Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

Avec le début du programme « Scorpion » en 2019, les forces terrestres préparent la supériorité opérationnelle sur l’adversaire par le partage immédiat de l’information et l’accélération de l’action au combat.

Un point de situation a été présenté à la presse, le 11 avril 2019 à Paris, par trois colonels : le chef de bureau « capacités Mêlée-Inter domaines Scorpion » du Commandement des forces terrestres ; l’officier de programme Scorpion à l’état-major de l’armée de Terre ; le commandant de la Force d‘expertise du combat Scorpion (FECS).

Equipements et infrastructures. Le programme d’armement Scorpion comprend : le véhicule blindé multi-rôles Griffon (24,5 t) ; l’engin blindé de reconnaissance et de combat Jaguar (25 t) ; le véhicule blindé multi-rôles léger Serval (17 t) ; le char Leclerc rénové (55 t) ; le système d’information du combat Scorpion (SICS) pour tous les niveaux du groupement tactique interarmes (GTIA), livré en 2019 ; le poste de « radio logicielle » Contact (communications numériques tactiques et de théâtre) de nouvelle génération à haut débit et sécurisé, livré dès 2020 ; le système de préparation opérationnelle. La « vétronique », à savoir l’électronique embarquée sur les véhicules Scorpion, transforme les informations captées (bruit et départ de missile) en informations de combat partagées entre tous les véhicules. D’ici à 2025, seront livrés : 936 Griffon sur une série cible de 1.872 ; 150 Jaguar (300) ; 489 Serval (978) ; 122 chars Leclerc rénovés (200). En matière d’infrastructures, l’Ecole du matériel de Bourges a déjà reçu des bâtiments logistiques en 2018. D’autres sont en construction au 3ème Régiment d’infanterie de marine de Vannes et au 13ème Bataillon de chasseurs alpins de Chambéry, lesquels recevront les premiers Griffon. Conclu en 2018 avec la Belgique, le partenariat stratégique « Camo » (capacité motorisée) prévoit la vente de 382 Griffon, de 60 Jaguar et du SICS à l’armée belge. Son volet opérationnel inclut des entraînements, de la formation et le maintien en condition opérationnel des matériels. Le programme Scorpion sera bientôt interopérable avec le système « Strike », dont se dote l’armée britannique.

Formation et expertise. Toute en conduisant ses opérations extérieures (« Chammal » et « Barkhane ») et intérieure (« Sentinelle »), l’armée de Terre assure une formation décentralisée de ses personnels, pour raccourcir le temps de mixité entre équipements d’ancienne et de nouvelle générations. Des « primo-formateurs » sont formés dans différents centres ou écoles pour des sessions de 2,5 jours pour 15 personnels (8 instructeurs et 7 moniteurs-pilotes). Ensuite, ils vont assurer les formations individuelles dans leurs propres unités et régiments, qui seront suivies d’entraînements collectifs en centres spécialisés (photo). Il faut 2,5 ans pour former un régiment. Le Laboratoire du combat Scorpion expérimente, par des exercices, la doctrine Scorpion jusqu’à sa validation sur le terrain par les troupes combattantes. Il analyse aussi l’apport des technologies civiles ou de l’industrie de défense : intelligence artificielle, réalité augmentée, robotique, munitions intelligentes ou armes laser. Depuis l’été 2018, la trentaine d’experts du combat collaboratif infovalorisé de la FECS conduisent des exercices d’évaluation technico-opérationnelle et tactique pour mesurer la performance de toutes les composantes du futur GTIA Scorpion. Enfin, des rendez-vous sont prévus tous les trois ans pour l’intégration de nouvelles technologies, avec le concours de l’Agence innovation défense.

Loïc Salmon

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Marine nationale : les drones aériens embarqués, une plus-value opérationnelle

Complémentaires des aéronefs embarqués, les drones aériens permettront de prendre l’ascendant en opération et d’améliorer la vie à bord.

Ce thème a été traité au cours d’une conférence-débat organisée, le 14 mars 2019 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un capitaine de frégate, officier de correspondance à l’état-major de la Marine ; le directeur du programme « Drones » à la Direction générale de l’armement (DGA).

