Economie : les PME de défense, la crise du Covid-19 et après

Malgré les conséquences de la crise du Covid-19, les petites et moyennes entreprises (PME) de défense disposent d’une trésorerie suffisante jusqu’à l’automne. Ensuite, elles devront obtenir des commandes de l’Etat pour survivre.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 20 mai 2020 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et animée par Hélène Masson, maître de recherche. Y sont intervenus : Jean Belin, maître de conférence à l’Université de Bordeaux ; Thierry Gaïffe, président du Groupe Elno, spécialisé dans les systèmes audio et technologies électro-acoustiques pour la défense, la sécurité, le transport, l’aéronautique et l’industrie ; Pascal Lagarde, directeur exécutif de BPI France (Banque publique d’investissement pour les entreprises).

Précarité contenue. Une PME réalise un chiffre d’affaires (CA) annuel inférieur à 30 Md€ avec 200-250 personnes, rappelle Jean Belin. Celles liées à la défense se caractérisent par un personnel hautement qualifié et une intense activité en recherche et développement (R&D), bien essentiellement immatériel, facteur de performance à l’export et créateur de richesse, mais qui coûte très cher. Or, les délais de paiement de l’Etat sont très longs et les financements externes plus difficiles à obtenir, en raison de leur faible rentabilité et des risques. La crise due au Covid-19, la plus importante depuis 1945, s’est répercutée sur leur activité et leurs recettes. A partir du 17 mars, indique Thierry Gaïffe les effectifs des PME de défense se sont répartis en un tiers actif sur place, un tiers en télétravail et un tiers absent (chômage partiel, contamination Covid-19 ou garde d’enfants). Depuis le 11 mai, la proportion est passée à un quart d’absents et trois quarts en activité, dont 50 % en télétravail. L’export (moitié du CA) et les achats de fournitures aux pays asiatiques, du Maghreb et d’Europe de l’Est ont subi la fermeture des frontières. Outre les mesures étatiques (chômage partiel, report des échéances et assurance-crédit), quelque 1.500 PME bénéficient de l’assistance de la Direction générale de l’armement, avec l’ouverture d’une ligne directe par téléphone et courriel. De plus, l’Agence de l’innovation de défense (AID) finance 40 projets sur le Covid-19. Suite à l’arrêt de l’économie pendant deux mois, l’Etat a apporté une garantie de prêts bancaires de 300 Mds€, indique Pascal Lagarde. Connecté aux banques, BPI en valide les frais techniques et a mis en place des plateformes régionales pour l’obtention de prêts de petits montants.

Attractivité à relancer. Environ 95 % des PME de défense travaillent avec 7 grands maîtres d’œuvre, indique Thierry Gaïffe. Le plan de relance de la DGA vise à préserver la base industrielle et de technologique de défense. L’ensemble de la gestion de la chaîne logistique devra être renouvelée. Les méthodes de travail se trouvent modifiées par la crise du Covid-19. Par ailleurs, estime Pascal Lagarde, le plan de relance devra porter sur le financement à long terme et le soutien méthodologique pour s’adapter au changement climatique. Faute de création de très petites entreprises, l’industrie et la R&D devront élever leurs niveaux de numérisation. L’AID s’intéresse à toutes les entreprises présentant un intérêt pour les armées, notamment la cybersécurité. L’investissement en R&D doit être maintenu, souligne Jean Belin, car la réactivation d’un projet suspendu prend des années. Il faut aussi des « fonds duaux », car les PME de défense développent des technologies civiles (espace et intelligence artificielle) avec des retombées pour les armées.

Loïc Salmon

Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation




Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Devenue la première partenaire commerciale de l’Afrique, la Chine l’utilise dans sa stratégie d’influence au-delà des enjeux économiques. Même l’élection d’un Ethiopien à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), acquise par son action diplomatique, a servi ses intérêts.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note rendue publique le 14 avril 2020 à Paris.

Les organisations internationales. Le poids des Etats africains à l’ONU a constitué un élément important pour la « République populaire de Chine » (RPC), estime Valérie Niquet. Lors du vote sur le remplacement de la « République de Chine » (Taïwan) par la RPC en 1971, ils étaient 25 sur 76 pays à la soutenir. Leur nombre est passé à 52 en 1996 puis à 54 en 2011. Après la répression de la place Tiananmen (1989) et les sanctions internationales à son encontre, la RPC a pu compter sur les votes africains au sein des commissions de l’ONU, dont celle des Droits de l’Homme. En contrepartie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, elle a opposé son véto aux condamnations d’Etats africains répressifs, dont le Zimbabwe et le Soudan. Ce soutien africain a permis à la Chine de bloquer la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, lancée en 2005 par le Japon, l’Allemagne, l’Inde et le Brésil, pour en porter le nombre de membres permanents de 5 à 11. Cette réforme aurait notamment menacé son statut d’unique représentant des pays asiatiques et du Sud. Malgré son échec pour obtenir la direction de l’Organisation de la propriété intellectuelle et la perte de celle d’Interpol, la Chine se trouve à la tête de quatre commissions de l’ONU : aviation civile internationale ; alimentation et agriculture ; développement industriel ; télécommunications internationales. Cela lui permet de promouvoir son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » et de développer la « 5 G » (5ème génération des standards pour la téléphonie mobile) au niveau mondial. Sévèrement dénoncée par l’OMS après l’épidémie du « Sras » en 2003, la Chine y a alors augmenté ses contributions, qui ont atteint 18,95 M$ pour la partie « officielle » et 86 M$ pour la partie « volontaire » en 2019. Selon les règles internationales de l’OMS, juridiquement contraignantes pour les 193 pays membres de l’ONU, la gestion d’une crise sanitaire doit appliquer trois principes : transparence ; diligence dans le rapport de l’émergence d’une épidémie ; respect des Droits de l’Homme et des libertés individuelles. Les degrés d’urgence, définis par l’OMS, influent sur les mesures prises par les Etats.

