Afrique : Ghana et Togo, face à leurs vulnérabilités

Complémentarité et action concertée entre acteurs de la sécurité et ceux du développement permettront au Ghana de tirer profit de ses ressources minérales et au Togo d’exploiter son gisement pétrolier offshore.

Une délégation de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’a constaté lors d’un séjour du 8 au 17 février 2019, où elle a rencontré des responsables politiques et militaires et des représentants du monde économique.

Menaces anciennes et nouvelles. En 2014, le Golfe de Guinée figure au premier rang des zones à risques de piraterie dans le monde, selon le Bureau Maritime International (IMB) qui note une augmentation sensible des agressions en 2018. S’y ajoutent les trafics de personnes, de drogue, d’armes, de pêche illicite et de pollutions diverses. En outre, au Nord, le Togo et le Ghana ont une frontière commune avec le Burkina Faso, Etat de plus en plus défaillant. Leurs autorités militaires disposent de centres de formation aux opérations de maintien de la paix, d’un centre d’entraînement des forces de police et d’un centre de coordination des actions maritimes, organisés et gérés selon des normes internationales. Toutefois, elles rencontrent des difficultés d’encadrement, d’équipement et de financement. La question de l’islam, phénomène récent, résulte d’événements extérieurs. Le découpage ethnique ne coïncide pas avec celui des religions. Au Ghana, les musulmans sont estimés à 17,6 % de la population et les chrétiens à 71,2 %. Au Togo, les premiers représentent 10-15 % de la population et forment une élite intellectuelle. Mais aujourd’hui, la progression de l’islam se traduit par des conversions quotidiennes et la construction de nombreuses mosquées financées par les pays du Golfe arabo-persique, qui assurent aussi la formation des imams. La question des migrations semble y être moins importante que dans d’autres Etats africains. Cependant, des bandes organisées exploitent les désirs d’émigration en faisant payer les candidats au départ, les amènent dans les conditions effroyables d’un véritable raid à travers la jungle et le désert jusqu’à la côte méditerranéenne et les embarquent sur des navires de fortune, pour ensuite les abandonner en haute mer à la bonne volonté des pays européens… qui leur viendront en aide.

Recherche de solidarités adaptées. L’influence du passé colonial des deux grands ensembles francophone et anglophone tend à s’estomper par le biais de la recherche de solidarités « régionales » : l’Union européenne (UE) par les accords de Yaoundé, de Lomé, enfin de Cotonou en 2000 ; l’Union Africaine (UA) ; la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a instauré la libre circulation des personnes et inclut le Togo et le Ghana. La lutte contre le terrorisme, dont la mouvance Boko Haram sévit au Nigeria, fait aussi l’objet de coopérations entre les pays concernés. Le Ghana est membre associé de l’Organisation internationale de la francophonie depuis 2006, tandis que le Togo a demandé à adhérer au Commonwealth britannique. Les Etats riverains du Golfe de Guinée ont pris conscience de sa vulnérabilité. Le sommet de Yaoundé (2013) a débouché sur la nécessité de mutualiser le renseignement et les moyens de riposte, d’harmoniser les règles de poursuites et de mettre en place une « bonne gouvernance maritime et portuaire », impliquant une composante terrestre. La zone est couverte par la CEDEAO, la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale et la Commission du Golfe de Guinée, en cohérence avec la « Stratégie africaine intégrée pour les mers et océans 2050 », adoptée par l’UA en 2012. Toutefois, l’objectif d’une meilleure coordination n’est pas encore totalement atteint. Pourtant, dans cette zone à risques, les eaux territoriales du Togo constituent un refuge pour la plupart des navires en transit, grâce au dispositif mis en place par sa Marine. En octobre 2016, ce pays a accueilli le forum de l’UA sur la sécurité maritime et joue un rôle important avec l’aide de partenaires, dont la France. Ainsi, les escales du porte-hélicoptères amphibie Mistral ou de frégates donnent lieu à des actions de formation et d’entraînement avec, parfois, la participation de forces béninoises. La Charte africaine sur la sûreté et la sécurité maritimes, dite « Charte de Lomé », est en cours de ratification par les Etats africains. En 2019, la France copréside, avec le Ghana, le sommet du « G7++ », à savoir le Groupe des amis du Golfe de Guinée dont la tâche consiste à appuyer la mise en œuvre du processus de Yaoundé. Le G7++ regroupe l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, l’Italie, le Japon, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, le Brésil (observateur), la Corée du Sud, le Danemark, l’Espagne, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la Suisse, l’UE, l’Office des nations unies contre la drogue et le crime et enfin Interpol.

Coopérations bilatérales. La France reste le premier partenaire militaire du Togo, notamment pour la formation. L’accord de défense et de coopération, renouvelé en 2009, implique la présence d’experts français comme conseillers techniques dans les forces armées. En outre depuis 1990, la mission « Corymbe » de patrouilles régulières de navires français dans le Golfe de Guinée inclut des exercices conjoints en mer et des formations spécifiques. Des militaires des Eléments français du Sénégal, basés à Dakar, participent aussi régulièrement à la préparation des contingents togolais aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Au Ghana, des experts français interviennent également au Centre international Kofi Annan d’Accra, pour l’enseignement du français et l’envoi d‘officiers ghanéens en stage en France. Des missions d’expertise et de formation sont aussi assurées par la police française, en particulier dans le cadre des luttes contre le terrorisme, la criminalité organisée et le trafic des stupéfiants. La Grande-Bretagne apporte une aide logistique dans le cadre de programmes de formation et d’échanges entre forces togolaises et ghanéennes et avec les forces françaises. Les Etats-Unis contribuent à la formation des garde-côtes et la Chine fournit des équipements militaires. Toutefois, les groupes terroristes pressentent que les troupes étrangères partiront un jour, ce qui augmente le risque d’un embrasement général dans la région.

Hélène Mazeran

Le Ghana, peuplé de 28,8 millions d’habitants, s’étend sur 238 537 km2 et a connu une croissance économique de 4,4 % en 2017). Il dispose d’importantes ressources en or, bauxite, manganèse, pétrole (4ème producteur africain), et gaz, et aussi agricoles dont le cacao. Les extractions illégales d’or entraînent des trafics divers et des menaces sur les nappes phréatiques. Le développement de cultures d’exportation, comme le cacao, risque d’accroître les tensions habituelles entre éleveurs nomades et cultivateurs sédentaires, notamment dans le centre du pays. D’une superficie de 56 785 km2, le Togo compte 7,6 millions d’habitants et a réalisé une croissance de 4,4 % en 2017. Son économie de transit se fonde sur le port autonome (seul port naturel en eau profonde de la région) et la nouvelle aérogare de Lomé, qui ont permis la création d’une plateforme logistique et de services, stimulée par le Plan national de développement adopté récemment.

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises




Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

La dynamique du changement dans les relations internationales se heurte à la résistance du statu quo. Inscrite dans la durée, la puissance nouvelle appartient aux Etats qui en comprennent les règles et savent en forger les instruments.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat, organisée le 16 avril 2019 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Thierry Garcin, chercheur à l’Ecole doctorale de Paris Descartes ; Pierre Bulher, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Ivan Sand, doctorant à l’Université Paris-Sorbonne.