Coût/efficacité. Les drones permettent d’économiser du temps et de l’argent, explique le capitaine de frégate. Démultiplicateurs des capacités de recueil d’information et d’action, ils dégagent l’homme des tâches ennuyeuses, sales et dangereuses pour qu’il se concentre sur une activité plus complexe. L’automatisme effectue les travaux routiniers et répétitifs. Un drone agit mieux et plus longtemps que l’homme dans un environnement hostile, limite l’exposition humaine à la menace et peut évoluer en ambiance nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. La détection, par un drone, d’une pollution en mer ou du naufrage d’un transporteur de produits dangereux précède l’arrivée, par hélicoptère, d’une équipe d’intervention. L’envoi d’un aéronef sans personne à bord dans une zone dangereuse implique la notion de « perte » de l’engin et l’importance du coût de son exploitation. La plus-value opérationnelle porte sur le tri et l’évaluation du potentiel réel d’une offre pléthorique de drones, sur le marché. La résilience de l’engin et sa fiabilité dépendent de sa robustesse face à la corrosion du sel marin. Un vol ininterrompu de 24 à 40 heures mobilisant plusieurs opérateurs, le gain en ressources humaines résulte du recours à l’intelligence artificielle. L’évaluation de la gravité des risques pris par le combattant restera pertinente. Quoique le drone lui apporte une aide à l’intervention, il devra quand même intervenir pour remplir la mission avec succès. La montée en puissance progressive des drones nécessite un effort financier, qui détermine les priorités pour intégrer les capacités nouvelles sur un équipement en développement. La principale priorité porte sur les lacunes capacitaires à combler pour garantir l’emploi opérationnel des drones navals. Leurs spécificités rendent impossible une simple adaptation des systèmes de drones aéroterrestres au milieu aéromaritime. En effet, en situation de crise, une frégate ne pourrait arrêter ses radars pour mettre en œuvre un drone. Le traitement du besoin maritime diffère selon l’étendue de la zone d’opération. Le « Plan Mercator » prévoit un drone par bâtiment de haute mer et par sémaphore (poste de défense côtier pour l’action de l’Etat en mer) en 2030.

Segments différents. Le rayon d’action d’un drone aérien doit rester en cohérence avec la zone d’intérêt militaire où il est déployé. Sa « survivabilité » dépend du niveau de la menace, de son allonge et de l’étendue de la zone d’opérations. Ainsi un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) surveille les approches maritimes d’un théâtre d’opérations entre 1.000 et 300 milles marins (1.800-555 km) de la côte. Un drone de combat couvre une zone de 300 à 100 milles (555-185 km) autour d’une force navale amphibie ou du groupe aéronaval. Un drone tactique à décollage et atterrissage vertical opère au profit d’une frégate ou d’un patrouilleur à une distance de 100 à 60 milles (185-111 km). Enfin, les commandos Marine utilisent des mini-drones jusqu’à 30 milles (55 km) et des micro-drones d’une portée de quelques dizaines de mètres. Pour le drone de combat et de théâtre, le programme franco-allemand SCAF (système de combat aérien futur) prévoit une capacité embarquée sur porte-avions, en complément des avions de chasse pilotés. Le drone de surveillance maritime sera, à terme, une version navalisée du futur Euromale. D’ici là, il faudra adapter le drone Reaper ou développer une composante intérimaire comme les drones Patroller français, Sea Gardian britannique ou Tekever AR5 américain. Le drone tactique embarqué permettra au commandant du bâtiment porteur d’acquérir et d’entretenir dans le temps la maîtrise de la situation maritime au-delà de la portée des senseurs du bord. Il complètera l’hélicoptère, sans le remplacer, pour les missions de surveillance maritime, de reconnaissance, de renseignement et d’appui aux opérations. Le drone S100, opérationnel fin 2019, précède le démonstrateur SDAM (système de drone aérien marine) VSR 700, en vue d’équiper toutes les frégates à l’horizon 2027 (voir encadré). Le drone de contact SMDM (système de mini-drone marine), inférieur à 25 kg, d’utilisation simple et récupérable à bord, contribue à la maîtrise de la situation tactique autour du navire porteur entre 10 et 50 milles (18-92 km). Utilisé par les commandos Marine, il reconnaît et identifie ce qu’ont détecté les senseurs, maintient un contact discret, recueille du renseignement sur l’objectif et désigne la cible. Enfin, les micro-drones (moins de 2 kg, 30 minutes de vol) assurent la surveillance de site, le soutien sur sinistre ou pollution marine et les prises de vues aériennes (inspection de mâture).

Enjeux techniques. Selon l’ingénieur de la DGA, le marché des SDAM a été lancé fin 2017 en cotraitance avec Naval Group et Airbus Helicopters pour équiper tous les types de frégates. Des essais d’appontage automatique du VSR700 avec les contraintes spécifiques à l’environnement marin commenceront en 2021. Seront ensuite fixés les choix de la propulsion future, à savoir thermique, électrique, hybride ou à hydrogène, et de la convertibilité, à savoir voilure fixe (version avion) ou tournante (version hélicoptère). La miniaturisation des capteurs et leur traitement automatisé des données (détection et identification), par l’intelligence artificielle, permettra de réduire la charge des opérateurs. Face à un drone suicide, il faudra développer un système de brouillage pour le neutraliser sans affecter la liaison du navire avec le SDAM. En cas de perte au combat, il faudra pouvoir récupérer sa bibliothèque de données chiffrées.

Loïc Salmon

Le système de drones comprend : un ou plusieurs véhicules aériens équipés de charges utiles, variables selon les missions ; un ou plusieurs opérateurs dans une station de contrôle commande au sol ; une ou plusieurs liaisons de données ; un système de lancement, si nécessaire ; un système d’atterrissage et/ou de récupération, si nécessaire ; un système de maintenance/soutien. Voici les caractéristiques du drone expérimental tactique embarqué S100 : masse, 200 kg ; longueur, 3,10 m ; diamètre du rotor, 3,040 m ; charge utile 50 kg ; vitesse de patrouille, 111 km/h ; endurance, 5h30. Lors d’essais sur le patrouilleur Adroit et le porte-hélicoptères amphibie Dixmude, il a réalisé 320 heures de vol, dont plus de 100 heures en environnement opérationnel, et 300 appontages. Le futur drone aérien marine VSR 700 (700 kg) emportera une charge utile de 100 kg et patrouillera à 160 km/h pendant 10 heures à 148-185 km du navire porteur.

