État-major des armées : un chef, une mission et… au-delà

L’outil militaire doit conserver les moyens des ambitions de la France dans la durée. Ses succès sur le terrain doivent se compléter par des avancées en matière de développement, de gouvernance, d’éducation ou de justice.

Telle est l’opinion du général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA), exprimée le 30 janvier 2015 à Paris, lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense.

Opérations rapidement évolutives. « L’accélération du temps, conjuguée à l’extension de l’espace, est un facteur essentiel pour gagner au combat », déclare le CEMA. Guerre, combat et victoire sont des notions à réactualiser en permanence aujourd’hui et probablement plus vite qu’auparavant. Les crises se sont mondialisées dans les domaines du recrutement des combattants et de leur formation, du financement des actions et de la propagande. «  L’internationalisation du djihadisme est la plus récente illustration de cette contagion des crises avec ses répercussions sur les théâtres nationaux ».  Par ailleurs, la violence ne s’exprime plus uniquement dans les institutions étatiques et ne se confine plus à l’intérieur des frontières. « Aujourd’hui, certains États se comportent parfois comme des bandes armées et des bandes armées comme des États ». C’est notamment les cas de l’organisation djihadiste Daech, autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » ou simplement « État islamique » et qui a conquis une partie des territoires syrien et irakien. Le lien entre les sécurités intérieure et extérieure se renforce : «  La violence s’exporte, le terrorisme se franchise ». Le retour en France de ressortissants français et européens, partis faire la guerre en Syrie et en Irak, est une composante des menaces terroristes au Sahel et au Proche-Orient. Les opérations extérieures constituent la « défense de l’avant ». Les moyens militaires sont affectés en priorité au Sahel, où l’autorité des forces françaises est reconnue par les unités des pays africains et occidentaux sur zone. L’opération « Barkhane » y déploie : 3.000 militaires ; 20 hélicoptères ; 6 avions de chasse ; 4 drones ; 200 véhicules blindés ; 200 véhicules logistiques ; 7 avions de transport tactique et stratégique. Le CEMA entretient des liens étroits avec ses homologues du G5 du Sahel pour le développement et la sécurité, créé en février 2014 : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. En revanche, la France est équipière dans la coalition menée par les États-Unis contre Daech. Lancée le 19 septembre 2014, l’opération « Chammal », conduite en coordination avec les Alliés, fournit un appui aérien aux forces armées irakiennes au sol par des missions de renseignement, reconnaissance armée et contrôle aérien. Placées sous contrôle opérationnel de l’amiral commandant la zone océan Indien et son état-major interarmées, les forces françaises de « Chammal » regroupent : 600 militaires ; 15 avions de chasse ; 1 avion de ravitaillement en vol C135-FR ; 1 avion de patrouille maritime Atlantique 2. L’objectif de « Barkhane » et de « Chammal » est d’empêcher toute connexion entre les organisations terroristes de Daech, d’Al Qaïda, d’Aqmi (Maghreb), de Boko Haram (Nigeria) et de leurs affiliés. La base avancée de Manama (Nord Niger) a été installée pour gêner leur liberté d’action par des actions transfrontalières et de cloisonnement. Sur le territoire national, l’opération « Sentinelle » déploie 10.500 militaires contre le terrorisme dans le cadre du plan « Vigipirate renforcé attentat ». Au niveau mondial, le général de Villiers observe une banalisation de l’usage de la force avec ses limites et les difficultés à la maîtriser. Il constate que le recours à la force militaire redevient un moyen politique en soi et non plus le simple prolongement d’une politique par d’autres moyens. En outre, l’avance technologique, facteur d’ascendant, ne dissuade plus les groupes terroristes. Fanatisés par leur idéal de mort, ceux-ci emploient des moyens bon marché et facilement accessibles : tireurs embusqués ; engins explosifs improvisés ; attaques suicides ; cyber-attaques. Le CEMA indique que les interventions françaises dans les Balkans, en Afghanistan, en Afrique ou ailleurs durent en moyenne 15 ans. Outre une approche globale, la guerre nécessite une adaptation continuelle des moyens à mettre en œuvre et une compréhension rapide de ses nouveautés.

Armées en pleine transformation. Composantes de la résilience de la nation, les forces armées protègent la population, les valeurs et les intérêts vitaux de la France et lui permettent d’assumer ses responsabilités sur la scène internationale, rappelle le général de Villiers. En outre, la menace du terrorisme sur le territoire national est redevenue une réalité, mais elle n’est pas la seule. Les crises récentes renforcent la pertinence du choix d’un modèle complet d’armée, conformément au Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, et excluent de baisser la garde. Or, les capacités militaires (armement, formation et entraînement des personnels) demandent du temps sur les plans technologique et opérationnel, pour passer de la conception à l’emploi sur le terrain. Chef des opérations et conseiller du gouvernement, le CEMA assume aussi les responsabilités de la programmation militaire, de la transformation des armées et des relations militaires internationales. L’opération « Sentinelle » rappelle la nécessité de disposer de suffisamment de personnels militaires. En conséquence, le président de la République, chef des armées, a décidé de réduire de 7.500 postes les déflations d’effectifs prévus par la Loi de programmation militaire 2014-2019 (LPM) et ce à partir de 2015. Cette loi prévoit des ressources financières, y compris celles dites « exceptionnelles » par la vente de fréquences notamment. Le CEMA entend garder une cohérence entre missions et moyens et entre ressources et besoins, en accord avec les autorités politiques (président de la République et ministre de la Défense). La LPM sera donc actualisée, mais non pas révisée, précise-t-il. Le modèle d’armée sera mis à jour à partir du cadre stratégique actuel et des principaux enseignements des engagements récents.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Le chef d’État-major des armées (CEMA) est secondé par le major général des armées, dont dépendent notamment les sous-chefs d’état-major. Parmi ces derniers, celui chargé des opérations dirige l’action des forces françaises à l’extérieur et à l’intérieur des frontières sous l’autorité du CEMA, définit les objectifs de préparation opérationnelle et rédige les textes réglementaires d’organisation opérationnelle et du retour d’expérience. Le sous-chef « plans » est chargé de la définition du format des armées et leur cohérence capacitaire ainsi que la planification et la programmation. Le sous-chef « performance » est responsable du pilotage, de la transformation et de l’appui « métiers ». Par ailleurs, le CEMA dispose du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) pour la gestion des crises en amont (veille stratégique et planification) et en aval (conduite). Lorsqu’une opération est déclenchée, une cellule de crise est créée pour en assurer la conduite.




Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Le renseignement d’intérêt stratégique, avec ses dimensions militaire, économique et politique, s’est développé en France au cours du 1er conflit mondial. Ses ressources humaines, techniques et financières ont considérablement augmenté depuis.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la 1ère guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : Olivier Forcade, professeur à la Sorbonne ; le commandant Michaël Bourlet, professeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; le préfet Alain Zabulon, coordonnateur national du renseignement.

Carences et évolution structurelle. Après la défaite de 1870 devant l’armée prussienne, le renseignement militaire français a été réorganisé. Mais la notion de planification annuelle du renseignement n’existe pas. Le 2ème Bureau se concentre sur les intentions adverses d’invasion du territoire national. Après l’affaire Dreyfus (1899) l’espionnage a mauvaise presse, explique Olivier Forcade. La défiance est générale à l’égard du renseignement : l’information brute est préférée au renseignement élaboré, suspect de déformation et de politisation. En 1914, la communauté du renseignement regroupe quelques centaines de personnes sans organisation institutionnelle, qui s’échangent des informations de façon informelle. Elle se répartit entre les ministères de l’Intérieur, de la Guerre et des Affaires étrangères. Contrairement à la Grande-Bretagne, le renseignement n’est pas encore perçu comme une ressource de la décision politique. Pourtant, les armées assurent une formation au renseignement, notamment la reconnaissance de la cavalerie et les investigations des sapeurs. Mais ce savoir-faire tactique ne débouche pas sur une technique professionnelle. L’attentat terroriste de Sarajevo (28 juin) contre l’héritier de l’Empire austro-hongrois, prémisse de la guerre, constitue une surprise diplomatique et stratégique. Par ailleurs, depuis 1857, la police collecte des informations bancaires et installe une vingtaine de postes le long des frontières pour anticiper les intentions adverses et prévenir les crises, savoir-faire qui perdure jusqu‘en 1914. En outre, dès 1880, des agences privées collectent des informations commerciales et économiques. Les consulats à l’étranger font de même et disposent de moyens techniques d’écoute. Les attachés militaires s’intéressent aux industries d’armement. En 1914, ces recueils deviennent systématiques pour la poursuite de la guerre. Ensuite, un contrôle des informations téléphoniques et télégraphiques des entreprises et établissements bancaires est instauré, en raison du blocus du ravitaillement résultant de la « guerre totale ». Les interceptions et écoutes portent sur les flux de marchandises entre pays neutres (Espagne et pays scandinaves) et belligérants, qui pourraient en réexporter vers les Empires centraux. Après l’invasion de la Belgique et d’une dizaine de départements français par les troupes allemandes, des réseaux se constituent parmi les milliers de réfugiés et de personnes déplacées, afin de collecter des renseignements sur l’ennemi et influencer les populations. En outre, la diffusion de fausses « bonnes » nouvelles devient un enjeu en soi pour la désinformation des États neutres (Espagne, Grèce et Pays-Bas).