Evolution des critères. Thierry Garcin définit la puissance comme le pouvoir en action et la stratégie comme le moyen pour arriver à un but. Cela nécessite un territoire, une population, le sentiment national d’appartenir à une communauté, une cohésion sociale, des ressources naturelles (hydrocarbures ou minerais), une vitalité économique et une volonté politique basée sur un projet politique. Dès 1960, Raymond Aron a défini la géopolitique comme l’imposition de la volonté d’un Etat sur les autres. Au début du XXème siècle en Europe, il était courant d’apprendre la langue de la nation voisine pour comprendre sa manière de penser. Sur le plan géographique, la mer, qui sert de vecteur à 80 % du commerce mondial en tonnage et à 75 % en valeur, prendra encore plus d’importance au cours des 15 prochaines années. Le chemin de fer, facteur du développement de l’Union soviétique, lui a permis d’acheminer soldats, armes et munitions pendant la seconde guerre mondiale. La vapeur sert encore à mouvoir les catapultes des porte-avions américain et français, instruments de projection de puissance (voir encadré). La conquête de l’espace a succédé à celle de l’air avec la mise en orbite de nombreux satellites. L’arme nucléaire a constitué une rupture stratégique, mais sans amener une vision globale du rapport de forces. La rivalité des Etats-Unis et de l’URSS a nécessité la modernisation permanente de l’arme de la terreur sans avoir à l’employer. En 1988, la reconnaissance, par les deux parties, qu’une guerre nucléaire n’était pas gagnable a débouché sur une maîtrise des armements, mise à mal en 2018 par leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. En outre, sont apparus les multiplicateurs de puissance : électronique, informatique, cyber et intelligence artificielle avec des recherches militaires et civiles.

Révolution numérique. Les technologies et innovations numériques ont conduit à de nouveaux instruments de la puissance, rappelle Pierre Bulher. Elles permettent la transmission d’informations à des coûts infimes alliant qualité et fiabilité, autorisent l’échange d’informations et donnent la capacité de traiter l’information en réseau. Elles exercent aussi un impact sur la création de la valeur économique. Ainsi, les entreprises transnationales gagnent de la productivité à tous les niveaux. Les établissements financiers prélèvent instantanément des commissions. Les industries et grands groupes obtiennent du pouvoir collectif. L’information est devenue un produit fini, que traitent les compagnies d’assurances, les agences de notations, les média et les agences de publicité. Les « gigadonnées », véhiculées en deux jours par internet, correspondent à la totalité de l’information produite depuis son invention. Cela nécessite une énorme capacité de stockage et de traitement. Ainsi, l’administration américaine a accès à toutes les données de ses ressortissants partout dans le monde et préparent les prochaines étapes d’internet, à savoir 3.0 et 4.0. Le cyberespace devient l’arène de la puissance et de la manipulation avec attaques de hackers, propagandes camouflées, « fake news » (informations tronquées), interférences dans les processus électoraux et enfin espionnage. La sécurité, fondement de la puissance, apparaît menacée, souligne Pierre Bulher. Parmi les entreprises de techniques, applications et services informatiques, les américaines en représentent la moitié, dont les dix plus grandes, puis arrivent les chinoises. Les Etats-Unis, principal pays en matière d’universités, centres de recherche et sociétés à capital-risque, parviennent à capter les élites scientifiques dans le monde. La Chine a devancé le Japon en quadruplant le nombre de ses chercheurs depuis 2015 et en doublant sa part dans la recherche et le développement (R&D), par rapport à son produit intérieur brut (PIB), et ses publications d’articles scientifiques. Arrivent ensuite la Corée du Sud avec environ 4,3 % de son PIB pour la R&D, l’Allemagne avec 3 %, la France avec 2,25 % et la Grande-Bretagne avec 1,7 %, soit moins que la moyenne européenne. Les Etats-Unis y ont investi 476 Md$ en 2017, soit autant que le tiers des dépenses des 28 pays membres de l’Union européenne (UE). Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), tous à capitaux privés, ont acquis une avance nette et durable depuis le développement d’internet et investissent massivement en R&D, pour disposer continuellement d’innovations et conforter leur position dominante.

Retour de l’Etat. La puissance d’influence n’existe pas sans celle de coercition, souligne Thierry Garcin. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, le gouvernement des Etats-Unis, seule puissance économique et politique, est intervenu en restreignant les libertés individuelles et en renflouant l’économie par le retour au protectionnisme et le bilatéralisme intermittent. Après la crise financière de 2008, l’UE a sauvé les pays de la zone euro. Avec le 2ème PIB mondial, la Chine manifeste sa puissance politique d’abord en mer de Chine puis ailleurs par les « nouvelles routes de la soie ». La Russie fait à nouveau sentir la sienne à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient.

Loïc Salmon

Selon Ivan Sand, l’armée de l’Air prend une dimension géopolitique à l’échelle mondiale par l’utilisation de bases françaises à l’étranger et de bases de pays alliés. En effet, la projection aérienne permet d’agir vite, loin et en souplesse pour répondre à un objectif défini, en passant de la diplomatie à la coercition. En outre, les flux aériens alimentent les forces terrestres dans les conflits de longue durée. Les opérations entreprises entre 1945 et 2018 varient de quelques heures (Syrie, 2018) à plus de 10.000 jours (guerres de décolonisation, 1945-1962). Lors de l’expédition de Suez en 1956, la France et la Grande-Bretagne utilisent pour la première fois l’arme aérienne contre un pays indépendant, l’Egypte. En 1986, le raid sur la base aérienne de Ouadi Doum (Tchad), occupée par l’aviation libyenne qui soutient les forces rebelles tchadiennes, met en œuvre 12 Jaguar et 4 Mirage F1. Les avions ont décollé de Bangui (Centrafrique) et ont été ravitaillés en vol par 5 C 135F, partis de Libreville (Gabon) et auparavant réservés aux Forces aériennes stratégiques. Ce raid a été rendu possible grâce à des accords diplomatiques avec la Centrafrique et le Gabon. Lors des interventions multinationales dans le Golfe (1991), en Afghanistan (2001-2014) et au Levant contre Daech (depuis 2014), la France arrive en 2ème ou 3ème position en capacité de projection aérienne derrière les Etats-Unis, grâce à sa base aux Emirats arabes unis, au groupe aéronaval et à un accord avec la Jordanie.

Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance




Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale




Exposition « Picasso et la guerre » aux Invalides

Contemporain des guerres de la fin du XIXème siècle à celles de décolonisation, le peintre espagnol Pablo Picasso (1881-1973), mondialement célèbre pour son tableau « Guernica » (1937), n’a jamais combattu mais s’est engagé pour la paix.

Un siècle de ruptures. Formé d’abord par son père professeur de peinture, Picasso entre à l’Ecole des beaux-arts de La Corogne en 1892, date d’un attentat anarchiste manqué contre un général à Barcelone. Il entre à celle de Barcelone en 1895, quand éclate la guerre d’indépendance cubaine, puis à l’Académie San Fernando de Madrid deux ans plus tard. En 1900, il effectue son premier séjour à Paris, où il présente son tableau Les Derniers Moments à l’exposition universelle, pendant la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud contre l’Empire britannique (1899-1902). Il s’installe à Paris en 1904, année du Traité d’alliance franco-britannique dit « Entente Cordiale ». En 1907, est signée la « Triple Entente », alliance militaire entre la Grande-Bretagne, la Russie et la France. Picasso peint Les Demoiselles d’Avignon, l’un des premiers tableaux « cubistes ». En 1913, une exposition Picasso se tient à Munich, quatre mois avant la seconde guerre des Balkans opposant Serbie, Bulgarie, Grèce et Monténégro à l’Empire ottoman. A l’été 1914, Picasso réalise Le peintre et son modèle quand éclate la première guerre mondiale. En 1916, se déroulent la bataille de Verdun et la première exposition publique du tableau « Les Demoiselles d’Avignon ». En 1918, l’armistice mettant fin à la Grande Guerre survient le 11 novembre, quatre mois après le mariage de Picasso avec la danseuse russe Olga Kokhlova. En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir en Allemagne et y ordonne un autodafé des livres jugés contraires à l’idéologie nazie. Picasso commence alors la sculpture de L’Orateur, allusion au Führer (Hitler) et au Duce italien (Benito Mussolini) qui séduisent les foules par leurs discours. Il considère ses œuvres comme « un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ». En février 1934 a lieu une manifestation antiparlementaire à Paris et, en août, Picasso séjourne pour la dernière fois en Espagne. En 1936, la guerre civile espagnole commence en juillet et le gouvernement républicain nomme Picasso directeur honoraire du musée du Prado à Madrid en septembre. En 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche (« Anschluss ») le 11 mars et les régions tchécoslovaques peuplées d’Allemands par la signature, le 29 septembre, des « Accords de Munich » avec la France, la Grande-Bretagne et l’Italie. Le 27 septembre, l’inspecteur des Beaux-Arts propose son aide à Picasso pour évacuer ses œuvres en cas de conflit. D’octobre 1938 à février 1939, le tableau Guernica est exposé en Angleterre au profit des républicains espagnols. En 1939, Picasso perd sa mère le 13 janvier et l’exode des réfugiés espagnols vers la France débute le 27 janvier. La guerre civile espagnole se termine le 1er avril et le général Francisco Franco instaure une dictature militaire. En 1939, après la signature du Pacte germano-soviétique et le début de la seconde guerre mondiale, une exposition sur les 40 années de vie artistique de Picasso se tient à New York. En 1940, ce dernier s’installe dans un atelier de la rue des Grands-Augustins à Paris et la loi dite « premier statut des juifs » est promulguée. En 1942, ont lieu à Paris la rafle du Vel d’Hiv et la participation de Picasso à l’exposition collective « La quinzaine d’art espagnol ». Il peint L’Aubade, en écho aux privations de la guerre. En 1944, quelques semaines avant le débarquement des Alliés le 6 juin en Normandie, Picasso participe à l’exposition collective « L’œuvre et la palette de 1830 à nos jours », à Paris.

