Taïwan : défense accrue contre la menace aérienne de la Chine

Taïwan a décidé d’augmenter son budget militaire au-delà de 3 % de son produit intérieur brut et d’améliorer sa défense aérienne multicouche, grâce à un bouclier antimissile dénommé « T-Dome ».

Tom Abram et Simon Berthault, chargés de recherche, l’expliquent dans un rapport publié par la Fondation pour la recherche stratégique le 28 novembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne).

La menace chinoise. Le 10 octobre 2025, le président de la République, William Lai, a annoncé le développement local du « T-Dome », similaire aux « Dôme de fer » d’Israël et « Golden Dome » des États-Unis. Six mois auparavant, le document « Quadriennal Defense Review », rendu public par le ministère de la Défense, a actualisé la stratégie de défense en prenant en compte le conflit russo-ukrainien (depuis le 22 février 2022) et l’attaque terroriste du Hamas contre Israël (7 octobre 2023). Le document souligne trois risques face à la menace chinoise : ciblage des infrastructures stratégiques ; saturation des défenses ; opérations cyber et de guerre électronique pour paralyser les systèmes C4ISR (conduite, contrôle, communications, ordinateurs, renseignement, surveillance et reconnaissance). En cas d’invasion, l’Armée populaire de Libération (APL) chinoise pourrait rendre inopérants, avec 345 missiles, les 8 ports taïwanais capables d’accueillir des bâtiments militaires. En outre, il lui suffirait de de 104 à 137 missiles pour détruire les 13 aéroports utilisables par des avions militaires, compte tenu des longueurs minimales nécessaires des pistes de décollage et d’atterrissage et des capacités standards des missiles chinois. Enfin, des frappes cibleraient les 25 à 30 sites-clés (radars et défenses sol-air et sol-sol). L’APL dispose d’une vaste gamme de missiles de croisières qui, lancés simultanément depuis des plateformes terrestres, de navires et d’aéronefs, pourraient saturer les défenses anti-aériennes taïwanaises. En service depuis 2019, les lance-roquettes multiples PHL-16 (portée, 220 km) peuvent emporter des munitions variées, afin de provoquer une saturation des défenses adverses. Ils sont déployés dans les unités d’artillerie du Commandement de Théâtre Est, qui ont déjà participé à plusieurs exercices dans le détroit de Taïwan. S’y ajoutent les missiles balistiques à courte portée Dong Feng 11, 15 et 16. Les missiles terrestres CJ-10 (portée, 2.500 km) et CJ-20 (plus de 3.000 km) ainsi que le missile supersonique (6.000 km/h) CJ-100 (portée 2.000 km), dont les stocks augmentent rapidement, permettent des frappes massives dans la profondeur. En outre, le planeur hypersonique DF-ZF, présenté en Chine en septembre 2025, constitue une nouvelle menace en raison de sa vitesse et de sa manœuvrabilité. Les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) chinois pénètrent fréquemment dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise L’entrée en service en 2017-2018 du chasseur furtif J-20 suscite, à Taïwan, des réflexions quant à sa détection et son interception.