La dépendance de l’Afrique. Après une première reconnaissance par l’Egypte en 1956, la RPC commence à s’intéresser à l’Afrique au cours des années 1960-1970 dans le cadre des conflits de décolonisation pour contrer l’influence soviétique. Elle soutient les différents mouvements de libération, notamment en Angola et au Zimbabwe, et envoie des personnels soignants dans plusieurs pays d’Afrique. Entre 1968 et 1973, elle construit le chemin de fer entre la Zambie, pays enclavé, et le port tanzanien de Dar es Salaam. Dans les années 1980, la Chine recherche plutôt l’ouverture vers les pays occidentaux, en vue d’attirer leurs investissements. Puis au milieu de la décennie 1990, devenue la première consommatrice d’énergie dans le monde, elle se tourne à nouveau vers l’Afrique subsaharienne pour ses matières premières comme le pétrole de l’Angola, le bois du Gabon et les métaux rares, indispensables à son industrie, ailleurs. Ses petites et moyennes entreprises y vendent des produits de qualité moyenne et des appareils de télécommunications. En outre, elle y promeut la « coopération Sud-Sud », soutient l’Union africaine à l’ONU et s’efforce de réduire l’influence diplomatique de Taïwan. Sur les vingt pays africains qui reconnaissaient Taïwan en 1990, il ne reste plus que le Swaziland en 2020. Contrairement aux pays démocratiques, indique Valérie Niquet, la Chine se montre très « souple » en matière de développement durable, de transparence et de contrôle de la corruption, dans ses négociations avec les régimes africains en place. Elle multiplie les prêts pour financer la construction d’infrastructures…par des entreprises chinoises ! Ses investissements en Afrique atteignent 43 Mds$ en 2017, année de la signature de 76 projets en partenariat public/privé dont 60 % dans les transports. Par ailleurs, le « Forum pour la coopération entre la Chine et l’Afrique », inauguré à Pékin en 2000 (52 chefs d’Etat africains) se tient tous les trois ans, alternativement en Chine et en Afrique. En 2015, dix grands projets y ont été présentés pour intégrer l’Afrique aux « Nouvelles Routes de la Soie ».

L’Ethiopie, partenaire privilégié. Après l’établissement de relations diplomatiques en 1970, les liens idéologiques entre Pékin et Addis-Abeba se sont renforcés depuis 1991 avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire démocratique de libération, qui adopte le modèle chinois de développement. La Chine délocalise des entreprises en Ethiopie, dont le statut de pays en développement lui donne accès aux marchés nord-américain et européens sans quotas ni droit de douane. En 2019, 147 projets d’investissements portent sur les infrastructures, dont une ligne ferroviaire à grande vitesse vers Djibouti…où les forces armées chinoises disposent d’une base logistique depuis 2018 ! La Chine a aidé l’Ethiopie à lancer son premier satellite de télédétection en 2019. Elle va financer et construire le siège d’un centre africain pour le contrôle des maladies à Addis-Abeba, faisant de l’Ethiopie la future zone de transit des produits médicaux chinois vers l’Afrique. Toutefois, souligne Valérie Niquet, l’OMS, soumise à l’influence de la Chine, a échoué dans le traitement de la pandémie du Covid-19, avec de graves conséquences sanitaires.

Loïc Salmon

Les décisions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont été prises en concordance avec l’évolution du Covid-19 en Chine. 1er décembre 2019 : multiplication de cas de pneumonies de type « Sras » (Symptôme respiratoire aigu sévère) autour d’un marché de la ville chinoise de Wuhan (province de Hubei). 1er janvier 2020 : fermeture du marché de Wuhan. 3 janvier : la Commission nationale de santé ordonne aux laboratoires ayant travaillé sans autorisation sur le « virus H+H » d’arrêter leurs travaux et de détruire leurs échantillons. Le même jour, l’OMS publie un communiqué reprenant la déclaration des autorités chinoises sur 44 cas de contamination, dont 33 patients guéris. 20 janvier : le président chinois Xi Jinping reconnaît l’existence d’une crise sanitaire. Le même jour, une mission d’experts de l’OMS admet l’existence de transmission du virus H+H et préconise des études supplémentaires pour en évaluer la portée. 23 janvier : Wuhan et le Hubei sont mis en quarantaine. Le même jour, le directeur général de l’OMS déclare qu’il n’existe aucune preuve de transmission du virus H+H hors de Chine. 30 janvier : l’OMS déclare une situation d’urgence de santé publique de portée internationale. 11 février : la dénomination officielle de « Covid-19 » est adoptée. 13 février : les responsables politiques de Wuhan sont démis de leurs fonctions. 11 mars : l’OMS déclare la pandémie du Covid-19.

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : routes de la soie, conséquences induites

 




Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Malgré la précarité des chaînes d’approvisionnements, la solidarité entre les grands groupes et leurs sous-traitants ainsi que le dialogue avec les partenaires sociaux ont permis aux industriels de défense de surmonter la crise due à la pandémie du Covid-19.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 18 mai 2020 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et animée par Hélène Masson, maître de recherche. Y sont intervenus : Hervé Guillou, président du Groupement des industries de construction et activités navales et du Comité stratégique de filière des industries de la mer ; Jean-Pierre Devaux, président du cabinet conseil en stratégie Inovstra, spécialisé dans l’aéronautique, l’espace, les missiles et l’architecture de systèmes de défense.

Les enseignements. L’industrie a fait preuve d’une résilience exceptionnelle pour soutenir les besoins de souveraineté en matière de défense, souligne Hervé Guillou. Le trépied Etat-major des armées, Direction générale de l’armement (DGA) et industriels a bien fonctionné. La résilience s’est manifestée aussi dans la recherche en France, Allemagne, Grande-Bretagne et Norvège. La politique industrielle de défense repose sur le long terme, que les opérationnels ont tendance à sacrifier en temps de crise, et la confiance préexistante entre direction, syndicats et personnels. Les petites et moyennes entreprises (PME) ont redémarré plus vite que les grands groupes. La DGA a confectionné des masques et réalisé les certifications en une dizaine de jours. Des accords entre les industries de défense et de la métallurgie ont été obtenus en cinq semaines. Toutefois, leurs capacités de délégation de décision ont permis aux entreprises allemandes et polonaises de s’adapter plus rapidement que les françaises. Les commandes de défense permettent une visibilité à 2-3 ans qui rassure les banques, indique Jean-Pierre Devaux. La reprise du dialogue avec les grands maîtres d’œuvre évitera des difficultés de trésorerie aux PME. L’absence de commandes risque de retarder la mise en ligne des chaînes de production. En outre, l’insuffisance de composants électroniques au sein de leurs réseaux européens les rend très dépendantes des fabricants américains.