La guerre comme sujet. Quoiqu’exempté de service militaire, Picasso s’est pourtant fait photographier, à 30 ans, revêtu de l’uniforme du peintre « cubiste » Georges Braque qui sera grièvement blessé pendant la Grande Guerre. Au cours de sa formation artistique, il réalise déjà des motifs de soldats et d’armes. Son apprentissage de la peinture d’histoire se retrouve dans ses dessins représentant des batailles, comme celle de Covadonga (722) entre le califat omeyyade et le royaume des Asturies et considérée comme la première de la reconquête des territoires espagnols. Vers 1896, il peint sur bois Episode de la guerre contre les Français, allusion à la campagne de Napoléon 1er en Espagne (1808). Cette période est marquée par la perte des colonies espagnoles dans les Caraïbes et le Pacifique en 1898, au profit des Etats-Unis. La guerre des Boers, relayée par la presse espagnole, inspire à Picasso plusieurs caricatures. La guerre balkanique l’incite à intégrer des coupures de presse dans ses « papiers collés ». Pendant l’hiver 1933-1934, Picasso réalise des gravures pour illustrer une nouvelle traduction de la comédie grecque « Lysistrata » d’Aristophane, où les femmes font la grève du sexe pour arrêter la guerre entre Sparte et Athènes, ainsi qu’un dessin sur une feuille de carnet intitulé Guerrier au javelot et femme. La guerre d’Espagne lui inspire Guernica. En juin 1940, lors de l’arrivée de la Wehrmacht à Royan où il s’est retiré, Picasso réalise la très expressive Tête de Femme (photo). En 1951, il s’intéresse à l’art du Moyen Age et dessine à la plume sur papier Cheval caparaçonné et chevalier en armure, puis peint sur bois Jeux de pages et décore une assiette d’une scène de tournoi avec un cavalier en armure et, au dos, une colombe symbole de paix. Enfin en 1972 moins d’un an avant sa mort, il s’inspire de Vélasquez et de Rembrandt pour le tableau Mousquetaire et enfant, créant un lien entre deux âges de la vie.

Un artiste engagé. En 1894, à la suite de l’assassinat du président de la République Sadi Carnot par un anarchiste, des lois ciblent l’anarchisme. En 1901, un rapport de police soupçonne Picasso (19 ans) d’être anarchiste, comme son marchand d’art Pédro Manach. Cela l’empêchera d’obtenir la nationalité française qu’il demandera en 1940, mais sa carte de séjour sera toujours renouvelée. En 1936, il signe le manifeste des intellectuels catalans contre les fascismes en Europe. Devenu membre du Parti communiste français (PCF) dès 1944, il prend ensuite la parole lors de congrès pour la paix et contribue au financement de la campagne pour l’amnistie des exilés et prisonniers politiques espagnols. Pendant la guerre froide, il répond aux commandes du PCF, dont la Colombe de la Paix, motif devenu universel. Le quotidien L’Humanité-Dimanche publie ses lithographies des époux Rosenberg condamnés à mort aux Etats-Unis en 1951 pour espionnage au profit de l’Union soviétique. En 1956, il cosigne une lettre ouverte au Comité central du PCF dénonçant son silence sur les crimes du stalinisme (rapport Khrouchtchev) et l’écrasement de l’insurrection en République populaire de Hongrie par l‘Armée rouge.

Loïc Salmon

L’exposition « Picasso et la guerre » (5 avril-28 juillet 2019), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des dessins, tableaux, sculptures, photos, documents et objets. Sont aussi prévus concerts, projections de films et représentations d’une pièce de théâtre écrite par Picasso. Renseignements : www.musee-armee.fr

Picasso et la guerre

La paix : ceux qui la font

Histoire de la Paix




Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Outre l’accroissement de son expansion commerciale par les « nouvelles routes de la soie » et de sa présence culturelle par les « instituts Confucius », la Chine perfectionne sa propagande pour améliorer son image dans le monde.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 avril 2019 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : le général (2S) Jean-Vincent Brisset, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques ; Selma Mihoubi, doctorante en géopolitique à l’Institut de géographie, Sorbonne Université Paris IV.

Enjeux géopolitiques. Selon le général Brisset, le prestige historique et culturel d’un pays produit son rayonnement et son influence culturelle résulte de sa puissance politique et économique. Dans les années 1950, la Chine incluait la Mongolie, la péninsule coréenne, l’Asie du Sud-Est et le Bhoutan dans sa sphère d’influence. Aujourd’hui, elle y ajoute le Japon et les Philippines. Elle développe ses échanges commerciaux sur les cinq continents, mais consacre 61 % de ses investissements en Asie, contre 16 % en Amérique latine, 11 % en Europe, 5 % en Océanie, 4 % en Afrique et 3 % en Amérique du Nord. Sa stratégie commerciale du « collier de perles » des années 1990 s’est transformée en « nouvelles routes de la soie (voir encadré). Ses investissements en infrastructures induisent une dépendance financière, qui inquiète notamment la Malaisie et a suscité le refus du Viêt Nam de s’y associer. Ses instituts Confucius pour la diffusion de la langue chinoise (voir encadré) sont cofinancés à son avantage : pour 1€ investi chez lui, le pays partenaire doit fournir 1,65 €. La Chine envoie 45.000 étudiants en France, mais n’accueille que 10.000 étudiants français. Sur le plan politique, elle implante des consulats dans les pays à forte diaspora chinoise et envoie des délégations de haut niveau dans presque tous les pays d’Afrique. Sur le plan technique, ses participations aux comités et sous-comités de l’Organisation internationale de la normalisation (ISO en anglais) la placent en troisième position derrière la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Elle tente ainsi d’imposer ses normes, notamment celle de la « 5 G », cinquième génération de « technologie réseau mobile » sur internet. Les Jeux olympiques de 2008 et l’Exposition universelle de 2010 constituent pour elle une fierté et un retour éclatant sur la scène mondiale après les « traités inégaux » (1839-1864) et sa mise au ban des nations après la répression sanglante des manifestations de la place Tien An Men à Pékin (1989). Son influence se manifeste par les « effets de mode » (périodes d’intérêt puis de désintérêt), les relais des médias et des personnalités étrangères sinophiles (les « idiots utiles » théorisés par Lénine) et enfin les campagnes de publicité rédactionnelle. Ainsi, lors de la visite du président Xi Jinping en France (mars 2019), les nouvelles opportunités offertes par les transports chinois ont été vantées dans les quotidiens français pour 1 M€ la page : Le Parisien (1 page pleine), Les Echos (1 page), Le Monde (2 pages) et Le Figaro (7 pages).

