Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Outils de rupture technologique très utilisés par les forces armées en opération, les drones constituent une menace dont elles devront se prémunir.

Les drones volent à différentes altitudes de croisière : basse, en dessous de 5.000 m ; moyenne, entre 5.000 m et 15.000 m ; haute, au-dessus de 15.000 m. Ils ont fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 7 avril 2021 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN. Y sont intervenus : le lieutenant-colonel Richard Canet, commandant en second de la base aérienne 709 de Cognac-Chateaubernard ; le lieutenant-colonel Jérôme Lévy du bureau opérations du 61ème Régiment d’artillerie de Chaumont ; le capitaine de vaisseau David Desfougères, division « Plans et Programmes » à l’état-major de la Marine nationale ; le lieutenant-colonel Laurent Lebailleur, commandant le Centre d’initiation et de formation des équipages drones à Salon-de-Provence.

Armée de l’Air et de l’Espace. La 33ème Escadre de reconnaissance, de surveillance et d’attaque utilise des drones MALE (moyenne altitude longue endurance) depuis les années 1990, rappelle le lieutenant-colonel Canet. Le Hunter (origine américaine) a effectué 1.500 heures de vol (hdv) pour la force Kfor (OTAN) au Kosovo de 1997 à 2004. Le Harfang (origine israélienne) a totalisé plus de 15.400 hdv pour les opérations en Afghanistan, Libye et bande sahélo-saharienne entre 2006 et 2018. Sur ce dernier théâtre, le Reaper (origine américaine) a effectué plus de 40.000 hdv au profit des opérations « Serval » et « Barkhane » depuis 2014. L’équipage du segment sol du Reaper comprend un pilote, un technicien multi-capteurs, un interprète images et un coordinateur tactique. Les missions portent sur la reconnaissance (90 %) pour la préparation des opérations, la protection des forces, l’appui armé à l’engagement et son évaluation. Le système Reaper assure la surveillance permanente en temps réel d’un objectif et de son environnement. Il est équipé d’un capteur « champ étroit », qui nécessite du renseignement en amont, afin de réorienter éventuellement le vecteur. Son emploi exige les supériorités aériennes et cyber ainsi que des conditions météorologiques favorables. Son efficacité repose sur l’intégration à la manœuvre tactique et l’expertise de son équipage. Son radar détecte les masses métalliques et suit les véhicules en mouvement. Ses senseurs incluent des caméras électro-optique et infrarouge, plusieurs niveaux de zoom, un illuminateur laser, un pointeur infrarouge et un système informatique d’extraction de données. Le risque cyber nécessite des drones de plus en plus robustes pour protéger la liaison entre le vecteur et le segment sol. En cas de cyberattaque, la liaison principale est coupée puis le vecteur est récupéré via une autre liaison. La lutte anti-drones MALE adverses est actuellement effectuée par un missile sol-air ou un avion de chasse. Elle reste à développer contre les drones plus petits. Les futurs drones devront allier rapidité, furtivité et utilisation tout temps, dans un contexte de conflit asymétrique. Le drone MALE européen nEUROn, dont le démonstrateur a volé en décembre 2012, devrait être fabriqué en série pour des livraisons en 2026.

Armée de Terre. Le 61ème Régiment d’artillerie, spécialisé dans le renseignement d’origine image, forme toutes les unités de l’armée de Terre à tous les types de drones, indique le lieutenant-colonel Lévy. Au cœur du combat aéroterrestre, celle-ci devrait compter 3.000 vecteurs en 2027, des nanodrones de quelques grammes au système de drones tactique Patroller, en passant par le microdrone Parrot (accessible sur le marché civil) et le système de minidrone de renseignement, tous devant évoluer à l’avenir. Le nanodrone ne demande pas de formation particulière, tandis que le drone tactique nécessite du personnel spécialisé. Réservés aux forces spéciales dans les années 1990, les drones ont été acquis ensuite par centaines d’unités pour capter l’information, en complément du renseignement d’origine humaine. Très utilisés par l’armée azérie contre les troupes arméniennes dans le conflit du Nagorno-Karabah (septembre-novembre 2020), les drones ont changé le mode d’engagement terrestre, estime le lieutenant-colonel Lévy. Clouée au sol par la défense sol-air azérie, l’aviation arménienne n’a pu appuyer les forces terrestres. Le déni d’accès à un espace aérien ou à une zone terrestre devient possible, grâce à des microdrones suicides emportant une charge explosive et couplés à de l’artillerie de longue portée contre le dispositif de défense adverse. Les petits drones tueurs, faciles à acquérir, deviennent une menace majeure, car peu détectables et donc difficiles à neutraliser. L’armée de Terre développe un concept de lutte anti-drones amovible et déployable sur un théâtre d’opération extérieure, à savoir tir de projectiles ou brouillage selon les cas. Les programmes en cours portent sur des nanodrones, plus discrets et de grande qualité d’images pour les unités au contact, afin de créer un écosystème propre, et les minidrones, utilisables par une équipe de trois personnels pour le renseignement. A l’avenir, des systèmes de drones plus automatisés permettront d’alléger le télépilotage. En outre, l’emport d’autres charges utiles et une mise en œuvre différente devraient faciliter la préparation de la mission.

Marine nationale. Pour soustraire l’homme à la menace, les drones navals doivent pouvoir aller sur diverses zones dangereuses ou en profondeur pour effectuer mesures et prélèvements, explique le capitaine de vaisseau Desfougères. Déjà, un drone sous-marin américain muni de bras articulés peut descendre à 4.000 m de profondeur et bientôt 6.000 m, pour récupérer un aéronef ou des matériels sensibles. Démultiplicateur de capacité, un navire mère met en œuvre plusieurs drones de surface. Un drone sous-marin autonome pourra remorquer un sonar de 150 m de long. La torpille russe Poseidon, autonome et à propulsion nucléaire, pourrait transporter une bombe atomique pour rendre une zone côtière inhabitable. Les drones tactiques des forces spéciales lancés à la main sont récupérés en mer en fin de mission. Les microdrones Parrot sont utilisés, de jour comme de nuit, depuis un navire de surface pour l’action de l’Etat en mer (pêche illégale et pollution). Afin d’allonger la capacité de détection des capteurs (système optronique et système d’identification automatique) pour éviter les méprises, un drone aérien est catapulté d’une frégate puis récupéré par un filet installé à l’arrière. Vers 2025, un drone à voilure tournante complètera l’action de surveillance et de combat de l’hélicoptère embarqué sur une frégate. A terme, un drone aérien lourd pourra être tiré d’une frégate ou d’un sous-marin en plongée. Le porte-avions de nouvelle génération pourra emporter le drone MALE nEUROn et le SCAF (système de combat aérien futur).

Ressources humaines. Les formations de pilotes de drones et d’opérateurs capteurs, du microdrone au drone tactique d’un rayon d’action de 150 km, s’effectuent à Salon-de-Provence et celles des drones lourds (5 t et au-delà de 150 km) à Cognac, indique le lieutenant-colonel Lebailleur. Les retours d’expérience, recherches et innovation permettent de les améliorer.

Loïc Salmon

Drones : préparer le combat aérien de demain

Armée de Terre : choix du « Patroller » comme futur système de drones tactiques

Marine nationale : les drones aériens embarqués, une plus-value opérationnelle




Exposition « Napoléon n’est plus » aux Invalides

Par sa très lente agonie à Sainte-Hélène en 1821, Napoléon 1er devient plus humain. Le retour de ses cendres en 1840 constitue une nouvelle apothéose, qui le transforme en image de référence pour l’Histoire de la France.

La fin. Dans le climat insalubre de l’île de Sainte-Hélène, au milieu de l’Atlantique Sud, Napoléon trompe l’ennui en dictant ses mémoires. A l’inaction et la contrariété, s’ajoute une intensification de ses douleurs abdominales dues à son ulcère à l’estomac. Il s’affaiblit depuis cinq ans, au point de rester constamment alité dès la fin de l’année 1820. Fièvres et vomissements aggravent son état. Dès avril 1821, son entourage comprend qu’il va mourir, malgré les soins intensifs. Le matin du samedi 5 mai, Napoléon, inconscient depuis deux jours, est étendu sur son lit de camp à baldaquin dans sa résidence de Longwood. Assistent à ses derniers instants : l’abbé Vignali ; les médecins Antommarchi, Burton et Arnott ; le général comte Bertrand, son épouse et leurs deux fils ; le général comte de Montholon ; le capitaine Crockat ; les valets Marchand et Noverraz ; l’huissier Santini ; le mamelouk Ali Saint-Denis. Selon les témoignages, l’Empereur prononce des mots indistincts. Le comte Bertrand entend « le nom de son fils » puis « à la tête de l’armée ». Le comte de Montholon croit entendre les mots « France, armée, tête d’armée, Joséphine ». Selon le valet Marchand, Napoléon dit des mots inarticulés, traduits par « France », « tête » et « armée ». L’Empereur expire à 5 h 49 de l’après-midi. Antommarchi lui ferme les yeux et les Britanniques Arnott et Crockat enregistrent l’heure du décès.

