Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

La diffusion rapide de nombreuses technologies multiplie les risques, individualise la menace et profite à la criminalité organisée. La garantie de la souveraineté et de la capacité de défense des Etats dépend du renforcement des capacités actuelles et de la prise en compte des ruptures technologiques.

Une étude prospective à l’horizon 2030 a été rendue publique, le 20 avril 2017 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Voici les principaux thèmes traités.

Défense antimissile balistique (DAMB). Ce système militaire, qui vise à protéger forces armées, populations et territoires, remplit deux types de missions : la défense de théâtre contre les missiles de portée de quelques centaines de km à 1.500 km ; la défense de territoire contre les missiles de portée intermédiaire (jusqu’à 5.500 km) et intercontinentaux (au-delà), plus difficiles à intercepter. Le système repose sur quatre piliers : alerte avancée (satellites et radars) pour caractériser la menace ; système de commandement et de contrôle pour gérer toutes les informations ; senseurs pour déterminer avec précision les trajectoires de missiles et faire la différence entre les ogives armées et les leurres ; missiles intercepteurs par impact direct ou détonation à proximité. Une DAMB exige trois conditions : possibilité de proposer aux autorités politiques les paramètres de décision dans des délais très brefs ; disposition des technologies de détection, de suivi et d’interception ; capacité d’analyse des informations et de mise en œuvre d’une chaîne opérationnelle efficace. En 2030, les Etats-Unis conserveront la maîtrise de l’ensemble du spectre de la DAMB. L’OTAN poursuivra le développement de la sienne pour protéger son flanc Nord-Est, le flanc Sud étant déjà couvert en 2017. La Russie aura modernisé sa DAMB et la Chine aura rendu la sienne opérationnelle. La relative facilité de détection des missiles à courte et moyenne portées devrait inciter l’Inde et le Pakistan à se lancer dans une course à l’armement, pour préserver la crédibilité de leur dissuasion nucléaire. La France pourrait se spécialiser dans les capacités de basse couche atmosphérique, dans le cadre de coopérations européennes.

Dissuasion nucléaire. En 2017, neuf pays conduisent des programmes nucléaires à des fins militaires : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. En 2030, la DAMB ne représentera pas encore une alternative crédible à la dissuasion. Toutefois, l’apparition  des vecteurs hypervéloces sera déstabilisante (voir plus loin) : leur emploi en version conventionnelle (Etats-Unis) ou nucléaire (Chine) va créer un risque de méprise. A cette date, l’Iran, qui sera libéré de l’accord international sur son programme nucléaire militaire de 2015, disposera de missiles capables d’atteindre l’Europe. De nouveaux types de sous-marins nucléaires lanceurs d‘engins arriveront dans les Marines américaine (12 submersibles en service), britannique (4) et française (4).

Terrorisme et menaces NRBC. Le terrorisme djihadiste devrait persister en Europe en 2030, en raison notamment de l’insécurité en Afrique de l’Ouest et du Nord. Les groupes terroristes tentent, déjà, d’acquérir tout type de substances nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC). Dans le cyberespace, ils vont essayer de voler ou de détruire des données, d’attaquer des sites gouvernementaux ou privés, et de dérégler les logiciels de fonctionnement d’infrastructures vitales (métros, aéroports, hôpitaux, bourses, etc.).

Vecteurs hypervéloces. Il s’agit d’engins dépassant la vitesse de Mach 5 (6.120 km/h) : planeurs accélérés par un missile balistique puis volant selon une trajectoire non balistique ; missile de croisière se déplaçant à 30-40 km d’altitude. Leurs missions portent sur la dissuasion nucléaire, les frappes stratégiques conventionnelles, le déni d’accès et l’interdiction de zone. France, Russie et Chine privilégient la dissuasion nucléaire, les Etats-Unis préférant des frappes conventionnelles sous faible préavis. En outre, Chine, Russie et Inde semblent s’orienter vers l’interdiction de vastes zones maritimes pour en contrôler les lignes de communications.

Militarisation de l’espace. Multiplicateur de force pour les capacités militaires conventionnelles, l’espace présente des enjeux stratégiques : télécommunications ; géolocalisation ; accès à l’information ; météorologie ; océanographie ; cartographie ; évolution climatique ; organisation de secours en cas de catastrophe naturelle. Etats-Unis, Chine et Russie devraient entretenir un rapport de force dans l’espace avec des volets offensif et dissuasif. Les Etats-Unis pourraient y déployer des systèmes d’armes aux fins de légitime défense, représailles et frappes préventives. Russie et Chine auront développé leurs capacités de surveillance. L’Inde pourrait privilégier le partage de données avec les Etats-Unis et coopérer avec le Japon et l’Union européenne.

Neurosciences. Il s’agit de l’ensemble des disciplines scientifiques et médicales relatives à l’étude de l’organisation et du fonctionnement du système nerveux. De nouveaux outils et méthodes d’intervention seront développés, grâce aux nano-biotechnologies, aux sciences de l’ingénieur et à l’informatique. Les neurosciences permettront la mise au point d’ordinateurs plus performants et de robots « intelligents », mais aussi l’accroissement des performances physiques ou cognitives humaines (« homme augmenté »). Etats-Unis, Chine, Russie et Israël auront probablement déployé des systèmes innovants au sein de leurs forces armées : implants pour augmenter l’acuité visuelle ou auditive ; dispositifs d’électrostimulation cérébrale pour opérer dans un environnement complexe ; interface cerveau-machine pour utiliser des « exosquelettes » ou piloter drones ou robots pour le déminage d’engins explosifs improvisés.

Champ de bataille « 3.0 ». Capables d’une très grande précision, les robots réalisent des analyses plus rapides et statistiquement plus prévisibles que celles d’un être humain, surtout s’il se trouve en état de tensions nerveuse et physique. Les armes à énergie dirigée amorceront une révolution militaire comparable à l’apparition de la poudre à canon. Les Etats-Unis et la Chine devraient en disposer ainsi que des systèmes d’autoprotection laser pour leurs avions militaires. Ces systèmes seront probablement généralisés sur les navires de combat des grandes Marines. Les nanotechnologies donneront, aux forces terrestres, des facilités de déplacement et des améliorations de la protection et du soutien médical.

Loïc Salmon

Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Exosquelette « Hercule » : du prototype militaire à la série civile

Facteurs politiques, démographiques et économiques entraînent des risques importants de déstabilisation et de crises, même dans les pays développés. La technologie devient enjeu, arbitre et perturbateur des équilibres stratégiques. Intitulée « Chocs futurs », l’étude du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, réalisée avec la Fondation pour la recherche stratégique, propose des pistes de réflexion aux administrations et « think tanks ». L’horizon 2030 est considéré comme raisonnable pour les politiques publiques.




Drones : préparer le combat aérien de demain

Pour la France, la supériorité aérienne future reposera sur l’avion, dont le pilote conserve une vision globale de la situation, et sur le drone de combat, dont l’ouverture du feu nécessitera toujours une intervention humaine.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2017 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un ingénieur en chef de la Direction générale de l’armement ; un représentant de Dassault Aviation.