« Soft power ». La Chine veut se présenter comme un pays du Sud, explique Selma Mihoubi. En 1965, Mao Tsé-Toung se définissait comme le meneur des peuples d’Asie et d’Afrique et prônait l’amitié sino-africaine. Aujourd’hui, la Chine a conclu des accords d’exploitation de leurs ressources avec les pays de la bande sahélo-saharienne, riches en uranium, pétrole, gaz, or, fer et cuivre. Outre des projets d’oléoducs à travers l’Algérie et le Nigeria, ses entreprises s’intéressent aux axes routiers Nord-Sud, entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria, et Ouest-Est entre le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Soudan, l’Ethiopie et Djibouti. Elle améliore son image et rejoint les grandes puissances en matière de « soft power » ou pouvoir d’influence. L’idéologue Wang Huning l’a théorisé en 1993 : « Si un pays a une culture et une idéologie admirables, les autres pays auront tendance à le suivre. Il n’a pas besoin de faire usage d’un hard power (coercition) coûteux et moins efficace. » En 2007, le 17ème Congrès du Parti communiste chinois (PCC) inscrit le soft power dans son programme politique. Les radios internationales, outils diplomatique et culturel des puissances mondiales, répondent à des orientations stratégiques. Dès 1921, le Département de la propagande du comité central du PCC régit la censure des médias nationaux et internationaux, laquelle a été adoucie en 2001 avec l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce. Reconnue par le Mali dès 1960, la Chine y a installé deux antennes d’ondes courtes à longue portée géographique, relayées en 2008 par la modulation de fréquence (FM) d’excellente qualité, afin que sa chaîne Radio Chine Internationale (RCI) puisse couvrir tout le continent. En 2018, RCI dispose aussi de relais FM en Mauritanie (1), au Sénégal (4) et au Niger (4) et se trouve en concurrence avec le BBC Word Service britannique et Radio France Internationale. Contrairement à ceux de l’Agence France Presse et de l’agence britannique Reuters, les services de RCI et de l’agence de presse Xinhua sont offerts gratuitement aux médias locaux, qui les reprennent abondamment. Leurs contenus, souvent très anti-occidentaux, diffusent les communiqués du PCC et des pays partenaires pour promouvoir les activités chinoises en Afrique. La Chine a investi 6 Mds$ dans les pays francophones, en vue de donner sa vision du monde et de profiter de l’ambiguïté de leurs relations avec la France pour se présenter comme un acteur de leur développement, sans se mêler de leur politique intérieure. RCI diffuse des programmes en français, chinois et même en wolof avec des journalistes sénégalais. Toutefois, le taux d’audience réelle reste inconnu. Par ailleurs, la Chine a organisé à Pékin deux forums sino-africains en 2018 : l’un sur les médias et l’autre sur la défense et la sécurité. En effet, pour elle, les opérations de maintien de la paix font partie du soft power. Enfin, les diplomates africains en visite en Chine défendent sa politique expansionniste en mer de Chine…au cours d’interviews par RCI et Xinhua !

Loïc Salmon

Créé en 2004 sous l’autorité du Bureau national pour l’enseignement du chinois langue étrangère, le réseau Confucius est passé de 358 instituts dans 105 pays en 2011 à 525 instituts et 1.113 classes dans 146 pays fin 2018. Il emploie 46.000 personnes et dispose d’un budget de 255 M€. Résurgence des anciennes routes de la soie (- 2000 à 1400) entre la Chine et l’Europe, les nouvelles suivent deux routes. La voie terrestre va de Pékin à Xi’an, Urumqi et Horgos pour se séparer en deux à Almaty (Kazakhstan). La route du Nord passe par Astana (Kazakhstan), Moscou (Russie), Duisbourg (Allemagne) pour arriver à Rotterdam (Pays-Bas). Celle du Sud passe par Douchanbé (Tadjikistan), Téhéran (Iran), Istanbul (Turquie) et se termine à Rotterdam. La voie maritime part de Tianjin vers Shanghai, Zhanjiang, Singapour avec une bifurcation vers Djakarta (Indonésie) et une autre vers Kuala Lumpur (Malaisie), Calcutta (Inde), Colombo (Sri Lanka), Nairobi (Kenya), Djibouti, Port-Saïd (Egypte), Le Pirée (Grèce), Venise (Italie) et bientôt Trieste ou Gênes (Italie). Elle redevient terrestre jusqu’à Rotterdam.

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

 




Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Pays du Sud et Chine remettent en cause l’hégémonie de l’Occident, dans un monde où les enjeux sociaux l’emportent aujourd’hui sur ceux de la puissance.

Bertrand Badie, professeur émérite à l’Institut d’études politiques de Paris, l’a expliqué lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 25 mars 2019 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Occidentalité » dominante. Le sens du mot « occident » a varié au cours de cinq périodes de l’Histoire. Dans un 1er temps, la chrétienté, recomposée à partir de Rome, perdure avec les Empires romain d’Orient, byzantin et russe. Le christianisme s’est construit sur des bases religieuse et politique. Dans un 2ème temps, la Renaissance et le siècle des Lumières donnent à la raison un caractère universel. Dans un 3ème temps, l’Occident du XIXème siècle s’impose comme norme de la civilisation, c’est-à-dire d’une race supérieure porteuse d’un messianisme pour éduquer les autres races, selon une construction hiérarchique. Dans un 4ème temps, l’Occident, porteur de liberté et de prospérité économique, fait face au totalitarisme soviétique. Dans un 5ème temps, après la chute du mur de Berlin en 1989, il assiste à la remontée en puissance de la Chine et de l’islam. Renaissance et post-Renaissance ont débouché sur le « système westphalien », qui a codifié les relations internationales et inventé l’Etat-nation avec une unité politique territoriale et souveraine (voir encadré). L’Occident juxtapose ces unités, en compétition incessante et pérenne, qui emploient la guerre comme instrument normal de leurs relations. Ce système, d’abord européen puis élargi à l’Amérique du Nord, est pensé comme universel et destiné à gouverner le monde. Il donne naissance à la géopolitique européenne puis américaine avec la doctrine du président James Monroe (1823), à savoir l’Amérique aux Américains et l’Europe aux Européens. En 1845, le journaliste américain John O’Sullivan déclare que la Providence a confié le monde à l’Amérique. Ce « messianisme américain » anime la politique du « Gros Bâton » du président Théodore Roosevelt vis-à-vis de l’Amérique latine et s’inscrit dans l’occidentalité. En 1885, une délégation américaine se rend à la Conférence de Berlin sur le partage du bassin du Congo entre les nations européennes. La première guerre mondiale donne aux Etats-Unis une extension politique à l’ensemble du monde de l’occidentalité.