La veillée funèbre. L’abbé Vignali dit la messe. Après la toilette mortuaire, Napoléon est présenté sur un lit de campagne, tête nue et couvert d’un drap, pour la veillée entre Français. Le 6 mai au matin, le général britannique Lowe, gouverneur de Sainte-Hélène, entre, pour la première fois, dans l’appartement privé de l’Empereur pour constater le décès et reconnaître le corps. Dans l’après-midi puis dans la matinée du 7 mai, Longwood ouvre ses portes au public. Sous l’autorité du capitaine britannique Crokat, deux valets gardent la dépouille vêtue de l’uniforme de colonel des chasseurs à cheval de la Garde impériale et coiffée du « petit chapeau ». Parmi les civils, seuls les notables de Sainte-Hélène peuvent pénétrer dans l’enceinte de Longwood. Ils entrent par groupes de quatre à dix pour un hommage de quelques minutes. Beaucoup prennent sa main et l’embrassent, laissant couler leurs larmes. Certains amènent leurs enfants et d’autres viennent plusieurs fois. Le 7 mai dans l’après-midi, le moulage en plâtre du masque mortuaire est pris et les funérailles se préparent. Divers tableaux allégoriques immortaliseront Napoléon sur son lit de mort. Après la mise en bière le 9 mai, une dernière messe est dite à Longwood avant le départ du corps à 11 h. Refusant de rendre les honneurs à un empereur déchu, Lowe, dont le caractère intransigeant, tatillon et parfois obtus le fait passer à la postérité, organise des obsèques « d’officier général du plus haut rang ». Au son d’une marche funèbre entendue dans toute l’île, le cercueil, porté par huit grenadiers anglais, précède un long cortège composé de la suite française de l’Empereur, en tenue de deuil, de l’état-major de Lowe et de nombreux civils. Les drapeaux sont en berne. Les canons anglais tonnent sur terre et sur mer.

La tombe. Devant l’impossibilité pour les Français et les Anglais de s’entendre sur le titre à décerner à Napoléon, « empereur » ou « général », en vue de l’inscrire sur la pierre tombale, celle-ci reste vierge, sans même son nom. L’Empereur est alors inhumé sur l’île, dans le val entouré de géraniums, qu’il a lui-même désigné. Cette tombe est aujourd’hui reconstituée aux Invalides, avec la pierre tombale d’origine, dans le jardin jouxtant la cathédrale Saint-Louis, église des Soldats.

Le testament. Dans son testament, Napoléon règle ses comptes avec ceux qui l’ont trahi ou ont démérité à ses yeux. Il cite nommément ceux qui ont provoqué ses défaites finales en 1814 et 1815 et se sont ralliés à Louis XVIII : le maréchal Marmont, qui a livré son corps d’armée à l’ennemi en 1814, privant l’Empereur de capacité de riposte et donc contraint à abdiquer ; le maréchal Augereau, qui évacue Lyon sans combattre en 1814 ; Talleyrand, ministre des Relations extérieures de 1799 à 1807 ; La Fayette, rayé de la liste des émigrés en 1800 par le Premier Consul Bonaparte mais qui organise avec Fouché (ministre de la Police de 1804 à 1810 puis 3 mois en 1815) la seconde abdication de l’Empereur en 1815. Napoléon invoque la raison d’Etat pour justifier l’exécution du duc d’Enghien, considéré comme traître à la solde de l’Angleterre. Enfin, l’Empereur lègue 10.000 francs à Cantillon, arrêté et jugé pour avoir tiré, en 1818, sur le duc de Wellington, son adversaire britannique à Waterloo (1815), sauvé de la défaite par l’arrivée du général prussien Blücher. Ce testament rédigé de sa main le 15 avril 1821, sera envoyé à Londres puis restitué en mars 1853 à la France, dirigée à l’époque par un autre empereur, son neveu Napoléon III.

Le « retour des cendres ». Les pétitions sur le retour du corps de Napoléon, adressées au gouvernement dès 1821, finissent par aboutir en 1840. Les autorités britanniques acceptent et le Parlement français dote le projet d’un million de francs. Sous l’autorité du diplomate Rohan-Chabot, la « Mission de Sainte-Hélène » se compose de la frégate Belle-Poule, commandée par le prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, et de la corvette Favorite. Font partie du voyage : le grand maréchal du palais Bertrand et son fils ; le général Gourgaud ; le fils du comte de Las Cases (auteur du « Mémorial de Sainte-Hélène ») ; cinq anciens domestiques, dont Marchand et Saint-Denis. Partie de Toulon le 7 juillet, la mission arrive à Sainte-Hélène le 8 octobre. Lors de la remise officielle le 15 octobre, après l’ouverture des enveloppes d’acajou, de plomb, de bois et de fer blanc du cercueil, le corps de l’Empereur apparaît parfaitement préservé. Le cercueil, embarqué sur la Belle-Poule, arrive à Cherbourg le 30 novembre. Il remonte la Seine jusqu’à Courbevoie à bord des bateaux à vapeur Normandie puis Dorade-III. Le 15 décembre 1840, malgré le froid, une foule immense observe le passage du convoi funèbre jusqu’aux Invalides à Paris. Louis-Philippe reçoit le corps de l’Empereur « au nom de la France », avec l’épée portée à la bataille d’Austerlitz (1805) et son chapeau, entré dans la légende.

Loïc Salmon

L’exposition « Napoléon n’est plus » (31 mars-19 septembre 2021), organisée par le musée de l’Armée et la Fondation Napoléon, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente uniformes, armes, objets, décorations, gravures, tableaux et documents. Cette exposition se double du parcours d’art contemporain intitulé « Napoléon ? Encore ! » (7 mai 2021-30 janvier 2022). Par ailleurs, les espaces permanents du musée de l’Armée dédiés au Premier Empire présentent une maquette de la bataille de Lodi (10 mai 1796) et le bivouac de l‘Empereur. Le Dôme des Invalides, qui abrite son tombeau, a été restauré, grâce à une souscription publique. Renseignements : www.musee-armee.fr

Napoléon n’est plus

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides




Armée de Terre : l’imprévisibilité, facteur de succès sur l’adversaire

Dans la manœuvre aéroterrestre, l’imprévisibilité donne l’ascendant dans les espaces physique et immatériel et le champ des perceptions, afin d’accroître la liberté d’action du chef tactique.

Ce facteur déterminant a fait l’objet d’un colloque organisé, le 4 février 2021 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le député Jean-Michel Jacques, vice-président de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général Patrick Justel, commandant en second du renseignement des forces terrestres ; l’historien Jean-Vincent Holeindre, directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le professeur Olivier Sibony, enseignant au département stratégie d’HEC.

Dimension géopolitique. Selon Jean-Michel Jacques, le contexte géopolitique demeure imprévisible sur les plans politique, diplomatique et militaire avec le retour sur la scène internationale de la Chine, de la Russie, et de la Turquie. La guerre devient hybride avec des actions directes et indirectes ou des cyberattaques indétectables. Les conflits se manifestent dans les champs national et international, au loin ou au plus près. La surprise provoque un choc émotionnel, suivi d’une faute dans la prise de décision. La capacité de défense repose sur le renseignement, l’innovation technologique et le facteur humain. Les enjeux portent sur la maîtrise de l’information et le soutien à la recherche fondamentale. L’imprévisibilité implique de s’affranchir de règles, des normes établies et du principe de précaution.

Guerre asymétrique. La surprise stratégique, qui fait partie de l’imprévisibilité, est consubstantielle à la notion de guerre, estime Elie Tenenbaum. Lors des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’organisation terroriste Al Quaïda a utilisé des avions de ligne comme missiles. La guerre irrégulière emploie populations civiles, téléphones portables, engins explosifs improvisés, et petits avions télécommandés transformés en drones. L’armée française en a tiré les leçons au Sahel. Conséquence de la guerre du Golfe (1990-1991), la « guerre hors limites », évoquée par deux colonels chinois dans un livre publié en 1999, inclut la finance, le terrorisme et la lutte idéologique. La stratégie, qui s’est émancipée du champ militaire sans pour autant s’en dispenser à cause des enjeux physiques, pourrait connaître des combinaisons considérables d’ici à 2035.

Force et ruse. Véritable opération spéciale, le cheval de Troie a combiné la ruse et la force guerrière, rappelle Jean-Vincent Holeindre. La guerre irrégulière exclut la norme éthique, liée à la fonction du soldat dans les régimes démocratiques. La Russie et la Chine ont la culture de la ruse, alors que la logique de l’honneur et du courage prévaut dans les pays occidentaux. En matière de défense, la ruse n’y est utilisée que dans les situations extrêmes, car elle suscite la défiance dans un monde de plus en plus transparent. Condition de sa crédibilité, la dissuasion nucléaire de la France repose sur sa prévisibilité pour éviter la guerre nucléaire, tout en conservant une part d’imprévisibilité, à savoir le refus de définir ses intérêts vitaux. La ruse s’impose au niveau tactique comme, par exemple, la « surinformation » par multiplication des signaux pour embrouiller l’état-major de l’adversaire. La recherche stratégique se fonde sur la ruse, complémentaire de la force.