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Europe : nécessité d’un débat politique sur la défense

Alors que la Russie et les Etats-Unis planifient leurs moyens de défense en convergence avec leurs intérêts stratégiques, l’Union européenne (UE) se trouve fragilisée de l’intérieur et reste vulnérable à l’extérieur, faute de doctrine commune de défense.

Ce thème a été traité par Louis Gautier, ex-secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (2014-2018), au cours d’une conférence-débat organisée le 13 mars 2019 à Paris par l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Qui tient qui ? La Russie s’est rétablie avec agressivité et désavoue les principes des accords d’Helsinki (1975), portant sur la sécurité et la coopération en Europe et signés par 35 Etats, dont l’Union soviétique et les Etats-Unis. Elle recourt à l’intimidation ou à la provocation et non à l’invasion, comme en Géorgie, en Ossétie du Sud ou au Dombass. En outre, elle s’est mise à l’écart du droit international par l’annexion de la Crimée. Autrefois, cette question aurait été réglée dans la discrétion diplomatique mais, aujourd’hui, le monde est devenu transparent. De retour sur le pourtour méditerranéen par son intervention en Syrie, la Russie y démontre son savoir-faire, sa technologie et sa diplomatie. Les Etats-Unis avaient fait de même lors de la guerre du Golfe (1991). Par ailleurs, les domaines cyber et spatial, qui permettent à la société de fonctionner, prennent, en cas de conflit, une dimension militaire qui évite un bombardement comme au Kosovo (1998-1999). Une cyberattaque russe en Ukraine s’est répercutée sur l’entreprise française Saint-Gobain, qui a perdu 250 M$ de chiffre d’affaires. Malgré quelques vulnérabilités, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne peuvent « durcir » efficacement leurs systèmes informatiques, contrairement aux autres pays de l’UE. Celle-ci ne prend pas conscience du danger, estime Louis Gautier, et s’en remet à l’OTAN en cas d’agression armée. Or, la stratégie russe ne recherche pas le conflit ouvert. Leur suspension des traités sur les Forces conventionnelles en Europe, les Forces nucléaires à portée intermédiaire et « Ciel ouvert » (surveillance des territoires des Etats signataires pour limiter la course aux armements) donnent carte libre à la Russie en Europe et aux Etats-Unis en Asie. Lors des opérations dans les Balkans (1998-2000) et en Libye (2011), ces derniers ont déclaré qu’ils ne s’engageraient pas à n’importe quel prix aux côtés de l’UE, en cas de crise cyber majeure ou de conflit armé à ses frontières.

Que faire ? L’UE dispose de 1,5 million de soldats et d’un budget de défense d’environ 240 Md€, supérieur à ceux de la Chine et de la Russie. La nécessité s’impose de redonner de la cohésion aux projets sur le volet capacitaire et la stratégie globale, faute de doctrine officielle sur l’évaluation de la menace, les missions et le contrôle opérationnel des moyens. L’OTAN assurant la défense collective, les missions « dures » relèvent de coalitions ou d’une nation cadre, comme pour les opérations de maintien de la paix ou l’évacuation de ressortissants en Chine et en Corée en cas de tension dans la péninsule coréenne. La cohérence dans le continuum défense sécurité (cyber et spatial inclus) implique des capacités civiles, militaires et civilo-militaires. Elle nécessite aussi de constituer une base industrielle et technologique de défense européenne, pour éviter le déclassement dans la compétition internationale. Ainsi, le crédit communautaire de 4 Mds€ pour la défense permettra d’investir dans la furtivité, l’hypervélocité et les nanotechnologies et soulagera les budgets nationaux.

Loïc Salmon

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Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Le combattant va devoir accepter l’aide de l’intelligence artificielle (IA) en soutien de « l’intelligence tactique » pour converger vers la victoire, tout en conservant le contrôle de la technologie.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : le colonel Gilles Haberey, chef d’état-major du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement ; le colonel Marc Espitalier, coordonnateur environnement Scorpion (armée de Terre) ; le capitaine de frégate Camille Girard, état-major de la Marine ; le colonel Etienne Faury et un lieutenant-colonel, tous deux de l’état-major de l’armée de l’Air ; Alexandre Hervieu, expert IA à DGA Maîtrise de l’information ; Yonathan Teboul, responsable IA chez le missilier MBDA.