La défense aérienne taïwanaise. Selon sa doctrine de « défense nationale non offensive », Taïwan se refuse à frapper en premier, mais doit se garantir une capacité de frappe en second après une première salve aérienne chinoise. Son système de défense aérienne, considéré comme l’un des plus denses du monde, est apparu obsolète dès 2010. Cette année-là et pour y pallier, les États-Unis lui ont vendu 6 systèmes de défense sol-air Patriot 2 de moyenne portée (70 km contre avions et missiles de croisière) et 253 missiles intercepteurs PAC-2 associés puis des missiles PAC-3 plus petits, mais au nombre de 16 par poste de tir au lieu de 4 dans la version précédente et livrables en 2025-2026. Dès 2013, Washington a fourni à Taipei un système d’alerte avancée pour détecter des départs de missiles depuis la Chine. Au cours des années 1990, l’entreprise taïwanais NCSIST a développé ses propres missiles sol-air Sky Bow I, II et III, associés actuellement au Patriot pour assurer la défense à moyenne et haute altitude contre les missiles de croisière. Toutefois, leur coût unitaire (3 M$ pour un PAC-3 et 1,5 M$ pour un Sky Bow III) paraît si disproportionné par rapport à la cible, que l’emploi des canons de 35 mm de l’armée de l’Air et de 20 mm de l’armée de Terre semblait préférable. Ces canons devraient être remplacés par les systèmes américano-norvégiens NASAMS, dont la vente a été autorisée en 2025 pour trois d’entre eux. Équipé d’un radar Sentinelle AN/MPQ-64F1, le NASAMS utilise divers missiles intercepteurs, dont l’AIM-120 ARAAM (50-180 km) et AIM-9 Sidewinder (18 km) capables de combler des failles sur les moyennes et courtes portées. Enfin, le missile antibalistique Sky Bow IV, surnommé Strong Bow et exposé au salon aéronautique et de défense TADTE tenu à Taipei en septembre 2025, pourrait atteindre de cibles à une altitude supérieure à celle du Sky Bow III.

Les lacunes à combler. La résistance à la saturation ne peut être assurée que par un commandement unifié et un emploi coordonné entre le chaînes C3 (conduite, contrôle et communication) entre la Marine et les armées de l’Air et de Terre. La défense sol-air à courte portée nécessite une meilleure interopérabilité entre les systèmes des armées de Terre et de l’Air pour densifier les défenses et offrir plus d’agilité pour couvrir leurs manœuvres respectives. Les missiles Sea Bow III, qui équiperont quelques frégates, joueront un rôle majeur. La protection des ports et des pistes d’aéroports nécessiterait plus de 2.000 missiles Patriot 3, beaucoup plus chers que les roquettes et drones chinois. A part le Sky Bow III, les systèmes de défense aérienne existants sont lourds et peu agiles face aux contre-batteries (tirs de riposte) chinoises. La lutte contre les essaims de drones présente des retards. La défense aérienne, orientée vers le détroit de Taïwan, doit s’adapter à la stratégie d’encerclement de l’APL qui s’entraîne sur le flanc Est de l’île. En effet, des porte-avions et des bombardiers stratégiques H-6K à long rayon d’action (3.500 km) ont été observés dans le Pacifique.

Le T-Dome. Le programme de T-Dome vise d’abord à moderniser et acquérir des systèmes de détection et d’interception. En février 2025, Taïwan a signé un contrat d’achat de systèmes anti-drones d’un montant de 761 M$ et discute celui d’armes laser américaines. Ensuite, le T-Dome permettrait une intégration des défenses anti-aérienne et anti-missile, via une architecture C2 (conduite et contrôle) et la fusion complète de données. En septembre, un accord a été conclu avec le groupe américain Northrop Grumman pour l’achat du système IBCS, sous réserve de l’approbation de Washington. L’IBCS permet la fusion des capteurs des unités de défense antiaérienne et la sélection autonome de l’unité et du système d’interception le plus adapté à la cible. Le programme T-Dome portera aussi sur le segment spatial pour la détection et le suivi ainsi que sur l’interconnexion aux moyens existants. Il permettra une intégration aux architectures d’alerte avancée des États-Unis et de leurs alliés dans la région (Japon et Corée du Sud). Pour le réaliser, Taipei pourrait profiter de l’amélioration de ses relations avec Israël, à qui il fournit des composants électroniques pour son « Dôme de fer » et des amplificateurs de puissance et des émetteurs-récepteurs micro-ondes pour ses radars. Les achats de missiles PAC-3, de systèmes NASAMS, de capacités de lutte anti-drones et du module IBCS devaient accentuer la dépendance envers les États-Unis en matière de fourniture et de maintien en condition opérationnelle, alors que la production américaine se trouve déjà sous tension au point de suspendre ses livraisons de systèmes Patriot en Europe. Le programme T-Dome nécessitera un investissement de près de 9,5 Mds$. Par ailleurs, Taïwan va développer sa capacité de frappe dans la profondeur, à des fins de dissuasion d’une attaque de la Chine. Déjà, son missile supersonique Yun Feng peut atteindre des cibles à plus de 1.200 km.

