La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Les sociétés développées, les plus sensibles à la menace nucléaire, rejettent l’option « guerre » depuis les excès du second conflit mondial. Les « crises » doivent donc se régler par l’intervention militaire (court terme), la diplomatie (moyen terme) et la reconstruction de l’État (long terme), avant qu’elles dégénèrent en « guerres ». Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 décembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès et la revue Défense Nationale. Y sont intervenus : le général (2S) Vincent Desportes, professeur de stratégie à l’Institut d’études politiques de Paris et à HEC ; François Géré, président de l’Institut français d’analyse stratégique ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, président d’Eurodéfense-France ; Olivier Kempf, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

De l’asymétrie à l’hybride. La guerre « hybride », semi-conventionnelle, n’est ni la paix ni la guerre, estime François Géré. Aujourd’hui, la transformation du monde crée de nouvelles formes de guerre. Le dépérissement de la suprématie de l’État nation conduit à des séparatismes en Europe, en Afghanistan et au Moyen-Orient, de façon pacifique, violente ou mixte comme en Ukraine. Les combattants de Daech, en Syrie et Irak, et ceux d’Ukraine mènent une guerre, non pas « asymétrique » mais « hybride ». Celle-ci consiste en un mélange d’actions hétérogènes dans un contexte mouvant. Les forces en présence appliquent une stratégie indirecte avec des opérations militaires variables : engagement de combattants en uniforme ou non ; agressions par entités mal définies, comme les bateaux de pêche ou les navires garde-côtes en Asie du Sud-Est ou en Afrique ; intervention de forces spéciales sans insignes et le visage dissimulé par une cagoule ; moyens militaires classiques. En Crimée, la guerre électronique a paralysé les moyens de transmissions des forces ukrainiennes, coupées de leurs centres de commandement. Le chantage énergétique, financier ou bancaire de la Russie a pesé sur l’économie de l’Ukraine. La manipulation de l’information, consistant à ne pas dire que c’est la guerre, est menée en Ukraine et par Daech. Elle vise à désinformer les populations locales, le monde musulman et les sociétés occidentales. Parallèlement, la Russie tire des missiles pour montrer la modernité de ses capacités nucléaires, fragilisant les traités de régulation. Selon le professeur Géré, la responsabilité de cette évolution générale incombe aux États-Unis, dont les politiques de délocalisation industrielle et de déréglementation ont conduit à l’obsolescence de l’État nation. Les flux sont devenus transnationaux. Les États-Unis ont la capacité d’en tirer bénéfice, grâce à leur puissance technologique, notamment dans le cyberespace où ils investissent massivement dans la recherche et le développement. En outre, les sociétés évoluent dans l’économie numérique. Dans le cyberespace, les États-Unis arrivent en tête, loin devant la Chine et l’Union européenne (UE), qui n’a pas pris le tournant numérique à temps. Après l’échec du « plan calcul » en 1966, l’informatique française est devenue américaine. Par ailleurs, ajoute le professeur, l’UE est incapable d’élaborer une stratégie nucléaire et de devenir la troisième puissance mondiale.

Guerre froide limitée. Le contexte actuel présente des similitudes et des différences avec celui de la guerre froide (1947-1991), estime le général Perruche. La terreur qu’inspire l’arme nucléaire empêche la montée aux extrêmes d’un affrontement militaire. La Russie instrumentalise une minorité dans un pays et l’arme : Corée, Viêt Nam et Afghanistan hier ; Ossétie du Sud, Abkhazie, Géorgie et Crimée aujourd’hui. Toutefois, l’idéologie n’est plus de mise : la Russie rejette les valeurs occidentales qui réduisent sa puissance. La confrontation entre États de puissance équivalente n’est plus concevable : la Russie, dominée par l’Occident, passe après la Chine comme principale rivale des États-Unis. Mais elle se sert de sa présence militaire pour appuyer des populations qui lui sont favorables, en vue de récupérer ressources et territoires, où vivent d’importantes minorités russophones. L’Ukraine a déjà perdu, avec la Crimée, 16 % de sa population et veut conserver l’intégrité de son territoire. En outre, les autres pays voisins de la Russie (Pologne, Estonie, Lettonie et Lituanie) se tiennent sur la défensive, car elle reste présente chez eux par ses minorités. Moscou joue sur le nationalisme et la fierté russes pour faire oublier la faiblesse de l’économie du pays. La popularité du président Vladimir Poutine est au zénith en Russie. Mais celle-ci, perçue à l’étranger comme hostile, se trouve de plus en plus isolée, même parmi les pays émergents. Elle se rapproche donc de la Chine (gazoducs), dont elle fait le jeu en incitant les États-Unis à revenir en Europe renforcer le flanc Est de l’OTAN. En effet, Washington ne peut affaiblir la crédibilité de l’OTAN en ignorant la situation en Europe orientale, mais n’envisage pas une option militaire contre la Russie. Enfin, l’UE, divisée,  souhaite une désescalade des sanctions économiques contre la Russie.

Mondialisation de la guerre. La fin de la « guerre » ne signifie pas celle de la violence politique, souligne Olivier Kempf. Selon lui, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes (1792-1815) ont été « mondiales », quoiqu’elles se soient déroulées surtout en Europe. La guerre de 1914-1918 entre États, surtout européens, a été mondiale sur le terrain. Celle de 1939-1945 a eu le monde pour théâtre d’opérations. La guerre froide en Centre-Europe a connu des débordements armés en Afrique, Asie et Amérique du Sud. Les guerres de décolonisation ont impliqué les populations civiles dans les combats, en tant que victimes ou combattantes, avec des pratiques atypiques comme la guerre « psychologique » et la guerre « révolutionnaire ». Après la guerre froide, l’affrontement violent entre États disparaissent, faute de pouvoir désigner clairement l’ennemi. Aujourd’hui, il n’y a plus de mêlée générale ni de duel étendu, mais des conflits où sont mis en œuvre drones, cyberattaques, guerres médiatique et économique. Des affrontements multicentriques fragilisent certaines zones et affectent la régulation et les flux mondiaux. Ils se transforment en crises internationales, de plus en plus difficiles à gérer.

Loïc Salmon

La guerre : phénomène social et politique

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Guerre de l’information et information de guerre

 

Athéna, déesse grecque de la sagesse, est aussi celle de la guerre et…de la stratégie militaire qui nécessite de réfléchir. Aujourd’hui, il est illusoire de penser pouvoir anticiper la surprise stratégique, estime le général Desportes. S’il est possible de connaître les capacités, il est difficile de comprendre les intentions. La résistance des acteurs aux accidents de l’Histoire de 1914 à 2001 a résulté de leur capacité de « résilience » après un désastre, à savoir « encaisser et réagir » : France, victoire en 1914 mais défaite en 1940 ; Russie, défaite en 1917 mais résistance en 1941 ; États-Unis, résiliences en 1941 et 2001. Réflexion et préparation à la surprise stratégique par divers moyens sont indispensables : renseignement et alerte précoce ; réduction des risques et prévention ; atténuation des effets par la capacité de résilience.




Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance

Le 19 février 2015, le président de la République, François Hollande, a rendu publics les moyens de la dissuasion nucléaire de la France : 300 armes, 3 lots de 16 missiles M51 de la Force océanique stratégique (FOST) et 54 vecteurs air sol moyenne portée (ASMP) des Forces aériennes stratégiques (FAS, armée de l’Air et Marine). Lors d’une visite à la base aérienne d’Istres, il a rappelé que l’arme nucléaire est conçue uniquement dans une stratégie défensive. Toutefois, la composante aéroportée peut, en dernier ressort, marquer la volonté de la France à défendre ses « intérêts vitaux » par un avertissement ayant pour objectif de rétablir la dissuasion et ainsi éviter un engrenage vers les solutions extrêmes. Les forces nucléaires françaises doivent pouvoir infliger des dommages inacceptables sur les centres névralgiques, politiques, économiques et militaires de l’adversaire. Vu l’incertitude du contexte international, la réapparition d’une menace étatique majeure n’est pas exclue. La dissuasion nucléaire vise d’abord à protéger la France de toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. « C’est nous qui décidons, c’est nous qui apprécions nos intérêts vitaux », souligne le chef des armées. Il réaffirme solennellement que « la France n’utilisera pas d’armes nucléaires contre les États non dotés de l’arme nucléaire, qui sont parties au Traité de non-prolifération et qui respectent leurs obligations internationales de non-prolifération des armes de destruction massive ». La France et la Grande-Bretagne coopèrent dans le domaine nucléaire par des expérimentations de simulation dans une installation de chaque pays. Elles contribuent ainsi à la défense de l’Union européenne, ajoute-t-il. Leurs forces stratégiques indépendantes contribuent également à la dissuasion globale de l’Alliance Atlantique. Cependant, la France ne participe pas et ne participera pas aux mécanismes de planification nucléaire de l’OTAN. La complémentarité de la FOST et des FAS permet au chef de l’État de disposer à tout moment de la gamme d’options nécessaires et suffisantes et de ne jamais être tributaire d’un seul type de moyens. La Loi de programmation militaire 2014-2019 vise à : mettre en service la tête nucléaire du missile océanique M51.3 à partir de 2016 ; lancer les études de conception du sous-marin nucléaire lanceur d’engins de 3ème génération de la FOST ; remplacer, à partir de 2018, les derniers Mirage 2000N par des Rafale emportant le missile ASMP-A (amélioré) ; remplacer la flotte d’avions ravitailleurs KC135 par 12 avions A330 MRTT, dont les 2 premiers seront livrés à partir de 2018 : étudier le successeur de l’ASMP-A. Toutefois, précise le président de la République, « la France ne produit pas et ne produira pas de nouveau types d’armes nucléaires ». Selon lui, la France a démontré que la renonciation complète et irréversible aux essais nucléaires est compatible avec le maintien d’une dissuasion crédible. Il souhaite : l’entrée en vigueur, au plus tôt, du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; l’arrêt définitif de production de matières fissiles pour les armes nucléaires. La France va bientôt proposer un projet de traité en ce sens, « ambitieux, réaliste et vérifiable ». Tout accroissement du nombre d’États possédant l’arme nucléaire constitue un risque majeur pour la sécurité internationale, rappelle le président. L’Iran n’a pas démontré sa volonté de renoncer à la bombe atomique, dit-il, et la Corée du Nord a procédé à un 3ème essai nucléaire en 2013.

Loïc Salmon

Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

Dissuasion nucléaire : résultat de la puissance militaire et de l’excellence industrielle

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques




Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Le renseignement d’intérêt stratégique, avec ses dimensions militaire, économique et politique, s’est développé en France au cours du 1er conflit mondial. Ses ressources humaines, techniques et financières ont considérablement augmenté depuis.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la 1ère guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : Olivier Forcade, professeur à la Sorbonne ; le commandant Michaël Bourlet, professeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; le préfet Alain Zabulon, coordonnateur national du renseignement.

Carences et évolution structurelle. Après la défaite de 1870 devant l’armée prussienne, le renseignement militaire français a été réorganisé. Mais la notion de planification annuelle du renseignement n’existe pas. Le 2ème Bureau se concentre sur les intentions adverses d’invasion du territoire national. Après l’affaire Dreyfus (1899) l’espionnage a mauvaise presse, explique Olivier Forcade. La défiance est générale à l’égard du renseignement : l’information brute est préférée au renseignement élaboré, suspect de déformation et de politisation. En 1914, la communauté du renseignement regroupe quelques centaines de personnes sans organisation institutionnelle, qui s’échangent des informations de façon informelle. Elle se répartit entre les ministères de l’Intérieur, de la Guerre et des Affaires étrangères. Contrairement à la Grande-Bretagne, le renseignement n’est pas encore perçu comme une ressource de la décision politique. Pourtant, les armées assurent une formation au renseignement, notamment la reconnaissance de la cavalerie et les investigations des sapeurs. Mais ce savoir-faire tactique ne débouche pas sur une technique professionnelle. L’attentat terroriste de Sarajevo (28 juin) contre l’héritier de l’Empire austro-hongrois, prémisse de la guerre, constitue une surprise diplomatique et stratégique. Par ailleurs, depuis 1857, la police collecte des informations bancaires et installe une vingtaine de postes le long des frontières pour anticiper les intentions adverses et prévenir les crises, savoir-faire qui perdure jusqu‘en 1914. En outre, dès 1880, des agences privées collectent des informations commerciales et économiques. Les consulats à l’étranger font de même et disposent de moyens techniques d’écoute. Les attachés militaires s’intéressent aux industries d’armement. En 1914, ces recueils deviennent systématiques pour la poursuite de la guerre. Ensuite, un contrôle des informations téléphoniques et télégraphiques des entreprises et établissements bancaires est instauré, en raison du blocus du ravitaillement résultant de la « guerre totale ». Les interceptions et écoutes portent sur les flux de marchandises entre pays neutres (Espagne et pays scandinaves) et belligérants, qui pourraient en réexporter vers les Empires centraux. Après l’invasion de la Belgique et d’une dizaine de départements français par les troupes allemandes, des réseaux se constituent parmi les milliers de réfugiés et de personnes déplacées, afin de collecter des renseignements sur l’ennemi et influencer les populations. En outre, la diffusion de fausses « bonnes » nouvelles devient un enjeu en soi pour la désinformation des États neutres (Espagne, Grèce et Pays-Bas).

Les 2ème et 5ème Bureaux. Alors que le 2ème Bureau s’occupe du renseignement militaire, l’état-major général crée le 5ème Bureau fin 1915, pour l’information et la propagande en métropole et la coopération interalliée dans le renseignement, explique le commandant Michaël Bourlet. Tous deux recrutent des personnels très diplômés : 70 % viennent des Grandes Écoles et 30 % de l’Université. Le 2ème Bureau se présente ainsi : 60 personnes au début ; 77 % d’officiers, surtout supérieurs brevetés de l’École de guerre et issus principalement de l’École Polytechnique ; 45-46 ans d’âge moyen. Le 5ème Bureau compte : 220 personnes militaires et civiles ; 20 % d’officiers subalternes venus de Saint-Cyr et surtout de la réserve ; 40 % d’agrégés en langues ou histoire ; 40 ans. Les gens du 5ème Bureau ont participé au combat, sont cités ou décorés et ont été blessés au moins une fois (30 % sont inaptes au front). Ils doivent rédiger avec rigueur et avoir l’esprit de synthèse : les linguistes pour tout ce qui concerne l’étranger (interrogatoires de prisonniers et analyse de la presse) et les « historiens » pour les états-majors. Le 5ème Bureau compte peu d’espions (8 % en 1916), essentiellement envoyés sur le terrain pour organiser des réseaux. La fonction prime le grade : des professeurs militaires du rang commandent à des officiers moins compétents ! Ces élites ainsi formées pendant la 1ère guerre mondiale serviront l’État par la suite.

