Défense : la géographie pour garantir la liberté d’action

L’appréciation autonome de la situation dépend de la compréhension de l’environnement géophysique d’un théâtre, en vue de planifier et conduire une opération aérienne, navale, aéroterrestre ou interarmées.

La géographie militaire a été présentée en visioconférence à la presse, le 29 avril 2021 à Paris, par : un colonel, chef du bureau géographique, hydrographique, océanographique et météorologique du Commandement pour les opérations interarmées ; un ingénieur en chef de l’armement, directeur adjoint de l’unité de management ESIO (espace et systèmes d’information opérationnels) de la direction des opérations de la Direction générale de l’armement (DGA).

Objectifs opérationnels. La veille stratégique inclut l’information géographique militaire globale, explique le colonel. La prise de décision tient compte de l’interaction entre géographie, hydrographie, météorologie et océanographie. L’intelligence artificielle permettra de gagner du temps et d’augmenter la base de données. Celles-ci servent, par exemple, à préparer une opération amphibie ou à déterminer la praticabilité d’axes routiers pendant la saison des pluies dans la bande sahélo-saharienne. Elles sont utilisées pour la précision de 80-90 % des systèmes d’armes. Grâce à la coopération internationale de 32 pays, la représentation de 43 % des terres émergées est disponible en cartes au 50.000ème. L’accès à l’espace permettra d’anticiper les enjeux et risques à moyen et long termes, consécutifs notamment au réchauffement climatique.

Production et information. Selon l’ingénieur en chef, l’Etat-major des armées et la DGA ont lancé, depuis 2016, le programme GEODE 4 D de mise à jour des données géographiques, à savoir augmentation de la résolution, rafraîchissement de l’information et couverture de nouvelles zones. La première composante de GEODE 4 D porte sur la production de données, acquises via trois marchés complémentaires : GEOSOCLE pour les images précises des vallées et montagnes de toute la planète ; GEOMAPS pour la modélisation de l’environnement (routes, zones industrielles, infrastructures etc.) ; T-Rex, coopération internationale basée sur l’exploitation de l’imagerie satellitaire radar pour numériser la surface du sol (immeubles, éoliennes, pylônes etc.). La seconde composante de GEODE 4D compte trois systèmes d’information : réalisation de modèles de cibles ; prévisions océanographiques du Service hydrographique et océanographique de la marine ; acquisition automatique des données géographiques, hydrographiques, océanographiques et météorologiques, dont certaines sont destinées aux systèmes d’armes.

Moyens. Selon le ministère des Armées, environ 500 militaires et civils traitent de la géographie militaire au sein de l’Etat-major des armées, de la Direction générale de l’armement, de l’Etablissement géographique interarmées (basé à Creil) et du 28ème Groupe géographique (Hagenau). Le ministère des Armées est représenté au conseil d’administration de trois établissements publics « satellites » : le Service hydrographique et océanographique de la marine (500 personnes) ; Météo France (2.500 personnes) ; l’Institut national de l’information géographique et forestière (1.500 personnes). La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 450 M€ pour la géographie militaire. Celle-ci dispose de 270.000 produits référencés et d’un patrimoine numérique de 150 téraoctets.

Loïc Salmon

Défense : la météorologie, élément-clé des opérations

Marine : la « marétique », transformation numérique du monde maritime

La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre




Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Sur le plan militaire, l’intelligence artificielle (IA) devra traiter des données caractérisées par leurs volume, variété et véracité. Outre son efficacité technique, elle doit inspirer confiance à son utilisateur, qui prend la décision.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 3 décembre 2020 à Paris, par le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont notamment intervenus : le colonel Christophe Augustin, officier de cohérence opérationnelle à l’Etat-major des armées ; Jean-Michel Tran, directeur technique chez Naval Group ; Aurélien Strippoli, directeur de l’innovation chez Airbus Defence & Space ; l’ingénieur général de l’armement Jérôme Lemaire chargé de mission IA à la Direction générale de l’armement. Julien Nocetti, enseignant-chercheur au CREC.

Contraintes spécifiques. Depuis la fin de la guerre froide (1991), le contexte stratégique est devenu plus complexe, imprévisible et dynamique, rappelle le colonel Augustin. La confrontation possible avec des Etats puissances et des acteurs non étatiques apparaît avec la fin de la supériorité technologique occidentale et la facilité d’accès aux technologies de rupture. L’interopérabilité interalliée s’impose, car aucun pays n’aura la capacité de répondre seul à un conflit de grande ampleur. Ce conflit pourrait débuter par des opérations hybrides dans les domaines terrestre, aérien, maritime, cyber, informationnel et spatial. L’IA permettra de détecter les signaux faibles avant-coureurs d’une crise. Les forces déployées sur un théâtre d’opérations devront anticiper les phases de silence radio et les pertes du lien satellitaire, de la supériorité électronique ou de la supériorité aérienne. Le ministère des Armés va disposer des trois « clouds » informatiques d’ici une quinzaine d’années. Le premier, dit « cloud central » ou modèle d’accès à un pool partagé de ressources informatiques à la demande, nécessitera la disponibilité de réseaux interopérables mondiaux à haute capacité, dont la téléphonie mobile 5 G. Le déploiement de forces sur un théâtre d’opération extérieur nécessitera la constitution d’une zone d’autonomie par un « cloud d’entrée de théâtre » et un « cloud de combat », modèles d’accès aux services de métiers spécifiques (plates-formes d’armes, fonctions commandement et contrôle adaptatives etc.). Ils nécessiteront la disponibilité de réseaux de missions fédérées et sécurisées. Les armées ont besoin de capacités de pointe et souveraines. Les outils de demain devront surtout être simples à déployer, à utiliser et à administrer.

