Les plus grandes batailles en montagne

Connaissance du terrain, préparation opérationnelle de la troupe, raids et embuscades caractérisent la victoire dans la guerre en montagne.

Celle-ci vise surtout le contrôle d’une zone ou une action sur l’ennemi ou, accessoirement, à créer une diversion, une couverture ou un appui dans le cadre d’une manœuvre globale. La conception et la réalisation de la manœuvre, alliant audace, surprise et cohésion des troupes, restent toujours du ressort d’un chef déterminé. Toutefois, l’héroïsme ne suffit pas. Ainsi, quoique solidement retranché aux Thermopyles (- 480 avant JC) avec 300 Spartiates, Léonidas n’a pas imaginé que l’armée perse puisse le contourner, par surprise, à travers un sentier de montagne. Par contre, un coup d’audace et des techniques alpines ont permis à Alexandre le Grand de s’emparer du camp de la Roche sogdienne (Asie centrale, – 328 avant JC), place forte réputée imprenable. Malgré le terrain escarpé, la multiplicité des combats, la sévérité du climat, les accidents et les délais d’approvisionnements, Hannibal fait franchir les Alpes (- 218 avant JC) en 15 jours à une armée réduite à 26.000 fantassins et 6.000 cavaliers à son arrivée en Italie. L’année suivante, dans une embuscade montée sur les flancs des collines le long du lac Trasimène, il écrase l’armée romaine en l’empêchant de manœuvrer. De son côté, Vercingétorix réussit une manœuvre rapide d’infanterie en terrain montagneux à Gergovie (- 52 avant JC) et inflige à Jules César un important revers militaire. En 1675 et après un minutieux travail de réflexion et malgré un rapport de force défavorable, Turenne traverse les Vosges en plein hiver et remporte la bataille de Turkheim en disloquant par surprise le dispositif de l’armée austro-brandebourgeoise. En 1709, Berwick, Anglais au service de la France, protège 300 km de frontière alpine, grâce à une connaissance approfondie du terrain en toutes saisons et un raisonnement tactique fondé sur le renseignement et la mobilité. En 1808, face à une armée espagnole de 9.000 hommes et 16 canons installés sur le col de Somosierra, assez large pour quatre cavaliers de front, Napoléon ordonne une charge de chevau-légers, dans la brume, qui dure sept minutes et provoque la déroute de l’ennemi, ouvrant la route vers Madrid. Lors de la guerre d’indépendance du Chili en 1817, l’armée du général San Martin traverse la cordillère des Andes en 19 jours, soit 585 km à 4.800-5.000 m d’altitude avec des températures variant de 30° C le jour à – 10° C la nuit. L’allure de 28 km/jour ne laisse pas le temps aux renforts espagnols d’arriver et permet à San Martin de remporter par surprise la victoire de Chacabuco. En 1877 à la tête d’un détachement d’avant-garde russe composé majoritairement de cavalerie, le général Gourko traverse le Balkan d’Etropol du 25 au 31 décembre et défait l’armée turque à Baba-Konak. Le traité russo-turc de San Stephano (3 mars 1878) reconnaît la suprématie russe dans les Balkans à dominante slave et orthodoxe. En 1918, après un raid de plus de 500 km en 6 semaines dans la montagne, le général Jouinot-Gambetta et la cavalerie française remportent la victoire du Dobro Poljé, entraînant la capitulation de la Bulgarie. En 1944, le Corps expéditionnaire français du général Juin franchit les Monts Aurunci et gagnent la bataille du Garigliano au pied du Mont-Cassin, ouvrant aux Alliés la voie vers Rome.

Loïc Salmon

« Les plus grandes batailles en montagne », Colonel Cyrille Becker. Editions Pierre de Taillac, 240 pages, illustrations, 26,90 €.

Conduite de la bataille, planification et initiative

Défaites militaires, ce qu’il faut éviter

L’ultime champ de bataille

 




Liban : l’opération « Amitié », réactivité et efficacité

Manœuvre logistique d’ampleur réalisée en urgence, l’opération « Amitié » de projection d’une force française de soutien dans le port de Beyrouth s’est déroulée du 4 août au 23 septembre 2020, pour aider l’armée libanaise.

Des retours d’expérience (Retex) ont été présentés à la presse le 22 septembre à Paris par l’Etat-major des armées. Y sont intervenus : le colonel Frédéric Barbry, son porte-parole (photo) ; le lieutenant-colonel chef opération du Groupement terre génie « Ventoux » ; le capitaine de corvette commandant le groupe de plongeurs-démineurs de la Méditerranée ; le lieutenant-colonel commandant l’Escadron de ravitaillement en vol de transport stratégique 1/31 « Bretagne » ; le commissaire principal adjoint au chef de bureau Planification de l’état-major opérationnel du Service du commissariat des armées.

Opération interarmées. En réponse aux explosions de 2.750 t de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth (190 morts et 6.500 blessés), l’opération « Amitié » a été lancée dès le 4 août, a rappelé le colonel Barbry. Elle a nécessité l’acheminement de 750 militaires et 1.200 t de fret humanitaire, en coordination avec les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Santé. Les 8 projections aériennes ont mis en œuvre : 4 A400M Atlas, 1 C-130J Super Hercules et 1 C-160 Transall pour le transport tactique ; 1 Airbus A310 pour le transport stratégique ; 1 avion ravitailleur A330 Phénix. La projection maritime a inclus le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre avec des moyens amphibie de débarquement, véhicules incendie, engins de déblaiement et travaux sous-marins et d’investigation, 1 hélicoptère Alouette III (Marine nationale) et 1 hélicoptère Caracal (armée de l’Air) ; le porte-conteneurs Calao, affrété militaire. Avec 1.100 rotations de camions bennes, l’opération « Amitié » a permis de dégager 25 ha de terrain et 17.000 t de gravats.

Retex Terre. L’effectif terrestre a inclus 390 hommes du Groupement génie « Ventoux » (dont des équipes pour les travaux en hauteur), 55 sapeurs-sauveteurs et 13 marins-pompiers de la Sécurité civile. Il a disposé d’un état-major opératif et de 4 PC successifs dans le département du Vaucluse, à Toulon, à bord du Tonnerre et dans le port de Beyrouth. Celui-ci a été « scanné » pour en vérifier les infrastructures. En outre, 37 missions d’information et 11 chantiers ont été lancés en ville, dont le découpage de 3.000 m de charpente métallique, pour la reprise de l’activité.