La fascination technique. Tous les décideurs politiques et militaires ont tenté de trouver des procédés pour dominer la complexité du champ de bataille et ses facteurs de ruptures, explique le colonel Haberey. La guerre est conduite en vue de la construction d’une paix durable et non pas pour éradiquer l’ennemi, comme le montrent les opérations en Afghanistan et en Syrie. Or il existe des solutions multiples pour garantir la fin des hostilités. La clé du succès réside dans le discernement pour imaginer la phase post opérationnelle. Le militaire fait preuve d’ingéniosité et d’initiative dans les actions de guerre. L’IA, qui lui facilitera la tâche, constitue une condition nécessaire mais pas suffisante pour vaincre demain. Elle synthétise le contexte : ami ou ennemi ; réalités physique et humaine. Mais la décision du chef, probabilité qui remet en cause tous les équilibres, ne se modélise pas. Par son aide inégalée à la prise de décision et à la compréhension de la situation tactique, l’IA augmente les capacités du chef. Dans la bataille présentée sous ses différents aspects, elle lui propose une solution mathématique, mais ne permet pas la recherche de l’erreur humaine, de la responsabilité et de la culpabilité. Elle identifie les cibles et les traite avec précision et létalité contrôlée, plus facilement dans les milieux aérien et maritime que terrestre. Ce traitement « chirurgical », qui ne s’applique pas partout, tient la guerre à distance de la société. Or au cours de ses missions de pacification ou de résolution de crises l’armée de Terre se trouve confrontée à des formes complexes de conflictualité. Le guerrier, l’ingénieur, le philosophe et le sociologue doivent réfléchir ensemble pour gagner sur le terrain, avec une technologie maîtrisée et dans une limite éthique. Aux Etats-Unis, indique le colonel Haberey, ce qui est faisable est légal et donc moral. Mais en France, la cause juste donne un sens à l’action.

L’armée de Terre. Les forces terrestres opèrent dans un milieu physiquement complexe, difficile à modéliser et face à un ennemi hybride, avec le risque de dommages collatéraux, souligne le colonel Marc Espitalier. Les unités, éloignées les unes des autres, collectent des données, les traitent et les partagent. Elles s’adaptent, se protègent et doivent durer sur le terrain. L’IA, capable de démultiplier les effets, permettra à chaque soldat, dépositaire d’une partie de la mission et donc de la force, de se concentrer sur des tâches à haute valeur ajoutée et de prendre des initiatives. Elle s’intègre au « système infovalorisé Scorpion », qui mettra en service le futur char de combat franco-allemand à l’horizon 2035, et combine intelligence tactique, puissance et résilience. L’intelligence tactique inclut : la compréhension de la situation grâce au traitement des données par les algorithmes des capteurs ; la performance du commandement pour atteindre et maintenir la supériorité décisionnelle. La puissance nécessite : la masse, accrue par la robotique ; la coopération avec les forces alliées ; l’influence par la communication au bon moment et la lutte contre la désinformation ; l’agilité, résultant d’une adaptation permanente des structures par une reconfiguration des systèmes. La résilience concerne : la force morale, acquise par l’entraînement en quasi-expérience ; l’endurance, par une « maintenance prédictive » des équipements réduisant le déploiement des moyens logistiques sur le terrain.

La Marine nationale. L’IA développera la capacité opérationnelle à localiser 500.000 navires dans le monde, explique le capitaine de frégate Girard. La « veille collaborative navale » met en œuvre plusieurs frégates qui partagent la situation tactique, en vue d’un pistage précoce et de meilleures classification et analyse de la cible. Les Marines américaine, britannique et française procèdent à des exercices de « wargaming » pour établir de nouvelles doctrines face aux bâtiments russes et chinois. A l’horizon 2024, le groupe aéronaval français pourra évaluer la présence d’unités russes ou chinoises dans le golfe Arabo-Persique, en les détectant dans le détroit d’Ormuz. Par ailleurs, l’IA intervient dans la conception du système de lutte anti-mines du futur. Un « bâtiment mère », en communication satellitaire avec un centre d’exploitation à terre, déploie des drones sous-marins et un de surface. Ce dernier remorque un sonar, qui complète l’action des drones sous-marins pour détecter un champ de mines. Ensuite, il envoie son robot sous-marin télécommandé, qui met en œuvre des moyens de neutralisation.

L’armée de l’Air. L’IA facilitera la gestion de la navigation aérienne et de la manœuvre char/avion dans le combat futur, explique le lieutenant-colonel (Air). Elle raccourcit le cycle OODA (observer, orienter, décider et agir) dans la conduite d’une opération dans le temps court et, quand elle dure, de la gérer sur le long terme. Elle s’inscrit dans la préparation opérationnelle avec le simulateur de la base de Mont-de-Marsan, pour anticiper le combat aérien de demain et rejouer les scénarios précédents. L’IA apporte puissance de calcul et reconnaissance automatique d’images. Par ailleurs, indique le colonel Faury, tout est enregistré dans un avion en mission, où les cyberattaques constituent un risque majeur. Toutefois l’homme conservera toujours le moyen de revenir en mode basique de pilotage et de combat au cours de la mission.