La relance. La loi de programmation militaire (2019-2025) devrait permettre de combler les « trous » dans les carnets de commandes qui dépendent à 50 % de l’export, estime Hervé Guillou. Russie, Chine, Allemagne et Pays-Bas n’ont pas arrêté leurs productions. Or il s’agit de maintenir les compétences pour ne pas perdre des parts de marché. Cela passe par la revalorisation de la formation professionnelle et une mutualisation des investissements pour faciliter l’arrivée des flux des jeunes techniciens. En outre, l’offre de matériels doit devenir plus numérique et plus écologique, tournant à ne pas manquer face à la concurrence étrangère, et assurer une souveraineté, industrielle. Chine, Corée du Sud et Russie restructurent leur industrie de défense et sont à l’affût d’entreprises françaises ou européennes en difficultés. Selon Jean-Pierre Devaux, les PME doivent atteindre une taille suffisante (200-250 personnes) et maintenir la flexibilité de leurs bureaux d’études pour rester très compétitives. En lien avec la DGA, elles doivent pouvoir sortir de la sous-traitance pour fournir de l’innovation aux grands groupes, car l’autofinancement devient difficile à réaliser. La Chine, où la dette ne pose pas de problème, investit dans la technologie et le rachat de sociétés innovantes. Les Etats-Unis disposent de moyens financiers plus importants.

Loïc Salmon

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Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire

Premier foyer de la pandémie du Covid-19 au Moyen-Orient et l’un des dix pays les plus contaminés du monde, l’Iran ne parvient pas à en tirer profit pour le règlement diplomatique de la levée des sanctions économiques américaines et reste ambigu sur le nucléaire militaire.

Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique l’explique dans une note publiée le 29 avril 2020 à Paris.

Propagation du virus. Le premier cas officiel de covid-19 est annoncé le 19 février 2020 dans la ville de Qom (200 km au Sud-Ouest de Téhéran). Fin avril, le nombre de testés positifs se monte à 100.000 et celui des décès à 6.000, chiffres estimés inférieurs à la réalité par des experts étrangers et des responsables iraniens. Quelque 100.000 survivants aux attaques chimiques irakiennes pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), souffrant encore de difficultés respiratoires, restent très vulnérable au Covid-19. Malgré une réaction sanitaire lente et désordonnée, souligne Benjamin Hautecouverture, le régime iranien réagit dès le mois de mars par une offensive diplomatique. Pour la première fois depuis 1960, l’Iran demande au Fonds monétaire international (FMI) un crédit d’urgence de 5 Mds$ pour faire face à l’épidémie. L’ambassadeur d’Iran à Londres demande une levée des sanctions économiques, en raison du débordement des hôpitaux de son pays. Le président iranien Hassan Rohani exhorte le peuple américain à faire pression sur l’administration Trump pour une levée des sanctions, à cause de l’épidémie. Mais début avril, l’Iran rejette l’aide humanitaire américaine directe, préférant pouvoir vendre pétrole et autres produits pour financer ses besoins. Cette aide s’est manifestée par l’intermédiaire de l’Organisation mondiale de la santé et un mécanisme de financement humanitaire américano-suisse, opérationnel depuis le 30 janvier, pour la fourniture de produits médicaux et de première nécessité. Toutefois, cette aide est conditionnée par…la libération de tous les binationaux et ressortissants étrangers emprisonnés en Iran ! De leur côté, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont exporté du matériel médical vers l’Iran, fin mars et sans condition, dans le cadre du mécanisme « Instex » permettant des échanges commerciaux avec l’Iran sans utiliser le dollar. Elles se sont aussi engagées à lui fournir une aide de 5 M€, par l’intermédiaire d’agences de l’ONU.

Sanctions unilatérales américaines. L’escalade de la tension entre les Etats-Unis et l’Iran remonte à 2019, rappelle Benjamin Hautecouverture. Elle a culminé en janvier 2020 avec l’assassinat, par un drone armé américain, du général iranien Qassem Suleimani. Entre l’automne 2019 et mars 2020, l’Iran a lancé une vingtaine d’attaques, directes ou indirectes, par missiles ou roquettes, contre des installations américaines au Moyen-Orient. Loin de répondre aux demandes de levée des sanctions internationales par l’Iran, les Etats-Unis ont renforcé les leurs par des « ciblages » dès le mois de mars : personnels scientifiques iraniens spécialisés dans le nucléaire ; entreprises et personnes accusées d’avoir aidé l’Iran à vendre des produits pétrochimiques ; sociétés basées aux Emirats arabes unis ayant acheté collectivement des centaines de milliers de tonnes de produits pétroliers iraniens, parfois en falsifiant des documents pour dissimuler leur origine. L’administration Trump se justifie par quatre raisons : non-respect des embargos en vigueur ; attaques du 11 mars à la roquette en Irak (2 militaires américains et 1 britannique tués) ; financement du terrorisme ; décision de Téhéran d’intensifier ses opérations d’enrichissement d’uranium (novembre 2019). Elle pose trois conditions à la levée des sanctions contre l’Iran : retrait de ses combattants dans les conflits régionaux ; abandon de son programme nucléaire militaire ; limitation de son programme de missiles balistiques. Quant à la demande de prêt par l’Iran au FMI, elle souligne le risque de détournement des fonds à des fins étrangères à l’épidémie du Covid-19. En effet, une loi américaine l’autorise à s’opposer à une demande de prêt, faite à une institution internationale, par un Etat désigné comme « soutien au terrorisme ». Or grâce à leur détention de plus de 15 % des droits de vote au FMI, les Etats-Unis y disposent, de fait, d’un droit de véto officieux.

