Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Pour conserver leur suprématie acquise militairement après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis exercent leur influence par des méthodes, affichées ou discrètes et adaptées à l’évolution des moyens de communications.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Y sont notamment intervenus Maud Quessard, chercheur à l’IRSEM et auteur de l’ouvrage « Stratégies d’influence et guerres de l’information » ; le professeur Serge Ricard, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle ; le professeur Pierre Mélandri, Institut d’études politiques de Paris ; le général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale.

La « diplomatie publique ». La lutte idéologique contre l’URSS se déroule pendant trois présidences, selon une stratégie offensive de l’information. Dwight Eisenhower (1953-1961) passe de la guerre psychologique à la « diplomatie publique » avec un volet culturel, laquelle émerge…grâce à la formidable propagande soviétique ! Il crée à cet effet la United States Information Agency (USIA, 1953-1999) pour des campagnes de masse, vers les populations. Une exposition itinérante, destinée à vendre la « façon de vivre en Amérique », est présentée notamment en Roumanie. La radio officielle Voice of America, active depuis 1942 et sur laquelle le président s’exprime pour la première fois en 1957, s’adresse aux auditeurs au-delà du rideau de fer, en soutien des « radios libres » des pays satellites de l’URSS. L’effet s’en ressent en 1956, lorsque les insurgés hongrois brûlent la littérature russe, tandis que les chars soviétiques entrent à Budapest. En outre, les artistes américains se mettent au service du « capitalisme du peuple », pour ne pas laisser tout l’espace de la « haute culture » à l’URSS. De son côté, John Kennedy (1961-1963) cherche à séduire les masses et à convaincre les élites, face aux peurs du monde libre et à la défiance des pays alliés. Il fait appel au journaliste Edward Murrow, vedette de la radio pendant la seconde guerre mondiale, puis pionnier du journal télévisé. Diplomatie publique et sécurité nationale sont assurées par le comité « ExComm », qui se réunit à la Maison-Blanche à Washington pendant la crise des missiles nucléaires soviétiques à Cuba en 1962. En outre, le savoir-faire du cinéma hollywoodien contribue à la stratégie d’influence, face à l’offensive culturelle de l’URSS (ballets et expositions). Ensuite, la diplomatie publique diminue en intensité puis reprend avec Ronald Reagan (1981-1989). Ce dernier modernise l’appareil diplomatique au cours d’une guerre froide accrue et caractérisée par la désinformation et la course aux armements. La nouvelle diplomatie publique profite de la révolution des moyens de télécommunications (satellites et fibre optique) et de la mondialisation de l’information, pour diffuser à l’Est les idées de l’Ouest, à savoir libéralisation économique et liberté politique. Elle s’insinue dans les affaires intérieures de la Pologne (syndicat Solidarnosc) et triomphe avec la chute du mur de Berlin (1961-1989).

L’Europe ciblée. Dans le cadre de la doctrine de l’endiguement du communisme de l’Union soviétique, le président Harry Truman (1947-1953) crée la CIA et le Conseil national de sécurité, rappelle le professeur Ricard. Au coup d’état communiste en Tchécoslovaquie (1948), succèdent le blocus de Berlin par l’URSS (1948-1949) et l’instauration d’une république populaire en Chine (1949). La propagande culturelle américaine vise alors les élites européennes, pour contrer notamment l’influence des puissants partis communistes français et italien. La suprématie des Etats-Unis se trouve remise en cause sous Lyndon Johnson (1963-1969), pendant la guerre du Viêt Nam qui relègue l’Europe au second plan. Ses successeurs, Richard Nixon (1969-1974) et Gerald Ford, (1974-1977) mettent fin à la guerre par la diplomatie secrète. Toutefois, la diplomatie publique de l’USIA continue face aux agences de presse soviétiques Tass et Novosti. Selon Maud Quessard, le président Jimmy Carter (1977-1981) envisage la guerre froide et le conflit idéologique sur le temps long. Il s’intéresse surtout aux pays en développement, pour remplacer l’unilatéralisme des cultures par leur mutualisation. Mais pour Reagan, qui lui succède, l’Europe redevient l’enjeu central afin de contrer les mouvements anti-nucléaires soutenus par l’URSS, indique le professeur Mélandri. Outre la modernisation des moyens de Voice of America, le directeur de l’USIA, Charles Wick, multiplie par 6 les réseaux de télévision (câbles et satellites). Des téléconférences sont organisées auprès de groupes étrangers susceptibles de se faire l’écho de la politique américaine, qui vise la dislocation de l’URSS et non plus la coexistence avec elle. En répliques systématiques aux offensives psychologiques de l’URSS, la diplomatie publique porte sur la guerre des mots comme « l’Empire du mal ». Elle intègre celle des images avec un montage photographique pour démontrer que l’aviation soviétique a délibérément abattu l’avion de la Korean Airlines 007, qui s’était « égaré » dans son espace aérien en 1983. Puis, les Etats-Unis et l’URSS mettent fin en 1987 à la crise des euromissiles disposés à l’Est et à l’Ouest. A l’issue de la guerre froide en 1991, les Etats-Unis disposent d’une puissance incontestée, jusqu’aux attentats terroristes du 11 septembre 2001…sur leur propre territoire.

