Quoique surpris lors du conflit lancé par les États-Unis et Israël en 2025, l’Iran compte sur sa profondeur géographique au cours de celui de 2026, qu’il est parvenu à régionaliser et inscrire dans la durée.
Jean-Claude Pacitto, enseignant-chercheur à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC), et Philippe Jourdan, professeur en sciences de gestion à l’UPEC, l’ont expliqué lors d’une conférence organisée, le 15 septembre 2026 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN Paris Île-de-France.
La guerre des Douze Jours. Jusqu’en 2025, l’architecture de défense dissuasive de l’Iran repose sur un force balistique importante constituée de missiles de moyenne portée après la guerre contre l’Irak (1980-1988) pour des frappes dans la profondeur. Elle est devenue le pilier central de la sécurité nationale en l’absence d’une aviation militaire capable de rivaliser avec celles des principaux adversaires régionaux (Israël et monarchies du golfe Arabo-Persique). S’y est ajoutée une grande capacité en drones de renseignement, de combat et kamikazes. Les forces navales ne sont pas destinées à une bataille classique mais à perturber la circulation dans le golfe Arabo-Persique et faire peser une menace crédible sur le détroit d’Ormuz. Ce dispositif se prolonge par ses « proxys » (acteurs armés combattant pour lui sans qu’il intervienne directement), à savoir le Hezbollah libanais, les milices chiites irakiennes et syriennes, les Houthis au Yémen et le Hamas dans la bande de Gaza. Enfin une stratégie de « latence » (temps de retard entre l’action et son exécution) nucléaire pour dissuader tout affrontement. Pourtant cette stratégie s’est soldée par plusieurs échecs pendant la guerre des Douze Jours (13-24 juin 2025). Le premier échec porte sur l’incapacité à maîtriser son propre camp. Dès les premières heures du conflit, les frappes israéliennes ont montré une précision exceptionnelle contre les infrastructures, les responsables politico-militaires et les scientifiques iraniens. Outre la qualité des capacités de ciblage et des capteurs israéliens, cette efficacité révèle la pénétration profonde du dispositif iranien par les services de renseignement (SR) israéliens. Israël a voulu paralyser l’Iran dès l’ouverture du conflit ou lui porter des coups très forts pour l’empêcher de riposter. Cela a provoqué un effet de sidération considérable. Certaines communications, interceptées par Israël et rendues publiques, laissent apparaître des difficultés à organiser une riposte cohérente dans les premières heures. Outre le retard pour réagir, il s’agit d’une désorganisation profonde marquée par la rupture de la confiance, l’incertitude sur l’étendue réelle de l’infiltration par les SR israéliens, la peur d’une trahison interne et la difficulté à savoir qui décide encore, qui transmet et qui coordonne. Tout cela affaiblit la permanence de la capacité de décision et d’attaque de l’Iran et dégrade la réputation d’un régime obsédé par la sécurité, la surveillance de la population et le contrôle de la situation. L’État n’a pas su se protéger contre une infiltration à un haut niveau. Malgré sa densité, son appareil de sécurité a manqué de cohérence. Sa culture du secret n’a pu empêcher des fuites assez graves, qui ont permis à l’adversaire de frapper juste, vite et fort. Le deuxième échec concerne la défaillance de la défense antiaérienne, malgré de lourds investissements dans une architecture multicouches avec des systèmes S-300 russes et Tabas iraniens, des réseaux radars et des dispositifs de guerre électronique. A défaut d’interdire l’accès au ciel iranien, ce bouclier devait en contester suffisamment l’accès pour rendre toute campagne aérienne adverse coûteuse, lente et incertaine. Or les systèmes les plus sensibles ont été neutralisés très rapidement et la supériorité aérienne israélienne s’est exercée avec une liberté croissante. Le troisième échec porte sur la faiblesse de la riposte…graduée ! Celle-ci visait à signifier à l’adversaire qu’il devait s’arrêter, sinon les frappes seraient plus précises, donc plus destructrices et plus difficiles à intercepter. Cette logique s’est révélée inefficace, car reposant sur l’anticipation par l’adversaire de dommages futurs encore hypothétiques. Or un adversaire qui veut désorganiser rapidement ne croit plus à une menace pleinement activée qu’après un délai. Le quatrième échec concerne les proxys…qui ne sont pas intervenus, à l’exception des Houthis de façon limitée.