Dossier nucléaire. Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) daté du 4 mars 2020, l’Iran a poursuivi sa coopération avec elle au premier trimestre, indique Benjamin Hautecouverture. Or, depuis mai 2019, Téhéran a décidé de ne plus appliquer certaines mesures du PAGC (voir encadré) et, le 5 janvier 2020, a annoncé la suppression de toute « limite opérationnelle » à son programme nucléaire. Toutefois, entre novembre 2019 et mars 2020, le programme d’enrichissement d’uranium a largement dépassé les limites imposées par l’accord de 2015 (voir encadré). Le délai d’une année au minimum ne semble plus garanti pour produire suffisamment d’uranium enrichi pour réaliser une bombe atomique. Cependant, il convient d’ajouter le temps nécessaire à la reconfiguration des centrifugeuses pour obtenir un enrichissement de qualité « arme » et celui de la fabrication de l’arme elle-même. Par ailleurs, un autre rapport de l’AIEA, daté aussi du 4 mars 2020 mais relatif au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, indique que l’Iran n’a pas répondu à ses demandes d’information et a refusé l’accès de deux sites à ses inspecteurs en janvier 2020. Washington reproche donc à Téhéran son non-respect de ses engagements au titre de l’accord de 2015. De son côté, l’Iran souligne que c’est précisément la décision unilatérale des Etats-Unis de se retirer de cet accord en mai 2018 qui l’a libéré, de fait, de ses propres obligations. Finalement, l’épidémie du Covid-19 ni les sanctions américaines ne freinent le programme militaire de l’Iran. Le 22 avril 2020, il a en effet réussi, avec son propre lanceur, la mise en orbite basse de « Nour 1 », son premier satellite militaire.

Loïc Salmon

L’accord sur le nucléaire iranien, traduit par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) par « Plan d’action global commun » (PAGC), a été signé à Vienne (Autriche) le 14 juillet 2015 par huit parties : Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Union Européenne (UE) et Iran. Outre le contrôle à des fins civiles du programme nucléaire de l’Iran par l’AIEA, cet accord vise à maintenir, à au moins un an et pendant dix ans, le délai de production d’uranium enrichi nécessaire à la fabrication d’une charge nucléaire. Ce délai permet de réagir en cas de reprise du programme nucléaire militaire. L’accord prévoit notamment : le passage du nombre de centrifugeuses de 19.000 à 5.060 ; la limitation à 300 kg du stock d’uranium enrichi à 3,67 % ; la limitation de la production de plutonium civil et l’arrêt de la production de plutonium militaire. Dès la mise en œuvre de l’accord par l’Iran, l’UE et les Etats-Unis s’engagent à lever les sanctions économiques à son encontre sur l’énergie, les transports et la finance. Les sanctions restent maintenues sur les armes et les matériels sensibles. Selon l’AIEA, l’Iran avait respecté les contraintes de l’accord, à la date du 16 janvier 2016.

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Moyen-Orient : pandémie du covid-19 et conflits en cours

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Triangle tactique, décrypter la bataille terrestre

Au cœur du combat, les grands chefs de guerre, remarquables tacticiens, se concentrent sur l’essentiel pour manœuvrer, à savoir l’équilibre entre mobilité, puissance de feu et protection.

Le tacticien va appliquer sur le terrain ce que le stratège a imaginé. La technologie entraîne des modifications majeures, mais les paramètres de la manœuvre perdurent. Celle-ci combine : le choc des épées, lances, jets de pierre ou de flèches puis des armes à feu ; le mouvement, accéléré par la domestication du cheval et l’invention du moteur ; la protection du combattant, par le bouclier ou le blindage des engins, le camp retranché ou le château fort, le camouflage ou toute capacité de dissimulation. Alexandre le Grand et Napoléon, dirigeants politiques, furent d’abord des chefs militaires victorieux. Une part de chance entre dans la tactique, quand le chef décide sans disposer de toutes les informations mais se fie à son instinct…et à son expérience ! Dès l’Antiquité, en dépit des exploits individuels, la réalité du combat impose la supériorité de la troupe organisée, disciplinée, bien encadrée et…entraînée ! L’armée macédonienne combine la phalange d’infanterie lourde avec la cavalerie, pour disloquer le dispositif adverse. La légion romaine, qui la vaincra, se déplace beaucoup plus vite, tout en conservant sa cohésion. L’Empire byzantin donne plus de place à la cavalerie lourde, grâce à l’invention de l’étrier. A Crécy (1346), Poitiers (1356) et Azincourt (1415), la puissance d’attrition des archers anglais empêche toute cohérence de la charge de la chevalerie française. A Castillon (1453), victoire finale française de la Guerre de Cent Ans, l’emploi de l’artillerie mobile se combine à l’attaque de la cavalerie contre les formations anglaises. Aux siècles suivants, la puissance de feu des canons et des fusils des troupes en ligne complique la manœuvre, limitée en outre par l’approvisionnement en munitions. L’invention de la cartouche papier, l’augmentation de la puissance de feu du canon et la réforme de l’infanterie en divisions interarmes redonnent la capacité manœuvrière. Le triangle tactique des guerres de la Révolution, puis de l’Empire avec la création de la logistique militaire, optimise les qualités et compense les faiblesses de l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie. Les armes à répétition et les canons à chargement par la culasse remettent cet héritage en cause, avec les hécatombes de la guerre de Sécession (1860-1865) et du début de la Grande Guerre. Celle-ci, devenue industrielle, décuple la puissance de feu, d’où les tranchées pour s’en protéger sur un front statique. Des inventions surgissent sur le champ de bataille : transmissions par téléphone et télégraphe ; avions de reconnaissance puis de bombardement ; chars de combat. Le succès tactique de la « Blitzkrieg » allemande (1939-1941) repose sur l’emploi combiné du char et de l’avion, rendu possible par la radio. La dimension « théâtre d’opérations » apparaît au cours des deux conflits mondiaux. L’arrivée de l’avion à réaction constitue une révolution pour les frappes massives par surprise. Les unités aéroportées puis héliportées accumulent les succès tactiques pendant les guerres de décolonisation…et dans la protection des ressortissants ensuite. Dans un combat futur de haute intensité, frappes aériennes de précision et forces spéciales concourront directement à la victoire stratégique, mais ne remporteront pas la nécessaire victoire tactique… toujours acquise au sol !