La « diplomatie numérique ». Pour retrouver leur influence et contrer toute menace, les Etats-Unis relancent alors la course aux armements, estime le général Pellistrandi. Selon lui, ils n’arrivent plus à définir un « ennemi » à intégrer dans un système stratégique. Le cas de la Chine s’avère compliqué, en raison des importantes relations commerciales bilatérales. Toutefois, leurs adversaires potentiels s’inspirent de leur exemple. La Chine met son porte-avions en images, comme dans le film américain Topgun (1986) qui a connu un succès planétaire. Pour sa propagande, Daech recourt au mode d’expression américain avec musique et effets spéciaux. La Corée du Nord utilise des outils fabriqués aux Etats-Unis. Pour conserver son avance, le Pentagone privilégie l’innovation et renforce ses relations avec les startups de la Silicon Valley et les géants de l’internet (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

Loïc Salmon

Selon Maud Quessard, la propagande vue des Etats-Unis, accompagne le fonctionnement démocratique, avec des dimensions politique et culturelle dans un contexte pluraliste. Dès ses débuts, elle a pour objectif de convaincre les personnalités politiques, les « dissidents » (contestataires du système politique de leur pays), les jeunes et les « leaders d’opinion » (experts ou célébrités susceptibles d’influencer le point de vue d’un grand nombre d’individus). Ainsi, le « Committee on Public Information » (1917-1919) a été établi pour soutenir l’effort de guerre pendant le premier conflit mondial, en utilisant l’héritage des crises et conflits ouverts. « L’Office of War Information » (1942-1945) a coordonné les nouvelles de la seconde guerre mondiale pour le public américain et engager une campagne de propagande à l’étranger. Cette dernière sera transférée au « Département d’Etat » (ministère des Affaires étrangères) en 1945.

OTAN : évolution, partenariat, élargissement et cyber

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global




OTAN : évolution, partenariat, élargissement et cyber

L’OTAN s’adapte aux transformations de l’espace stratégique, qui inclut aussi le cyber. La dynamique politique, commerciale, civile et militaire de ce dernier multiplie les moyens d’actions discrètes et indirectes, rendant difficile l’établir la responsabilité d’un Etat.

Ce domaine a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 septembre 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du 70ème anniversaire de l’OTAN. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Michel Yakovleff, titulaire de différents postes à l’OTAN de 2009 à 2016 puis enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Guillaume Lasconjarias, délégué défense au ministère de l’Education nationale ; Camille Morel, Université Lyon 3. En outre, la FRS a diffusé une note de recherche intitulée « Du cyber et de la guerre », écrite par son chercheur associé, le général (2S) Olivier Kempf.

Alliance militaire évolutive. L’OTAN consiste en exercices et partenariats qui produisent du dialogue et de la sécurité, mais a tendance à militariser la situation du monde, explique le général Yakovleff. Depuis 50 ans, elle développe ses capacités par des exercices, dont les normes constituent un label fort, au point que la Russie a réformé ses forces armées en conséquence. Les opérations entreprises par l’OTAN au Kosovo, en Afghanistan et en Irak depuis 1999 apparaissent comme des « accidents historiques ». L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a en effet évolué au cours d’une succession de réformes. Créée face à l’URSS en 1949 par des pays occidentaux démocratiques, elle s’est réinventée dans le « Partenariat pour la paix », passant d’une alliance « contre » à une alliance « pour » agir ensemble. Fondée sur le consensus, l’OTAN n’est pas le « faux-nez » des Etats-Unis, qui fédèrent l’espace stratégique en profondeur dans le respect des opinions des autres, souligne le général. Même si les Etats-Unis représentent 25 % de la structure militaire de l’OTAN, une opération peut se faire sans eux, notamment par une coalition spécifique avec les structures existantes. La France le démontre au Sahel, sans pour autant conduire une opération « à l’américaine ». Peu pourvue en implantations et en fonctionnaires, l’OTAN constitue une véritable école de partage pour les milliers d’officiers des pays membres qui y sont affectés trois ans. Toutefois, elle se trouve fragilisée par l’un de ses membres, la Turquie, qui représente une menace existentielle plus grave que la résurgence de la Russie, avertit le général. Selon lui, la puissance militaire turque face à l’URSS d’autrefois a diminué, depuis que le régime actuel terrorise les élites militaires, a décapité l’armée de l’Air et a accumulé les erreurs tactiques en Syrie face à Daech, causant des pertes colossales malgré les moyens engagés.