Les 2ème et 5ème Bureaux. Alors que le 2ème Bureau s’occupe du renseignement militaire, l’état-major général crée le 5ème Bureau fin 1915, pour l’information et la propagande en métropole et la coopération interalliée dans le renseignement, explique le commandant Michaël Bourlet. Tous deux recrutent des personnels très diplômés : 70 % viennent des Grandes Écoles et 30 % de l’Université. Le 2ème Bureau se présente ainsi : 60 personnes au début ; 77 % d’officiers, surtout supérieurs brevetés de l’École de guerre et issus principalement de l’École Polytechnique ; 45-46 ans d’âge moyen. Le 5ème Bureau compte : 220 personnes militaires et civiles ; 20 % d’officiers subalternes venus de Saint-Cyr et surtout de la réserve ; 40 % d’agrégés en langues ou histoire ; 40 ans. Les gens du 5ème Bureau ont participé au combat, sont cités ou décorés et ont été blessés au moins une fois (30 % sont inaptes au front). Ils doivent rédiger avec rigueur et avoir l’esprit de synthèse : les linguistes pour tout ce qui concerne l’étranger (interrogatoires de prisonniers et analyse de la presse) et les « historiens » pour les états-majors. Le 5ème Bureau compte peu d’espions (8 % en 1916), essentiellement envoyés sur le terrain pour organiser des réseaux. La fonction prime le grade : des professeurs militaires du rang commandent à des officiers moins compétents ! Ces élites ainsi formées pendant la 1ère guerre mondiale serviront l’État par la suite.

Le renseignement aujourd’hui. La 1ère guerre mondiale constitue une période charnière pour le renseignement avec les effets induits de l’avion, du char, du sous-marin et de la communication sans fil, rappelle le préfet Alain Zabulon. En outre, les menaces ont évolué. Alors que les grandes puissances s’affrontaient directement, elles se trouvent aujourd’hui impliquées dans des conflits régionaux (Irak, Syrie, Israël et Territoires palestiniens). S’y ajoutent : le terrorisme avec des acteurs non étatiques (Daech, Al Qaïda et groupes djihadistes) ; les atteintes au patrimoine scientifique et technologique national par des puissances étrangères (espionnage) ; les cyberattaques contre les établissements d’intérêt vital. Les services de renseignement assurent des missions essentielles pour l’autonomie stratégique, la conduite des opérations militaires et la sécurité intérieure. Le Comité interministériel du renseignement élabore les directives nationales sous l’autorité du Premier ministre et assure synergie et transversalité des services concernés. Le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République, s’est réuni trois fois depuis 2012 pour définir les orientations et priorités. Le contrôle parlementaire du monde du renseignement a été renforcé. En 2014, l’ancienne Direction centrale du renseignement intérieur, dépendant du ministère de l’Intérieur, s’est étoffée en Direction générale de la sécurité intérieure correspondant à la Direction générale de la sécurité extérieure, rattachée au ministère de la Défense.

Loïc Salmon

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Le « renseignement » est une information estimée pour sa valeur et sa pertinence, alors que la « donnée » se réfère à la précision de l’information et le « fait » à sa constatation objective. Collecté et traité par des services militaires et civils, il est destiné à un gouvernement ou une institution pour guider les prises de décision et les actions. En revanche, « l’espionnage », accompli au profit d’une puissance étrangère, est considéré comme un crime et une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Commis par un Français ou un militaire au service de la France, il constitue une trahison.




Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

Le renseignement a connu des innovations majeures pendant la Grande Guerre en France : humaines, technologiques (transmissions, cryptage, écoutes et interceptions) et en matière de photographie aérienne. Mais l’excès du secret aura de graves conséquences en 1939.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la première guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : le lieutenant-colonel Olivier Lahaie ; Agathe Couderc, universitaire ; Marie-Catherine Villatoux du Service historique de la défense.

Les sources humaines. L’observation du champ de bataille et l’interrogatoire des prisonniers constituent la base du recueil de renseignement. S’y ajoute l’espionnage, consistant à glaner des renseignements sous un faux prétexte. Dès le déclenchement de la guerre, tout espion démasqué est fusillé. En outre, l’image de l’espion est déplorable auprès de l’opinion publique, depuis l’affaire Dreyfus (1899), et du combattant du front, qui le considère comme un « embusqué ». Celle des femmes l’est tout autant au sein des services de renseignement, qui recommandent de s’en méfier. La misogynie virulente de l’époque invoque l’incapacité des femmes à garder un secret, leur vénalité et l’emploi de leurs charmes pour arriver à leurs fins. Contrairement à leurs homologues allemands et anglo-saxons, les agents français ne reçoivent presque pas de formation scientifique. Ceux du 2ème Bureau militaire apprennent un peu l’allemand, l’emploi de l’encre sympathique, la pyrotechnie, le combat rapproché et l’identification des uniformes et insignes des armées ennemies. Toutefois, des évolutions se produisent au cours de la guerre. Le renseignement englobe les champs militaire, économique et de l’influence. Le terme « agent de renseignement » remplace celui « d’espion », qui qualifie désormais un Français au service de l’ennemi, donc un traître. Les agents, permanents ou occasionnels, font alors l’objet d’une typologie fine. La catégorie des « volontaires » et actifs regroupe : les « vénaux », motivés par l’argent et considérés comme dangereux ; les « exaltés », tout aussi dangereux car incontrôlables à cause de leur goût du risque ; les « rancuniers » sans peur, mais imprudents par esprit de vengeance ; les « idéologues » et les « patriotes », prêts à donner leur vie sans trahir, car conscients de leur devoir et des risques encourus. La catégorie des « forcés » et passifs  rassemble : les « inconscients », victimes de leurs indiscrétions verbales ou écrites et de leurs confidences « sur l’oreiller » ; les « conscients », soumis au chantage ou à une menace quelconque ; les prisonniers de guerre ou de droit commun acceptant de parler ou d’espionner en échange d’une remise de peine. Ces agents peuvent être : « mobiles » envoyés en mission à l’étranger ; « fixes » résidant sur un territoire neutre ou ennemi ; « simples » ne servant qu’un camp ; « doubles » par vénalité ou chantage ; de « pénétration » pour faire passer de fausses informations à l’ennemi et influencer ses décisions ; « contre-espion » pour détecter les agents ennemis. Ces agents reçoivent de faux papiers d’identité et des appareils photos miniaturisés faciles à dissimuler.

L’électronique et le cryptage. Le renseignement technique s’obtient par interceptions et écoutes des transmissions ennemies, recoupées par radiogoniométrie pour repérer l’émetteur. Les transmissions s’effectuent par télégraphe filaire ou optique, TSF, relais de la Tour Eiffel, téléphone et messages écrits acheminés par pigeons voyageurs. Après les tâtonnements de 1914-1915, le  commandement français reconnaît l’importance du renseignement technique dans l’élaboration du renseignement stratégique. Le 2ème Bureau entreprend une écoute permanente des communications pour localiser les troupes ennemies. Les services du génie et de la radiotélégraphie mobilisent ainsi 12.000 hommes sur le front. A Verdun, le renseignement technique complète les rapports des patrouilles d’observation et les interrogatoires de prisonniers allemands. En 1918, il permet de déterminer les lieux de déclenchement des attaques futures, d’évaluer le moral des soldats allemands et d’anticiper la capitulation du IIème Reich. Son existence même suscite le besoin de développer le cryptage, dénommé « chiffre ». Peu nombreux en 1914, les effectifs du chiffre atteignent 55.000 hommes en 1918. La même année, les échanges d’informations se produisent entre les services de renseignement, du génie, de la Marine nationale et du chiffre de la TSF, début d’une restructuration du renseignement technique en temps de guerre. Un secret total sur les écoutes décryptées est imposé pour éviter que les Allemands ne s’en aperçoivent et changent leurs codes. L’interdiction d’en parler sera maintenue chez les officiers et sous-officiers de réserve, démobilisés, et les personnels d’active, affectés dans d’autres unités. Faute de cette mémoire, le 2ème Bureau se retrouvera, en 1939, dans la même situation qu’en 1914 !