Champ des perceptions. A la guerre du Golfe (1990-1991), transparente grâce aux capteurs utilisés, a succédé le conflit en Afghanistan (2001-2014), où un adversaire rustique a pu porter des coups à une coalition internationale disposant de moyens de guerre électronique et de quatre fois plus de drones qu’avant, rappelle le général Justel. L’aide numérique à la décision devient difficile à assimiler par un pilote en situation de combat. La manipulation de l’information par les réseaux sociaux cible la cohésion des militaires. Pour renforcer l’imprévisibilité de sa propre action, il faut sortir de l’enseignement acquis en école, que l’adversaire connaît, dissimuler ses propres informations, éviter la déconnexion du terrain, pour ne pas se trouver immergé dans une « bulle » d’état-major, et prendre l’initiative pour imposer son rythme. Il faut tout connaître sur l’adversaire : doctrine, équipements, expertise numérique, environnement, base arrière, stratégie et psychologie. Il faut l’attaquer dans ses perceptions en perturbant ses moyens de communications radio et numérique, pour provoquer de l’incompréhension, puis en lui fournissant des informations divergentes, pour l’empêcher de percevoir le risque le plus grave.

Crédibilité et réversibilité. Depuis vingt ans, l’action d’urgence a donné une crédibilité tactique mais, aujourd’hui, l’instabilité revient, avertit le général Burkhard. Le monde évolue de la compétition à la contestation et à l’affrontement sur les plans économique, politique et sanitaire. L’escalade entre grandes puissances redevient possible. L’adversaire fait en sorte que la crise reste en dessous du seuil de l’affrontement. Il va chercher à vaincre sans combattre par des moyens immatériels pour imposer un fait accompli. Afin d’éviter de perdre une guerre avant de l’avoir livrée, il s’agit de renforcer les capacités de renseignement et d’analyse avec l’intelligence artificielle. La décision politique, fondée sur des critères militaires, doit faire face à des menaces plus globales aux implications diplomatiques, sécuritaires et sanitaires, comme la crise liée au Covid-19. Le maintien du niveau d’interopérabilité entre les armées de Terre française, britannique et américaine exige des exercices non plus de 800-1.000 militaires mais de 7.000-20.000. Les adversaires potentiels en connaissent les principes moraux, procédures et signaux faibles. Exercices intensifs, mises en alerte et déplacements hors programmes, facteurs d’incertitude, compliquent leur travail d’analyse. Les forces terrestres doivent pouvoir passer rapidement des exercices à proximité des zones sensibles aux opérations. Aux messages clairs et dissuasifs, doivent s’ajouter des messages flous pour créer de l’imprévisibilité, conclut le général.

Loïc Salmon

L’imprévisibilité se trouve d’abord dans la tête des protagonistes, souligne Olivier Sibony. Les entreprises veulent de la diversité dans le recrutement mais pas dans la pensée. L’excès de confiance tend à sous-estimer la qualité de l’information reçue. Il convient de se méfier des évidences apparentes. Les organisations ont tendance à réagir vite. Or, il s’agit d’éviter le piège du consensus et de fabriquer des divergences et des capacités de penser autrement, tout en empêchant l’adversaire de faire de même afin de le déstabiliser. Une bonne connaissance de l’adversaire permet de saisir comment il pense et pourrait réagir de manière disproportionnée à un acte qu’il jugerait hostile. La « déception », fréquente dans le monde économique, consiste à amener un concurrent à agir contre ses intérêts.

Afrique : l’opération « Barkhane », créer de l’incertitude chez l’adversaire

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

Armée de Terre : la préparation opérationnelle, source de la puissance au combat

 




Stratégie : les « think tanks » dans un monde en mutation

Pandémie du Covid-19 et conséquences économiques, changement climatique, rivalité Chine/Etats-Unis et désinformation provoquent doutes, insécurité et instabilité. Les « think tanks » contribuent à la réflexion, à la prospective et au débat public.

Ces instituts de recherche et de réflexion de droit privé ont fait l’objet d’une visioconférence-débat organisée, le 28 janvier 2021 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et animée par sa directrice adjointe, Sylvie Mattely. Y sont intervenus : l’ancien diplomate Jacques Audibert, secrétaire général du groupe Suez ; Vanessa Burggraf, directrice de la rédaction francophone de la chaîne France 24 ; le général de corps aérien Luc de Rancourt, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées ; Marie-Pierre Vedrenne, vice-présidente de la commission du Commerce international au Parlement européen.

Production. Les entreprises considèrent les organisations non gouvernementales et les think tanks (TT) comme de précieuses sources d’information pour maîtriser les « risques pays », estime Jacques Audibert. Au-delà du devoir de vigilance, elles doivent assumer leurs responsabilités sociales et environnementales pour mieux connaître le marché, car les partenaires financiers ne suffisent plus. Un rapport de qualité d’un TT (qui ne fait pas du lobbying) peut influencer les médias et conduire un haut responsable à modifier sa décision. Les médias ont besoin d’experts pour décrypter l’information et alimenter les débats avec des sensibilités politiques différentes, souligne Vanessa Burggraf. Les TT disposent d’une visibilité médiatique qui complète les participations à des colloques de journalistes anglophones et spécialistes du terrain. Les rapports des TT répondent aux besoins de formation des armées et notamment de l’Ecole de guerre, indique le général de Rancourt. Ils se situent entre le monde universitaire, qui privilégie le temps long, et les médias qui jouent sur le temps court. Ils apportent une vision indépendante et ouvrent un champ de recherche pluridisciplinaire. Ils contribuent au renouvellement de la pensée stratégique de la France et la font connaître par les commandes et soutiens du ministère des Armées. Celles-ci travaillent avec l’Institut français des relations internationales et stratégiques, l’IRIS et la Fondation pour la recherche stratégique, en raison de leurs compétence et rigueur. Comme les entreprises et les institutions, les TT peuvent être victimes de cyberattaques ou de désinformations. Quelle que soit leur orientation politique, ils participent aux discussions du Parlement européen, rappelle Marie-Pierre Vedrenne. Ce dernier compte sur les contributions des TT, en raison de leur prise de recul par rapport au temps politique, en vue de bâtir des politiques publiques.

Evaluation. Les TT français, qui effectuent des travaux pour les entreprises, sont surtout financés par des fonds privés et rarement par des partis politiques comme en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, souligne Sylvie Mattely. La grande variété géographique des TT permet d’avoir une vue panoramique sur une situation et de valider ou non certains éléments d’une décision, indique Marie-Pierre Vedrenne. Cela valorise les positionnements de la France sur les questions internationales, d’autant plus que l’Allemagne accorde beaucoup de moyens à ses TT. Les soutiens financiers que reçoivent les TT de France sont dix fois inférieurs à ceux d’Allemagne, de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, qui ont la culture de l’influence, souligne le général de Raucourt. Le ministère des Armées consacre 10 M€/an à la recherche stratégique pour valoriser l’approche française sur le plan international. Il a lancé le « Club Phœnix » pour favoriser le croisement des programmes avec le secteur privé et aider les jeunes chercheurs. Face aux menaces hybrides, il s’agit d’allier l’expertise la plus pointue à l’élargissement du champ de recherche. Les divergences questionnent le raisonnement et aident à construire un argumentaire plus juste. En France, les experts ne partagent pas les mêmes opinions, par exemple sur le conflit israélo-palestinien, contrairement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où existe une porosité entre le monde politique et les TT, estime Vanessa Burggraf. La nature des TT américains correspond au « spoil system » (partage des dépouilles) des postes de la haute administration après chaque élection présidentielle, explique Jacques Audibert. Les partants se reclassent dans l’industrie privée, la CIA ou les TT, participant ainsi à une rotation des compétences qui donne des résultats efficaces dans les prises de décisions.

Avenir. Le monde connaît des bouleversements depuis 1945, avec une accélération depuis 2000, estime Jacques Audibert. Les décideurs des entreprises ou des administrations attendent des TT des éclairages contradictoires et surtout originaux, mais pas de répétitions de publications connues. Les « fake news » n’existaient pas il y a cinq ans, rappelle Vanessa Burggraf. Les experts des TT aident à les décortiquer. La richesse de leurs points de vue sur la transition écologique ou le terrorisme permettent d’en mieux saisir les enjeux stratégiques et diplomatiques. Il s’agit de comprendre, par exemple, comment la distribution de vaccins contre le Covid-19 permet à la Chine de s’implanter en Afrique, au Venezuela et au Brésil. Par ailleurs, les experts des TT parviennent à mieux synthétiser leur pensée que les universitaires…dont ils ont besoin pour se faire connaître car certains travaillent aussi pour les TT. Leur expérience des médias permet de mieux faire passer l’information, tandis que les universitaires donnent l’impression de se trouver en cours. Les subventions publiques portent sur des contrats pluriannuels pour obtenir une meilleure visibilité et entretenir un vivier de chercheurs, indique le général de Raucourt. Le volume de TT suffit pour répondre aux enjeux fondamentaux, car les secteurs cloisonnés ont disparu.