Loïc Salmon

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan




Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Exercices navals chinois de grande ampleur à proximité de Taïwan et sabotages de ses câbles sous-marins tentent de réduire la capacité de résilience de l’île avec des conséquences dans la zone Indopacifique et au-delà.

Benjamin Blandin, chercheur à l’Institut sud-coréen de stratégie maritime (KIMS) et au Conseil des études sur l’Asie-pacifique de Yokosuka (YCAPS), l’explique dans une note publiée le 2 septembre 2025 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Stratégie maritime globale. Pour la Chine, les actions navales hybrides visent à perturber les communications, l’économie, la défense et le dispositif de renseignement de Taïwan. L’île dépend en effet à 90 % des câbles sous-marins pour sa connectivité numérique. L’importance de son industrie de semi-conducteurs pour la prospérité économique mondiale constitue un moyen de dissuasion d’une agression de Pékin contre ses usines d’électronique de pointe. Toutefois, Taipei tente de réduire cette menace en délocalisant de nouvelles capacités de production en dehors de son territoire, en augmentant la redondance de certains systèmes critiques et en cherchant à diminuer les risques de coupures de ses moyens de connexions et de communications. En effet, chaque rupture, notamment au large des îles Matsu et Penghu, entraîne des coupures de services pendant plusieurs semaines et mobilise des navires et des personnels spécialisés pour les réparations évaluées entre 1 M$ et 3 M$. Au cours des dix dernières années, la Chine a intensifié ses moyens de pression sur les pays voisins le long de la chaîne d’îles allant du Japon à la péninsule malaise. Entre janvier et juin 2025, des navires garde-côtes chinois ont pénétré dans les « eaux d’accès restreint » autour de Kinmen (Quemoy) quatre fois par mois en moyenne. Taïwan se trouve exposée à des violations répétées de la ligne médiane du détroit du même nom. Les incursions chinoises dans cette ligne, sa zone d’interdiction de défense aérienne (ZIDA) et ses eaux à accès restreint l’obligent à déployer de nombreux navires et aéronefs entraînant des coûts élevés, leur usure accélérée et un épuisement des équipages. La ZIDA de Taïwan, incluse dans sa zone économique exclusive (ZEE) couvre la majeure partie du détroit de Taïwan, une partie de la mer de Chine orientale et l’espace aérien adjacent. Outre l’ensemble de l’espace maritime de Taïwan, la Chine exerce une pression similaire systématique contre le Japon en mer de Chine orientale, la Corée du Sud en mer Jaune, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et le Viêt Nam en mer de Chine méridionale.