Du MALE au nEURon. Les drones assurent des tâches : « ennuyeuses », à savoir une présence  sur zone de 12 h à 24 h qui dépasse la résistance humaine ; « sales » dans un environnement NBC (nucléaire, bactériologique ou chimique) ; « dangereuses » sur les théâtres d’opérations de haute intensité et très étendus, à la merci des systèmes anti-aériens (artillerie ou missiles sol/air) qui mettent en péril la vie des pilotes lors de l’entrée en premier sur une zone de conflit. Selon le représentant de Dassault Aviation, les drones « HALE » (haute altitude longue endurance) et de combat (armés) volent au-dessus de 25.000 pieds (7.600 m), ceux dits « MALE » (moyenne altitude longue endurance) au-dessus de 10.000 pieds (3.000 m) et ceux dits « tactiques » en dessous. Pour partager l’information, tous s’intègreront à un réseau connecté aux satellites, avion radar AWACS, chasseurs, hélicoptères, navires militaires, structures de commandement et de contrôle (C2) et troupes au sol. Outre les missions de renseignement (image, électromagnétique et humain), surveillance, ciblage et reconnaissance, le futur drone MALE RPAS (Remotely Piloted Aircraft Systems) pourra traiter des cibles d’opportunités dans le monde entier, grâce à des armements de haute précision. Ce programme européen (Allemagne, France, Italie et Espagne) a été lancé en 2016, en vue d’une production en 2023 et des livraisons à partir de 2025. Le MALE RPAS doit apporter une valeur ajoutée dans les domaines suivants : souveraineté, par la maîtrise complète du système ; navigabilité pour assurer sa compatibilité avec les réglementations européennes et mondiales pour son insertion dans la trafic civil en cas de mission de sécurité ; modularité pour une souplesse d’emploi ; interopérabilité avec les réseaux de communications vers les C2 ; liaisons de données redondantes, sécurisées et robustes avec les C2 et les flux en provenance des capteurs et emports externes ; cyber pour se protéger des attaques informatiques. Par ailleurs, l’Espagne, la Suède, la France, l’Italie, la Grèce et la Suisse ont déjà investi 400 M€, depuis 2007, dans le démonstrateur de drone de combat nEURon, qui a déjà effectué des vols en France (2012), Italie (2015) et Suède (2015). De la taille d’un Mirage 2000 et avec une masse maximale de 7 t au décollage, il peut effectuer une mission de 2 heures à la vitesse de Mach 0,80 (980 km/h). Sa grande furtivité, à savoir une très faible empreinte électromagnétique détectable par radar, permet un vaste balayage de zone pour détecter des points chauds, reconnaître des cibles et engager une trajectoire d’attaque adaptée. Après transmission des images à la station sol, l’opérateur confirme la cible et déclenche la séquence d’attaque. Les démonstrations ont atteint les objectifs : furtivité (radar et infrarouge) ; vol autonome conforme aux exigences réglementaires ; tir d’un armement depuis une soute interne ; détection et reconnaissance automatique de cible par un capteur électro-optique. Enfin, la structure C2 d’une station sol peut être installée à bord d’un AWACS.

Le drone de combat FCAS. En 2030, des décisions seront prises sur le remplacement des avions de chasse Rafale, pour la France, et Eurofighter, pour la Grande-Bretagne, leur accompagnement par un drone de combat franco-britannique et leurs missions respectives, indique l’ingénieur en chef. Lors du sommet d’Amiens en mars 2016, les deux pays ont en effet convenu d’investir plus de 2 Md€ dans le développement du programme FCAS (système de combat aérien futur), qui prévoit le vol d’un prototype dénommé UCAS (Unmanned Combat Air System) en 2025. Ce dernier doit succéder aux démonstrateurs nEURon (France) et Taranis (Grande-Bretagne). Le drone de combat futur devra évoluer sur un théâtre d’opérations de haute intensité et dont la maîtrise de l’espace aérien n’est pas assurée. Cela nécessitera d’abord d’obtenir du renseignement stratégique en temps réel et de réduire les capacités ennemies de défense aérienne (installations sol/air et aviation). Le drone devra pouvoir frapper, dans la profondeur, des objectifs planifiés et de haute valeur, mais aussi d’acquérir et de détruire des objectifs d’opportunité. Les cibles seront probablement protégées contre les agressions, sécurisées sur le plan informatique, mobiles et déplaçables. La « navalisation » du drone de combat est envisagée, en vue d’un emploi sur porte-avions. Il devra aussi pouvoir coopérer avec les avions de chasse pour l’ouverture de corridors ainsi que la localisation et la désignation d’objectifs. Cet ensemble, qui volera à 30.000 pieds (9.000 m), favorisera la supériorité stratégique et la capacité à entrer en premier sur un théâtre (illustration). Les définitions techniques de l’UCAS portent sur la cellule, le moteur et le système de mission. Capable d’un long rayon d’action et d’une vitesse subsonique haute, la cellule devra : disposer d’un niveau élevé de « survivabilité » (guerre électronique et évitement de menaces) ; emporter en soute des armements air-sol modulaires, bombes de petit diamètre ou missiles Meteor air-sol longue portée ; se ravitailler en vol automatique. Fiable et robuste, le moteur devra rester discret. Le système de missions inclura : une avionique innovante ; une architecture multi-capteurs avec fusion de données ; un panneau multifonctions avec des capacités radar à ouverture synthétique et à très haute résolution ; des capteurs électro-optiques/infrarouges pour le ciblage, la surveillance et la situation tactique ; des liaisons avec les satellites de communications et les autres chasseurs en vol ; des fonctions d’intelligence artificielle. Selon le ministère américain de la Défense, l’intelligence artificielle constitue la 3ème rupture capacitaire majeure après l’armement nucléaire en 1945 et les armes de précision en 1990.

Loïc Salmon

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Le groupe Dassault Aviation est le seul au monde à concevoir, produire, réaliser et assurer le soutien d’avions de combat (Mirage et Rafale) et d’avions d’affaires (bi et triréacteurs Falcon). Fournisseur de l’armée de l’Air française, il a conclu des contrats de vente de Rafale à l’étranger : 24 à l’Egypte en 2015, 24 au Qatar en 2015 et 36 à l’Inde en 2016. Le biréacteur Falcon existe en deux versions : MRA, qui répond aux spécifications « AVSIMAR » de la Marine nationale pour les missions de surveillance, de reconnaissance, de lutte antisurface, de guerre électronique et d’entraînement des flottes ; MSA, sélectionné par le Japon en 2015 pour la surveillance maritime. En outre, Dassault Aviation produit le système de drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) et participe au projet européen de drone de combat nEURon et au programme franco-britannique FCAS (Futur Combat Air System).




DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

La Direction du renseignement militaire (DRM) assure un appui aux opérations extérieures et une veille stratégique en coordination avec les autres services de renseignement, en vue de mieux anticiper les crises. Elle entretient aussi des coopérations bilatérales et multilatérales avec ses homologues de l’Union européenne et de l’OTAN.

Fondée après la guerre du Golfe pour la libération du Koweït (1991) afin de donner une autonomie d’appréciation stratégique aux autorités politiques, la DRM a fêté ses 25 ans d’existence le 23 mars 2017 lors du lancement de « l’Intelligence Campus » à la base aérienne de Creil (Nord de Paris).