Les leçons tirées. L’Iran a procédé à quatre corrections après avoir compris comment éviter un effondrement rapide, préserver la continuité de l’effort de guerre et déplacer la confrontation sur un terrain plus favorable à ses intérêts. La première correction concerne le commandement et la vulnérabilité du sommet politico-militaire. Pour éviter sa paralysie, une décentralisation systématique accorde aux échelons subordonnés une plus grande autonomie de décision, encadrée par des instructions générales définies à l’avance. S’y ajoutent une chaîne de successions dans la profondeur et la diffusion contrôlée de la capacité à résister. La deuxième correction porte sur l’engagement massif et précoce des moyens offensifs les plus crédibles, associé à la volonté d’inscrire l’affrontement dans la durée. Il s’agit de manifester immédiatement une capacité de nuisance. Dans le conflit déclenché le 28 février 2026, l’Iran a utilisé ses missiles les plus perfectionnés sur des cibles sensibles, à savoir les bases américaines au Moyen-Orient. La troisième correction concerne la survivabilité des moyens pour que l’adversaire ne puisse les détruire rapidement, complètement et avec certitude. L’Iran a dispersé, enfoui et multiplié les dépôts de missiles et les sites de production. Les entrées de bunkers obstruées ont été dégagées en très peu de temps. La quatrième correction porte sur l’activation rapide des proxys régionaux. Le Hezbollah a ouvert un intense front au Liban. Les milices chiites irakiennes contribuent à élargir le théâtre. Les Houthis du Yémen exercent progressivement une pression considérable sur le golfe d’Aden, le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge. Les proxys ont compris que le conflit en cours menace leur survie et celle de l’arc chiite à terme. L’élimination d’Ali Khamenei a provoqué une onde de choc dans la région, mal évaluée par Israël et les États-Unis. Pour l’Iran, il ne s’agit plus de vaincre immédiatement, mais d’empêcher ses adversaires de conclure rapidement et surtout de créer une insécurité durable.
Le conflit de 2026. Les failles du système iranien demeurent : la défense anti-aérienne n’a pas réduit la supériorité aérienne israélo-américaine et les systèmes les plus sophistiqués ont été neutralisés rapidement. Toutefois, environ 20 % des drones israéliens et américains survolant l’Iran ont été neutralisés, dont de nombreux MQ9 Reaper. L’Iran dispose désormais de quatre leviers pour modifier sa stratégie. Le premier levier concerne la profondeur de son territoire. Fin mars 2026, les services de renseignement américains n’ont pu confirmer qu’une destruction partielle de l’arsenal iranien, laissant planer l’incertitude sur ses moyens militaires et logistiques. Le deuxième levier porte sur la vulnérabilité des bases américaines dans le golfe Arabo-Persique avec leurs centres de renseignement avancés et leurs infrastructures de soutien logistique. Le territoire israélien, épargné en 2025, subit des attaques massives des drones moins chers comme les Shahed 136 (1.700 km de portée), provoquant une saturation des coûteux dispositifs défensifs conçus pour protéger les emprises jugées stratégiques. Le troisième levier concerne la régionalisation du conflit avec l’activation des proxys (voir plus haut). Le quatrième levier porte sur le temps, multiplicateur de puissance par l’accumulation de effets : érosion des stocks d’intercepteurs ; montée du coût de la défense ; fronts régionaux surchargés ; prix de l’énergie accru par le blocus du détroit d’Ormuz ; inquiétude des opinions publiques dans le monde ; narratif d’une guerre courte intenable. Le conflit de 2026 s’avère plus long, plus large, plus élevé et plus résilient que prévu.
Loïc Salmon
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