Défense et sécurité. Après l’éclatement du Pacte de Varsovie (1991), l’OTAN s’est élargie pour se transformer en alliance de sécurité collective et assurer une légitimité maximale, indique Guillaume Lasconjarias. Elle a accueilli son 30ème membre, la Macédoine du Nord, en 2019 à l’issue d’un compromis sur son nom avec la Grèce. L’OTAN promeut les valeurs occidentales, dont l’état de droit, dans les forces armées des membres du « Partenariat pour la paix » (20 pays, pour la plupart neutres ou de l’ex-URSS), mais le dialogue avec la Russie a été interrompu après son annexion de la Crimée en 2014. L’OTAN entretient d’autres partenariats dans le monde : « Dialogue méditerranéen » (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Mauritanie, Maroc et Tunisie) ; « lnitiative de coopération d’Istanbul » (Bahreïn, Qatar, Koweït et Emirats arabes unis) ; « Partners around the Globe » (Afghanistan, Australie, Colombie, Irak, Japon, Corée du Sud, Mongolie, Nouvelle-Zélande et Pakistan). S’y ajoutent ceux avec diverses organisations internationales : ONU ; Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ; Union européenne ; Union africaine ; Ligue arabe. La Géorgie et l’Ukraine ne peuvent encore la rejoindre, à cause de leurs conflits territoriaux en cours : Abkhazie et Ossétie du Sud pour la première et Crimée pour la seconde. Par ailleurs, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie veulent y adhérer, car la présence des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, principaux pays membres, permettrait de créer une coalition spécifique en cas de conflit multinational dans leur environnement proche. En raison de ses engagements internationaux et de ses capacités expéditionnaires, l’OTAN se trouve sur deux fronts. Sa direction stratégique Est traite la Russie, les menaces hybrides, la pression économique et la dissuasion nucléaire. Sa direction stratégique Sud s’occupe du djihadisme, du terrorisme et des migrations. L’OTAN doit gérer les crises, assurer une défense collective et coopérer en matière de sécurité. Elle considère que si les Etats du Sud sont en sécurité, ceux du Nord le seront aussi.

Conflictualité nouvelle. Selon le général Kempf, la lutte générale dans le cyber mélange : les intérêts de puissance, réservés aux Etats ; les intérêts économiques des firmes multinationales et des mafias ; les intérêts politiques ou idéologiques (organisation non gouvernementales, djihadistes, Wikileaks, Anonymous et « cyberpatriotes ») ; les intérêts individuels (hackers). En outre, le cyber constitue un outil remarquable pour des actions hostiles, en-deçà du seuil de la guerre et en dehors d’actions militaires classiques : sanctions juridiques ; blocus économiques ; amendes ; guerre économique ; actions massives d’influence. La « cyberconflictualité » s’est développée en même temps que la mondialisation. Elle sape la concurrence par l’emploi souterrain et quotidien de l’espionnage, du sabotage et de la subversion. Aux Etats-Unis, sous prétexte de lutte-anti-terrorisme, la NSA espionne surtout les pays concurrents et collabore, dans une relation à double sens, avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). La Chine, pratique une stratégie d’espionnage économique par tous les moyens, y compris le cyber. Russie, Israël et Singapour entretiennent une symbiose étroite entre les services spécialisés et les jeunes passionnés d’informatique. A terme, conclut le général, cette nouvelle conflictualité va fusionner les guerres militaires, les oppositions géopolitiques et les concurrences économiques. Toutefois, elle n’a pas encore tué d’êtres humains.

Loïc Salmon

Selon Camille Morel, 350 câbles sous-marins acheminent 80 % des flux de données, publiques et privées, transitant sur internet. Les satellites ne jouent qu’un rôle complémentaire, notamment en Arctique et au Canada. Dès le XIXème siècle, ces réseaux de câbles font l’objet de menaces, surtout par l’espionnage. Depuis les années 1980, des Etats et des organisations non étatiques tentent de capter les informations en transit sur la fibre optique des câbles et peuvent, éventuellement, s’attaquer à leurs réseaux de gestion. L’OTAN a pris conscience de la vulnérabilité des câbles sous-marins et les considère comme des cibles militaires en temps de guerre. Elle a lancé une réflexion sur leur importance, le droit de la mer et la nécessité d’accroître la résilience dans ce domaine. De leur côté, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne réglementent l’exportation des matériaux et éléments les concernant.

OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)




Quel projet demain pour l’Union européenne d’aujourd’hui ?

Dans une mondialisation exacerbée, l’avenir de l’Union européenne pourrait passer par une amélioration de ses relations avec la Russie, face à la rivalité accrue entre les Etats-Unis et la Chine.

C’est ce qui ressort de l’ouvrage du Club Participation et Progrès. Les Etats-Unis placent le numérique au cœur de leur puissance économique et militaire et de leur influence politique et culturelle, soutenues par une communauté de renseignement (17 agences) à l’écoute permanente du monde. Avec son projet géopolitique « Belt and road initiative », plus connu sous le nom de « Nouvelles routes de la soie », la Chine aménage l’espace eurasiatique, l’Afrique et l’Amérique latine au moyen d’infrastructures ferroviaires, routières énergétiques, aériennes et maritimes. A partir du XVème siècle, l’Europe occidentale prend un essor croissant jusqu’à la première guerre mondiale. Ses Etats-nations connaissent des révolutions démographique, intellectuelle et industrielle lui assurant une supériorité en matière technique et de ressources naturelles. Du XVIème au XVIIIème siècle, ils projettent leur excédent de population dans des conquêtes coloniales en Amérique et en Inde. Au XIXème siècle, cette expansion imprime son empreinte (mines, agriculture et réseaux de transport) aux sociétés, cultures et territoires des trois quarts du monde. Grande-Bretagne, France, Espagne, Portugal, Pays-Bas, Allemagne et, modestement, Etats-Unis et Japon, les dominent. Le charbon, l’électricité et le pétrole permettent le développement de la sidérurgie, de la chimie, de l’industrie mécanique et de la grande entreprise. L’Europe acquiert la suprématie dans le commerce international et la finance mondiale. Le système monétaire repose sur l’étalon-or, contrôlé par la position dominante de la Banque d’Angleterre et la « City » de Londres. La première guerre mondiale met fin à l’hégémonie mondiale de l’Europe. Entre 1900 et 1919, le Japon a multiplié par cinq sa production manufacturière et développé ses exportations. Les Etats-Unis profitent des commandes de guerre et dégagent un énorme excédent commercial par ses ventes de céréales et de produits manufacturés à la France et la Grande-Bretagne. A l’issue du second conflit mondial, une moitié de l’Europe rejoint le bloc de l’Ouest, sous domination américaine, et l’autre moitié la sphère de l’Est, sous contrôle de l’URSS. L’Empire soviétique éclate en 1991 et la crise financière de 2007-2008 ébranle la prééminence des Etats-Unis. En 1948, la décolonisation a commencé et les anciennes puissances s’associent en une Organisation européenne de coopération économique, devenue l’Union européenne (UE). En 2018, celle-ci et les Etats-Unis représentent la moitié de la production mondiale et contrôlent 40 % des échanges. Les Etats-Unis voient le « Brexit » de la Grande-Bretagne, avec laquelle un accord commercial se négocie, comme une opportunité pour diviser les pays européens. Depuis un siècle, ils empêchent l’émergence, en Eurasie, d’une puissance capable de défier leur prépondérance mondiale. Ils enveloppent ce continent par les fronts est-européen et indopacifique et désignent donc la Chine et la Russie comme leurs adversaires stratégiques, malgré la fin de la guerre froide depuis 1991. Il s’agit de contrer une orientation de l’UE vers elles, en particulier vers la Russie, historiquement tournée vers l’Europe sauf pendant l’ère soviétique.