Un scénario opérationnel. Jean-Yves Le Drian, à l’époque ministre de la Défense, le général Pierre de Villiers, chef d’Etat-major des armées, et le général Christophe Gomart, chef de la DRM, ont assisté à la présentation d’un scénario opérationnel. Celui-ci met en scène la chaîne de renseignement et d’action, déclenchée à la suite d’un attentat avec un engin explosif improvisé dans la zone de responsabilité de l’opération « Barkhane » (bande sahélo-saharienne). A Paris, le bureau J2 (renseignement) du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’Etat-major des armées procède à une analyse initiale de la zone et oriente des capteurs, en liaison avec le centre opération de la sous-direction recherche de la DRM. Le Centre interarmées de recherche et de recueil du renseignement humain (CI3RH) envoie une équipe « armement-technologie » pour recueillir des échantillons de l’explosif utilisé, afin d’en identifier les composants. Par ailleurs, il est informé, par une « source », du départ imminent d’une cargaison suspecte. Le Centre de recherche et d’analyse du cyberespace analyse un téléphone portable récupéré sur le lieu de l’attentat et identifie les dernières zones d’évolution des djihadistes avant l’attentat. Le Centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques localise, puis suit le navire transportant la cargaison suspecte et confirme, par des interceptions, l’imminence d’un nouvel attentat. Le Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie établit un dossier « image » sur le site de l’explosion et des dossiers sur les zones d’habitation possibles des djihadistes. Un bâtiment de la Marine nationale effectue une visite à bord du navire suspect et précise le renseignement. Des drones Reaper de l’armée de l’Air patrouillent au-dessus des sites possibles de présence des djihadistes, pour les localiser avec exactitude. Le Commandement des opérations spéciales envoie une équipe du 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) surveiller les déplacements des djihadistes. Le Centre de renseignement géospatial interarmées localise les zones probables de déchargement de la cargaison suspecte et modélisée en 3 dimensions le lieu d’habitation des djihadistes. Le bureau J2 du CPCO rédige une note de synthèse. Il s’ensuit une présentation en conseil de défense, une décision politique et une action militaire.

Le bureau J2. La DRM s’articule en trois sous-directions (recherche, exploitation et appui) et le bureau J2. Tous suivent, de façon transversale par des pôles « analyse » et « opérations », la situation des « points chauds » en cours en 2017 : Levant, avec l’opération « Chammal » (appui aux forces irakiennes) contre l’Etat islamique (Daech) ; bande sahélo-saharienne, avec l’opération « Barkhane » (appui aux armées locales) ; Libye. Le J2 planifie les engagements des armées, élabore des chaînes de renseignement et prépare les personnels spécialisés des unités. Il procède à l’exploitation des renseignements provenant des théâtres et des capteurs. Lors de la conduite d’une opération, il adapte les dispositifs de renseignement, oriente les missions des capteurs, assure la relève du personnel dédié et anime les comités de renseignement. Enfin, le J2 diffuse des notes quotidiennes et des cartes de situation ainsi que des fiches « flash ».

Les capteurs. La sous-direction recherche de la DRM utilise les divers moyens complémentaires des armées pour recueillir des renseignements de diverses origines : électromagnétique (ROEM), image (ROIM), humaine (ROHUM) et chimique (ROC). Le ROC reste de son ressort mais, pour le ROHUM, elle fait appel au 13ème RDP, au CI3RH, au 2ème Régiment de hussards, à la Force maritime des fusiliers marins et commandos, au Commando parachutiste de l’air N°10 et aux attachés de défense français à l’étranger. Pour le ROIM, elle recourt aux drones, Rafale de reconnaissance et avions de patrouille maritime ATL2. Elle reçoit aussi les images des systèmes satellitaires : européen Hélios II (optique) ; français Pléiades (optique) ; allemand Sar Lupe (radar) ; italien COSMO-SkyMed (radar). Le ROEM provient d’abord des moyens interarmées : avions d’alerte avancée E3F AWACS ; C160 Gabriel (Groupement aérien de brouillage, recherche et identification électronique) ; sous-marins nucléaires d’attaque ; frégates ; 44ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique dans la profondeur ; 54ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique de théâtre. Elle dispose aussi de moyens dédiés : bâtiment de recherches électromagnétiques Dupuy-de-Lôme ; radars de la défense aérienne du territoire ; systèmes satellitaires Elisa depuis 2014 puis Ceres à partir de 2019. Tous les satellites sont lancés à partir du Centre spatial guyanais.

Le rôle de la DGA. Interface entre les industriels et la DRM, la Direction générale de l’armement (DGA) garantit la cohérence des programmes et prépare l’avenir. Selon l’ingénieure générale Caroline Laurent, directrice de la stratégie de la DGA, Pléiades envoie 10 fois plus d’images qu’Hélios II dès le lendemain des prises de vues. Le programme européen MUSIS (optique) remplacera les systèmes existants et comptera 3 satellites à lancer en 2018, 2020 et 2021. L’avenir repose sur les multi-capteurs raccourcissant le cycle du renseignement, avec traitement des données au plus près des capteurs par l’intelligence artificielle. Il faudra résoudre les problèmes concernant la sécurité, la mobilité, le déploiement sur le théâtre d’opération et les réseaux. D’autres sources de renseignements apparaissent : systèmes d’autoprotection des avions, guerre électronique, ondes radio et radar, domaines acoustique et chimique. Ballons gyroscopiques et drones terrestres et sous-marins constituent de nouveaux porteurs de capteurs divers.

Loïc Salmon

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

La Direction du renseignement militaire emploie 1.800 personnes en 2017, dont 26 % de civils, 74 % de militaires et 200 réservistes. Dans l’ensemble, en 2017, le renseignement militaire français dispose d’un effectif de 7.300 personnels qui devrait atteindre 7.600 en 2021. Le Centre de formation interarmées au renseignement accueille 2.000 stagiaires chaque année. Parmi les métiers possibles figurent : analyste en géostratégie ; linguiste d’écoute ; expert en recherche humaine ; interprète image ; analyste du renseignement électromagnétique ; spécialiste du cyberespace ; topographe/géographe ; « data scientist » (analyste de données).




19ème Régiment du génie, entreprendre et réussir

Depuis 1876, le 19ème Régiment du génie, décoré des croix de Guerre 1914-1918 et 1939-1945, apporte un appui incontournable aux opérations.

Le nom de « sapeurs d’Afrique », employé dans le chant régimentaire, reste attaché à cette unité. Dès les premières années de son existence, le 19ème Régiment du génie (RG) est déployé en Extrême-Orient et en Afrique. A Madagascar, le génie assure, durant 8 ans, la construction et l’entretien des casernements, hôpitaux, voiries et installations d’assainissement. Il joue déjà un rôle de pacificateur qui marquera son histoire à diverses reprises. Dès l’automne 1914, il s’illustre dans la guerre de position à laquelle se livrent Français et Allemands dans les tranchées : aménagement des fortifications de campagne ; appui aux offensives ; construction de galeries sous les tranchées ennemies lors de la « guerre des mines ». Le génie connaît une croissance rapide avec la création de nouvelles unités spécialisées : télégraphistes, sapeurs de chemins de fer, pontonniers et colombophiles. Les sapeurs s’imposent à tous les niveaux de la hiérarchie, à l’arrière comme au front, jusqu’à entrer les premiers dans le fort de Douaumont (bataille de Verdun, 1916). Le 19ème RG reçoit son appellation officielle en 1935.Il changera plusieurs fois de nom.