Le renseignement aujourd’hui. La 1ère guerre mondiale constitue une période charnière pour le renseignement avec les effets induits de l’avion, du char, du sous-marin et de la communication sans fil, rappelle le préfet Alain Zabulon. En outre, les menaces ont évolué. Alors que les grandes puissances s’affrontaient directement, elles se trouvent aujourd’hui impliquées dans des conflits régionaux (Irak, Syrie, Israël et Territoires palestiniens). S’y ajoutent : le terrorisme avec des acteurs non étatiques (Daech, Al Qaïda et groupes djihadistes) ; les atteintes au patrimoine scientifique et technologique national par des puissances étrangères (espionnage) ; les cyberattaques contre les établissements d’intérêt vital. Les services de renseignement assurent des missions essentielles pour l’autonomie stratégique, la conduite des opérations militaires et la sécurité intérieure. Le Comité interministériel du renseignement élabore les directives nationales sous l’autorité du Premier ministre et assure synergie et transversalité des services concernés. Le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République, s’est réuni trois fois depuis 2012 pour définir les orientations et priorités. Le contrôle parlementaire du monde du renseignement a été renforcé. En 2014, l’ancienne Direction centrale du renseignement intérieur, dépendant du ministère de l’Intérieur, s’est étoffée en Direction générale de la sécurité intérieure correspondant à la Direction générale de la sécurité extérieure, rattachée au ministère de la Défense.

Loïc Salmon

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Le « renseignement » est une information estimée pour sa valeur et sa pertinence, alors que la « donnée » se réfère à la précision de l’information et le « fait » à sa constatation objective. Collecté et traité par des services militaires et civils, il est destiné à un gouvernement ou une institution pour guider les prises de décision et les actions. En revanche, « l’espionnage », accompli au profit d’une puissance étrangère, est considéré comme un crime et une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Commis par un Français ou un militaire au service de la France, il constitue une trahison.




Dissuasion nucléaire : résultat de la puissance militaire et de l’excellence industrielle

La dissuasion nucléaire, qui repose sur des forces stratégiques aériennes et maritimes complémentaires dans la stricte suffisance, défend les intérêts vitaux de la France, garantit sa souveraineté et concourt à la liberté d’action de son autorité politique.

A l’occasion du cinquantenaire de sa composante aérienne (8 octobre 1964), elle a fait l’objet d’un colloque organisé, le 20 novembre 2014 à Paris, par l’armée de l’Air et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA) ; le général de corps aérien Philippe Steininger, commandant les Forces aériennes stratégiques (FAS) ; le vice-amiral d’escadre Louis-Michel Guillaume, commandant les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique (FOST) ; l’ingénieur général Alain Guillemette, chargé de la mission dissuasion à la Direction générale de l’armement.

Mission permanente. Domaine réservé du président de la République, chef des armées, la dissuasion fait l’objet d’un consensus pérenne au sein de la classe politique malgré les alternances, rappelle le général de Villiers. Ce dernier prépare les plans d’emploi opérationnel, s’assure des capacités et moyens techniques et en rend compte au ministre de la Défense et au président de la République. La crédibilité de la dissuasion dépend de la capacité de mise en œuvre à tout moment de l’arme nucléaire, qui inflige des dommages inacceptables à l’agresseur. Les forces aériennes et aéronavales démontre la capacité de montée en puissance jusqu’à la frappe nucléaire d’ultime avertissement. L’endurance des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) permet de garantir la capacité de frappe en second. La Direction du renseignement militaire joue un rôle spécifique dans la connaissance des objectifs et la détermination des cibles. Les moyens de transmissions de l’ordre présidentiel exigent rigueur et préparation opérationnelle. Les FAS, FOST et Force d’action navale nucléaire (centrée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle) procèdent à plusieurs dizaines d’exercices de tir et de montée en puissance par an, en multipliant les hypothèses et les cas possibles. La dissuasion s’adapte aux circonstances d’une crise menaçant les intérêts nationaux vitaux et permet d’éviter la rupture technologique. La Direction générale de l’armement (DGA) définit les besoins opérationnels futurs. Enfin, il y a complémentarité entre dissuasion nucléaire, protection et stratégie d’action.

Dans les airs. La dissuasion impose de réaliser les missions aériennes les plus complexes, explique le général Steininger. Ainsi, un tir d’essai du missile ASMP-A (encadré), sans arme nucléaire réelle, nécessite 11 h de vol de Rafale. La phase aérienne de la dissuasion exige une grande sécurité nucléaire et un contrôle gouvernemental strict, afin que le président de la République puisse disposer de ces moyens à tout moment. Pour cela, il existe deux chaînes de commandement indépendantes : l’une pour la mise en œuvre de l’arme atomique, l’autre pour le contrôle de la sécurité nucléaire en toute transparence. Par ailleurs, les avions effectuent également des missions conventionnelles. La polyvalence des équipages et de tous les personnels des FAS s’acquiert par entraînement répété et le plus réaliste possible. Chaque semaine, est organisé un exercice sur un segment de la manœuvre d’ensemble. Celle-ci mobilise, 4 fois par an, plusieurs dizaines d’avions d’accompagnement et 1.000 personnels, en vue de simuler une montée en puissance avec des armes nucléaires réelles. La qualité des personnels (pilotes, navigateurs et techniciens) est régulièrement contrôlée en matière de connaissance des matériels, des procédures et de la sécurité. En outre, l’avenir se prépare : comment percer les défenses aériennes adverses vers 2030-2035 ; polyvalence des missions à adapter à une large palette de situations stratégiques. Enfin, indique le général Steininger, les moyens nucléaires aériens bénéficient d’une « sanctuarisation » : une attaque contre eux constituerait une agression contre un intérêt vital de la nation et déclencherait une frappe de SNLE.

Sous la mer. Depuis 1972, la FOST déploie à la mer au moins un SNLE, qui patrouille pendant des semaines à plusieurs centaines de mètres de profondeur avec ses missiles balistiques M51, rappelle l’amiral Guillaume. Divers moyens de la Marine assurent sa sécurité, depuis sa base de l’Ile Longue (Brest) à sa plongée et à son retour : frégate anti-sous-marine, sous-marin nucléaire d’attaque, chasseur de mines  et avion de patrouille maritime ATL2. Le maintien de sa discrétion dans la durée implique : une connaissance approfondie du milieu marin ; de communiquer à son commandant tous les renseignements nécessaires, notamment les perceptions de l’environnement à l’instant « t, », demain ou dans une semaine ; d’imaginer les questions qu’il pourrait se poser pour la réussite de sa mission. Depuis 1993, le personnel de l’Ile Longue, où travaillent environ 2.000 personnes et 200 entreprises, peut reconditionner un SNLE en quelques semaines. L’équipage regroupe plus d’une centaine d’hommes, qui exercent 50 métiers différents. La formation dure 10 ans pour un expert technique et 15-17 ans pour un commandant, soit 1 officier sous-marinier sur 5 ! Tout est lié dans la FOST, préc)-ise l’amiral : sécurité du personnel par anticipation de la radioactivité ; protection contre la malveillance ; contraintes d’efficacité et de productivité des industriels.