Retex Marine nationale. Les 15 plongeurs-démineurs, déjà en alerte, et les éléments du génie maritime ont reconfiguré leurs matériels, dont un appareil spécial pour la soudure sous-marine à 3.000 °C, un casque de plongée en surpression pour éviter des entrées d’hydrocarbures et un robot télé-opéré dans les endroits dangereux. Le Service hydrographique et océanographique de la marine a cartographié le fond du port sur 1 km2. 80 plongées d’identification ont eu lieu, facilitées par l’interopérabilité avec les plongeurs libanais formés en France.

Retex armée de l’Air. Les A 400M ont effectué 4 rotations entre la France et Beyrouth pour transporter 75 marins-pompiers, 3 chiens de recherche et 6 t de matériel. Le Phénix a réalisé un aller-retour Istres-Beyrouth, soit 4.000 km en 4 heures de vol, avec un seul « plein » et 2 heures d’escale. Le Caracal a été mis en alerte pour évacuer, éventuellement, un plongeur accidenté sur Chypre.

Retex Commissariat. Un détachement mixte a établi un dispositif financier et monté un réseau Wifi pour les liaisons avec les familles des militaires projetés.

Loïc Salmon

Service de santé : culture du retour d’expérience en opération extérieure

Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Logistique opérationnelle : de la maîtrise des flux à la force « Scorpion »

 




Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

En Chine, la pandémie du Covid-19 agit comme le révélateur d’une tendance préexistante, à savoir la mise en avant d’un nouveau nationalisme, notamment sur Hong Kong et la minorité ouïghoure du Xinjiang. Elle l’a même accélérée vis-à-vis des pays occidentaux.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans un « podcast » (contenu audio numérique), diffusé le 29 juillet 2020 à Paris.

L’effet Covid-19. Dès le début de la pandémie en mars 2020, la diplomatie « sanitaire » chinoise se manifeste par les dons de masques en Europe et d’équipements de protection et de ventilateurs en Afrique, au Pakistan et en Asie du Sud-Est. Cette diplomatie, qui remonte aux années 1960 en Afrique, avait pris de l’ampleur lors de l’irruption du virus Ebola (2014-2015) dans les pays riverains du golfe de Guinée. Cette épidémie avait mobilisé également les Etats-Unis et des pays européens, dont la France. La Chine y avait envoyé des médecins militaires et civils et construit un hôpital en Sierra Leone. Ensuite, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle avait fait bénéficier de nombreux pays de sa coopération en matière sanitaire, dans le cadre du vaste projet des « Routes de la Soie ». Des entreprises chinoises ont fait des dons aux hôpitaux de Milan. Le site chinois de vente en ligne Alibaba propose des solutions, comme le « Cloud » (services informatiques) et la reconnaissance d’imagerie médicale (scanners thoraciques). Cette diplomatie sanitaire s’est adaptée à la pandémie du Covid-19 avec l’émergence d’une « diplomatie publique » de communication internationale, souligne Antoine Bondaz. Ainsi, consulats, ambassades et consultants associés au ministère chinois des Affaires étrangères ont ouvert 200 comptes sur les réseaux sociaux, dont 60 au second semestre 2019 et 70 au premier semestre 2020. Les événements de Hong Kong à l’été 2019 ont entraîné une présence accrue des autorités chinoises sur Twitter. Cela fait suite à un discours de 2013 du président chinois Xi Jinping, qui avait appelé à mieux raconter l’histoire de la Chine et à mieux faire entendre sa voix. Il s’agit de présenter des éléments de langage à l’étranger, en vue de discréditer toute critique du Parti communiste chinois et de sa politique et aussi de s’insérer dans le débat public international. Les médias chinois comme le quotidien Global Times et l’agence de presse Xin Hua se sont massivement investis dans le réseau social You Tube.

La « diplomatie guerrière ». Un film, sorti en Chine en 2017, a remporté un gros succès. Il met en scène un ancien agent des forces spéciales, devenu mercenaire en Afrique, qui sauve des personnels humanitaires des mains de trafiquants et de mercenaires divers. Selon Antoine Bondaz, il véhicule l’idée que les militaires chinois vont à l’étranger défendre la cause de leur pays. Ce concept de la diplomatie des guerriers a été présenté par les médias de Hong Kong puis repris à l’étranger. Il vise à convaincre le grand public chinois que les représentants de leur pays, notamment les diplomates et les médias, défendent l’honneur de la Chine, au-delà de simples intérêts. Cette rhétorique agressive semble en grande partie appréciée. Les diplomates chinois se différencient ainsi de leurs collègues étrangers. Par ailleurs, indique Antoine Bondaz, la Chine use de la désinformation pour essayer d’imposer ses éléments de langage à l’étranger. Ainsi, la communication de l’ambassade de Chine en France se démarque de celle des autres ambassades par un ton particulièrement agressif dans ses communiqués, des généralisations grossières et des propos parfois insultants envers certains chercheurs et la presse française à propos du Covid-19. Celle-ci est accusée de mensonges, de racisme antichinois et d’alignement sur la politique américaine qui lui ôte toute indépendance. Selon le quotidien Le Monde, dans une tribune mise en ligne le 12 avril 2020, l’ambassade de Chine en France reproche aux pays occidentaux d’avoir dénigré la Chine dans sa gestion de la crise du Covid-19 et accuse violemment le personnel soignant des maisons de retraite françaises d’abandon de poste. Deux jours plus tard, l’ambassadeur Lu Shaye a été convoqué par le ministre des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Yves Le Drian, qui lui a fait part de sa « désapprobation de certains propos récents ». Déjà, indique Antoine Bondaz, cet ambassadeur, auparavant en poste à Ottawa, s’était fait remarquer par ses propos virulents et insultants envers les médias canadiens pour leur couverture de l’affaire de l’entreprise chinoise de télécommunications Huawei et de l’arrestation de sa vice-présidente Meng Wanzhou sur demande des Etats-Unis.

