France), mais que tous les autres ont accès à la technologie nucléaire civile. L’Iran l’a signé et n’a donc pas le droit de fabriquer des armes nucléaires. En revanche, la Corée du Nord l’a théoriquement, car elle a dénoncé le TNP qu’elle avait auparavant signé. La Suisse y a renoncé par referendum. L’Irak se l’est vu refuser par la force. La Libye y a renoncé pour rejoindre la communauté internationale. Lors de sa réunification, l’Allemagne, pourtant signataire du TNP, a dû signer un engagement supplémentaire à ne pas acquérir d’armement nucléaire. Le 8 juillet 1986, la Cour internationale de justice considère que l’emploi de la bombe atomique est conforme à l’article 51 de la Charte des Nations unies et peut être utilisée en situation de légitime défense. L’espace, le fond des océans et certaines zones géographiques sont dénucléarisés. La résolution 1540 de l’ONU du 28 avril 2004 porte sur la prévention de la diffusion des armes de destruction massive en direction des organisations terroristes. Vu la difficulté à employer une arme nucléaire, rappelle Philippe Wodka-Gallien, un État serait certainement derrière cette organisation et le réseau d’alerte existant permettrait d’identifier l’agresseur. En effet, 24 États  ont tissé une toile de suivi et de détection de la prolifération, conformément aux directives du Régime de l’ONU de contrôle de la technologie des missiles. Ces directives concernent les vecteurs capables d’emporter des armes de destruction massive comme les missiles balistiques, lanceurs spatiaux, fusées-sondes, véhicules aériens non pilotés, missiles de croisière, drones et véhicules téléguidés.

Des missiles à double usage. En 1945, les États-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne et la France se sont partagés les savants allemands et la technologie des V2. Ceux-ci connaissent deux destins différents : vecteurs de l’arme nucléaire pour les pays qui la possèdent et vecteurs d’attaque pour les autres. La précision du missile balistique est passée du km en 1943 à quelques centaines de mètres aujourd’hui. Les missiles balistiques stratégiques sont des vecteurs à changement de milieux (mer si tirés de sous-marins, atmosphère et espace), quasi-orbitaux (plus de 1.000 km d’altitude) et hypersoniques (plusieurs centaines de km par seconde) avec une portée allant jusqu’à 10.000 km. Les missiles balistiques de théâtre (États-Unis, Russie, Inde, Chine, Corée du Nord, Iran et Israël) ont une portée de 300 km à 3.000 km. Depuis 70 ans, ils se trouvent au cœur de toutes les crises. Sur le plan tactique, ils créent une zone d’interdiction ou de saturation (Afghanistan et Caucase) et, sur le plan stratégique, inspirent la terreur ou la crainte de représailles (guerre du Golfe en 1991 et Asie). Le missile balistique mobile de type « Scud » est un système complexe, repérable et vulnérable car composé de véhicules de soutien, du lanceur (camion de lancement et de tir), du vecteur contenant le carburant (propergol solide ou liquide) et de la tête militaire. Celle-ci peut contenir des armes conventionnelles (TNT, sous-munitions ou explosif par aérosol), des produits chimiques (gaz sarin) ou une ogive nucléaire miniaturisée. L’ogive biologique se révèle très difficile à maîtriser et mal adaptée au profil de vol. Le missile anti-missile « Patriot » crée des débris autour du « Scud » sans pouvoir en atteindre la tête militaire, car ce dernier effectue une trajectoire torsadée pour lui échapper. Mais les « gesticulations géopolitiques » alimentent les « cercles de la peur » en Iran et en Syrie. Le missile russe SS 26 « Iskander » se pilote sur toute sa trajectoire. Le missile chinois DF-21, équipé d’ogives à têtes multiples, est dédié à la destruction d’un porte-avions pour interdire l’accès d’une force aéronavale en mer de Chine.