Loïc Salmon

En matière d’intelligence artificielle (IA), indique Alexandre Hervieu, les travaux de la Direction générale de l’armement portent sur les systèmes multi-agents, la connaissance et le raisonnement, la recherche opérationnelle et l’apprentissage automatique. Celui-ci inclut la reconnaissance d’images, le traitement automatique du langage et l’analyse de séries temporelles. L’IA présente diverses vulnérabilités sur : la reconnaissance d’images visibles par infrarouge, radar à synthèse d’ouverture et sonar ; les données sonores par leurrage ; les textes par « empoisonnement » des données d’entraînement ; les suites numériques par des « portes dérobées ». Selon Yonatan Teboul, l’IA apporte une aide au renseignement par la fusion des informations d’images, de textes et du contexte pour comprendre la situation. Le même signal peut donner lieu à des interprétations différentes nécessitant une fusion sémantique. L’IA traduit en termes compréhensibles des équations mathématiques, caractérisés par leurs effets : formes, objets et couleurs.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

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Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité

L’innovation technologique doit pouvoir donner l’agilité tactique qui surprendra l’adversaire. Elle doit donc « coller » aux besoins des opérations spéciales et se décliner au niveau du combattant.

Le vice-amiral Laurent Isnard, commandant des opérations spéciales, l’a expliqué à la presse, le 21 mars 2019, à l’occasion du salon international des forces spéciales au camp de Souge (Gironde) du 2 au 4 avril 2019.

Aide à la réactivité. L’innovation en matière de renseignement ou de communication donne un temps d’avance dans les déplacements et laisse le choix de la neutralisation de l’adversaire selon la mission. La commission de recherche du Commandement des opérations spéciales profite du retour d’expérience pour planifier à moyen terme, effectuer des achats « sur étagères » et mener des études sur les nouveaux équipements et armements. Elle finance 60 projets par an et s’intéresse aussi aux technologies « duales » venant du monde civil, dont le cryptage. Elle échange des informations avec l’Agence innovation défense sur les technologies dites de « rupture » présentant une utilité opérationnelle. Un dialogue approfondi se poursuit entre les opérateurs des FS, les « start-ups » innovantes et les bureaux recherche et développement des grands groupes industriels. Selon l’amiral, les terroristes font de moins en moins d’erreurs et ne sont pas astreints au respect de normes, contrairement aux forces spéciales (FS) qui doivent pouvoir détecter leurs failles. Cela nécessite une collecte considérable de données et un logiciel performant qui les exploite pour trouver la « bonne » information. Les FS s’intéressent aux logiciels de communication, de navigation et d’aide à la vision. Ainsi, le tireur d’élite dispose de jumelles connectées à un logiciel adapté, qui utilise des informations d’origine spatiale pour suivre sa cible avant de « l’engager ». Un autre logiciel intégré facilitera le tir de nuit. Il existe déjà des munitions « sur mesure » correspondant à une mission particulière. La caméra thermique permet de voir des gens par tous les temps, surtout mauvais, pour agir plus discrètement. Toutefois une trop grande diffusion de chaleur en réduit l’efficacité. A l’occasion d’un séminaire annuel, les forces conventionnelles bénéficient du retour d’expérience des équipements développés pour les FS. Ainsi, les drones du commando Kieffer (marine) ont surveillé l’évolution de la pollution causée par le naufrage du navire de commerce italien Grande-America dans le golfe de Gascogne le 12 mars 2019. Outre l’observation, les drones peuvent servir de relais de communications pour constituer une « bulle » sur zone. Les priorités des FS portent sur la lutte contre le froid, les moyens de voir plus loin et plus rapidement, la guerre électronique et le cyber pour comprendre l’environnement.

« Sofins ». L’édition 2019 du « Special operation forces innovation network seminar » (Sofins) accueille 250 exposants, 50 délégations étrangères et 4.000 visiteurs, dont les membres des commissions parlementaires de la défense qui suivent l’exécution de la loi de programmation militaire 2019-2025. Sofins inclut une journée sur les technologies et innovations au profit des FS et une autre sur la place de l’humain dans un environnement innovant. Il donne l’occasion aux FS françaises et étrangères d’examiner ce qui a bien fonctionné lors des opérations, en vue d’une mise en commun des méthodes. Quant aux nouveaux matériels, l’intérêt porte sur les appareils de vision nocturne, la protection, la balistique et les équipements d’hélicoptère.

Loïc Salmon

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Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Le combattant de demain devra pouvoir décider plus vite que l’adversaire, grâce à l’intelligence artificielle (IA) applicable dans les équipements qu’il portera. Des robots armés automatisés sont déjà en cours d’expérimentation.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 janvier 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont intervenus : l’ingénieur général de l’armement Patrick Bezombes, directeur adjoint du Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations ; Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; Thierry Berthier, maître de conférence, Université de Limoges ; le professeur Jean-Gabriel Ganascia, président du comité d’éthique du CNRS ; le chef d’escadron Damien Sauget, stagiaire à l’Ecole de Guerre.