Loïc Salmon

« Triangle tactique, décrypter la bataille terrestre », Pierre Santoni. Editions Pierre de Taillac, 176 pages, illustrations, 24,90 €.

L’ultime champ de bataille

Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité

Quand le lys terrassait la rose




Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer

Le sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Suffren a appareillé de Cherbourg le 28 avril 2020 pour une campagne d’essais en mer de plusieurs mois, en vue d’une mise en service dans l’année.

Premier d’une série de six unités du programme Barracuda, le Suffren a terminé ses essais à terre visant à vérifier le bon fonctionnement de ses systèmes et équipements, dont le démarrage du réacteur nucléaire de propulsion fin 2019 et la mise à flot en janvier 2020 pour une première évaluation de son étanchéité. Des équipes de Naval Group (construction), de TechnicAtome (réacteur nucléaire) et de la Direction générale de l’armement ont conduit ces opérations en nef d’intégration et au bassin à sec puis en eau. Dès le 16 mars, début de la crise du Covid-19, les mesures de sécurité, notamment nucléaire, ont été validées en lien avec la médecine du travail : port du masque obligatoire et respect des règles d’hygiène et de désinfection.

Validation des installations du bord. Les essais à la mer, auxquels participent également des ingénieurs et techniciens du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, se déroulent en Atlantique et en Méditerranée avec un équipage de la Marine nationale. Tous les personnels embarqués, mis en quatorzaine préventive et testés négatifs au Covid-19, appliquent les mêmes règles de sécurité qu’à quai. Le nombre de personnes embarquées pendant les essais a été réduit de 20 %. Ceux-ci portent sur : l’étanchéité en immersion et la manœuvrabilité du SNA ; les performances du système de combat, des armes tactiques et de tous les équipements embarqués ; les capacités opérationnelles. Naval Group assure la totalité du programme Barracuda : de la conception à la réalisation complète du SNA et de ses systèmes d’information ; fabrication des principaux composants des chaufferies nucléaires ; entretien des sous-marins à la base navale de Toulon.

Saut technologique et capacitaire. Instruments de puissance endurants, les SNA remplissent diverses missions : soutien de la Force océanique stratégique (FOST) pour la dissuasion nucléaire ; protection du groupe aéronaval ; recueil de renseignement ; lutte anti-sous-marine ; lutte antinavire. Sa très grande discrétion et ses capacités accrues de détection garantissent au Suffren sa supériorité acoustique. L’emport de missiles de croisière navals (MdcN), fabriqués par la société européenne MBDA, donne, pour la première fois, une capacité de frappe dans la profondeur à partir d’un sous-marin. Le Suffren dispose d’un « sas nageurs » et peut emporter un hangar de pont pour le déploiement des véhicules sous-marins des commandos, en vue de la mise en œuvre discrète de forces spéciales. Voici ses principales caractéristiques techniques : déplacement en surface, 4.700 t ; déplacement en plongée, 5.200 t ; longueur, 99 m ; diamètre, 8,8 m. Son armement compte : des MdcN d’une portée de 1.400 km ; des torpilles filoguidées F21 (portée supérieure à 50 km) ; 1 missile antinavire Exocet SM39 modernisé (portée de 50 km). Sa propulsion hybride est assurée par : 1 réacteur à eau pressurisée, dérivé des chaufferies équipant le porte-avions Charles-de-Gaulle et les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins du type Le-Triomphant de la FOST ; 2 turbines ; 2 turbo-alternateurs ; 2 moteurs électriques. Disponible à la mer plus de 270 jours par an, le Suffren embarque un équipage de 65 personnes et des commandos. Le programme Barracuda prévoit une entrée en service des autres SNA, Duguay-Trouin, Tourville, De-Grasse, Rubis et Casabianca, avant 2030.

Loïc Salmon

Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale




Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

La Chine renforce sa diplomatie mondiale de la santé, en vue d’objectifs économiques puis politiques, en tirant parti de la pandémie du Covid-19.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 26 mars 2020 à Paris.

Un outil d’influence rôdé. Pour contrer l’offensive diplomatique de la Chine nationaliste en Afrique, la Chine populaire envoie une équipe médicale en Algérie dès 1963. Jusqu’à la fin des années 2010, elle aura déployé sur le continent africain plus de 20.000 personnels de santé, qui auraient soigné plus de 200 millions de personnes. En 2014, elle participe à l’effort international de lutte contre l’épidémie du virus Ebola, qui aura tué plus de 11.000 personnes notamment en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Comme près de 20.000 de ses ressortissants résident dans cette région, la Chine y envoie 1.200 personnels de santé dans un centre de traitement de 100 lits en Sierra Leone. Elle fournit une contribution financière de 150 M$, soit plus que la France ou le Japon, et coopère avec les Etats-Unis pour la création d’un centre africain de contrôle et de prévention des maladies en 2016. Parallèlement, dès l’automne 2013, en visite au Kazakhstan et en Indonésie, le président chinois Xi Jinping présente son projet mondial dénommé « Une Ceinture, une Route », plus connu sous le nom de « Routes de la Soie » qui, outre la construction d’infrastructures de transport, vise aussi à renforcer l’influence de la Chine. La partie sanitaire apparaît officiellement dans le plan triennal 2015-2017 de la Commission nationale de la santé et planning familial. Il s’agit notamment d’organiser des forums de coopération en ce sens avec les pays participants au projet, avec ceux de l’Asie du Sud-Est, ceux d’Europe centrale et orientale et les pays arabes. Ensuite, il convient de créer un mécanisme de prévention et de contrôle des maladies infectieuses en Asie centrale et dans la région du Grand Mékong. Un plan de formation des personnels de santé sera mis en place avec l’Indonésie et le Laos. Une alliance des universités médicales est envisagée avec la Russie. Est aussi prévue la création d’un centre international de médecine chinoise traditionnelle, pour y sensibiliser les Etats membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, à savoir Bruneï, la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Viêt Nam. Par ailleurs, la Chine entend devenir un producteur important d’équipements médicaux de diagnostic et de traitement médical en constituant de grands groupes nationaux, capables de devenir concurrentiels sur le marché pharmaceutique mondial. Le plan triennal souligne la nécessité de participer activement à la gouvernance mondiale de la santé et d’exercer une influence sur la recherche, la négociation et l’élaboration de normes, règles et lignes directrices internationales pertinentes.