La photographie aérienne. La reconnaissance aérienne met en œuvre avions, dirigeables et…ballons captifs à 2-5 km du front et 1.500-2.000 m d’altitude ! Les observateurs embarqués prennent des photos et renseignent par radio sur les mouvements de troupes et les tirs d’artillerie (bataille de la Marne). La guerre de positions va renforcer l’importance de la photo : mises à jour des cartes vieilles de 50 ans ; prises de vues stéréoscopiques ; rôle décisif des interprétateurs. Le général Joffre et le colonel Barès réorganisent l’aviation militaire : reconnaissance stratégique à haute altitude à l’intérieur du dispositif ennemi (40 km) ; observation tactique à basse altitude (150 m) …qui rendra le camouflage indispensable ! Lors des offensives de 1918, l’ingénieur Paul-Louis Weiller crée une escadrille de biplans Bréguet XIV pour le renseignement stratégique dans la profondeur (100 km), intégrant la photo aérienne dans la manœuvre. Celle-ci permet de frapper l’ennemi là où il ne s’attend pas et de corriger les bombardements. Le nombre de photos aériennes est passé de 40.000 en 1914 à 1 million  en 1918. Les photographes et interprétateurs sont astreints au secret absolu, de sorte que, par ignorance, les chefs militaires de 1939 estimeront impossible le renseignement aérien dans la profondeur. Les 250 techniciens survivants pourront en parler en 1970 !

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Les performances des télécommunications sont équivalentes dans les deux camps. Les dirigeables allemands ont pu effectuer des bombardements jusqu’à Londres, de nuit par guidage radio. Mais les Britanniques ont développé des contre-mesures électroniques pour les égarer. Les belligérants ont adapté des technologies déjà existantes pour les utiliser au front : radio, avion et photographie. Trois appareils à distances focales différentes sont utilisés pour les prises de vues aériennes avec des plaques de verre de 6-7 kg. Il faut 2 h pour développer une photo dans un camion.




ALAT : forte qualification et uniquement de l’opérationnel

L’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) correspond aux besoins existants et montre son efficacité sur les théâtres d’opérations. Mais son quotidien demeure complexe avec un risque de rupture de capacité.

Son commandant, le général de division Olivier Gourlez de La Motte, a présenté la situation au cours d’une rencontre organisée, le 9 janvier 2015 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Structure et entraînement. L’ALAT est employée pour les opérations spéciales, l’aérocombat et le Groupe interarmées d’hélicoptères (GIH). Son parc d’hélicoptères, actuellement de 300 appareils, se limitera à terme à 273, conformément au Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Son effectif de 5.000 personnes (pilotes, mécaniciens et personnels d’environnement) représente moins de 5 % de celui de l’armée de Terre. Le tout se répartit dans 4 régiments, dont 3 dits de forces conventionnelles (les 1er, 2ème et 3ème) dépendent de la Division aéromobile installée à Lille. Le 4ème, basé à Pau, relève du Commandement des opérations spéciales, dont il transporte et appuie les forces sur n’importe quel théâtre d’opérations. Sur ses 6 escadrilles, 2 font partie du GIH de Villacoublay pour appuyer et soutenir le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale. L’ALAT compte 3 états-majors : 1 à l’École de l’ALAT au Cannet-des-Maures ; 1 au sein du Commandement des forces terrestres à Lille ; 1 (100 personnes) à Villacoublay pour conseiller le chef d’État-major des armées en matière de sécurité dans l’espace aérien, de maintenance et de navigabilité des appareils. L’ALAT doit assurer une disponibilité sur le territoire national en cas de catastrophe naturelle. Globalement, les équipages effectuent 156 heures de vol par an (h/an), alors que l’objectif est de 180 h/an, et de 200-250 h/an pour ceux affectés aux forces spéciales. Les pilotes se classent en 3 catégories : rang 1, les « hyper opérationnels » avec 146-180 h/an ; rang 2, ceux prêts à prendre la relève (moins de 146 h/an) ; rang 3 (moins de 126 h/an).  Grosso modo, le rang 1 regroupe  45-50 % des pilotes, le rang 2 moins de 20 % et le rang 3 environ 33 %. Sur les 80.000 h/an de l’ALAT, quelque 30.000 h/an d’hélicoptères Gazelle, Tigre et Caïman sont effectuées en simulation. La simulation (vol et système tactique) complexifie l’environnement en vue de recréer un contexte opérationnel. L’acheminement sur le théâtre se fait habituellement par embarquements des hélicoptères à bord d’avions cargos Antonov ou C17 et des équipages à bord d’avions de transport stratégique. Des raids sont déjà entrepris pour relier directement Pau à Bamako (Mali) en longeant la côte africaine avec des escales dans les aéroports internationaux, soit 3 jours de voyage et 2 jours de mise en condition.

Bilan opérationnel. L’ALAT déploie actuellement 50 hélicoptères en opérations extérieures (Opex), dont 40 en Afrique et 10 en alerte GIH et « Guépard » à préavis variable. Les équipages, qui tournent tous les 3 ou 4 mois, peuvent effectuer jusqu’à deux interventions de 1h30 par jour et un combat dure environ 1 h (Libye), indique le général Gourlez de la Motte. Employée pendant la guerre du Golfe (1991) puis dans les Opex de Somalie (1992) et des Balkans (1999), l’ALAT est montée en puissance en 2009 après l’embuscade d’Uzbin (10 morts et 21 blessés) en Afghanistan (2008), zone de montagnes. En Côte d’Ivoire (2010), les hélicoptères sont intervenus en zone urbaine, de jour et de nuit, au profit des troupes françaises au sol. Lors de l’opération « Harmattan » en Libye (2011), ils ont décollé de nuit à partir des bâtiments de projection et de commandement (BPC) en mer. La France a engagé 18 appareils (Tigre, Gazelle et Puma) et la Grande-Bretagne 4. Les renseignements optiques et électroniques ont été obtenus par satellite, avions, drones, frégates et sous-marins, via la chaîne OTAN. L’adversaire n’avait pas l’habitude du combat de nuit et a tiré quelques missiles sol/air contre les avions. Alors que ceux-ci savent que les cibles sont identifiées, validées et illuminées, les hélicoptères pratiquent le combat rapproché contre un adversaire, dont ils ignorent le moment où ils le rencontreront. La mission commence en amont à bord du BPC : choix des cibles ; 24 h de préparation ; 24 h de « pré-jeu » avec tous les détails de l’action ; départ dans l’obscurité. Le chef de bord garde l’initiative jusqu’au au dernier moment. En effet, il peut refuser le tir, par exemple s’il constate l’absence de fusil dans le pick-up qu’il est chargé de neutraliser. A cette occasion, l’ALAT a mis en œuvre un dispositif d’action autonome avec autorisation de tir : vol aux instruments au départ du BPC, puis emploi de jumelles de vision nocturne à proximité de la côte. Le Groupe aéromobile a détruit 1 brigade libyenne avec un effet multiplicateur triple, qui a neutralisé de fait 3 à 4 brigades. Pendant l’opération « Serval » au Mali (2013), il a participé au combat interarmes dans un sévère environnement désertique (50° C pendant la journée) et de grandes élongations nécessitant un important soutien logistique. Les « poser poussière » (en raison de la poussière soulevée par le rotor) se sont révélés très difficiles, à cause du sable très corrosif. En République centrafricaine, l’ALAT a repris le combat en zone urbaine à Bangui, lors de l’opération « Sangaris » (2014). Pendant celle de « Barkhane » de contrôle de territoire et d’attaques dans la brousse du Sahel (depuis 2014), les hélicoptères de l’ALAT ont tiré au canon de 200 mm et lancé 5 missiles Hot, de nuit, contre un adversaire déterminé. Le succès de « Serval » et de « Barkhane » repose sur le renseignement, souligne le général Gourlez de La Motte. Il s’agit de prendre l’adversaire de vitesse, repérer ses pick-up et les neutraliser le plus vite possible. Parallèlement, les hélicoptères assurent la couverture et l’appui des unités conventionnelles d’infanterie et de cavalerie au sol. En outre, ils transportent très vite les forces spéciales sur des objectifs ciblés. Rien que pour « Barkhane », l’ALAT met en œuvre 21 appareils, dont la disponibilité, de 80 %, est jugée satisfaisante en opérations. Depuis l’engagement en Afghanistan, 18 hélicoptères ont été touchés en opérations, dont 6 détruits. Le taux d’attrition (1 appareil/an) est pris en compte. Enfin, 3 personnels de l’ALAT ont été tués au combat et 6 blessés.

