OTAN : la France a repris toute sa place sur le plan opérationnel

La France participe à la posture dissuasive de défense de l’Alliance Atlantique sur les flancs Est et Sud. Devenue son 3ème contributeur financier avec 194,3 M€ en 2015, elle a mobilisé environ 9.000 militaires à son profit en 2014-2015, en plus de ceux déployés en opérations extérieures.

Le dispositif français. En septembre 2014, lors du sommet de l’OTAN à Newport, les 28 États membres ont notamment adopté un « Plan d’action réactivité » à deux volets : l’un de réassurance des pays alliés d’Europe orientale ; l’autre d’adaptation de la Force de réaction rapide. Dans le cadre du volet « réassurance », la France aura déployé 4.300 militaires en 2016, pour des opérations et exercices de qualification ou présentant une signification importante pour le ou les pays hôtes. D’abord, elle aura participé à 21 exercices, dont 10 sur le flanc Est : 12 maritimes, 4 terrestres, 3 aériens et 2 interarmées. Ensuite, 4 Mirage 2000-5 assurent la police de l’air de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie (60 militaires détachés en 2 périodes de 2 mois) de septembre à décembre. Dénommée « Baltic Air Policing », cette mission de permanence opérationnelle remonte à l’intégration dans l’OTAN, en mars 2004, des trois pays baltes qui ne disposent pas des moyens pour l’exercer. Depuis, 16 pays membres ont participé à cette mission de surveillance et de défense aérienne, dont la France en 2007, 2010, 2011 et 2013. En 2014, les pilotes français de Mirage 2000 ont profité de l’occasion pour s’entraîner avec leurs homologues polonais sur Mig 29 dans le cadre de l’exercice « Malbork ». Par ailleurs, un avion radar français AWACS assure, chaque mois, un vol de contrôle et de commandement aéroporté, du Nord de la Pologne au Nord de la Roumanie. Toujours dans le volet « réassurance », les forces françaises sont présentes au centre de communication stratégique à Riga (Lettonie) et à celui de la cyberdéfense à Tallin (Estonie). La Force de réaction rapide de l’OTAN (NRF en anglais) est elle-même complétée par une force de niveau brigade à très haut degré de réactivité (VJTF en anglais), capable de se déployer n’importe où sur le territoire de l’Alliance Atlantique en 5 jours avec des éléments mis en place en 48 h. La VJTF dispose aussi de composantes navale et aérienne. En 2016, la France y contribue  par : 1 frégate et 1 chasseur de mines en alerte permanente ; 6 avions de chasse déployables. Enfin, elle peut mettre à disposition de la NRF trois états-majors de réaction rapide certifiés OTAN : le CRR-FR de l’armée de Terre stationné à Lille ; le COM-FR-MARFOR de la Marine à Toulon ; le FR-JFACC de l’armée de l’Air à Lyon.

La défense éloignée du flanc Sud. Suite à la réflexion en cours au sein de l’OTAN sur la menace, la France garantit la protection du flanc Sud par son engagement sur deux théâtres extérieurs. Fin juin 2016, pour l’opération« Chammal » au Levant (Syrie et Irak). elle y déploie 1.000 militaires ainsi répartis : 1 frégate de défense aérienne ; 5 Mirage 2000 D, 3 Mirage 2000 N et 6 Rafale, renforcés de 2 avions pour la participation à des exercices régionaux ; des instructeurs pour la formation des forces irakiennes à Bagdad et Erbil. S’y ajoutent les renforts non-permanents : 1 AWACS ; 1 avion C135FR pour le ravitaillement en vol ; 1 Atlantique 2 pour  le renseignement. Du 1er janvier au 23 juin, les opérations aériennes françaises au Levant ont totalisé 1.411 sorties (renseignement, surveillance, reconnaissance, ravitaillement en vol et ciblage d’objectifs) avec 352 frappes et 570 objectifs neutralisés. Dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad), l’opération « Barkhane » mobilise 3.500 militaires, 17 hélicoptères, 200 véhicules blindés, 200 véhicules logistiques, 6 à 10 avions de transports tactique et stratégique, 4 avions de chasse et 5 drones.

Les objectifs sur deux ans. A l‘issue du sommet de l’OTAN, tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016, les 28 pays membres ont  décidé de réaffirmer la posture de dissuasion et de défense, renforcer la présence avancée et coopérer avec l’Union européenne. La déclaration commune  des chefs d’État et de gouvernement souligne le maintien du soutien à l’Ukraine. L’OTAN lui fournira conseil et appui en matière de défense et de sécurité, en vue de parvenir à l’interopérabilité pour assurer  la stabilité dans la zone euro-atlantique et au-delà. Le communiqué final note que la Russie continue de renforcer sa posture militaire, d’accroître ses activités militaires et de compromettre la sécurité dans les régions de la mer Baltique et de la mer Noire, dans l’Atlantique Nord et en Méditerranée. L’OTAN renforce son partenariat avec la Finlande et la Suède en mer Baltique et sa coopération avec les États riverains de la mer Noire, dont la Géorgie et l’Ukraine. Dans le cadre de sa posture globale, elle établit, à partir de 2017, une présence avancée renforcée en Estonie, Lituanie, Lettonie et Pologne en mettant à leur disposition, sur la base du volontariat, par rotation et de façon durable, des forces multinationales, à savoir quatre groupements tactiques du niveau bataillon capables d’opérer conjointement avec les forces nationales. Déjà, le Canada, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis se sont proposés comme pays-cadres contributeurs. De son côté, la Pologne a offert une installation existante pour l’établissement d’un quartier général de division multinational. Avec l’Union africaine, l’OTAN renforce son partenariat, qui inclut des soutiens opérationnel, logistique et capacitaire, en vue de rendre opérationnelle la « Force africaine en attente », déployable en temps de crise pour maintenir la paix.

Loïc Salmon

OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

École de guerre : « Coalition 2016 », exercice d’état-major pour conflit hybride ou asymétrique

La France a déployé 4.000 militaires dans 6 exercices OTAN en 2015. « Puma » (11-29 mai, Pologne) a mobilisé un sous-groupement tactique interarmes avec 15 chars Leclerc, 4 véhicules blindés de combat d’infanterie et 300 soldats. « Northern Coast » (septembre, Baltique) a consisté à sécuriser une zone maritime, avec la participation d’un patrouilleur de haute mer et d’une frégate de lutte anti-sous-marine. « Joint Warrior » (5-15 octobre, mer d’Écosse) a mis en œuvre un entraînement opérationnel sur un scénario d’eaux territoriales menacées par des mouvements terroristes et sécessionnistes, une frégate multi-missions (FREMM), une frégate de lutte anti-sous-marine avec leur hélicoptère respectif ainsi qu’un avion de patrouille maritime Atlantique 2. Encore au large de l’Écosse, la même FREMM a participé à « At Sea Demonstration » (18-25 octobre) pour protéger une force navale, face à des menaces anti-navires et balistiques. A « Trident Juncture » (21 octobre-6 novembre, Espagne, Italie et Portugal), plus important exercice interarmées depuis 2002 et premier entraînement dans la perspective de la rénovation de la capacité d’action rapide de l’OTAN, la France a envoyé : 1 frégate légère furtive ; 1 pétrolier-ravitailleur ; 1 chasseur de mines tripartite ; 2 Atlantique 2 et 3 avions de chasse Mirage 2000-5. A « Citadel Bonus » (16-27 novembre, Pologne), 350 militaires du Corps de réaction rapide France ont été mobilisés pour sa certification, en vue d’une prise d’alerte d’état-major d’un groupe interarmées en 2017.




Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Les services israéliens de renseignement entretiennent des relations avec leurs homologues des pays voisins et même avec ceux de l’Autorité palestinienne. Le professionnalisme des forces armées tempère tout risque d’extrémisme.

C’est ce qui ressort d’une rencontre organisée, le 1er juin 2016 à Tel Aviv, par l’Association des journalistes de défense avec Yossi Melman, éditorialiste au quotidien Jerusalem Post et spécialiste des questions stratégiques, de renseignement et de sécurité.