Usages navals. Une force navale regroupe des systèmes de systèmes, explique Jean-Michel Tran. Le maintien de la supériorité navale résulte de la réussite de la transformation numérique du combat naval, Système très complexe qui doit durer plusieurs mois dans un environnement marin difficile et sur un théâtre d’opération hostile, un navire doit rester en alerte permanente et capable de répondre instantanément à une menace venant de n’importe où. Par exemple, la réaction à une attaque de type missile hypervéloce est de l’ordre de quelques secondes. Outre une vision élargie des enjeux du théâtre d’opération et une connaissance précise de l’état opérationnel du navire, l’équipage doit disposer d’une aide à la décision synthétique, pour limiter les erreurs dues au stress ou à la fatigue. L’IA permet déjà la détection des pannes/alertes pour la propulsion des frégates multi-missions, grâce à une maintenance prédictive. Elle développera l’autonomie de décision des drones marins, afin d’augmenter leurs performances en précision, vitesse et sécurité. Un algorithme à multicritères calculera les plans d’engagement par la veille coopérative, l’évaluation de la menace, la coordination des engagements, la mise en œuvre des armes et l’évaluation de l’interception. Ainsi pour la protection du groupe aéronaval, une frégate d’escorte détectera la menace d’un missile supersonique, le poursuivra et le désignera comme objectif à une autre frégate d’escorte, qui le neutralisera. L’IA aura proposé à l’officier de lutte anti-aérienne la meilleure solution en temps réel. Elle aura choisi les armes, optimisé l’efficacité, géré les stocks de munitions, évité le sur-engagement et minimisé la gêne pour la force navale.

Domaine aérien. Selon Aurélien Strippoli, plusieurs SCAF (systèmes de combat aérien du futur), composés chacun d’un nouvel avion de chasse et de drones qui étendront leurs capacités, formeront ensemble le système d’armes de nouvelle génération. Ce dernier, qui participera notamment à la guerre électronique et au recueil de renseignement, sera entièrement interopérable avec les forces aériennes alliées. L’IA sera utilisée dans le SCAF notamment pour : la reconnaissance d’images et vidéos (moyens optique, infrarouge et radar) traitées à bord ; le traitement et la génération de langage naturel pour l’interface homme-machine ; la reconnaissance de formes et la fusion de données pour la maintenance prédictive, le dépannage, la connaissance de la situation, la cybersécurité et l’hypervision ; l’autonomie pour la coordination d’essaims de drones et les systèmes collaboratifs ; l’aide à la décision pour la gestion de la flotte et la planification de mission. Sur le plan tactique, le « cloud de combat multi-domaines » permettra la mise en réseau des forces aériennes, terrestres, maritimes, cyber et spatiales. Il permettra d’exécuter, mieux et plus rapidement que l’adversaire, la boucle OODA : Observation, par la gestion et la fusion des capteurs de renseignements d’origines image, électromagnétique et humaine ; Orientation, pour la planification des missions ; Décision, pour le commandement et le contrôle ; Action, par le combat collaboratif.

Ecosystème. Les principaux algorithmes sont réalisés par les grands laboratoires et non par les startups, souligne l’ingénieur général Lemaire. Les grands groupes reviennent à la recherche fondamentale. Outre l’intégration de l’IA dans les systèmes futurs, il faut d’abord en mettre dans les systèmes existants pour augmenter leur performance à moindre coût. La souveraineté numérique varie selon les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Une feuille de route nationale s’impose car les avis des Alliés évoluent.

Loïc Salmon

Allant de pair avec la mondialisation, la révolution numérique offre une façon de penser autrement le fonctionnement des Etats, des entreprises et des sociétés, estime Julien Nocetti. La maîtrise des technologies de l’IA constitue un facteur de puissance en politique internationale. L’IA repose sur la collecte de masses considérables de données, collectées par les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi). L’écosystème de l’innovation devient très compétitif. Sur les 4.500 entreprises traitant de l’IA, la moitié se trouve aux Etats-Unis et le tiers en Chine. Depuis 2013, Chine, Russie et Inde relocalisent des données sur le plan national. La Chine va investir 150 Mds$ dans l’IA jusqu’en 2030. Dans 10-15 ans une rivalité entre la Chine et la Russie dans ce domaine pourrait s’ajouter à celle en cours entre les Etats-Unis et la Chine. (voir sur la photo la déclaration du président russe Vladimir Poutine).

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Les ors de la République

Maillon de la chaîne de commandement, l’Etat-major particulier (EMP) du président de la République se caractérise par sa compétence et sa loyauté. Apolitique, il se situe au-dessus des divergences partisanes.