Durant l’entre-deux-guerres, il développe sa vocation nord-africaine en menant des travaux d’aménagements en Algérie et au Maroc, dont un réseau de 100 km de ligne télégraphique au sommet de collines tunisiennes ou une voie ferrée algéro-tunisienne. Au cours de la seconde guerre mondiale le 19ème RG participe aux campagnes de Tunisie, d’Italie, de France et d’Allemagne. Il compte alors dans ses rangs le fameux Alain Mimoun…futur champion olympique du marathon en 1956 ! Déminage, franchissement et rétablissement d’itinéraires font partie du quotidien des sapeurs. A la fin du conflit, une citation à l’ordre de l’armée leur est décernée. La 19ème Compagnie de marche du génie, issue du 19ème RG, participe au conflit en Indochine de 1949 à 1955. La tâche est rendue difficile par le terrain, le climat, l’action ennemie incessante, un matériel ancien et défaillant. Au cours de 22 opérations, les sapeurs d’Afrique réalisent près de 600 km de routes et de pistes, construisent plus de 100 ponts et radiers (souvent détruits par le Viêt Minh puis reconstruits), trois pistes d’aviation, un terrain pour les hélicoptères et un autre pour les avions de transport. Le régiment, regroupé à Hussein-Dey, est aux premières loges lorsqu’éclatent « les événements d’Algérie » (1954). Outre leurs missions traditionnelles de mise en valeur du territoire et d’assistance aux populations, les sapeurs d’Afrique sont déployés dans des opérations de maintien de l’ordre. A la fin de la guerre d’Algérie (1962), le 19ème RG s’installe à Besançon. Les sapeurs poursuivent leur instruction, s’entraînent à la navigation en courant rapide, à construire et détruire des ponts de nuit… pour faire face à la menace venant de l’Est. Depuis les années 1990, le  19ème RG s’illustre dans de nombreuses opérations extérieures : Balkans, Côte d’Ivoire, Liban, Kosovo, Afghanistan et bande sahélo-saharienne. En 2016, composée de 1500 personnels, l’unité est organisée en 9 compagnies et devient le régiment d’appui de la  1ère Division.

Nathalie Deleau

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Opérations : Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire et Tchad

Robotisation du champ de bataille : état de l’art

« Entreprendre et réussir, histoire du 19ème Régiment du génie », par Christophe Lafaye. Editions Pierre de Taillac, 2016, 175 pages, 35€.




DGA : commandes et contrats

Au cours des quatre premiers mois de 2017, la Direction générale de l’armement (DGA) a lancé des programmes et notifié des contrats pour la Marine nationale et l’armée de l’Air.

Navires. Le 21 avril, le programme des 5 frégates de taille intermédiaire (FTI) de la classe Belharra a été lancé (photo). Réalisées par le groupe DCNS, elles seront dotées de capacités d’autodéfense élargies et de projection de forces spéciales, du nouveau radar à 4 antennes planes Sea Fire et de missiles Aster 30. Chacune représente 2 millions d’heures de travail dont 300.000 pour les bureaux d’études. La première sera livrée en 2023 pour une entrée en service actif en 2025, avec une capacité d’évolution pour une durée de vie de 40 ans. A l’horizon 2030, la Marine Nationale disposera de 15 frégates de premier rang : 8 frégates multi-missions (6.000 t de déplacement) ; 2 frégates de défense aérienne de la classe Horizon (7.000 t) ; 5 FTI de lutte anti-sous-marine (4.000 t). Le 19 janvier, la DGA a notifié au industriels Piriou et DCNS la réalisation du 4ème bâtiment multi-missions (B2M, 2.300 t) Dumont-d’Urville. Les B2M assurent présence, protection des intérêts français dans les zones économiques exclusives, soutien logistique, sauvegarde et assistance au profit des populations en cas de catastrophe naturelle. Destinés à la souveraineté outre-mer, ils sont ainsi répartis : D’Entrecasteaux en Nouvelle-Calédonie depuis le 29 juillet 2016 ; Bougainville en Polynésie française depuis le 16 décembre 2016 ; Champlain à La Réunion à l’été 2017 ; Dumont-d’Urville aux Antilles en 2018.

Missiles. Le 28 mars, le délégué général pour l’armement Laurent Collet-Billon et son homologue britannique Harriett Baldwin, ministre pour les Acquisitions de Défense, ont signé un accord sur le programme FMAN/FMC (futur missile antinavire/futur missile de croisière) pour remplacer et améliorer les systèmes de missiles employés par la Marine Nationale et l’armée de l’Air à l’horizon 2030. Chaque pays contribuera à hauteur de 50 M€ à cette étude, menée par MBDA, et profitera d’un accès réciproque aux expertises technologiques et moyens d’essais et de tests. La coopération franco-britannique porte aussi sur la rénovation des missiles de croisière aéroportés SCALP-EG/Storm Shadow, dont les premiers seront livrés fin 2018 en Grande-Bretagne et en 2020 en France. Le 5 janvier, la DGA a annoncé la commande de nouveaux AASM (armement air-sol modulaire) « Block 4 », kits montés sur des bombes standards OTAN et livrables à partir de 2019. L’AASM se décline en plusieurs versions selon le type de guidage : inertie/GPS ; inertie/GPS + imagerie infrarouge ; inertie/GPS + laser. Equipé d’un kit de propulsion, il peut être tiré à distance de sécurité sur tous les types de cibles terrestres, même mobiles. L’armée de l’Air et la Marine Nationale ont déjà reçu 1.700 AASM.

Drones. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit 4 systèmes de drones Reaper MALE (moyenne altitude longue endurance) de 3 drones chacun pour l’armée de l’Air en 2019. Le 10 janvier, la DGA a annoncé la réception du 2ème système, dont 2 drones ont été livrés le 31 décembre 2016 à Nyamey pour l’opération Barkhane. Le 3ème drone est destiné à l’entraînement des personnels de l’escadron 1/33 « Belfort » à Cognac. Une campagne d’essais doit valider : l’aérotransport du système Reaper, notamment à bord de l’A400M ; les conditions techniques de son utilisation dans l’environnement électromagnétique de la base de Cognac et du territoire métropolitain. Le 4ème système a été commandé fin 2016.

Loïc Salmon

Marines : l’approche globale, indispensable à la sécurisation future du milieu maritime

Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

 




Tout savoir sur les drones

Engins autonomes ou télépilotés, les drones sont utilisés dans les milieux aérien, terrestre et maritime, au cours des conflits successifs depuis 1944, pour le renseignement et le combat.