Environnement tendu. Le Hezbollah (mouvement politique et groupe armé chiite financé par l’Iran) contrôle l’État libanais, indique Yossi Melman. Il disposait de 40.000 combattants, dont une moitié de réservistes. Mais au cours des trois dernières années, il en a perdu environ 20 % (tués ou blessés) dans la guerre civile en Syrie et se trouve de fait paralysé. Les Libanais en sont réduits à enterrer leurs morts de nuit. En dix ans, le Hezbollah a acquis l’expérience du combat et a amélioré ses capacités militaires, notamment en matière d’armement. Sur ses quelque 10.000 roquettes et missiles à portées variables, 40 % n’atteindraient pas leurs cibles et 50 % seraient détruits dans leurs caches, connues des services de renseignement, par l’aviation israélienne. Seuls 10 % toucheraient probablement les aéroports, le ministère de  la Défense et le siège du gouvernement et feraient environ 1.000 victimes, surtout civiles. Une attaque réussie contre le réacteur nucléaire ou la résidence du Premier ministre entraînerait des représailles considérables. Des convois de camions transportent d’Iran des missiles et des systèmes de guidage. Le risque d’escalade existe, avec tirs et ripostes de part et d’autre. Mais en cas de véritable guerre, le Hezbollah serait écrasé par une frappe aérienne préventive, car 90 % des caches de leurs missiles et roquettes sont répertoriées, souligne Yossi Melman. Au cas où une centaine de roquettes seraient susceptibles d’atteindre Tel Aviv, la population, alertée, se précipiterait dans les abris de béton. La capitale doit être protégée par trois systèmes de défense anti-missiles : le « Dôme de fer » en service depuis 2010 pour intercepter les roquettes et obus à courte portée ; le « Sling », opérationnel en 2017 contre les missiles à moyenne et longue portées ; le missile antibalistique « Arrow », opérationnel vers 2017. Avec les Palestiniens, le commerce continue malgré le sentiment d’hostilité : 80.000 d’entre eux viennent travailler légalement en Israël et 50.000 sans permis. Ils constituent de fait une « force de retenue », car la police israélienne informe l’Autorité palestinienne, qui arrête les terroristes présumés. Le Hezbollah tente d’acheminer des produits chimiques composants d’explosifs et des éléments de drones par la bande de Gaza, via des tunnels. Mais ceux-ci sont détectés par le bruit du forage puis inondés avec de l’eau d’égout déversée par les garde-frontières égyptiens. En raison de la menace terroriste au Sinaï, l’Égypte a fermé ses trois portes d’accès à Gaza, qui n’a plus qu’une seule ouverture… vers Israël ! Ce dernier vend de la technologie aux Émirats arabes unis et entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, sunnite et adversaire de l’Iran chiite. En matière de cyber, Israël arrive juste après les États-Unis. Le ver informatique  « Stuxnet » (voir encadré) a été un coup à double détente estime Yossi Melman. Washington et Jérusalem ont en effet jugé ce mode opératoire contre le programme nucléaire iranien préférable à une frappe aérienne préventive, qui aurait suscité une réprobation internationale et des complications diplomatiques, en raison de l’alliance indéfectible entre les deux pays. Enfin, estime Yossi Melman, Daech devrait être expulsé d’Irak et de Syrie dans moins de cinq mois (soit d’ici fin octobre 2016). Le califat sera probablement remplacé par une nouvelle version du mouvement terroriste Al Qaïda.

Évolution des armées. Après la guerre des Six Jours de 1967, les militaires israéliens pensaient pouvoir gérer la situation dans les territoires conquis, puis négocier leur restitution en échange d’une paix durable. Au cours des vingt dernières années, ils ont pris conscience de deux choses : une occupation est plutôt un fardeau qu’un avantage ; les milieux politiques tiennent compte de leur comportement et de leur éthique en matière de sécurité. Ainsi le 21 février 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a soutenu le chef d’État-major des armées, le général Gadi Eisenkot, critiqué par plusieurs membres du gouvernement pour avoir demandé à ses troupes de garder leur sang-froid, face aux jeunes auteurs d’agressions contre des Israéliens. Pendant les cinq mois précédents, les violences ont coûté la vie à 176 Palestiniens et 27 Israéliens. Environ 10 % des auteurs palestiniens d’attaques avaient moins de 16 ans et 37 % entre 16 et 20 ans. Le 4 mai, veille de la journée de commémoration de la Shoah (extermination de Juifs par l’Allemagne nazie), le chef d’état-major adjoint, le général Yaïr Golan, a invité ses concitoyens à un « examen de conscience national » et s’inquiétait de revoir en Israël les mêmes processus que dans l’Europe des années 1930 et 1940. Cette fois, le Premier ministre l’a rappelé à l’ordre, en raison du tollé soulevé au sein de la droite israélienne. Auparavant, certains avaient dénoncé des exécutions extrajudiciaires, par des militaires, d’auteurs d’agressions, surtout au couteau, et d’autres défendu leur droit à la légitime défense. Le 20 mai, le ministre de la Défense, le général Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major des armées et partisan de l’application stricte de règles déontologiques, a démissionné. Depuis 1967, selon Yossi Melman, la religion a progressivement remplacé l’esprit des « kibboutz » (communautés collectivistes) du temps de la naissance de l’État hébreu (1948). A l’époque, les militaires votaient à gauche et voulaient sauver leur pays. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers subalternes se sentent proches d’une idéologie conservatrice. Les partis religieux, majoritairement à droite et toujours élus à la Knesset (Parlement) depuis 1948, représentent actuellement 15 % à 20 % de l’électorat. Enfin, les colons israéliens installés dans les territoires occupés sont plus attachés à la terre, parce qu’ils la cultivent, que par conviction religieuse pour l’Israël biblique, estime Yossi Melman.

Loïc Salmon

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Développé aux États-Unis sous les administrations Bush et Obama et découvert en 2010, le ver informatique « Stuxnet » a affecté 45.000 systèmes informatiques dans le monde, dont 30.000 en Iran (centrifugeuses d’enrichissement d’uranium). Il a été mis au point par la NSA américaine et l’unité 8200 israélienne (renseignement d’origine électromagnétique et de décryptage de codes). Lancée en 2005 par la société civile palestinienne, la campagne « « Boycott Désinvestissement Sanctions » demande un boycott économique, sportif, culturel et universitaire envers Israël. En 2015, l’Union européenne a décidé d’étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les territoires encore occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie, plateau du Golan et Jérusalem-Est). Il s’agit surtout de fruits, légumes, miel, huile d’olive et vin. Selon la Commission européenne, cela représente moins de 1 % des échanges commerciaux avec Israël.




Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Aligné ni à l’Est ni à l’Ouest, l’Iran inquiète les pays occidentaux et ceux de la région. Même si l’accord sur son programme nucléaire est durablement respecté, il lui faudra une dizaine d’années pour regagner la confiance de la communauté internationale.

Tel est l’avis de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. Il l’a développé lors d’une conférence-débat organisée, le 14 avril 2016 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Bilan de la « révolution islamique ». Commencée en 1979, la révolution iranienne a connu le même cycle que les révolutions française (1789) et russe (1917), explique François Nicoullaud. Un mouvement populaire renverse le monarque absolu (Shah), suivi d’un affrontement entre les factions (« progressistes » contre « religieux ») et d’un régime de terreur qui transforme la société en profondeur. Une guerre extérieure (1980-1988), provoquée par l’Irak qui profite du désordre intérieur en Iran, entraîne un ralliement de la population au régime et une levée en masse de combattants pour défendre la patrie en danger. Le calme et la paix revenus, la révolution islamique veut imprimer son empreinte sur le monde musulman en créant le « parti de Dieu » (Hezbollah), qui promeut l’idéal d’un islam rénové (chiisme) en Irak, au Liban et en Arabie Saoudite. Chantre de l’anti-impérialisme, elle veut défendre tous les musulmans et surtout l’entité palestinienne, « meilleur pays musulman », contre Israël, « qui doit disparaître de la carte du monde ». Le chiisme a été imposé en Iran, par la force au XVIème siècle, par la dynastie safavide pour se démarquer des Ottomans, qui s’étaient proclamés « califes » du monde musulman. Aujourd’hui, c’est une façon de se distinguer de la majorité du monde arabe sunnite. En effet, les Iraniens se considèrent indo-européens et non pas sémites comme les Arabes. La révolution islamique a été le paroxysme de l’État-Nation, auquel les Iraniens sont très attachés car il manifeste leur volonté d’indépendance. Le développement de l’industrie nucléaire est un moyen d’être considéré comme un grand pays moderne. Au final, la révolution islamique présente un bilan mitigé, estime l’ambassadeur Nicoullaud. Sur le plan intérieur, les « ayatollahs » (dignitaires chiites) ont triomphé au nom de la lutte contre le pouvoir corrompu du Shah et des dirigeants des pays arabes voisins. Or, aujourd’hui, le régime est gangréné par la corruption, accélérée par l’embargo international à l’origine du développement d’une économie parallèle. A l’extérieur, les idéaux islamiques révolutionnaires n’ont guère atteint le succès espéré, même en recourant au terrorisme, à l’exception du Hezbollah libanais. En revanche, l’Iran a obtenu des succès d’opportunité. En Irak (2003-2011), les États-Unis ont renversé le régime laïc de Saddam Hussein pour le remplacer par un gouvernement chiite. En Afghanistan (2001-2014), la coalition internationale sous l’égide de l’OTAN a affaibli les talibans dans la partie occidentale du pays, devenue de fait un protectorat iranien. Enfin, l’accord de Vienne sur le dossier nucléaire a mis fin à la paralysie politique de l’Iran (encadré). De leur côté, les pays musulmans sunnites du Moyen-Orient observent avec inquiétude l’extension des minorités chiites : Yémen ; région pétrolière de l’Arabie Saoudite ; Bahreïn ; Émirats arabes unis ; Koweït ; Sud de l’Irak, avec les réserves pétrolières de Bassorah ; Liban, avec le Hezbollah ; Syrie, où domine la secte alaouite considérée comme chiite. En raison de l’affaiblissement de la Turquie et de l’Égypte, l’Arabie Saoudite constitue le principal adversaire de l’Iran, qui s’oppose à elle partout où il le peut.