Exaltation de la puissance. Le XIXème siècle se termine sur une inégalité : l’Europe fournit à la Chine l’opium, qu’elle interdit chez elle, et colonise l’Afrique. En 1919, le système westphalien s’impose de façon absolue par l’exclusion de l’Allemagne, vaincue, des négociations de paix à Versailles. Le comptoir allemand de Shandong, en territoire chinois, est transféré au Japon. Pour la Chine, l’ordre westphalien s’étend dans une relation de domination. Les nationalismes naissent de cette frustration asiatique pour faire contrepoids à l’Occident. Le « panasiatisme », prôné par le Japon, se propage en Chine et en Inde dans les années 1920. Le « panafricanisme », apparu en 1900, refait surface après 1919. La décolonisation, utopie du panafricanisme, a échoué en raison de son importation servile du modèle occidental dans un contexte social très différent, estime le professeur Badie. L’ONU est passée de 51 à 193 pays membres, sans modification de sa structure. La contestation se manifeste par la création du « Groupe 77 » en 1964 au sein de l’ONU, à savoir 77 pays en développement, passés à 134 en 2013. Le « G7 » (les 7 nations les plus riches) monopolise la gouvernance du monde. L’idée de l’Occident comme alliance de puissances se justifiait face au danger soviétique. L’arme nucléaire a conduit à l’émergence de deux superpuissances, coïncidant avec deux idéologies. Chacune pénètre l’espace de l’autre : les partis communistes dans les pays occidentaux et le libéralisme en URSS via les « dissidents » soviétiques. L’équilibre est perturbé en 1989, lorsque le président Mikhaïl Gorbatchev déclare à son homologue américain George Bush (père) que l’URSS ne souhaite plus la domination du monde. Le champ de bataille passe alors de l’espace nucléaire à l’espace non nucléaire. Par la suite, les présidents américains George Bush (fils) et Donald Trump menacent d’employer l’arme nucléaire contre des pays qui ne la possèdent pas. La puissance se trouve, de fait, dévolue aux Etats nucléaires.

Déplacement de la puissance. La mondialisation, amorcée dans les années 1980, bouscule « l’occidentalité » car elle inclut tout le monde, crée l’interdépendance entre le « fort » et le « faible » et provoque une mobilité générale mettant à mal le principe westphalien de territorialité. La conflictualité entre le Nord et le Sud ne se manifeste plus par les rivalités de puissance, mais par la compétition des faiblesses : faillites d’Etats (République démocratique du Congo et Somalie) ; nations peu contrôlées (Mali et Irak) ; décomposition des liens sociaux. Les milices ou bandes armées remplacent les armées régulières. De nouvelles puissances, qui utilisent propagande, symboles et images contre l’Occident, émergent du désordre international. La principale, la Chine, auparavant dominée, sépare les sphères économique et politique. Elle estime que la domination politique a coûté cher à l’Occident et ne lui a rien rapporté. Dénuée de convictions religieuses, elle n’est guère motivée par une domination culturelle ou politique. Pour elle, la puissance s’acquiert par la capacité à étendre ses avantages économiques. Elle refuse de faire partie du G7, pour ne pas être perçue comme membre des « dominants » par les pays du Sud. Partisane du panasiatisme, elle veut exercer une hégémonie régionale, mais pas mondiale. Ses « nouvelles routes de la soie » visent à exporter ses marchandises vers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud et à satisfaire ses besoins énergétiques et alimentaires (achat de terres arables). Elle ne pose aucune condition politique aux Etats avec lesquels elle conclut des contrats, contrairement à l’Occident qui s’interdit de commercer avec les régimes dictatoriaux. Selon le professeur Badie, l’Occident pourrait maîtriser la mondialisation par un partenariat avec la Chine et non par son endiguement.

Loïc Salmon

Le « système westphalien » désigne un système international mis en place de façon durable par les traités de Westphalie signés les 24 octobre 1648 et mettant fin à de longs conflits en Europe occidentale. Toutes les puissances européennes y sont représentées, sauf la Russie, l’Angleterre et l’Empire ottoman. La paix de Westphalie reconnaît notamment l’indépendance des Pays-Bas et de la Confédération suisse. Elle réorganise l’Allemagne en 350 petits Etats au sein du Saint-Empire romain germanique jusqu’en 1806. Continuateur de l’Empire romain (- 27 à 476) puis de l’Empire carolingien (800-962), cet empire est qualifié de « saint » en 1157 pour légitimer le pouvoir de l’empereur de manière divine. Le système westphalien a conceptualisé les relations internationales : équilibre des puissances, inviolabilité de la souveraineté nationale et non-ingérence.

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Marine nationale : les drones aériens embarqués, une plus-value opérationnelle

Complémentaires des aéronefs embarqués, les drones aériens permettront de prendre l’ascendant en opération et d’améliorer la vie à bord.

Ce thème a été traité au cours d’une conférence-débat organisée, le 14 mars 2019 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un capitaine de frégate, officier de correspondance à l’état-major de la Marine ; le directeur du programme « Drones » à la Direction générale de l’armement (DGA).

Coût/efficacité. Les drones permettent d’économiser du temps et de l’argent, explique le capitaine de frégate. Démultiplicateurs des capacités de recueil d’information et d’action, ils dégagent l’homme des tâches ennuyeuses, sales et dangereuses pour qu’il se concentre sur une activité plus complexe. L’automatisme effectue les travaux routiniers et répétitifs. Un drone agit mieux et plus longtemps que l’homme dans un environnement hostile, limite l’exposition humaine à la menace et peut évoluer en ambiance nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. La détection, par un drone, d’une pollution en mer ou du naufrage d’un transporteur de produits dangereux précède l’arrivée, par hélicoptère, d’une équipe d’intervention. L’envoi d’un aéronef sans personne à bord dans une zone dangereuse implique la notion de « perte » de l’engin et l’importance du coût de son exploitation. La plus-value opérationnelle porte sur le tri et l’évaluation du potentiel réel d’une offre pléthorique de drones, sur le marché. La résilience de l’engin et sa fiabilité dépendent de sa robustesse face à la corrosion du sel marin. Un vol ininterrompu de 24 à 40 heures mobilisant plusieurs opérateurs, le gain en ressources humaines résulte du recours à l’intelligence artificielle. L’évaluation de la gravité des risques pris par le combattant restera pertinente. Quoique le drone lui apporte une aide à l’intervention, il devra quand même intervenir pour remplir la mission avec succès. La montée en puissance progressive des drones nécessite un effort financier, qui détermine les priorités pour intégrer les capacités nouvelles sur un équipement en développement. La principale priorité porte sur les lacunes capacitaires à combler pour garantir l’emploi opérationnel des drones navals. Leurs spécificités rendent impossible une simple adaptation des systèmes de drones aéroterrestres au milieu aéromaritime. En effet, en situation de crise, une frégate ne pourrait arrêter ses radars pour mettre en œuvre un drone. Le traitement du besoin maritime diffère selon l’étendue de la zone d’opération. Le « Plan Mercator » prévoit un drone par bâtiment de haute mer et par sémaphore (poste de défense côtier pour l’action de l’Etat en mer) en 2030.

Segments différents. Le rayon d’action d’un drone aérien doit rester en cohérence avec la zone d’intérêt militaire où il est déployé. Sa « survivabilité » dépend du niveau de la menace, de son allonge et de l’étendue de la zone d’opérations. Ainsi un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) surveille les approches maritimes d’un théâtre d’opérations entre 1.000 et 300 milles marins (1.800-555 km) de la côte. Un drone de combat couvre une zone de 300 à 100 milles (555-185 km) autour d’une force navale amphibie ou du groupe aéronaval. Un drone tactique à décollage et atterrissage vertical opère au profit d’une frégate ou d’un patrouilleur à une distance de 100 à 60 milles (185-111 km). Enfin, les commandos Marine utilisent des mini-drones jusqu’à 30 milles (55 km) et des micro-drones d’une portée de quelques dizaines de mètres. Pour le drone de combat et de théâtre, le programme franco-allemand SCAF (système de combat aérien futur) prévoit une capacité embarquée sur porte-avions, en complément des avions de chasse pilotés. Le drone de surveillance maritime sera, à terme, une version navalisée du futur Euromale. D’ici là, il faudra adapter le drone Reaper ou développer une composante intérimaire comme les drones Patroller français, Sea Gardian britannique ou Tekever AR5 américain. Le drone tactique embarqué permettra au commandant du bâtiment porteur d’acquérir et d’entretenir dans le temps la maîtrise de la situation maritime au-delà de la portée des senseurs du bord. Il complètera l’hélicoptère, sans le remplacer, pour les missions de surveillance maritime, de reconnaissance, de renseignement et d’appui aux opérations. Le drone S100, opérationnel fin 2019, précède le démonstrateur SDAM (système de drone aérien marine) VSR 700, en vue d’équiper toutes les frégates à l’horizon 2027 (voir encadré). Le drone de contact SMDM (système de mini-drone marine), inférieur à 25 kg, d’utilisation simple et récupérable à bord, contribue à la maîtrise de la situation tactique autour du navire porteur entre 10 et 50 milles (18-92 km). Utilisé par les commandos Marine, il reconnaît et identifie ce qu’ont détecté les senseurs, maintient un contact discret, recueille du renseignement sur l’objectif et désigne la cible. Enfin, les micro-drones (moins de 2 kg, 30 minutes de vol) assurent la surveillance de site, le soutien sur sinistre ou pollution marine et les prises de vues aériennes (inspection de mâture).