Excellence dans la durée. L’exigence de fiabilité et de sûreté nucléaires a conduit à l’excellence dans le domaine de l’armement, explique l’ingénieur général Guillemette. L’adaptation de la dissuasion à la stricte suffisance implique le maintien des compétences et de s’orienter vers la dualité entre les armements nucléaires et conventionnels ainsi que celle entre les domaines militaire et civil, notamment l’espace. Aujourd’hui, il convient d’examiner le monde industriel de façon fine, car certaines petites et moyennes entreprises exercent des métiers particuliers intéressant l’armement, comme par exemple l’horlogerie de précision. Enfin, la DGA réfléchit déjà au futur missile aéroporté. L’avenir repose sur une solide base industrielle et technologique de défense, la recherche et le développement et le soutien aux équipements conventionnels et à l’industrie duale (civile et militaire).

Loïc Salmon

Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

La composante aérienne de la dissuasion nucléaire repose sur la pénétration d’avions de chasse en territoire hostile, à grande vitesse (1.000 km/h) et à très basse altitude (100 m) pour éviter la détection radar. Les Mirage 2000N et Rafale Air et Marine, servis par un pilote et un navigateur officier système d’armes, emportent un missile air/sol moyenne portée amélioré (ASMP-A), dont la tête nucléaire contient plusieurs bombes à trajectoires programmables à basse et haute altitude. Cette pénétration dans la profondeur nécessite des ravitaillements en vol à l’aller et au retour par avion C 135, capable d’emporter 88 t de carburant à 18.000 m d’altitude.




OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

L’OTAN retrouvera sa réactivité, perdue depuis la fin de la guerre froide (1991), par l’entraînement et les exercices majeurs. En outre, les lignes de forces de demain doivent être tracées aujourd’hui.

Son chef du « Commandement suprême allié de la transformation », le général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros, en a débattu, le 19 novembre 2014 à Paris, avec l’Association des journalistes de défense.

Incertitude permanente. Aux risques de tirs de missiles balistiques et d’emplois d’armes de destruction massive, s’ajoute aujourd’hui la menace dans le cyberespace. Il faut aussi, par l’anticipation, identifier les signaux faibles aux frontières terrestres, aériennes et maritimes des 28 pays membres de l’OTAN. La Russie et la Chine développent leurs moyens offensifs (missiles et avions de combat), mais leur capacité de déploiement reste encore difficile à évaluer dans le temps. Elles montent de très grands exercices, signes que leurs capacités techniques et humaines ne doivent pas être sous-estimées. Les États-Unis ont déjà déplacé leur pivot de défense vers l’Asie. L’OTAN adopte une position dynamique, pour disposer du volume de forces nécessaires là et quand le besoin s’en fait sentir. Si les forces aériennes russes enfreignent les règles internationales en matière de survol intempestif (Ukraine et États baltes), le niveau de risques de malentendus et de méprises augmente. Toutefois, le général Paloméros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, recommande la prudence et la modération. Il s’agit de détecter, d’identifier et d’intercepter les avions qui ne respectent pas les règles d’authentification et de dépôt de plan de vol. La souveraineté des pays membres de l’OTAN n’a pas encore été menacée : aucun incident ne s’est produit récemment en matière de sûreté aérienne. Néanmoins, le nombre de décollages d’avions de chasse de l’OTAN augmente pour assurer la sécurité au-dessus des États baltes et de la Pologne. La relation de confiance, établie depuis une vingtaine d’années, entre l’Union européenne (UE) et la Russie s’effrite dans les domaines militaire, énergétique et financier. Par ailleurs, le continuum défense et sécurité s’impose contre la menace « hybride » (criminalité et terrorisme) de déstabilisation, souligne le général. Les grandes puissances peuvent influer sur le cours des événements par des pressions économiques, la communication et l’intimidation militaire. Les mouvements extrémistes, qui sévissent dans certains pays du Sud de la Méditerranée, manifestent de grandes capacités d’agressivité, de réactivité et d’anticipation. Leurs campagnes de communication deviennent tellement outrancières, que plus personne ne les contestent. « Dès qu’un responsable de l’OTAN parle, il y a une réaction dans les secondes qui suivent et qui insinuent au moins le doute ».

Réduire les déficits capacitaires.

Depuis 65 ans, l’OTAN a permis aux pays d’Europe de l’Ouest de se développer et a assuré leur défense collective, rappelle le général. Aujourd’hui, 22 pays de l’UE ont fait le choix stratégique d’adhérer à l’OTAN, avec la volonté politique que « les valeurs de démocratie et de liberté l’emportent sur le centralisme démocratique et l’obscurantisme ». Pourtant, depuis quelques années, les pays de l’OTAN, surtout les membres de l’UE, réduisent leur effort de défense. Les États-Unis comblent ce déficit capacitaire au niveau de l’OTAN et la France fait de même à celui de l’UE. L’OTAN, rappelle le général, est une alliance de nations souveraines, où chacune décide selon ses intérêts politiques, économiques et commerciaux et se positionne par rapport à sa vision du monde futur. Les restrictions budgétaires affectent surtout les équipements et, par voie de conséquence, les capacités militaires. Or, l’OTAN ne peut plus se permettre de se disperser. L’interopérabilité multiplie par 3 ou 4 les capacités de chaque pays membre. Ainsi, les armées de l’Air se sont transformées et s’entraînent en commun. « La disponibilité se gagne au quotidien ». La France adapte ses capacités à la menace en visant l’efficacité et la polyvalence. Elle construit bâtiments de projection et de commandement, frégates multimissions, avions multirôles (transport et ravitaillement en vol) et systèmes sol/air, qu’elle peut fournir aux pays partenaires qui le souhaitent. Par ailleurs, l’OTAN entreprend des exercices inopinés pour améliorer ses procédures d’entraînement et de contrôle. Ses engagements en Afghanistan et en Libye avaient entraîné une suppression des exercices en 2012. Cependant, les 4 grands exercices de 2014 ont été planifiés avant la crise ukrainienne. En outre, depuis mai 2014, le nombre d’exercices tactiques a été multiplié par 3, surtout à l’Est de l’Europe où il s’en déroule 1 tous les 2 jours. Lors du sommet de l’OTAN au pays de Galles (septembre 2014),  il a été décidé de créer, au sein de la NRF (encadré) une force opérationnelle interarmées dénommée VJTF, encore plus entraînée que l’IRF. Selon le général Paloméros, il s’agirait d’une brigade (7.000 personnels) avec des moyens de renseignement et de transport et capable de se déployer en 5 jours entre la Baltique et la mer Noire. Pour que l’OTAN regagne sa crédibilité, l’Italie, le Portugal et l’Espagne organiseront, en septembre et octobre 2015, un exercice majeur dénommé « Trident Juncture 2015 » et qui mobilisera 25.000 personnels. A partir de 2016, la NRF participera à un programme d’exercices élargis et de plus grande ampleur.