Moyens mis en œuvre. Depuis l’occupation en 2012 de l’atoll de Scarborough, également revendiqué par Taïwan et les Philippines, la Chine tente de consolider sa prédominance dans la chaîne d’îles voisines et déploie des moyens de coercition en mer dans les ZEE des pays de la région. Voici les principaux moyens mis en œuvre : sabotages des câbles de sonars remorqués des navires de prospection d’hydrocarbures ; sabotages des câbles sous-marins de communications ; flotte de navires dits « scientifiques » pour la collecte de renseignements ; bâtiments militaires, garde-côtes et Milice maritime pour des opérations coordonnées de harcèlement, de surveillance et d’occupation d’atolls ; mouillages de bouées et d’autres structures flottantes dans les eaux contestées ; harcèlements radio de navires et avions des pays voisins et même extérieurs à la région ; poses de marqueurs (bouées, monuments ou stèles) et cérémonies de prestation de serment de souveraineté dans les eaux contestées ; violence calculée par éperonnage, canon à eau, armes soniques et optiques contre des navires et aéronefs d’autres pays ; installations de dispositifs sous-marins de renseignement dans les zones maritimes adverses ; déploiements d’installations de renseignement électromagnétique en mer de Chine méridionale ; attributions de noms chinois à des éléments maritimes sous-marins dans la ZEE d’autres pays ; organisations de « croisières patriotiques » ; déploiements de drones aériens, de surface et sous-marins dans la ZEE d’autres pays et de réseaux d’hydrophones dans le Pacifique occidental. Le Centre de recherches maritimes de Chine a développé un engin capable de couper les câbles les plus renforcés jusqu’à 4.000 m de profondeur. A l’échelle mondiale, les pannes ou ruptures de câbles sous-marins sont causées par des tremblements de terre, tsunamis ou glissements de terrains, mais aussi par des activités de pêche ou des mouillages d’ancres. Le Comité international de protection des câbles les évalue entre 12 et 17 par mois. L’opérateur taïwnais Chunghwa Telecom a signalé 27 incidents entre 2021 et 2025. Cette tendance devrait s’accentuer car le nombre de câbles en Asie-pacifique est passé de 559 câbles actifs en 2024 à 597 en 2025. Depuis 2019, une dizaine de drones sous-marins chinois ont été découverts dans les eaux indonésiennes, vietnamiennes, philippines et taïwanaises. En outre, des bouées et des drones de surface ont été repérés près de Taïwan. Certaines activités sont assurées par une flotte de 64 navires de recherches scientifiques exploités par des organismes liés, directement ou indirectement, à la Marine de l’Armée populaire de libération (APL), au Parti communiste ou au Conseil des affaires d’État. Il s’agit notamment des sociétés pétrolières et gazières China Oilfield Services et Sinopec Offshore Oilfield Services, de l’Académie chinoise des sciences, de l’Université chinoise Sun Yat-sen, de l’Université océanique de Chine, de l’Université de Xiamen, des agences de sécurité maritime, du ministère des Ressources naturelles et de l’Association chinoise des ressources minérales océaniques. Près de 80 % de ces navires ont été affiliés à l’APL ou sont exploités par les Forces de sécurité chinoises. Enfin, la Milice maritime chinoise, créée en 1950, dispose de 200 chalutiers équipés pour mener des missions en « zone grise », où la réglementation n’est pas clairement définie ou appliquée, et d’environ 800 bateaux de pêche mobilisables ponctuellement. Dans certains cas, des navires de la Milice maritime ont été repeints en blanc avec la mention « China Coast Guard », pour accentuer la confusion entre acteurs civils et paramilitaires. La Milice maritime harcèle les pêcheurs étrangers, les navires de surveillance des pêches et les garde-côtes des pays adverses dans les eaux contestées et occupe, parfois,–* des récifs en attachant jusqu’à 200 chalutiers les uns aux autres. En 2024, un violent incident a opposé des garde-côtes chinois à une mission de ravitaillement de la Marine philippine près du Second Thomas Shoal dans l’archipel coralien des Spratleys, revendiqué aussi par Brunei, la Malaisie, Taïwan et le Viêt Nam.

Incidents internationaux. Entre 2011 et 2023, des perturbations répétées, en ZEE vietnamienne, du câble Asia-America Gateway entre l’Asie du Sud-Est et les États-Unis ont provoqué des pannes majeures jusqu’à 40 % de sa capacité. En 2022 et 2024, des interruptions simultanées ont affecté les câbles Asia-Pacific Gateway, Intra-Asia et Asia-Africa-Europe. Parallèlement, la Chine tente d’acquérir un quasi-monopole sur la pose, la maintenance et l’exploitation des câbles en mer de Chine méridionale en exerçant des pressions sur les câbliers internationaux Alcatel, SubCom et NEC, en vue d’une coopération avec le groupe chinois HMN Technologies dans de nouveaux projets. Elle promeut ses propres standards, faisant peser un risque sur la fiabilité et la sécurité des flux régionaux de données. En 2023 et 2024, des navires civils exploités ou immatriculés en Chine ont été impliqués dans trois sabotages sous-marins en mer Baltique : gazoduc entre Finlande et Estonie ; câbles de télécommunications entre Estonie, Suède, Finlande et Lituanie ; câbles entre Suède, Lituanie, Finlande et Allemagne. La Baltique devient une zone d’intérêt stratégique pour la Chine, qui se considère comme un « État quasi arctique » et apporte ainsi un soutien à la Russie.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Chine : capacité militaire accrue et puissance perturbatrice