Conséquences en Europe. La détérioration de l’image de la Chine à l’étranger a commencé en 2018, comme le montrent des sondages récents du centre européen de recherche ECFR, indique Antoine Bondaz. En France, elle est tombée à 33 % d’opinions favorables en 2019, avant même la pandémie. Au niveau européen, un consensus s’est dégagé sur les grands dossiers, dont Hong Kong et la répression contre les Ouïghours du Xinjiang. Lors des négociations entre l’Union européenne (UE) et la Chine, Charles Michel, président du Conseil européen (depuis 2019), et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne (depuis 2019) ont tenu des propos très durs sur la Chine, qui ont surpris leurs nouveaux interlocuteurs chinois. La question de la réciprocité devient centrale dans les négociations bilatérales aux niveaux de l’UE ou des Etats membres, en raison des promesses non respectées par la Chine depuis des années. Toutefois, cela n’implique guère de sanctions économiques dans l’immédiat, estime Antoine Bondaz. Sans remettre en cause la mondialisation, la diversification des sources d’approvisionnement et la relocalisation d’une partie des industries stratégiques réduisent l’exposition aux risques.

Hong Kong, le Xinjiang et la 5 G. Les décideurs européens s’intéressent, depuis 2016, à Hong Kong et, depuis 2017, au Xinjang, dont un peu moins de 50 % de la population appartient à la communauté ouïghoure, turcophone et musulmane. Ils demandent d’y accéder, pour se rendre compte de la situation, et des explications sur la révélation de camps d’internement, la stérilisation forcée et la disparition d’une partie du patrimoine religieux. Le Parlement européen a décerné le prix Sakharov (droits de l’Homme) 2019 à l’universitaire ouïghour Ilham Tohti. Les Etats-Unis vont sanctionner les entreprises chinoises ou étrangères qui utilisent de la main-d’œuvre forcée des camps d’internement pour leurs produits destinés à l’exportation. Quant à la téléphonie mobile 5 G, développée par la Chine, elle prend une dimension politique. Les Etats-Unis la retardent et la Grande-Bretagne l’a interdite pour des raisons de sécurité. Le gouvernement français tente de faire prendre conscience aux entreprises de télécommunications des risques. Toutefois, rappelle Antoine Bondaz, la Chine reste incontournable sur les nouvelles technologies, les normes internationales, la réforme de l’ONU et de l’OMS ou le réchauffement climatique. Elle produit notamment 30 % des émissions de gaz à effet de serre.

Loïc Salmon

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Exposition « De Gaulle, une carrière militaire » à Vincennes

Même si le général de Gaulle (1890-1970) estimait sa carrière militaire terminée en 1940, celle-ci s’est poursuivie jusqu’à sa retraite en 1952.

Le chef de la France libre se dit « être sorti de l’échelle des grades et investi d’un pouvoir qui ne se hiérarchise pas ». Il commande des militaires des trois armées de métropole et des territoires ralliés de l’Empire colonial français, des femmes servant sous l’uniforme et la Résistance en zone occupée. Or le colonel Charles de Gaulle, nommé général de brigade à titre temporaire le 1er juin 1940, avait été mis à la retraite d’office le 23 juin suivant par un décret présidentiel. Après son départ du gouvernement provisoire en 1946, il refusera une nomination au grade de général d’armée avec effet rétroactif. De même, le fondateur de l’Ordre de la Libération refusera des promotions dans celui de la Légion d’honneur en 1952. Admis 119ème sur 221 à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1909, de Gaulle doit, conformément au règlement en vigueur, servir un an comme simple soldat puis sous-officier avant de commencer sa formation d’officier. Il sort 13ème de la promotion « Fez » (1910-1912) et choisit l’infanterie, « reine des batailles ». Lieutenant à 23 ans au 33ème Régiment d’infanterie d’Arras, il doit susciter l’obéissance chez les conscrits et les sous-officiers plus âgés. Ses conférences face à ses camarades et ses supérieurs attirent l’attention du chef de corps, le colonel Philippe Pétain. Le lieutenant de Gaulle connaît le baptême du feu lors de l’assaut d’un pont sur la Meuse le 15 août 1914. Blessé au genou parmi les cadavres de ses hommes, il commence à douter de la préparation de l’armée française à cette guerre et de la compétence de la hiérarchie militaire pour coordonner infanterie et artillerie.

Le capitaine de Gaulle participe à la bataille de Verdun, où il est à nouveau blessé, dans un bombardement le 2 mars 1916, et fait prisonnier par les Allemands. Il tente par deux fois de s’évader en 1917 et ne sera libéré qu’à l’armistice de 1918, avec le sentiment d’avoir été inutile pendant la Grande Guerre. L’année suivante, il rejoint la mission militaire française en Pologne comme instructeur parmi les troupes combattant l’Armée rouge en 1920. Pour lui, l’écriture, l’enseignement et l’exercice du commandement forment un tout. Les notations de ses supérieurs reflètent ses propres conceptions du chef, du prestige et du caractère, analysées dans son livre « Le Fil de l’Epée », paru en 1932. Dans le suivant, « La France et son armée » (1938), de Gaulle écrit : « Mais, s’il faut la force pour bâtir un Etat, réciproquement l’effort guerrier ne vaut qu’en vertu d’une politique. » Ce livre, qui aurait dû porter la signature du maréchal Pétain, son protecteur depuis 25 ans, marque la rupture entre les deux hommes. Commandant la 4ème Division cuirassée en mai 1940, le colonel de Gaulle teste ses théories dans les combats de Montcornet, de Crécy-sur-Serre et d’Abbeville contre la Wehrmacht. Nommé secrétaire d’Etat à la Guerre le 6 juin 1940, il négocie à Londres un soutien britannique le 16, pour continuer le combat depuis l’Empire colonial. Sa désobéissance, signifiée par l’appel du 18, lui vaut des condamnations par des juges militaires : quatre ans de prison le 4 juillet ; dégradation et peine de mort le 2 août.

Loïc Salmon

L’exposition « De Gaulle, une carrière militaire 1910-1952 » (7 septembre-23 décembre 2020), organisée par le Service historique de la Défense, se tient au château de Vincennes, Pavillon du Roi. www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr

Churchill De Gaulle

Exposition « Eisenhower-De Gaulle » aux Invalides

Une certaine idée de la France…et du monde

 




Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future

Le développement des systèmes d’armes létaux autonomes (SALA), dont l’efficacité se renforce avec l’intelligence artificielle (IA), fait l’objet de négociations internationales sur le « permis de tuer » susceptible d’être ainsi délégué à un robot.

Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay, membres de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l‘Assemblée nationale, ont rédigé un rapport sur les SALA, présenté à la presse le 22 juillet 2020 à Paris.