Loïc Salmon

« Quel projet demain pour l’Union européenne d’aujourd’hui ?», ouvrage collectif. Éditions L’Harmattan, 282 pages, cartes, 30 €

La puissance au XXIème siècle : les « pôles » du Pacifique

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Russie, alliance vitale




Ils ont fait la paix

Pour la première fois dans l’Histoire, les négociateurs du traité de Versailles de 1919 ont tenté de réaliser un ordre international, fondé sur le droit et la justice, et de léguer une organisation internationale pour préserver la paix.

Née en Europe, la guerre de 1914-1918 s’est étendue à l’Afrique, au Proche-Orient, en Asie et dans le Pacifique. A l’issue, les pays vainqueurs atteignent le nombre de 32 avec les « dominions », membres de l’Empire britannique de l’époque. La référence pour la paix future reste le Congrès de Vienne de 1815, qui a redessiné la carte de l’Europe. Mais, aux souverains de l’Ancien Régime, ont succédé les délégués de nations démocratiques, où les opinions publiques comptent. En Europe et au Proche-Orient, les Empires allemand, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés. La Russie bolchévique, à l’avenir incertain, a succédé à l’Empire des tsars, démembré. Les Etats-Unis, intervenus tardivement en 1917, ont fait basculer le cours de la guerre, grâce à leurs effectifs massifs et leur puissance financière et industrielle. L’idéal élevé de la proposition américaine des « Quatorze Points » offre aux minorités des empires déchus l’espoir de devenir des Etats-nations. Mais il heurte les intérêts nationaux, souvent divergents, défendus par les diplomaties européennes. Pour la France, l’Allemagne reste le voisin belliciste et prédateur qui l’a envahie trois fois en un siècle (1815, 1870 et 1914). Le conflit lui a coûté 1,4 million de morts, de graves dégâts matériels et…plus de 7 Mds$ de dettes envers des pays alliés ! Outre la récupération de l’Alsace-Lorraine, annexée par l’Allemagne en 1870, elle obtient les colonies allemandes du Togo et du Cameroun et les mandats sur la Syrie et le Liban. Pour relier ses possessions du Nord (Egypte et Soudan) à celles du Sud (Rhodésie et Union sud-africaine), la Grande-Bretagne reçoit l’Afrique orientale allemande, à l’exception des provinces du Rwanda et du Burundi, confiées à la Belgique et voisines de son immense colonie, le Congo belge. Considérant le Proche-Orient comme partie d’un glacis protecteur de l’Empire des Indes, elle obtient les mandats de la Mésopotamie et de la Palestine, qui déboucheront plus tard sur la montée des nationalismes arabes et l’établissement d’un « Etat juif ». Le Japon obtient les mandats des îles ex-allemandes du Pacifique-Nord, la province chinoise du Shandong (annexée par l’Allemagne fin XIXème siècle) et la reconnaissance de son statut de grande puissance en Asie orientale. L’Allemagne a perdu 2 millions d’hommes et des territoires, subit de lourds prélèvements économiques et financiers, dont elle ignore en partie le montant, et se trouve désarmée militairement. Jugée responsable de la guerre, ses plénipotentiaires sont exclus des négociations et contraints de signer, le 28 juin 1919 à Versailles, un texte imposé, face à cinq soldats gravement blessés au visage. Alors que l’Allemagne avait capitulé sans condition, son opinion publique s’est laissée convaincre, par ses chefs militaires et la propagande, que son armée n’a pas été vaincue. Le « Diktat » de Versailles et la légende du « coup de poignard dans le dos » faciliteront son réarmement des années 1930. Le traité de Versailles a débouché sur l’éphémère « Société des nations », chargée de garantir la paix…sans force militaire. Pourtant, celle-ci aura donné naissance au Bureau international du travail (Genève) et au Tribunal international (La Haye), qui perdurent, puis à l’ONU (1945), mais cette fois avec des « casques bleus ».