La Chine affirme sa puissance militaire en termes de masse mais avec des lacunes sur le plan qualitatif. Sa volonté expansionniste inquiète la région et l’intégration pacifique de Taïwan s’avère complexe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 février 2025 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Marc Julienne, directeur du Centre Asie à l’Institut français des relations internationales ; Mathieu Duchâtel, directeur des études internationales à l’Institut Montaigne.

Capacités militaires. Élu président de la République en 2013 puis réélu en 2018 et 2023, Xi Jinping avait lancé des réflexions sur la réorganisation de l’Armée populaire de libération (APL) dès 2012 après son élection comme secrétaire général du Parti communiste, indique Marc Julienne. Aujourd’hui, il assure aussi les fonctions de président de la Commission militaire centrale (CMC) et de commandant des opérations interarmées, après le limogeage de dirigeants pour corruption ou incompétence. La réforme de 2016 renforce les prérogatives et missions de la CMC, organe suprême de commandement de l’APL. La Force de seconde artillerie, à savoir les missiles de théâtre d’opération, qui a pris en compte les missiles balistiques emportant une charge conventionnelle ou nucléaire, a été renommée armée des Missiles et placée au même rang que la Marine et les armées de Terre et de l’Air. La Force de soutien stratégique, créée en 2016 pour traiter l’espace et le cyber, a été dissoute en 2024 puis scindée en Force aérospatiale, Force Cyber et Force de soutien à l’information. La réforme de 2016 répartit le territoire national en cinq théâtres de commandement et crée le Centre de commandement des opérations interarmées. La CMC exerce une autorité directe sur la Police armée du peuple. Cette force paramilitaire, instituée dans les années 1980 et mises sous les tutelles des ministères de la Sécurité publique et de la Défense, a été totalement militarisée en 2018 et ne remplit plus les missions de lutte contre le feu et de protection des forêts et des ressources hydriques. Elle a pris le contrôle des garde-côtes, auparavant civils, et de la milice maritime, composée de bateaux de pêche au service du Parti communiste. Cette police maritime joue un rôle dans les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, dans le détroit, autour de Taïwan et en mer de Chine de l’Est. Dès les années 1950 et 1960 et malgré les désastres économiques, la Chine a maintenu les budgets dédiés au développement des missiles de tous types, qu’ils soient antinavires, balistiques ou hypersoniques. Depuis une quinzaine d’années, elle augmente considérablement sa Marine en tonnage de navires équipés de systèmes de plus en plus performants. En 2025, elle dispose notamment de trois porte-avions : l’un datant de l’époque de l’Union soviétique et racheté à l’Ukraine ; le deuxième construit en Chine ; le troisième également construit sur place mais encore plus moderne (photo).

Dissuasion nucléaire. Outre une dissuasion crédible et efficace pour protéger le territoire chinois, la possession d’un arsenal nucléaire doit, selon Xi Jinping, « apporter un soutien stratégique au statut de grande puissance de la Chine. » L’armée des Missiles fournit des lanceurs de plus en plus nombreux et modernise les vecteurs balistiques. D’après des images satellitaires américaines, elle dispose, en 2024, de plus de 300 silos de missiles balistiques intercontinentaux et de 600 ogives nucléaires, soit un doublement de l’arsenal en cinq ans.     Enfin, le centre d‘essai de Lop Nor dans la partie désertique du Xinjiang (Ouest de la Chine), inactif depuis plusieurs décennies, est en cours de modernisation.