Le général Henri Bentégeat y a servi pendant sept ans, d’abord comme adjoint « Terre » auprès de François Mitterrand (1993-1995) et de Jacques Chirac (1995-1996) puis comme chef (1999-2002), avant d’assumer les fonctions de chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Il a vécu les cohabitations, où ces chefs d’Etat ont dirigé la France avec un Premier ministre d’une sensibilité politique différente de la leur. L’EMP participe à la gestion des crises et des conflits selon une procédure de décision réactive, sans frein de la part du Parlement, informé d’une opération militaire dans les trois jours puis qui doit autoriser sa prolongation au-delà de quatre mois. En outre, toutes les administrations sont concernées et les chefs militaires y sont associés de bout en bout. L’EMP assiste à toutes les réunions de crise au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et du ministère des Affaires étrangères, quand les intérêts de la Défense peuvent se trouver mis en cause. L’émotion, l’hypermédiatisation et l’information en continu effacent le recul et négligent le temps long, où se mesure l’efficacité. Chaque matin, les adjoints de l’EMP (Terre, Marine et Air) lisent notes des services de renseignement, messages des attachés de défense, analyses du SGDSN et de la Délégation aux affaires stratégiques, études de l’Etat-major des armées et télégrammes diplomatiques, pour traquer l’information destinée au chef de l’Etat, un fait inattendu demandant confirmation ou les signes d’une menace potentielle nécessitant une vigilance accrue. Le soir et les week-ends, ils prennent à tour de rôle l’astreinte à domicile. Tenus informés par le centre de transmission militaire de la présidence, ils doivent être en mesure de rédiger une note urgente pour le chef de l’Etat ou de rejoindre l’Etat-major des armées pour y suivre les développements d’une situation de crise potentiellement explosive. Le secrétaire général de l’Elysée gère alors la suite à donner à tout événement qui exige une réaction immédiate de la présidence de la République. L’ordre protocolaire place le chef de l’EMP juste derrière lui, pour souligner l’importance de la responsabilité de chef des armées, qui ne se partage pas. Ainsi, le lendemain de son intronisation, le nouveau président est informé, en tête à tête, des plans et procédures des codes nucléaires par le chef de l’EMP. Ces plans ne sont accessibles qu’à « ceux qui ont à en connaître ». La dissuasion nucléaire, socle de l’indépendance stratégique de la France, vise désormais, non plus les grandes villes d’un Etat adverse, mais ses centres de pouvoirs politiques, militaires ou économiques, en limitant les dégâts collatéraux. La protection des intérêts vitaux, jamais explicites, de la France serait affirmée par un tir d’ultime avertissement. Le chef de l’EMP, qui ne dépend que du chef de l’Etat, éclaire ses choix en amont. Son influence dépend des relations qu’il a su établir avec lui. Les décisions présidentielles sont prises en conseil de défense ou en conseil restreint, où tous les participants peuvent s’exprimer. Leur mise en œuvre relève du ministre ou du chef d’état-major des Armées. Parmi les administrations, seules celles de la Défense et des Affaires étrangères appliquent intégralement les décisions du chef de l’Etat…sans tergiverser !

Loïc Salmon

« Les ors de la République » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 220 pages, 17 €.

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Chefs d’Etat en guerre

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Avions espions

Dès l’origine, tous les avions armés puis de nombreux appareils civils ont recueilli des renseignements d’ordre tactique ou stratégique (photos et fréquences radar). Satellites et drones les complètent sans les remplacer.

En 1794 à Fleurus, l’observation par ballon a contribué à la victoire de l’armée française sur les troupes autrichiennes. Puis, cet avantage militaire tombe dans l’oubli jusqu’au développement de la photo aérienne au début du XXème siècle. Le premier « avion espion » est mis en service en 1911 par l’armée italienne pour la reconnaissance, en vue d’un bombardement aérien, réussi, contre des troupes et positions turques en Tripolitaine et Cyrénaïque (Libye actuelle). Pendant la première guerre mondiale, l’analyse des prises de vues aériennes de mouvements de troupes ou de navires conduit à la nécessité de la « maîtrise des airs », avant d’engager le combat. Les avions de chasse ont d’abord été conçus pour détruire…les appareils de reconnaissance adverses ! Dans les années1930, une organisation allemande pratique « clandestinement » la photographie aérienne au-dessus des Pologne, France, Grande-Bretagne, Tchécoslovaquie et Union soviétique. De leur côté, les services de renseignement français et britanniques recourent à une société civile pour faire de même au-dessus de l’Allemagne, de l’Italie et de la Libye. Pendant le second conflit mondial, l’Allemagne utilise des bombardiers modifiés pour les vols de reconnaissance à haute altitude (12.800 m !) au-dessus de l’URSS, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. La Grande-Bretagne met en œuvre les avions de reconnaissance photo Mosquito, fabriqués en grande partie en contreplaqué, à long rayon d’action et dont la vitesse et l’altitude leur permettent d’échapper aux chasseurs ennemis. Des hydravions japonais survolent clandestinement les îles britanniques du Pacifique, la Malaisie, Guam, les Philippines, l’île de Wake, les Indes néerlandaises et, peut-être, Hawaii. La Grande-Bretagne utilise l’avion pour les missions de renseignement électronique en appui des raids de bombardement contre l’Allemagne. L’armée de l’Air américaine l’emploie dans le Pacifique et au-dessus du Japon pour ouvrir la voie aux raids « atomiques » sur Hiroshima et Nagasaki (1945). En outre, l’interception des communications air-sol et air-air ennemies en Europe et dans le Pacifique réduisent les pertes en bombardiers. Dès le début de la guerre froide (1945-1991), les Etats-Unis accroissent les reconnaissances par des avions, de la Baltique à la mer Egée et dans les « couloirs » de Berlin à travers l’Allemagne de l’Est, et par des hydravions en Baltique, Méditerranée, mer du Japon et dans le Pacifique Nord. En 1949, l’analyse de la collecte d’échantillons d’air à haute altitude, entre le Japon et l’Alaska, conclut à l’explosion effective du premier engin nucléaire soviétique. En 1952, grâce à des ravitaillements en vol au-dessus de l’Allemagne de l’Ouest et du Danemark à l’aller et au retour, trois avions britanniques RB-45 C pénètrent en URSS au-dessus des pays baltes, de Moscou et de l’Ukraine pour tester les radars…sans être interceptés par les chasseurs soviétiques ! Pendant la guerre de Corée (1950-1955), des avions espions américains pénètrent jusqu’à 300 km en Chine. En 1960, après la frappe d’un avion U2 par des missiles et la capture de son pilote, les Etats-Unis renoncent au survol de l’URSS. A cette date, les satellites espions entrent en scène.

Loïc Salmon

« Avions espions » par Norman Polmar et John Bessette. Éditions E-T-A-I, 240 pages, 300 photos, 55 €.

Avions de combat

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR




Armée de l’Air et de l’Espace : voir plus haut et décider plus vite que l’adversaire

Les opérations aériennes vont d’une durée de plusieurs heures à un temps fulgurant dans l’action. Leur tempo nécessite souplesse, intelligence et réactivité pour gagner du délai.