Loïc Salmon

L’ALAT : un ensemble de systèmes de combat et d’hommes

ALAT : retour d’expérience opérationnelle

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

Recruté sur titre en 1983, Olivier Gourlez de La Motte suit, comme lieutenant, la formation de l’École d’application de la cavalerie à Saumur. Breveté pilote et chef de patrouille d’hélicoptères de combat, il est ingénieur aéronautique et ingénieur d’essais. Breveté du Collège interarmées de défense (1997-1998), il est auditeur du Centre des hautes études de l’armement (2005-2006). En 1990-1991, il participe à la guerre du Golfe comme commandant d’escadrille appui protection. Par la suite, il commande le Groupement aéromobilité de la Section technique de l’armée de terre (2001), l’École de l’aviation légère de l’armée de terre (2010) et l’Aviation légère de l’armée de terre (2012). Titulaire de la croix de Guerre des théâtres d’opérations extérieurs, le général de division Gourlez de La Motte est officier de la Légion d’Honneur et de l’Ordre national du Mérite.




Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

L’identification des crises nécessite de prendre du recul. Leur traitement à chaud est complexe, tout comme leur règlement dans le temps long. Les diplomates chargés de les gérer doivent aussi tenir compte des intérêts de la France et de l’Union européenne.

L’ambassadeur Didier Le Bret, directeur du Centre de crises du ministère des Affaires étrangères, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 décembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Crises multiformes. En 20 ans, le nombre de conflits a été divisé par 2, mais celui des crises a augmenté. Autrefois d’origines naturelles (séismes ou inondations) ou humaines (accidents industriels ou mouvements sociaux de très grande ampleur), leur distinction s’estompe, car la plupart des crises naturelles est d’origine humaine, par suite de tensions liées à la démographie et aux ressources alimentaires et en eau. En outre, elles évoluent et s’étendent géographiquement. Ainsi, une crise de politique intérieure en Ukraine (2013) a dérivé vers un conflit larvé avec la Russie, qui s’est approprié une partie de son territoire (Crimée). Suite à la crise des « subprimes » (2008), la faillite de la banque d’investissements américaine Lehman Brothers s’est répercutée sur les principales places financières mondiales. Après sa conquête d’une partie de la Syrie et de l’Irak (2014), l’organisation djihadiste « Daech » y a instauré un « califat », avatar des empires antiques situés entre le Tigre et l’Euphrate. Selon les estimations de l’ONU, le réchauffement climatique déplacera, d’ici à 2020, 45 millions d’Africains au Moyen-Orient, au Maghreb et dans l’Union européenne. En 2050, il touchera 150 millions de réfugiés et fera perdre à l’Espagne 20 % de son territoire et à l’Afrique 66 % de ses terres arables. Aujourd’hui, le Sud de l’Europe est confronté à une migration massive d’origine africaine, événement inimaginable il y a 10 ans. La coût de la gestion des crises humanitaires sera passé de 2 Md$ en 2000 à 19 Md$ en 2015. Dans l’ensemble, les crises deviennent interdépendantes. Un incident local prend une dimension internationale. Par exemple, le virus Ebola, parti d’Afrique de l’Ouest, menace les États-Unis et l’Europe. Une crise interne en Syrie a provoqué des réactions en chaîne en Égypte, en Tunisie et au Yémen. Au monde bipolaire de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS (1947-1991), a succédé l’hyperpuissance américaine puis un monde, non pas multipolaire, mais « a-polaire », souligne l’ambassadeur.

Traitements incertains. La diplomatie doit porter le meilleur diagnostic et le plus en amont possible pour anticiper les crises, indique-t-il. Les attentats d’Al Qaïda à New York et Washington en 2001, que personne n’avait anticipés, ont ébranlé la première puissance du monde et l’ont paralysé pendant plusieurs jours. La diplomatie doit traiter les crises très vite, comme l’intervention française en Libye pour arrêter un massacre programmé (2011). Mais l’action à chaud ne doit pas déclencher des phénomènes impossibles à contrôler (guerre civile en Libye, 2014). L’émotion par l’image, qui prend une dimension politique, ne doit pas empêcher la réflexion sur l’après-crise. Le séisme en Haïti (2010) a fait moins de victimes que la mauvaise organisation des secours dans ce pays, où il a fallu restaurer l’État de droit. Selon Didier Le Bret, ambassadeur à Port-au-Prince à l’époque, « l’effet émotion » exige une réaction immédiate mais qui « n’arrive pas à éteindre l’incendie de manière durable ». Il met en garde contre le piège humanitaire, « une belle idée dangereuse, car difficile à manier », et rappelle que les expéditions coloniales répondaient au devoir de civilisation. Par ailleurs, le monde devient manichéen avec les « bons » et les « méchants » : tout changement de régime est lourd de conséquences et nourrit le soupçon d’intention. Le « logiciel de la peur » est apparu, à savoir l’inversion maligne de ce qui paraissait acquis depuis des siècles. Ainsi, la science, autrefois facteur de progrès, doit être contrôlée (énergie nucléaire ou révolution verte en Chine). Tout ce qui a protégé hier fait peur aujourd’hui. Les solidarités de famille, de village ou de patrie disparaissent. Le principe de précaution a des conséquences sur la conduite des opérations militaires : sécurité sans morts, frappes chirurgicales sans dommages collatéraux, aversion du risque et besoin de protection.

L’action de la France. Contrairement aux propos défaitistes actuellement à la mode, la France n’est pas au bord du gouffre, rappelle l’ambassadeur. Elle reste la 5ème puissance économique du monde et dispose du 2ème domaine maritime (après les États-Unis) et d’un appareil diplomatique réactif, malgré les restrictions budgétaires (1,2 % de celui de l’État). Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, elle participe au contrôle de la prolifération nucléaire en raison de sa dissuasion. Acteur majeur dans la résolution des crises, elle contribue à 8 des 16 opérations de maintien de la paix de l’ONU et propose entre 25 % et 50 % des résolutions en ce sens présentées au Conseil de sécurité. Outre sa capacité unique d’intervention militaire (Mali, 2013), elle agit dans le domaine humanitaire en coopération avec la Croix-Rouge et après l’arrivée d’organisations non gouvernementales comme Médecins sans frontières (virus Ebola en Guinée, 2014). Le ministère des Affaires étrangères (MAE) développe les initiatives d’associations locales avec une approche anthropologique, car l’aide publique au développement contribue à la prévention des crises. Son Centre de crises dispose d’une batterie d’indicateurs, qui analysent dans le temps long (mouvements sociaux et religieux, échéances politiques critiques) et suivent les événements immédiats, à croiser avec les intérêts nationaux (encadré). Il s’intéresse particulièrement à trois zones. Les pays du Maghreb (de la Mauritanie à l’Égypte) constituent le premier cercle de bon voisinage. Ceux du Machrek (Irak, Syrie, Liban, Jordanie et Territoires Palestiniens) ne sont pas intégrés dans le monde, contrairement à ceux d’Amérique latine (Mercosur) ou d’Asie du Sud-Est (ASEAN). L’Afrique subsaharienne, zone d’incertitude, compte 220 millions de francophones qui seront 720 millions d’ici à 2050 avec un fort potentiel économique. En outre, 1,5 million de Français se sont expatriés, dont 90.000 en Afrique du Nord, 127.000 au Proche-Orient et 127.000 en Afrique subsaharienne. Sur son site internet, le MAE évalue régulièrement les pays à risques et appelle à la vigilance.

Loïc Salmon

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Le Centre de crise du ministère des Affaires étrangères mobilise et coordonne l’ensemble des moyens de toutes les administrations en cas de crise à l’étranger. Doté d’une soixantaine d’agents, il permet de suivre l’évolution des risques et des menaces, et, dans certains cas, de déclencher des opérations de secours. Il est compétent pour les crises mettant en danger la sécurité des Français à l’étranger et celles à caractère humanitaire. Il assure quatre grandes missions : veille mondiale permanente ; analyse et suivi des situations d’urgence ; préparation des plans de réponse des autorités françaises ; conduite des opérations sur les théâtres de crise.




Défense : conserver les capacités nécessaires dans un budget contraint

Dans sa dimension économique, le ministère de la Défense privilégie la satisfaction du besoin opérationnel, en raison de la sécurité de la nation. Mais le contexte budgétaire exige de rechercher des ressources exceptionnelles.

Ce fut l’objet d’une table ronde organisée, le 19 novembre 2014 à Paris, par l’École des affaires internationales de l’Institut d’études politiques. Outre le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, des hauts responsables du ministère y ont participé (voir encadré).