Perspectives stratégiques. De 1979 à 1990, le régime des ayatollahs a légitimé le terrorisme comme l’arme du faible au fort contre les pays occidentaux (prises d’otages et attentats au Liban) et pour éliminer ses opposants. Il a envoyé des conseillers militaires auprès des divers Hezbollahs. Celui de Syrie, qui compte 10.000 soldats en 2016, est aidé par des conseillers techniques qui ne participent pas aux combats. En Iran même, l’armée doit défendre les frontières terrestres et le territoire national. Les « pasdarans » (miliciens gardiens de la révolution islamique) protègent les approches maritimes et effectuent éventuellement des opérations spéciales à l’extérieur. L’aviation militaire, datant de la chute du Shah, est devenue obsolète et les moyens de projection de forces n’existent pas. En conséquence, l’Iran a développé des missiles à longue portée, de plus en plus performants et capables de représailles en cas d’attaque extérieure. En matière nucléaire, il applique totalement l’accord de Vienne. En revanche, les États-Unis ne lèvent pas les sanctions commerciales et financières antérieures à 2010, relatives au soutien de l’Iran au terrorisme et à son non-respect des droits de l’Homme. Une éventuelle rupture de l’accord, par l’administration américaine issue de l’élection présidentielle de novembre 2016, pourrait inciter l’Iran à relancer son programme nucléaire militaire, avertit l’ambassadeur Nicoullaud. Selon lui, l’Iran serait alors capable de monter, sur ses missiles balistiques, des ogives nucléaires en 3 ans et de réaliser leur miniaturisation en 6 ans. Mais en cas de rupture de l’accord par l’Iran, celui-ci s’exposerait à des sanctions plus sévères et même à des frappes militaires de la part des États-Unis, qui ont déjà déclaré ouvertes toutes les options. En outre, souligne l’ambassadeur, une rupture de l’accord de Vienne déclencherait une crise sérieuse avec l’Union européenne, la Chine et la Russie, qui l’ont également conclu. Selon le ministère français des Affaires Étrangères, les restrictions imposées par cet accord nécessiteraient, pour l’Iran, au moins un délai d’un an pour accumuler la matière indispensable à une bombe à uranium enrichi, s’il décidait de développer l’arme nucléaire. L’obtention du plutonium est rendue encore plus lointaine et difficile, car il faudrait réactiver le réacteur de la centrale d’Arak, dont le cœur a été retiré et où du béton a été coulé conformément à l’accord de Vienne, selon le rapport de janvier 2016 de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Enfin, si l’accord est scrupuleusement respecté, l’Iran ne pourra pas « être proche » de l’arme nucléaire pendant 10 à 15 ans.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

L’accord sur le dossier nucléaire iranien a été conclu le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran, l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Il prévoit une levée progressive des sanctions des États-Unis et de l’Union européenne à l’encontre de l’Iran, pour l’essentiel après 2010 (secteur financier, énergie et transports). Il porte sur l’accès à la matière nucléaire, sa militarisation et la mise d’un engin nucléaire sur un vecteur. Les vérifications sont effectuées par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le nombre de centrifugeuses IR-1 est limité à 5.060 pendant 10 ans. Les restrictions sur le niveau et la localisation des activités d’enrichissement, les stocks d’uranium enrichi, le retraitement et l’interdiction de certaines activités liées à la militarisation d’une arme nucléaire durent 15 ans. Le Conseil de sécurité de l’ONU restera saisi pendant 10 ans. Enfin, le mécanisme de retour automatique des sanctions sera en vigueur pendant 15 ans.




Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Depuis la fin de la guerre froide, les démocraties occidentales ont remplacé « l’ennemi » soviétique par les « nouveaux risques » et les « nouvelles menaces ». Or, le terrorisme djihadiste les contraint à redéfinir les notions  d’ennemi et de guerre et à concevoir les moyens d’y faire face.

Ce sujet a été débattu lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ;  Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères ; Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

L’action de l’État. Pendant la guerre froide, l’URSS n’a pas toujours été clairement désignée comme « ennemie ». La dissuasion nucléaire de la France repose toujours sur la relative incertitude à l’égard d’adversaires actuels ou potentiels et d’ennemi déclaré ou non, rappelle Jean-Yves Le Drian. Clé de voûte de la défense, elle intègre la possibilité de résurgence d’un ennemi majeur de nature étatique. L’opération « Chammal » en Irak et en Syrie n’est pas dirigée contre le terrorisme en général mais contre un mouvement terroriste précis : Daech ou État islamique, qui a désigné la France comme un ennemi « structurel ». Cet ennemi « conjoncturel » de la France exerce une extrême violence sur les populations soumises et n’est pas un État reconnu par la communauté internationale. En outre, il se trouve en compétition avec l’organisation Al Qaïda pour prendre l’ascendant sur l’armée terroriste, que constitue le djihadisme international et qui compte notamment des citoyens français radicalisés. « Si le combattant de Daech en Syrie et en Irak est un ennemi et doit être traité comme tel, le terroriste sur  le territoire national est un criminel et doit être traité comme tel », déclare le ministre. Selon lui, l’idéologie de Daech a pour objectif la construction d’une société nouvelle et d’un homme nouveau, laquelle passe par la destruction du passé pré-islamique, l’endoctrinement et l’apprentissage de la violence dès le plus jeune âge et le lavage de cerveau des combattants étrangers. La réponse se situe à quatre niveaux : militaire pour détruire ce proto-État djihadiste, qui menace directement la France ; policier et judiciaire pour protéger au plus près la population et neutraliser la menace sur le territoire national ; politique et idéologique pour contrer son influence, notamment sur le terrain de l’information ; économique, en asséchant son recrutement par le développement et la juste répartition des fruits de la croissance. Par ailleurs, le ministre rappelle que la défense est conçue pour faire face aussi à des ennemis « en devenir » et pour traiter de situations qui ne relèvent pas du modèle stratégique de « l’ennemi ».

La nostalgie de la guerre froide. La guerre froide (1947-1991) était rassurante avec un ordre international prévisible et deux adversaires face à face, à savoir les États-Unis et l’URSS. Une guerre nucléaire aurait pu détruire totalement l’humanité. Fin 1991, l’URSS ne s’est pas effondrée à la suite d’une défaite ou sous la pression internationale, mais s’est auto-dissoute, souligne Hélène Carrère d’Encausse. En fait, la perte de l’empire soviétique de 1945, achevée en 1992, a été planifiée dès 1989, avec la réunification de l’Allemagne (1990) et l’autonomie laissée à la Hongrie et la Pologne. Le sentiment anti-russe de toute l’Europe de l’Est a alors entraîné un sentiment d’humiliation profonde et de rancœur en Russie, condamnée à l’isolement, et qui s’est manifesté par un discours nationaliste. Mais, le 11 septembre 2001, les attentats terroristes aux États-Unis ont provoqué l’écroulement de leur attitude triomphale. Aujourd’hui, à la désorganisation internationale causée par les flux de migrants, s’ajoutent l’irruption du facteur religieux, notamment en Inde et en Iran, et le rôle majeur des cyberattaques et des drones. Quand les organisations terroristes maîtriseront ces technologies, la menace deviendra très difficile à identifier, avertit Hélène Carrère d’Encausse.