Après les essais de la première guerre mondiale, une percée technologique se produit avec le V1 allemand à aile droite et réacteur dorsal, mis en œuvre lors de la seconde. Dès 1946, des bombardiers américains B17G sont télépilotés à partir d’autres B17, pour récupérer des échantillons dans l’atmosphère après les explosions nucléaires. La perte de deux avions de reconnaissance à haute altitude U2, abattus au-dessus de l’Union soviétique (1960) et Cuba (1962), incite les Etats-Unis à développer les avions sans pilote. Pour éviter les tirs de barrage meurtriers adverses pendant la guerre du Viêt Nam, les Ryan AQM-34 Firebee effectuent plus de 3.000 missions de reconnaissance de 1965 à 1975. Suite à celle du Kippour (1973), Israël met au point le drone tactique Mastiff, déployé lors de la 1ère crise du Liban (1982) pour identifier les radars syriens et monter des opérations de leurrage. Pendant la 2ème crise (2006), la planification de toute action au sol inclut des reconnaissances par des drones, en appui des forces spéciales. Dès le début des années 1960 et pendant deux décennies, les Etats-Unis utilisent des engins sous-marins CURV pour récupérer des matériels perdus en mer par 1.000 m de fond. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), l’armée de l’Air américaine teste les drones de reconnaissance à longue portée Sentinel, Pointer et Pioneer (800 km, 60 heures). En 2000, le Predator, équipé de missiles antichar, participe à des opérations de combat ciblées. Lors des conflits d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2001-2014), apparaissent les drones HALE (haute altitude longue endurance) et MALE (moyenne altitude longue endurance) puis les drones terrestres pour la détection d’engins explosifs improvisés et l’exploration de caches d’armes. Les drones navals Protector (israélien) et Spartan (franco-américain) sont chargés du déminage, de la lutte anti-sous-marine et antinavire, de la protection de ports et du déni d’accès de zone. Le micro-drone américain MUV VideoRay, sous-marin et filoguidé, peut filmer jusqu’à 300 m de profondeur dans des eaux de moins de 50 cm de visibilité. Toutefois, la transmission des informations entre le drone et la station sol peut constituer un facteur de vulnérabilité. Ainsi, au Levant en 2009, les insurgés irakiens ont piraté les flux de données des Predator américains avec un logiciel grand public et ont eu ainsi le temps de se préparer à l’éventualité d’une attaque ou de localiser les régions visées. Après l’embuscade d’Usbeen en 2008 (10 morts, 21 blessés), la France envoie des drones en appui des troupes en Afghanistan. Lors de l’offensive contre le Hezbollah au Liban (2006), des drones israéliens ont tué des civils par erreur. Depuis, les drones sont équipés de senseurs combinés à des radars, lasers et caméras électro-optiques et thermiques pour fournir, en temps réel, des images nettes distinguant les enfants des adultes, les équipements et matériels avec une grande précision, de jour comme de nuit. Le drone terrestre américain de reconnaissance armée Talon peut riposter et attaquer selon son armement : fusil d’assaut, mitrailleuse, roquette antichar, lance-grenade et arme non létale. Enfin, deux démonstrateurs aériens de combat sont en cours de développement : le X-47B américain, utilisable sur un porte-avions, et le nEURon européen.

Loïc Salmon

Les drones Un peu d’histoire

Les drones : de l’OPEX au territoire national

Drones civils : réponses opérationnelles et juridiques aux usages malveillants

« Tout savoir sur les drones » par Jean-Christophe Damaisin d’Arès. Editions JPO, 132 pages, 9,90 €.




Armée de Terre : innovation et volonté au service de la victoire

Emporter la décision sur le champ de bataille nécessite la supériorité technologique sur l’adversaire, mais aussi une définition claire des objectifs et la volonté farouche de vaincre.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y ont participé : le général de division Patrick Berthous commandant les forces spéciales Terre ; l’ingénieur en chef Christian Ramaen, études amont à la Direction générale de l’armement (DGA) ; Emmanuel Chiva, groupement des industriels de l’armement terrestre et aéroterrestre (GICAT).

L’innovation sur le terrain. Composées de soldats « rustiques », les forces spéciales connaissent un rythme opérationnel très variable, mais celui de renouvellement de leurs tactiques est plus élevé que pour les forces conventionnelles, explique le général Berthous. Véritable laboratoire pour les armées et en liaison avec la DGA, elles adaptent en permanence leurs modes d’action et leurs équipements à partir de retours d’expériences et d’études prospectives. Ainsi pour l’opération « Barkhane », le drone tactique Patroller a été utilisé contre les djihadistes au Mali dès l’hiver 2016, en coordination avec l’infiltration de parachutistes. L’hélicoptère Tigre apporte un appui direct aux opérations, qui ne sont jamais déclenchées sans lui. Aujourd’hui, les véhicules blindés du combat d’infanterie sont climatisés. D’une façon générale, il s’agit de maintenir une supériorité technique et tactique sur l’adversaire pour le détecter et le détruire de loin. Les forces spéciales partent avec le strict minimum, à savoir l’eau, les rations, le carburant, les pièces détachées, le système de navigation GPS et la liaison avec les satellites qui couvrent la zone. Quoiqu’affaibli au Levant, Daech profite du nivellement technologique par son accès au GPS et aux réseaux sociaux. Il pratique les cyberattaques et utilise des drones de reconnaissance et des engins explosifs improvisés. Quels que soient les progrès technologiques, estime le général Berthous, les combattants resteront indispensables sur le terrain pour conserver un temps d’avance sur l’adversaire sur les plans technique, tactique et de compréhension de la situation. La victoire reposera toujours sur l’intelligence du chef.

Le futur technologique. Premier investisseur de l’Etat dans l’industrie, la DGA a pour mission de conserver la supériorité opérationnelle, qui inclut entraînement des soldats, fiabilité des systèmes et avantage technologique, rappelle l’ingénieur en chef Ramaen. Dans un programme d’armement long, les études amont se trouvent au cœur de la recherche. Ainsi pour le char Leclerc qui doit durer jusqu’en 2040, les études amont ont commencé en 1965 et le démonstrateur a été lancé en 1970 pour des livraisons à partir de 1985. Pour le programme « Scorpion » de l’armée de Terre, la DGA a injecté 200 M€ dans les études amont depuis 1990 pour assurer des innovations dans la durée, alors que les livraisons des matériels débuteront en 2018. La loi de programmation militaire (LPM) 2008-2013 a fixé, comme choix technologique de la DGA, le maintien des compétences critiques en alimentant les bureaux d’étude. La nouvelle gouvernance des études amont est précisée dans un document d’orientation de la science et de la technologie, qui donne des axes de recherche sur 10 ans en parallèle avec la LPM réactualisée. Ainsi, la période 2016-2021 concerne notamment les aéronefs de combat (Rafale et drones) et la cyberdéfense des forces terrestres. La coopération franco-allemande portera sur le char du futur à l’horizon 2040, car les Leopard allemands et les Leclerc français arriveront en fin de vie, de même que les lance-roquettes unitaire des deux pays. L’accent sera aussi mis sur le laser de forte puissance, que la Grande-Bretagne étudie, que l’Allemagne possède déjà (2 exemplaires) et que certains navires américains emportent en opérations. Le programme « Scorpion » entrera dans sa phase 2. Le fantassin sera « augmenté » par l’exosquelette pour le transport et la manipulation des charges lourdes. La capacité de vision nocturne des véhicules circulant tous feux éteints leur permettra de voir la nuit en couleurs et non plus en noir et blanc. Les études porteront aussi sur la robotique et l’énergie (batteries et motorisation hybride). Toutes les technologies non duales seront maintenues, tandis que les duales (à usage civil et militaire) seront « allégées » financièrement. Les véhicules blindés, qui doivent durer 40 ans, sont conçus comme des plates-formes modulaires, susceptibles de recevoir de nouveaux systèmes de brouillage et de protection. Enfin en cas d’urgence opérationnelle, indique l’ingénieur en chef Ramaen, la DGA peut réaliser un matériel mature dans les 6 mois suivant la définition des besoins.