Loïc Salmon

Depuis 15 ans, l’Université américaine de Pennsylvanie classe les « think tanks » dans le monde. L’édition 2020, qui porte sur 11.175 think tanks dans 182 pays, a été élaborée par les contributions de 3.974 experts, universitaires, décideurs politiques, représentants d’organisations non gouvernementales et de journalistes de toutes les nationalités. Voici la répartition : Europe : 2.932 ; Amérique du Nord, 2.397 ; Asie, 3.389 ; Amérique centrale et du Sud : 1.179 ; Afrique sub-saharienne, 679 ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 599. La France en compte 275 toutes catégories confondues. Quatre se trouvent parmi les 110 mieux notés dans la catégorie « Défense et sécurité nationale » : l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne ; l’Institut de relations internationales et stratégiques ; l’Institut français des relations internationales (IRIS) ; la Fondation pour la recherche stratégique. L’IRIS obtient la 17ème place dans cette catégorie sur 11.175 think tanks, la 29ème dans celle de « Meilleur think tank sur les questions de politique étrangère et affaires internationales » (11.175), la 21ème dans celle de « Meilleur think tank en Europe de l’Ouest (2.075) et la 41ème dans celle de « Meilleure conférence » (11.175).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux




Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Ses moyens d’action et son influence dans la zone Asie-Pacifique permettent à la France, seule nation européenne riveraine, d’y préserver ses intérêts et de contribuer à la sécurité régionale.

Le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant sur zone, l’a expliqué lors d’une visioconférence organisée avec Paris, le 30 mars 2021, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Zone « crisogène ». Nouveau centre de gravité du monde, l’océan Pacifique est devenu le théâtre d’enjeux économiques et stratégiques entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Inde, indique l’amiral Rey. Les pays riverains du Pacifique regroupent 50 % de la population mondiale. Les ports asiatiques déchargent 61 % des marchandises transportées par mer, alors que le trafic transatlantique stagne. Le réchauffement climatique va bientôt permettre de relier l’Europe à l’Asie par le passage maritime du Nord-Est, où l’exploitation des ressources sous-marines se développe. Dans un contexte de tension commerciale avec les Etats-Unis, la Chine valorise ses « nouvelles routes de la soie » vers l’Europe. Toutefois, la crise sanitaire consécutive à la pandémie du Covid-19 rend plus complexe la situation pendant les escales. En outre, les Etats insulaires du Pacifique Sud connaissent de plus en plus de cyclones et de tsunamis. Les contestations territoriales perdurent, notamment au sujet des îles Kouriles entre le Japon et la Russie et des Senkaku entre le Japon, Taïwan et la Chine. A lui seul, l’archipel des Spratleys et sa zone économique exclusive (ZEE), qui recèle du pétrole, du gaz et de vastes ressources halieutiques, sont revendiqués par Brunei, la Malaisie, les Philippines, le Viêt Nam, Taïwan et la Chine. Celle-ci construit, sur cette zone, des aérodromes militaires sur des atolls « poldérisés » et des îlots artificiels reposant sur des récifs d’ordinaire submergés : Johnson South, travaux commencés en 2008 et achevés en 2016 ; Fiery Cross Reef, (2014-2018) ; Subi Reef (2015-2018) ; Mischief Reef (2015-2018) ; Woody Island (2018). Le Viêt Nam a installé une base aérienne à Truong Sa Lon entre 2013 et 2018. Outre la poursuite du programme nucléaire spécifique de la Corée du Nord, la zone Asie-Pacifique connaît une militarisation générale croissante avec l’augmentation du nombre de sous-marins, de l’activité spatiale et des missiles hypervéloces en développement. S’y ajoutent le terrorisme dans les Célèbes et en mer de Chine, le narcotrafic entre l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l’Australie et aussi la surpêche par des bateaux-usines restant jusqu’à deux ans sur zone.

Présence française. Selon l’amiral Rey, la zone à surveiller s’étend sur 5 Mkm2, où la liaison maritime sur l’Extrême-Orient dure une semaine à partir de la Nouvelle-Calédonie et deux depuis Tahiti. Environ 500.000 ressortissants vivent en Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie française. S’y ajoutent les expatriés, dont 130.000 en Asie-Pacifique, 234.000 en Amérique du Nord et 147.000 en Amérique du Sud. Pour les protéger ainsi que la ZEE française (pêche), les forces permanentes pré-positionnées en zone Indo-Pacifique totalisent 6.800 militaires, 15 bâtiments de la Marine nationale, 22 avions de transport et 16 hélicoptères. Elle se renforcent périodiquement par : le groupe aéronaval ; la mission « Jeanne d’Arc » de l’Ecole d’application des officiers de marine ; une frégate ; un sous-marin nucléaire d’attaque (3 mois sur zone) ; un avion de transport polyvalent A400M de l’armée de l’Air et de l’Espace avec un avion ravitailleur C135 (2 à 3 semaines tous les 3 mois). Il s’agit d’entretenir une bonne connaissance de la zone pour éviter des réactions hostiles de la part des pays riverains qui, dans le respect du droit international de la mer, « marquent » les navires français. Ceux-ci n’entrent pas dans les espaces contestés (voir plus haut), mais contribuent au maintien de la liberté de navigation ailleurs. Ainsi, en avril 2019, la frégate de surveillance Vendémiaire a été « marquée », au plus bas niveau possible pour réduire les risques, lors du franchissement du détroit international de Taïwan, fréquenté par des centaines de bateaux de pêche de divers pavillons. Une autre suivra. La France, souligne l’amiral Rey, maintient son autonomie stratégique jusqu’au Pacifique par sa présence en océan Indien : au Nord avec 2.100 militaires, 11 avions et 8 navires dans les bases de Djibouti et d’Abou Dhabi ; au Sud avec 1.900 militaires, 5 navires, 2 avions et 2 hélicoptères à La Réunion. Au cas où la Nouvelle-Calédonie quitterait la République française par référendum, celle-ci ne disposerait plus que des bases de La Réunion et de la Polynésie française dans l’hémisphère Sud, compliquant notamment la coopération avec les pays partenaires du Pacifique Sud.

Coopération internationale. Il s’agit d’opérer en bonne intelligence avec tous les protagonistes de la zone Asie-Pacifique, souligne l’amiral Rey. La lutte contre la drogue, coordonnée avec le Chili, le Mexique et l’Equateur, porte sur une partie des trafics de l’Amérique du Sud et de l’Australie vers le continent nord-américain. Exercices conjoints de haut niveau pour renforcer l’interopérabilité, dialogues entre états-majors et commandeurs, soutiens mutuels et opérations coordonnées sont organisés avec les Etats-Unis, l’Australie et le Japon. Pour prévenir un contrôle de l’Asie du Sud-Est par la Chine, qui construit l’équivalent en tonnage de la Marine française tous les quatre ans, les partenariats stratégiques s’intensifient avec Singapour, la Malaisie, le Viêt Nam et les Philippines. Enfin, la lutte contre la prolifération nucléaire de la Corée du Nord concerne les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne et…la France !

Loïc Salmon

Le « Commandement Pacifique des Etats-Unis » (USPACOM), installé à Hawaii, inclut des unités des armées de Terre, de l’Air, de la Marine et du Corps des marines. Il dispose notamment de 375.000 militaires et de 5 groupes aéronavals. L’USPACOM a pour mission de veiller au respect des traités de défense conclus entre les Etats-Unis et les Philippines (1952), l’Australie et la Nouvelle-Zélande (1952), la Coré du Sud (1954) et le Japon (1960). La VIIème Flotte, basée au Japon, opère dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien. Outre de nombreux destroyers et frégates, la Marine chinoise compte 2 porte-avions et bientôt un 3ème ainsi qu’une capacité amphibie et une infanterie de marine (40.000 hommes en 2017). En outre, elle dispose de facilités navales en Birmanie, au Bangladesh et au Pakistan ainsi qu’une base permanente à Djibouti. La Marine japonaise dispose de plus d’une centaine de navires de combat, dont 2 porte-hélicoptères et 18 sous-marins, ainsi qu’une base navale permanente à Djibouti pour 2 frégates et 2 avions de patrouille maritime. La Marine australienne compte 2 porte-aéronefs, 6 sous-marins et une dizaine de frégates. La Marine néo-zélandaise comprend notamment 1 bâtiment amphibie, 2 frégates et 6 patrouilleurs. Outre des frégates, corvettes et patrouilleurs, la Marine malaisienne compte 2 navires amphibies et 2 sous-marins Scorpène (origine française). Outre des frégates et des patrouilleurs, la Marine chilienne comprend 4 sous-marins (2 Scorpène), 1 transport de chalands de débarquement et 5.200 soldats d’infanterie de marine.