Engagements opérationnels accrus. Les armées françaises déploient actuellement 9.000 personnels en opérations extérieures (Opex) dans des conditions difficiles, indique le général Lanata. La situation sécuritaire se dégrade : Syrie, Liban, Irak, Libye, Nigeria, Sahel et l’Est de l’Europe, sans oublier les ressortissants français partis combattre avec les djihadistes. L’ensemble des capacités est mis en œuvre pour faire face à un large spectre d’engagements. Le modèle d’armée complet a connu des avancées multiples et des différences en 5 ans. Il inclut désormais la dissuasion nucléaire, la garantie de la sécurité du territoire national, les Opex, le domaine spatial et la cyberdéfense. Il agit sur le temps long et la recherche de la stabilité. Ainsi, les interventions au Sahel et au Levant  entrent dans le cadre de la « défense de l’avant », pour éviter la constitution de foyers du terrorisme international. Les opérations « Harmattan » (Libye, 2011) et « Serval » (Mali, 2013) ont confirmé l’importance de l’entrée en premier sur un théâtre avec une planification nationale et un soutien (renseignement et logistique) de pays alliés. Les mêmes et celle au-dessus de l’Irak (2014) illustrent le degré élevé de réactivité (modification d’une opération en 24 h) obtenue par le prépositionnement de forces et le dispositif d’alerte d’unités. Malgré des moyens comptés, la combinaison de forces, sur des théâtres aussi différents que l’Afghanistan, la Centrafrique et le Mali, a été réalisée grâce à la modularité des équipements, la préparation opérationnelle et la motivation des personnels. Mais le fonctionnement des Opex atteint la limite de la rupture : il a fallu un abondement budgétaire de 30 M€ fin 2013. Enfin, les militaires paient un lourd tribut en Opex : 77 morts et plusieurs centaines de blessés en 5 ans.

Cadre financier resserré. Le ministère de la Défense est tenu d’éviter l’affaiblissement de l’outil militaire, souligne Hughes Bied-Charreton. Il assure les conditions pour atteindre les objectifs fixés avec une marge de manœuvre quasi nulle : « 1 €, c’est 1 €. On doit rendre des comptes ». Il doit aussi éclairer les décideurs pour avoir un impact dans la durée. Son cap est fixé par le président de la République, chef des armées, dans un contexte international actuellement difficile sur les plans économique et financier. Le Livre blanc 2012 sur la défense et la sécurité nationale détermine les engagements, d’où découlent les outils de défense, avec une enveloppe financière, de 364 Md€ pour la période 2014-2025, horizon considéré comme le plus pertinent pour les perspectives stratégiques. La Loi de programmation militaire 2014-2019 (LPM) prévoit une dépense de 179 Md€ (valeur 2013) sur 6 ans, horizon le plus adéquat pour la conduite des grands programmes d’armement. Elle stabilise l’effort de défense à 1,45 % du produit intérieur brut. Le ministère de la Défense établit un budget triennal (2015-2017), qui conditionne l’efficacité de l’outil militaire et répond à un besoin de cohérence physique et financière. Les crédits de recherche et développement s’étalent sur 10 ans, car l’efficacité de l’outil militaire dépend du maintien à niveau des matériels et de la formation des personnels. La LPM consacre 17 Md€/an en moyenne aux équipements sur un budget annuel de 31,4 Md€ et doit maîtriser les coûts de fonctionnement, déjà très contraints. Elle prévoit la suppression de 33.700 emplois et la révision du format des armées. L’outil militaire atteint désormais le seuil critique, avertit Hughes Bied-Charreton. Le ministère de l’Économie et des Finances, qui raisonne sur le court terme, estime cette trajectoire budgétaire purement indicative et non la norme, alors que celui de la Défense réfléchit sur les moyen et long termes. L’arbitrage final revient au Premier ministre et au président de la République.

Base industrielle à préserver. Outre l’équipement des forces, la Direction générale de l’armement (DGA) doit maintenir une base industrielle et technologique de défense, gage de souveraineté, explique Christophe Fournier. Les entreprises françaises d’armement réalisent un chiffre d’affaires de 15 Md€/an en moyenne, dont le tiers à l’exportation. Malgré la concurrence des États-Unis, de certains pays membres de l’Union européenne et de pays émergents (Inde, Chine, Corée du Sud et Brésil), les prises de commandes étrangères de matériels français ont totalisé 6,9 Md€ en 2013, soit + 42 % en un an ! Pourtant, en raison de la baisse des commandes publiques, la DGA doit choisir entre le maintien du niveau de performances et le calendrier de renouvellement des matériels. Elle doit aussi arbitrer entre la production de matériels urgents pour les Opex et le lancement d’études amont pour maintenir les capacités opérationnelles. La coopération européenne se fait avec des pays proches en termes de besoins et de calendriers de productions avec financements prévus (Grande-Bretagne, Allemagne, Italie et Espagne).

Soutien politique affirmé. Les effectifs du ministère de la Défense, de 270.000 personnes en 2014, auront diminué de 25 % entre 2008 et 2019, précise Jean-Yves Le Drian. Premier acheteur public, cette administration va investir 10 Md€ par an et allouer 3,6 Md€ à la recherche et au développement pour soutenir l’industrie d’armement. Celle-ci compte 4.000 entreprises, dont beaucoup de petites et moyennes, qui emploient 165.000 personnes, dont 20.000 hautement qualifiées. Pour garantir la trajectoire financière de la LPM, il faudra dégager 5,56 Md€ sur la période 2015-2017, soit près de 30 % des crédits des principaux programmes d’armement, pour compléter les ressources budgétaires. Mais une incertitude pèse sur les recettes exceptionnelles de 8 Md€, prévues par la LPM : ventes aux enchères de fréquences de 700 Mégahertz ; cessions de biens immobiliers et d’actifs de l’État dans les grandes entreprises. Des solutions innovantes d’acquisition de matériels militaires seront donc mises en œuvre dès 2015, a indiqué le ministre.

Loïc Salmon

Défense : budget 2015 maintenu à 31,4 Md€

Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

De gauche à droite : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Ghassan Salamé, doyen de l’École des affaires internationales de l’Institut des hautes études politiques (SciencesPo) ; Hughes Bied-Charreton, directeur des affaires financières au ministère de la Défense ; général de corps aérien André Lanata, sous-chef plans à l ‘État-major des armées ; Christophe Fournier, directeur des plans, des programmes et du budget à la Direction générale de l’armement ; Jean-Michel Oudot, économiste à la direction des affaires financières du ministère de la Défense et enseignant à l’École des affaires internationales de SciencesPo.




Armée de l’Air : engagement opérationnel intense et réforme en profondeur

L’armée de l’Air est engagée en opérations extérieures au maximum de ses capacités. Son format aura été divisé par 2 en 10 ans à l’issue de la Loi de programmation militaire 2014-2019.

C’est ce qu’a constaté son chef d’état-major, le général Denis Mercier, au cours d’une rencontre organisée, le 10 décembre 2014 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Opérations extérieures (Opex). « On ne peut absorber une troisième crise » après celles d’Irak et d’Afrique, a déclaré le général. Actuellement, l’armée de l’Air déploie 25 avions en Opex et 4 à Djibouti, alors que la limite opérationnelle est fixée à 33 pour l’armée de l’Air et 12 pour la Marine nationale. Dans l’opération « Chammale » en Irak, la France met en œuvre 9 Rafale, 6 Mirage 2000D, 1 avion ravitailleur et 1 avion de patrouille maritime Atlantique 2 à partir des Émirats arabes unis, et de la Jordanie. Les avions de la coalition ont pour but d’interdire toute liberté d’action à l’organisation djihadiste Daech et d’assurer une permanence d’appui aérien aux troupes irakiennes au sol, jusqu’à ce qu’elles soient en mesure de la repousser. Ils effectuent surtout des missions de renseignement, surveillance et reconnaissance. Les frappes sont peu nombreuses pour éviter des dommages collatéraux, car une mission se joue en quelques secondes, précise le général Mercier. Un officier de chaque État membre de la coalition se trouve dans la salle d’opérations aérienne du Qatar, sous commandement américain, et peut refuser, pour ses avions, une mission qui ne correspond pas aux engagements de son pays. Ainsi, une cible peut être traitée, non pas avec une bombe guidée de 250 kg, mais au canon, ce qui implique de voler à basse altitude. En raison de la menace de missiles sol/air à très courte portée, les avions évoluent en général à moyenne altitude. En Afrique, dans la bande sahélo-saharienne, les opérations de défense aérienne sont regroupées au centre de Lyon-Verdun et dirigées localement à partir de 3 centres interarmées aux Niger, Tchad et Burkina Faso. Une composante drone/Rafale peut aller partout sous ces différents commandements. Par exemple, un Rafale peut décoller directement de la base de Saint-Dizier, effectuer sa mission, se poser à N’Djamena (Tchad) et rentrer en France le lendemain. Son armement air/sol modulaire, dit A2SM et composé de kits de guidage et d’augmentation de portée (jusqu’à 55 km) de bombe (250 kg), détecte et détruit une cible en quelques secondes. Un Rafale peut ainsi traiter 6 objectifs différents. Dans le cadre de l’OTAN, l’armée de l’Air a participé à la police du ciel des pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) et de la Pologne pour les rassurer. Les « tests » avec les avions russes sont constants et consistent en « escortes » mutuelles dans le corridor de Kaliningrad. Toutefois, aucune coopération n’est prévue avec l’Ukraine, « sujet éminemment politique », souligne le général Mercier.