Champ très vaste. Le militaire doit comprendre le fonctionnement des équipements dotés d’IA, algorithme « apprenant », explique Gérard de Boisboissel. Selon la capacité militaire et le niveau hiérarchique du combattant, l’IA facilite ses choix grâce à l’aide « cognitive » (voir encadré). Toutefois, il convient de tenir compte des locaux et des déformations potentielles du langage, notamment quand la voix est altérée par le stress. Dans le domaine de la santé, elle permet un diagnostic performant des blessés. Lors de la préparation d’une mission, elle fournit une cartographie du mode opératoire adverse, utile pour le sien propre avec anticipation des cas non conformes. La simulation sur des systèmes d’information et de communication améliore l’entraînement du soldat avec un environnement enrichi par les modes de combat adverses. L’IA aide à détecter des cibles furtives (sous-marins), reconnaître des mouvements anormaux (faux bateaux de pêche) et prévoir des déplacements des cibles (cas non conformes). Cela conduit à modéliser le comportement de l’ennemi et de préparer l’action. Montée sur une antenne active, l’IA permet d’esquiver la menace. Sur un véhicule, elle procède à son autodiagnostic pour évaluer le niveau de réparations nécessaire, application utilisable par les unités militaires et le monde civil. L’IA analyse et clarifie les données pour découvrir des signaux faibles en provenance de sources différentes (passeport douteux d’un terroriste potentiel). Elle aide à évaluer les informations en réseaux pour ne transmettre que celles présentant un intérêt opérationnel. Elle procède au chiffrement automatique des ordres pour un déplacement sécurisé. Elle intervient dans la lutte informatique active pour la déception, l’influence et le droit de riposte. L’IA nécessite une grande qualité des données et une bonne gestion de leur cloisonnement dans ses diverses sphères d’emploi et de confidentialité. Toutefois, avertit l’ingénieur de recherche, l’adversaire se comportera toujours de façon intelligente et changeante pour bénéficier de l’effet de surprise.

Intégration technologique. Outil maîtrisé et de confiance, l’IA sert à produire des ordres plus rapidement, explique le chef d’escadron Sauget. La prise de décision aux niveaux stratégique (politique), opératif (théâtre) ou tactique (sur le terrain) suit le cycle « OODA » : observer, orienter, décider et agir. Celle d’une planification inférieure à 24 mois consiste à analyser le théâtre, en comprendre les acteurs, identifier des scénarios et déterminer des leviers d’action. L’IA y contribue comme « équipier fidèle », chargé de stimuler la réflexion du chef et non pas la remplacer. Elle travaille en temps réel, même en mode dégradé maîtrisé, pour donner des conseils en vue de reprendre l’ascendant sur l’adversaire. La planification confronte les modes d’action « amis » et « ennemis », pour mettre en lumière ses propres limites et les opportunités et prévoir des plans secondaires, afin de poursuivre la mission en toutes circonstances. L’IA, « adjoint numérique », décloisonne informations et données et conçoit la synthèse pour le chef…qui décide !

Robots armés. Les Etats-Unis entendent conserver leur avance dans l’IA par l’autonomie des systèmes sur terre, sur mer, dans les airs et dans le cyberespace, pour éviter d’envoyer des soldats américains au contact d’une unité robotisée dans des combats à haute fréquence, indique le professeur Berthier. Pour cela, ils mobilisent certains GAFA et une grande partie des ingénieurs de la Silicon Valley. La Chine aspire à les dépasser et acquérir la maîtrise dans les quatre domaines cités. Elle effectue un maillage exhaustif des océans, par des unités armées de surface et sous-marines autonomes, pour contrôler les territoires inhabités. La Russie veut retirer ses soldats de la zone d’immédiate conflictualité et prendre sa revanche après la Guerre froide perdue. Elle autonomise des robots sentinelles armés et expérimente des unités robotisées terrestres.

Concept fantasmé. Le terme « intelligence artificielle », qui signifie « automatisme industriel » induit en permanence en erreur, vu les difficultés à définir et mesurer les intelligences naturelle et émotionnelle, estime l’ingénieur général Bezombes. L’IA, intelligence mathématique, repose sur la donnée. Comme les algorithmes, elle ne décide pas, mais applique des instructions informatiques. Son concept, aligné sur la science, risque de ne pas être bien accepté par la société. Toutefois, l’IA constitue un jalon supplémentaire dans l’automatisation qui, passée de l’analogique au numérique, prendra en compte les nouveautés au sein des armées dans 15 ou 20 ans. Par ailleurs, « autonome » signifie être régi par ses propres règles, rappelle l’ingénieur général. Il s’ensuit une confusion sémantique, puis un fantasme et un risque de rejet sociétal. Ainsi le fantasme du « robot tueur » pourrait déboucher sur une interdiction des systèmes en cours de développement et réduire la capacité à garantir le droit et la souveraineté nationale. Or il s’agit de défendre les valeurs et les intérêts vitaux de la nation. La question de la place de l’homme se posera dans le monde numérique de demain. Les algorithmes peuvent l’améliorer, l’augmenter ou le diminuer s’il conduit à l’absence de réflexion, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

Selon le professeur Ganascia, l’intelligence artificielle (IA) modélise cinq fonctions « cognitives » : acquisition, traitement, classification et intégration de l’information ; mémoire et apprentissage pour stocker l’information et la rappeler ; organisation mentale de l’information et son utilisation ; prise de décision et action ; rendre possible la communication. L’IA interprète automatiquement les images par une reconnaissance des formes, visages ou objets et les rend accessibles dans des bases d’images. Elle traite la parole par la reconnaissance de mots ou de thèmes et identifie le locuteur, les accents et les langues. Elle analyse et fusionne les informations issues de capteurs. L’IA assure une fonction de sécurité par la biométrie : empreintes digitales et reconnaissances faciale et vocale. Elle automatise le fonctionnement des drones, robots et systèmes d’armes létales autonomes. Elle aide au commandement opérationnel et à l’entraînement par la visualisation. Elle analyse les signaux et textes pour le renseignement et effectue des recherches sur de très grands réseaux.

