Méditerranée : champ d’actions parallèles de la Russie et de la Chine, mais visées différentes

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La Russie et la Chine cherchent à contrer l’influence des pays occidentaux en Méditerranée, l’une par le déploiement de moyens militaires importants et l’autre surtout par des échanges commerciaux et des investissements accrus.

Dans une étude publiée en octobre 2024 par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, les chercheuses Céline Marangé, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine, et Carine Pina, spécialiste de la Chine, ont présenté les ambitions de Moscou et de Pékin en Méditerranée.

Stratégies divergentes. Depuis une décennie, la Russie place la région méditerranéenne au centre de sa contestation de l’influence occidentale. Elle recourt à des interventions armées et des actions hybrides, s’appuie sur des grands projets énergétiques et d’importants transferts d’armements et cultive des relations privilégiées avec les dirigeants de pays soutenus autrefois par l’Union soviétique. La Chine poursuit son expansion économique en augmentant ses échanges commerciaux et ses investissements dans les entreprises stratégiques et les infrastructures régionales. Afin de protéger ses intérêts matériels et humains dans la région, elle y a développé des capacités sécuritaires et policières. Outre des déploiements navals en Méditerranée, elle y procède à des exercices militaires bilatéraux. Par ailleurs, tout en maintenant un fort potentiel en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, elle démontre sa capacité de projection lointaine de forces en participant à des exercices communs avec des forces armées russes, biélorusses, tanzaniennes et mozambicaines. Toutefois, la sécurité se conçoit différemment en Chine et en Russie. Pour Pékin, le maintien de la sécurité interne et externe nécessite un développement économique et social du territoire national et de celui des partenaires commerciaux. Pour Moscou, la sécurité passe d’abord par le contrôle des pays limitrophes et la puissance s’exprime par la domination. En Méditerranée, Chine et Russie ne connaissent pas de fortes rivalités ni de répartitions tacites des rôles, comme en Asie centrale, susceptibles de déboucher sur une alliance militaire.

Russie, volonté de puissance. La mer permet d’attaquer la terre, rappelle Céline Marangé, mais aussi à démultiplier les moyens de frappe et de dissuader. Les sous-marins lanceurs d’engins russes restent stationnés en mer Blanche pour la dissuasion nucléaire. La présence d’une flotte russe en Méditerranée facilite l’accès aux océans mondiaux et réduit le temps de transfert de forces armées dans la région en cas de conflit. Comme à l’époque soviétique, cela nécessite d’obtenir des facilités portuaires pour protéger le Sud et les eaux territoriales de la Russie et contester la domination des flottes de l’OTAN. En outre, la Marine russe développe ses capacités de dissuasion conventionnelle et de déni d’accès à un théâtre. Présente pendant 30 ans en Méditerranée, la 5ème Escadre soviétique a été démantelée en 1992 puis reconstituée en 2013 sous le nom d’Escadrille de la Méditerranée à partir de bâtiments de surface de la Flotte de la mer Noire et de sous-marins de celle du Nord. L’Escadrille a bénéficié de la modernisation de la Flotte de la mer Noire qui a acquis trois frégates et six sous-marins d’attaque, dont deux étaient stationnés sur la base navale de Tartous (Syrie) avant 2022. Les autres accès à la mer restent difficiles, en raison du sous-développement de l’Extrême-Orient russe et de la complication du passage par la Baltique, peu profonde. Avant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 et les attaques de drones et missiles ukrainiens, la base navale de Sébastopol (Crimée) constituait un havre plus sûr que celle de Novorossijsk (voir carte), pourtant renforcée depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Les sous-marins et navires de surface de la Flotte de la mer Noire sont équipés de missiles de croisière Kalibr d’une portée de 2.000 km. Déployée en Méditerranée, cette flotte a bénéficié de la bulle de défense sol-air des bases de Tartous (navale) et Hmeimim (aérienne). Dix jours avant l’attaque russe contre l’Ukraine, des exercices des forces navales et aériennes russes de Méditerranée ont mobilisé 15 navires et 30 avions, dont un bombardier Tu-22M3, des chasseurs MiG-31K et des systèmes de missiles hypersoniques Kinjal. Ce dispositif visait à parer à toute éventualité en raison du déploiement d’un groupe aéronaval américain en Méditerranée orientale. Le 28 février, au titre de la Convention de Montreux, la Turquie a fermé l’accès des détroits des Dardanelles et du Bosphore aux bâtiments de guerre russes. Ceux présents à Tartous ont été ravitaillés par des navires civils venus de la mer Noire puis envoyés en Baltique. Depuis, les forces ukrainiennes ont coulé 28 bâtiments russes, dont le croiseur Moskva. En janvier 2023, la flotte russe en Méditerranée comptait 10 navires, dont 5 armés de missiles Kalibr. Fin 2023, le dernier sous-marin équipé de Kalibr a quitté Tartous pour la Baltique. Tous les bâtiments stationnés en Crimée ont rejoint Novorossijsk. La guerre en Ukraine affecte la posture russe en mer Noire et en Méditerranée, car la construction navale russe subit les effets des sanctions occidentales. Sans l’annexion de la Crimée en 2014 et son soutien à l’armée syrienne pendant la guerre civile en 2015, la Russie n’aurait pu accroître sa puissance en Méditerranée. Depuis 2022, elle chercherait à obtenir des facilités portuaires à Tobrouk (Libye), l’île de Djerba (Tunisie) et Mers el-Kébir (Algérie).