Enjeux techniques. Selon l’ingénieur de la DGA, le marché des SDAM a été lancé fin 2017 en cotraitance avec Naval Group et Airbus Helicopters pour équiper tous les types de frégates. Des essais d’appontage automatique du VSR700 avec les contraintes spécifiques à l’environnement marin commenceront en 2021. Seront ensuite fixés les choix de la propulsion future, à savoir thermique, électrique, hybride ou à hydrogène, et de la convertibilité, à savoir voilure fixe (version avion) ou tournante (version hélicoptère). La miniaturisation des capteurs et leur traitement automatisé des données (détection et identification), par l’intelligence artificielle, permettra de réduire la charge des opérateurs. Face à un drone suicide, il faudra développer un système de brouillage pour le neutraliser sans affecter la liaison du navire avec le SDAM. En cas de perte au combat, il faudra pouvoir récupérer sa bibliothèque de données chiffrées.

Loïc Salmon

Le système de drones comprend : un ou plusieurs véhicules aériens équipés de charges utiles, variables selon les missions ; un ou plusieurs opérateurs dans une station de contrôle commande au sol ; une ou plusieurs liaisons de données ; un système de lancement, si nécessaire ; un système d’atterrissage et/ou de récupération, si nécessaire ; un système de maintenance/soutien. Voici les caractéristiques du drone expérimental tactique embarqué S100 : masse, 200 kg ; longueur, 3,10 m ; diamètre du rotor, 3,040 m ; charge utile 50 kg ; vitesse de patrouille, 111 km/h ; endurance, 5h30. Lors d’essais sur le patrouilleur Adroit et le porte-hélicoptères amphibie Dixmude, il a réalisé 320 heures de vol, dont plus de 100 heures en environnement opérationnel, et 300 appontages. Le futur drone aérien marine VSR 700 (700 kg) emportera une charge utile de 100 kg et patrouillera à 160 km/h pendant 10 heures à 148-185 km du navire porteur.

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Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Le combattant va devoir accepter l’aide de l’intelligence artificielle (IA) en soutien de « l’intelligence tactique » pour converger vers la victoire, tout en conservant le contrôle de la technologie.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : le colonel Gilles Haberey, chef d’état-major du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement ; le colonel Marc Espitalier, coordonnateur environnement Scorpion (armée de Terre) ; le capitaine de frégate Camille Girard, état-major de la Marine ; le colonel Etienne Faury et un lieutenant-colonel, tous deux de l’état-major de l’armée de l’Air ; Alexandre Hervieu, expert IA à DGA Maîtrise de l’information ; Yonathan Teboul, responsable IA chez le missilier MBDA.

La fascination technique. Tous les décideurs politiques et militaires ont tenté de trouver des procédés pour dominer la complexité du champ de bataille et ses facteurs de ruptures, explique le colonel Haberey. La guerre est conduite en vue de la construction d’une paix durable et non pas pour éradiquer l’ennemi, comme le montrent les opérations en Afghanistan et en Syrie. Or il existe des solutions multiples pour garantir la fin des hostilités. La clé du succès réside dans le discernement pour imaginer la phase post opérationnelle. Le militaire fait preuve d’ingéniosité et d’initiative dans les actions de guerre. L’IA, qui lui facilitera la tâche, constitue une condition nécessaire mais pas suffisante pour vaincre demain. Elle synthétise le contexte : ami ou ennemi ; réalités physique et humaine. Mais la décision du chef, probabilité qui remet en cause tous les équilibres, ne se modélise pas. Par son aide inégalée à la prise de décision et à la compréhension de la situation tactique, l’IA augmente les capacités du chef. Dans la bataille présentée sous ses différents aspects, elle lui propose une solution mathématique, mais ne permet pas la recherche de l’erreur humaine, de la responsabilité et de la culpabilité. Elle identifie les cibles et les traite avec précision et létalité contrôlée, plus facilement dans les milieux aérien et maritime que terrestre. Ce traitement « chirurgical », qui ne s’applique pas partout, tient la guerre à distance de la société. Or au cours de ses missions de pacification ou de résolution de crises l’armée de Terre se trouve confrontée à des formes complexes de conflictualité. Le guerrier, l’ingénieur, le philosophe et le sociologue doivent réfléchir ensemble pour gagner sur le terrain, avec une technologie maîtrisée et dans une limite éthique. Aux Etats-Unis, indique le colonel Haberey, ce qui est faisable est légal et donc moral. Mais en France, la cause juste donne un sens à l’action.

L’armée de Terre. Les forces terrestres opèrent dans un milieu physiquement complexe, difficile à modéliser et face à un ennemi hybride, avec le risque de dommages collatéraux, souligne le colonel Marc Espitalier. Les unités, éloignées les unes des autres, collectent des données, les traitent et les partagent. Elles s’adaptent, se protègent et doivent durer sur le terrain. L’IA, capable de démultiplier les effets, permettra à chaque soldat, dépositaire d’une partie de la mission et donc de la force, de se concentrer sur des tâches à haute valeur ajoutée et de prendre des initiatives. Elle s’intègre au « système infovalorisé Scorpion », qui mettra en service le futur char de combat franco-allemand à l’horizon 2035, et combine intelligence tactique, puissance et résilience. L’intelligence tactique inclut : la compréhension de la situation grâce au traitement des données par les algorithmes des capteurs ; la performance du commandement pour atteindre et maintenir la supériorité décisionnelle. La puissance nécessite : la masse, accrue par la robotique ; la coopération avec les forces alliées ; l’influence par la communication au bon moment et la lutte contre la désinformation ; l’agilité, résultant d’une adaptation permanente des structures par une reconfiguration des systèmes. La résilience concerne : la force morale, acquise par l’entraînement en quasi-expérience ; l’endurance, par une « maintenance prédictive » des équipements réduisant le déploiement des moyens logistiques sur le terrain.

La Marine nationale. L’IA développera la capacité opérationnelle à localiser 500.000 navires dans le monde, explique le capitaine de frégate Girard. La « veille collaborative navale » met en œuvre plusieurs frégates qui partagent la situation tactique, en vue d’un pistage précoce et de meilleures classification et analyse de la cible. Les Marines américaine, britannique et française procèdent à des exercices de « wargaming » pour établir de nouvelles doctrines face aux bâtiments russes et chinois. A l’horizon 2024, le groupe aéronaval français pourra évaluer la présence d’unités russes ou chinoises dans le golfe Arabo-Persique, en les détectant dans le détroit d’Ormuz. Par ailleurs, l’IA intervient dans la conception du système de lutte anti-mines du futur. Un « bâtiment mère », en communication satellitaire avec un centre d’exploitation à terre, déploie des drones sous-marins et un de surface. Ce dernier remorque un sonar, qui complète l’action des drones sous-marins pour détecter un champ de mines. Ensuite, il envoie son robot sous-marin télécommandé, qui met en œuvre des moyens de neutralisation.