Océan Indien : les forces françaises aux EAU, surveillance et coopération opérationnelle

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité




Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Sur le plan militaire, l’intelligence artificielle (IA) devra traiter des données caractérisées par leurs volume, variété et véracité. Outre son efficacité technique, elle doit inspirer confiance à son utilisateur, qui prend la décision.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 3 décembre 2020 à Paris, par le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont notamment intervenus : le colonel Christophe Augustin, officier de cohérence opérationnelle à l’Etat-major des armées ; Jean-Michel Tran, directeur technique chez Naval Group ; Aurélien Strippoli, directeur de l’innovation chez Airbus Defence & Space ; l’ingénieur général de l’armement Jérôme Lemaire chargé de mission IA à la Direction générale de l’armement. Julien Nocetti, enseignant-chercheur au CREC.

Contraintes spécifiques. Depuis la fin de la guerre froide (1991), le contexte stratégique est devenu plus complexe, imprévisible et dynamique, rappelle le colonel Augustin. La confrontation possible avec des Etats puissances et des acteurs non étatiques apparaît avec la fin de la supériorité technologique occidentale et la facilité d’accès aux technologies de rupture. L’interopérabilité interalliée s’impose, car aucun pays n’aura la capacité de répondre seul à un conflit de grande ampleur. Ce conflit pourrait débuter par des opérations hybrides dans les domaines terrestre, aérien, maritime, cyber, informationnel et spatial. L’IA permettra de détecter les signaux faibles avant-coureurs d’une crise. Les forces déployées sur un théâtre d’opérations devront anticiper les phases de silence radio et les pertes du lien satellitaire, de la supériorité électronique ou de la supériorité aérienne. Le ministère des Armés va disposer des trois « clouds » informatiques d’ici une quinzaine d’années. Le premier, dit « cloud central » ou modèle d’accès à un pool partagé de ressources informatiques à la demande, nécessitera la disponibilité de réseaux interopérables mondiaux à haute capacité, dont la téléphonie mobile 5 G. Le déploiement de forces sur un théâtre d’opération extérieur nécessitera la constitution d’une zone d’autonomie par un « cloud d’entrée de théâtre » et un « cloud de combat », modèles d’accès aux services de métiers spécifiques (plates-formes d’armes, fonctions commandement et contrôle adaptatives etc.). Ils nécessiteront la disponibilité de réseaux de missions fédérées et sécurisées. Les armées ont besoin de capacités de pointe et souveraines. Les outils de demain devront surtout être simples à déployer, à utiliser et à administrer.

Usages navals. Une force navale regroupe des systèmes de systèmes, explique Jean-Michel Tran. Le maintien de la supériorité navale résulte de la réussite de la transformation numérique du combat naval, Système très complexe qui doit durer plusieurs mois dans un environnement marin difficile et sur un théâtre d’opération hostile, un navire doit rester en alerte permanente et capable de répondre instantanément à une menace venant de n’importe où. Par exemple, la réaction à une attaque de type missile hypervéloce est de l’ordre de quelques secondes. Outre une vision élargie des enjeux du théâtre d’opération et une connaissance précise de l’état opérationnel du navire, l’équipage doit disposer d’une aide à la décision synthétique, pour limiter les erreurs dues au stress ou à la fatigue. L’IA permet déjà la détection des pannes/alertes pour la propulsion des frégates multi-missions, grâce à une maintenance prédictive. Elle développera l’autonomie de décision des drones marins, afin d’augmenter leurs performances en précision, vitesse et sécurité. Un algorithme à multicritères calculera les plans d’engagement par la veille coopérative, l’évaluation de la menace, la coordination des engagements, la mise en œuvre des armes et l’évaluation de l’interception. Ainsi pour la protection du groupe aéronaval, une frégate d’escorte détectera la menace d’un missile supersonique, le poursuivra et le désignera comme objectif à une autre frégate d’escorte, qui le neutralisera. L’IA aura proposé à l’officier de lutte anti-aérienne la meilleure solution en temps réel. Elle aura choisi les armes, optimisé l’efficacité, géré les stocks de munitions, évité le sur-engagement et minimisé la gêne pour la force navale.

Domaine aérien. Selon Aurélien Strippoli, plusieurs SCAF (systèmes de combat aérien du futur), composés chacun d’un nouvel avion de chasse et de drones qui étendront leurs capacités, formeront ensemble le système d’armes de nouvelle génération. Ce dernier, qui participera notamment à la guerre électronique et au recueil de renseignement, sera entièrement interopérable avec les forces aériennes alliées. L’IA sera utilisée dans le SCAF notamment pour : la reconnaissance d’images et vidéos (moyens optique, infrarouge et radar) traitées à bord ; le traitement et la génération de langage naturel pour l’interface homme-machine ; la reconnaissance de formes et la fusion de données pour la maintenance prédictive, le dépannage, la connaissance de la situation, la cybersécurité et l’hypervision ; l’autonomie pour la coordination d’essaims de drones et les systèmes collaboratifs ; l’aide à la décision pour la gestion de la flotte et la planification de mission. Sur le plan tactique, le « cloud de combat multi-domaines » permettra la mise en réseau des forces aériennes, terrestres, maritimes, cyber et spatiales. Il permettra d’exécuter, mieux et plus rapidement que l’adversaire, la boucle OODA : Observation, par la gestion et la fusion des capteurs de renseignements d’origines image, électromagnétique et humaine ; Orientation, pour la planification des missions ; Décision, pour le commandement et le contrôle ; Action, par le combat collaboratif.

Ecosystème. Les principaux algorithmes sont réalisés par les grands laboratoires et non par les startups, souligne l’ingénieur général Lemaire. Les grands groupes reviennent à la recherche fondamentale. Outre l’intégration de l’IA dans les systèmes futurs, il faut d’abord en mettre dans les systèmes existants pour augmenter leur performance à moindre coût. La souveraineté numérique varie selon les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Une feuille de route nationale s’impose car les avis des Alliés évoluent.

Loïc Salmon

Allant de pair avec la mondialisation, la révolution numérique offre une façon de penser autrement le fonctionnement des Etats, des entreprises et des sociétés, estime Julien Nocetti. La maîtrise des technologies de l’IA constitue un facteur de puissance en politique internationale. L’IA repose sur la collecte de masses considérables de données, collectées par les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi). L’écosystème de l’innovation devient très compétitif. Sur les 4.500 entreprises traitant de l’IA, la moitié se trouve aux Etats-Unis et le tiers en Chine. Depuis 2013, Chine, Russie et Inde relocalisent des données sur le plan national. La Chine va investir 150 Mds$ dans l’IA jusqu’en 2030. Dans 10-15 ans une rivalité entre la Chine et la Russie dans ce domaine pourrait s’ajouter à celle en cours entre les Etats-Unis et la Chine. (voir sur la photo la déclaration du président russe Vladimir Poutine).

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Armée de Terre : de la gestion de crise à la guerre future

Les forces aéroterrestres se préparent à la guerre, asymétrique ou de haute intensité, par le maintien de leurs capacités et une technicité accrue.

Le général de division (2S) Charles Beaudoin, délégué général du Commissariat général des expositions et des salons d’armements aéroterrestres, l’a expliqué au cours d’une visioconférence-débat organisée, le 10 décembre 2020 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre et l’Association 3ED-IHEDN (ex-AACHEAr).

Caractéristiques. Expérimentée, l’armée de Terre (AT) française s’est adaptée depuis 1990 aux différents conflits en urgence opérationnelle. Outil de puissance à forte valeur ajoutée avec un savoir-faire spécifique, ses forces spéciales sont déployées en petits effectifs pour une action rapide et complexe. Disposant de nouveaux équipements cinq ans avant les autres unités, elles ne coûtent pas cher par rapport aux effets obtenus par leurs missions. Les capacités de l’AT incluent les équipements, le soutien (approvisionnements, munitions et pièces de rechange), la doctrine (règles et modes d’emploi) et l’entraînement des forces. Destinés à fonctionner par des températures de – 30 °C à + 60 °C, les matériels doivent allier protection des personnels (blindage) et puissance de feu. Ainsi, dans tous les types de conflit, le véhicule blindé du combat d’infanterie (28-32 t) passe là où les autres blindés (10-15 t de plus), notamment allemands et américains, ne peuvent aller. Les opérations sont conduites en interarmées, voire en interalliés. Toutefois, l’artillerie permet d’exercer une riposte immédiate, par exemple sur un PC adverse protégé par des défenses sol-air ou quand un avion n’est pas disponible sur place au bon moment. L’AT dépend de l’espace pour : la navigation, grâce aux systèmes de positionnement par satellites (GPS américain et Galileo européen) et, en cas de brouillage, la centrale inertielle (divers instruments embarqués) permet de s’en affranchir ; les communications sur longue distance ou sur le théâtre d’opération ; la cartographie numérisée à bord des engins blindés. L’AT doit gérer ses équipements existants, faute de moyens financiers pour se moderniser d’un seul coup.