Chine, rayonnement mondial. Depuis le lancement du projet « Nouvelles Routes de la Soie » en 2013, la Chine a développé sa flotte maritime de commerce, qui totalise 249,2 millions de tonnes de jauge brute en 2023 et transporte 15,9 % du trafic mondial. En outre, indique Carine Pina, elle investit dans les ports concernés par ce projet pour en améliorer les services logistiques. Ses entreprises publiques Cosco, China Merchant Port et Hutchison Port Holdings détiennent des parts importantes dans les infrastructures des ports de Malte, du Pirée (Grèce), de Valence (Espagne), de Gênes, Savone, Trieste et Naples (Italie), de Fos (France), de Sines (Portugal), de Cherchell (Algérie), de Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), d’Ashdod et de Haïfa (Israël), d’Istanbul Ambarli (Turquie) et de Tanger (Maroc). La Chine a aussi construit la voie ferrée rapide entre le Pirée, Belgrade (Serbie) et Budapest (Hongrie). Par ailleurs, Huawei Marine Networks a investi dans le câble sous-marin Hannibal, entre la Tunisie et l’Italie, et dans le câble Peace entre le Pakistan, l’Est de l’Afrique, le détroit de Bab el-Mandeb et la zone économique et commerciale de Teda au bord du canal de Suez. Des entreprises chinoises ont construit ou pris des participations dans neuf autres câbles sous-marins desservant le Moyen-Orient. Les exportations de la Chine vers les pays méditerranéens ont progressé grâce aux Nouvelles Routes de la Soie, sauf vers Chypre, Malte et la Syrie : France, 42.094 M$ en 2023 contre 28.975 M$ en 2014 ; Espagne, 39.661 M$ (21.501 M$) ; Italie, 44.536 M$ (28.759 M$) ; Portugal, 5.794 M$ (3.137 M$) ; Grèce, 12.798 M$ (4.185 M$) ; Turquie, 38.919 M$ (19.305 M$) ; Algérie, 9.498 M$ (7.395 M$) ; Libye, 3.917 M$ (2.157 M$) ; Maroc, 6.477 M$ (2.963 M$) ; Tunisie, 2.024 M$ (1.235 M$) ; Égypte, 14.980 M$ (10.460 M$) ; Israël, 15.023 M$ (7.739 M$) ; Liban, 2.389 M$ (2.604 M$). Parallèlement et depuis vingt ans, la Chine développe sa « diplomatie militaire » par la projection de forces navales avec des escales en Algérie, au Maroc, en Tunisie, au Portugal, en Grèce, en Italie et en Turquie. Ses navires ont participé à des exercices avec la Marine égyptienne. En 2015, deux frégates et un pétrolier-ravitailleur chinois, qui participaient à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, ont rejoint six bâtiments russes pour des manœuvres. En 2017 et 2018, des bâtiments chinois ont franchi le canal de Suez et traversé la Méditerranée pour participer à des exercices avec la Marine russe en Baltique.

Loïc Salmon

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