Elles ont fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 24 novembre 2020 à Paris, par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Y sont notamment intervenus : Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le général de corps aérien Vincent Cousin, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; le général de division Pascal Facon, ancien commandant de la Force Barkhane au Sahel ; le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’AAE ; Emilien Dereclenne, docteur en philosophie, Université de Compiègne.

L’évolution de la menace. La guerre du Golfe (1991) a souligné l’importance de la maîtrise du ciel par le renseignement, la surveillance et la reconnaissance, rappelle Elie Tenenbaum. Depuis les attentats terroristes aux Etats-Unis en 2001, la puissance armée a été contournée par la décentralisation, la dissimulation, la « déception » (induire l’adversaire en erreur pour l’inciter à réagir contre ses propres intérêts) et le durcissement d’attaques nécessitant de plus en plus de moyens pour les contrer. Au cours des trente dernières années, les initiatives militaires des pays occidentaux ont cherché à produire des effets politiques. Les anciennes puissances, à savoir Russie, Chine, Inde, Iran et Turquie observent avec attention leurs points forts et leurs failles, notamment en matière de renseignement et d’actions cyber. La qualité des armements ne remplace pas leur quantité dans tous les domaines. L’émergence de la puissance économique et technologique se fait au profit de l’Asie-Pacifique. Par ailleurs, apparaît la volonté de remettre en cause le statut quo fondé sur le droit. Des zones territoriales se trouvent contestées en Syrie et en mer de Chine du Sud, affectant la liberté d’intervenir par la pratique du fait accompli. Il se crée des zones « grises », où la manœuvre en deçà du seuil critique réduit les risques d’escalade. Enfin, le coût militaire et politique d’une agression exerce un effet dissuasif.

L’intervention aérienne. En alerte permanente, l’AAE doit pouvoir intervenir sur 12.000 objectifs dans l’espace aérien au quotidien ; souligne le général Cousin. Lors des grands événements, elle doit détecter intrus et objets malveillants (drones). Dans une opération, la puissance aérienne devient un outil politique. En opération extérieure, elle donne une crédibilité à la parade politique par des frappes contre l’adversaire avec une faible empreinte au sol, comme l’a montré la guerre du Golfe. Elle est mise en œuvre à partir de la base de Lyon-Mont-Verdun pour l’opération « Barkhane » au Sahel ou, en coalition, à partir des Emirats arabes unis ou de Jordanie pour les actions au Levant. L’AAE doit acquérir des prototypes pour s’adapter aux menaces et anticiper leur évolution. Grâce à la numérisation et au partage d’informations, elle planifie et conduit les opérations « multi-domaines ». Celles-ci intègrent l’espace, le cyber, la guerre électronique et bientôt l’intelligence artificielle dans la défense anti-missiles, par la synchronisation des actions de tous les systèmes de combat. L’état final idéal consiste à fusionner les moyens pour une plus grande efficacité.

L’effet au sol. L’opération « Barkhane » contre les organisations terroristes Al Qaïda et Etat islamique dans le Grand Sahara se déroule sur un espace de 4 Mkm2, rappelle le général Facon. Chaque année, elle totalise 50 opérations majeures, 30 actions commandos et 10 opérations logistiques. Très sollicitée pour les liaisons aériennes et l’appui des troupes au sol, l’AAE joue un rôle majeur avec 1.200 sorties de chasse, 1.600 missions ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et 800 engagements. Les troupes partenaires africaines ont compris l’intérêt de la capacité de guidage aérien contre des cibles mobiles. L’évolution porte sur un partenariat de combat avec les drones armés, qui permettent de gagner du temps. Ces troupes partenaires ont besoin d’avoir accès à la technologie. Les industriels français devraient réfléchir à l’exportation d’armes faciles à utiliser et dont le maintien en condition opérationnelle devrait être rustique et soutenable financièrement, estime le général Facon. Selon lui, les forces terrestres doivent se préparer à maîtriser la très haute technologie dans un environnement exigeant et avec des pertes importantes dans des combats marqués par une très grande violence. Enfin, le changement climatique aura un impact sur les opérations futures.

La montée en puissance. Employée au niveau stratégique par sa participation à la dissuasion nucléaire, l’AAE a maintenu sa capacité pendant la pandémie du Covid-19, souligne son chef d’état-major. En cas de crise sur le territoire national ou à l’extérieur, elle réagit à partir de ses bases, outils de résilience. Elle détecte, identifie et caractérise des menaces accrues, dont les drones chargés d’explosifs. Son segment spatial lui permet de voir jusqu’à 36.000 km d’altitude et non plus 10 km. La Chine démontre sa puissance dans l’espace. La Russie envoie ses avions à long rayon d’action jusqu’en Espagne et les Etats-Unis les leurs jusqu’en mer Noire et en Méditerranée. Aucune mission militaire ne peut bénéficier d’une complète liberté d’action sans le contrôle du ciel, qui permet de connaître, d’anticiper et de frapper l’adversaire pour le neutraliser. Afin de comprendre et décider plus vite que lui, il s’agit de discerner l’essentiel dans la masse des données. Au sein de la Force Barkhane, les officiers de renseignement analysent en direct les flux d’informations pour les traduire rapidement en action. Pour conserver la supériorité opérationnelle, les Rafale emportent le missile air-air Meteor d’une portée supérieure à 150 km. La concentration des moyens crée des opportunités, estime le général Lavigne. Bientôt, grâce à l’intelligence artificielle, les capteurs permettront aux pilotes, navigateurs et tireurs de moduler leurs effets. L’AAE devra innover dans les modes d’action et se doter d’équipements adaptés aux opérations. Un entraînement plus réaliste portera sur la simulation des menaces par les radars embarqués dans les aéronefs. Afin de répondre au besoin de puissance aérienne collective, l’AAE est déjà capable de combattre avec ses homologues belge, allemande et américaine dans le cadre de l’OTAN.