Maintien en condition opérationnelle (MCO). Le taux de disponibilité des aéronefs est calculé selon des critères techniques, opérationnels et d’activités quotidiennes. Par suite de la diminution du budget du MCO au cours de la Loi de programmation militaire 2008-2013, ce taux a dégradé le niveau d’activité de 20 %. Celle de 2014-2019 tente de l’améliorer. Depuis l’instauration d’un secrétariat permanent du MCO aéronautique en coopération avec les industriels Dassault et Thalès, le coût de l’heure de vol du Rafale a diminué de 14 % en 2013. En outre, la SIMMAD (Structure intégrée du MCO des matériels aéronautiques du ministère de la Défense) gère le soutien des 1.265 avions et hélicoptères de 46 types différents des armées de Terre et de l’Air, de la Marine nationale, de la Direction générale de l’armement, de la Gendarmerie et de la Sécurité civile. Enfin, le 8 décembre 2014, les ministères français et britannique de la Défense ont signé le premier contrat commun de MCO des avions de transport tactique A400 M, qui inclut la mise en place d’un stock partagé de pièces de rechange et des services d’ingénierie de maintenance au profit des deux armées de l’Air. Ce contrat porte notamment sur la traçabilité exhaustive des pièces détachées, indique le général Mercier. Le constructeur européen Airbus Defence and Space a déjà livré 7 A400 M sur les 170 commandés par 7 pays : Allemagne, Belgique, Espagne, France (5), Luxembourg, Grande-Bretagne (1) et Turquie (1).

Réformes et perspectives. La réorganisation de l’armée de l’Air vise à une cohérence militaire globale à l’horizon 2020, sous réserve du respect des règles financières de la loi de programmation, explique son chef d’état-major. Elle repose aussi sur la responsabilisation, en raison des choix interarmées, et l’innovation, car « il faut penser toujours différemment ». Enfin, il faut remettre les personnels au cœur des transformations pour obtenir leur adhésion. Cela implique de nouveaux partenariats aux niveaux interarmées, interministériel, international et avec le monde civil. L’armée de l’Air s’est dotée de 3 centres de contrôle (Lyon, Tours et Mont-de-Marsan) : 2 en activité et 1 en maintenance à tour de rôle. Par ailleurs, un groupe de travail sur les futurs systèmes de combat interarmées et de combat aérien a été mis sur pied. Selon des scénarios possibles vers 2030, l’armée de l’Air doit : conserver la capacité d’entrer en premier sur un théâtre mieux défendu qu’aujourd’hui ; protéger une force contre des drones et avions de chasse furtifs ; surveiller un théâtre sans aucune restriction du Conseil de sécurité de l’ONU ; faciliter l’intégration aéroterrestre ; contrer les futures menaces sol/air, fixes ou mobiles. Le système de combat, qui combine renseignement et tir, se compose de senseurs ou capteurs (satellite, avions, drones, sous-marins et navires de surface) et des moyens de frappe. Il doit pouvoir fusionner les renseignements et traiter les données en temps réel. En 2015, le centre d’expérience aérienne de Mont-de-Marsan numérisera toutes les actions entre pays de l’OTAN pour améliorer la boucle de réactivité.

Loïc Salmon

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Armée de l’Air : anticiper et avoir un coup d’avance

Un nouveau chef d’état-major pour l’armée de l’Air

 

Le 20 novembre 2014, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a annoncé la commande de 12 avions multirôles de ravitaillement en vol et de transport stratégique (A330 MRTT) pour assurer les capacités de transport à longue distance et d’évacuation sanitaire sur le long terme. L’A330 MRTT peut transporter au choix : 50 t de carburant pour une autonomie de 4 h 30 sur une zone distante de 2.000 km ; 40 t à 7.000 km ; 271 passagers à 10.000 km ; 10 modules de réanimation pour patients à haute élongation d’évacuation (« Morphée »). En outre, l’A330 MRTT peut assurer le relais du commandement (système de commandement et de contrôle et communication par satellite) et celui d’information ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance), leur traitement et leur diffusion. La flotte de 12 A330 MRTT remplacera 4 flottes anciennes et spécialisées (12 C135 FR, 3 KC135 RG, 3 A310 et 2 A340). Le 1er appareil sera livré à l’armée de l’Air en 2018, le 2ème en 2019 et les autres suivront à raison d’un à deux par an.




Dissuasion nucléaire : résultat de la puissance militaire et de l’excellence industrielle

La dissuasion nucléaire, qui repose sur des forces stratégiques aériennes et maritimes complémentaires dans la stricte suffisance, défend les intérêts vitaux de la France, garantit sa souveraineté et concourt à la liberté d’action de son autorité politique.

A l’occasion du cinquantenaire de sa composante aérienne (8 octobre 1964), elle a fait l’objet d’un colloque organisé, le 20 novembre 2014 à Paris, par l’armée de l’Air et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA) ; le général de corps aérien Philippe Steininger, commandant les Forces aériennes stratégiques (FAS) ; le vice-amiral d’escadre Louis-Michel Guillaume, commandant les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique (FOST) ; l’ingénieur général Alain Guillemette, chargé de la mission dissuasion à la Direction générale de l’armement.

Mission permanente. Domaine réservé du président de la République, chef des armées, la dissuasion fait l’objet d’un consensus pérenne au sein de la classe politique malgré les alternances, rappelle le général de Villiers. Ce dernier prépare les plans d’emploi opérationnel, s’assure des capacités et moyens techniques et en rend compte au ministre de la Défense et au président de la République. La crédibilité de la dissuasion dépend de la capacité de mise en œuvre à tout moment de l’arme nucléaire, qui inflige des dommages inacceptables à l’agresseur. Les forces aériennes et aéronavales démontre la capacité de montée en puissance jusqu’à la frappe nucléaire d’ultime avertissement. L’endurance des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) permet de garantir la capacité de frappe en second. La Direction du renseignement militaire joue un rôle spécifique dans la connaissance des objectifs et la détermination des cibles. Les moyens de transmissions de l’ordre présidentiel exigent rigueur et préparation opérationnelle. Les FAS, FOST et Force d’action navale nucléaire (centrée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle) procèdent à plusieurs dizaines d’exercices de tir et de montée en puissance par an, en multipliant les hypothèses et les cas possibles. La dissuasion s’adapte aux circonstances d’une crise menaçant les intérêts nationaux vitaux et permet d’éviter la rupture technologique. La Direction générale de l’armement (DGA) définit les besoins opérationnels futurs. Enfin, il y a complémentarité entre dissuasion nucléaire, protection et stratégie d’action.

Dans les airs. La dissuasion impose de réaliser les missions aériennes les plus complexes, explique le général Steininger. Ainsi, un tir d’essai du missile ASMP-A (encadré), sans arme nucléaire réelle, nécessite 11 h de vol de Rafale. La phase aérienne de la dissuasion exige une grande sécurité nucléaire et un contrôle gouvernemental strict, afin que le président de la République puisse disposer de ces moyens à tout moment. Pour cela, il existe deux chaînes de commandement indépendantes : l’une pour la mise en œuvre de l’arme atomique, l’autre pour le contrôle de la sécurité nucléaire en toute transparence. Par ailleurs, les avions effectuent également des missions conventionnelles. La polyvalence des équipages et de tous les personnels des FAS s’acquiert par entraînement répété et le plus réaliste possible. Chaque semaine, est organisé un exercice sur un segment de la manœuvre d’ensemble. Celle-ci mobilise, 4 fois par an, plusieurs dizaines d’avions d’accompagnement et 1.000 personnels, en vue de simuler une montée en puissance avec des armes nucléaires réelles. La qualité des personnels (pilotes, navigateurs et techniciens) est régulièrement contrôlée en matière de connaissance des matériels, des procédures et de la sécurité. En outre, l’avenir se prépare : comment percer les défenses aériennes adverses vers 2030-2035 ; polyvalence des missions à adapter à une large palette de situations stratégiques. Enfin, indique le général Steininger, les moyens nucléaires aériens bénéficient d’une « sanctuarisation » : une attaque contre eux constituerait une agression contre un intérêt vital de la nation et déclencherait une frappe de SNLE.