L’armée de l’Air. L’IA facilitera la gestion de la navigation aérienne et de la manœuvre char/avion dans le combat futur, explique le lieutenant-colonel (Air). Elle raccourcit le cycle OODA (observer, orienter, décider et agir) dans la conduite d’une opération dans le temps court et, quand elle dure, de la gérer sur le long terme. Elle s’inscrit dans la préparation opérationnelle avec le simulateur de la base de Mont-de-Marsan, pour anticiper le combat aérien de demain et rejouer les scénarios précédents. L’IA apporte puissance de calcul et reconnaissance automatique d’images. Par ailleurs, indique le colonel Faury, tout est enregistré dans un avion en mission, où les cyberattaques constituent un risque majeur. Toutefois l’homme conservera toujours le moyen de revenir en mode basique de pilotage et de combat au cours de la mission.

Loïc Salmon

En matière d’intelligence artificielle (IA), indique Alexandre Hervieu, les travaux de la Direction générale de l’armement portent sur les systèmes multi-agents, la connaissance et le raisonnement, la recherche opérationnelle et l’apprentissage automatique. Celui-ci inclut la reconnaissance d’images, le traitement automatique du langage et l’analyse de séries temporelles. L’IA présente diverses vulnérabilités sur : la reconnaissance d’images visibles par infrarouge, radar à synthèse d’ouverture et sonar ; les données sonores par leurrage ; les textes par « empoisonnement » des données d’entraînement ; les suites numériques par des « portes dérobées ». Selon Yonatan Teboul, l’IA apporte une aide au renseignement par la fusion des informations d’images, de textes et du contexte pour comprendre la situation. Le même signal peut donner lieu à des interprétations différentes nécessitant une fusion sémantique. L’IA traduit en termes compréhensibles des équations mathématiques, caractérisés par leurs effets : formes, objets et couleurs.

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L’océan Indien : enjeux stratégiques et militaires

Zone de transit des hydrocarbures du Moyen-Orient vers l’Europe et l’Extrême-Orient et du commerce entre ces deux entités, l’océan Indien est aussi traversé par les câbles sous-marins d’internet, indispensable à l’économie mondiale et aux opérations militaires.

Il a fait l’objet d’un colloque organisé, le 7 février 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Didier Piaton, commandant des forces françaises en océan Indien (Alindien) en 2016-2018 ; Vivien Fortat, économiste au « think tank » Asie 21 ; Gilles Boquerat, chercheur à la FRS ; Cédric Marteau, directeur de l’environnement des Terres australes et antarctiques françaises.

Une zone d’intérêts français. L’océan Indien couvre 22 Mkm2, soit sept fois la superficie de la Méditerranée, souligne l’amiral Piaton. La guerre au Yémen rappelle l’importance stratégique du détroit de Bab el-Mandeb pour les échanges maritimes mondiaux, mais aussi de ceux d’Ormuz, de Malacca, de la Sonde et de Lombok, des canaux de Suez et du Mozambique et du cap de Bonne-Espérance. La France déploie en permanence au moins un bâtiment de combat en océan Indien. Sa Marine est présente à : l’île de La Réunion avec 2 frégates de surveillance, 1 navire de ravitaillement polaire et 1 bâtiment multi-missions ; Djibouti, 2 chalands de transport de matériel et des forces spéciales ; Abou Dabi, siège de l’état-major d’Alindien, avec autorité sur 1 escadron de chasse aérienne, 1 régiment et 1 base navale pour les sous-marins. Une quinzaine de pays assurent une coopération opérationnelle pour sécuriser les voies maritimes stratégiques, dissuader toute attaque d’un Etat, en l’occurrence l’Iran, et pouvoir évacuer des ressortissants vers Djibouti. De son côté, l’Iran déploie en permanence un bâtiment en mer Rouge. La lutte contre la piraterie depuis 2008, consécutive à la faillite des Etats somalien et yéménite, a entraîné une présence navale de la Chine, de la Russie, des Etats-Unis, de l’Allemagne, du Japon, de l’Espagne, de l’Italie et de l’Union européenne. Le quartier général de l’opération européenne « Atalante », mise en œuvre à partir de Djibouti pour lutter contre la piraterie en océan Indien, sera transféré de Grande-Bretagne en Espagne. La lutte contre le trafic de drogue, notamment le cannabis et l’héroïne venant d’Afghanistan et destinés à l’Amérique du Nord, implique une coopération avec les Etats-Unis. Ceux-ci dirigent la force maritime multinationale combinée à partir de Bahreïn. Ils participent à la surveillance de l’océan Indien via deux commandements : l’un de l’Europe au Pakistan, l’autre de l’Inde à l’océan Pacifique. Mines, explosifs télécommandés et missiles antinavires artisanaux font l’objet de trafics entre Oman, Somalie, Inde, Pakistan, Iran et Afghanistan. L’Australie déploie un navire de combat en océan Indien, en raison de ses intérêts en Afghanistan et en Irak. L’Inde coopère avec la France pour le renseignement naval. Selon l’amiral Piaton, la Chine lance une frégate/mois et un sous-marin/an et a construit un tonnage équivalent à celui de la Marine française en…4 ans ! Sa base navale à Djibouti va accueillir 4.000 militaires et des sous-marins.

Les routes maritimes de la soie. En 2013, la Chine annonce son projet de « Nouvelles Routes de la Soie » vers l’Europe, pour diversifier ses liquidités financières en dépendant moins des bons du Trésor américain et utiliser ses surplus industriels, explique Vivien Fortat. Ce projet répond aussi à des objectifs stratégiques : sécuriser ses voies d’approvisionnement en énergie et matières premières ; réagir à la politique des Etats-Unis d’endiguement de son influence à l’étranger ; volonté de retrouver son rang de grande puissance sur les plans économique, diplomatique et militaire. La stratégie chinoise du « collier de perles » passe par la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie, au Pakistan, aux Maldives, au Sri Lanka, au Bangladesh, à Djibouti, au Mozambique et au Kenya. Elle inclut des accords de financement, de construction et d’exploitation dans les télécommunications, l’énergie et les transports. Dans les zones économiques spéciales chinoises, les entreprises désireuses de s’implanter dans certains pays du Golfe et en Afrique bénéficient d’exemptions fiscales. Le projet des « Nouvelles Routes de la Soie » présente des spécificités chinoises : le commerce plutôt que la force ; aucune concertation avec les pays concernés avant l’annonce ; aucun objectif ni itinéraire précis pour pouvoir s’adapter en cours de route ; financements souples, à défaut d’être performants ; porosité public/privé ; infrastructures maritimes duales, civiles et militaires. Cette influence permet à la Chine de bloquer certaines dispositions des organisations internationales à son encontre. Mais les dépendances financières et techniques ainsi créées induisent des risques en matière de sécurité, d’islamisme radical et de rejets par les opinions publiques.

L’Inde et son océan. Outre 7.517 km de côtes et une zone économique exclusive de plus de 2 Mkm2, l’Inde dispose d’une diaspora de 6-7 millions de ressortissants en Asie du Sud-Est, Australie et Nouvelle-Zélande, indique Gilles Boquerat. Entre 1964 et 1985, elle a construit 2 bases navales et 3 bases aéronavales sur les îles Andaman et Nicobar dans le golfe du Bengale. Selon la doctrine maritime de 2015, sa Marine doit : assurer la défense côtière face au risque terroriste ; affirmer une présence du canal de Mozambique au détroit de Malacca par le déploiement de bâtiments et l’installation de stations d’écoute dans les Etats insulaires, pour lutter contre la piraterie et les trafics d’armes et de drogue ; sécuriser les voies maritimes stratégiques ; développer des partenariats régionaux. Son plan d’armement naval de 2017-2027 prévoit de passer de 138 bâtiments de surface et sous-marins à 212 et de 235 aéronefs à 458. Les chantiers navals, en cours de modernisation, construisent : 2 porte-avions pour compléter celui en service ; un 3ème sous-marin nucléaire lanceur d’engins ; 6 sous-marins d’attaque à propulsion diesel-électrique Scorpène, sous licence française ; des corvettes, frégates furtives et destroyers.