Préparer l’avenir. Les capacités militaires de demain devront être élaborées selon des mesures soutenables politiquement et dans la durée, souligne le général chargé de la transformation de l’OTAN. Il faudra, dès 2015, identifier les déficits capacitaires, établir un équilibre des grandes menaces à l’Est et au Sud et adapter les processus de planification. D’autres critères entrent en jeu : éviter de répondre à une menace par la technologie pure ; prendre en compte le coût d’entretien et de soutien des équipements ; éviter la fuite en avant technologique, car la plupart des pays membres ne pourront suivre. Il conviendra de se fixer des objectifs au-delà d’une quinzaine d’années. Par exemple, les AWACS (avions de détection et de commandement aéroporté), que seuls les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Arabie Saoudite et l’OTAN possèdent, arriveront en fin de vie en 2030. Les armées auront à travailler avec les industriels pour déterminer les capacités de demain, tirer les leçons du passé, se concentrer sur le présent et évaluer les hypothèses, notamment démographiques et climatiques, dans une vingtaine d’années.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

OTAN : garantie d’une vision globale en matière de défense

La « Force de réaction de l’OTAN » (NRF en anglais) est une force internationale (30.000 personnels) de haut niveau de préparation, faisant appel aux technologies de pointe et regroupant des composantes terre, air et mer et des forces spéciales, que l’Alliance atlantique peut déployer rapidement partout où cela est nécessaire. Elle compte : un élément de commandement et de contrôle de la structure de commandement de l’OTAN ; la « Force interarmées de réaction immédiate » (IRF, 13.000 personnels); un pool de forces complémentaires.




Cyberespace : enjeux géopolitiques

Cet ouvrage rédigé par des chercheurs universitaires et agrémenté d’un très utile lexique, fait le tour des questions (17 répertoriées !) que suscite le cyberspace. Ce terme englobe internet (plus de 40.000 réseaux autonomes) et son extension, à savoir un espace intangible où des citoyens de tous pays échangent des messages à une vitesse instantanée, qui abolit les notions de distance et de territoire. La géopolitique étudie les rivalités de pouvoir et d’influence sur un territoire à différents niveaux d’analyse, rappelle Frédérick Douzet. Parmi les divers thèmes abordés, figurent notamment le cyberterrorisme et les conceptions américaine, russe et chinoise du cyberespace. Pour Olivier Kempf, le terrorisme, difficilement identifiable en général, l’est encore plus dans le cyberespace. Les réseaux terroristes l’utilisent pour sa capacité subversive qui démultiplie leur influence, la transmission secrète de données (fabrication de bombes), son accès facile à des caractéristiques techniques de cibles éventuelles, son ingénierie sociale pour identifier les habitudes de victimes potentielles et la mise en place de recrutement. Parallèlement, de plus en plus d’actions terroristes sont dues à des « loups solitaires », individus qui se sont auto-endoctrinés par internet : attentats locaux et filières d’étrangers venant participer au « djihad » en Syrie. Après les attentats d’Al Qaïda du 11 septembre 2001 sur leur sol et leurs guerres en Afghanistan et en Irak, les États-Unis ont pris conscience de la « dyssymétrie » de la terreur, qui les touche, et ont modifié leur stratégie en conséquence. Face à une intervention militaire qui se conclut par une guerre au sein de populations et désormais impossible à gagner, ils préfèrent l’action indirecte appuyée par les drones, les forces spéciales et… le cyberespace ! Par ailleurs, la Russie, leur principal adversaire de la guerre froide (1947-1991), compte 50 millions d’internautes et dispose d’un des réseaux les plus rapides du monde : son moteur de recherche Yandex est plus utilisé que l’américain Google ! Internet et les réseaux sociaux sont considérés comme de simples médias sur lesquels l’État a un droit de régulation, au nom de la souveraineté… que la notion de cyberespace tend à effacer, explique Kevin Limonier. « Runet », segment russophone d’internet, repose sur une communauté de langue (la 2ème après l’anglais et à égalité avec le français), de pratiques et de valeurs, dont le marché reste difficilement pénétrable par des entreprises occidentales comme Amazon. En outre, Moscou utilise Runet pour maintenir son influence sur les anciennes républiques soviétiques et les pays de la mouvance de l’ex-URSS. Mais en Russie même, la sourde contestation du pouvoir s’est structurée sur les blogs et les réseaux sociaux. Enfin, face à la supériorité militaire américaine, la Chine exploite toutes les ressources du cyberespace pour moderniser ses forces armées par le recueil de l’information de haut niveau scientifique, technologique, politique et stratégique (veille, renseignement, intrusions et espionnage), souligne Frédérick Douzet. Elle s’affirme au niveau international par son lobbying sur la gouvernance d’internet, sa tentative d’autonomisation du réseau, le renforcement de sa zone d’influence et ses démonstrations de force. Elle a mis sur pied une « armée bleue » d’experts informatiques pour affronter les puissances étrangères. Mais les États-Unis conservent une longueur d’avance… d’après les révélations sur les programmes de la NASA !

Loïc Salmon

Cyberspace : de la tension à la confrontation ou à la coopération

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre

« Cyberespace : enjeux géopolitiques », ouvrage collectif. Revue Hérodote N°152-153, 320 pages, 25 €




La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre

La géographie, représentation du monde, est aussi un savoir et un raisonnement pour penser les complexités de l’espace terrestre. La géopolitique porte sur les rivalités de pouvoir sur un territoire donné.

Ce credo du professeur Yves Lacoste l’a conduit à concevoir la géographie autrement, en intégrant les pouvoirs, acceptés ou combattus, des populations en raison de l’histoire qu’elles se racontent, des représentations d’un passé plus ou moins lointain et d’un passé plus ou moins proche. La guerre géographique, avec des méthodes différentes selon les contrées, peut être mise en œuvre dans tous les pays. Elle a été notamment appliquée pendant la guerre du Viêt Nam, surtout en 1972, selon un plan américain de destruction systématique des digues de protection des plaines, très peuplées, du Nord. Des frappes précises, avant un cyclone, auraient provoqué des fissures, puis des inondations…qui auraient paru naturelles ! Yves Lacoste, sur place à l’époque, l’a démontré, carte à l’appui, dans un article publié dans le quotidien Le Monde. Le retentissement international fut tel que les bombardements des digues furent interrompus. En 1976, le professeur écrit un petit livre intitulé « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », qui sera réédité avec des ajouts en 2012. Il y explique que cette discipline permet de mener des opérations militaires et d’organiser des territoires, en prévision de futurs combats et du contrôle des populations par l’appareil d’État. Par ailleurs, la recherche en géographie appliquée s’est développée aux États-Unis avec des moyens considérables, publics et privés, dans le prolongement des études de marché des économistes. Les grandes entreprises et les banques ont pu ainsi décider la localisation de leurs investissements sur les plans régional, national ou international. En outre, cet outil est devenu indispensable pour des interventions militaires rapides dans les lieux les plus divers, par suite de l’expansion mondiale des intérêts américains. L’URSS d’abord et la Chine ensuite ont suivi l’exemple des États-Unis. Les monographies régionales du tiers monde, réalisées par des géographes, anthropologues et sociologues, présentent un grand intérêt pour les services de renseignement, qui les mettent à jour méthodiquement. Les recherches théoriques ont rendu possible la mise au point de techniques de cartographie automatique : l’ordinateur établit instantanément des cartes de tous les mouvements détectés par des capteurs électroniques. Ainsi, la vallée de Jérusalem se trouve sous la surveillance d’un système américain aux dimensions planétaires, pour la protéger d’éventuels tirs de fusées iraniennes à longue portée. Le développement de l’infographie a permis la publication, dans la presse, de cartes détaillées avec des légendes très documentées. En 1976 également, Yves Lacoste crée la revue Hérodote, du nom de l’historien grec (484-420 avant JC) qui a analysé les guerres médiques. Cette revue, dont 151 exemplaires ont été publiés entre 1976 et 2013, rencontre un grand succès dans les milieux diplomatiques étrangers et a valu à son fondateur le prix international « Vautrin Lud », une sorte de prix Nobel de la géographie, en 2000 au Festival de Saint-Dié. Le professeur Lacoste place Hérodote en tête de tous les géographes et historiens car, selon lui, le véritable raisonnement géographique est indissociable du raisonnement historique.