Neutraliser les menaces. Pendant la guerre froide, le Pentagone a tenté d’instrumentaliser la menace en répétant, souvent avec mauvaise foi, que l’URSS était militairement en avance sur les États-Unis, rappelle Hubert Védrine. Conséquence de la confusion entre dissuasion et frappe, les décisions de Washington et de l’OTAN ont conduit aux armes nucléaires de bataille. Pour se défendre, l’attaque peut se légitimer après identification de la menace. Ainsi, après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas contesté leur droit de légitime défense ni la légitimité de leur riposte contre les talibans en Afghanistan. Le terrorisme djihadiste se nourrit de toutes les frustrations locales. Le contrer nécessite un travail de longue haleine aux dimensions militaire, diplomatique et religieuse. En effet, l’Occident et les élites arabes formées à la française ont longtemps considéré le facteur religieux comme dépassé et ont sous-estimé l’influence du wahabisme, diffusé dans le monde musulman par l’Arabie saoudite. Par ailleurs, la neutralisation idéologique d’une menace passe par un accord sur les buts d’une guerre en coalition et une communication compréhensible, crédible et légitime, afin  d’éviter un décrochage de l’opinion publique. Lors de la guerre du Golfe (1991), l’intervention militaire a été longuement préparée pour la convaincre. Selon Hubert Védrine, l’éradication de la menace terroriste implique : le recours au chapitre VII de l’ONU sur l’action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ; une solution de remplacement politique ; la destruction du vivier et du terreau de recrutement. Ainsi au Levant, Daech est endigué par les bombardements de la coalition et la combativité des Kurdes. Mais sa neutralisation nécessite de trouver : pour l’Irak, une autonomie pour les Kurdes et une solution incluant les sunnites, rejetés du jeu politique par les chiites minoritaires ; pour la Syrie, une région où les sunnites auront leur place, où les alaouites ne seront pas massacrés et où les chrétiens pourront revenir. Enfin, les garanties souhaitées par la Russie devront être acceptables par les autres parties.

Loïc Salmon

L’ennemi : un choix essentiellement politique

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

La notion d’ennemi renvoie à celle de l’État, explique Bertrand Badie. Pour les pays européens, elles sont liées intimement à l’ordre international et à l’ordre politique intérieur. Le système international est une juxtaposition d’unités territoriales à la souveraineté séparée par des frontières, en compétition constante et en situation de conflit potentiel. Des pays de même culture et de développement social comparable se sont trouvés en compétition pendant trois siècles. La constitution de l’État implique une logique de protection, d’obéissance et d’allégeance à des enjeux nationaux. L’ennemi, uniquement collectif et extérieur, s’identifie par un drapeau, des références et une organisation.




Marine nationale : le porte-avions et la mer dans les relations internationales

En raison du libre usage de la haute mer, le groupe aéronaval constitue un outil stratégique pour la France, grâce à son autonomie et sa capacité de résilience. Il agit dans une manœuvre globale intégrant la dissuasion nucléaire, le dialogue avec les grands pays alliés et la participation à la résolution des crises.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence organisée, le 23 septembre 2015 à Paris, par le Centre d’enseignement stratégique de la marine (CESM) au profit du magistère « Relations internationales et Actions à l’étranger » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Éric Chaperon, commandant de l’état-major embarqué de la Force d’action navale ; le capitaine de frégate (R) Martin Motte, professeur des universités ; Thibault Leroy, professeur agrégé d’histoire.

Le porte-avions en opérations. D’ici à 2020, indique l’amiral Chaperon, 29 porte-avions seront en service dans le monde, dont 14 à catapulte et 15 avec un tremplin pour avions à décollage court. Toutefois, les porte-avions à catapulte donne une allonge très supérieure à l’aviation embarquée, donc une plus grande capacité d’action dans la profondeur. Seules les Marines américaine et française en sont dotées. La répartition de ces « capital ships » (voir encadré) devrait s’établir ainsi : États-Unis, 13 contre 10 en 2015 ; France, 1 (1) ; Brésil, 2 (1) ; Italie, 2 (2) ; Espagne 1 (1 sous cocon) ; Inde, 3 (2) ; Chine, 3 (1) ; Grande-Bretagne, 2 (0) ; Russie, 1(1) ; Thaïlande, 1 (1). Grâce à la similitude de leurs porte-avions, les États-Unis et la France ont, pour la première fois, intégré leurs groupes aéronavals dans le golfe Arabo-Persique, lors de l’opération « Arromanches 2015 » (janvier-mai 2015). Celle-ci entrait dans le cadre de l’engagement d’une coalition internationale contre Daech en Irak, à savoir les reconnaissances et bombardements aériens des opérations « Chamal » (dénomination de la participation française) et  « Inherent Resolve » (appellation générale). Le groupe aéronaval français, centré sur le porte-avions Charles-De-Gaulle, a pu contribuer aux capacités rares : reconnaissance, commandement et contrôle des opérations, où 30 % des vols ont été réalisés depuis la mer. Il a engagé jusqu’à 15 avions en même temps avec 65 heures de vol par jour, pour des missions de 6 heures à l’intérieur du territoire irakien. Les règles d’engagement (ouverture du feu) et les zones d’action sont déterminées en commun, en tenant compte des incompatibilités de certaines missions avec le cadre défini par les autorités politico-militaires. La coordination impose des couloirs aériens séparés et des altitudes différentes pour des appareils évoluant  jusqu’à 100 km de leur porte-avions base. La France a dû obtenir l’autorisation préalable des Émirats arabes unis pour faire décoller ses avions (armée de l’Air) de la base d’Abu Dhabi, alors que le Charles-De-Gaulle a été déployé en toute souveraineté. De leur côté et dès le début de l’opération « Inherent Resolve » (août 2014), les États-Unis ont projeté un groupe aéronaval dans le golfe Arabo-Persique. En outre, pendant « Arromanches 2015 », indique l’amiral Chaperon, le groupe aéronaval français a évalué la situation géopolitique en océan Indien. Ainsi, le golfe d’Aden connaît une concentration sans précédent de navires de guerre de diverses nationalités. Pour la première fois, les Marines des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte se sont déployées au large du Yémen et commencent à prendre conscience de leur rôle de sécurisation des espaces maritimes. En outre, l’Égypte devient un partenaire important avec le rachat à la France des deux bâtiments de projection et de commandement initialement destinés à la Russie (septembre 2015). De son côté, l’Iran affirme sa présence régionale avec la maîtrise de la stratégie navale, comme l’a démontré son exercice « Noble Prophet 9 » dans le golfe Arabo-Persique (février-mars 2015). La Marine russe revient en océan Indien. Enfin, la Marine chinoise, qui connaît un développement exponentiel, y montre son pavillon.

L’importance stratégique de la mer. La Marine française s’intègre depuis un siècle à une stratégie terrestre. Ainsi, en août 1914, le transport du 9ème Corps d’armée d’Afrique du Nord vers la métropole a contribué à la victoire de la Marne. De 1940 à 1944, la stratégie de la France Libre a reposé sur les arrières maritimes et coloniaux, condition de la reconquête de la métropole. Pourtant son chef, le général De Gaulle, lâchera l’empire colonial dans les années1960 pour le remplacer par une double stratégie culturelle et de dissuasion nucléaire, estime Martin Motte. Outre son siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1945, la francophonie constitue pour la France un atout majeur en matière de relations internationales. Le français, relais d’influence et aujourd’hui 5ème langue parlée dans le monde, représente 4 % de sa population, chiffre qui doublera à terme. D’autre part, avec ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, la Force océanique stratégique reste le pilier de la dissuasion, sans oublier les Rafale porteurs de l’arme nucléaire et embarqués sur le porte-avions. Le général De Gaulle l’avait anticipé dès 1965 : « La Marine se trouve maintenant et sans doute pour la première fois de notre Histoire au premier plan de puissance guerrière de la France ». Un demi-siècle plus tard, sur les 193 pays membres de l’ONU, 153 ont un accès direct à la mer. L’économie mondiale a connu une « maritimisation » croissante. Le commerce maritime a été multiplié par 8 depuis 1960. Plus de 80 % des échanges mondiaux transitent par la mer, dont un tiers pour les flux pétroliers. Les câbles sous-marins assurent plus de 99 % des flux numériques. Les organisations djihadistes pourraient prendre pour cibles les goulets d’étranglement du trafic  maritime : détroit de Gibraltar ; isthme de Suez ; détroit de Bab-el-Mandeb ; détroit d’Ormuz ; détroit de Malacca. La piraterie a diminué dans le monde, mais n’est pas éradiquée dans certaines zones : mer des Caraïbes ; golfe de Guinée ; golfe d’Aden ; golfe du Bengale ; détroit de Malacca ; mer de Chine méridionale. Enfin la mer devient un réservoir de ressources stratégiques : protéines, pétrole, gaz et minerais rares.