La vision industrielle. L’industrie de défense s’inscrit dans un écosystème, où l’Etat définit les besoins opérationnels et technologiques à partir des retours d’expérience, explique Emmanuel Chiva. Ainsi, les forces terrestres américaines ont déployé 10.000 robots en Irak en 2003. Une vision d’ensemble permet d’anticiper les convergences entre nanotechnologies, biotechnologies et microélectronique. Certaines ont débouché sur le treillis protégeant des attaques biologiques ou les lentilles de contact pour vision thermique. En 2025, quelque 6.000 Mds$ seront investis au niveau mondial dans l’intelligence artificielle, du fait de son caractère dual. Pour la défense, il s’agira d’identifier les ruptures technologiques et leurs conséquences capacitaires (puissance de calcul, simulation embarquée). Le financement public de l’innovation de défense réalisée par des « start up » comporte un risque, avertit Emmanuel Chiva. En effet, si elles sont rachetées par un grand groupe privé, celui-ci sera probablement tenté de diffuser dans le grand public leurs innovations qui échapperaient alors à la défense. Le représentant du GICAT recommande d’intégrer l’homme dès le début des recherches, car la technologie est souvent surestimée sur le court terme et sous-estimée sur le long terme. Par ailleurs, alors que les ingénieurs de la DGA peuvent se reconvertir dans l’industrie de défense, cette passerelle ne fonctionne pas dans l’autre sens. En revanche, la DARPA (agence américaine de recherche avancée sur des projets de défense) facilite les passages croisés entre elle et les sociétés d’armement, en vue d’encourager la synergie entre industriels et opérationnels.

Loïc Salmon

Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Nom de code Geronimo

La loi de programmation militaire 2014-2019, actualisée en 2015, définit les priorités des études amont en matière d’armement : préparation du renouvellement des deux composantes de la dissuasion ; conception des futurs aéronefs de combat au travers d’une dépendance mutuelle organisée autour du couple franco-britannique, préparation des évolutions du Rafale, autoprotection et travaux spécifiquement militaires sur les hélicoptères, insertion des drones dans la circulation aérienne en coopération européenne ; montée en puissance de la rationalisation de l’industrie franco-britannique pour le renouvellement et la rénovation des systèmes de missiles ; lutte sous-marine, systèmes de combat naval modulaires opérant en réseaux, architectures innovantes pour les bâtiments de surface ; montée en puissance de la cyberdéfense ; poursuite des efforts sur la protection des véhicules, des équipages et des combattants, la surveillance des itinéraires ; nouvelles technologies pour munitions ; préparation de futurs programmes spatiaux d’écoute, d’observation et de communication ; poursuite de l’effort sur le traitement des images, la guerre électronique, l’exploitation et le traitement des données de renseignement, la numérisation de l’environnement géophysique, les évolutions des systèmes de radionavigation ; lutte anti-drones.




Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Rattachée directement au chef d’Etat-major des armées, la cyberdéfense militaire implique les armées de Terre et de l’Air, la Marine nationale et la Direction générale de l’armement pour analyser, planifier et intervenir aux niveaux défensif et offensif.

Elle a fait l’objet d’une communication à la presse, le 16 mars 2017 à Paris, par le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense. De son côté, le lieutenant-colonel Victor Le Bihan a présenté l’exercice DEF NET 2017, qui s’est déroulé dans toute la France du 20 au 31 mars. Enfin, le capitaine de vaisseau Vincent Grégoire a expliqué la cyberdéfense dans la Marine au cours d’une conférence-débat organisée, le 22 mars 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

COMCYBER. Commencée en 2011 avec quelques centaines de personnes, la « cyberdéfense » est devenue, en décembre 2016, le Commandement de cyberdéfense (COMCYBER), dont l’effectif devrait atteindre 3.200 militaires et civils en 2019, indique l’amiral Coustillière. Un échelon de préfiguration, créé en janvier 2017, met en place les textes juridiques et les processus nécessaires à la création du COMCYBER, qui sera structuré en 4 pôles : sécurisation des réseaux ; « défensif » avec l’intégration du CALID (Centre d’analyse de lutte informatique défensive) et ses relais au sein du ministère ; « action numérique » couvrant les différentes missions de combat ; la réserve. Pour recueillir les compétences destinées à développer les capacités techniques et tactiques, une campagne de recrutement vise les jeunes de moins de 30 ans, passionnés de numérique et désireux de servir leur pays. Tout juste diplômés d’écoles d’ingénieurs (bac + 5) ou travaillant déjà dans des petites et moyennes entreprises innovantes, ils bénéficieront de contrats de 3 à 6 ans, dont ils pourront valoriser l’expérience dans le monde civil ensuite. L’informatique irrigue tous les équipements des armées, systèmes d’armes et bureaux d’état-major. L’amiral a énuméré les menaces possibles : terrorisme basique sur internet ; grandes mafias ; espionnage ; retour des grandes puissances, notamment la Russie. Dans ce domaine « gris », tous les maillons faibles d’un pays sont visés, en vue d’une déstabilisation et de son exploitation médiatique. Enfin, conformément à la doctrine de l’OTAN, le COMCYBER entretiendra des échanges selon les accords privilégiés avec quelques pays alliés, dont les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Estonie (pays d’accueil d’un centre de la cyberdéfense de l’OTAN) et les Pays-Bas.

Exercice DEFNET 2017. Pour entraîner à la lutte informatique défensive, l’exercice DEFNET 2017 s’est déroulé sur 11 sites pendant 2 semaines avec 5 plates-formes pour simuler 40 incidents. Il a mobilisé : 155 spécialistes militaires et 240 étudiants de 12 établissements de l’enseignement supérieur ; 3 industriels ; 1 unité de l’armée de Terre, 2 bâtiments de la Marine nationale et 2 bases de l’armée de l’Air. Pour la 1ère fois, des réservistes de la cyberdéfense ont été déployés sur la base aérienne de Rochefort. Dorénavant DEFNET sera organisé chaque année dans les armées.