Sous la mer. Depuis 1972, la FOST déploie à la mer au moins un SNLE, qui patrouille pendant des semaines à plusieurs centaines de mètres de profondeur avec ses missiles balistiques M51, rappelle l’amiral Guillaume. Divers moyens de la Marine assurent sa sécurité, depuis sa base de l’Ile Longue (Brest) à sa plongée et à son retour : frégate anti-sous-marine, sous-marin nucléaire d’attaque, chasseur de mines  et avion de patrouille maritime ATL2. Le maintien de sa discrétion dans la durée implique : une connaissance approfondie du milieu marin ; de communiquer à son commandant tous les renseignements nécessaires, notamment les perceptions de l’environnement à l’instant « t, », demain ou dans une semaine ; d’imaginer les questions qu’il pourrait se poser pour la réussite de sa mission. Depuis 1993, le personnel de l’Ile Longue, où travaillent environ 2.000 personnes et 200 entreprises, peut reconditionner un SNLE en quelques semaines. L’équipage regroupe plus d’une centaine d’hommes, qui exercent 50 métiers différents. La formation dure 10 ans pour un expert technique et 15-17 ans pour un commandant, soit 1 officier sous-marinier sur 5 ! Tout est lié dans la FOST, préc)-ise l’amiral : sécurité du personnel par anticipation de la radioactivité ; protection contre la malveillance ; contraintes d’efficacité et de productivité des industriels.

Excellence dans la durée. L’exigence de fiabilité et de sûreté nucléaires a conduit à l’excellence dans le domaine de l’armement, explique l’ingénieur général Guillemette. L’adaptation de la dissuasion à la stricte suffisance implique le maintien des compétences et de s’orienter vers la dualité entre les armements nucléaires et conventionnels ainsi que celle entre les domaines militaire et civil, notamment l’espace. Aujourd’hui, il convient d’examiner le monde industriel de façon fine, car certaines petites et moyennes entreprises exercent des métiers particuliers intéressant l’armement, comme par exemple l’horlogerie de précision. Enfin, la DGA réfléchit déjà au futur missile aéroporté. L’avenir repose sur une solide base industrielle et technologique de défense, la recherche et le développement et le soutien aux équipements conventionnels et à l’industrie duale (civile et militaire).

Loïc Salmon

Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

La composante aérienne de la dissuasion nucléaire repose sur la pénétration d’avions de chasse en territoire hostile, à grande vitesse (1.000 km/h) et à très basse altitude (100 m) pour éviter la détection radar. Les Mirage 2000N et Rafale Air et Marine, servis par un pilote et un navigateur officier système d’armes, emportent un missile air/sol moyenne portée amélioré (ASMP-A), dont la tête nucléaire contient plusieurs bombes à trajectoires programmables à basse et haute altitude. Cette pénétration dans la profondeur nécessite des ravitaillements en vol à l’aller et au retour par avion C 135, capable d’emporter 88 t de carburant à 18.000 m d’altitude.




OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

L’OTAN retrouvera sa réactivité, perdue depuis la fin de la guerre froide (1991), par l’entraînement et les exercices majeurs. En outre, les lignes de forces de demain doivent être tracées aujourd’hui.

Son chef du « Commandement suprême allié de la transformation », le général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros, en a débattu, le 19 novembre 2014 à Paris, avec l’Association des journalistes de défense.

Incertitude permanente. Aux risques de tirs de missiles balistiques et d’emplois d’armes de destruction massive, s’ajoute aujourd’hui la menace dans le cyberespace. Il faut aussi, par l’anticipation, identifier les signaux faibles aux frontières terrestres, aériennes et maritimes des 28 pays membres de l’OTAN. La Russie et la Chine développent leurs moyens offensifs (missiles et avions de combat), mais leur capacité de déploiement reste encore difficile à évaluer dans le temps. Elles montent de très grands exercices, signes que leurs capacités techniques et humaines ne doivent pas être sous-estimées. Les États-Unis ont déjà déplacé leur pivot de défense vers l’Asie. L’OTAN adopte une position dynamique, pour disposer du volume de forces nécessaires là et quand le besoin s’en fait sentir. Si les forces aériennes russes enfreignent les règles internationales en matière de survol intempestif (Ukraine et États baltes), le niveau de risques de malentendus et de méprises augmente. Toutefois, le général Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, recommande la prudence et la modération. Il s’agit de détecter, d’identifier et d’intercepter les avions qui ne respectent pas les règles d’authentification et de dépôt de plan de vol. La souveraineté des pays membres de l’OTAN n’a pas encore été menacée : aucun incident ne s’est produit récemment en matière de sûreté aérienne. Néanmoins, le nombre de décollages d’avions de chasse de l’OTAN augmente pour assurer la sécurité au-dessus des États baltes et de la Pologne. La relation de confiance, établie depuis une vingtaine d’années, entre l’Union européenne (UE) et la Russie s’effrite dans les domaines militaire, énergétique et financier. Par ailleurs, le continuum défense et sécurité s’impose contre la menace « hybride » (criminalité et terrorisme) de déstabilisation, souligne le général. Les grandes puissances peuvent influer sur le cours des événements par des pressions économiques, la communication et l’intimidation militaire. Les mouvements extrémistes, qui sévissent dans certains pays du Sud de la Méditerranée, manifestent de grandes capacités d’agressivité, de réactivité et d’anticipation. Leurs campagnes de communication deviennent tellement outrancières, que plus personne ne les contestent. « Dès qu’un responsable de l’OTAN parle, il y a une réaction dans les secondes qui suivent et qui insinuent au moins le doute ».

Réduire les déficits capacitaires.

Depuis 65 ans, l’OTAN a permis aux pays d’Europe de l’Ouest de se développer et a assuré leur défense collective, rappelle le général. Aujourd’hui, 22 pays de l’UE ont fait le choix stratégique d’adhérer à l’OTAN, avec la volonté politique que « les valeurs de démocratie et de liberté l’emportent sur le centralisme démocratique et l’obscurantisme ». Pourtant, depuis quelques années, les pays de l’OTAN, surtout les membres de l’UE, réduisent leur effort de défense. Les États-Unis comblent ce déficit capacitaire au niveau de l’OTAN et la France fait de même à celui de l’UE. L’OTAN, rappelle le général, est une alliance de nations souveraines, où chacune décide selon ses intérêts politiques, économiques et commerciaux et se positionne par rapport à sa vision du monde futur. Les restrictions budgétaires affectent surtout les équipements et, par voie de conséquence, les capacités militaires. Or, l’OTAN ne peut plus se permettre de se disperser. L’interopérabilité multiplie par 3 ou 4 les capacités de chaque pays membre. Ainsi, les armées de l’Air se sont transformées et s’entraînent en commun. « La disponibilité se gagne au quotidien ». La France adapte ses capacités à la menace en visant l’efficacité et la polyvalence. Elle construit bâtiments de projection et de commandement, frégates multimissions, avions multirôles (transport et ravitaillement en vol) et systèmes sol/air, qu’elle peut fournir aux pays partenaires qui le souhaitent. Par ailleurs, l’OTAN entreprend des exercices inopinés pour améliorer ses procédures d’entraînement et de contrôle. Ses engagements en Afghanistan et en Libye avaient entraîné une suppression des exercices en 2012. Cependant, les 4 grands exercices de 2014 ont été planifiés avant la crise ukrainienne. En outre, depuis mai 2014, le nombre d’exercices tactiques a été multiplié par 3, surtout à l’Est de l’Europe où il s’en déroule 1 tous les 2 jours. Lors du sommet de l’OTAN au pays de Galles (septembre 2014),  il a été décidé de créer, au sein de la NRF (encadré) une force opérationnelle interarmées dénommée VJTF, encore plus entraînée que l’IRF. Selon le général Paloméros, il s’agirait d’une brigade (7.000 personnels) avec des moyens de renseignement et de transport et capable de se déployer en 5 jours entre la Baltique et la mer Noire. Pour que l’OTAN regagne sa crédibilité, l’Italie, le Portugal et l’Espagne organiseront, en septembre et octobre 2015, un exercice majeur dénommé « Trident Juncture 2015 » et qui mobilisera 25.000 personnels. A partir de 2016, la NRF participera à un programme d’exercices élargis et de plus grande ampleur.