Loïc Salmon

Marine nationale : opération « Arromanches » en Méditerranée et océan Indien

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance

L’océan Indien : espace sous tension

Au début du XXème siècle, la Marine de guerre de la France décline par rapport à celle de la Grande-Bretagne, tandis que celle de l’Allemagne monte en puissance, explique Thibault Leroy. Pour protéger son empire colonial, la Grande-Bretagne entend disposer d’une Marine capable de surclasser les deux autres plus importantes. Or, en 1905, le Japon inflige une sévère défaite à la Russie lors de la bataille navale de Tsushima. Le cuirassé devient alors  le navire principal d’une flotte de combat (« capital ship »). Après la guerre de Sécession (1860-1865), les États-Unis développent leur Marine, qui égale celles de la France et de l’Italie en 1914. Malgré la perte d’une grande partie de leur flotte à Pearl Harbour (1941), ils remportent la bataille aéronavale de Midway (1942), grâce aux radars, dont sont dépourvus les porte-avions japonais. Depuis, le porte-aéronefs a remplacé le cuirassé comme « capital ship », atout déterminant d’une force navale.




OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Aucun pays n’est à même de gérer les crises actuelles, caractérisées par leur simultanéité et l’accélération de leur tempo. La solution repose sur la coordination et la capacité des États membres de l’OTAN à travailler ensemble.

Telle est l’opinion du général Jean-Paul Paloméros, chef du « Commandement suprême allié de la transformation » de l’OTAN. Il l’a exprimée, le 8 septembre 2015 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense et avant la fin de son mandat de trois ans à la fin du mois.

Dangerosité accrue. Le général Paloméros estime que la paix et la sécurité du monde sont plus menacées qu’au début de son mandat. En 25 ans, la guerre du Golfe, la fin de la guerre froide et les opérations dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak se sont succédé. En 2012, sous l’effet des coupes budgétaires et des engagements militaires, les armées de plusieurs pays membres de l’OTAN avaient réduit les nombres d’heures de vol et de jours à la mer ainsi que les grands exercices. Depuis, ces derniers ont été multipliés par trois, avec les mêmes objectifs que l’entraînement des armées de chaque pays membre. Aujourd’hui, les causes et les solutions des crises sont interdépendantes. Les acteurs non étatiques des guerres « hybrides » profitent des nouvelles technologies. L’OTAN définit la guerre hybride comme un conflit sans but clairement défini, mais qui combine actes politiques, diplomatiques, économiques, militaires, médiatiques et cyberattaques, en s’affranchissant des règles établies. Plusieurs États pratiquent cette stratégie hybride qui devient la norme, en vue de contourner les accords et l’ordre établi après la seconde guerre mondiale. Cette stratégie menace le continuum « sécurité/défense ». Or, les citoyens des pays occidentaux sont devenus plus sensibles à la sécurité. Les interventions au Mali (2013) et en Irak (2014) visent à anticiper les crises avant qu’elles affectent les populations occidentales. Dès 2013, l’OTAN avait identifié des crises majeures à ses frontières Est et Sud avec l’impact lourd des flux de réfugiés. Le conflit hybride en Ukraine met en évidence le besoin de défense collective, où chaque pays membre doit comprendre les préoccupations des autres. Au Sud, la menace, plus diffuse, se manifeste par les grands flux migratoires vers l’Europe. Des gens fuient leurs pays pour des raisons sécuritaires, sociales et sanitaires. De son côté, la Russie soutient le régime de Bachar el Assad, car la Syrie constitue sa dernière frontière pour lutter contre l’organisation État islamique (Daech). Selon le général Paloméros, une crise pouvait être circonscrite à un pays il y a encore quelques années. Aujourd’hui, elle se démultiplie dans une région à la puissance 10 ou 100. Enfin, certains pays s’investissent militairement pour dénier l’accès à différents théâtres, menaçant les déploiements de l’OTAN.

Réflexions et actions. Il faut mettre en synergie les forces de l’OTAN pour tirer parti de sa puissance globale, souligne le général. Il a donc fixé des priorités au début de son mandat : travaux de réflexions stratégiques sur les tendances lourdes pour les vingt ans à venir ; jeter les bases des capacités futures ; améliorer l’anticipation et la connaissance stratégique par le partage du renseignement. Il s’agit, entre autres, de déterminer les causes de la création de Daech et l’évolution climatique à l’origine d’exodes massifs de populations. L’OTAN doit aussi améliorer la souplesse d’emploi de ses forces pour les projeter plus rapidement, grâce à une interopérabilité accrue. Les pays membres doivent réinvestir dans la résilience en identifiant les failles dans leur sécurité : protection des infrastructures étatiques contre les cyberattaques ; élaboration d’une communication stratégique pour contrer la propagande adverse en cas de menace hybride. Cela nécessite des moyens budgétaires, un engagement politique constant dans la durée et une plus grande solidarité avec l’Union européenne. Depuis la fin de la guerre froide (1991), l’OTAN a été appelée en renfort comme outil de dernier recours dans les Balkans (1999), en Afghanistan (2001) et en Libye (2011). Elle doit rester prête à mener l’ensemble de ses missions sans délai, en donnant la priorité à la préparation opérationnelle par des exercices à grande échelle, car les crises peuvent dégénérer rapidement (voir encadré). Dans une guerre hybride, l’emploi de forces complexes nécessite des moyens techniques de plus en plus efficaces. Ainsi, les drones armés sont très utiles pour la reconnaissance et la frappe…si nécessaire. Dans l’Est de la Syrie, les forces de Daech, très mobiles, utilisent toutes les possibilités de cette vaste région. En revanche, la situation dans le Nord de l’Irak devrait se stabiliser, car la Turquie participe à la coalition internationale et déploie des missiles tactiques à sa frontière. États-Unis, Grande-Bretagne et France apportent un soutien aérien aux forces locales au sol pour faire peser une pression permanente sur Daech, en limitant les dommages collatéraux. Il s’agit de reconquérir du terrain et de déterminer ce qui peut unir les peuples de cette région, dévastée par la guerre. Enfin, l’OTAN assure la police du ciel des États baltes, pour faire comprendre à la Russie l’importance accordée à leur sécurité, rappelle le général Paloméros.

Permanence américaine. Les États-Unis continuent d’assumer leur rôle de superpuissance sur toute la planète. Mais cela implique des choix pour mener des actions durables, en concentrant leurs forces sur les théâtres de crise. Ils apportent leur soutien à l’OTAN du côté de l’Ukraine. Ils font de même sur le front Sud, au sein d’une coalition montée en quelques jours grâce aux normes d’intégration de l’OTAN. Leur coopération avec les forces françaises n’a jamais atteint un tel niveau, souligne le général. L’action de la France en Afrique, avec un vrai partage de responsabilités, une volonté et des capacités, correspond à ce qu’ils attendent des autres États membres. Ce que fait la France sur le front Sud est considéré comme très important pour tous les pays de l’OTAN. Cette dernière reste un organe politico-militaire, où tous discutent de ce qui dépasse ses frontières et implique certains pays membres. Ses structures permanentes de commandement à Naples et Izmir restent disponibles si nécessaire.

Loïc Salmon

OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

L’exercice « Trident Juncture 2015 » mobilise, du 3 octobre au 6 novembre 2015,  36.000 militaires des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et des forces spéciales de plus de 30 pays membres ou partenaires de l’OTAN. Cet exercice, auxquels sont connectés divers exercices nationaux, se déroule en Italie, en Espagne, au Portugal, dans l’océan Atlantique et en Méditerranée, au Canada, en Norvège, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Il porte sur la cyberguerre, la défense anti-missiles, la guerre hybride et la réaction rapide. Y participent également une douzaine d’organisations internationales, dont l’Union européenne et l’Union africaine. A l’issue de l’exercice, le personnel du quartier général du Commandement commun des forces à Brunssum (Pays-Bas) obtient la certification officielle d’aptitude à diriger, pour l’année 2016, la Force de réaction rapide de l’OTAN, si elle devait être mise en œuvre.




La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique

L’État joue un rôle majeur dans l’expression de la puissance militaire, économique, scientifique ou culturelle. Aujourd’hui, les États-Unis voient leur prédominance affaiblie, tandis que la Chine n’obtient pas encore le statut de puissance globale, malgré son essor économique.

La puissance a fait l’objet d’un colloque organisé, le 13 avril 2015 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), EuroDéfense-France, l’Institut Jean Lecanuet et la revue France Forum. Y ont notamment participé : Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM ; Alexandra de Hoop Scheffer, politologue ; Valérie Niquet de la Fondation pour la recherche stratégique ; Delphine Alles de l’Université Paris-Est Créteil.