Loïc Salmon

« Ils ont fait la paix », ouvrage collectif. Editions Les Arènes, 418 pages, cartes et photographies, 20€. 

Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

La paix : ceux qui la font

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente




Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Malgré leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), Etats-Unis et Russie ont pour intérêt commun de rétablir un dialogue, d’abord militaire puis politique, pour éviter la guerre. Un découplage entre les Etats-Unis et l’Europe laisserait la place à une stratégie de riposte graduée.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 mai 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Dominique David, conseiller du président de l’Institut français des relations internationales ; Emmanuel Puig, conseiller Asie à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Zacharie Gross, sous-directeur désarmement nucléaire au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Ordre international en question. Le mode de production de la sécurité internationale évolue avec des stratégies nationales plus affirmées qu’il y a vingt ans, explique Dominique David. La guerre froide (1947-1991) a reposé sur la stabilité et la transparence du danger nucléaire, mais avec une progression de l’armement militaire. Grâce à sa procédure de vérification, le traité FNI de 1988 (voir encadré) a ouvert la voie au désarmement, inauguré par les Etats-Unis pour créer une confiance politique. Mais, une autre logique prévaut depuis les années 2000. La hiérarchie des puissances bascule avec l’émergence des économies asiatiques et des puissances moyennes régionales (Turquie et Arabie saoudite). La Russie réapparaît par sa diplomatie, son influence et son efficacité militaire, limitée mais réelle. La Chine conserve un profil moyen malgré les provocations américaines, en raison de son niveau militaire encore peu préoccupant. Toutefois, elle affirme une grande stratégie économique et une présence élargie au Golfe arabo-persique, à la Méditerranée et à l’Europe. Malgré l’érosion de leur efficacité politico-militaire, les Etats-Unis restent la puissance de référence avec une stratégie simple, à savoir défendre leurs intérêts nationaux, passant de l’affirmation de leur force à la menace, notamment face à la Chine. Ils voudraient la forcer à négocier sur les FNI, qui constituent l’essentiel de son arsenal nucléaire. Devant le raccourcissement du temps d’alerte des missiles intercontinentaux chinois embarqués sur des sous-marins, les Etats-Unis pourraient demander au Japon d’entreposer des armes nucléaires américaines. Le déplacement de FNI à l’Est de l’Oural par la Russie entraînerait un risque d’affrontement avec la Chine. Moscou veut inclure, dans ses négociations avec Washington, la défense antimissile déployée par les Etats-Unis en Roumanie et en Pologne. Quoique directement concernés, les pays européens n’y participent pas, faute d’une position commune sur le sujet par suite de perceptions différentes de la menace russe.

Inquiétude de la Chine. Depuis vingt ans, la Chine recherche un avantage stratégique régional face aux Etats-Unis, et ses alliés (Japon, Corée du Sud et Australie), pour pouvoir agir contre Taïwan et l’Inde, rappelle Emmanuel Puig. Elle dispose d’un grand éventail d’armes conventionnelles en vue d’actions différenciées d’intimidation et de contraintes avec des effets gradués. La Chine possède 10 systèmes balistiques sol/sol, dont 3 emportent des charges nucléaires. En outre, 70 % de ses missiles à charges conventionnelles et nucléaires sont à portées intermédiaires. Elle peut ainsi créer une incertitude sur le seuil d’escalade et de représailles pour affronter les menaces régionales qu’elle perçoit. Cette capacité stratégique diminuera si, après leur retrait du traité FNI, les Etats-Unis déploient des forces nucléaires intermédiaires dans la région, afin de donner des garanties au Japon et à la Corée du Sud et rendre crédibles leur posture vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Nord. Dans ce contexte, le développement du programme nucléaire militaire de Pyongyang constitue un avantage pour Pékin. Par ailleurs, les programmes américains sur le vol hypersonique, la pénétration en profondeur et le brouillage des autodirecteurs de missiles vont forcer la Chine à investir à son tour dans ces domaines. D’ici une dizaine d’années, la puissance militaire de la Chine devrait dépasser sa dimension régionale.

Pragmatisme de la France. La maîtrise des armements constitue l’élément essentiel de la sécurité européenne, menacée par la prolifération de missiles balistiques, souligne Zacharie Gross. La Russie en déploie à Kaliningrad, visant l’Allemagne et les Etats baltes. La Chine accroît son armement conventionnel et refuse de participer à des négociations post Traité FNI. Un moratoire des systèmes sol/sol en Europe nécessiterait son acceptation par la Russie. Les intérêts français portent sur l’identification des armes nucléaires préstratégiques russes en développement et la vérification de la réduction des armements stratégiques de la Russie et des Etats-Unis. Cela nécessite une adaptation de la posture française de dissuasion et d’obtenir un accord à l’issue du traité New START.