Loïc Salmon

Guerre de l’information et information de guerre

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Prix Brienne du livre géopolitique 2014

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre » par Yves Lacoste. Éditions La Découverte/Poche, 250 pages, 11 €.

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L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

L’océan Arctique, aux perspectives énergétiques et commerciales prometteuses, intéresse de nombreux pays. Les États riverains, surtout la Russie et les États-Unis, entendent y préserver leur souveraineté mais sans aller jusqu’à la confrontation.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 2 octobre 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont participé :  Laurent Mayet, conseiller spécial de Michel Rocard, ambassadeur de France chargé de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique ; Mika Mered, président et directeur de recherches chez Polarisk Group et co-fondateur du Cluster polaire français ; Alexandre Taithe, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Routes commerciales. Le réchauffement climatique fait varier la surface minimale de la banquise : 4,17 Mkm2 en septembre 2007 ; 3,41 Mkm2 en septembre 2012 ; 5,02 Mkm2 en septembre 2014, indique Alexandre Taithe. En outre, l’épaisseur de la glace  en période estivale, divisée par deux entre 2003 et 2011, a entraîné des modifications de la circulation atmosphérique et des courants océaniques dans l’hémisphère Nord et une libération rapide des matières polluantes accumulées depuis des décennies. Toutefois, la navigation par les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest de l’océan Arctique, déjà possible de 30 à 60 jours/an, devrait l’être pendant 4 mois en 2035. Ainsi, la liaison entre les ports de Rotterdam et Yokohama (Japon), distants de 23.470 km par le canal de Panama et de 21.170 km par celui de Suez et le détroit de Malacca, est réduite à 13.950 km par le Nord-Ouest et 13.360 km par le Nord-Est. De même, la liaison entre Marseille et Yokohama, distants de 24.030 km par Panama et 17.800 km par Suez et Malacca, passe à 16.720 km par le Nord-Ouest et 17.954 km par le Nord-Est. Cependant, l’environnement naturel de ces routes demeure incertain : orages polaires, hautes vagues, présence de blocs de glace même sur une route maritime ouverte et amoncellement de glaces dérivantes. L’ouverture des routes, qui varie d’une année à l’autre, rend difficile la livraison des marchandises à temps. L’exploitation  des navires de commerce coûtera plus cher, en raison du renforcement de leur coque pour la navigation dans les glaces, l’augmentation des primes d’assurance, la protection des marchandises et la formation spécifique des équipages. Pourtant, l’avenir s’annonce radieux, estime Mika Mered. Le nombre de transits par le Nord-Est, de 4 en 2010 et 71 en 2013, devrait dépasser 2.000 en 2035 avec le développement d’une trentaine de ports, dont certains datent de l’époque soviétique. Par exemple, la liaison arctique entre Rotterdam et le port sud-coréen de Busan sera réduite de 40 % en distance et de 30 % en temps et permettra une économie de 500.000 $ à 1 M$, sous réserve de la sécurité du trajet.

Ressources énergétiques. Dans le domaine énergétique, la dépendance de l’étranger est de 30 % pour le Groenland, de 1 % pour l’Islande et de 0 % pour la Norvège, la Russie, l’Alaska et le Canada. Les réserves en gaz et pétrole de l’Arctique sont estimées à environ 412 milliards de barils équivalents pétrole. La mer de Kara, en bordure de cet océan, contiendrait des réserves de pétrole de bonne qualité aussi importantes que celles de l’Arabie Saoudite. Les risques de marée noire dans l’exploitation en offshore profond (photo) sont pris en compte par la Russie et l’Allemagne, qui étudient un contrôle par le déversement de bactéries capables de phagocyter les hydrocarbures. A la suite des sanctions contre la Russie sur la question ukrainienne, la compagnie américaine Exxon Mobil a dénoncé son contrat avec son homologue russe Rosneft, qui s’est alors adressé à PetroVietnam. Situé dans l’estuaire de l’Ob, le projet Yamal LNG d’exploitation du gaz liquéfié porte sur le forage de plus de 200 puits, 3 trains de méthaniers d’une capacité annuelle de 16,5 Mt et la mise en service de 16 méthaniers brise-glace de 170.000 m3. Le capital de Yamal LNG se répartit entre les entreprises russe Novatek (60 %), chinoise China National Petroleum (20 %) et française Total (20 %). Enfin, des gisements d’uranium sont exploités dans les zones économiques exclusives de Russie et du Canada, où la compagnie française Areva est très présente. En revanche, depuis 25 ans, le Groenland interdit l’exploitation de ses réserves d’uranium estimées à 600.000 t.

Gouvernance. L’Allemagne et la France veulent une gouvernance en matière de navigation commerciale et de ressources minérales et énergétiques, selon Laurent Mayet. Par ailleurs, seules les armées ont les moyens matériels d’affirmer leur présence dans l’océan Arctique, où patrouillent des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) russes, américains, français et britanniques. De plus, la dimension OTAN réapparaît avec le durcissement de la crise en Ukraine qui rappelle l’ambiance de la guerre froide. Par ailleurs, la situation est déjà compliquée entre la Russie et la Norvège, membre de l’OTAN dont le nouveau secrétaire général, Jens Stoltenberg, est un ancien Premier ministre norvégien. En 2011, souligne Mika Mered, le président russe Vladimir Poutine a annoncé son intention de rouvrir les anciennes bases soviétiques de la zone arctique en 2015, d’y accroître la présence des forces aériennes, terrestres et navales en 2017 et de doter la Marine russe de trois nouveaux SNLE. Entre 2015 et 2035, les investissements militaires dans la zone arctique devraient atteindre 60 Md$ pour l’OTAN et 350 Md$ pour la Russie. De son côté, la Chine redoute une tension militaire dans la région et y manifeste sa présence. Elle y envoie des navires de recherches scientifiques, qui n’échangent jamais leurs résultats avec ceux des autres délégations présentes sur zone, indique Alexandre Taithe. Soucieuse de maintenir son monopole sur les « terres rares » utilisées notamment dans l’industrie électronique, elle suit de près la réglementation maritime et la gestion des ressources, dont 95 % des réserves se trouvent dans les zones exclusives des États riverains.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