Lacunes à combler. La stratégie de « défense active » du territoire n’a pas évolué depuis la publication du dernier Livre Blanc de 2019. Elle se manifeste par la construction d’une Marine de haute mer capable d’une projection de forces, de mener un combat naval et de denier l’accès jusqu’à la deuxième chaînes d’îles autour de la Chine continentale. Pourtant, l’APL pourrait difficilement mener des opérations de grande ampleur, estime Marc Julienne. Elle ne possède pas suffisamment d’avions ravitailleurs (photo) pour soutenir le raid lointain d’une escadre de chasse. Ses sous-marins sont très bruyants et la lutte anti-sous-marine, malgré des progrès certains, doit être améliorée. Sur le plan humain, l’APL doit réduire ses effectifs pléthoriques, notamment dans l’armée de Terre. Pour armer ses bâtiments de plus en plus nombreux, la Marine doit recruter des personnels qualifiés dont la formation dure plusieurs années et combler le déficit d’expérience maritime des officiers mariniers et des officiers. Depuis 2008, elle maintient une permanence à la mer dans l’océan Indien et le golfe d’Aden pour lutter contre la piraterie. En outre, l’APL procède à des exercices interarmées de grande ampleur autour de Taïwan pour améliorer l’interopérabilité entre ses moyens navals, aériens et cyber ainsi que les communications spatiales.

Scénarios sur Taïwan. Les politiques de modernisation des forces armées de la Chine et de Taïwan se sont ajustées aux enseignements tirés de la guerre russo-ukrainienne, indique Mathieu Duchâtel. Actuellement, la Chine dispose d’une supériorité aérienne, capable de mener des frappes contre les centres de commandement et de décision politiques de Taïwan, ainsi que d’une capacité cyber pour des opérations de neutralisation par des forces spéciales. Ces atouts accréditent l’hypothèse d’une capitulation de Taïwan en quelques jours. Or, en mer Noire, les Ukrainiens ont paralysé la flotte russe avec des missiles antinavires, empêchant toute opération amphibie contre les ports d’Odessa et de Kherson, hypothèse tout aussi plausible dans le détroit de Taïwan et présentant une prise de risque démesurée. Par ailleurs, les relations économiques entre les deux pays se sont développées à partir de 1987. Mais les investissements taïwanais en Chine continentale, de l’ordre de 10 Mds$ en 2017 sont tombés ensuite à 5 Mds$ par an. Cette perte d’attractivité de l’économie chinoise par Taïwan s’accompagne d’une tendance lourde de l’identité nationale parmi la population de l’île. Selon Pékin, le « principe d’une seule Chine » (Chine continentale et insulaire) légitime des opérations ou des actes présentés comme du maintien de l’ordre dans une escalade de faits accomplis policiers. Ainsi en mer de Chine du Sud, la Chine construit des îles artificielles ou envoie des garde-côtes dans des zones où se trouvent des atolls revendiqués par le Japon (Senkaku), les Philippines (Banc Second Thomas dans l’archipel des Spratleys) ou d’autres par le Viêt Nam et la Malaisie. Elle y teste un mode opératoire vis-à-vis de Taïwan, où ses exercices navals ou opérations d’intimidation ne franchissent jamais la limite de 12 milles marins (22 km) des eaux territoriales et l’espace aérien de l’île, respectant tacitement sa souveraineté. En revanche, elle intensifie la « guerre par le droit », notamment par la loi de sécurité nationale de Hong Kong, qui réprime les actes de sécession, de subversion, de collusion avec un État étranger et d’extraterritorialité pour des actes commis hors de Hong Kong. Au nom du « principe d’une seule Chine », les articles concernant la subversion pourraient nourrir la fiction d’un exercice de la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan. Ceux sur la collusion pourraient s’appliquer à la présence de Taïwan sur les réseaux sociaux américains. Afin d’initier un découplage entre Taïwan et la communauté internationale non étatique, la Chine tente de compliquer les activités politiques taïwanaises en pays tiers, en créant un risque d’extradition, et pour dissuader des entreprises étrangères d’opérer à Taïwan. Celles qui auraient aussi des intérêts en Chine pourraient constituer des cibles pour des sanctions. Des réponses désordonnées de leur part et une perception excessive ou erronée des risques pourraient accélérer les effets recherchés par la Chine.