Conflictualité évolutive. Le budget de l’AT correspond à 22 % du budget total des trois armées et à 20 % de celui du soutien, rappelle le général Beaudoin. Ses matériels, d’une durée de vie de 40-50 ans, sont à 80 % âgés de 30 ans. Il faut 15 ans pour en concevoir un, qui devra être modernisé au bout de 10 ans pour éviter le déclassement. La guerre froide (1947-1991) a mobilisé effectifs et stocks importants, qui ont diminué lors des « dividendes de la paix ». L’AMX 30 a été remplacé par le char Leclerc, dont le coût de soutien a explosé en raison de l’électronique embarquée. Depuis, l’AT s’est adaptée au changement de la conflictualité…avec les mêmes matériels. Les opérations sont passées de l’interposition, sans perte, entre deux factions en Côte d’Ivoire (2007), à une longue présence, avec pertes, en Afghanistan sur un espace restreint (2001-2014) et dans la bande sahélo-saharienne aux grandes élongations (depuis 2013). Le drone armé est apparu lors des combats en Afghanistan, en Irak (2003) et dans le Haut-Karabagh (2020). L’AT a été formatée pour la gestion de crise et non pour la guerre, souligne le général Beaudoin. Entre 1990 et 2017, la diminution des budgets militaires a conduit à une réduction des capacités, mais sans abandons. La guerre symétrique apparaît peu probable jusqu’aux événements en Ukraine (2014) ou dans le Haut-Karabagh (2020) significatifs de la résurgence d’Etats puissances comme la Russie et la Turquie. La prochaine guerre se déroulera en zone urbaine, face à des adversaires disposant de drones armés ou kamikazes, avec le souci de limiter au maximum les pertes en vies humaines. Par ailleurs, les industriels de l’armement changent leurs procédés, élaborent des outils numériques et ne reconstruisent plus les systèmes obsolètes. Système de forces, Scorpion, conçu en 2005, atteindra sa pleine puissance en 2025 pour durer 40 ans. Des équipements à bas coût, rustiques mais peu performants, ne remplaceront jamais la haute technologie pour conserver la supériorité opérationnelle. La simulation au combat de haute intensité, du soldat en régiment au général dans un PC de division, effective en caserne, se fera bientôt sur le terrain. Elle prépare le personnel à partir en opération de quatre mois au moyen d’une zone numérisée (ville, montagne, fleuve, route etc.) pour imaginer un mode d’action face à l’adversaire.

Perspectives à moyen et long termes. D’ici à 2050, les deux tiers de la population mondiale résideront dans les grandes métropoles. Dans l’environnement complexe des Etats faillis, le combat terrestre se déroulera de plus en plus en zone urbaine, où l’adversaire se réfugiera en comptant sur l’attitude ambigüe des habitants, et de préférence la nuit quand sa présence est estimée et peu certaine. Il a fallu 90.000 hommes et des bombardements aériens pour prendre Mossoul (Irak, 2014), défendue par 1.000 combattants de Daech. Bientôt, il sera possible de détecter le départ d’un missile ou le tir d’un fusil. Le combat connecté, dès 2030, passera au traitement de données par l’intelligence artificielle pour déceler les signaux faibles de l’ennemi. Grâce à un « cloud », celle-ci gérera les flux de données à très haut débit, destinées au soldat qui les recevra sur son écran pour pouvoir réagir très vite. Toutefois, l’homme restera dans la boucle, comme pour le pilotage des drones armés. Des petits drones pourront lancer des grenades avec précision pour éviter les dommages collatéraux. Les prochains investissements porteront sur de nouveaux drones, la lutte anti-drones par brouillage, mitraillage de saturation ou laser actif qui suit une cible mouvante pour la neutraliser. L’adversaire pourrait cumuler les effets d’essaims de drones et…de drones anti-drones ! Les matériels de plus de 20 t du programme Scorpion seront renouvelés avec la prise en compte de la défense contre les engins explosifs improvisés, suite au retour d’expérience de l’opération « Pamir » en Afghanistan. La défense sol-air sera modernisée en 2035. L’adversaire pouvant détecter l’arrivée d’un avion, la portée de l’artillerie sera doublée à 80 Km avec une précision métrique, grâce à des munitions à propulsion additionnelle vers 2040. A cette date, l’hélicoptère d’attaque Tigre sera remplacé. Toutefois, avertit le général Beaudoin, des choix s’imposeront pour tenir les engagements et alléger les contrôles pour diminuer les coûts et raccourcir les délais de construction et de livraison.

Coopérations européennes. Prévu pour 2028, l’Eurodrone devrait être aussi performant que le Reaper américain pour le même prix. Le MGCS (système de combat terrestre principal) franco-allemand doit remplacer les chars Leopard 2 et Leclerc en 2035. Le partenariat franco-belge CaMo (2019) a permis la production en série des blindés légers Griffon et Jaguar, composants du système de combat Scorpion. Enfin, le traité de Lancaster House (2010) prévoit l’interopérabilité des AT française et britannique par des exercices conjoints réguliers.

Loïc Salmon

 

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future




Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Les provocations militaires de la Chine envers Taïwan menacent la stabilité de la zone Indopacifique. Un affrontement armé pourrait déboucher sur une guerre avec les Etats-Unis. En conséquence, Taïwan renforce son action diplomatique et sa capacité militaire.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué au moyen de deux programmes en audio, les 13 et 28 janvier 2021, et d’une note publiée le 8 mars, après son audition par le Parlement européen le 24 février.

Diplomatie taïwanaise. Depuis 2016, date de l’arrivée au pouvoir de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen réélue en 2020, Pékin renforce sa stratégie d’isolement de Taipei sur la scène internationale. Aujourd’hui, seulement 15 Etats, dont le Vatican, maintiennent des ambassades avec Taïwan, qui dispose toutefois de 111 « bureaux de représentation diplomatique » à l’étranger. Selon Antoine, Bondaz, ce réseau lui donne la 7ème position en Asie, devant la Malaisie, et la 31ème place dans le monde, devant la Suède et Israël. Peu présent en Afrique, il l’est beaucoup plus dans les Amériques et en Europe. Malgré l’absence d’ambassades, Taïwan reste pour la France et l’Union européenne un partenaire économique et commercial ainsi que dans la recherche, le changement climatique, l’éducation, l’enseignement supérieur et la coopération culturelle et linguistique.

Pressions militaires chinoises. Depuis 2019, les incursions aériennes dans la « zone d’identification aérienne de défense » de Taïwan se sont multipliées. Au total, plus de 380 avions de chasse ou de reconnaissance chinois y sont entrés en 2020, dont 41 entre le 1er novembre et le 31 décembre. C’est le plus haut niveau atteint depuis les crises dans le détroit de Taïwan de 1954, 1958 et 1996, souligne Antoine Bondaz. Cette tendance se poursuit avec 81 incursions aériennes au cours du mois de janvier 2021. A l’appui, la propagande chinoise s’exerce par ses relais d’opinion, notamment le journal Global Times dont l’édition en anglais lui donne une audience internationale importante. Un récent éditorial annonce même que les avions de chasse et les navires militaires chinois ont « normalisé leurs vols et leur navigation autour de l’île ». Il indique aussi que la politique de respect de la zone d’identification aérienne de défense de la ligne médiane du détroit de Taïwan, en vigueur depuis vingt ans, ne s’applique plus. Ces incursions visent à s’approprier le détroit, tester le dispositif de défense anti-aérienne de Taïwan et accélérer le vieillissement de ses capacités aériennes. Pékin compte ainsi faire pression sur le gouvernement de Taïwan, intimider ses forces armées, démoraliser sa population, influencer son opinion publique et…évaluer la réaction de la communauté internationale ! La Chine, qui dispose des forces armées les plus nombreuses du monde (plus de deux millions de militaires), les modernisent en augmentant leur budget grâce à sa puissance économique. Elle dépense plus pour sa défense que tous les pays de la zone Indopacifique réunis. Selon l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix, la Chine a multiplié, par sept en vingt ans, ses dépenses militaires, passées de 40 Mds$ en 1999 à 265 Mds$ en 2019. Pendant cette période, les dépenses militaires du Japon ont stagné à 45 Mds$ et celles de Taïwan à 10 Mds$. Entre 2014 et 2018, la Marine chinoise a accru sa flotte d’un tonnage équivalent aux flottes française et italienne combinées. Pour développer sa capacité amphibie dans le détroit de Taïwan, l’effectif du Corps de marines, passé de 10.000 soldats en 2017 à 35.000 en 2020, devrait se monter à 100.000 à terme. Pour moderniser ses équipements militaires, la Chine investit massivement dans les nouvelles technologies dans le cadre de la stratégie nationale civilo-militaire de 2015, qui tire notamment profit de la surveillance limitée de certaines coopérations scientifiques et techniques sensibles…en Europe ! En réponse à cette progression quantitative et qualitative des forces armées chinoises, le ministère taïwanais de la Défense a obtenu une hausse de son budget, qui atteint quasiment 15 Mds$ en 2021. Les investissements portent sur l’augmentation des capacités de lutte antinavires, de défense antimissile et de guerre électronique.