Marine et cyberdéfense. La Marine s’adapter aux risques cyber selon trois axes, souligne le capitaine de vaisseau Grégoire : se structurer pour commander et agir ; protéger et défendre les systèmes d’information et systèmes d’armes ; agir dans le cyberespace au profit des opérations aéronavales. Elle protège ses unités et peut réagir à n’importe quel accident informatique pour conduire une opération en toute sécurité, notamment grâce à l’exercice DEFNET. Système complexe de capacités opérationnelles interconnectées, chaque navire est une plateforme de communication, d’information, de navigation et de combat. Ainsi, le maintien d’une eau réfrigérée à 6° C influe sur les conditions de vie à bord, la propulsion, les transformateurs électriques, le sonar remorqué, le radar multifonctions et les baies du système de combat. La cyberprotection va de « l’hygiène numérique » de base à l’homologation des systèmes sur les programmes navals. La cyberdéfense part des groupes d’intervention rapide en cas d’attaque, au renseignement, à l’entraînement des unités et à la coopération internationale avec les pays alliés. Pôles de référence, les centres de Toulon et Brest dépendent de l’amiral chargé des opérations et de la lutte informatique défensive et disposent d’experts pour les sous-marins, bâtiments de surface et infrastructures à terre. Ils vérifient les qualifications opérationnelles et développent des scénarios d’entraînement, à savoir des plates-formes de tests de simulation par des automates programmables et validés par le COMCYBER. Pour réagir efficacement, il convient d’établir une cartographie des systèmes d’information du navire, lesquels se montent à 3.000 sur une frégate multi-missions ou un bâtiment de projection et de commandement. D’ici à 2019, un centre de cybersurveillance sera mis en œuvre pour : recueillir les renseignements d’intérêt cyber ; détecter les incidents en amont ; anticiper les cyberattaques en se plaçant à la place de l’agresseur qui aura perçu les vulnérabilités des systèmes.  Un bâtiment de combat, réalisé en 5-10 ans, doit connaître une vie opérationnelle de 30-40 ans avec une garantie de la sécurité de ses systèmes, rappelle le capitaine de vaisseau Grégoire. Cela implique un lien entre les industriels de défense, la Direction générale de l’armement et les organismes de soutien de la Marine. La sécurité intervient dès la conception du navire pour réduire les risques aux niveaux des codes, de l’architecture, des réseaux et de la réflexion sur le maintien en condition opérationnelle. Elle est prise en compte pour la future frégate de taille intermédiaire et la modernisation du système de combat du porte-avions Charles-De-Gaulle. Par ailleurs, la Marine va recruter 125 personnes dans les écoles spécialisées d’ici à 2019 : officiers en master cyber ; officiers mariniers ; ingénieurs et techniciens civils. Elle devra ensuite les fidéliser, car ces personnels sont très recherchés dans le monde civil. Enfin, au niveau de la réflexion, une chaire industrielle sur la cybersécurité des systèmes navals a vu le jour en 2014 et regroupe l’Ecole navale, Télécom Bretagne et les groupes DCNS et Thales. Elle repose sur des post-doctorats et doctorats universitaires et des stages à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

Loïc Salmon

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Le ministère de la Défense a traité 24.000 actes malveillants de tous types en 2016. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit un investissement global de 2 Mds€ pour la cyberdéfense et un effectif de 3.200 spécialistes, renforcés selon les besoins par 4.400 réservistes, dont 400 pour la réserve opérationnels et 4.000 pour la réserve citoyenne. Les missions des « combattants numériques » incluent : le durcissement des systèmes ; la recherche ; la veille et l’anticipation des menaces ; l’audit ; les tests d’intrusion ; la supervision et la protection des systèmes d’information ; la détection et la recherche des compromissions ; l’investigation numérique et la veille sur les réseaux sociaux ; la participation aux opérations.




Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

associant les compétences militaires et civiles en un même lieu, tel est l’objectif du projet « Intelligence Campus ». Le terme « intelligence », en français, se combine avec le même mot anglais, qui signifie « renseignement ».

Ce projet a été lancé, le 23 mars 2017 sur la base aérienne 110 de Creil, par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian (à droite sur la photo) en compagnie du chef d’Etat-major des armées, le général Pierre de Villiers (à gauche) et du chef de la Direction du renseignement militaire (DRM), le général Christophe Gomart (au centre) à l’occasion des 25 ans de la DRM. L’Intelligence Campus (IC) se positionne à l’intersection de la formation, de la recherche et de l’industrie.

Formation. Construit à partir du Centre de formation interarmées du renseignement, transféré de Strasbourg à Creil et rénové, le pôle « formation » de  l’IC accueillera aussi des étudiants en 3ème cycle universitaire (statistique, sciences humaines, informatique et autres), des professionnels (sécurité, intelligence économique, risques pays et autres) et des militaires de pays alliés (attachés de défense et autres). Les sujets concernent l’imagerie, le cyber, le renseignement géospatial, celui d’origine électromagnétique, la géopolitique et la méthodologie de l’analyse. La proximité de Creil avec l’aéroport international de Roissy facilite le développement d’une académie internationale du renseignement, lieu d’échange entre les services similaires alliés.

Recherche. Pour anticiper les menaces et phénomènes complexes, le pôle « recherche » porte sur les technologies (mégadonnées, intelligence artificielle et autres) et les sciences humaines et sociales : détection d’objets, satellites, aides à la localisation, drones, recherche sources ouvertes, identité numérique, sciences cognitives (mécanismes de la pensée humaine), internet des objets, biométrie, traitement audio (traduction et reconnaissance automatiques), cartographie des réseaux, détection des signaux et analyse prédictive. Parmi ses partenaires, l’IC compte le CNRS, l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, Télécom ParisTech, l’Ecole polytechnique, l’Université des technologies de Compiègne, l’Institut de recherche de l’Ecole militaire, l’Université Paris-Dauphine et l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie.

Industrie. Le pôle « industrie » de l’IC s’adresse aux grands groupes (industrie de défense, assurance, banque, télécommunications et santé) comme aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « start-up ». Ces partenaires auront accès à certaines données classifiées du renseignement militaire, dans le respect des règles de sécurité (habilitations et besoin d’en connaître). Centre d’expérimentation des technologies de la sécurité, l’IC mettra en œuvre des procédures de contrôle qui ne devraient pas brider les opportunités de rencontres.

GIP et ICE. Le financement de l’IC sera assuré par un groupement d’intérêt public (GIP) associant le ministère de la Défense, la région des Hauts-de-France, le département de l’Oise et les communautés d’agglomérations de Creil, Senlis, Chantilly et Verneuil-en-Halatte. Ce GIP définit la stratégie et pilote les pôles « formation » et « recherche ». Il entretient aussi les relations avec les entreprises membres de l’association « Intelligence Campus Entreprises » (ICE), porte d’accès aux clients et marchés internationaux de défense.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

 




Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Les Français connaissent la réalité du front entre 1914 et 1918, même si l’information est tronquée. Conscientes de l’impact de la photographie, les autorités politiques l’utilisent pour la propagande, mais l’encadre par la censure au nom des intérêts militaires et diplomatiques.