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

La Chine compte sur les applications militaires de l’intelligence artificielle (IA) pour réduire ses dépenses de défense et contenir la supériorité des Etats-Unis en Asie-Pacifique.

Cette question est abordée dans une étude intitulée L’intelligence artificielle en Chine, un état des lieux, publiée en novembre 2018 par le « think tank » Fondation pour l’innovation politique.

Progrès spectaculaires. La Chine entend sécuriser son développement et se prémunir contre les aléas possibles dans la région Asie-Pacifique. En effet, les pays riverains ne cachent pas leur inquiétude devant sa montée en puissance. Quoique détentrice de l’arme nucléaire, elle souhaite se doter d’un outil de défense lui donnant un avantage décisif à un coût moins élevé. Ainsi, l’IA a déjà permis des avancées dans le domaine des drones MALE (moyenne altitude longue endurance) avec la dernière version du Wing Loong II, construit par China Aviation Industry Corporation. Ce drone a déjà été commandé à 300 exemplaires par l’Arabie Saoudite. En outre, l’IA est utilisée pour développer des systèmes d’aide à la décision à bord des sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins, pour améliorer la capacité d’interprétation du commandement, soumis au stress du confinement. La construction d’un centre d’essais de navire sans pilote a commencé début 2018 à Zhuhai (Sud de la Chine), pour la planification des itinéraires, le repérage, l’accostage et l’appareillage. En matière de sécurité publique, l’IA est aussi utilisée dans la prévention des actes criminels et l’intervention de la police avant, par exemple, qu’un acte terroriste soit commis. A cet effet, la société CloudWalk, spécialisée dans la reconnaissance faciale, travaille en partenariat avec la police. Son algorithme compare les images recueillies avec celles stockées dans la base de données de la police. Après analyse de leurs comportements, il est possible d’identifier les risques que présentent des personnes suspectes. Informée, la police peut alors intervenir.

Rivalité sino-américaine. La concurrence entre la Chine et les Etats-Unis en matière d’IA s’est intensifiée en 2017, à la suite de trois documents officiels rendus publics par l’administration Obama entre octobre et décembre 2016. Le plan chinois de développement de la nouvelle génération d’IA, assez similaire, est considéré comme une réponse à la stratégie américaine, estime l’étude du « think tank ». Moins freinée que les Etats-Unis par les débats éthiques et tentatives de réglementation, la Chine devrait progresser rapidement dans les domaines de la sécurité nationale et des armes autonomes. Elle va investir environ 24 Mds$ dans la recherche et le développement des semi-conducteurs. En outre, elle attire davantage d’investissements pour soutenir son industrie de l’IA. En 2017, sur les 15,2 Mds$ investis à l’échelle mondiale dans les startups spécialisées, près de 50 % sont allés en Chine, contre 38 % aux Etats-Unis. Pourtant, souligne l’étude, le niveau général en matière d’IA est moins élevé en Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine présente des retards concernant la théorie fondamentale, les algorithmes clés, les équipements, les puces spécialisées, les matériaux et les logiciels.  Ses instituts de recherche et ses entreprises n’ont constitué ni un écosystème numérique ni une chaîne industrielle exerçant une influence internationale. Elle manque encore d’experts et de spécialistes en IA. Il lui reste à développer une infrastructure et établir des lois, des réglementations et des normes dans ce domaine.

Loïc Salmon

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Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Le ministère des Armées a ouvert, le 14 février 2019 à Paris, le « Club Phœnix » pour soutenir et renouveler la recherche stratégique, en associant des acteurs nationaux publics et privés.

Le club, placé sous la tutelle de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, (DGRIS), vise à favoriser l’insertion professionnelle de jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales à haut potentiel. Il facilite l’échange avec leurs homologues des sciences dites « dures », à savoir les mathématiques, physique, chimie et biologie. Enfin, il sensibilise les décideurs publics à leurs sujets d’intérêt. En contrepartie, plus de 80 partenaires privés, en février 2019, bénéficient des résultats de leurs recherches.

Ecosystème. Le vice-amiral d’escadre Hervé de Bonnaventure, directeur général adjoint de la DGRIS, a présenté le fonctionnement du Club Phœnix. Universités, « think tanks », industriels de défense, entreprises civiles, cabinets conseils, startups et le ministère des Armées y participent. Les passerelles entre sciences sociales et « dures » devraient faire émerger de nouveaux champs de réflexion, afin d’améliorer les capacités d’anticipation pour affronter les enjeux stratégiques futurs. Cela nécessite de dépasser les « réflexes culturels ». Il s’agit : pour les universitaires, d’accepter la légitimité et la qualité des travaux des think tanks et des entreprises ; pour les entreprises, de reconnaître la capacité d’un doctorant à s’adapter aux critères d’efficacité du secteur privé ; pour le ministère des Armées, d’admettre que l’expérience acquise dans un think tank ou une entreprise constitue un enrichissement supplémentaire et non pas une difficulté de gestion de ressource humaine. Certains chercheurs pourront intégrer, notamment, les ministères des Armées, des Affaires étrangères et de l’Intérieur.