Le Conseil de l’Arctique,  forum intergouvernemental sans pouvoir juridique contraignant, promeut le développement durable dans la région en matières sociale, économique et environnementale. Les États riverains en sont membres : Canada ; Danemark qui représente également le Groenland (autonomie renforcée depuis 2009) et les îles Féroé (province autonome depuis 1948) ; États-Unis ; Finlande ; Islande ; Norvège ; Suède ; Russie. De plus, six associations autonomes ont le statut de participants permanents. Divers pays et entités ont le statut d’observateur : Allemagne ; Chine ; Corée du Sud ; Espagne ; France ; Grande-Bretagne ; Inde ; Italie ; Japon ; Pays-Bas ; Pologne ; Singapour ; Commission européenne ; Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ; Fond mondial pour la nature (WWF) ; organisations interparlementaires et intergouvernementales. Enfin, le Canada assure la présidence tournante du Conseil de l’Arctique de 2013 à 2015.




Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

La recherche stratégique peut influer sur les décisions du ministre de la Défense à court terme (opérations et gestion de crise), à moyen terme (changement d’emploi des forces armées) et à long terme (orientation de la doctrine militaire).

C’est ce qu’a expliqué Jean-Claude Mallet, conseiller auprès du ministre de la Défense, au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont également participé des représentants de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et de l’Université de Montpellier 1.

Moyens étatiques. Selon Jean-Claude Mallet, la stratégie est générale dans sa finalité, militaire par son action et ouverte sur les aspects technico-opérationnels. Les crises récentes concernent les mouvements djihadistes à tendance terroriste (Sahel, Irak et Syrie), la République Centrafricaine et l’Ukraine. La réflexion au sens large porte sur le savoir et les connaissances militaires et universitaires, avec l’aide de l‘IRSEM, des laboratoires de grands centres universitaires (économie) et de la Direction générale de l’armement (sciences et techniques), en vue d’orienter leurs savoir-faire vers les études de défense. Les cyberattaques constituent une révolution dans les affaires militaires et stratégiques avec des enjeux éthiques, humains, financiers et technologiques, en raison de leur capacité à paralyser des infrastructures vitales. Cette évolution générale devrait permettre d’anticiper les crises. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale souligne la montée en puissance de l’Asie, centre de gravité des rapports de forces internationaux avec un impact sur la sécurité de la France. En Afrique, la violence des mouvements djihadistes combattants nécessite un investissement politico-militaire fort, en rapport avec une réflexion stratégique pour anticiper les crises. Il est particulièrement difficile d’orienter les données connues vers la bonne décision et éviter la myopie dans l’action, estime Jean-Claude Mallet : les causes des printemps arabes de 2010 avaient déjà été étudiées par les diplomates sur le terrain ! De son côté, la DAS a subventionné 40 projets contribuant à la recherche stratégique en 2013. Elle entretient un dialogue permanent avec les instituts de recherche et a mis en ligne, sous son contrôle qualitatif, 142 études sur des sujets non sensibles. Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères met en relation des chercheurs et des diplomates, pour que leur savoir contribue à la réflexion au sein du ministère, notamment par le biais de la Fondation pour la recherche stratégique, des instituts de sciences politiques en France et de son réseau de 27 instituts de recherche étrangers. Son directeur adjoint, David Cvach, a regretté le cloisonnement entre la recherche et la diplomatie. En effet, les chercheurs connaissent mal les décideurs de politique étrangère et le monde diplomatique a tendance à se refermer sur lui-même, sauf les agents issus du concours Orient. En conséquence, les diplomates doivent passer deux ans hors de leur filière, notamment dans les « think tanks », organismes privés, à but non lucratif, de réflexion d’intérêt général. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, une simple recommandation d’un institut de recherche ne peut modifier une décision politique en cas de crise. En France, les passerelles entre milieux universitaire, diplomatique et militaire sont rares, contrairement aux pays anglo-saxons (Grande-Bretagne et États-Unis). Il faut en effet un contact permanent, pour que les décideurs envisagent des réactions à chaud aux recommandations d’experts, avec qui ils ont travaillé dans le passé.

Penser autrement. Selon son maître de recherche Xavier Pasco, la FRS se met en relation avec des acteurs étatiques et privés, techniques et industriels, car rien ne remplace l’expérience sur le terrain. La stratégie repose sur la diversité des domaines et des acteurs : Commission et Parlement européens, Agence spatiale européenne et OTAN. Il s’agit de comprendre les rapports entre les forces d’intervention et présenter les débats politiques, économiques et sociaux. Le cyberespace ne se réduit pas à ses aspects techniques. La FRS entend construire sa compétence dans la durée et consolider son expertise en matière de prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Ses recherches portent sur la transversalité des niveaux national et européen, à savoir le passage de la souveraineté à la coopération, le cyberespace, l’orientation des investissements militaires et civils là où l’interaction est permanente, le partenariat public/privé pour obtenir l’efficacité économique et une garantie durable. Soucieuse de ne pas s’attarder sur le passé, la FRS veut éviter le « prêt à penser ». De son côté, Dominique David, directeur exécutif de l’IFRI, rappelle qu’un « think tank » est une organisation permanente, dont les équipes se donnent le temps de la réflexion pour élaborer des produits spécifiques (documents écrits et débats), destinés aux décideurs politiques, entreprises, chercheurs et médias. Sa crédibilité dépend de son indépendance… garantie par ses multiples dépendances ! Le think tank travaille dans l’intérêt général et définit de nouveaux champs de recherche, dont il planifie l’exploration. A côté de l’État, producteur intellectuel collectif, prolifèrent des clubs de réflexion sur : l’évolution de la communauté internationale avec ses incertitudes sur la répartition de la puissance et la capacité de nuire ; l’évolution des moyens de gestion des crises. Un département de quelques dizaines de personnes de l’Université de Montpellier1 travaille sur les aspects internes de la politique de défense et des questions militaires, explique le professeur Jean Joana. Un dialogue s’est ouvert entre leurs spécificités et les autres enjeux politiques et sociaux : solidarité, contrôle des dépenses, réforme de l’État et participations aux instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Les travaux en cours portent notamment sur : la formulation et la mise en œuvre des doctrines militaires ; la participation à des coalitions ; la privatisation de la sécurité ; la planification et la programmation militaires ; l’industrie de l’armement ; la gestion du personnel ; l’implantation des bases de défense ; l’adaptation de l’outil militaire en tirant les leçons des erreurs du passé.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Entre 1990 et 2011, 65 manuels généralistes des relations internationales ont été publiés dans le monde. L’approche française est assurée par l’Institut des hautes études de défense nationale, qui a établi un réseau d’universités et de « think tanks » et créé l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ce dernier s’est spécialisé sur l’économie, la sécurité, la cyberstratégie et les grands enjeux politiques. L’IRSEM a pour objectifs : produire des études internes pour le ministère de la Défense ; attirer les jeunes chercheurs pour constituer la relève en matière d’études stratégiques ; diffuser la pensée stratégique française à l’étranger ; soutenir l’enseignement militaire supérieur.