Loïc Salmon

L’avenir des opérations aériennes devra prendre en compte la technologie et l’éthique, estime Emilien Dereclenne. Il s’agit de combiner automatisation et autonomie en gardant l’homme dans la boucle, car il juge en fonction de ses valeurs. Le drone agit à distance mais son pilote reste omnipotent. Quoiqu’hyperconnecté et toujours plus automatisé, le SCAF (Système de combat aérien du futur, photo) maintiendra la place de l’homme au sein des mégadonnées, de l’intelligence artificielle et de l’interopérabilité entre alliés. L’espace ouvre un nouveau front sur le plan industriel avec des technologies d’innovations et de ruptures, mais aussi sur les plans éthique et politique.

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Drones : préparer le combat aérien de demain

 




Marine nationale : la Patrouille maritime, en alerte permanente

Composante de l’aviation navale, la patrouille maritime (Patmar) est déployable partout dans le monde pour des missions opérationnelles, de sauvegarde ou d’entraînement.

Le capitaine de frégate Verwaerde, ancien commandant de la flottille 21 F, l’a présentée au cours d’une visioconférence organisée, le 25 novembre 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Les missions. Grâce à sa participation à toutes les missions majeures des dernières décennies, indique le capitaine de frégate Verwaerde, la Patmar a développé une culture spécifique des missions lointaines, longues et en autonomie. Outil multi-missions employé par les autorités politiques et militaires, elle réagit à deux niveaux d’alerte. Celle de sûreté anti-sous-marine, la principale, implique le décollage immédiat d’un avion Atlantique 2 (ATL2). L’alerte « opération extérieure » se déclenche en quelques heures pour répondre à une situation critique à l’étranger, comme une prise d’otages ou le soutien ponctuel à une opération en cours. L’ATL2 participe à la sûreté de la dissuasion nucléaire par la surveillance du goulet de Brest, lors du départ en patrouille d’un sous-marin lanceur d’engins. Cette surveillance inclut un chasseur de mines, un hélicoptère et une frégate de lutte anti-sous-marine. Le Service hydrographique et océanographique de la marine met à jour les fonds marins. Par ailleurs, la Patmar contribue à la protection anti-sous-marine de la zone économique exclusive de la France (11 Mkm2, 2ème du monde après celle des Etats-Unis). Un sous-marin peut, sur une longue durée, remplir des missions de frappe contre la terre, de renseignement, de harcèlement d’une force navale ou de blocus d’un port ou d’un passage obligé. Depuis 2013, les sous-marins russes, très silencieux, sont devenus aussi nombreux en Atlantique Nord, Baltique et Méditerranée qu’au temps de la guerre froide (1947-1991). Les sous-marins chinois patrouillent en océan Indien et arriveront bientôt en Méditerranée. En 2020, environ 40 pays déploient 500 sous-marins, (70 % à propulsion classique diesel-électrique), dont le quart appartient à des Etats membres de l’OTAN. La moitié des sous-marins à propulsion classique naviguent dans les océans Indien et Pacifique. La Patmar participe à la lutte au-dessus de la surface par : le recueil de renseignements maritimes pour obtenir une bonne appréciation de la situation, notamment dans les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb où les groupes terroristes disposent de drones et de missiles embarqués ; le soutien d’une force navale, par la création d’une « bulle » de protection anti-sous-marine autour du porte-avions ou du porte-hélicoptères amphibie ; l’attaque d’une force navale et le guidage de dispositif d’assaut pour les Rafale Marine et le débarquement de commandos ; la lutte contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique dans le cadre de l’opération européenne « Atalante ». Les zones d’opérations de la Patmar vont de la Méditerranée orientale à l’océan Indien (opération « Agénor »), au détroit de Malacca (opération « Clemenceau ») et à la mer de Chine méridionale pour garantir la liberté de navigation. Cela lui donne l’occasion de s’entraîner à la lutte anti-sous-marine avec les Marines de certains pays riverains et, dans le Pacifique, avec celle de l’Australie. Un ATL2 peut se poser à Djibouti, à Abou Dhabi, au Kenya, en Afrique du Sud, à La Réunion, à la Grenade, en Inde ou en Malaisie. Par ailleurs, la Patmar contribue à l’action de l’Etat en mer et à la défense maritime du territoire national par : la protection des approches maritimes ; le sauvetage en mer ; la lutte contre la pollution ; la lutte contre le narcotrafic ; celle contre le terrorisme maritime (prise d’otages) par une action de vive force impliquant des commandos. Enfin, la Patmar remplit des missions aéroterrestres au Tchad (1970), en Libye (2011) et dans la bande sahélo-saharienne (depuis 2013) par la reconnaissance armée (imagerie et renseignement électromagnétique) ou l’appui feu d’une troupe au sol.