Retours d’expérience.  Plusieurs membres du club ont témoigné de l’intérêt des sciences humaines dans leurs domaines respectifs (photo). Pour Céline Jurgensen du Commissariat à l’énergie atomique (partenaire du ministère des Armées), elles permettent de comprendre plus finement l’environnement stratégique et les nouveaux acteurs nucléaires, dont la Corée du Nord à partir de textes coréens, et d’investir dans un vivier de jeunes chercheurs. Pour Paul Hérault de Naval Group (industriel de défense), les thématiques transverses de droit des marchés publics, contrats et prises de risques constituent des outils à partager avec les partenaires scientifiques et techniques, tout en protégeant les informations sensibles. Pour Alexandra de Hoop Scheffe du German Marshall Fund (think tank), les sciences humaines facilitent la compréhension des sujets de désaccords entre les pays européens et les Etats-Unis, des priorités des uns et des autres et de leurs engagements et désengagements sur les théâtres d’opérations. Elles contribuent ainsi à éviter le déclassement technologique européen. Pour Arnaud Guérin de la société civile d’analyse automatique d’informations géospatiales par l’intelligence artificielle Earth Cube, elles permettent de faire du « renseignement intelligent », par exemple la prévision à 6 mois de la situation en mer Baltique et dans l’océan Arctique. Nicolas Bronard, chef du pôle prospective, recherche et innovation de la DGRIS, précise que le Club Phœnix finance les recherches, mais n’accepte pas l’envoi d’un doctorant dans un pays à risques. Le ministère des Armées finance la publication des études à raison de 10 M€/an : 2,5 M€ pour les universités et 7,5 M€ pour les think tanks.

Loïc Salmon

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Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Défense : le numérique et la supériorité opérationnelle

Les technologies numériques, civiles et militaires, intégrées permettront la souplesse nécessaire aux armées, pour leur mobilité sur les théâtres d’opérations étendus, tout en leur garantissant résilience et robustesse.

Cet aspect de la maîtrise de l’information en opération extérieure est abordé dans le document Ambition numérique du ministère des Armées, rendu public le 24 janvier 2019.

Architectures opérationnelles. Les futures architectures des systèmes opérationnels contribueront à améliorer la continuité et la coordination entre les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial et cyber, grâce à la modernisation en cours des réseaux de communication. Evolutives, elles seront structurées autour de la « donnée », captée, sécurisée, traitée, transmise et stockée, en vue de sa valorisation à des fins opérationnelles. Le réseau d’infrastructure « Descartes » assure l’irrigation du territoire métropolitain. Celui de télécommunication par satellite « Syracuse IV » concerne l’élongation des théâtres extérieurs et celui de radiocommunication tactique « Contact » porte sur le soutien de la connectivité des forces au combat. Le programme « Système d’information des armées » modernise en profondeur des systèmes d’information, en vue d’une meilleure interopérabilité interarmées. Le « Système d’information et de combat Scorpion » porte sur le combat de contact terrestre. Le programme de « Cybersécurité » développera des produits de sécurité et de chiffrement pour le « Système d’opérations de la lutte informatique défensive ». Les technologies numériques seront intégrées aux systèmes de commandement, aux systèmes d’armes et aux plateformes de combat des différentes armées. Elles vont améliorer la collaboration numérique à tous les niveaux, des états-majors stratégiques aux unités tactiques, pour échanger des données, souvent en temps réel, ainsi que des images et des vidéos.

Domaines concernés. La transformation numérique touche les principaux métiers, interdépendants, des armées. Le renseignement, qui capte et exploite des données, y compris en source ouverte, implique d’en automatiser l’analyse, également sur les systèmes embarqués, et de proposer de nouvelles interfaces visuelles aux décideurs. Les technologies innovantes permettront de disposer de traitements automatisés ou semi-automatisés d’images (reconnaissance d’objets), de la vidéo (reconnaissance de situation), du langage (transcription et traduction) et du signal (détection de cibles furtives). Pour les états-majors, l’aide augmentée à la décision et à l’anticipation permettra de mieux exploiter la masse croissante de données venues de multiples sources, afin de détecter les signaux faibles. L’interopérabilité numérique sécurisée, indispensable aux opérations, nécessite de renforcer la connectivité de toutes les plateformes, des combattants entre eux et des forces alliées pour partager l’information jusqu’aux échelons tactiques (« shared consciousness »). Il s’agit d’optimiser la délégation d’exécution (« empowered execution ») pour favoriser, en temps réel, la saisie des opportunités, face à un adversaire semant la complexité et le chaos. Le numérique permettra une plus grande interactivité entre les échelons de commandement. Le recours aux moyens de « virtualisation-simulation » et de réalité augmentée sera généralisé pour la formation et l’entraînement Enfin, le ministère des Armées va favoriser l’émergence de campus numériques aux ressources pédagogiques accessibles en tout lieu.

Loïc Salmon

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