Loïc Salmon

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Chine : désinformation et guerre informationnelle

Les services secrets chinois, de Mao au Covid-19




Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan

Tirant les enseignements de catastrophes naturelles, d’épidémies, d’attentats et guerres, les ministères japonais des Affaires étrangères et de la Défense se préparent au sauvetage de leurs ressortissants en cas de crise, notamment en Corée et à Taïwan.

Jean-François Heimburger, chercheur associé à l’Université de Haute-Alsace, l’explique dans une note publiée à Paris en juillet 2022 par la Fondation pour la recherche stratégique.

Anticipation pour la Corée et Taïwan. En 2021, selon le ministère japonais des Affaires étrangères, 41.238 ressortissants résident en Coré du Sud, surtout dans la région métropolitaine de Séoul située à quelques dizaines de kilomètres de la zone démilitarisée, frontière avec la Corée du Nord. En outre 24.162 vivent à Taïwan, dont la moitié dans la capitale Taipei. Avant la pandémie de Covid-19, plus de 200.000 Japonais effectuaient des séjours de courte durée en Corée du Sud et plus de 150.000 à Taïwan chaque mois. Des plans d’évacuation avaient été envisagés pour la Corée du Sud, lors de la crise nucléaire nord-coréenne de 1993-1994, et pour Taïwan lors de la tension de 1995-1996 avec la Chine. Récemment une équipe d’experts japonais des milieux universitaire, diplomatique et militaire a étudié divers scénarios possibles. En Corée du Sud, les autorités gouvernementales ne souhaitent pas discuter d’opérations d’évacuation de personnes civiles de n’importe quel pays, sauf des Etats-Unis, avec qui un exercice simulant une guerre a déjà eu lieu en 2018. Quant au Japon, elles refuseraient probablement l’arrivée d’avions et de navires militaires pour des raisons historiques, la péninsule coréenne ayant été intégrée à l’Empire japonais entre 1910 et 1945. En revanche, malgré l’absence de relations diplomatiques avec le Japon, Taïwan devrait autoriser l’atterrissage de ses avions militaires, en raison de l’importance des échanges commerciaux, touristiques et culturels entre les deux pays. En outre, l’effondrement du gouvernement taïwanais semble peu probable dans une situation d’urgence, même en cas d’attaque de la Chine. Pour éviter une condamnation d’une grande partie de la communauté internationale et ses conséquences économiques comme lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Chine devrait accorder un délai entre l’annonce de son intention et son intervention effective. Dans le pire des cas et après des négociations avec les Etats-Unis, une guerre avec la Chine se limiterait au rétablissement de l’ordre public à Taïwan et à l’établissement d’un gouvernement pro-Pékin. Quant aux situations d’urgence les plus graves, le Japon et les Etats-Unis ont déjà évoqué avec précision les opérations d’évacuation, en 1997 et 2015, dans le cadre des « Lignes directrices pour la coopération nippo-américaine en matière de défense ». Les deux pays disposent de capacités de transports aérien et maritime très importantes et de territoires et/ou de bases situées à proximité. Pour Taïwan, un dialogue à huis clos permettrait d’éviter de provoquer un fort mécontentement de la Chine. En cas de guerre dans la péninsule coréenne, l’assurance de l’assistance militaire apportée aux Etats-Unis par le Japon constituerait un message de soutien de celui-ci à la Corée du Sud. Le gouvernement du Japon devra se concerter avec les collectivités locales du Sud pour y faire transiter ou accueillir plusieurs milliers de ressortissants japonais et des étrangers.