Des coopérations accrues. Le 18 janvier 2017 à Genève, Xi Jinping signe un protocole d’accord avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) portant sur la promotion de la sécurité sanitaire le long des Routes de la Soie. Quelques semaines plus tard, l’intense activité diplomatique de la Chine atteint deux objectifs : l’élection de l’ancien ministre éthiopien de la Santé et des Affaires étrangères, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à la tête de l’OMS ; l’attribution du poste de sous-directeur général de l’OMS, chargé du groupe maladies transmissibles, au médecin chinois Ren Minghui. La Chine apporte la deuxième contribution financière de l’OMS derrière les Etats-Unis…qui ont suspendu la leur (20 % du budget) le 22 avril 2020. En outre, elle prend des initiatives internationales : création du « Global Health Drug Discovery Institute » (Institut mondial de recherche sur les médicaments et la santé) au sein de l’Université Tsinghua de Pékin, en partenariat avec la Fondation (américaine) Bill-et-Melinda-Gates ; conférence sino-africaine des ministres de la Santé ; réunion des ministres de la Santé des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ; réunion sur la coopération sanitaire internationale dans le cadre du projet « Une Ceinture, une Route » (30 ministres de la Santé et dirigeants d’organisations internationales). Cette dernière (août 2017) donne lieu à la signature d’accords bilatéraux ainsi qu’avec le Programme commun des nations unies sur le VIH/sida, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation. L’Alliance pour le développement durable de l’industrie de la santé le long des « Routes de la Soie » vise aussi à accroître les parts de marché des industries sanitaires de la Chine et à faire adopter ses normes et standards. Des réseaux de recherche sur les politiques de santé sont créés à l’issue des sommets Chine-pays de l’Europe centrale et orientale (novembre 2017) et Chine-Afrique (septembre 2018).

L’opportunité du Covid-19. Le 24 mars 2020, le Quotidien du peuple, organe du Parti communiste chinois, souligne la collaboration de la Chine avec l’OMS sur la crise du Covid-19 et lie son aide apportée à l’étranger à sa responsabilité de grande puissance. Alors que la Chine recevait auparavant des masques et matériels médicaux de nombreux pays et d’une dizaine d’organisations internationales, elle en exporte désormais et communique sur son action (voir encadré). Selon Antoine Bondaz, la Chine tente de convaincre les pays en développement et de nombreux pays européens de sa capacité à les aider dans cette grave crise sanitaire…grâce à son système de gouvernance estimé plus efficace que le modèle démocratique occidental. Son 13ème Plan quinquennal (2016-2020) a mis notamment l’accent sur les vaccins, l’oncologie (traitement du cancer), les médicaments pour le système nerveux central et la médecine personnalisée. Le plan « Made in China 2025 » place les biotechnologies parmi les dix technologies prioritaires. Grâce au retour d’expérience de la gestion de l’épidémie du SRAS de 2002, 90 % des malades atteints du covid-19 auraient fait l’objet d’un traitement associant médecine conventionnelle et médecine traditionnelle chinoise.

Loïc Salmon

Selon le site officiel chinois Global Times News, à la date du 26 mars 2020, la Chine a apporté une assistance d’urgence à 4 organisations internationales et 89 pays, dont 9 en Amérique centrale, 16 en Europe, 26 en Afrique, 28 en Asie et 10 dans la région du Pacifique-Sud. Outre la fourniture de matériels médicaux, elle a envoyé 7 groupes d’experts médicaux en Italie, en Iran, en Irak, en Serbie et au Cambodge. Elle a fait un don de 20 M$ à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour lutter contre le Covid-19. Elle a partagé son expérience et ses diagnostics sur ce virus avec 180 pays, régions et organisations internationales. Elle a organisé plus de 30 vidéoconférences avec les experts d’une centaine de pays. Elle a conseillé les équipes étrangères d’aide médicale présentes dans 56 pays en développement pour contrôler l’épidémie. Enfin, elle affirme être la première à avoir isolé et identifié des souches virales puis en avoir partagé la séquence complète de leur génome avec l’OMS.

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Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

Instrument indispensable à la conquête militaire extérieure et à la sécurité intérieure de l’Etat, le renseignement, tactique, stratégique et intérieur, a été organisé par tous les grands empires de l’Antiquité, puis perfectionné en Europe après la chute de Rome puis de Byzance.

Résultat d’une démarche délibérée, il doit fournir la bonne réponse au bon destinataire, dans les délais impartis et sous une forme intelligible pour lui. Malgré l’évolution technique, les méthodes restent les mêmes : rapports réguliers ; information de première main ; plusieurs niveaux de traitement de l’information ; protection des informations ; actions clandestines ; guerre psychologique. En Mésopotamie, les marchands peuvent circuler librement à l’abri des conflits, moyennant l’échange d’informations. Par ailleurs les devins jouent un rôle fondamental dans les affaires politiques et militaires, grâce à leur savoir préscientifique qui offre une grille de lecture interprétative à tous les échelons du pouvoir, local ou central. Quoique protégée par un désert aride, l’Egypte envoie des missions, mêlant diplomatie, commerce et renseignement, vers les pays voisins. Les pharaons doivent aussi se prémunir contre les conspirations et…les intrigues de harem ! L’Empire perse crée un système complexe de renseignement, décrit comme « les yeux et les oreilles du Grand Roi ». L’Empire indien des Gupta dispose d’un vaste réseau « d’itinérants » de tous acabits, déployés à l’étranger pour commettre éventuellement des vols et des assassinats ciblés. Fins connaisseurs des axes commerciaux transfrontaliers, les contrebandiers fournissent des renseignements tactiques. Des espionnes, de la citoyenne ordinaire à la belle concubine de harem, recueillent les paroles d’étrangers et… de l’entourage du roi. L’Empire chinois récupère l’héritage des guerres civiles antérieures : divination, transfuges, assassinats, corruption et contre-espionnage. S’il permet d’éviter l’affrontement militaire de grande ampleur comme l’a théorisé Sun Tzu (« L’art de la guerre »), le renseignement alimente aussi la compétition politique intérieure. Les « opérations spéciales », spécialités grecques depuis le cheval de Troie, quoique peu privilégiées par les Romains, se perpétuent quand même dans l’Empire romain d’Orient puis byzantin. Pour ce dernier, la diplomatie, moins chère que la guerre, aussi efficace et fondée sur le renseignement, utilise persuasion, corruption et subversion pour briser les alliances hostiles, affaiblir des Etats ennemis et détourner les invasions étrangères. Après sa chute, ses experts apporteront leur savoir-faire…à la Russie ! En Europe du Nord, les Vikings, quand ils ne commercent pas, effectuent des raids audacieux, sans pertes et basés sur l’effet de surprise, grâce à l’envoi d’éclaireurs et à l’espionnage organisé pour dresser cartes, itinéraires et inventaire des richesses de la région ciblée. Les Normands procèdent à des opérations clandestines en Angleterre, avant la conquête effective, ainsi qu’en Italie, en Sicile ou pendant les Croisades. Les princes et les grandes villes d’Europe s’appuient sur un plan de recherche de renseignements et entretiennent un réseau varié d’agents compétents. En France, Louis XI, « l’Universelle Aragne » (Grande Araignée), a ainsi élaboré une politique d’évaluation des situations, alliée à son sens aigu de l’anticipation.