Stratégies comparées. Pour Frédéric Charillon, la puissance pourrait se caractériser par la force militaire, dont l’adaptation varie selon les cas. Elle apparaît relative par rapport à une situation ou un cadre donné, comme l’expérience malheureuse des États-Unis au Moyen-Orient. Elle doit aussi être « intériorisée » par les autres pays, c’est-à-dire dissuasive, sinon elle disparaît. En outre, la puissance nécessite des vecteurs : force, influence, séduction des interlocuteurs et diffusion du savoir-faire. Divers critères émergent de l’analyse comparée de l’expression et de la pratique de la puissance, avec l’ambiguïté du mot anglais « power ». Ce dernier signifie la « puissance » en général et le « pouvoir » de fixer des règles à une population sur un territoire donné. Ainsi, le « hard power » de la force matérielle et du fait accompli s’appliquent notamment à la Russie et à Israël. Le « smart power », caractéristique des États-Unis aujourd’hui, mélange la force militaire, la séduction et l’influence. Le « soft power » repose sur le discours et la capacité de convaincre l’autre, particularités des pays européens. Quoique dépourvu d’une profondeur territoriale, d’une population nombreuse et d’une réelle capacité militaire, le Qatar exprime sa puissance par ses ressources financières, son réseau religieux et sa chaîne de télévision Al Jazeera. Des pays émergents, comme la Turquie et le Brésil, interviennent également dans les affaires internationales par le biais de médiations. Dans leur environnement proche, la Chine et la Russie reviennent à l’ancienne forme « impériale » de centre régulateur régional. De leur côté, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, anciennes puissances impériales, ne peuvent plus agir seules, mais, grâce à leurs réseaux, disposent encore d’une forme de puissance inexistante ailleurs. Enfin, les « puissances non étatiques » se manifestent surtout par leur capacité de nuisance (encadré).

Évolution américaine. Les États-Unis ont tiré les leçons de leurs interventions en Afghanistan et en Irak, où l’emploi de la force militaire se transforme difficilement en succès politique. Ils estiment pouvoir diriger le monde par la combinaison de la puissance militaire et de l’influence indirecte et la mobilisation d’autres nations pour une action collective, estime Alexandra de Hoop Scheffer. Ils ne veulent plus apparaître comme les seuls garants de la sécurité là où ils n’ont plus d’intérêts vitaux et comptent en partager le fardeau avec leurs alliés. Ils leur délèguent les responsabilités militaires dans certaines zones de conflit : la France dans la bande sahélo-saharienne et l’Arabie saoudite au Yémen. La participation américaine se limite à la mise en œuvre de drones, cyberattaques, frappes aériennes ou forces spéciales. Les décisions prises dans l’urgence, parfois les seules possibles, peuvent présenter des risques à terme. Ainsi, des combattants chiites, financés par l’Iran, luttent contre Daech en Irak et profitent des frappes aériennes de la coalition, menée par les États-Unis. En Libye, ces derniers apportent une aide aux milices locales, mal connues, difficilement contrôlables et qui ne partagent pas les mêmes objectifs. Alexandra de Hoop Scheffer en déduit trois stratégies américaines possibles. La première parie sur le pourrissement de la situation en Syrie et en Libye, pour éviter d’envoyer des troupes au sol. La deuxième consiste à accompagner les pays européens, bien accueillis en Afrique, par une assistance militaire et la fourniture de renseignements. La troisième porte sur une interdépendance dans les régions où les Etats-Unis ne peuvent totalement se désengager. Ainsi, vu de Washington, le Moyen-Orient fait partie du « pivot » tourné vers l’Asie, car le pétrole produit y est exporté à 70 %, surtout vers la Chine, et passera à 85 % en 2025. La stabilité en mer de Chine dépend donc de celle du golfe Arabo-Persique.

Surestimation chinoise. Selon Valérie Niquet, la Chine s’estime suffisamment puissante pour imposer sa vision des affaires du monde. Face à l’Inde et au Japon, elle dispose d’abord d’une démographie considérable avec des perspectives de marché. Son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU lui permet de s’opposer à toute réforme qui l’en priverait. Sa capacité militaire, quoique inférieure à celle de la Russie, existe quand même. Mais, les difficultés de gouvernance, les inégalités sociales et les coûteux déséquilibres régionaux sur le plan intérieur ainsi que le ralentissement de la croissance économique exercent une influence en termes de perception sur la scène internationale. La stratégie de la Chine consiste à assurer la survie de son régime politique, en cours de transformation afin d’éviter le sort de l’URSS. Son discours devient de plus en plus nationaliste depuis la crise financière de 2008. Pour affirmer sa puissance économique, elle a mis sur pied la Banque d’investissements en Asie pour marginaliser la Banque de développement asiatique, dominée par le Japon, en vue d’imposer ses normes et un nouveau modèle de prise de décision. Considérant  comme inéluctable le déclin de l’Occident, elle veut faire accepter sa montée en puissance partout. Son régime autoritaire et son développement économique sont bien perçus en Afrique. Toutefois, souligne Valérie Niquet, la Chine ne parvient pas à entraîner ses voisins asiatiques contre l’Occident. Ceux-ci manifestent même leur rejet et une attente vis-à-vis des États-Unis.

Loïc Salmon

Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Les puissances non étatiques sont apparues en 1979. Selon Delphine Alles, elles contestent le monopole de la violence et des normes fixées par les États et peuvent, de plus en plus, peser sur les événements internationaux dans un monde constitué en réseaux. Cela va des agences de notation financières aux mouvements identitaires, en passant par les courants religieux, associations mafieuses et organisations non gouvernementales, qui s’engagent pour une cause. Certaines, comme Wikileaks et Anonymous, interviennent selon leur propre conception de la justice. La révolution technologique de l’information leur donne une capacité croissante de mobilisation d’individus en multipliant les référents possibles. En s’infiltrant dans des organisations dont elle perturbent le fonctionnement, elles provoquent des conflits, non pas entre États, mais à l’intérieur des États. Pour elles, la démocratie est devenue un référent, où chacun s’estime en droit de remettre en question les fondements de l’État souverain.




Renseignement : indispensable à la souveraineté et garant de l’indépendance nationale

Les services de renseignement (SR) français ont connu une grande transformation en France ces dernières années, après la prise de conscience de l’opinion et des pouvoirs publics de la nécessité de leurs travaux.

Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, a fait le point de la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 février 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Évolution de l’opinion publique. Dans les pays anglo-saxons, les services de renseignement (SR) sont considérés comme utiles et légitimes et leurs agents comme exerçant « un métier de seigneur ». En France, en dehors des conflits armés, le renseignement a longtemps été perçu comme infâmant et comme un mélange de trahison et de surveillance policière. Cette absence de culture de renseignement ne résulte pas du hasard, estime Jean-Jacques Urvoas. La géographie du pays et son autosuffisance économique pendant longtemps n’ont guère incité ses habitants à s’informer sur l’extérieur, la quête de l’unité l’emportant sur la conquête hors frontières naturelles. Peu curieux, le tempérament français a valorisé la connaissance et méprisé le renseignement. Depuis le Moyen-Age, le risque doit permettre la victoire, qui résulte d’un exploit guerrier. La beauté du geste compte, notion totalement étrangère au monde du renseignement. La mémoire collective a retenu les « affaires » louches : Dreyfus (1894-1906), Ben Barka (1965), micros du Canard enchaîné (1973) et Rainbow Warrior (1985). Les dirigeants politiques français ont longtemps mal connu les possibilités et les contraintes des SR, estimant qu’ils peuvent tout, savent tout et ont réponse à tout… immédiatement ! Jusqu’à Nicolas Sarkozy (2007-2012), indique Jean-Jacques Urvoas, les présidents de la Vème République ont gardé une attitude méfiante ou prudente à leur égard. Toutefois, ces sentiments ne sont pas l’apanage de la France. Aux États-Unis, le président John Kennedy, échaudé par le fiasco de « l’affaire de la Baie des cochons » (1961) imputé à la CIA, avait déclaré à son personnel dans le hall de l’agence de renseignement : « Vos succès ne seront pas rendus publics, mais vos échecs seront annoncés à la trompette » ! Pourtant, tout change après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par l’organisation terroriste Al Qaïda. Celle-ci, qui ne dépend pas d’un État, peut frapper n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Contrairement à la guerre froide (1945-1991) où les objectifs des SR étaient de grande taille (capacités militaires et économiques adverses), la menace est devenue diffuse. Les renseignements d’origines humaine, technique et satellitaire ne suffisent plus. Il s’agit de détecter les « signaux faibles », cachés probablement au fond d’un ordinateur qui n’est pas connecté à internet. En outre, devant le développement exponentiel de la téléphonie mobile (courriels compris), les défis majeurs résident dans le tri de l’information et la capacité d’analyse. Pour l’opinion publique française, les SR, outils indispensables de l’État, sont devenus des « réducteurs d’incertitude » face à une menace non identifiable.