La photo, un intérêt d’Etat. La Section photographique de l’armée (SPA), ancêtre de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), est créée en France au printemps 1915 avec son siège à l’Ecole des beaux-arts disposant d’un laboratoire de développement, explique Hélène Guillot, commissaire de l’exposition. Après la guerre, l’Ecole passera le relais à la Société d’art et d’histoire dépendant du ministère de la Guerre. Pendant le conflit, ce dernier et les ministères des Affaires étrangères et de l’Instruction publique s’associent pour fournir les moyens humains et matériels nécessaires à la réalisation des photos et à leur diffusion en France et à l’étranger. Le « soldat de l’image » de la SPA dispose d’un appareil photographique Gaumont « Spido » et d’un magasin de 12 plaques de verre. Il ne se rend au front qu’à l’issue d’un combat et accompagné d’un officier du 2ème Bureau (renseignement) de l’armé en charge de la zone concernée. Sur le plan technique, la pellicule souple existe déjà, mais composée de nitrate hautement inflammable. La SPA lui préfère la plaque de verre à émulsion « gelatino bromure d’argent », support fragile et lourd  mais plus pérenne. Elle en retient trois formats : 13×18 cm, 9×12 cm et 6×13 cm. Ce dernier permet de réaliser des vues panoramiques ou stéréoscopiques. Moins lourd que les autres, l’appareil pour plaques de 6×13 cm est le plus utilisé sur le front. Dépourvus d’arme et de grade, les reporters de la SPA ont du mal à s’imposer aux officiers et sont considérés comme des « planqués » par les combattants croisés au front. Par ailleurs, tous les combattants ont le droit de prendre des photos du front, mais aussi l’obligation d’en donner un exemplaire à la SPA pour constituer un fonds d’archives destiné à expliquer ce qui s’est passé. Vu la masse considérable de clichés de guerre, beaucoup de photographes amateurs ont œuvré sans autorisation. Au début du conflit, seules les autorités militaires donnent des informations et des photos à la presse. Mais devant la production parallèle de clichés qui alimentent les journaux, elles acceptent de laisser partir des journalistes au front. La Grande-Bretagne donne son autorisation dès 1916, mais la France attendra 1918. Le service cinématographique des armées voit le jour en 1915 en France, dont la SPA aura engrangé plus de 2.000 films à la fin de la guerre, et en 1917 en Allemagne. Par la suite, la production de cartes postales va développer le « tourisme de mémoire ». Le fonds d’archives de la SPA compte quelque 100.000 plaques de verre, dont 10.000 clichés seront sélectionnés pour servir de base à l’exposition qui n’en retiendra que 40. Un siècle plus tard, les collections de l’ECPAD se montent à 12 millions de clichés et 31.000 titres de films. Ce fonds, progressivement numérisé s’enrichit de la production des reporters militaires, des versements des organismes de la Défense et des dons de particuliers.

La censure. Dès 1915, les photographes se voient attribuer une lettre, reportée sur leurs plaques de verre avec un numéro pour composer la référence de la photo. A leur retour de mission, ces plaques sont comptées et doivent correspondre au nombre du départ pour éviter toute fraude. Les photographes ont l’obligation d’imprimer trois tirages pour avis du comité de censure. Les légendes sont inscrites au dos des tirages avec leur référence, selon les informations rapportées du terrain et conservées dans une pochette par l’opérateur. Les agents qui siègent au comité de censure dédié à la SPA sont tous des officiers, pour la plupart issus du 2ème Bureau. Dans un registre, ils indiquent, par plaque, « I » pour interdiction ou « B » bon pour diffusion, sans mentionner le motif de leur décision. En 1917, la SPA rappelle la procédure à suivre concernant les clichés pris par les Français en zone britannique : le double visa des censures britannique et française est obligatoire avant toute utilisation. En outre, son directeur souligne l’intérêt de la SPA à travailler en zone américaine, à condition que les Français soumettent leurs images à la censure américaine et inversement. Enfin, un timbre d’autorisation à l’exportation doit être apposé sur chaque envoi quotidien des clichés de la SPA à l’étranger. De fait, sur les millions de clichés pris par les photographes de la SPA sur tous les fronts dans le monde et diffusés, à peine quelques milliers seront bloqués par la censure.

Les matériels. Tous les clichés de l’exposition ont été censurés, cachés et interdits aux contemporains du conflit. La première partie porte sur les matériels de guerre et équipements avec une explication, qui a valeur d’impératif. Ainsi pour l’artillerie, il faut garder confidentiels le positionnement, les calibres et les mécanismes de mise en œuvre. Pour la Marine et l’Aviation, il ne faut pas divulguer les ressources de la première et les moyens, opérationnels ou encore à l’étude, de la seconde. Le secret technique exige de taire tout élément renseignant sur la conception ou l’utilisation de l’armement en général. Le dispositif défensif et d’observation doit être tenu secret. Enfin, il ne faut pas communiquer sur les impacts de l’artillerie ennemie, susceptibles de faciliter ses réglages, ni sur les destructions de manière générale, synonymes d’échec. Pendant toute la guerre, l’accès à la zone des armées reste sous contrôle militaire qui interdit : la circulation sans autorisation ; la prise de photos ; l’exécution des dessins ou de peintures. Ces dispositions seront levées en avril 1919 sauf la reproduction de vues représentant du matériel militaire, comme les établissements et ouvrages intéressant la défense nationale et de caractère purement militaire ou les bateaux de guerre en construction. En cas d’infraction, les appareils ou matériels seront saisis, sans préjudice de toute autre sanction.

La souffrance humaine. A l’interdiction de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis de photographier des cadavres, s’ajoute l’autocensure du photographe lui-même face à la mort. Il s’agit d’occulter le prix de la guerre, le sacrifice ultime et son ampleur ainsi que l’état déplorable des sépultures du front. Quant aux blessés, le comité de censure ne laisse paraître que les photos des soldats amputés ou défigurés munis de leur prothèse, afin de dissimuler la violence de la guerre, conserver la dignité de ces soldats et de montrer leur prise en charge par la nation. Toutefois, le malaise ainsi suscité incite la SPA à exclure de ses archives les photos prises par les services médicaux. L’Union des blessés de la face sera créée en 1921 pour prendre en compte cette souffrance durable, physique et psychologique. Par ailleurs, il est exclu de diffuser des images de réfugiés fuyant les bombardements et de personnes enfermées dans des camps, ennemies avérées ou potentielles, prisonniers de guerre ou civils. En 1916, des soldats allemands se sont plaints de leurs conditions d’internement en Afrique du Nord auprès des pays neutres, via la Croix-Rouge. Il convient alors d’éviter les attitudes provocantes et de montrer que les soldats français ne sont ni défaitistes ni aussi barbares que leurs ennemis.

Loïc Salmon

Images interdites Grande Guerre

100 ans de photographie aux armées

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

L’exposition « Images interdites de la Grande Guerre » (1er février-30 juin 2017), organisée par le Service historique de la défense (SHD) et l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), se tient au pavillon du Roi du château de Vincennes (banlieue parisienne). Elle présente 40 clichés censurés pendant le conflit et des documents et objets conservés par le SHD et l’ECPAD. Ils ont été prêtés notamment par : la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense ; l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; le Musée de l’armée aux Invalides ; le Musée du service de santé des armées. Renseignements : www.servicehistorique.sga.defense.gouv.f