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 520 pages, 28€. Format numérique, 21,99 € 

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Service de santé : culture du retour d’expérience en opération extérieure

Intégré au commandement d’une force sur un théâtre, le commandement médical maintient les capacités opérationnelles de celle-ci, à savoir hygiène, alimentation, ravitaillement médical et prise en charge des blessés.

Ce soutien a été présenté à la presse, le 27 février 2020 à Paris, par : un médecin-chef de la Direction de la médecine des forces ; un médecin principal témoignant de son expérience de chef de l’antenne chirurgicale de l’opération « Barkhane » (Sahel) ; le colonel commandant la division aviation de transport à l’état-major de l’armée de l’Air pour les évacuations sanitaires.

Organisation. La chaîne médicale, qui inclut une antenne chirurgicale si nécessaire, est mise en œuvre dès l’instant de la blessure depuis la zone d’opération jusqu’à l’admission dans un hôpital militaire en métropole, souligne le médecin-chef. Ainsi, au sein de « Barkhane », le soutien est organisé autour : du directeur médical, responsable de l’organisation de la chaîne santé ; d’un médecin intégré au sein du poste de commandement interarmées du théâtre et chargé de la planification opérationnelle ; d’un médecin, intégré au niveau de la conduite des opérations pour l’organisation des évacuations sanitaires. En tout, 200 personnels du Service de santé des armées sont répartis entre : 1 antenne chirurgicale à Gao (Mali) ; 1 antenne de chirurgie vitale (ACV), déployable sur des missions ponctuelles ; 18 postes médicaux ; 3 équipes d’évacuation médicale par hélicoptère ; 1 équipe tactique pour l’avion Casa « Nurse » CN235 médicalisé.

Antenne chirurgicale. La superficie et les élongations du théâtre ont augmenté le délai d’évacuation des blessés et conduit à l’élaboration du concept de l’ACV, explique le médecin principal. Une ACV compte 12 personnes, dont 2 chirurgiens et 1 anesthésiste, pour prendre en charge 10 blessés dont 3 graves. Acheminée par rotations d’avion C160 Transall ou d’hélicoptère CH47 britannique puis opérationnelle en environ une heure, elle nécessite 3 tonnes de matériel et, au minimum, 15 kWa d’électricité. La chirurgie de sauvetage s’adapte aux nécessités vitales : urgences cardio-thoraciques, viscérales, oto-rhino-laringologistes et orthopédiques ; neurochirurgie ; chirurgie d’hémostase (arrêt des saignements, principale cause de mortalité). La réanimation de sauvetage porte sur la capacité de transfusion sanguine, les produits de santé d’urgence et les appareils de réanimation comme l’échographie cardiaque, le respirateur artificiel ou le concentrateur d’oxygène. Le réapprovisionnement de l’ACV s’avère difficile, en raison des conditions climatiques et des disponibilités des aéronefs. Faute de capacité d’hospitalisation, chaque blessé doit être évacué après stabilisation de son état. Le retour d’expérience a débouché sur le développement de l’antenne de réanimation de chirurgie et de sauvetage, opérationnelle en avril 2020.

Transport aéromédicalisé. Le système Morphée (module de réanimation pour patients à haute élongation d’évacuation) peut être installé sur l’A330 Phénix, indique le colonel. Cet avion multi-rôles de ravitaillement en vol et de transport, modulable, peut en emporter dix à 12.000 km ou 30 blessés avec un dispositif plus léger. Outre ses missions de dissuasion nucléaire aéroporté et de relais de communication et de renseignement, il peut apporter une assistance aux opérations humanitaires. L’armée de l’Air doit disposer de 15 A330 Phénix en 2028.

Loïc Salmon

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Moyen-Orient : pandémie du covid-19 et conflits en cours

Alors que le régime syrien nie la gravité du covid-19, au Liban, le mouvement politico-militaire Hezbollah y apporte une réponse sanitaire et sociale, tandis que celle de Daech repose sur une base idéologique.

Agnès Levallois et Jean-Luc Marret, maîtres de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), l’expliquent dans des notes publiées le 25 mars et le 13 avril 2020 à Paris.