Une prolifération à réduire. De 1960 à 1990, Moscou a exporté ses missiles « Scud » et SS-21 vers ses alliés et Washington ses « Lance » vers les siens. Ensuite et jusqu’en 2010, la Russie a été remplacée par la Chine avec ses M-11 et la Corée du Nord avec ses « Hwasong ». Depuis, l’indépendance en matière de missiles balistiques entraîne des coûts, délais et risques croissants pour les pays désireux d’en disposer, souligne Valéry Rousset. D’abord, l’acquisition de missiles « sur étagères », pratiquée par l’Algérie, l’Afghanistan, l’Égypte, la Syrie, le Yémen, l’Irak et l’Iran, n’inclut pas leur maintien en condition opérationnelle. Ensuite, l’évolution locale, à savoir l’achat de missiles qui seront modifiés, exige d’aplanir les difficultés de conversion ou d’adaptation (Corée du Nord, Chine, Irak, Iran et Libye). Enfin, le développement local ou en coopération, en vigueur au Pakistan et en Afrique du Sud, Argentine, Égypte, Inde et Israël, nécessite de résoudre les problèmes de production ou d’intégration et de pouvoir réaliser les essais et l’entraînement. Pour endiguer cette prolifération, l’ONU dispose de mesures politiques, juridiques et économiques coordonnées pour prévenir ou dissuader la diffusion des systèmes et des technologies permettant de développer des missiles balistiques. Elle élabore des directives distinguant les technologies spécifiques et à usage dual et procède à des inspections sur site (Irak de 1991 à 2003). Enfin, certains États peuvent décider de neutraliser la production et l’emploi de missiles balistiques par des actions militaires, comme les systèmes de défense anti-missiles ou la destruction à distance (laser) ou sur site (bombardement).

Loïc Salmon

Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

La sûreté nucléaire des installations de défense

Dès 1942, l’Allemagne met au point les missiles V2 qui seront tirés sur Londres, Anvers et le Nord de la France. En 1957, la Russie développe son premier missile intercontinental à charge nucléaire « R7/SS6 ». En 1973, l’Égypte tire des missiles « Scud » contre Israël à la fin de la guerre du Kippour. En 1986, la Libye tire 2 « Scud » vers la station de l’agence de renseignement américaine NSA, située sur l’île de Lampedusa (Italie). En 1988, pendant la guerre Iran-Irak, 190 missiles tirés sur des villes tuent 2.000 personnes. Pendant la guerre du Golfe en 1991, 88 « Scud » sont tirés sur Israël et l’Arabie Saoudite, malgré 2.700 sorties aériennes dédiées. En 1996, la Chine tire 4 « CSS-6 » au-dessus de Taïwan à la veille des élections présidentielles. En 1998, la Corée du Nord lance son premier missile balistique intercontinental « Tae-Po-Dong ». En 2013, des tirs d’essais de missiles israéliens ont lieu en Méditerranée et l’Inde lance son premier missile balistique « Agni V ».

 




Armée de Terre : l’arme blindée cavalerie de demain après l’intervention au Mali

L’arme blindée cavalerie a déployé presque tous ses matériels face à un adversaire asymétrique dans l’opération « Serval » au Mali. Pour son emploi futur, elle doit en tirer les conséquences en termes de doctrine, de coopérations et d’équipements.

Tel a été le thème des premiers « Ateliers de la cavalerie », tenus le 21 octobre 2013 à l’Ecole militaire à Paris.

Retour d’expérience spécifique. Le général de brigade Bernard Barrera, commandant de la brigade « Serval » (comme l’opération) de janvier à mai 2013, avait un cavalier comme adjoint. « Les blindés ont été indispensables pour une victoire tactique dans les trois premières semaines, dit-il, nous avons appliqué ce qu’on nous a appris à l‘Ecole de guerre pour une guerre qu’on n’attendait pas ». Il a fallu retrouver la capacité, la volonté et l’audace. Aucune unité ne s’est retrouvée sans appui feu, articulé entre les canons terrestres, l’aviation et les hélicoptères selon les circonstances. Toutefois, une instruction en amont s’avère nécessaire pour la coordination entre un chef d’unité terrestre et l’arme aérienne. L’opération « Serval » a été précédée par un entraînement de 18 mois en France avec parcours de tir et des chars Leclerc… qui seront remplacés par des véhicules à roues et canon. Finalement, les unités blindées engagées comprennent : 1 PC de groupement tactique interarmes, 2 escadrons d’AMX 10 RC, 1 escadron Sagaie (VAB) et 1 escadron d’aide à l’engagement (VBL). Tous les personnels reviennent d’Afghanistan, connaissent leur métier et sont heureux de servir. Le chef doit faire preuve d’imagination. Selon le général Barrera, les djihadistes ont commis l’erreur d’accepter le combat, alors que le Mali convient au combat de véhicules blindés dont l’allonge du canon suffit pour les affronter. Trop sûrs d’eux, ils pensaient que les troupes françaises n’iraient pas les chercher dans leurs repaires après un raid de plusieurs centaines de km par une forte chaleur. « Le pire aurait été qu’ils nous évitent. On arrivait sur une zone où on ne peut les détruire, car ils sont bien camouflés ». Malgré l’aide des drones américains et britanniques, 80 % des renseignements obtenus sont d’origine tactique et terrestre. Les grottes des djihadistes ont été repérées par les DRAC (drones portatifs de reconnaissance au contact) de la batterie de renseignement de brigade et les VBCI du 2ème Régiment de hussards, qui allaient directement dans les oueds. L’escadron d’aide à l’engagement est resté deux mois seul à Tombouctou, zone non sécurisée la nuit. Les combats ont eu lieu simultanément à Gao et dans le massif de l’Adrar. Les blindés ont effectué des reconnaissances et des combats offensifs en compagnie des troupes françaises et tchadiennes à pied. Sans les blindés, les avions et les hélicoptères, les soldats du 2ème Régiment étranger de parachutistes n’auraient disposé que de leurs fusils d’assaut pour se défendre. Les missions d’acheminement du carburant depuis la frontière algérienne duraient 2 jours. Les blindés roulaient à la vitesse des camions citernes, afin de tenir le terrain pendant 6 semaines. La rupture du pont aérien a été compensée par une noria de 70 camions, commandée par un lieutenant de 25 ans, pour la fourniture quotidienne de 20 t d’eau et de munitions. Les blindés ont été adaptés au terrain, indique le général, grâce à la complémentarité des moyens : infanterie légère dans les montagnes, blindés dans les grands espaces et infanterie blindée face aux unités motorisées du mouvement djihadiste Mujao. Un rapport de forces supérieur à celui de l’adversaire a toujours été recherché et optimisé par les appuis : un sous-groupement tactique interarmes étant préférable à un escadron de blindés. L’opération « Serval » a démontré : l’effet dissuasif des colonnes blindées ; l’efficacité des engins « roues canon », adaptés au rythme des véhicules plus lents ; l’usure des matériels et la nécessité des précautions logistiques (carburant) ; l’appui de l’infanterie, indispensable lors des reconnaissances des vallées ; la très bonne protection contre les armes légères, mais la vulnérabilité aux engins explosifs improvisés (mines) ; l’aptitude des chefs à l’autonomie et au combat interarmes. Enfin, conclut le général Barrera, « il faut toujours prendre des risques calculés ».