« Mutation » des SR. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale mentionne la nouvelle fonction stratégique « connaissance et anticipation », au même titre que « dissuasion », « protection », « prévention » et « intervention ». Est également créée la communauté du renseignement, qui regroupe 6 SR : Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Direction du renseignement militaire et Direction de la protection et de la sécurité de la défense rattachées au ministère de la Défense ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, police nationale) ; Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (ministère de l’Économie) ; Tracfin (encadré, ministère des Finances). En 2014, le président de la République et le gouvernement ont engagé des mutations juridique et capacitaire des SR, indique Jean-Jacques Urvoas. Un budget supplémentaire de 425 M€ financera les équipements et le fonctionnement. Les effectifs, actuellement de 12.000 personnes, seront renforcés de 1.300 postes. A titre de comparaison, les SR américains emploient 80.000 personnes et les SR britanniques 30.000. En raison de la montée en puissance du terrorisme, le renseignement intérieur a été restructuré. La DCRI a été transformée en « Direction générale de la sécurité intérieure » (DGSI). Le recrutement, auparavant constitué à 66 % de fonctionnaires de police (formation juridique) est ouvert, par des contrats de 3-4 ans, aux informaticiens, mathématiciens (cryptage), traducteurs et analystes financiers. Le maillage territorial est reconfiguré en fonction du risque estimé. La DGSI a accès directement au ministre de l’Intérieur et peut coopérer plus facilement avec la DGSE. Elle peut établir des partenariats avec : la Préfecture de police de Paris pour les recherches sur l’immigration clandestine, les infractions à l’emploi d’étrangers, le terrorisme et l’action violente ; le Service central du renseignement territorial, né en mai 2014, pour le travail de détection en amont de dérives sectaires et de repli identitaire dans les quartiers difficiles ; la sous-direction à l’anticipation opérationnelle de la Gendarmerie nationale, qui dispose de brigades aux échelons départemental, régional et zonal ; le Bureau du renseignement pénitentiaire. En matière d’écoutes téléphoniques, les fichiers de Google et d’Amazon sont plus performants que ceux de la DGSI. En outre, les terroristes, se sachant sur écoutes, ne disent rien au téléphone et ne se parlent que chez eux. Leur domicile doit donc être « sonorisé » et leur véhicule suivi grâce à la pose de balises. Enfin, la loi va bientôt obliger les sociétés étrangères de téléphonie, comme Skype, à coopérer. L’emploi de ces moyens sera validé par une commission de contrôle avec des ingénieurs chargés de la vérification technique, précise Jean-Jacques Urvoas. Enfin, en matière d’espionnage industriel et de pillage de savoir-faire des entreprises, les plus grands prédateurs se trouvent parmi les pays alliés proches, souligne-t-il.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

Le service de renseignement financier « Tracfin », qui dépend du ministère des Finances, compte une centaine dagents. Le département de lanalyse du renseignement et de linformation assure lintégration, lenrichissement et la valorisation de linformation. Il entretient des relations avec les professionnels déclarants et les services étrangers homologues. Le département des enquêtes recherche notamment les fraudes financières en matière de jeux et de transferts dargent. La cellule danalyse stratégique exploite les informations disponibles, afin didentifier les tendances en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Une cellule spécifique traite les affaires de financement du terrorisme. Le pôle juridique et judiciaire assure aussi une mission dexpertise. La mission « système dinformation » est chargée du fonctionnement et des évolutions des systèmes informatiques de Tracfin.  




Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Présent dans tous les relais d’activités économiques, le monde numérique (cyber), surtout américain, dispose d’énormes moyens financiers, d’une formidable puissance de calcul et d’une capacité à modéliser des comportements dans tous les domaines.

Olivier Sichel, président-directeur général de Leguide Group et co-fondateur de l’Open Internet Project, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 mars 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’hégémonie des États-Unis. La puissance financière de l’univers numérique se chiffre en centaines de milliards de dollars, explique-t-il. Sur les 20 plus grandes « plates-formes numériques » dans les monde, 13 sont américaines dont les 3 principales, à savoir Google, Facebook et Amazon, réalisent un chiffre d’affaires cumulé équivalent au produit intérieur brut du Danemark (248,9 Md€ en 2013). Google va devenir un opérateur mondial de téléphones mobiles, réduisant les autres au rôle de poseurs d’infrastructures. La capacité financière des plates-formes américaines leur permet de consolider leurs positions et de racheter des concurrents. Rien qu’en France, les « start up » (jeunes entreprises à fort potentiel de croissance) sont rachetées  jusqu’à 30 fois leur bénéfice annuel ! Il s’ensuit un très fort dynamisme du numérique américain, qui capte systématiquement tous les services informatiques gratuits. Ces données sont ensuite traitées en vue d’une rentabilité publicitaire. La plate-forme LinkedIn connaît ainsi une croissance exponentielle. Par ailleurs, l’irruption des logiciels dans tous les secteurs économiques transforme l’échelle des valeurs. Les États-Unis ne cachent plus leur volonté de contrôler la chaîne des valeurs, indique Olivier Sichel. Le président Barack Obama a même déclaré : « Nous possédons Internet » ! Son cabinet inclut 16 anciens cadres dirigeants venus de Google. Le « complexe digitalo-industriel » apparaît plus puissant que le « complexe militaro-industriel »… dénoncé en 1961 par un autre président américain, le général Dwight Eisenhower. Par la diffusion massive de messages écrits et de vidéos, les plates-formes américaines Facebook et YouTube développent en fait une grille de lecture culturelle de la société et des valeurs et exercent, sur le monde, une influence différente de celle des pays européens. Google, entend aussi conquérir, à terme, le marché de l’automobile. Depuis 2010, il développe le concept de la voiture autonome sans chauffeur, dont le pilotage automatique comprend un « lidcar » (faisceau de lumière), une caméra, un récepteur de navigation GPS et des capteurs sur les roues motrices. En outre, Google a déjà déposé un brevet de sélection des molécules ADN, qui renferment toutes les informations génétiques d’un être vivant et qui permettent son développement et son fonctionnement. D’autres entreprises travaillent sur les nanotechnologies (structures infiniment petites) et la biologie, en vue d’améliorer les capacités du corps humain. L’essentiel des capacités numériques américaines se trouve rassemblé dans la « Silicon Valley » (voir encadré) : laboratoires de recherches, universités de Berkeley et de Stanford, entreprises de hautes technologies, plates-formes numériques et ressources financières.

Le retard des autres pays. La Russie et la Chine ont développé leurs moteurs de recherche, pour éviter de passer par Google, et renforcé leur régulation pour se protéger de l’ingérence américaine. En revanche, l’Union européenne (UE) a raté le départ du « train numérique », constate Olivier Sichel. Selon lui, elle manque « d’intelligence numérique », pour concevoir les innovations qui intéressent l’usager dans sa vie quotidienne comme, par exemple, les bracelets ou lunettes donnant en direct des informations sur sa santé. Il s’ensuit peu de prospective et d’anticipation sur les décisions probables des internautes. Pourtant, les compétences ne manquent pas, mais l’absence de régulation empêche l’émergence de géants informatiques européens. En France, la formation aux hautes technologies se limite à certaines grandes écoles d’ingénieurs. Les crédits à l’innovation et à la recherche favorisent les « start up ». Mais, ils deviennent insuffisants pour les entreprises de taille intermédiaire, alors que leurs homologues américaines peuvent recevoir des millions de dollars. En outre, ces dernières profitent de la défiscalisation du commerce numérique dans certains pays de l’UE, comme l’Irlande ou le Luxembourg, pour s’y installer et payer moins d’impôts qu’aux États-Unis. Chaque année, la France perd 1 Md€ de recettes fiscales imputables à Google, Facebook et Amazon, qui paient 22 fois moins d’impôts que les sociétés françaises de services informatiques !

Comment inverser ces tendances. L’UE devrait se doter d’une autorité de régulation, faire valoir ses droits, imposer ses règles et prévoir des sanctions significatives en cas d’infractions, estime Olivier Sichel. France Télécom, où il a travaillé, pourrait techniquement éliminer du marché l’opérateur de téléphonie mobile Free en changeant simplement sa clé d’accès à Internet. Les pouvoirs publics pourraient créer les conditions de développement d’entreprises de services informatiques par la libre concurrence et éviter de devenir victimes de la position dominante de quelques grands groupes. En outre, l’UE devrait pouvoir conserver chez elle les données numériques ouvertes, d’origine publique ou privée (« open data »), et ne pas les laisser partir aux États-Unis. La France et surtout l’Allemagne, en raison de son passé (Gestapo et Stasi), s’inquiètent aussi de la collecte massive de données personnelles par les plates-formes américaines et exigent la transparence des algorithmes. Par ailleurs, l’affaire Snowden a révélé la collaboration entre l’agence de renseignement NSA et certaines plates-formes numériques américaines pour échanger des données contre un soutien politique, en vue de conquérir des marchés dans le monde. Toutefois, l’UE a compris le danger et rompu tout lien de confiance avec ces entreprises. Enfin, elle devrait développer sa capacité à lever l’impôt. L’Allemagne a pris conscience des enjeux stratégiques et de souveraineté liés au cyber et se positionne sur la scène diplomatique, alors que la France est jugée trop protectionniste pour se faire entendre en matière de fiscalité, souligne Olivier Sichel.