La Syrie. Le gouvernement reconnaît, le 25 mars, le premier cas de contamination par le covid-19, en précisant qu’il s’agit d’une personne venant de l’étranger, indique Agnès Levallois. Jusqu’ici, il assurait que le virus n’avait pas atteint le territoire national, alors que la contamination avait déjà touché l’Irak, l’Iran, la Jordanie, le Liban et Israël. Les images d’agents municipaux désinfectant les rues de Damas semblent démontrer que le régime maîtrise la situation sanitaire, malgré la crise économique consécutive à neuf ans de guerre civile. Or le système de santé syrien n’est guère capable de gérer l’épidémie, remettant ainsi en question le retour à la normale de la vie quotidienne de la population. Le régime se maintient grâce à l’appui militaire de la Russie, de l’Iran et des milices chiites, dont le Hezbollah libanais. Il a réussi à repousser ses opposants jusque dans l’enclave d’Idlib (Nord-Ouest du pays). Les bombardements des forces armées syriennes entraînent un exode massif de la population civile, dont les exilés sont privés de leurs biens par décret du président Bachar al-Assad. Cette crise migratoire accentue la pression sur la Turquie et l’Europe. Le cessez-le-feu, négocié début mars par la Russie et la Turquie, doit notamment permettre à l’Organisation mondiale de la santé de procéder à des dépistages du covid-19 dans la région, d’autant plus exposée que les infrastructures de santé sont systématiquement détruites. En fait, le régime a tiré profit de l’émergence de l’Etat islamique (Daech) en 2014 sur une partie des territoires syrien et irakien, rappelle Agnès Levallois. Les pays occidentaux ont alors cessé d’exiger le départ de Bachar al-Assad. Son maintien au pouvoir devait garantir une certaine stabilité en Syrie, pendant la reconquête des territoires occupés par Daech par une coalition internationale de 70 nations dans le cadre de l’opération « Inherent Resolve », dont l’opération « Chammal » constitue le volet français.

Daech. Privé de territoire après sa défaite militaire, Daech ne peut conduire un « djihad sanitaire » en faveur exclusivement de musulmans sunnites de Syrie et d’Irak, estime Jean-Luc Marret. Faute d’effectifs et de moyens techniques suffisants, sa propagande a commencé par considérer le covid-19 comme un « châtiment divin » contre la Chine, Etat athée qui persécute sa minorité musulmane ouïghour. Ensuite, elle a accusé le « gouvernement infidèle de Chine » de minimiser sciemment l’étendue de la pandémie. Toutefois, Daech a élaboré des directives de sécurité prophylactiques pour ses sympathisants, en insistant sur la protection donnée par les vêtements islamiques féminins et la distance sociale entre les sexes. Il note que la pandémie pourrait empêcher les Etats, qu’il cible de ses menaces, de procéder à des opérations anti-terroristes. Il préfère concentrer les efforts de ses militants sur la recherche des moyens pour libérer ses djihadistes détenus en Syrie et en Irak. Dans le passé et sur les territoires qu’ils contrôlaient, Daech et l’organisation terroriste Al-Qaïda ont manifesté leur intérêt pour la recherche et le développement d’armes nucléaires, radiologiques, chimiques et même biologiques. Mais ils n’ont jamais pu en maîtriser les technologies les plus sensibles. Aucune information ne laisse à penser que Daech puisse recourir au covid-19 comme moyen improvisé et rustique de bioterrorisme en Europe. Toutefois en raison de son organisation décentralisée et de l’autonomie de ses réseaux à travers le monde, souligne Jean-Luc Marret, Daech pourrait utiliser certains individus psychologiquement fragiles pour effectuer des contaminations improvisées sur des cibles définies au préalable. Déjà en 2002-2003, Al-Qaïda s’était intéressé à la ricine (poison 6.000 fois plus toxique que le cyanure).

Le Hezbollah. Considéré comme organisation terroriste par de nombreux pays dont Israël, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les Etats membres de l’Union européenne, le Hezbollah bénéficie des appuis d’une vaste diaspora libanaise et surtout de l’Iran. Au Liban même, rappelle Jean-Luc Marret, il gère des dispensaires, des hôpitaux et une vaste logistique de soutien de la population chiite et même au-delà. Ses opposants l’ont accusé d’avoir introduit le covid-19, via la Syrie ou l’Iran. Certains de ses membres qui s’étaient rendus à la ville religieuse de Qoms n’ont pas été mis en isolement à leur retour, malgré l’épidémie en Iran. Vu la défaillance de l’Etat libanais, le Hezbollah a déclaré avoir mobilisé 24.500 de ses membres et sympathisants, dont des professionnels de la santé et même le ministre de la Santé choisi par lui lors de la constitution du gouvernement libanais, pour lutter contre la pandémie. Les médias libanais en ont montré certains, vêtus d’un uniforme, gantés et masqués, en train de désinfecter les quartiers chiites de Beyrouth et de distribuer de la nourriture. Le Hezbollah a déclaré affecter certains moyens de sa guerre contre Israël à celle contre le covid-19 : un centre d’appels ; trois centres de confinement de 170 lits pouvant monter jusqu’à 1.000 ; 64 comités sociaux pour aider les familles nécessiteuses. Mais son action a été complétée par une division du travail entre communautés sunnite, chrétienne et druze. Ainsi, plusieurs organisations chrétiennes ont fourni des tests de dépistage, notamment pour les nombreux réfugiés, et le parti druze a offert des dons à plusieurs hôpitaux et a mis des zones de confinement à disposition des personnes contaminées.

Loïc Salmon

La population libyenne se trouve confrontée à la guerre civile et au covid-19, souligne Aude Thomas, chargée de recherche à la FRS, dans une note du 3 avril 2020. Le premier cas d’infection a été signalé le 24 mars, quelques heures après les bombardements des quartiers du Sud de Tripoli, menés par l’Armée nationale libyenne (ANL). Celle-ci est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, qui bénéficie de l’appui des Emirats arabes unis. En représailles, les forces armées du gouvernement d’union nationale (GUN) ont attaqué, sans succès, la base aérienne d’Al-Waztiyah (150 km à l’Ouest de Tripoli), qui fournit un soutien logistique aux zones contrôlées par l’ANL. Le GUN, soutenu par la Turquie, a instauré un couvre-feu partiel en Tripolitaine et dans le Sud du pays et fermé les écoles et commerces non essentiels. Les municipalités ont pris des mesures de désinfection des rues et bâtiments publics. Les déplacements ont été limités et les points de passage vers l’Algérie et la Tunisie fermés. Les Emirats arabe unis et la Turquie investissent des moyens militaires en Libye, à savoir soldats, officiers d’encadrement et drones. Récemment, des combattants syriens ont rejoint les rangs du GUN et même de l’ANL à la suite du rapprochement entre le maréchal Haftar et la Syrie. Les Etats européens et la Mission des nations unies en Libye tentent d’instaurer et de faire respecter une trêve humanitaire.

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