Vigilance de rigueur. D’après les deux députés, de nombreux spécialistes estiment qu’un SALA respecte le droit humanitaire grâce à sa précision, mais le chef militaire engage sa responsabilité devant la justice pénale internationale. L’Etat-major des armées françaises ne voit aucun intérêt au développement d’armes totalement autonomes. Les industriels français, en l’occurrence MBDA (espace et systèmes de missiles) et Dassault (aéronautique), cherchent à développer des équipements de reconnaissance et de décision, donnant à l’homme quelques secondes pour réagir. La France dispose du missile de croisière Scalp (arme de précision tirée à grande distance), mais a pris du retard en matière de robotisation, comme le char inhabité avec une tourelle capable d’effectuer les mêmes mouvements que le fantassin. A titre indicatif, la Direction générale de l’armement (DGA) consacre 100 M€ par an aux études sur l’IA, contre 3 Mds$/an par la DARPA, son homologue américaine.

Stratégie de la France. Selon le rapport parlementaire, la France s’appuie sur la réputation internationale de son école de mathématiques, sur son expertise dans l’informatique, le calcul et le développement de logiciels et sur sa base industrielle et technologique de défense. Sa stratégie repose sur quatre principes : conserver la liberté d’action et l’interopérabilité avec ses alliés ; s’appuyer sur une IA de confiance, maîtrisée et responsable ; maintenir la résilience et l’évolutivité des systèmes ; préserver un cœur de souveraineté. Les efforts portent dans sept domaines : l’aide à la décision des chefs militaires et à la planification ; le renseignement pour l’autonomie stratégique ; le combat collaboratif avec une connectivité croissante des systèmes ; la robotique pour concentrer les ressources humaines sur les tâches les plus sensibles ; le cyber pour augmenter la capacité d’anticipation et de réactivité ; la logistique, la maintenance et le soutien pour gagner en efficacité ; l’administration et la santé des personnels. L’IA interviendra en grande partie dans les combats collaboratifs terrestres, navals et aériens. Pour l’armée de Terre, elle apportera au programme Scorpion des capacités en termes de situations tactiques amies ou ennemies, de protection, de fusion multi-capteurs et d’optimisation des itinéraires de combat. Pour la Marine, l’IA apportera au programme SLAM-F la détection automatique des mines dans des images sonars ou la mise en œuvre de drones sous-marins et de surface avec des capacités de guidage et d’évitement d’obstacles. Pour l’armée de l’Air et de l’Espace (nouvelle appellation depuis le 11 septembre 2020), l’IA apportera au programme SCAF une gestion assistée des capteurs et des effecteurs, la connectivité intelligente et la coopération entre aéronefs habités et drones. La cyberdéfense et le renseignement utiliseront l’IA pour la détection automatique d’anomalies sur les réseaux et dans les connexions informatiques, la compression des données et la détection assistée d’objets dans des images satellites. La stratégie française sur l’IA de défense a été élaborée dans une approche transverse entre les différents services concernés du ministère des Armées : DGA ; Agence de l’innovation de défense ; Inspection générale des armées ; Contrôle général des armées ; Secrétariat pour l’administration ; Direction des affaires juridiques ; Direction du renseignement militaire ; Direction générale de la sécurité extérieure. Elle a débouché sur la création, en janvier 2020, d’un comité d’éthique, composé de 18 personnalités des armées et du monde civil, pour analyser l’évolution des recherches sur le soldat augmenté et…les SALA !

Compétition internationale. Le rapport parlementaire souligne le lien entre l’autonomie des systèmes d’armes et l’essor de l’IA. Grâce à celle-ci, une machine peut opérer 24 h sur 24 sans la fatigue et l’inattention inhérentes au combattant. Aux Etats-Unis, le navire Sea-Hunter de 60 m de long, autonome et dédié à la lutte anti-sous-marine, a réussi à franchir 4.500 km entre Hawaï et San Diego (côte Ouest) en s’adaptant aux règles de la navigation dans les eaux internationales. Le programme LUSV en prévoit un autre de 90 m et 2.000 t, capable d’effectuer des missions « sales », « ennuyeuses » et « dangereuses ». La Chine développe le petit robot sous-marins HSU001, en vue de mailler les océans. Elle s’appuie sur ses réseaux sociaux (Baida, Alibaba, Tencent et Xiaomi) pour exploiter les données de sa nombreuse population (1,4 milliard d’habitants en 2018), afin d’accélérer les systèmes d’apprentissage. Des études portent sur des robots et drones programmables pour des attaques-suicides autonomes. Toutefois, le manque d’expérience du combat freine l’élaboration d’une doctrine d’emploi. Outre une coopération renforcée avec la Chine, la Russie met en place un centre national de l’IA militaire et un consortium technologique militaro-industriel d’IA et de mégadonnées. Elle profite des retours d’expérience rapides en opérations pour compenser ses capacités d’investissement moindres. Son engagement en Syrie lui permet d’expérimenter de nouveaux matériels en condition de guerre. Elle y a déployé des chars URAN-9, très automatisés. La plate-forme Marker, constituée d’un petit char robotisé qui tire sur la même cible que le soldat qu’il accompagne, y a été testée pour réduire des poches de résistance islamistes. Ce système devrait entrer en service dans les unités russes en 2021. La Corée du Sud, qui utilise la plate-forme de tir automatique SGR-A1 à sa frontière avec la Corée du Nord, envisage une unité complète de SALA pour la surveillance et l’alerte.

Loïc Salmon

Les rapporteurs définissent les SALA comme des systèmes d’armes capables de choisir et d’engager seuls une cible, sans intervention humaine et dans un environnement changeant. Cette autonomie totale exclut les systèmes semi-autonomes ou télé-opérés comme les drones. Avant tout engagement sur un théâtre d’opérations, le chef militaire doit pouvoir reprendre la main sur une machine à tout moment pour lui donner de nouveaux ordres, annuler les précédents ou fixer de nouvelles règles. Sinon, il ne pourrait pas évaluer la menace en fonction de sa connaissance du milieu, des règles d’engagement et de la situation tactique d’ensemble. En conclusion de leur rapport sur les SALA, les députés Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay recommandent de : poursuivre les négociations dans le cadre multilatéral de la Convention sur certaines armes classiques, afin d’assurer le respect du droit international humanitaire ; conforter les efforts engagés, aux niveaux national et européen, sur l’intelligence artificielle de défense pour éviter un déclassement technologique, industriel et stratégique.

Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Malaisie : développement d’une Base industrielle et technologique de défense

La Malaisie inclut les transferts de technologie dans ses commandes militaires à l’étranger, en vue de constituer sa propre base industrielle et technologique de défense (BITD).

Coralie Trigano, cadre commercial export chez Thales Véhicules et Systèmes tactiques, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 17 juin 2020 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre et l’association 3AED-IHEDN (armement et économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale).

Environnement stratégique. De la péninsule Malaise au Nord de l’île de Bornéo, la Malaisie s’étend sur 329.850 km2 avec 4.674 km de côtes et 2.670 km de frontières terrestres. Pays musulman, elle ne connaît pas d’ennemi direct et participe aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Toutefois, elle perçoit des menaces sur le plan régional : tensions avec Singapour au sujet des réserves d’eau douce ; contentieux territorial avec les Philippines ; séparatisme islamique au Sud de la Thaïlande ; immigration clandestine et vols de biens culturels à la frontière avec l’Indonésie ; piraterie, contrebande, trafic de stupéfiants et immigration illégale dans le détroit de Malacca et au Nord-Ouest de Bornéo ; terrorisme du mouvement Abou Sayyaf, proche de l’Etat islamique (Daech) et actif aux Philippines. Néanmoins, Singapour reste son premier partenaire économique, la Chine sa première source d’investissements et l’Union européenne son troisième partenaire commercial (accord de partenariat et de coopération en 2016). Le premier Livre blanc sur la défense, publié en janvier 2020, se concentre sur la protection des frontières avec trois lignes directrices : dissuasion concentrique ; défense complète ; partenariats fiables. Le budget de la défense se monte à 3 Mds$ (2018) et son armée professionnelle à 110.000 hommes (1.000 pour l’ONU). Les officiers supérieurs suivent une formation poussée en Grande-Bretagne.

Montée en puissance de la BITD. La Malaisie fabrique sous licence de l’artillerie, des véhicules et des frégates. Selon Coralie Trigano, elle dispose des compétences pour le maintien local en condition opérationnelle, mais pas de l’autonomie complète pour le développement et la production des composants principaux ou de blocs d’équipements prêts à être intégrés. Les investissements portent sur l’emploi des technologies de défense, pour augmenter la compétitivité du secteur civil, via des « niches » comme l’équipement du soldat, les domaines maritime et aérospatial, l’automobile, l’armement léger, les technologies de l’information et de la communication. La Malaisie veut devenir le premier centre d’Asie du Sud-Est pour la maintenance et la réparation. Elle organise des salons internationaux tous les deux ans : LIMA’21 (équipements navals et aéronautiques), 36 pays, 555 entreprises en 2019 ; DSA 2020 (services de défense en Asie), 33 pays, 1.500 entreprises en 2018. Elle a acheté à la France : 2 sous-marins de la classe Scorpène ; 6 corvettes Gowind (protection du littoral) ; 4 avions A400M ; 18 canons LG1 de 105 mm ; missiles anti-char Eryx ; mortiers embarqués 2R2M de 120 mm ; équipements de communication de véhicules ; solutions de défense aérienne. Des prospections sont en cours pour l’avion Rafale, le canon Caesar et trois navires de soutien. Mais la concurrence augmente : Chine, Etats-Unis, Corée du Sud, Russie, Turquie, Italie, Pays-Bas, Inde, Australie et Grande-Bretagne, Israël étant exclu.

Loïc Salmon

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Asie-Pacifique : zone d’intérêt stratégique pour la France

Armement : baisse des exportations françaises en 2019




Economie : préserver les savoir-faire des entreprises de défense

Dans le cadre du plan de relance gouvernemental consécutif à la pandémie du Covid-19, la Direction générale de l’armement (DGA) soutient la Base industrielle et technologique de défense (BITD), constituée d’entreprises actives dans les secteurs militaire et civil et très dépendantes de l’exportation.

Cette assistance de l’Etat a été présentée à la presse le 3 septembre 2020 à Paris par : l’ingénieur général de l’armement Vincent Imbert (photo) pour le cadre global des actions du ministère des Armées ; l’ingénieur de l’armement, chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, de l’action régionale et du soutien à l’export au sein du Service des affaires industrielles et de l’intelligence économique, pour le dispositif et les mesures de soutien ; Franck Poirrier, président-directeur général de l’entreprise SODERN qui en a bénéficié ; Hervé Grandjean, conseiller de la ministre des Armées pour les affaires industrielles, pour le plan de relance gouvernemental.

Le dispositif de sauvegarde. La crise sanitaire du Covid-19 n’a pas remis en cause les besoins des armées, contrairement aux transports et au secteur civil, souligne l’ingénieur général Imbert. La BITD, qui concourt à la conception, au développement, à la production et au maintien en condition opérationnelle des systèmes d’armes, emploie environ 200.000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 17 Mds€/an. Elle regroupe des grands maîtres d’œuvres industriels et donneurs d’ordres comme Thales (électronique), Dassault (aéronautique), Airbus (aéronautique), Nexter (matériels militaires), Safran (aéronautique et espace) et MBDA (missiles) ainsi que 4.000 entreprises de tailles moyenne, intermédiaire et petite, dont plusieurs centaines exercent des activités stratégiques ou critiques. La crise sanitaire a eu pour conséquences : le ralentissement des commandes ; la mise en place de mesures de sauvegarde spécifiques à chaque entreprise avec un impact sur les sous-traitants les plus fragiles ; des capacités de production limitée pendant plusieurs mois ; l’indisponibilité des pièces ; la fermeture d’entreprises ; le ralentissement des exportations. En outre, alors que la France a décrété le confinement, l’Autriche, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ont laissé leurs entreprises d’armement poursuivre leurs activités. En conséquence, début mai, le ministère des Armées a mis en place une « Task Force » de sauvegarde de la BITD, après avoir recueilli des informations auprès des fédérations professionnelles GICAN (construction et activités navales), GIFAS (aéronautique et espace) et GICAT (équipements terrestres et aéroterrestres). Ce dispositif réunit des correspondants de la DGA, de la Direction générale des entreprises, de l’Agence des participations de l’Etat, du Service de l’information stratégique et de la sécurité économique, du Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies et enfin de la Banque publique d’investissements. Parmi les mesures d’aides aux petites et moyennes entreprises, figure le dispositif RAPID pour les entreprises de moins de 2.000 salariés. Il permet d’obtenir des commandes directes de prestations ou des attributions de subventions de soutien à l’innovation, afin de produire un effet immédiat sur le maintien de l’activité. Le ministère des Armées soutient le développement des petites et moyennes entreprises au moyen d’une participation durable à leur capital par le biais du fonds d’investissement Def’Invest, doté initialement de 50 M€ sur cinq ans, ressource portée à 100 M€. La situation pouvant évoluer en octobre et novembre, la Task Force restera en service au moins jusqu’à la fin de l’année pour pallier toute nouvelle situation d’urgence. Enfin, l’avenir se prépare en imaginant les emplois de demain et les performances de systèmes d’armes.