Préparer l’avenir. Les capacités militaires de demain devront être élaborées selon des mesures soutenables politiquement et dans la durée, souligne le général chargé de la transformation de l’OTAN. Il faudra, dès 2015, identifier les déficits capacitaires, établir un équilibre des grandes menaces à l’Est et au Sud et adapter les processus de planification. D’autres critères entrent en jeu : éviter de répondre à une menace par la technologie pure ; prendre en compte le coût d’entretien et de soutien des équipements ; éviter la fuite en avant technologique, car la plupart des pays membres ne pourront suivre. Il conviendra de se fixer des objectifs au-delà d’une quinzaine d’années. Par exemple, les AWACS (avions de détection et de commandement aéroporté), que seuls les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Arabie Saoudite et l’OTAN possèdent, arriveront en fin de vie en 2030. Les armées auront à travailler avec les industriels pour déterminer les capacités de demain, tirer les leçons du passé, se concentrer sur le présent et évaluer les hypothèses, notamment démographiques et climatiques, dans une vingtaine d’années.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

OTAN : garantie d’une vision globale en matière de défense

La « Force de réaction de l’OTAN » (NRF en anglais) est une force internationale (30.000 personnels) de haut niveau de préparation, faisant appel aux technologies de pointe et regroupant des composantes terre, air et mer et des forces spéciales, que l’Alliance atlantique peut déployer rapidement partout où cela est nécessaire. Elle compte : un élément de commandement et de contrôle de la structure de commandement de l’OTAN ; la « Force interarmées de réaction immédiate » (IRF, 13.000 personnels); un pool de forces complémentaires.




Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

Avec ses composantes aéroportée et océanique, la dissuasion nucléaire assure la sécurité extérieure de la France dans un monde incertain. Elle exerce aussi un effet d’entraînement sur ses capacités industrielles, technologiques et militaires.

Ces questions ont été abordées au cours d’un colloque organisé, le 20 novembre 2014, par l’armée de l’Air et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à l’occasion des 50 ans des Forces aériennes stratégiques (FAS). Sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; le général d’armée aérienne Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée de l’Air ; l’amiral Bernard Rogel, chef d’état-major de la Marine ; Daniel Verwaerde, directeur des applications militaires du CEA.

Contexte international et projets. La dissuasion dans sa stricte suffisance préserve l’autonomie stratégique de la France. « Elle permet en effet de prévenir  le risque de chantage qu’une puissance nucléaire pourrait être tentée d’exercer à notre encontre dans le cadre d’une crise internationale ou régionale », a déclaré  Jean-Yves Le Drian. Avec la protection du territoire national et l’intervention extérieure, la dissuasion s’inscrit dans une stratégie militaire globale et cohérente, qui bénéficie de moyens performants en matière de connaissance, de renseignement et d’anticipation. La composante aéroportée ouvre un espace de manœuvre politico-diplomatique en cas de nécessité. Actuellement, la crédibilité du Traité de non-prolifération nucléaire est en jeu au Moyen-Orient, avec le programme de l’Iran, et en Extrême-Orient avec celui de la Corée du Nord. Tout l’équilibre stratégique du continent asiatique se trouve fragilisé par : l’augmentation régulière des arsenaux nucléaires ; une volonté de diversification des vecteurs terrestres, aériens et sous-marins ; des tensions et conflits territoriaux anciens et non résolus ; la logique de concurrence ou même de rapport de force de certains pays (Chine et Russie) avec les États-Unis. Par ailleurs, le renouvellement des moyens de la dissuasion française se poursuit. Le ministre a annoncé la commande de 12 avions multirôles (MRTT), dont le premier sera livré à l’armée de l’Air en 2018, en remplacement des avions de ravitaillement en vol C135. Durant l’été, a été lancé l’élaboration du missile « ASMP-A rénové », capable de pénétrer toutes les défenses futures jusqu’en 2035. Les études de son successeur, dénommé « ASN4G », ont commencé et portent sur la furtivité et l’hypervélocité. Pour la composante océanique, le missile M51.2, doté d’une nouvelle tête nucléaire sera embarqué sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) à partir de 2016. Son successeur, le M51.3, dont la notification de réalisation date de juillet 2014, permettra de maintenir une capacité de pénétration renforcée face aux futures défenses adverses. Des études amont préparent le programme « SNLE-3ème génération » pour remplacer progressivement, à partir de 2035, les 4 SNLE en service.

L’armée de l’Air tirée vers le haut. La dissuasion nucléaire a fixé deux missions structurelles à l’armée de l’Air, à savoir la défense aérienne et les FAS, rappelle le général Mercier. Ces dernières ont exigé du soutien et des infrastructures, également nécessaires aux engagements conventionnels. En outre, la posture opérationnelle des FAS s’applique aux missions conventionnelles. Par exemple, un raid d’entraînement des FAS dans la profondeur, long, complexe et de nuit, mobilise une grande partie de l’armée de l’Air. Par ailleurs, les FAS ont induit des avancées technologiques, dont la réalisation du missile croisière Scalp utilisé en opération extérieure (Opex). Le niveau élevé de leur maintien en conditions opérationnelles profite aussi   aux avions des autres unités. Alors que l’opinion publique s’intéresse plus aux Opex qu’à la dissuasion, l’armée de l’Air n’en réduit pas pour autant l’entraînement des FAS, souligne son chef d’état-major. Par suite des progrès de l’hypervélocité, les avions futurs voleront à plus de Mach 3 (3 fois la vitesse du son), avec des conséquences sur les engagements conventionnels. Enfin, le fait que les grandes puissances conservent les composantes aéroportée et océanique de leur dissuasion a pesé sur le concept français de stricte suffisance, indique le général Mercier.

La Marine en mission. La dissuasion constitue la mission prioritaire de la Marine sous l’ordre direct du président de la République, souligne l’amiral Rogel, qui qualifie de « paix froide » la situation internationale actuelle. La Russie modernise sa composante océanique stratégique avec de nouveaux SNLE et des missiles de dernière génération. La Chine commence à mettre en œuvre sa dissuasion. L’Inde enverra un SNLE en patrouille dès 2016. L’efficacité d’une dissuasion, indique l’amiral, repose sur sa crédibilité, qui dépend de la permanence à la mer et de la qualité des équipages. « On n’est pas en entraînement, mais en mission, indique l’amiral, quand on est coupé de sa famille plus de 62 jours ». La discrétion acoustique réalisée pour les SNLE, inférieure au bruit de fond de la mer, profite aux sous-marins nucléaires d’attaque, de même que les capacités des transmissions. La dissuasion, qui garantit la sécurité collective, ne coûte que 5 € par Français et par mois ! Elle a été réduite à la stricte suffisance : 2 escadrons de Rafale au lieu de 3 pour la Force aéronavale nucléaire ; 1 SNLE au moins au lieu de 3 pour la Force océanique stratégique. Enfin, la Direction générale de l’armement, les services de renseignement et le CEA travaillent à l’adaptation des armes.

Le levier du CEA. Selon Daniel Verwaerde, la filière électronucléaire découle de la dissuasion, qui a permis les réalisations du réacteur à plutonium et des usines d’enrichissement de l’uranium et de retraitement des déchets radioactifs. Les programmes du CEA induisent 17.000 emplois dans le tissu industriel, où sont diffusés les travaux de recherche et développement de sa Direction des applications militaires. Le fonctionnement de l’arme thermonucléaire par simulation est garanti par un dispositif incluant le Laser Mégajoule, le système de radiographie Epure et les supercalculateurs Tera. Enfin, par sa capacité à détecter et caractériser les armements nucléaires, le CEA participe à la lutte contre la prolifération et le terrorisme nucléaire et radiologique.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Les Forces aériennes stratégiques  comprennent :  le Centre d’opérations des forces aériennes stratégiques (COFAS), situé à Taverny ou à Lyon Mont-Verdun, avec des moyens de transmissions durcis aux agressions ; les escadrons de chasse 1/91 « Gascogne » et 2/4 « La Fayette » avec les avions Rafale et Mirage 2000 N armés du missile nucléaire air-sol moyenne portée amélioré (ASMP-A) ; l’Escadre aérienne de ravitaillement et de  transport stratégique (31ème EARTS) avec les avions C135. S’y ajoute la Force aéronavale nucléaire avec les Rafale Marine du porte-avions « Charles-De-Gaulle ». Les systèmes d’arme C135/Mirage 2000N-Rafale/ASMP-A permettent d’exécuter une frappe nucléaire, taillée sur mesure, dans des délais très courts et à des milliers de km de la métropole.