États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

L’administration Obama, critiquée dans son propre pays pour son absence de  « grande stratégie », est pourtant à l‘origine du « rééquilibrage » de la politique de défense américaine en Asie. Celle-ci repose sur la dissuasion plutôt que sur l’affrontement.

Steven Ekovitch, professeur de politique internationale, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 26 juin 2014 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

« Flous » diplomatique et budgétaire. Tous les quatre ans, le gouvernement doit présenter au Congrès des « Livres Blancs » : diplomatie, défense, renseignement, sécurité intérieure, sécurité internationale etc. La politique étrangère se focalise sur les capacités militaires et les pays partenaires, sans ligne directrice ni vue d’ensemble. Par exemple pour le Moyen-Orient, sont traités l’Irak, la Syrie et l’Iran. Mais, la question nucléaire iranienne est séparée des interventions de Téhéran dans la région. Le président Barack Obama, en position de faiblesse faute de succès diplomatique, en a besoin d’un sur la question iranienne et les Israéliens le savent, précise Steven Ekovitch. En matière de défense, les documents officiels ne mentionnent que le budget de base, soit 525 Md€ en 2013. D’autres lignes budgétaires concernent : les « opérations sur les théâtres extérieurs », qui ne sont pas qualifiées de « guerres » ; la mise à niveau de la dissuasion nucléaire, qui émarge au budget du ministère de l’Énergie ; le renseignement, qui dispose d’un budget propre ; les remboursements des emprunts de l‘État fédéral pour financer les guerres et opérations extérieures précédentes. En tout, selon Steven Ekovitch, quelque 1.000 Md$ par an sont consacrés à la protection des intérêts de la nation, soit environ 3 % du produit intérieur brut. Le budget de la défense irrigue l’économie nationale. Or, un projet de loi propose de le réduire de 487 Md$ sur 10 ans. Selon les états-majors, cette réduction trop brutale menacerait la sécurité du pays. En conséquence, le gouvernement prépare un amendement pour y pallier. Si la Chambre des représentants et le Sénat ne peuvent parvenir à un accord en ce sens pour le budget 2015, la loi de réduction automatique de 10 % de tous les budgets de l’État fédéral s’appliquera à celui de la Défense. Même en cas d’accord, cette  menace réapparaîtra en 2016, date des élections présidentielles : le futur président devra à son tour convaincre le Congrès d’augmenter le budget de la défense. Toutefois, un événement extérieur peut déclencher des mesures exceptionnelles. Ainsi, après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’administration Bush et le Congrès étaient parvenus à un accord sur une augmentation substantielle du budget de la défense.

« Air Sea Battle ». Depuis 2012, l’administration Obama estime que les États-Unis doivent être capables d’assurer, non plus deux opérations majeures, mais une seule et avec la possibilité de dissuader une autre menace importante. Elle a élaboré un nouveau concept de défense dénommé « Air Sea Battle » (bataille aéromaritime) qui va de la lutte anti-terroriste au conflit de haute intensité, contre un adversaire disposant de technologies capables de rivaliser avec celle des États-Unis. Il s’agit de : défendre le territoire national et ceux des alliés de longue date et des nouveaux partenaires avec, notamment, le projet de bouclier antimissiles dont le budget sera conservé ; maintenir une économie forte dans un marché mondial ouvert ; favoriser une interdépendance économique ; rendre universelles les valeurs démocratiques de paix, sécurité et coopération. Dans le cadre de la guerre de l’information, la Maison Blanche et le Pentagone ont rendu publics leurs projets : porter l’effort sur les conflits asymétriques ; contrer une puissance militaire menaçante par un déni de zone d’action aérienne ou maritime ;  réduire la prolifération des armes de destruction massive ; fonctionner efficacement dans l’espace et le cyberespace ; conserver l’arme nucléaire ; lancer des opérations de contre-insurrection ; organiser des aides humanitaires. Cela implique de nombreuses opérations spéciales, dont les forces sont recrutées dans les unités conventionnelles. L’armée de Terre compte 500.000 hommes et femmes, le Corps des « Marines » (spécialisé dans la gestion de crises) 175.000 et les forces spéciales 60.000 déployés dans la plupart des pays du monde. Les réservistes, dont le nombre sera peu réduit, s’entraînent avec les personnels d’active pour être mobilisables rapidement en cas de crise. En revanche, des réductions d’effectifs toucheront l’armée de Terre, la Marine et le Corps des « Marines », dont cependant 900 personnels iront renforcer la protection des ambassades. En compensation, seront maintenus les investissements dans les technologies à usages civil et militaire. Il en sera de même pour les budgets de l’espace et du cyberespace. Les technologies devront être plus simples et moins chères, pour pouvoir en mettre beaucoup en service et réduire ainsi les risques de vulnérabilité par attrition au combat.

Océans Indien et Pacifique. Malgré les coupes budgétaires, l’armée de l’Air et la Marine américaines se déploient surtout en Asie-Pacifique et océan Indien. En outre, les États-Unis se manifestent à nouveau dans toutes les organisations internationales de ces régions. Tout cela rassure les pays alliés et partenaires, qui s’inquiètent de la diplomatie musclée de la Chine et de la montée en puissance de son outil militaire quantitativement et qualitativement. Les missiles de croisière chinois, d’une portée de 1.500 km, menacent la Corée du Sud, le Japon, les pays d’Asie du Sud-Est, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et un chapelet d’îles du Pacifique. Cette zone et l’Asie du Sud représentent 60 % des échanges et des investissements mondiaux. En cas d’agression de la Chine dans une perspective de guerre éclair, les États-Unis ont les capacités d’encaisser une première frappe, de bloquer les détroits indonésiens et de Malacca (accès à l’océan Indien) et d’entraîner Pékin dans un conflit long et coûteux. Un simple déni de zone aéromaritime consiste à en tenir l’adversaire éloigné. Toutefois, indique Steven Ekovitch, un scénario de guerre ne signifie pas un passage à l’acte. Comme pendant la guerre froide, il convient d’éviter l’affrontement direct et d’agir à la périphérie. Aujourd’hui, l’Europe et l’Afrique se trouvent à la périphérie. Les États-Unis veulent empêcher que des pays africains deviennent des sanctuaires de mouvements terroristes pour attaquer l’Europe.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

L’océan Indien : espace sous tension

Auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale, le professeur Steven Ekovitch (à droite) a obtenu un doctorat en Histoire (1984) à l’Université de Californie. Il enseigne à l’Université américaine de Paris et à l’Institut d’études politiques de Paris. Il a servi  dans l’armée de l’Air américaine (1969-1972) pendant la guerre du Viêt Nam. Le vice-amiral d’escadre (2S) Jean Bétermier (à gauche) préside le Forum du futur, centre d’analyse et de prospective géopolitique. L’association Minerve regroupe les officiers diplômés et stagiaires de l’Enseignement militaire supérieur, scientifique et technique (EMSST) de l’armée de Terre.