Les moyens. Excellent planeur grâce à son envergure (voir encadré), l’ATL2 observe à 360 ° pour détecter un périscope de sous-marin, une explosion ou un tir, souligne le capitaine de frégate Verwaerde. Un système de télécommunications par satellite permet le « chat » (conversation en ligne) avec les autorités militaires et le transfert de vidéos. Les capteurs « discrets » incluent : un détecteur infrarouge ; un photographe, installé dans le nez vitré et équipé d’un appareil à objectif à distance focale de 800 mm ; une wescam MX 20D avec vision de jour et de nuit, télémètre laser pour extraction de coordonnées, pointeur infrarouge et désignateur laser pour le guidage des bombes ; des bouées acoustiques passives avec des microphones. Les capteurs « indiscrets » comptent : un radar ; un détecteur d’anomalies magnétiques dues à la masse métallique d’un sous-marin à faible profondeur ; un système de détection d’émissions radar ; des bouées acoustiques actives avec des petits sonars. Le « pistage » de sous-marins met en œuvre la complémentarité des moyens techniques de l’ATL2. Le radar détecte un sous-marin, qui plonge alors plus profondément. Puis les bouées acoustiques prennent le relais et ne le lâchent plus. L’ATL2 standard 6 augmente son spectre d’emploi, grâce à la liaison de données tactiques L22 et au radar « search master », capable de détecter un pickup ou une mobylette qui se déplace dans le désert et que la caméra suivra. Avion de combat, l’ATL2 emporte en soute : 6 torpilles MU90 ; 2 missiles antinavires Exocet AM39 ; 4 bombes guidées laser (125 ou 250 kg) ; 8 radeaux de survie ; un moteur et l’outillage de réparation. La tranche tactique abrite 8 personnes par la fusion des renseignements radars, électromagnétiques et acoustiques. Comme les missions peuvent durer jusqu’à 12 heures de vol, la tranche arrière est aménagée en espace vie.

Les personnels. Un ATL2 compte 14 membres d’équipage : 3 officiers (chef de bord, pilote et commandant tactique) ; 2 mécaniciens de bord ; 3 navigateurs et radaristes ; 3 acousticiens et spécialistes du renseignement image ; 3 opérateurs radio et de guerre électronique. Un équipage est constitué pour trois ans après la qualification opérationnelle de ses membres, qui se reconnaissent à la voix car tous s’entendent pendant la mission. Le chef de bord assure les relations avec l’extérieur et donne le feu vert pour une action. Les déplacements à l’étranger permettent le partage d’expériences et de savoir-faire entre alliés.

Loïc Salmon

Avion conçu pour la patrouille maritime (Patmar) dans les années 1990, l’Atlantique 2 (ATL2), présente les caractéristiques suivantes : 32 m de long ; 38 m d’envergure ; masse maximale de 46 t au décollage ; vitesse de patrouille, 180 nœuds (333 km/h) à l’altitude de 100 pieds (30 m) ; vitesse de transit, 250 nœuds (463 km/h) ; 2 turbopropulseurs de 6.000 ch. Il peut effectuer des missions de 8 heures à 500 milles marins (926 km) ou de 5 heures à 1.000 milles marins (1.852 km). La Patmar dispose de 17 équipages opérationnels et de 22 ATL2 (18 seront modernisés à terme), répartis entre les flottilles 21 F et 23 F abritées sur la base aéronautique navale de Lann-Bihoué (Ouest de la France).

Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Marine nationale : opération « Agénor » et missions « Foch » et « Jeanne d’Arc »

Marine nationale : s’entraîner pour anticiper le combat futur




La police des Lumières

Instrument de la puissance publique, la police du XVIIIème siècle intervient aussi dans l’économie, le travail, les échanges, la santé et l’hygiène des populations. La formation de ses métiers spécifiques s’amorce en Europe.

La police s’arroge aussi le droit d’exclure de la société tous ceux qu’elle considère comme nuisibles à la paix publique et tranche arbitrairement en faveur de ce qu’elle pense être l’intérêt commun. Face à elle, les gens ordinaires ne se limitent pas à l’obéissance muette ou à la résistance obstinée et recourent à la ruse, à la négociation et aux accommodements. Les policiers eux-mêmes savent modérer leur action pour éviter d’éventuelles réactions de grande ampleur. Certains, inspirés par les idéaux des Lumières, tentent d’adoucir des dispositifs jugés inefficaces ou trop rigoureux. La capacité de maintien de l’ordre de la lieutenance générale de police, instaurée en 1667 par Louis XIV, suscite l’intérêt des souverains de Prusse, d’Autriche, de Toscane et de Russie, qui en étudient la transposition chez eux. L’Espagne, le Portugal et le Danemark en adoptent des versions. A Paris, les commissaires du Châtelet assurent un rôle de police de proximité, qui désamorce la plupart des conflits locaux. L’ouvrage « Traité de police » (1709) recense onze domaines d’activité : religion, mœurs, santé publique, approvisionnement en nourriture, voie publique, sécurité, sciences physiques et humaines, commerce, production, personnel domestique et pauvreté. Il inspire toutes les grandes villes d’Europe, celles de la côte nord-américaine et même la capitale de l’Empire ottoman, confrontées aux mêmes difficultés socio-économiques. Le maintien de l’ordre à Paris y est présenté sous ses deux aspects : détecter, réprimer et punir la délinquance ; veiller à l’amélioration de l’environnement urbain. La conception d’une police « amélioratrice » en vient à prendre les attributs d’une science avec des textes et des méthodes spécifiques. Divers auteurs, disposant de réseaux internationaux, préconisent le recours prudent à des petites technologies, soulignent l’importance du détail dans le travail de la police et mettent l’accent sur la prévention. La culture politique de la fin du siècle des Lumières prône la transparence et les droits individuels face à l’opacité de la police parisienne avec sa pratique de l’espionnage, ses prisons d’Etat et ses « lettres de cachet », à savoir un ordre du roi permettant l’incarcération sans jugement, l’exil ou l’internement de personnes jugées indésirables. Par ailleurs, l’armée est mise souvent à contribution pour le maintien de l’ordre civil : sentinelles devant les bâtiments publics ; surveillance des marchés et des spectacles ; patrouilles nocturnes ; conduite des délinquants aux postes de garde ; haies de sécurité pendant les grandes fêtes et processions urbaines ; réglage de la circulation des véhicules. La « Ferme générale », qui collecte les droits de douane et les impôts indirects, dispose d’une force de police de 20.000 gardes armés aux frontières. La Révolution remplace la lieutenance générale de police par la Garde nationale, les justices de paix, l’institution d’un contrôle démocratique et la création d’un ministère de la Police, qui reprennent ultérieurement la plupart des techniques répressives de l’Ancien Régime. La « maréchaussée », chargée de la police et de la justice militaires et aussi de la police des routes, devient Gendarmerie nationale et perd ses compétences judiciaires.