Loïc Salmon

Selon Cédric Marteau, les terres australes et antarctiques françaises (TAAF) s’étendent sur 670.000 km2 au sein d’une zone économique exclusive de 2,3 Mkm2. Administrées par un préfet à Saint-Pierre de La Réunion, elles se répartissent entre les Iles Eparses (5 îlots coralliens), les Iles Australes (Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam) et le district de la Terre Adélie. La pêche (légine australe autour de Crozet et Kerguelen et langouste au large de Saint-Paul et Amsterdam) est autorisée pour seulement 8 navires qui embarquent des contrôleurs du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Cette activité génère 400 emplois directs et environ 1.000 indirects. La surveillance des TAAF est assurée par les Douanes et la Marine. Celle-ci met en œuvre des « albatros patrouilleurs », capables de parcourir 8.000 km/jour. Equipés d’une antenne de réception GPS et d’un radar sans système automatique d’identification, 140 albatros couvrent une zone de 25 Mkm2 autour des Iles Australes, de manière aléatoire, et y détectent tous les navires militaires.

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Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Le combattant de demain devra pouvoir décider plus vite que l’adversaire, grâce à l’intelligence artificielle (IA) applicable dans les équipements qu’il portera. Des robots armés automatisés sont déjà en cours d’expérimentation.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : l’ingénieur général de l’armement Patrick Bezombes, directeur adjoint du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations ; Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; Thierry Berthier, maître de conférence, Université de Limoges ; le professeur Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS ; le chef d’escadron Damien Sauget, stagiaire à l’Ecole de Guerre.

Champ très vaste. Le militaire doit comprendre le fonctionnement des équipements dotés d’IA, algorithme « apprenant », explique Gérard de Boisboissel. Selon la capacité militaire et le niveau hiérarchique du combattant, l’IA facilite ses choix grâce à l’aide « cognitive » (voir encadré). Toutefois, il convient de tenir compte des locaux et des déformations potentielles du langage, notamment quand la voix est altérée par le stress. Dans le domaine de la santé, elle permet un diagnostic performant des blessés. Lors de la préparation d’une mission, elle fournit une cartographie du mode opératoire adverse, utile pour le sien propre avec anticipation des cas non conformes. La simulation sur des systèmes d’information et de communication améliore l’entraînement du soldat avec un environnement enrichi par les modes de combat adverses. L’IA aide à détecter des cibles furtives (sous-marins), reconnaître des mouvements anormaux (faux bateaux de pêche) et prévoir des déplacements des cibles (cas non conformes). Cela conduit à modéliser le comportement de l’ennemi et de préparer l’action. Montée sur une antenne active, l’IA permet d’esquiver la menace. Sur un véhicule, elle procède à son autodiagnostic pour évaluer le niveau de réparations nécessaire, application utilisable par les unités militaires et le monde civil. L’IA analyse et clarifie les données pour découvrir des signaux faibles en provenance de sources différentes (passeport douteux d’un terroriste potentiel). Elle aide à évaluer les informations en réseaux pour ne transmettre que celles présentant un intérêt opérationnel. Elle procède au chiffrement automatique des ordres pour un déplacement sécurisé. Elle intervient dans la lutte informatique active pour la déception, l’influence et le droit de riposte. L’IA nécessite une grande qualité des données et une bonne gestion de leur cloisonnement dans ses diverses sphères d’emploi et de confidentialité. Toutefois, avertit l’ingénieur de recherche, l’adversaire se comportera toujours de façon intelligente et changeante pour bénéficier de l’effet de surprise.

Intégration technologique. Outil maîtrisé et de confiance, l’IA sert à produire des ordres plus rapidement, explique le chef d’escadron Sauget. La prise de décision aux niveaux stratégique (politique), opératif (théâtre) ou tactique (sur le terrain) suit le cycle « OODA » : observer, orienter, décider et agir. Celle d’une planification inférieure à 24 mois consiste à analyser le théâtre, en comprendre les acteurs, identifier des scénarios et déterminer des leviers d’action. L’IA y contribue comme « équipier fidèle », chargé de stimuler la réflexion du chef et non pas la remplacer. Elle travaille en temps réel, même en mode dégradé maîtrisé, pour donner des conseils en vue de reprendre l’ascendant sur l’adversaire. La planification confronte les modes d’action « amis » et « ennemis », pour mettre en lumière ses propres limites et les opportunités et prévoir des plans secondaires, afin de poursuivre la mission en toutes circonstances. L’IA, « adjoint numérique », décloisonne informations et données et conçoit la synthèse pour le chef…qui décide !

Robots armés. Les Etats-Unis entendent conserver leur avance dans l’IA par l’autonomie des systèmes sur terre, sur mer, dans les airs et dans le cyberespace, pour éviter d’envoyer des soldats américains au contact d’une unité robotisée dans des combats à haute fréquence, indique le professeur Berthier. Pour cela, ils mobilisent certains GAFA et une grande partie des ingénieurs de la Silicon Valley. La Chine aspire à les dépasser et acquérir la maîtrise dans les quatre domaines cités. Elle effectue un maillage exhaustif des océans, par des unités armées de surface et sous-marines autonomes, pour contrôler les territoires inhabités. La Russie veut retirer ses soldats de la zone d’immédiate conflictualité et prendre sa revanche après la Guerre froide perdue. Elle autonomise des robots sentinelles armés et expérimente des unités robotisées terrestres.

Concept fantasmé. Le terme « intelligence artificielle », qui signifie « automatisme industriel » induit en permanence en erreur, vu les difficultés à définir et mesurer les intelligences naturelle et émotionnelle, estime l’ingénieur général Bezombes. L’IA, intelligence mathématique, repose sur la donnée. Comme les algorithmes, elle ne décide pas, mais applique des instructions informatiques. Son concept, aligné sur la science, risque de ne pas être bien accepté par la société. Toutefois, l’IA constitue un jalon supplémentaire dans l’automatisation qui, passée de l’analogique au numérique, prendra en compte les nouveautés au sein des armées dans 15 ou 20 ans. Par ailleurs, « autonome » signifie être régi par ses propres règles, rappelle l’ingénieur général. Il s’ensuit une confusion sémantique, puis un fantasme et un risque de rejet sociétal. Ainsi le fantasme du « robot tueur » pourrait déboucher sur une interdiction des systèmes en cours de développement et réduire la capacité à garantir le droit et la souveraineté nationale. Or il s’agit de défendre les valeurs et les intérêts vitaux de la nation. La question de la place de l’homme se posera dans le monde numérique de demain. Les algorithmes peuvent l’améliorer, l’augmenter ou le diminuer s’il conduit à l’absence de réflexion, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

Selon le professeur Ganascia, l’intelligence artificielle (IA) modélise cinq fonctions « cognitives » : acquisition, traitement, classification et intégration de l’information ; mémoire et apprentissage pour stocker l’information et la rappeler ; organisation mentale de l’information et son utilisation ; prise de décision et action ; rendre possible la communication. L’IA interprète automatiquement les images par une reconnaissance des formes, visages ou objets et les rend accessibles dans des bases d’images. Elle traite la parole par la reconnaissance de mots ou de thèmes et identifie le locuteur, les accents et les langues. Elle analyse et fusionne les informations issues de capteurs. L’IA assure une fonction de sécurité par la biométrie : empreintes digitales et reconnaissances faciale et vocale. Elle automatise le fonctionnement des drones, robots et systèmes d’armes létales autonomes. Elle aide au commandement opérationnel et à l’entraînement par la visualisation. Elle analyse les signaux et textes pour le renseignement et effectue des recherches sur de très grands réseaux.

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