Loïc Salmon

Un premier traité de réduction des armes nucléaires stratégiques dénommé START I, signé en 1991 entre les Etats-Unis et l’URSS, a été remplacé en 1993 par un second, dénommé START II, entre les Etats-Unis et la Russie. Il prévoyait la réduction des arsenaux stratégiques à 3.500 têtes nucléaires stratégiques pour chaque pays. Mais la Russie s’en est retirée en 2002. D’autres négociations ont abouti en 2010 au traité New START, en vigueur jusqu’en 2021. Il prévoit des limites : 1.550 têtes nucléaires déployées ; 800 lanceurs, dont 700 déployés, à savoir missiles balistiques intercontinentaux, silos de lancement à bord d’un sous-marin lance-engins et bombardiers lourds porteurs d’armes nucléaires. Le Traité sur les forces nucléaires à portées intermédiaires (FNI), ratifié par les Etats-Unis et l’Union soviétique et entré en vigueur en 1988 sans limitation de durée, porte sur l’élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques des deux pays lancés depuis le sol, d’une portée entre 500 et 5.500 km et emportant des charges nucléaires ou conventionnelles. Washington et Moscou ont décidé de se retirer du traité FNI en février 2019, avec effet en août suivant. En 2002, les Etats-Unis s’étaient déjà retirés du Traité ABM contre les missiles balistiques, signé en 1972 avec l’URSS et complété en 1974 pour une durée illimitée. Ce traité, encore respecté par la Russie, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, stipule que les signataires s’engagent à ne pas transférer de systèmes ABM ou leurs composantes à d’autres Etats ni à en déployer hors de leur territoire. Depuis 1968, la ville de Moscou est protégée par un système ABM de 4 bases de lancement et 100 missiles. Le Traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en vigueur depuis 1970 et dont la Corée du Nord s’est retirée en 2003, favorise les usages pacifiques de l’atome. Toutefois, il établit une discrimination entre les Etats ayant fait exploser un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967, et les autres. Les premiers, à savoir les Etats-Unis, l’URSS réduite à la Russie en 1991, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, s’engagent à ne pas aider un autre pays à acquérir des armes nucléaires. Les seconds renoncent à en fabriquer et à tenter d’essayer de s’en procurer.

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations




Syrie : le rapport de force après la défaite de l’Etat islamique

Après la disparition territoriale de l’Etat islamique (EI) de Syrie en mars 2019, le régime de Bachar el Assad continue de bénéficier de l’appui de la Russie, dont les forces spéciales ont remplacé celles des Etats-Unis sur place. En outre, par son soutien, l’Iran a suscité une alliance imprévue entre l’Arabie saoudite et Israël, ses adversaires déclarés.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par le Forum mondial pour la paix. Y sont intervenus : Nabil Fawaz, membre du Parti démocratique du peuple syrien et ancien maire de Raqqah, où l’EI avait établi sa « capitale ; Mgr Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient ; David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. Le conflit contre l’EI en Syrie (2014-2019) s’est soldé par plus de 300.000 morts, 1,5 million d’invalides, 80.000 détenus, 7 millions de réfugiés au Liban et en Turquie et 6 à 7 millions de Syriens déplacés.

Précarité politique. Le régime de Damas a gagné sa guerre grâce au soutien iranien au sol puis russe dans les airs depuis 2015 et aussi des hésitations des pays occidentaux, explique David Rigoulet-Roze. Il contrôle 40 % du territoire et 60 % de la population du pays et maintient une pression militaire sur les enclaves sunnites. Le Nord se trouve sous protectorat turc, sous le prétexte d’une menace terroriste kurde. Le Front démocratique syrien a été soutenu par les pays occidentaux pour la reconquête de Raqqah, mais réalisée surtout par les Kurdes avec des éléments arabes. L’Iran veut maintenir Hassad au pouvoir et la Russie sauver son régime. Malgré sa stabilité garantie pour une clarification territoriale, ce dernier doit assurer sa survie par la reconstruction du pays estimée à 400 Md$ sur plusieurs décennies.

Reconstruction difficile. Le « printemps arabe » n’a pas pris en Syrie, pays non-démocratique sous le pouvoir d’une minorité (alaouïte), rappelle Mgr Gollnisch. Aujourd’hui, les réfugiés auront du mal à rentrer dans des villes détruites, mais la capacité de résilience de femmes chrétiennes et musulmanes permet de l’espérer. La Russie a déployé beaucoup de moyens pour revenir sur la scène internationale tout en manipulant la religion orthodoxe. L’Iran s’installe aux portes d’Israël, mais pas plus que la Russie, ne pourra reconstruire la Syrie. La Turquie se trouve dans une position délicate face aux Kurdes, désireux de transformer la partie du pays reconquise en Kurdistan syrien avec une minorité arabophone. La Chine, quoique désireuse, n’investira pas en Syrie sans contrepartie. Les pays occidentaux apparaissent comme seuls capables de reconstruire la Syrie en échange d’un processus démocratique. Mais ils manifestent une sorte de résignation par pragmatisme, réalisme et vision limitée au calendrier électoral.

Instrumentalisation de la religion. Communiste dans les années 1980, le Parti démocratique syrien souhaite transformer la Syrie en pays laïc, souligne Nabil Fawaz. La présence de forces russes et iraniennes rend difficile toute prévision de l’évolution du pays, sans compter les différents acteurs locaux. Auparavant, chrétiens et sunnites entretenaient d’excellentes relations et le terrorisme n’existait pas en Syrie. Hassad a réussi à transformer le conflit interne en guerre religieuse, avec l’aide de combattants palestiniens et du Hezbollah (groupe islamiste chiite proche de l’Iran). Le Parti Baas au pouvoir contrôle l’armée et soutient la minorité alaouïte (8 % de la population). Aujourd’hui, les forces occidentales surveillent les sous-marins russes de la base navale de Tartous.