Perspectives. Trois tables rondes ont dégagé les contours de la future arme blindée cavalerie. La première a porté sur la doctrine, cet ensemble de notions fournissant une interprétation des faits et permettant de diriger l’action. L’intervention au Mali a révélé, au combat, l’efficacité du tir en roulant et à distance sur des cibles mobiles, la rapidité de l‘engagement sans temps mort et l’enchaînement des cycles tactiques. Les blindés partent plus loin que les fantassins, tiennent plus longtemps le terrain et rayonnent sur zone grâce à leurs moyens radio. L’état-major doit gérer le trop plein d’informations dû à la redondance des moyens. Le risque d’imbrication dans le dispositif ennemi existe. Le combat en zone urbaine implique de trouver les bons axes de pénétration. Enfin, il n’y a plus de prisonniers dans un combat asymétrique, mais des otages. La 2ème table ronde a examiné notamment les coopérations interarmes, interarmées, et interalliées en opérations extérieures (Opex). Le blindé se présente comme un compromis d’aptitudes d’observation, de mobilité, de protection et de puissance de feu. La cavalerie devra remplir ses missions de renseignement, de couverture des forces, de combat et d’exploitation du succès tactique. La multiplication des Opex accroît l’expérience pour développer l’interopérabilité des acteurs par la formation, l’entraînement et les échanges. La 3ème table ronde s’est intéressée aux équipements de demain. Le blindé, système d’armes (arme et munitions) d’une durée de vie de 40 ans avec un équipage plus réduit grâce à l’emploi de robots, embarquera des moyens ISTAR (renseignement, surveillance, désignation d’objectifs et reconnaissance). Il affronte déjà le petit drone, difficile à détecter et donc à détruire. Outre le recours accru à la simulation pour la formation et l’entraînement, l’utilisation des futurs engins de cavalerie devra rester simple et intuitive.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

L’opération « Serval » a permis à la cavalerie d’évaluer les performances de ses matériels. Parmi les plus récents, le véhicule blindé du combat d’infanterie (VBCI) se caractérise par son excellente mobilité, sa puissance de feu optimisée et ses bonnes conditions d’emploi. Le canon Caesar a manifesté sa très bonne mobilité et son tir précis et rapide. L’hélicoptère Tigre a révélé sa puissance de feu et sa qualité d’observation. Malgré le vieillissement du parc, les matériels anciens ont démontré leur capacité à durer dans des conditions climatiques éprouvantes (40-50 ° C). L’engin blindé de reconnaissance feu AMX-10 RC (roues et canon), entré en service en 1980, conserve ses qualités de mobilité et d’appui au contact. Le véhicule de l’avant blindé (VAB, 1976) maintient sa rusticité et sa bonne disponibilité, mais s’ensable fréquemment. Le véhicule blindé léger (VBL, 1990) assure encore une excellente mobilité et une très bonne disponibilité.