Conséquences possibles. L’article 8 de la loi chinoise anti-sécession de mars 2005 prévoit le recours à la force, notamment après épuisement de toutes les possibilités de « réunification pacifique » de Taïwan, considérée par Pékin comme une province de la Chine. Celle-ci, estime Antoine Bondaz, augmente ainsi la flexibilité de sa réponse politico-militaire dans la cadre d’une ambiguïté stratégique délibérée. Par ailleurs, l’ouvrage « La science de la stratégie militaire », publié en 2013 par l’Académie chinoise des sciences militaires, recommande une préparation prioritaire à un conflit avec Taïwan, susceptible d’entraîner une intervention américaine sur un champ de bataille maritime et dans un contexte de dissuasion nucléaire. Toutefois, les forces armées chinoises pourraient se contenter de constituer un blocus aérien et maritime autour de Taïwan, en vue de la forcer à capituler avant l’unification. Le Parti communiste chinois considère comme plus efficace de dissuader les Etats-Unis d’intervenir plutôt que d’envahir l’île. L’impact psychologique devrait forcer le gouvernement de Taïwan à entamer des négociations politiques. Pour Pékin, la détermination de la population et des forces armées de Taïwan à se battre ainsi que la volonté d’intervention des Etats-Unis comptent davantage que leurs capacités militaires. Par ailleurs, toute crise autour de Taïwan ou dans la péninsule coréenne, aurait un impact considérable sur la sécurité de l’Union européenne, tant sur le plan militaire qu’économique. La fermeture du détroit de Taïwan aurait des conséquences sur ses approvisionnements, notamment en micro-processeurs indispensables à son industrie, et ses échanges commerciaux avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon. L’Union européenne et la France n’entretiennent plus de relations officielles avec Taïwan et ne prévoient pas d’en avoir à l’avenir. Toutefois, elles partagent avec Taïwan des intérêts communs en matière de sécurité : lutte contre la manipulation de l’information ; liberté de navigation ; diversification des chaînes d’approvisionnement ; lutte contre les cyberattaques ; prévention d’une future pandémie ; résilience démocratique ; protection des droits humains ; prévention et assistance en matière de catastrophe naturelle.

Loïc Salmon

D’une superficie de 35.980 km2, l’île-Etat de Taïwan compte une population de 23,6 millions d’habitants. Sixième puissance économique de la zone Indopacifique, elle réalise le double du produit intérieur brut du Viêt Nam. Le Forum économique mondial la classe en 3ème position, devant la Corée du Sud et l’Australie pour la compétitivité. L’organisation Reporters sans frontières la met à la 5ème place pour la liberté de la presse, devant le Japon. Elle occupe la même pour le développement humain, calculé par l’ONU, devant la Corée du Sud. Elle atteint la 4ème en matière de libertés publiques selon l’indice publié chaque année par les Instituts Cato (Etats-Unis), Liberales (Allemagne) et Fraser (Canada).

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Défense : la féminisation des armées, un enjeu opérationnel

Motivation, volonté, courage et talent ouvrent la carrière aux femmes dans les armées. Des mesures en faveur de la mixité et de l’égalité professionnelles ont permis des avancées réelles.

Ce thème a fait l’objet d’une présentation à la presse, le 4 mars 2021 à Paris, par le contre-amiral Anne de Mazieux, haut fonctionnaire à l’égalité des droits et chargée de la mise en œuvre de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un colloque sur le même sujet a suivi le 8 mars à Paris, organisé par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : la sociologue Camille Boutron, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; le capitaine Marion Buchet, pilote de chasse ; Nathalie Tournyol du Clos, directrice adjointe des ressources humaines au ministère des Armées.

Mesures d’accompagnement. Deux ans après l’entrée en vigueur du Plan mixité, les effectifs féminins des armées ont augmenté de 4,7 %, indique l’amiral de Mazieux. Outre la présence d’une femme militaire dans chaque centre de recrutement, un mentorat se développe pour aider les jeunes filles, notamment celles admises à l’écrit des concours, à acquérir les codes et usages. Toutefois, elles doivent faire leurs preuves, sans bénéficier de « passe-droits », souligne l’amiral. Depuis octobre 2020, le droit à l’avancement est maintenu après un congé parental de cinq ans pour élever les enfants en bas âge. La mise en place de « référents Egalité-Mixité », à l’écoute, permet de désamorcer des situations du vécu quotidien. Le portail intitulé « Combattre le sexisme ordinaire », interne au ministère des Armées et particulièrement détaillé, vise à obtenir une « tolérance zéro » en matière de comportement en toutes circonstances. Par ailleurs, l’Association française de normalisation a décerné le label « égalité » au ministère des Armées pour le Service des essences, le Service des ressources humaines civiles et le service achat du Service parisien de soutien de l’administration centrale (53.000 agents). En outre, le Plan égalité professionnelle entre les femmes et les hommes civils, signé le 14 décembre 2020 par la ministre des Armées et les organisations syndicales, concerne les 62.500 agents civils du ministère. Enfin, depuis 2017, une circulaire du Premier ministre exclut l’usage, au sein du gouvernement et des armées, de l’écriture « inclusive » consistant à tout mettre au masculin et au féminin.

Evolutions et résistances. Outre les cantinières, le débat sur la place des femmes dans les armées a commencé sous la Révolution, rappelle Camille Boutron. La professionnalisation, décidée en 1996 et effective en 2002, joue un rôle majeur dans l’égalité professionnelle. En 2000, une résolution de l’ONU porte sur la mise en place d’un programme visant à une plus grande participation des femmes dans les armées et dans les opérations de sécurité. Au cours des conflits, la frontière s’estompe entre combattants et non-combattants avec une participation accrue des femmes aux combats, notamment celles parties rejoindre Daech après 2014. En Inde, les femmes ont obtenu l’accès au rang d’officier dans l’armée de Terre, décision politique pourtant contestée par son chef d’état-major auprès de la Cour suprême. Par ailleurs, la gestion de la vie de famille dévolue aux femmes, reflet de la société en général, freine, par autocensure ou culpabilisation, leur accès à certaines spécialités. Le choix d’une carrière s’avère complexe dans les armées, faute de modèle féminin dans ce monde d’hommes, où perdure l’idée de ne pas mettre les femmes en danger. Pourtant depuis 2012, elles se trouvent en opération en Afghanistan. Des unités féminines américaines y ont été constituées pour le renseignement et des groupes féminins suédois pour les actions civilo-militaires. Au sein des forces spéciales, les femmes se montrent aussi performantes mais plus à l’aise entre elles que dans des unités mixtes.

Ouverture et fidélisation. A part la Légion étrangère, toutes les spécialités militaires sont ouvertes aux femmes, rappelle Nathalie Tournyol du Clos. Les barèmes des épreuves physiques sont en cours de réexamen pour les femmes, car la force n’intervient plus dans le domaine numérique, par exemple dans le cyber, pour contrer les attaques des hôpitaux militaires, ou la technologie du combat collaboratif Scorpion. Les jeunes filles performantes dans les écoles techniques sont recrutées comme sous-officiers mécaniciens dans l’armée de l’Air et de l’Espace. En revanche, elles ne constituent que 20 % des effectifs du niveau ingénieur dans l’Ecole de l’Air ou l’Ecole navale. En moyenne, les femmes restent dix ans de moins que les hommes dans les armées. La fidélisation repose sur les sous-officiers et les jeunes lieutenants pour pallier les démissions de soldats dans l’armée de Terre, fréquentes pendant les premiers mois. L’incitation financière fonctionne pour les spécialités pointues. Quant aux carrières courtes sous contrat, les femmes restent en moyenne 4 ans de moins que les hommes parmi les sous-officiers et 2 ans de moins chez les officiers. Elles sont donc encouragées à préparer le concours de l’Ecole de guerre, afin de pouvoir rester plus longtemps. Il faut en effet 20 ans pour atteindre le grade de colonel et 30 ans pour celui d’officier général. Comme 60 % des femmes militaires vivent en couple avec un militaire, la Direction des ressources humaines de chaque armée doit gérer au mieux leurs carrières et affectations respectives.