Loïc Salmon

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde




Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Le niveau général de sécurité dans le monde s’est amélioré en 2018 mais reste encore inférieur à celui de 2008, selon le rapport annuel de l’Institut de Londres pour l’Economie et la Paix rendu public le 12 juin 2019.

Depuis 13 ans, l’institut détermine un indice mondial de la paix (IMP) composé de 23 critères qualitatifs et quantitatifs pour couvrir les conditions de vie de 99,7 % de la population mondiale. Même si 86 pays ont amélioré leur IMP, 77 ont vu le leur se détériorer. L’Islande reste en tête, devant la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, le Portugal et le Danemark. L’Afghanistan se trouve à la dernière place, précédé de la Syrie qui l’occupait l’année précédente, du Soudan du Sud, du Yémen et de l’Irak.

Facteurs de conflictualité. Selon le rapport, le changement climatique peut à long terme augmenter indirectement les risques de conflits violents par ses conséquences sur la disponibilité des ressources, la sécurité de la vie quotidienne et les migrations. Plus de 10 % de la population de huit des 25 pays les moins en paix vit dans des zones hasardeuses, soit 103,7milions de personnes résidant au Soudan du Sud, en Irak, en Libye, en République démocratique du Congo, au Soudan, en Corée du Nord, au Nigeria et au Mexique. Au cours des dix dernières années, deux critères de l’IMP se sont détériorés, à savoir des baisses de 8,69 % quant aux conflits en cours et de 4,02 % en termes de sécurité et de sûreté. Le terrorisme a augmenté dans 104 pays mais a baissé dans 38. Le nombre de morts dans les guerres civiles a crû de 140 % entre 2006 et 2017. Contrairement à ce que perçoit l’opinion publique, la « militarisation » mondiale a baissé de 2,6 % depuis 2008. Ainsi, le nombre de personnels armés par 100.000 habitants a diminué dans 117 pays. En outre, 98 pays ont réduit leurs dépenses militaires en pourcentage de leur produit intérieur brut, contre 63 qui les ont augmentées.

Impact économique. Selon l’IMP, 400 millions de personnes vivent dans les pays les moins stables. L’insécurité a fait perdre plus de 14 milliards de milliards de dollars en 2018 à l’économie mondiale, soit 11,2 % du produit brut ou 1.853 $ par personne. Pourtant, l’impact économique de la violence a baissé de 3,3 % en 2018. Ainsi, le montant dû aux conflits armés a baissé de 29 % jusqu’à 672 Md$, en raison de la diminution de l’intensité des conflits internes en Syrie, Colombie et Ukraine. En outre, l’impact économique du terrorisme a baissé de 48 % pendant le même temps. Toutefois, l’effet de la violence se fait encore sentir sur la croissance mondiale. Il correspond à 35 %, en moyenne, du produit intérieur brut des 10 pays les plus touchés, contre 3,3 % de celui des pays qui le sont le moins. Mais, il atteint 67 % en Syrie, 47 % en Afghanistan et 42 % en République centrafricaine.

Disparités régionales. L’Europe reste la zone la plus en paix dans le monde avec un IMP amélioré pour 22 de ses 36 pays. Terrorisme, guerres internes et externes se poursuivent en Asie-Pacifique. Les détériorations de l’IMP l’ont emporté sur ses améliorations en Amérique centrale et dans les Caraïbes. En Amérique du Nord, il reste stable au Canada, mais chute aux Etats-Unis. En Russie et Eurasie, l’IMP reste inférieur à la moyenne mondiale. En Amérique du Sud, il s’est amélioré en Colombie, en Uruguay et au Chili, mais s’est détérioré au Venezuela et au Brésil. En Afrique sub-saharienne, il s’est détérioré dans 27 pays sur 44. En Asie du Sud, il s’est amélioré au Népal, au Pakistan et au Bhoutan, mais s’est détérioré en Afghanistan. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il a connu une amélioration marginale grâce à 11 pays.

Loïc Salmon

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix : ceux qui la font




Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’aviation de combat, qui intégrera les dimensions spatiale et cybernétique, fait l’objet d’interactions politiques, diplomatiques, technologiques et industrielles entre pays de l’OTAN, Russie, Chine, Corée du Sud et Japon.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : Philippe Segovia, directeur programme SCAF France chez Airbus Defence & Space ; Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la FRS ; Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et maître de recherche ; Kévin Martin, chargé de recherche à la FRS. Josselin Droff, chercheur à la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le SCAF. La décision politique franco-allemande de juillet 2017 sur le programme SCAF (système de combat aérien futur) a été suivie de la notification, à Dassault Aviation et au consortium européen Airbus, d’une étude de concept commune qui a démarré en février 2019, rappelle Philippe Segovia. A l’horizon 2040, l’architecture du SCAF se composera du futur avion de combat connecté à des satellites d’observation, un avion d’alerte avancé AWACS, un essaim de drones, un avion CUGE (capacité universelle de guerre électronique) et aux chasseurs Rafale et Eurofighter Typhoon modernisés. Il évoluera dans « l’Air Combat Cloud », à savoir un réseau reliant tous les capteurs, effecteurs (appareils de combat) et centres de commandement et de conduite (C2) dans les domaines aérien, spatial et cyber. Cette connectivité, par radio, liaison tactique 16 et moyens de communications hybrides à grand débit, produira des quantités de données considérables à traiter par l’intelligence artificielle pour en obtenir l’information qui aidera à la décision par l’homme. L’Air Combat Cloud va accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) du C2 pour démultiplier les effets militaires possibles. Le futur avion de combat sera décliné en deux versions avec des périmètres spécifiques de missions : dissuasion nucléaire, opérations à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, cryptographie nationale et informations réservées pour la version française ; rôle dans le partage nucléaire de l’OTAN, cryptographie nationale et informations réservées pour la version allemande. L’approche « système de systèmes » fera passer du combat « connecté » au combat « collaboratif » avec les forces aériennes, maritimes et terrestres alliées. Le SCAF, « cybersécurisé », inclut le développement de standards européens, souverains et interopérables avec les moyens existants, pour partager l’information nécessaire à la mission.