Loïc Salmon

 « La police des Lumières », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Archives nationales, 256 pages, 200 illustrations, 35 €

Gendarmerie : lutte contre le terrorisme et renseignement

Garde républicaine

Garde nationale : objectif, fidéliser les réservistes

 

 




Dictionnaire renseigné de l’espionnage

L’espionnage inspire fiction et « coups tordus », tandis que le renseignement constitue une activité officielle, indispensable à la sécurité de la nation.

Autrefois, les espions, traîtres ou héros selon les cas, une fois démasqués, étaient punis de mort. Aujourd’hui, ce crime, imprescriptible, conduit encore à l’exécution, sous les régimes totalitaires, ou à l’emprisonnement, dans les nations démocratiques. Sur un mur blanc du siège de la CIA à Washington, plus de 130 croix représentent ses morts en service commandé. Toutefois, l’échange d’agents fait aussi partie de la guerre secrète. La « taupe », à savoir un membre d’un service de renseignement (SR) recruté par un SR étranger pour lui fournir des informations cruciales, cause toujours une perte de confiance en interne mais aussi à l’extérieur. Le cloisonnement, garantie du secret, se répercute au niveau administratif par le « besoin d’en connaître ». Il permet de limiter les dégâts causés par une taupe ou…par imprudence ! Sur le plan technique, la « cryptanalyse », qui consiste à déchiffrer les codes secrets de l’adversaire, mobilise 11.500 personnes, dont des mathématiciens et des linguistes des prestigieuses universités d’Oxford et de Cambridge, sur divers sites en Angleterre en 1943. Dans l’un d’eux, Bentley Park, converti aujourd’hui en musée, ont été « cassés » les codes « Enigma » des Wehrmacht, Luftwaffe et Kriegsmarine allemandes. Dès les années 1940, le programme américano-britannique « Venona » a permis aux Alliés de déchiffrer les messages des SR soviétiques et d’évaluer ensuite l’ampleur de leur pénétration en Occident. Il a servi à démasquer les physiciens nucléaires ayant transmis des informations sur la bombe américaine et quelques taupes britanniques. L’une d’elles, Kim Philby (1912-1988), qui a envoyé à la mort, sans le moindre remord, de nombreux agents infiltrés en URSS, a été honoré par la ville de Moscou, qui a renommé une place à son nom…en 2018 ! L’agent double britannique George Blake (né en 1922, réfugié en Russie), découvert grâce à un « défecteur » polonais, a cru naïvement que les Soviétiques tiendraient leurs promesses de ne pas exécuter les agents dont il avait donné les noms. De son côté, la CIA a dû demander l’aide du FBI (renseignement intérieur) pour démasquer la taupe en son sein, en l’occurrence Aldrich Ames (né en 1941, emprisonné à vie), arrêté en 1994. Outre la vente pendant dix ans d’informations confidentielles au KGB soviétique, il a compromis une centaine d’opérations de la CIA et du MI6 (SR britannique) et contribué à l’exécution d’une dizaine de militaires et agents russes, travaillant pour les pays de l’Ouest, et à l’emprisonnement de beaucoup d’autres. Alors que l’argent motive surtout en Occident, la perte de foi dans le régime de l’URSS, même si elle cachait parfois des entraves à la carrière ou des déboires domestiques, a souvent été évoquée pour expliquer la défection de membres de haut niveau de ses SR. Par ailleurs, dans un livre, un ex-directeur de la CIA conseille à ses successeurs « d’être circonspects lorsqu’ils présentent aux décideurs des renseignements liés à leurs objectifs politiques ». Enfin, le mythe de « l’espionne fatale », incarnée par la Néerlandaise Mata Hari (1876-1917) jugée « nulle » par les SR allemands mais fusillée pour l’exemple, perdure avec la Russe Anna Chapman (née Kouchtchenko en 1982), échangée une dizaine de jours après son arrestation à New York en 2010.

Loïc Salmon

« Dictionnaire renseigné de l’espionnage », Michel Guérin. Mareuil Éditions, 272 pages. 19 €

Lève-toi et tue le premier

Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

 




Lève-toi et tue le premier

L’efficacité de ses services de renseignement (SR) et de ses forces armées a sauvé Israël lors de crises graves. Les succès de ses opérations clandestines n’ont pu remplacer la diplomatie pour mettre un terme aux affrontements avec ses adversaires, Etats ou organisations terroristes.