L’exemple de SODERN. Franck Poirrier a témoigné que l’aide de l’Etat a permis à la société SODERN, qu’il dirige, de sortir de la crise. Spécialisée dans le domaine spatial, cette entreprise emploie 450 personnes, dont 120 recrutées au cours des trois dernières années, et a réalisé un chiffre d’affaires de 76 M€ en 2019. Filiale d’ArianeGroup, elle figure parmi les leaders mondiaux de la production des « viseurs d’étoiles », qui permettent notamment aux missiles intercontinentaux M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de s’orienter dans l’espace. En outre, le tiers des satellites actuellement en orbite sont équipés de viseurs d’étoiles. SODERN participe également à des programmes scientifiques d’exploration spatiale pour la NASA (planète mars) et l’Agence européenne de l’espace (planète Jupiter). Cette activité perdure tant que ses bureaux d’études inventent dans la technologie de pointe, grâce à un auto-investissement dans la recherche de l’ordre de 6-7 % du chiffre d’affaires. Cela nécessite de l’argent frais sinon SODERN risque de quitter le marché civil, qui représente 60 % à 70 % de son chiffre d’affaires. Or la crise a asséché sa trésorerie, qui a été renflouée par une subvention de 1 M€. L’intervention de la DGA a permis à SODERN d’éviter la faillite à court terme et de préparer les produits technologiques de demain sur un, deux ou trois ans, en vue de rester en tête au niveau mondial.

Le plan de relance pour les armées. Le plan gouvernemental de relance prévoit 110 Mds€ d’investissement pour le ministère des Armées pour les années 2019-2023, conformément à la loi de programmation 2019-2025, indique Hervé Grandjean. Le financement à court terme des trésoreries d’entreprises en difficultés est assuré par des prêts bancaires garantis par l’Etat. Le soutien à l’export se fait en lien avec les ambassades, afin de faire pression sur les clients en arriérés de paiements. Dans le respect de la loi de finances 2020, trois Airbus A330 de transport stratégique ont été commandés par anticipation. Un budget de 60 M€ est dédié à de futurs appels d’offres dans le domaine spatial militaire : télécommunications (système Syracuse 4 C pour 2028) ; observation ; contre-mesures de brouillage pour la navigation de systèmes par satellite. Le ministère des Armées peut concrétiser rapidement des projets, en vue de sauver des emplois au sein de la BITD.

Loïc Salmon

De mai à août 2020, la Direction générale de l’armement a réalisé une cartographie des entreprises critiques de défense, puis a évalué les conséquences de la crise du Covid-19 sur la poursuite de leur activité. Selon l’ingénieur chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, elle a ensuite mobilisé 90 agents sur tout le territoire pour interroger les dirigeants de 1.236 entreprises sur leur situation et leur demander de remplir un questionnaire, dont les données ont été évaluées par une équipe de 15 agents du ministère des Armées à Paris. Sur les 792 retours obtenus, 92 entreprises ont été aidées, dont 80 % de tailles moyenne intermédiaire et petite. Parmi elles, 47 sont considérées comme des « chantiers de remédiation achevés », c’est-à-dire qu’elles ont gagné quelques mois de répit en réalisant les travaux les plus urgents. Par filières, il s’agit de 35 % des entreprises actives dans l’aéronautique, 19 % dans l’électronique, 16 % dans l’industrie navale ; 14 % dans les équipements terrestres, 11 % dans les missiles ; 11 % dans l’espace.

Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Economie : les PME de défense, la crise du Covid-19 et après

Armement : baisse des exportations françaises en 2019




Marine nationale : les BRF pour durer en mer face aux menaces, nouvelles ou lointaines

Les futurs bâtiments ravitailleurs de forces (BRF) devront rejoindre, sans escorte, un théâtre d’opération, parfois très lointain, pour soutenir des frégates, le groupe aéronaval, le groupe amphibie ou l’interopérabilité en coalition.

Le capitaine de frégate Teisseire, chargé du domaine capacitaire Projection-Mobilité-Soutien, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 29 juin 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Evolution stratégique. Dès 1917, la Marine américaine pré-positionne des pétroliers au Sud du Groenland pour ravitailler, en mer, ses convois en provenance des Etats-Unis, entrés dans la première guerre mondiale. Pendant la seconde, la Marine britannique en utilise en Atlantique pour allonger son rayon d’action dans la lutte contre les sous-marins allemands. La Marine américaine en emploie pour ravitailler sa flotte du Pacifique. Après 1945, la Marine française s’en sert pour ravitailler ses escadres en vivres, pétrole, carburant aviation et munitions. La crise de Suez (1956) aura pour conséquences la pérennité des pétroliers-ravitailleurs (PR), la nécessité des porte-avions et l’accélération du programme nucléaire pour garantir l’indépendance stratégique de la France. Dans les années 1960, la flotte, concentrée à 40 % dans le Pacifique pour protéger le site de Mururoa, a besoin de PR et de navires-ateliers. Lors des opérations extérieures postérieures à 1970, elle se recentre vers l’océan Indien, autour de la base navale de Djibouti et des porte-avions Foch et Clemenceau. Ce dernier et ses navires d’escorte (32 avec les relèves) y restent 14 mois en 1987-1988, pour protéger les navires de commerce français pendant le conflit Irak-Iran. Depuis 2016, le Charles-de-Gaulle, à propulsion nucléaire, dispose d’un groupe aérien « tout Rafale » à l’allonge très supérieure à celle du Super-Etendard modernisé. Une présence navale, forte et durable, dissuade les tentatives du fait accompli, tactique de certains Etats. A l’horizon 2040, les nouvelles frégates de taille intermédiaire et le porte-avions de nouvelle génération seront en service.