Risques accrus à l’étranger. Entre janvier et mars 2022, environ 200 japonais ont été rapatriés d’Ukraine. Lors des manifestations du « Printemps arabe » en Egypte en 2011, quelque 800 ressortissants ont été évacués en un seul jour. Au début de la pandémie de Covid-19, 7.524 japonais ont été rapatriés avant le 21 avril 2020. Par ailleurs 24 Japonais sont morts ou portés disparus pendant les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. En outre 9 ont été tués lors de la prise d’otages dans la raffinerie d’In Amenas en Algérie en 2013 et 7 pendant l’attentat terroriste dans un restaurant de Dacca (Bangladesh) en 2016. Enfin, 35 sont morts lors du tsunami en océan Indien au large de l’Indonésie en 2004. Par ailleurs, selon le ministère des Affaires étrangères, le nombre de Japonais séjournant à l’étranger depuis au moins trois mois ou désirant s’y installer est passé de 586.972 en 1989 à 1.344.900 en 2019. La plupart d’entre eux se répartissent aux Etats-Unis, Canada et Brésil, en Chine, Thaïlande, Australie et Grande-Bretagne. Le nombre de Japonais effectuant un voyage de courte durée est passé de 9, 66 millions en 1989 à 20,08 millions en 2019 puis à 3,17 millions en 2020 par suite de la pandémie du Covid-19.

Moyens d’évacuation. L’emploi d’avions de l’Etat constitue l’ultime solution pour transporter des ressortissants japonais en zone sûre en dehors d’un pays en crise. Il résulte des difficultés rencontrées lors des évacuations par avions civils à partir de 1985 pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). La plupart des vols commerciaux avaient été annulés, en raison de la zone d’exclusion aérienne décrétée par l’Irak au-dessus de l’Iran. En conséquence, plus de 200 Japonais, qui n’avaient pu en profiter, ont finalement été rapatriés à bord de deux avions des Turkish Airlines. En 1992, deux avions destinés au transport du Premier ministre ont été mis à la disposition de l’Agence de Défense (appellation du ministère de la Défense à l’époque) pour les évacuations d’urgence de ressortissants à l’étranger. La loi sur les Forces d’auto-défense (Fad) a été modifiée pour inclure l’emploi d’hélicoptères, de navires et de véhicules terrestres. Les Fad ont déjà procédé à cinq évacuations d’urgence : avril 2004, 10 journalistes japonais, de l’Irak vers le Koweït par avion de transport militaire C-130H ; janvier 2013, 7 Japonais et les corps de 9 autres (pris en otages par un commando islamiste), de l’Algérie vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, les dépouilles de 7 Japonais accompagnées de 17 de leurs proches, du Bangladesh vers le Japon par un B-747 de l’Etat ; juillet 2016, 4 diplomates japonais, du Soudan du Sud vers Djibouti par un C-130H ; août 2021, 1 Japonais et 14 Afghans sur la demande des Etats-Unis, de l’Afghanistan vers le Pakistan. En fait, trois C-130H et 1 C2 militaires avaient été envoyés au Pakistan pour évacuer d’Afghanistan quelque 500 personnes (Japonais, collaborateurs locaux de l’ambassade et de l’Agence japonaise de coopération internationale et leur famille), qui n’ont pu rejoindre l’aéroport de Kaboul, freinées aux points de contrôle installés par les talibans.

Prévention et gestion de crises. Depuis 2000, outre le service de « conseils aux voyageurs », les ambassades informent leurs ressortissants immatriculés sur l’état des maladies infectieuses et la sécurité dans le pays de séjour. Elles privilégient l’évacuation par le services commerciaux (voitures, buses, bateaux et avions). Lors des manouvres militaires russes à proximité de l’Ukraine, l’évacuation a été recommandée deux semaines avant la guerre et la fermeture de l’espace aérien ukrainien à l’aviation civile. Près de 40 % des ressortissants japonais ont pu quitter l’Ukraine avant l’invasion russe.

Loïc Salmon

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