Loïc Salmon

Cyberespace : enjeu de puissance ou soupape de sécurité ?

Cyberespace : enjeux géopolitiques

La « Silicon Valley » (vallée du Silicium) dans la baie de San Francisco (côte Ouest des États-Unis) désigne une région de 2 millions d’habitants et 6.000 entreprises de hautes technologies. Elle a connu une immigration massive au début des années 2000. Une autre langue que l’anglais y est aujourd’hui parlée dans 48 % des foyers. Environ 55 % des employés dans les domaines des sciences et technologies sont nés hors des États-Unis, surtout en Inde et en Chine. Toutefois, la « Silicon Valley » est aujourd’hui concurrencée par de nouveaux « technopôles » : Bangalore en Inde, où de nombreuses entreprises de hautes technologies y délocalisent leurs centres d’appel et même une partie de leurs activités ; Paris-Saclay en France ; Skolkovo (banlieue de Moscou) en Russie.




Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Après avoir succédé à l’URSS comme principale nation rivale des États-Unis, la Chine durcit et élargit la dimension régionale de sa sécurité, avec le risque de heurter les pays voisins et au-delà.

Son rôle mondial a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 8 décembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès et la revue Défense Nationale. Y sont intervenus : Michel Jan, sinologue ; le général (2S) Alain Lamballe de l’Académie des sciences d’outre-mer ; le général (2S) Henri Paris, président de « Démocraties ».

« L’Empire du Milieu ». En matière de sécurité nationale et de diplomatie, le président Xi-Jinping affirme les ambitions de la Chine sur son environnement régional, souligne Michel Jan. Sa nouvelle équipe dirigeante, opposée à la démocratie à l’occidentale, veut changer les règles internationales, une fois réalisées la stabilité intérieure du pays et la modernisation de ses armées. Résultante d’une classification confucéenne et du maoïsme, la loi chinoise codifie les directives du Parti communiste qui présentent une continuité avec la politique impériale. L’Histoire tumultueuse de la Chine montre que les périodes d’harmonie et de stabilité correspondaient à un pouvoir central fort. Selon Michel Jan, la Chine rêve de donner la priorité à l’Asie, mettre fin à la suprématie des États-Unis et mettre le droit international au service de sa politique commerciale. La puissance économique et militaire du pays devrait lui permettre de rouvrir l’antique « Route de la soie » vers l’océan Indien et l’Europe. Pour se préparer à assurer la sécurité régionale en mer de Chine méridionale, elle envoie ses bâtiments militaires s’entraîner en océan Indien avec ceux des Marines étrangères. Sa diplomatie périphérique porte sur la coopération régionale pour supplanter la suprématie militaire américaine en Asie, qui fait obstacle à sa politique économique et commerciale. La Chine promeut les organisations internationales où la présence occidentale reste limitée. Ainsi, lors du sommet  de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie, tenue à Shanghai en mai 2014 (27 pays membres et 6 observateurs), Xi-Jinping a proposé une « vision commune, globale, coopérative et durable ». Le 24 octobre 2014, la Chine et vingt autres pays ont signé un protocole d’accord sur l’établissement, en Asie, de la « Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures » (BAII), conçue comme un contrepoids à la Banque mondiale ou à la Banque asiatique de développement. Selon les médias chinois, la BAII disposera d’un capital initial de 50 Md$, principalement d’origine chinoise, pour améliorer transports, barrages et ports dans la région. A l’ONU, la Chine n’hésite pas à utiliser son droit de veto, mais ignore le droit international de la mer. Quoique membre permanent du Conseil de sécurité, elle ne s’implique guère dans la résolution des crises internationales, sauf quand elle peut en tirer un avantage. Elle exige des pays partisans d’un dialogue qu’ils acceptent ses demandes, avec des conséquences insupportables pour eux et un risque élevé de guerre, conclut Michel Jan.

Différends frontaliers et fluviaux. La Chine n’oublie pas les traités qu’elle juge « inégaux » et, depuis 1949, tente de reprendre certains territoires perdus, indique le général Lamballe. Sa frontière avec le Bhoutan n’est pas délimitée et elle a déjà récupéré 1.000  km2 dans le Tadjikistan, riche en minerais. Avec la Russie, le traité de Nertchinsk de 1689 lui avait accordé un droit sur les populations chinoise et mandchoue vivant en Sibérie. Mais celui de Aihun (1858) lui a enlevé la rive gauche du fleuve Amour, qu’elle ne revendique plus. Celui de Pékin (1860), que la Chine conteste encore, lui a retiré la province de l’Oussouri, où sera fondé le port russe de Vladivostok. Aujourd’hui, les travailleurs chinois, dont la Russie a besoin pour développer la Sibérie, affluent à la périphérie des villes. Par ailleurs, la Chine n’a signé aucune convention internationale relative au partage des eaux des fleuves avec les autres pays riverains. Elle a déjà entrepris des travaux sur le Mékong sans en informer les pays en aval (Laos, Thaïlande, Cambodge et Viêt Nam). Ses contentieux avec l’Inde portent sur le Brahmapoutre, qui prend sa source au Tibet, et 90.000 km2 de territoire frontalier. Chine et Inde massent des troupes de part et d’autre, mais préfèrent la négociation à l’affrontement armé. Enfin, le centre de gravité du monde se déplace vers elles, car elles totalisent 40 % de sa population, souligne le général Lamballe.

Duel sino-américain. Grâce à l’extraction du gaz de schiste sur leur sol les États-Unis n’ont plus besoin d’importer du pétrole, contrairement à la Chine dont la consommation en dépend à 50 %, rappelle le général Paris. Il s’ensuit une rivalité entre eux pour le contrôle des zones maritimes riches en ressources pétrolières. Sur le plan militaire, la Chine ne dispose que de 3 sous-marins lanceurs d’engins (SNLE), tout juste capables de prendre la mer. De leur côté, les États-Unis déploient 12 SNLE, dont 4 ou 5 en patrouille opérationnelle, et 11 porte-avions pour contrôler le Pacifique et l’océan Indien. Présents en Extrême-Orient depuis 2012, ils n’ont laissé en Europe, depuis le 1er janvier 2014, que 70.000 hommes peu aptes au combat. En 2002, les États-Unis ont dénoncé le traité sur la limitation des armes nucléaires stratégiques signé en 1972 avec l’URSS, que respectent implicitement la France, la Grande-Bretagne et la Chine. Pour constituer leur bouclier antimissile, ils ont établi 35 sites de lancement en Alaska et dans le Dakota du Nord. Ce bouclier agirait par : destruction du missile assaillant par collision avec un missile lancé d’un de ces sites ; impulsion électromagnétique pour dérégler son système de navigation ; cyberattaque du segment sol par un virus. Il fonctionne grâce à la surveillance spatiale, qui détermine le tir du missile et sa provenance. Or la Chine est déjà parvenue à détruire un satellite par collision. En outre, sur le plan stratégique, elle entretient des alliances avec la Corée du Nord, devenue puissance nucléaire et perturbatrice dans la région Asie-Pacifique, et la Russie, qui s’écarte de l’Occident. Aujourd’hui, les États-Unis l’emportent sur la Chine, mais ce ne sera plus vrai dans 30 ans car celle-ci accroît sa puissance, avertit le général Paris. La perspective d’une guerre existe, non pas « nucléaire » mais « froide » avec l’Afrique comme enjeu, conclut-il.

Loïc Salmon

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

La France a été le premier grand pays occidental à reconnaître la Chine populaire en 1964 et à y nommer un ambassadeur de plein exercice. Selon le ministère des Affaires étrangères, la relation bilatérale se caractérise, depuis 1997, par un partenariat global stratégique de haut niveau et par un dialogue sur tous les sujets, y compris celui des droits de l’Homme. La Chine, l’un des moteurs de la croissance économique mondiale, est devenue le premier partenaire commercial de la France en Asie. Toutefois, le déficit de la balance commerciale de la France avec elle a atteint 26 Md€ en 2013, soit près de 40% du déficit extérieur total de la France. Le rééquilibrage par le haut s’appuie sur l’application nécessaire du principe de réciprocité, souligne le ministère.