Opérations et vie privée. En 1946, le général de Gaulle a accordé le droit de vote et le statut militaire aux femmes, souligne le capitaine Buchet. La première femme pilote de chasse a reçu la croix de Guerre 1939-1945 et a été faite officier de la Légion d’honneur. Cette spécialité ne requiert pas une force physique exceptionnelle. La légitimité des femmes va de pair avec leur ambition. Quant au sexisme, il tend actuellement à la culpabilité générale des hommes. La différence entre interdiction et manque de respect ne s’applique pas spécifiquement aux femmes. Tout dépend du chef, qui règle une situation problématique ou l’élude quand il comprend mal certains comportements. La garde des enfants nécessite une disponibilité peu compatible avec les missions de plusieurs mois en opération, mais palliée par une bonne solde en France. Dans les pays anglo-saxons, les mères célibataires confient leurs enfants aux voisins. Enfin, la perte de deux femmes pilotes de chasse n’apparaît pas plus tragique que celle de pilotes masculins.

Loïc Salmon

Avec 33.000 femmes, soit 16,1 % de ses effectifs, les forces armées françaises se trouvent en 4ème position derrière celles d’Israël (33 %), de la Hongrie (20 %) et des Etats-Unis (18 %). Parmi les 20.000 jeunes recrutés chaque année, les femmes représentent 17,2 % des militaires et 41,3 % des civils. Au niveau officier, elles ont pu intégrer l’Ecole de l’air en 1977, l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1983 et l’Ecole navale en 1993. Elles représentent 9,8 % des officiers généraux et 41,3 % des postes civils en 2020. Le taux de féminisation du ministère des Armées se monte à 21 %, ainsi réparti :  Service de santé des armées, 61,2 % ; Secrétariat pour l’administration, 30,9% ; armée de l’Air, 23,6 % ; Marine nationale, 14,8 % ; armée de Terre, 10,7 % ; Délégation générale pour l’armement, 46,2 %.

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Marines : le sous-marin, arme tactique puis outil stratégique

Arme du combat naval, le sous-marin a pris une dimension stratégique dans la conduite de la guerre, la dissuasion nucléaire et le déni d’accès à un théâtre.

Alexandre Sheldon Duplaix, chercheur au Service historique de la défense et conférencier à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 3 décembre 2020 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN.

Evolution technologique. Le premier submersible, mu par la force humaine, apparaît en1776 aux Etats-Unis pour transporter, sans succès, une charge explosive jusqu’à la coque d’un vaisseau adverse. Au cours du XIXème siècle, l’invention des piles et batteries électriques va déboucher sur un mode de propulsion mixte pour le « torpilleur submersible ». Celui-ci se déplace en surface au moyen d’un moteur à vapeur, qui lui permet aussi de recharger des batteries alimentant son moteur électrique pour naviguer en plongée. Pendant la première moitié du XXème siècle, le sous-marin augmente sa vitesse, grâce à sa forme hydrodynamique, pour attaquer en plongée des navires de surface avec des torpilles acoustiques. Toutefois, le « schnorchel », tube d’acier alimentant en air son moteur diesel pour recharger les batteries sans faire surface, constitue une vulnérabilité. En 1954, la propulsion nucléaire, développée aux Etats-Unis, lui permet de s’en affranchir, d’augmenter sa vitesse, de renouveler l’oxygène du bord et d’alimenter toutes les installations électriques. Le Nautilus devient le premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). Dès 1961, l’armement nucléaire puis la technologie MIRV (missiles à plusieurs têtes suivant une trajectoire indépendante) donnent une dimension stratégique aux sous-marins américains lanceurs d’engins (SNLE). Pour combler son retard, l’URSS installe des missiles balistiques sur ses sous-marins à propulsion diesel-électrique puis construit des SNLE. Parallèlement dans les années 1950 et 1960, les Etats-Unis immergent des systèmes d’hydrophones dans les océans Atlantique et Pacifique pour surveiller les déplacements des submersibles soviétiques. Puis, l’augmentation de la portée des missiles n’oblige plus les SNLE américains à s’approcher des côtes soviétiques. L’URSS déploie alors des avions à long rayon d’action pour protéger les zones de patrouille de ses SNLE. Les Etats-Unis envoient des SNA chasser ses SNLE et menacent ses bases au moyen de leur aviation embarquée et de missiles de croisière. Par ailleurs, France, Grande-Bretagne et Chine construisent à leur tour des SNA pour développer une composante stratégique (SNLE). La Grande-Bretagne adopte la technologie et les missiles balistiques Polaris américains. Au début, la France dépend des Etats-Unis pour l’aide technique et l’uranium nécessaire aux réacteurs de ses sous-marins. Puis, elle met au point le concept de dissuasion pour interdire une attaque de l’URSS en visant ses principales métropoles. Dans les années 1980, l’URSS obtient, par espionnage, les codes et les zones de patrouille des sous-marins américains et les plans des hélices des SNA. A la fin de la guerre froide (1991), la Russie commence à déployer des SNA discrets.

Arme égalisatrice. L’arme sous-marine est déployée pendant les guerres de Crimée (1853-1856) et de Sécession (1861-1865). En 1917, l’Empire allemand lance la guerre sous-marine à outrance dans l’Atlantique, avant que les Etats-Unis soient prêts à intervenir. Les Marines alliées instaurent alors le blocus des ports allemands et organisent la protection des convois pour le transport rapide des troupes américaines. Entre les deux guerres mondiales, les Etats-Unis mettent au point le « plan Orange » pour couper les voies de communications du Pacifique au Japon, qui prévoit d’y affaiblir la flotte de croiseurs américains par des attaques de sous-marins avant une bataille navale décisive. L’Allemagne lance la production de sous-marins en 1942, alors que la Grande-Bretagne a déjà cassé le code de la machine Enigma utilisée par la Kriegsmarine. La guerre sous-marine américaine dans le Pacifique coupe les approvisionnements en combustibles du Japon, dont les pilotes ne peuvent obtenir une formation suffisante dès 1943. Dans les années 1980, le sous-marin intervient dans la guerre psychologique. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne l’utilisent dans des opérations spéciales pour inquiéter l’URSS. Ainsi, suite à l’échouement accidentel d’un submersible soviétique sur une côte suédoise en 1981, des incursions sous-marines dans les eaux suédoises sont attribuées à l’URSS et admises par les Etats-Unis en…2000. Pendant la guerre des Malouines (1982), un SNA britannique coule le croiseur argentin Belgrado, contraignant la flotte de surface argentine à rester dans ses ports. Le sous-marin assure des missions de renseignement et d’infiltration-exfiltration de commandos. Il participe aux guerres contre l’Irak en 1991 et 2003, avec le lancement de missiles de croisières américains Tomahawk. Des SNA restent déployés en Adriatique pendant toute la guerre du Kosovo (1998-1999) et au large de la Libye en 2011. Par ailleurs, le sous-marin classique devient une arme du combat littoral. Les Marines américaine, britannique et française, qui n’en possèdent plus, développent des drones sous-marins pour la reconnaissance et la lutte contre les torpilles, afin de conserver leurs SNA au large. Enfin, les petits sous-marins sont déjà utilisés par les narcotrafiquants pour le transport de la drogue et pourraient l’être, bientôt, par les organisations terroristes.

Dissuasion géopolitique. Les Etats-Unis préparent des missiles de croisière, contre les missiles de croisière développés par la Chine, non contrainte par les traités de limitation conclus entre Washington et Moscou. Outre la mise en chantier d’un 2ème porte-avions, celle-ci a construit des pistes d’aviation sur 7 îlots et atolls poldérisés en mer de Chine du Sud, pour protéger ses côtes contre le Japon, la Malaisie et l’Australie. Elle compte sur le projet, en cours, des « Routes de la soie » pour apaiser les tensions politiques avec ses voisins, mais veut empêcher toute indépendance formelle de Taïwan, l’intégrer sans combat et empêcher la VIIème Flotte américaine, stationnée dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien, d’intervenir. Elle modernise en conséquence ses sous-marins classiques anaérobies, pouvant rester en plongée quelques jours sans sortir leur schnorchel, et développe des SNA qui patrouillent en mer de Chine du Sud. Ses SNLE sont équipés de missiles balistiques J-L 2 d’une portée de 8.000 km. Les essais réussis du J-L 3 d’une portée de 14.000 km lui permettront de frapper des objectifs sur la côte Ouest des Etats-Unis et, si tirés dans le Pacifique, d’atteindre Washington. Par ailleurs, Israël dispose d’une capacité de frappe nucléaire à partir de sous-marins anaérobies. L’Inde va lancer un SNA et construit un SNLE. L’Iran développe des sous-marins classiques pour sa Marine et des petits submersibles pour l’organisation paramilitaire des Gardiens de la Révolution. La Russie, qui ne dispose que du sixième des la flotte sous-marine de l’ex-URSS, développe des drones sous-marins pour patrouiller en Baltique. L’Australie va construire 12 sous-marins anaérobies bénéficiant de la recherche sur les SNA français.

Loïc Salmon

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