Mutation technique. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie et l’Italie développent des BRF. Dans le cadre de son programme « Flotte logistique », la Marine française va remplacer ses PR anciens par quatre BRF, dérivés du Vulcano italien et construits par Naval Group et les Chantiers de l’Atlantique (Saint-Nazaire). Leur entrée en service s’échelonnera entre 2022 et 2029. Armé d’un canon de 40 mm pour contrer les menaces simultanées, de type asymétrique de surface ou aérienne et le missile antinavire, chacun aura une longueur de 194 m, un déplacement de 31.000 t à pleine charge, une autonomie d’environ 15.000 km et un équipage de 130 marins. Conformément aux normes environnementales internationales, il disposera d’une double coque et récupérera les déchets des bâtiments ravitaillés. Il pourra embarquer 60 passagers, le futur système de guerre des mines et de nouveaux armements. Il sera équipé d’un drone et d’un hélicoptère NH90, complémentaires pour les norias avec les autres bâtiments. Son pont d’envol pourra accueillir le V-22 Osprey américain à rotors basculants (photo), dont la grande capacité d’emport permettra de réduire les allers-retours vers la flotte. Equipé d’une imprimante 3 D, un BRF pourra fournir des pièces de rechange aux autres bâtiments, très « numérisés » et automatisés. Les BRF effectueront des norias entre le point d’appui logistique à terre et la force en mer…jusqu’en 2069 !

Loïc Salmon

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L’appropriation des mers

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Terrorisme : instrumentalisation de la pandémie du Covid-19

Les organisations terroristes Etat islamiste (EI) et Al Qaïda voient en la pandémie du Covid-19 une punition divine et non une crise sanitaire, qui ne remet pas en cause l’objectif de la fondation d’une société islamique.

Pierre Boussel, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 29 juin 2020 à Paris.

Propagande et recrutement. Dans le cadre d’une propagande anti-occidentale, le Covid-19 est utilisé sur les réseaux sociaux pour séduire les populations musulmanes et susciter des vocations de djihadistes, indique Pierre Boussel. Ainsi, il touche surtout les pays riches sur les plans sanitaire et économique. Leurs banques leur portent secours par des prêts à intérêt, interdits par l’islam. Le virus, châtiment divin, infecte les personnalités influentes : des présidents (Botswana, Soudan du Sud) ; un vice-président (Iran) ; des Premiers ministres (Grande-Bretagne, Côte d’Ivoire) ; des ministres (Espagne) ; une vice-présidente d’Assemblée nationale (Burkina Faso) ; des députés (Italie) ; des sportifs, acteurs, musiciens et écrivains célèbres. La fréquentation des réseaux sociaux, accrue par le confinement, facilite le recrutement. Selon une étude (avril 2020) du Centre international d’étude de l’extrémisme violent, sur 236 nouveaux membres de l’EI, 49 % des hommes et 52,6 % des femmes ont été recrutés par voie « numérique ». Depuis sa fondation en 622, l’islam s’est renforcé malgré les crises, épidémies et autres aléas. Aujourd’hui, l’islam « radical » s’estime être le peuple « voulu » et « missionné par Dieu ». Comme lors de la grande peste de 1346, des djihadistes pourraient envoyer des personnes infectées par le Covid-19 au sein de populations vulnérables, notamment africaines. La cellule du renseignement financier du Luxembourg alerte sur les menaces liées au Covid-19, à savoir blanchiment d’argent et financement du terrorisme. Enfin, la récession économique creuse les inégalités sociales, causes de vocations djihadistes.

La complexité du Proche-Orient. En Irak, le confinement consécutif au Covid-19 affaiblit l’économie. La paupérisation, accrue et conjuguée à l’antagonisme sunnite/chiite, pourrait favoriser le recrutement de djihadistes, indique Pierre Boussel. Sur les 70.000 soldats américains présents au Moyen-Orient, 5.000 seulement se trouvent en Irak. Par ailleurs, la 5ème Division irakienne déployé à Diyala, bastion de l’EI, manque de matériels. Quelque 300 véhicules sont hors service et les caméras thermiques de surveillance, détruites par l’EI, ne sont pas remplacées. Selon un ancien directeur des forces spéciales américaines, la pandémie du Covid-19 donne l’occasion de revoir les priorités et d’examiner la valeur et les coûts des efforts entrepris. Le Pentagone a réduit la mobilité des forces déployées en Irak, mais y maintient leur capacité de réaction par le pré-positionnement d’urgence au Koweït de 3.000 soldats de la 82ème Division aéroportée. En Syrie, les forces américaines sont stationnées à l’Ouest de Deir er-Zor et de Bakamal, après l’offensive victorieuse contre l’EI en 2017-2019, avec parfois des incidents de tirs en présence d’éléments russes. En outre, les programmes américains de soutien et de formation à la lutte anti-terroriste se poursuivent en Jordanie, en Somalie et au Kenya. Par suite de la pandémie, la France a rapatrié la centaine de personnels chargés de la formation de l’armée irakienne, dans le cadre de l’opération « Chammal ». Mais des officiers français restent présents au sein de l’état-major de la force d’intervention combinée situé au Qatar, dans le cadre de l’opération internationale « Inherent Resolve » de reconquête des territoires syrien et irakien sur l’EI. Parallèlement au déclenchement de l’épidémie du Covid-19 en Irak au premier trimestre 2020, l’EI reconstitue ses forces, estimées à environ 500 à 3.000 hommes par les services de renseignement occidentaux. Il profite de l’affectation d’une grande partie de l’armée régulière irakienne à la surveillance du confinement pour conduire des attentats à Bagdad et des attaques contre des postes paramilitaires chiites.