La mission nucléaire de l’OTAN. Après le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014, le sommet de l’OTAN de 2016 a rassuré les pays membres sur l’engagement nucléaire américain en cas de conflit sur le théâtre européen, rappelle Emmanuelle Maître. Ce facteur joue en effet un rôle important dans l’acquisition d’avions de défense aérienne par les pays qui accueillent des bases de l’OTAN, où sont entreposées des armes nucléaires américaines. Il s’agit de celles de Kleine Brogel en Belgique, de Volkel aux Pays-Bas, de Blüchel en Allemagne, de Ghedi Torre et d’Aviano en l’Italie et d’Incirlik en Turquie. Ces pays mettent en service des avions de chasse américains ou européens, à remplacer vers 2025. La Belgique, qui déploie des F-16 A/B américains, a décidé en 2018 d’acheter 34 avions américains multi-rôles F-35 A de 5ème génération. Les Pays-Bas, équipés de F-16 A/B, ont commandé 37 F-35 A, dont 3 ont déjà été livrés. L’Allemagne, équipée de PA200 Tornado du consortium européen Panavia (Allemagne, Italie et Grande-Bretagne), a déjà acquis des Typhoon, construits par Eurofighters GmbH (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). L’Italie, équipée de Tornado, a reçu 11 F-35 A sur une commande de 90 appareils, mais pourrait réduire cette dernière pour des raisons budgétaires. La Turquie, équipée de F-16, a déclaré son intention d’achat de 100 F-35, mais la livraison des 30 premiers déjà commandés est bloquée par le gouvernement américain, pour des raisons politiques (voir plus loin).

La diplomatie russe des systèmes sol-air. En prévision d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN contre ses centres stratégiques clés, la Russie a déployé des systèmes sol-air S-300 et S-400 dans l’enclave de Kaliningrad, face aux espaces aériens de la Pologne et de la Finlande, indique Isabelle Facon. En outre, elle a vendu le S-300 à une vingtaine de pays, dont l’Iran, le Viêt-Nam, la Chine, l’Algérie et la Grèce, et le S-400 à l’Inde, la Chine et la Turquie. Ce dernier, déployé en Syrie en 2018, suscite l’intérêt du Qatar, des Emirats arabes unis, de l’Irak, de l’Egypte et de l’Iran. La Russie renforce ainsi son implantation au Moyen-Orient et met à mal la solidarité de certains membres de l’OTAN (Grèce et Turquie). Elle s’affirme comme puissance technologique et industrielle face à la concurrence de la Chine dans le domaine des systèmes anti-aériens. Elle coopère avec la Corée du Sud sur une version modernisée du S-300, moins chère que le S-400. Toutefois, elle ne vend que des versions dégradées du S-300, pour protéger sa technologie, et la mise en service du S-400 prend du retard.

Les dynamiques asiatiques. Chine, Corée du Sud et Japon, qui ont constitué leur propre base industrielle de technologie de défense, intègrent les transferts de technologie dans leurs programmes sous maîtrise d’œuvre nationale, explique Kévin Martin. La Chine en a lancé un en partenariat avec le Pakistan pour développer l’avion de chasse JF-17, destiné à l’armée de l’Air pakistanaise et vendu à la Birmanie et au Nigeria. La Corée du Sud s’est associée à l’Indonésie pour la production du chasseur KF-X. Ce programme nécessitait des transferts de technologies américaines, demandés dans le cadre de négociations sur l’achat du F-35, mais certains ont été refusés dont le radar à antenne active AESA. Le Japon, qui s’interdit toute exportation d’armes, a construit sous licence les chasseurs américains F-4 et F-15 avant de lancer son programme F-2, adapté du F-16 américain. Son programme F-3 serait dérivé du F-35, qu’il a commandé et dont il a déjà reçu plusieurs unités.

Loïc Salmon

Enjeux de négociations dans les accords d’accompagnement (« offsets »), les technologies de souveraineté sont recherchées par les Etats acheteurs (pays émergents) mais protégées par les Etats vendeurs et leurs entreprises, indique Josselin Droff. Pour ces dernières, les brevets, expériences et savoir-faire constituent des avantages compétitifs, qu’elles risquent de perdre par les départs de personnels ou expositions des connaissances en cas de partenariats ou d’alliances. Une étude, effectuée en 2013-2014 auprès de six grandes entreprises des secteurs aéronautique, transport, énergie, électronique et construction navale, souligne la nécessité de : maîtriser les fuites de connaissances ; sensibiliser le personnel au risque « humain » ; former les formateurs ; développer un contrôle, pour éviter la « sur-confiance » dans les barrières techniques et légales.

Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

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Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

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