Cet ouvrage se fonde sur un millier d’entretiens avec des dirigeants politiques, des hauts responsables du renseignement et même des agents d’exécution ainsi que sur des milliers de documents fournis par ces sources. Toute opération secrète du Mossad (SR extérieur), du Shin Bet (SR intérieur), de l’Aman (SR militaire) ou des forces spéciales nécessite l’autorisation écrite du Premier ministre…qui peut l’annuler au dernier moment ! Tous les Premiers ministres, qui se sont succédé depuis 1974, avaient servi auparavant dans les SR ou les unités spéciales. Dès la création de l’Etat en 1948, les SR envisagent de recourir à des opérations ciblées, loin derrière les lignes des nations arabes hostiles. A la suite d’un premier échec, le recours à des juifs autochtones dans les pays « cibles » a été exclu, à cause des répercussions sur toute la communauté juive locale. En outre, tout juif « traître » doit être ramené devant un tribunal israélien et non pas exécuté, en raison de la tradition de responsabilité mutuelle et du sentiment d’appartenance à une seule grande famille après deux millénaires d’exil. Israël accède au rang de grande puissance du renseignement en 1956, par l’obtention du rapport secret sur la dénonciation des crimes du stalinisme, présenté devant le XXème Congrès du Parti communiste soviétique. La remise d’un exemplaire à la CIA marque le début de l’alliance secrète entre les SR américains et israéliens. La guerre secrète inclut rivalités entre SR, mésententes avec les dirigeants politiques, échecs et dommages collatéraux. Suite à une opération indirecte concernant un pays allié et ayant entraîné de graves conséquences sur le plan international, les assassinats ciblés ne visent que des individus menaçant les intérêts d’Israël et doivent être menés uniquement par ses ressortissants. Une exécution complexe, entreprise loin à l’étranger, nécessite jusqu’à plusieurs centaines de participants, âgés pour la plupart de moins de 25 ans. Après la guerre des Six-Jours (1967), gagnée grâce à l’effet de surprise et anticipée par ses SR, Israël n’a guère recherché de compromis diplomatique avec les pays arabes voisins…jusqu’à la guerre du Kippour (1973), qui lui a coûté 2.300 soldats et aurait pu être mieux préparée par un travail de renseignement en amont. Les SR israéliens n’ont pas davantage anticipé la bombe à retardement constituée par les millions de réfugiés palestiniens après les guerres de 1948 et 1967, dont une partie vient chaque jour travailler en Israël et voit le développement des colonies juives en Cisjordanie. Dès 1993, les organisations terroristes palestiniennes recourent aux attentats-suicides, causant des centaines de morts et plus d’un millier de blessés israéliens. A l’ONU, les Etats-Unis opposent systématiquement leur véto à toute condamnation de la politique de représailles d’Israël par des assassinats ciblés. Entre 2000 et 2017, l’Etat hébreu a procédé à environ 2.300 opérations de ce type contre le Hamas, à Gaza, ou lors d’interventions du Mossad contre des cibles palestiniennes, syriennes et iraniennes. Les Etats-Unis, qui s’en sont inspiré après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, n’en ont conduit que 401 entre 2001 et 2017.

Loïc Salmon

« Lève-toi et tue le premier », Ronen Bergman. Editions Grasset, 944 pages, 29€. Format numérique, 19,99 € 

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

325 – Dossier : “Israël, continuum défense-sécurité depuis 50 ans”

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes




Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

Instrument indispensable à la conquête militaire extérieure et à la sécurité intérieure de l’Etat, le renseignement, tactique, stratégique et intérieur, a été organisé par tous les grands empires de l’Antiquité, puis perfectionné en Europe après la chute de Rome puis de Byzance.

Résultat d’une démarche délibérée, il doit fournir la bonne réponse au bon destinataire, dans les délais impartis et sous une forme intelligible pour lui. Malgré l’évolution technique, les méthodes restent les mêmes : rapports réguliers ; information de première main ; plusieurs niveaux de traitement de l’information ; protection des informations ; actions clandestines ; guerre psychologique. En Mésopotamie, les marchands peuvent circuler librement à l’abri des conflits, moyennant l’échange d’informations. Par ailleurs les devins jouent un rôle fondamental dans les affaires politiques et militaires, grâce à leur savoir préscientifique qui offre une grille de lecture interprétative à tous les échelons du pouvoir, local ou central. Quoique protégée par un désert aride, l’Egypte envoie des missions, mêlant diplomatie, commerce et renseignement, vers les pays voisins. Les pharaons doivent aussi se prémunir contre les conspirations et…les intrigues de harem ! L’Empire perse crée un système complexe de renseignement, décrit comme « les yeux et les oreilles du Grand Roi ». L’Empire indien des Gupta dispose d’un vaste réseau « d’itinérants » de tous acabits, déployés à l’étranger pour commettre éventuellement des vols et des assassinats ciblés. Fins connaisseurs des axes commerciaux transfrontaliers, les contrebandiers fournissent des renseignements tactiques. Des espionnes, de la citoyenne ordinaire à la belle concubine de harem, recueillent les paroles d’étrangers et… de l’entourage du roi. L’Empire chinois récupère l’héritage des guerres civiles antérieures : divination, transfuges, assassinats, corruption et contre-espionnage. S’il permet d’éviter l’affrontement militaire de grande ampleur comme l’a théorisé Sun Tzu (« L’art de la guerre »), le renseignement alimente aussi la compétition politique intérieure. Les « opérations spéciales », spécialités grecques depuis le cheval de Troie, quoique peu privilégiées par les Romains, se perpétuent quand même dans l’Empire romain d’Orient puis byzantin. Pour ce dernier, la diplomatie, moins chère que la guerre, aussi efficace et fondée sur le renseignement, utilise persuasion, corruption et subversion pour briser les alliances hostiles, affaiblir des Etats ennemis et détourner les invasions étrangères. Après sa chute, ses experts apporteront leur savoir-faire…à la Russie ! En Europe du Nord, les Vikings, quand ils ne commercent pas, effectuent des raids audacieux, sans pertes et basés sur l’effet de surprise, grâce à l’envoi d’éclaireurs et à l’espionnage organisé pour dresser cartes, itinéraires et inventaire des richesses de la région ciblée. Les Normands procèdent à des opérations clandestines en Angleterre, avant la conquête effective, ainsi qu’en Italie, en Sicile ou pendant les Croisades. Les princes et les grandes villes d’Europe s’appuient sur un plan de recherche de renseignements et entretiennent un réseau varié d’agents compétents. En France, Louis XI, « l’Universelle Aragne » (Grande Araignée), a ainsi élaboré une politique d’évaluation des situations, alliée à son sens aigu de l’anticipation.

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 520 pages, 28€. Format numérique, 21,99 € 

La Bible des codes secrets

Renseignement : anticiper la surprise stratégique

DRM : intégrateur du renseignement militaire