L’Afrique en sursis. L’impact du Covid-19 sur le radicalisme islamiste dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad) reste difficile à évaluer, estime Pierre Boussel. Une rivalité oppose le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans à l’Etat islamique au Grand Sahara. La répartition des subsides issus de la « zakat » (aumône légale de l’islam), les litiges pastoraux ou les défections de combattants entre les différents groupes l’emportent sur les considérations de santé publique. Le confinement n’arrête pas le terrorisme. Ainsi, en mars 2020 au Tchad, l’organisation Boko Haram a lancé un assaut avec plusieurs centaines d’hommes sur l’île de Bohoma, faisant 92 morts et 47 blessés. Le gouvernement tchadien a riposté par l’opération « Colère de Bohoma », qui a tué un millier de djihadistes. La crise économique, consécutive au Covid-19, parmi les Etats riverains du Lac Tchad pourrait inciter de jeunes déshérités à s’improviser djihadistes pour nourrir leur famille. Au Mozambique, le recul de la présence de l’Etat incite l’EI à lancer d’incessantes opérations « coups de poing » dans la province de Cabo Delgado. Au Sahel, des dizaines de milliers d’hectares, abandonnés par la puissance régalienne, se trouvent ainsi livrés à la prédation des organisations djihadistes.

La Chine, ennemi « verbal ». Selon Pierre Boussel, l’EI et Al Qaïda reprochent à la Chine son point de départ de la propagation du Covid-19, son athéisme, sa pratique de prêts financiers à intérêts et son oppression des Ouïghours musulmans de la province du Xinjiang. Celle-ci avait conquis son indépendance en 1933 sous le nom de « République islamique turque du Turkestan oriental » jusqu’à son absorption, en 1934, par la Chine devenue République populaire en 1949. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, les forces américaines engagées en Afghanistan contre Al Qaïda découvrent des combattants ouïghours, dont 22 sont envoyés à la prison de Guantanamo. Malgré un soutien financier, limité, au « Mouvement islamique du Turkestan oriental », Al Qaïda ne parvient pas à ouvrir un nouveau front dans le Xingiang, où l’islam radical reste minoritaire. A partir de 2011, des centaines de combattants ouïghours se rendent en Syrie. Il s’agit surtout de recrues issues des 25.000 ressortissants ouïghours de la diaspora d’Istanbul. L’effectif passe progressivement de 300 à 1.000 mis en scène dans une propagande vidéo. Mais, contrairement à ce qu’espérait l’EI, la province du Xingiang ne se soulève pas contre le pouvoir central chinois. En outre, les djihadistes ouïghours s’adaptent mal au conflit et réprouvent l’hyper-violence et les tactiques trop coûteuses en vies humaines. Sur le terrain, ils maîtrisent mal la langue, car leur connaissance de l’arabe du Coran diffère beaucoup de l’argot des troupes irako-syriennes de l’EI. Quant au Covid-19, les attaques de l’EI et d’Al Qaïda contre la Chine se limitent à la propagande, sans capacité opérationnelle ni engagement armé.

Loïc Salmon

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Dictionnaire renseigné de l’espionnage

L’espionnage inspire fiction et « coups tordus », tandis que le renseignement constitue une activité officielle, indispensable à la sécurité de la nation.

Autrefois, les espions, traîtres ou héros selon les cas, une fois démasqués, étaient punis de mort. Aujourd’hui, ce crime, imprescriptible, conduit encore à l’exécution, sous les régimes totalitaires, ou à l’emprisonnement, dans les nations démocratiques. Sur un mur blanc du siège de la CIA à Washington, plus de 130 croix représentent ses morts en service commandé. Toutefois, l’échange d’agents fait aussi partie de la guerre secrète. La « taupe », à savoir un membre d’un service de renseignement (SR) recruté par un SR étranger pour lui fournir des informations cruciales, cause toujours une perte de confiance en interne mais aussi à l’extérieur. Le cloisonnement, garantie du secret, se répercute au niveau administratif par le « besoin d’en connaître ». Il permet de limiter les dégâts causés par une taupe ou…par imprudence ! Sur le plan technique, la « cryptanalyse », qui consiste à déchiffrer les codes secrets de l’adversaire, mobilise 11.500 personnes, dont des mathématiciens et des linguistes des prestigieuses universités d’Oxford et de Cambridge, sur divers sites en Angleterre en 1943. Dans l’un d’eux, Bentley Park, converti aujourd’hui en musée, ont été « cassés » les codes « Enigma » des Wehrmacht, Luftwaffe et Kriegsmarine allemandes. Dès les années 1940, le programme américano-britannique « Venona » a permis aux Alliés de déchiffrer les messages des SR soviétiques et d’évaluer ensuite l’ampleur de leur pénétration en Occident. Il a servi à démasquer les physiciens nucléaires ayant transmis des informations sur la bombe américaine et quelques taupes britanniques. L’une d’elles, Kim Philby (1912-1988), qui a envoyé à la mort, sans le moindre remord, de nombreux agents infiltrés en URSS, a été honoré par la ville de Moscou, qui a renommé une place à son nom…en 2018 ! L’agent double britannique George Blake (né en 1922, réfugié en Russie), découvert grâce à un « défecteur » polonais, a cru naïvement que les Soviétiques tiendraient leurs promesses de ne pas exécuter les agents dont il avait donné les noms. De son côté, la CIA a dû demander l’aide du FBI (renseignement intérieur) pour démasquer la taupe en son sein, en l’occurrence Aldrich Ames (né en 1941, emprisonné à vie), arrêté en 1994. Outre la vente pendant dix ans d’informations confidentielles au KGB soviétique, il a compromis une centaine d’opérations de la CIA et du MI6 (SR britannique) et contribué à l’exécution d’une dizaine de militaires et agents russes, travaillant pour les pays de l’Ouest, et à l’emprisonnement de beaucoup d’autres. Alors que l’argent motive surtout en Occident, la perte de foi dans le régime de l’URSS, même si elle cachait parfois des entraves à la carrière ou des déboires domestiques, a souvent été évoquée pour expliquer la défection de membres de haut niveau de ses SR. Par ailleurs, dans un livre, un ex-directeur de la CIA conseille à ses successeurs « d’être circonspects lorsqu’ils présentent aux décideurs des renseignements liés à leurs objectifs politiques ». Enfin, le mythe de « l’espionne fatale », incarnée par la Néerlandaise Mata Hari (1876-1917) jugée « nulle » par les SR allemands mais fusillée pour l’exemple, perdure avec la Russe Anna Chapman (née Kouchtchenko en 1982), échangée une dizaine de jours après son arrestation à New York en 2010.

Loïc Salmon

« Dictionnaire renseigné de l’espionnage », Michel Guérin. Mareuil Éditions, 272 pages. 19 €

Lève-toi et tue le premier

Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale