Chef de guerre

Les forces spéciales interviennent à l’étranger pour capturer des adversaires, neutraliser des terroristes ou libérer des otages, souvent en milieu désertique ou semi-désertique en Afrique ou au Moyen-Orient.

Elles réalisent entre 50 et 100 missions par an. En raison de l’importance des besoins, les unités commandos des armées de Terre et de l’Air et de la Marine possèdent un corpus commun, pour agir en dehors de leur domaine d’origine en vue de mener à bien la plupart des opérations, même si les plus pointues nécessitent des spécialistes. Elles restent de trois à six mois dans une zone opérationnelle ou un pays en guerre, car une opération complexe nécessite plusieurs semaines de recherche de renseignement avant l’action proprement dite. En accord avec les plus hautes autorités de l’Etat qui tranchent entre deux options possibles, l’officier général commandant les opérations spéciales décide du déroulement d’une mission et du choix de l’unité qui interviendra. Une mission simple sur le papier s’avère en effet compliquée à exécuter sur le terrain. Chaque membre du même groupe possède une ou plusieurs spécialités. Cette polyvalence garantit le remplacement immédiat de ceux qui, pour une raison ou une autre, ne pourraient plus être opérationnels en mission. Un groupe d’une dizaine d’hommes peut ainsi cumuler le savoir-faire de vingt ou trente. Les équipements, à la pointe de la technologie et de l’innovation, permettent plus de rapidité, de légèreté et de mobilité, tout en offrant une meilleure protection et de plus larges possibilités d’action. Ainsi, le tireur d’élite peut être équipé d’un fusil de tir longue distance à canon court et muni d’un « silencieux ». Calibré pour des cartouches de 7,62 mm comme une mitrailleuse, ce fusil permet, en toute discrétion, d’arrêter un véhicule ou de tirer à travers un petit mur sans que la balle soit déviée. Partenaire indispensable dans une intervention, l’hélicoptère d’attaque Tigre dispose d’une grande puissance de feu par son canon, qui tire 37 obus de 30 mm en 3 secondes avec précision. Si la situation devient critique en cours de mission, le chef de groupe doit effacer rapidement tous les éléments d’information de ses équipements électroniques, garder de l’argent liquide et conserver son arme… ultime recours et protection ! Lucidité pendant le combat, confiance mutuelle et cohésion du groupe s’acquièrent par un long et rigoureux entraînement. Chacun doit apprendre un nombre considérable d’informations pour ne pas commettre d’erreurs sur le terrain. Pour ne pas risquer sa vie et celle de ses camarades, il doit maîtriser les techniques d’utilisation de différents types d’armement, d’explosifs, de radios, de matériels d’escalade et d’effraction à coups de bélier, de pied de biche ou à l’explosif. Ainsi, en dehors des missions, l’entraînement des commandos Marine se poursuit sur leur base de Lorient : tirs trois à cinq fois par semaine ; manœuvres en hélicoptère ou en bateau ; séances d’investigation de locaux ; simulations, de jour comme de nuit, d’assaut sur un navire ou de prises d’otages. S’y ajoutent les formations en secourisme, armement et menaces radiologique et chimique. Une mission pouvant en déclencher une autre, le « capital sommeil » doit être renouvelé dès que l’opportunité se présente pour être toujours prêt. Dans la préparation d’une mission, l’adversaire semble une entité théorique mais, sur le terrain, il devient des individus…qui peuvent implorer de les épargner.

Loïc Salmon

 « Chef de guerre », Louis Saillans. Mareuil Éditions, 190 pages. 19,90 €

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Forces spéciales : opérations selon le droit de la guerre




Les ors de la République

Maillon de la chaîne de commandement, l’Etat-major particulier (EMP) du président de la République se caractérise par sa compétence et sa loyauté. Apolitique, il se situe au-dessus des divergences partisanes.

Le général Henri Bentégeat y a servi pendant sept ans, d’abord comme adjoint « Terre » auprès de François Mitterrand (1993-1995) et de Jacques Chirac (1995-1996) puis comme chef (1999-2002), avant d’assumer les fonctions de chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Il a vécu les cohabitations, où ces chefs d’Etat ont dirigé la France avec un Premier ministre d’une sensibilité politique différente de la leur. L’EMP participe à la gestion des crises et des conflits selon une procédure de décision réactive, sans frein de la part du Parlement, informé d’une opération militaire dans les trois jours puis qui doit autoriser sa prolongation au-delà de quatre mois. En outre, toutes les administrations sont concernées et les chefs militaires y sont associés de bout en bout. L’EMP assiste à toutes les réunions de crise au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et du ministère des Affaires étrangères, quand les intérêts de la Défense peuvent se trouver mis en cause. L’émotion, l’hypermédiatisation et l’information en continu effacent le recul et négligent le temps long, où se mesure l’efficacité. Chaque matin, les adjoints de l’EMP (Terre, Marine et Air) lisent notes des services de renseignement, messages des attachés de défense, analyses du SGDSN et de la Délégation aux affaires stratégiques, études de l’Etat-major des armées et télégrammes diplomatiques, pour traquer l’information destinée au chef de l’Etat, un fait inattendu demandant confirmation ou les signes d’une menace potentielle nécessitant une vigilance accrue. Le soir et les week-ends, ils prennent à tour de rôle l’astreinte à domicile. Tenus informés par le centre de transmission militaire de la présidence, ils doivent être en mesure de rédiger une note urgente pour le chef de l’Etat ou de rejoindre l’Etat-major des armées pour y suivre les développements d’une situation de crise potentiellement explosive. Le secrétaire général de l’Elysée gère alors la suite à donner à tout événement qui exige une réaction immédiate de la présidence de la République. L’ordre protocolaire place le chef de l’EMP juste derrière lui, pour souligner l’importance de la responsabilité de chef des armées, qui ne se partage pas. Ainsi, le lendemain de son intronisation, le nouveau président est informé, en tête à tête, des plans et procédures des codes nucléaires par le chef de l’EMP. Ces plans ne sont accessibles qu’à « ceux qui ont à en connaître ». La dissuasion nucléaire, socle de l’indépendance stratégique de la France, vise désormais, non plus les grandes villes d’un Etat adverse, mais ses centres de pouvoirs politiques, militaires ou économiques, en limitant les dégâts collatéraux. La protection des intérêts vitaux, jamais explicites, de la France serait affirmée par un tir d’ultime avertissement. Le chef de l’EMP, qui ne dépend que du chef de l’Etat, éclaire ses choix en amont. Son influence dépend des relations qu’il a su établir avec lui. Les décisions présidentielles sont prises en conseil de défense ou en conseil restreint, où tous les participants peuvent s’exprimer. Leur mise en œuvre relève du ministre ou du chef d’état-major des Armées. Parmi les administrations, seules celles de la Défense et des Affaires étrangères appliquent intégralement les décisions du chef de l’Etat…sans tergiverser !

Loïc Salmon

« Les ors de la République » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 220 pages, 17 €.

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Chefs d’Etat en guerre

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Armée de Terre : de la gestion de crise à la guerre future

Les forces aéroterrestres se préparent à la guerre, asymétrique ou de haute intensité, par le maintien de leurs capacités et une technicité accrue.

Le général de division (2S) Charles Beaudoin, délégué général du Commissariat général des expositions et des salons d’armements aéroterrestres, l’a expliqué au cours d’une visioconférence-débat organisée, le 10 décembre 2020 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre et l’Association 3ED-IHEDN (ex-AACHEAr).

Caractéristiques. Expérimentée, l’armée de Terre (AT) française s’est adaptée depuis 1990 aux différents conflits en urgence opérationnelle. Outil de puissance à forte valeur ajoutée avec un savoir-faire spécifique, ses forces spéciales sont déployées en petits effectifs pour une action rapide et complexe. Disposant de nouveaux équipements cinq ans avant les autres unités, elles ne coûtent pas cher par rapport aux effets obtenus par leurs missions. Les capacités de l’AT incluent les équipements, le soutien (approvisionnements, munitions et pièces de rechange), la doctrine (règles et modes d’emploi) et l’entraînement des forces. Destinés à fonctionner par des températures de – 30 °C à + 60 °C, les matériels doivent allier protection des personnels (blindage) et puissance de feu. Ainsi, dans tous les types de conflit, le véhicule blindé du combat d’infanterie (28-32 t) passe là où les autres blindés (10-15 t de plus), notamment allemands et américains, ne peuvent aller. Les opérations sont conduites en interarmées, voire en interalliés. Toutefois, l’artillerie permet d’exercer une riposte immédiate, par exemple sur un PC adverse protégé par des défenses sol-air ou quand un avion n’est pas disponible sur place au bon moment. L’AT dépend de l’espace pour : la navigation, grâce aux systèmes de positionnement par satellites (GPS américain et Galileo européen) et, en cas de brouillage, la centrale inertielle (divers instruments embarqués) permet de s’en affranchir ; les communications sur longue distance ou sur le théâtre d’opération ; la cartographie numérisée à bord des engins blindés. L’AT doit gérer ses équipements existants, faute de moyens financiers pour se moderniser d’un seul coup.

Conflictualité évolutive. Le budget de l’AT correspond à 22 % du budget total des trois armées et à 20 % de celui du soutien, rappelle le général Beaudoin. Ses matériels, d’une durée de vie de 40-50 ans, sont à 80 % âgés de 30 ans. Il faut 15 ans pour en concevoir un, qui devra être modernisé au bout de 10 ans pour éviter le déclassement. La guerre froide (1947-1991) a mobilisé effectifs et stocks importants, qui ont diminué lors des « dividendes de la paix ». L’AMX 30 a été remplacé par le char Leclerc, dont le coût de soutien a explosé en raison de l’électronique embarquée. Depuis, l’AT s’est adaptée au changement de la conflictualité…avec les mêmes matériels. Les opérations sont passées de l’interposition, sans perte, entre deux factions en Côte d’Ivoire (2007), à une longue présence, avec pertes, en Afghanistan sur un espace restreint (2001-2014) et dans la bande sahélo-saharienne aux grandes élongations (depuis 2013). Le drone armé est apparu lors des combats en Afghanistan, en Irak (2003) et dans le Haut-Karabagh (2020). L’AT a été formatée pour la gestion de crise et non pour la guerre, souligne le général Beaudoin. Entre 1990 et 2017, la diminution des budgets militaires a conduit à une réduction des capacités, mais sans abandons. La guerre symétrique apparaît peu probable jusqu’aux événements en Ukraine (2014) ou dans le Haut-Karabagh (2020) significatifs de la résurgence d’Etats puissances comme la Russie et la Turquie. La prochaine guerre se déroulera en zone urbaine, face à des adversaires disposant de drones armés ou kamikazes, avec le souci de limiter au maximum les pertes en vies humaines. Par ailleurs, les industriels de l’armement changent leurs procédés, élaborent des outils numériques et ne reconstruisent plus les systèmes obsolètes. Système de forces, Scorpion, conçu en 2005, atteindra sa pleine puissance en 2025 pour durer 40 ans. Des équipements à bas coût, rustiques mais peu performants, ne remplaceront jamais la haute technologie pour conserver la supériorité opérationnelle. La simulation au combat de haute intensité, du soldat en régiment au général dans un PC de division, effective en caserne, se fera bientôt sur le terrain. Elle prépare le personnel à partir en opération de quatre mois au moyen d’une zone numérisée (ville, montagne, fleuve, route etc.) pour imaginer un mode d’action face à l’adversaire.

Perspectives à moyen et long termes. D’ici à 2050, les deux tiers de la population mondiale résideront dans les grandes métropoles. Dans l’environnement complexe des Etats faillis, le combat terrestre se déroulera de plus en plus en zone urbaine, où l’adversaire se réfugiera en comptant sur l’attitude ambigüe des habitants, et de préférence la nuit quand sa présence est estimée et peu certaine. Il a fallu 90.000 hommes et des bombardements aériens pour prendre Mossoul (Irak, 2014), défendue par 1.000 combattants de Daech. Bientôt, il sera possible de détecter le départ d’un missile ou le tir d’un fusil. Le combat connecté, dès 2030, passera au traitement de données par l’intelligence artificielle pour déceler les signaux faibles de l’ennemi. Grâce à un « cloud », celle-ci gérera les flux de données à très haut débit, destinées au soldat qui les recevra sur son écran pour pouvoir réagir très vite. Toutefois, l’homme restera dans la boucle, comme pour le pilotage des drones armés. Des petits drones pourront lancer des grenades avec précision pour éviter les dommages collatéraux. Les prochains investissements porteront sur de nouveaux drones, la lutte anti-drones par brouillage, mitraillage de saturation ou laser actif qui suit une cible mouvante pour la neutraliser. L’adversaire pourrait cumuler les effets d’essaims de drones et…de drones anti-drones ! Les matériels de plus de 20 t du programme Scorpion seront renouvelés avec la prise en compte de la défense contre les engins explosifs improvisés, suite au retour d’expérience de l’opération « Pamir » en Afghanistan. La défense sol-air sera modernisée en 2035. L’adversaire pouvant détecter l’arrivée d’un avion, la portée de l’artillerie sera doublée à 80 Km avec une précision métrique, grâce à des munitions à propulsion additionnelle vers 2040. A cette date, l’hélicoptère d’attaque Tigre sera remplacé. Toutefois, avertit le général Beaudoin, des choix s’imposeront pour tenir les engagements et alléger les contrôles pour diminuer les coûts et raccourcir les délais de construction et de livraison.

Coopérations européennes. Prévu pour 2028, l’Eurodrone devrait être aussi performant que le Reaper américain pour le même prix. Le MGCS (système de combat terrestre principal) franco-allemand doit remplacer les chars Leopard 2 et Leclerc en 2035. Le partenariat franco-belge CaMo (2019) a permis la production en série des blindés légers Griffon et Jaguar, composants du système de combat Scorpion. Enfin, le traité de Lancaster House (2010) prévoit l’interopérabilité des AT française et britannique par des exercices conjoints réguliers.

Loïc Salmon

 

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future




Afrique : l’opération « Barkhane », créer de l’incertitude chez l’adversaire

Quoiqu’affaiblies par les actions conjointes et imprévisibles de la force Barkhane et de ses partenaires, les organisations terroristes du Sahel veulent toujours exporter le djihadisme.

Le général de division Marc Conruyt, commandant la force Barkhane dans la bande sahélo-saharienne, a présenté la situation le 11 février 2021 lors d’une visioconférence avec la presse à Paris.

Deux actions majeures. Une première opération de grande ampleur dénommée « Bourrasque », lancée contre l’organisation « Etat islamique au grand Sahara » (EIGS), s’est déroulée du 28 septembre au 1er novembre 2020 dans le Liptako Gourma, zone frontière entre le Mali et le Niger. Elle a mobilisé 3.000 militaires, dont 1.600 Français de la force Barkhane et 1.400 des forces armées maliennes et nigériennes, avec des moyens aériens français, britanniques, américains et danois. La seconde opération dénommée « Eclipse », qui a visé le « Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans » (RVIM), a eu lieu dans la région de Mopti (Mali), près de la frontière avec le Burkina Faso, du 2 au 20 janvier 2021 sur une zone d’environ 300 km sur 450 km. Elle a mobilisé 3.400 militaires, dont 1.500 de la force Barkhane et 1.900 des forces armées du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Au cours des deux opérations, la précision du renseignement a permis de déjouer les modes opératoires adverses.

Les conséquences. Selon le général Conruyt, « Bourrasque » a cassé la dynamique qu’avait l’EIGS en 2019. Ce dernier, qui a perdu des ressources en combattants et armements, fuit désormais le combat. Toutefois, il conserve une capacité de nuisance contre des cibles civiles au Niger. Lors de l’opération « Eclipse » le RVIM a subi des pertes moindres que l’EIGS et se montre plus agressif. Porteur d’un projet politique, le RVIM recourt à l’intimidation des populations, l’embrigadement des jeunes, l’action indirecte, le renseignement et la manipulation de l’information. La désinformation, qui existe depuis longtemps dans la bande sahélo-saharienne, exerce une influence sur les populations locales avec un écho parmi certains cercles à Bamako, mais n’a guère d’effet important sur le terrain, précise le général Conruyt. La force Barkhane procède aussi à des actions informationnelles, en complément des autres moyens à sa disposition. De son côté, à partir de sa base arrière dans la région, l’organisation « Al-Qaïda au Maghreb islamique » tente d’exporter le djihadisme, notamment vers le Mali et le Bénin et dispose de cellules dormantes en Côte d’Ivoire et au Sénégal.

Les partenariats. La task force européenne Takuba, composée notamment de membres des forces spéciales tchèques et estoniennes, accompagne les unités maliennes qui conservent leur liberté d’action. La compréhension de la menace, indique le général Conruyt, repose sur le partage de renseignement avec les pays partenaires et frontaliers ainsi que sur une coordination avec les forces françaises stationnées en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Gabon. Enfin, les Etats-Unis maintiennent une coopération importante en matière de renseignement, de ravitaillement en vol et de transport stratégique.

L’avenir de « Barkhane ». A l’issue du sommet des 15-16 février à N’Djamena (Tchad) avec les dirigeants du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), le président de la République, Emmanuel Macron, a exclu, dans l’immédiat, toute baisse des effectifs de la force Barkhane (5.100 militaires).

Loïc Salmon

Afrique : quelles perspectives pour l’opération « Barkhane » ?

Bande sahélo-saharienne : opérations aériennes, permanence et réactivité

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »




Afrique : quelles perspectives pour l’opération « Barkhane » ?

Pour la première fois depuis huit ans, le Sénat a débattu d’une opération militaire, en l’occurrence l’opération « Barkhane » au Sahel. L’action de l’Agence française de développement complète celle des forces armées.

A l’issue du débat, Christian Cambon, président de la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, a tenu une visioconférence de presse à Paris le 9 févier 2021. Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement, a fait de même le lendemain avec l’Association des journalistes de défense.

Le débat sénatorial. Le débat sur « Barkhane » a rassemblé la presque totalité des sénateurs et chaque groupe s’est exprimé. Selon le président Cambon, un consensus s’est dégagé sur la qualité et le courage des forces françaises engagées, avec des résultats notables. Ainsi, environ 1.200 à 1.500 djihadistes les plus dangereux auraient été « neutralisés » (mis hors de combat) depuis le début de l’opération. Toutefois, dans ce conflit asymétrique où l’adversaire, invisible, se cache au milieu de la population, les technologies les plus pointues ne s’avèrent pas toujours les plus efficaces. Les décès et blessures de militaires français sont souvent causés d’engins explosifs improvisés, lors des transports par la route. La sécurité devrait s’améliorer grâce à une livraison accélérée des nouveaux véhicules blindés Scorpion, au blindage des véhicules plus anciens, à l’emploi de radars plus sensibles pour précéder les convois et au transport de soldats par des hélicoptères lourds, moins repérables que les convois. Ainsi, les hélicoptères suédois et britanniques CH-47 Chinook ont présenté un avantage par rapport à l’avion A400M. Par ailleurs, les forces africaines concernées se mobilisent petit à petit auprès des forces françaises, en vue d’un transfert de responsabilité à terme. La présence de contingents européens, à savoir estonien, puis suédois et bientôt italien, font avancer l’Europe de la défense, dont la frontière Sud commence au Sahel. Ce conflit pourrait provoquer un « effet domino » au Maghreb, où des tentatives de déstabilisation se produisent en Libye, Tunisie et Maroc. D’autres ont eu lieu dans le golfe de Guinée, notamment en Côte d’Ivoire. Il s’ensuivrait un exode de centaines de milliers de migrants sur tout le continent africain. Pour l’éviter, la France doit peser de tout son poids vers une réconciliation au Mali, seule solution aux mains des forces politiques maliennes. La junte militaire s’est engagée en ce sens et a pris des contacts avec les organisations qui ne veulent pas détruire l’Etat. Celui-ci est quasiment absent dans le Nord du pays, où écoles et services de santé sont fermés et où la police et l’institution judiciaire ont été remplacées par des organisations islamistes. Enfin, une aide de l’Agence française du développement, assurée directement dans les villages, doit permettre au pays de s’en sortir. Selon un récent sondage, 51 % des Français s’interrogent sur le maintien des forces françaises au Mali. Le président Cambon rappelle que, suite à l’embuscade d’Uzbin (10 morts et 21 blessés) en Afghanistan en août 2008, le président de la République Nicolas Sarkozy a décidé de ne plus y envoyer de troupes pour une cause mal perçue en France. De même, un rapport sénatorial sur l’efficacité des drones armés a conduit à la décision de la France d’acquérir des systèmes américains Reaper, actuellement déployés au Niger contre les groupes armés terroristes.

Le pilier développement. Institution financière, l’Agence française de développement (AFD) a déjà consacré 5 Mds€ au Sahel depuis 2013, soit de 500 M€ à 1 Md€/an, pour déclencher les mécanismes de développement par les acteurs locaux, souligne son directeur général. Une moitié des financements est versée au gouvernement de chaque pays et une moitié aux autres partenaires, comme la Banque publique de développement du Mali, qui intervient dans le Nord et le centre du pays, ou la Banque nationale du Mali, principal financier des secteurs de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. Rien qu’au Mali en 2020, l’AFD a financé 43 ouvrages hydrauliques, pour fournir de l’eau à 50.000 personnes, 38 établissements de santé (38.000 consultations), 17 écoles (4.000 élèves) et 700 exploitations agricoles. L’AFD dispose d’un directeur régional à Ouagadougou (Burkina Faso) avec autorité sur le groupe G 5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) et le Sénégal. Cette région, qui connaît un taux de croissance économique élevé, suscite des tensions et attire les groupes terroristes. L’effort de développement doit porter sur tous le territoire, car les emplois se trouvent là où la richesse se produit. Avec d’autres partenaires financiers, elle promeut quelque 800 projets à l’épicentre de la crise. Au Mali, l’AFD change les perspectives au-delà du court terme et ailleurs qu’à la capitale Bamako. Au Burkina Faso, elle contribue à la sécurité et à l’éducation. Au Niger, elle établit une cartographie commune aux diplomates et aux militaires. Le commandement de « Barkhane » au Mali et le Centre de planification et de conduite des opérations du ministère des Armées à Paris disposent chacun d’un conseiller « développement », l’Etat-major des armées détachant un officier supérieur à l’AFD. Ailleurs en Afrique, l’AFD intervient dans les pays riverains du golfe de Guinée, notamment en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Bénin. Selon Rémy Rioux, les actions militaires et de développement devraient intervenir simultanément et non pas se succéder. Il faut agir côte à côte avant, pendant et après une crise. Après la séparation des belligérants et l’aide aux populations, il convient d’intégrer l’idée de développement dans les analyses. Une crise exerce une transformation concrète sur la vie des populations en matière d’approvisionnement en eau d’agriculture, d’infrastructure ou d’éducation. Par ses prêts sur 20 ans au Mali, l’AFD manifeste sa confiance dans l’avenir et explique comment le gouvernement doit développer le pays…afin de pouvoir la rembourser. En outre, elle acquière la connaissance de l’environnement, des acteurs économiques, de la société civile et des collectivités locales qui développeront le pays. Elle parvient ainsi « à faire entendre la voix de l’autre » auprès des ministères des Armées et des Affaires étrangères. Au sein de ce dernier, elle s’occupe de la mise en œuvre de projets de longue durée (4-5 ans), alors que la cellule de crise intervient dans l’action humanitaire d’urgence (alimentation et tentes). Le Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés et la Croix-Rouge internationale s’adressent à l’AFD pour les infrastructures des camps (eau, électricité et voierie).

Loïc Salmon

Depuis le 1er août 2014, l’opération « Barkhane » mobilise : 5.100 militaires ; 3 systèmes de drones ; 7 avions de chasse ; 20 hélicoptères ; 5 à 8 avions de transports tactique et stratégiques ; 280 véhicules blindés lourds ; 400 véhicules logistiques ; 220 véhicules blindés légers. Dans la bande sahélo-saharienne, aussi vaste que l’Europe, « Barkhane » a pour missions d’appuyer les forces armées des pays partenaires (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) dans la lutte contre les groupes armés djihadistes et d’empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région.

Afrique : hétérogénéité des crises et conflits au Sahel

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort




US Marines

Le Corps des marines, ouvert aux femmes, dispose de ses propres moyens navals, aériens et terrestres pour intervenir à tout moment, en tout lieu et avec un préavis réduit, quand les Etats-Unis estiment leurs intérêts menacés.

Créée en 1775 à l’image des Royal Marines britanniques en prévision des batailles navales de la Révolution américaine, cette unité est rattachée à la Marine pour assurer la police à bord des navires, les tirs de précision et les opérations de débarquement de faible envergure. Pendant les guerres du Mexique (1846-1848), celle de Sécession (1860-1865) et celle contre l’Espagne (1898), la Marine américaine se transforme, abandonnant la voile au profit de la propulsion à vapeur. Les unités de marines, jugées obsolètes et superflues, risquent de disparaître. Toutefois, le territoire des Etats-Unis s’étendant jusqu’au Pacifique, les détachements de marines sont chargés de la défense des bases avancées et des opérations de police à terre. Lors de la première guerre mondiale, ils intègrent le Corps expéditionnaire américain. Ils y acquièrent l’expérience du combat terrestre en Europe et se forgent une réputation d’unité d’élite avec un esprit de corps unique, entretenus par leur bureau d’information et de promotion. Pendant la guerre des Boxers (Chine, 1900), des marines sont transférés des Philippines (colonie américaine de 1898 à 1946) à la Cité interdite de Pékin, aux côtés de militaires italiens, britanniques et japonais pour y protéger les délégations étrangères. Au début des années 1900, des marines sont envoyés à l’île de Cuba, annexée par les Etats-Unis de 1898 à 1902, pour assurer la police depuis la base navale de Guantanamo (encore sous contrôle américain). Dans les années 1920, le Corps des marines se spécialise dans les opérations amphibies. Pendant l’engagement des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale (1941-1945), ses effectifs doublent jusqu’à 100.000 hommes, pour effectuer de difficiles opérations amphibies de reconquête des îles du Pacifique tenues par l’armée impériale japonaise. Afin d’éviter une confrontation nucléaire pendant la guerre froide (1947-1991), les Etats-Unis et l’URSS s’affrontent en Corée (1950-1953) et au Viêt Nam (1965-1975). Les marines y subissent des pertes énormes. Lors d’une opération de maintien de la paix au Liban, un attentat suicide contre le quartier général américain à Beyrouth provoque la mort de 241 militaires américains, dont 220 marines. Les succès des opérations dans le golfe Persique en 1991 (Koweït) et 2003 (Irak) redorent le blason et remonte le moral des marines, durement éprouvés pendant la guerre du Viêt Nam. Enfin, des marines ont été déployés en Afghanistan entre 2009 et 2014, puis à nouveau en 2017.  Face aux menaces potentielles de la Russie, de la Chine ou de la Corée du Nord, les marines s’entraînent aujourd’hui au combat en milieu arctique. Déployés dans plusieurs zones du monde dans le cadre de forces combinées aériennes et terrestres, ils passent beaucoup de temps en mer et s’entraînent en permanence sur les navires de la Marine américaine. Ils peuvent employer dans la même journée et sur un seul théâtre : l’avion de combat furtif F35B Lightning II ; l’appareil de transport hybride V-22 Osprey à rotors basculants combinant les atouts de l’hélicoptère, pour le décollage vertical ou court et l’atterrissage, et de l’avion pour voler jusqu’à 565 km/h ; le char M1 Abrams ; l’aéroglisseur LCAC d’une vitesse de 74km/h pour l’assaut amphibie.

Loïc Salmon

« US Marines » par Colin Colbourn. Éditions E-T-A-I, 224 pages, 230 photos, 39,00 €.

« Catamaran 2014 » : exercice amphibie d’une force expéditionnaire interalliés

Bold Alligator 2012 : exercice amphibie interalliés à longue distance

Marines : outils politiques et de projection de puissance




Armée de l’Air et de l’Espace : voir plus haut et décider plus vite que l’adversaire

Les opérations aériennes vont d’une durée de plusieurs heures à un temps fulgurant dans l’action. Leur tempo nécessite souplesse, intelligence et réactivité pour gagner du délai.

Elles ont fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 24 novembre 2020 à Paris, par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Y sont notamment intervenus : Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le général de corps aérien Vincent Cousin, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; le général de division Pascal Facon, ancien commandant de la Force Barkhane au Sahel ; le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’AAE ; Emilien Dereclenne, docteur en philosophie, Université de Compiègne.

L’évolution de la menace. La guerre du Golfe (1991) a souligné l’importance de la maîtrise du ciel par le renseignement, la surveillance et la reconnaissance, rappelle Elie Tenenbaum. Depuis les attentats terroristes aux Etats-Unis en 2001, la puissance armée a été contournée par la décentralisation, la dissimulation, la « déception » (induire l’adversaire en erreur pour l’inciter à réagir contre ses propres intérêts) et le durcissement d’attaques nécessitant de plus en plus de moyens pour les contrer. Au cours des trente dernières années, les initiatives militaires des pays occidentaux ont cherché à produire des effets politiques. Les anciennes puissances, à savoir Russie, Chine, Inde, Iran et Turquie observent avec attention leurs points forts et leurs failles, notamment en matière de renseignement et d’actions cyber. La qualité des armements ne remplace pas leur quantité dans tous les domaines. L’émergence de la puissance économique et technologique se fait au profit de l’Asie-Pacifique. Par ailleurs, apparaît la volonté de remettre en cause le statut quo fondé sur le droit. Des zones territoriales se trouvent contestées en Syrie et en mer de Chine du Sud, affectant la liberté d’intervenir par la pratique du fait accompli. Il se crée des zones « grises », où la manœuvre en deçà du seuil critique réduit les risques d’escalade. Enfin, le coût militaire et politique d’une agression exerce un effet dissuasif.

L’intervention aérienne. En alerte permanente, l’AAE doit pouvoir intervenir sur 12.000 objectifs dans l’espace aérien au quotidien ; souligne le général Cousin. Lors des grands événements, elle doit détecter intrus et objets malveillants (drones). Dans une opération, la puissance aérienne devient un outil politique. En opération extérieure, elle donne une crédibilité à la parade politique par des frappes contre l’adversaire avec une faible empreinte au sol, comme l’a montré la guerre du Golfe. Elle est mise en œuvre à partir de la base de Lyon-Mont-Verdun pour l’opération « Barkhane » au Sahel ou, en coalition, à partir des Emirats arabes unis ou de Jordanie pour les actions au Levant. L’AAE doit acquérir des prototypes pour s’adapter aux menaces et anticiper leur évolution. Grâce à la numérisation et au partage d’informations, elle planifie et conduit les opérations « multi-domaines ». Celles-ci intègrent l’espace, le cyber, la guerre électronique et bientôt l’intelligence artificielle dans la défense anti-missiles, par la synchronisation des actions de tous les systèmes de combat. L’état final idéal consiste à fusionner les moyens pour une plus grande efficacité.

L’effet au sol. L’opération « Barkhane » contre les organisations terroristes Al Qaïda et Etat islamique dans le Grand Sahara se déroule sur un espace de 4 Mkm2, rappelle le général Facon. Chaque année, elle totalise 50 opérations majeures, 30 actions commandos et 10 opérations logistiques. Très sollicitée pour les liaisons aériennes et l’appui des troupes au sol, l’AAE joue un rôle majeur avec 1.200 sorties de chasse, 1.600 missions ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et 800 engagements. Les troupes partenaires africaines ont compris l’intérêt de la capacité de guidage aérien contre des cibles mobiles. L’évolution porte sur un partenariat de combat avec les drones armés, qui permettent de gagner du temps. Ces troupes partenaires ont besoin d’avoir accès à la technologie. Les industriels français devraient réfléchir à l’exportation d’armes faciles à utiliser et dont le maintien en condition opérationnelle devrait être rustique et soutenable financièrement, estime le général Facon. Selon lui, les forces terrestres doivent se préparer à maîtriser la très haute technologie dans un environnement exigeant et avec des pertes importantes dans des combats marqués par une très grande violence. Enfin, le changement climatique aura un impact sur les opérations futures.

La montée en puissance. Employée au niveau stratégique par sa participation à la dissuasion nucléaire, l’AAE a maintenu sa capacité pendant la pandémie du Covid-19, souligne son chef d’état-major. En cas de crise sur le territoire national ou à l’extérieur, elle réagit à partir de ses bases, outils de résilience. Elle détecte, identifie et caractérise des menaces accrues, dont les drones chargés d’explosifs. Son segment spatial lui permet de voir jusqu’à 36.000 km d’altitude et non plus 10 km. La Chine démontre sa puissance dans l’espace. La Russie envoie ses avions à long rayon d’action jusqu’en Espagne et les Etats-Unis les leurs jusqu’en mer Noire et en Méditerranée. Aucune mission militaire ne peut bénéficier d’une complète liberté d’action sans le contrôle du ciel, qui permet de connaître, d’anticiper et de frapper l’adversaire pour le neutraliser. Afin de comprendre et décider plus vite que lui, il s’agit de discerner l’essentiel dans la masse des données. Au sein de la Force Barkhane, les officiers de renseignement analysent en direct les flux d’informations pour les traduire rapidement en action. Pour conserver la supériorité opérationnelle, les Rafale emportent le missile air-air Meteor d’une portée supérieure à 150 km. La concentration des moyens crée des opportunités, estime le général Lavigne. Bientôt, grâce à l’intelligence artificielle, les capteurs permettront aux pilotes, navigateurs et tireurs de moduler leurs effets. L’AAE devra innover dans les modes d’action et se doter d’équipements adaptés aux opérations. Un entraînement plus réaliste portera sur la simulation des menaces par les radars embarqués dans les aéronefs. Afin de répondre au besoin de puissance aérienne collective, l’AAE est déjà capable de combattre avec ses homologues belge, allemande et américaine dans le cadre de l’OTAN.

Loïc Salmon

L’avenir des opérations aériennes devra prendre en compte la technologie et l’éthique, estime Emilien Dereclenne. Il s’agit de combiner automatisation et autonomie en gardant l’homme dans la boucle, car il juge en fonction de ses valeurs. Le drone agit à distance mais son pilote reste omnipotent. Quoiqu’hyperconnecté et toujours plus automatisé, le SCAF (Système de combat aérien du futur, photo) maintiendra la place de l’homme au sein des mégadonnées, de l’intelligence artificielle et de l’interopérabilité entre alliés. L’espace ouvre un nouveau front sur le plan industriel avec des technologies d’innovations et de ruptures, mais aussi sur les plans éthique et politique.

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Drones : préparer le combat aérien de demain

 




Bande sahélo-saharienne : opérations aériennes, permanence et réactivité

L’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) assure des missions de renseignement, protection et soutien logistique au profit des forces terrestres et africaines de l’opération « Barkhane » au Sahel.

Le général Stéphane Virem, commandant la brigade des opérations aériennes, les a présentées au cours d’une visioconférence organisée le 17 décembre 2020 entre Paris et la base aérienne projetée de Niamey (Niger).

Les missions. A la suite du sommet de Pau, qui a réuni en janvier 2020 les chefs d’Etat de France et du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), l’AAE contribue au renforcement des capacités militaires des Etats de la région et de ceux du golfe de Guinée, du Sénégal à l’Angola. Elle participe au combat contre les groupes armés terroristes « Etat islamique dans le Grand Sahara » et « Rassemblement pour la victoire de l’Islam et des musulmans ». Les opérations sont conduites et commandées depuis la France. Le Poste de commandement interarmées de théâtre, installé à N’Djamena (Tchad), détermine les objectifs et les effets à produire. Ses demandes sont traduites en missions précises par le Centre de conduite des opérations aériennes (base de Lyon-Mont Verdun) qui définit les modes d’actions et les moyens aériens adéquats à envoyer sur les bases aériennes projetées de Niamey et N’Djamena. Les missions portent sur : le renseignement et la surveillance ; les frappes aériennes de neutralisation et de réassurance ; le ravitaillement en vol, le transport et l’aérolargage (28 opérations de largage et 240 t de fret en 2020) ; les évacuations sanitaires médicales sur un hôpital de théâtre et éventuellement des rapatriements en métropole. A titre indicatif, 103 sorties ont été organisées entre le 9 et le15 décembre 2020 : 26 pour le renseignement et la surveillance ; 32 pour la chasse (appui au sol) ; 45 pour le ravitaillement et le transport. Par ailleurs, le partenariat opérationnel « Air » assure la montée en puissance des forces africaines partenaires par des formations sur les deux bases aériennes projetées. Ainsi 100 soldats maliens et nigériens ont reçu une formation de guetteurs aériens tactiques avancés en 2019 et 70 en 2020. A terme et en liaison avec le Centre de formation au Sénégal, un centre d’expertise Air sera constitué pour le G5 Sahel, intégrant l’appui de troupes au sol, le transport, le renseignement, la maintenance et la planification des opérations aériennes.

Les moyens. L’opération « Barkhane » mobilise notamment 5.100 militaires, 280 blindés lourds, 220 blindés légers, 400 véhicules logistiques et 20 hélicoptères. La base aérienne projetée de Niamey abrite : 1 avion de transport polyvalent A 400M ; 1 avion ravitailleur C-130J ; 2 avions ravitailleurs C-135 ; 7 avions de chasse Mirage 2000D ; 1 système de drones Reaper (2 shelters et 3 drones) renforcé par 1 système Reaper Block 5 au premier semestre 2021 ; 1 avion de transport tactique allemand C-160 Transall ; 1 avion de patrouille maritime ATL2 mais de façon temporaire. En outre, des avions cargos Casa sont déployés au Sahel : 2 français à N’Djamena ; 1 français à Gao (Mali) ; 2 espagnols à Dakar (Sénégal). Par ailleurs, des renforts ponctuels sont envoyés de France : A 400 M, C-130, C-160 ou A330 MRTT (transport ou ravitaillement). En cas de besoin, des avions ravitailleurs américains peuvent intervenir : 2 KC-135 de la base de Moron (Espagne) ; 1 C-130J de la base de Ramstein (Allemagne). Un officier américain est impliqué dans les opérations ariennes.

Loïc Salmon

Afrique : une base aérienne projetée pour « Barkhane »

Afrique : soutiens intégrés à l’opération « Barkhane »

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable




Marine nationale : la Patrouille maritime, en alerte permanente

Composante de l’aviation navale, la patrouille maritime (Patmar) est déployable partout dans le monde pour des missions opérationnelles, de sauvegarde ou d’entraînement.

Le capitaine de frégate Verwaerde, ancien commandant de la flottille 21 F, l’a présentée au cours d’une visioconférence organisée, le 25 novembre 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Les missions. Grâce à sa participation à toutes les missions majeures des dernières décennies, indique le capitaine de frégate Verwaerde, la Patmar a développé une culture spécifique des missions lointaines, longues et en autonomie. Outil multi-missions employé par les autorités politiques et militaires, elle réagit à deux niveaux d’alerte. Celle de sûreté anti-sous-marine, la principale, implique le décollage immédiat d’un avion Atlantique 2 (ATL2). L’alerte « opération extérieure » se déclenche en quelques heures pour répondre à une situation critique à l’étranger, comme une prise d’otages ou le soutien ponctuel à une opération en cours. L’ATL2 participe à la sûreté de la dissuasion nucléaire par la surveillance du goulet de Brest, lors du départ en patrouille d’un sous-marin lanceur d’engins. Cette surveillance inclut un chasseur de mines, un hélicoptère et une frégate de lutte anti-sous-marine. Le Service hydrographique et océanographique de la marine met à jour les fonds marins. Par ailleurs, la Patmar contribue à la protection anti-sous-marine de la zone économique exclusive de la France (11 Mkm2, 2ème du monde après celle des Etats-Unis). Un sous-marin peut, sur une longue durée, remplir des missions de frappe contre la terre, de renseignement, de harcèlement d’une force navale ou de blocus d’un port ou d’un passage obligé. Depuis 2013, les sous-marins russes, très silencieux, sont devenus aussi nombreux en Atlantique Nord, Baltique et Méditerranée qu’au temps de la guerre froide (1947-1991). Les sous-marins chinois patrouillent en océan Indien et arriveront bientôt en Méditerranée. En 2020, environ 40 pays déploient 500 sous-marins, (70 % à propulsion classique diesel-électrique), dont le quart appartient à des Etats membres de l’OTAN. La moitié des sous-marins à propulsion classique naviguent dans les océans Indien et Pacifique. La Patmar participe à la lutte au-dessus de la surface par : le recueil de renseignements maritimes pour obtenir une bonne appréciation de la situation, notamment dans les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb où les groupes terroristes disposent de drones et de missiles embarqués ; le soutien d’une force navale, par la création d’une « bulle » de protection anti-sous-marine autour du porte-avions ou du porte-hélicoptères amphibie ; l’attaque d’une force navale et le guidage de dispositif d’assaut pour les Rafale Marine et le débarquement de commandos ; la lutte contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique dans le cadre de l’opération européenne « Atalante ». Les zones d’opérations de la Patmar vont de la Méditerranée orientale à l’océan Indien (opération « Agénor »), au détroit de Malacca (opération « Clemenceau ») et à la mer de Chine méridionale pour garantir la liberté de navigation. Cela lui donne l’occasion de s’entraîner à la lutte anti-sous-marine avec les Marines de certains pays riverains et, dans le Pacifique, avec celle de l’Australie. Un ATL2 peut se poser à Djibouti, à Abou Dhabi, au Kenya, en Afrique du Sud, à La Réunion, à la Grenade, en Inde ou en Malaisie. Par ailleurs, la Patmar contribue à l’action de l’Etat en mer et à la défense maritime du territoire national par : la protection des approches maritimes ; le sauvetage en mer ; la lutte contre la pollution ; la lutte contre le narcotrafic ; celle contre le terrorisme maritime (prise d’otages) par une action de vive force impliquant des commandos. Enfin, la Patmar remplit des missions aéroterrestres au Tchad (1970), en Libye (2011) et dans la bande sahélo-saharienne (depuis 2013) par la reconnaissance armée (imagerie et renseignement électromagnétique) ou l’appui feu d’une troupe au sol.

Les moyens. Excellent planeur grâce à son envergure (voir encadré), l’ATL2 observe à 360 ° pour détecter un périscope de sous-marin, une explosion ou un tir, souligne le capitaine de frégate Verwaerde. Un système de télécommunications par satellite permet le « chat » (conversation en ligne) avec les autorités militaires et le transfert de vidéos. Les capteurs « discrets » incluent : un détecteur infrarouge ; un photographe, installé dans le nez vitré et équipé d’un appareil à objectif à distance focale de 800 mm ; une wescam MX 20D avec vision de jour et de nuit, télémètre laser pour extraction de coordonnées, pointeur infrarouge et désignateur laser pour le guidage des bombes ; des bouées acoustiques passives avec des microphones. Les capteurs « indiscrets » comptent : un radar ; un détecteur d’anomalies magnétiques dues à la masse métallique d’un sous-marin à faible profondeur ; un système de détection d’émissions radar ; des bouées acoustiques actives avec des petits sonars. Le « pistage » de sous-marins met en œuvre la complémentarité des moyens techniques de l’ATL2. Le radar détecte un sous-marin, qui plonge alors plus profondément. Puis les bouées acoustiques prennent le relais et ne le lâchent plus. L’ATL2 standard 6 augmente son spectre d’emploi, grâce à la liaison de données tactiques L22 et au radar « search master », capable de détecter un pickup ou une mobylette qui se déplace dans le désert et que la caméra suivra. Avion de combat, l’ATL2 emporte en soute : 6 torpilles MU90 ; 2 missiles antinavires Exocet AM39 ; 4 bombes guidées laser (125 ou 250 kg) ; 8 radeaux de survie ; un moteur et l’outillage de réparation. La tranche tactique abrite 8 personnes par la fusion des renseignements radars, électromagnétiques et acoustiques. Comme les missions peuvent durer jusqu’à 12 heures de vol, la tranche arrière est aménagée en espace vie.

Les personnels. Un ATL2 compte 14 membres d’équipage : 3 officiers (chef de bord, pilote et commandant tactique) ; 2 mécaniciens de bord ; 3 navigateurs et radaristes ; 3 acousticiens et spécialistes du renseignement image ; 3 opérateurs radio et de guerre électronique. Un équipage est constitué pour trois ans après la qualification opérationnelle de ses membres, qui se reconnaissent à la voix car tous s’entendent pendant la mission. Le chef de bord assure les relations avec l’extérieur et donne le feu vert pour une action. Les déplacements à l’étranger permettent le partage d’expériences et de savoir-faire entre alliés.

Loïc Salmon

Avion conçu pour la patrouille maritime (Patmar) dans les années 1990, l’Atlantique 2 (ATL2), présente les caractéristiques suivantes : 32 m de long ; 38 m d’envergure ; masse maximale de 46 t au décollage ; vitesse de patrouille, 180 nœuds (333 km/h) à l’altitude de 100 pieds (30 m) ; vitesse de transit, 250 nœuds (463 km/h) ; 2 turbopropulseurs de 6.000 ch. Il peut effectuer des missions de 8 heures à 500 milles marins (926 km) ou de 5 heures à 1.000 milles marins (1.852 km). La Patmar dispose de 17 équipages opérationnels et de 22 ATL2 (18 seront modernisés à terme), répartis entre les flottilles 21 F et 23 F abritées sur la base aéronautique navale de Lann-Bihoué (Ouest de la France).

Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Marine nationale : opération « Agénor » et missions « Foch » et « Jeanne d’Arc »

Marine nationale : s’entraîner pour anticiper le combat futur




Afrique : hétérogénéité des crises et conflits au Sahel

Les groupes de rebelles djihadistes de la bande sahélo-saharienne présentent des spécificités, selon leurs implantations, leurs idéologies et leurs modes d’action.

Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale. Organisation d’experts de la sécurité en Afrique, l’ASSN a son siège au Ghana et dispose d’antennes au Soudan du Sud, au Kenya et en Afrique du Sud.

Les acteurs. Les différents groupes armés actifs au Sahel, minés par les rivalités et la corruption, font allégeance au organisations terroristes Al Qaïda au Maghreb islamique ou Daech (voir encadré). Le « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans » (GSIM), dirigé par le touareg Iyad Ag Ghali impliqué en 2010 dans la libération d’otages occidentaux, a décidé de négocier avec le gouvernement malien, en application des recommandations du dialogue national au Mali (8 mars 2020). Le GSIM veut obtenir le départ des troupes étrangères, notamment françaises. Le mouvement « Islamic States in West Africa » compte deux branches. La première, présente autour du lac Tchad, inclut le « Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest » et la branche armée du mouvement « Boko Haram », actif au Nigeria ; la seconde, « l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), est responsable de la plupart des violences contre la population civile, les forces armées et les représentants de l’Etat. L’EIGS, qui profite de nombreuses défections en raison de ses succès militaires au Mali et au Niger, obtient des ressources sur les territoires contrôlés et prélève un droit de passage sur les éleveurs en transhumance vers le delta du Niger. Les chefs des groupes armés se positionnent en fonction de la religion, de motifs politiques, de raisons économiques ou de vengeances interethniques. Le sommet de Pau (13 janvier 2020), qui a réuni les chefs d’Etat du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) à l’initiative de la France, a défini une stratégie contre l’EIGS.

Une grande complexité. Selon Niagalé Bagayoko, le Sahel se trouve en situation insurrectionnelle, avec des groupes qui remettent en cause le modèle d’Etat actuel, deuxième phase de la décolonisation. Les populations civiles se sentent abandonnées, en raison des faillites dans plusieurs domaines : la démocratisation, faute de transparence et d’alternance ; la décentralisation, qui gère mal les régions ; l’éducation, qui n’améliore pas les conditions sociales avec, pour conséquences, la fermeture d’écoles autour du lac Tchad et des menaces contre les enseignants par Boko Haram, qui a brûlé des livres venus de l’Occident ; l’urbanisation, qui laisse les zones rurales de côté ; le développement, car les populations ne tirent aucun bénéfice des réformes de l’Etat. En outre, les groupes armés bénéficient de la collaboration de la part des populations civiles, victimes des exactions des forces de défense et de sécurité. Les revendications indépendantistes se manifestent dans les régions exclues du développement depuis l’indépendance du pays. Depuis 2015 au Mali, un groupe armé s’oppose au gouvernement de Bamako et un autre, s’en sentant proche, veut négocier avec lui. Les fréquents conflits intercommunautaires se focalisent sur la gestion des ressources agro-pastorales et forestières au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. S’y ajoutent ceux entre catégories professionnelles, à savoir entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires et ceux entre autochtones et allochtones (extérieurs au territoire), sans liens avec les groupes islamistes. En outre, des querelles opposent les tenants des normes traditionnelles sur l’eau, la terre et le bétail et les partisans des règles de décentralisation des décennies 1990-2000. D’autres conflits portent sur l’exploitation des ressources du sous-sol, notamment l’or du Sud du Mali et de l’Ouest du Burkina Faso. Dans les sociétés très hiérarchisées des Touaregs et des Peuls, les « dominés » estiment avoir droit à l’égalité. La sécurité se « communautarise » au Mali avec la constitution de groupes d’auto-défense et de milices, à l’origine de massacres en 2019. Le gouvernement, qui a favorisé leur émergence, tente de les dissoudre. Au Burkina Faso, le gouvernement a fait voter une loi pour institutionnaliser les groupes d’auto-défense, plébiscités par la population qui les considère comme plus aptes à les protéger que les forces de sécurité. Enfin, les groupes criminels, qui vivent notamment sur le trafic de stupéfiants, entretiennent des liens avec la plupart des autres acteurs.

Les limites des interventions. Depuis 2019, se développe un ressentiment à l’égard de la politique étrangère de la France et non pas un sentiment anti-français, car les communautés françaises ne sont pas prises à partie, estime Niagalé Bagayoko. S’y ajoutent la difficulté à comprendre que l’opération « Barkhane » (5.100 militaires déployés) ne parvienne pas à éradiquer les groupes armés et l’impossibilité de vérifier les chiffres des résultats annoncés, pour en évaluer l’efficacité. L’objectif de restaurer l’autorité de l’Etat (sommet de Pau) ne parle pas aux populations, qui en dénoncent le modèle actuel. L’architecture de sécurité repose sur un conseil de paix et de sécurité et une force africaine pré-positionnée, encore en attente, et huit communautés économiques régionales. Selon Niagalé Bagayoko, ce dispositif ne fonctionne pas dans une conflictualité transrégionale. En outre, la MINUSMA (force de l’ONU) n’est pas capable de protéger les populations civiles. Enfin, les actions européennes de formation des forces armées africaines ne sont guère adaptées au contexte.

Les pistes possibles. Niagalé Bagayoko préconise de revoir les paramètres d’analyse des crises et conflits en Afrique, avec des sociologues et des anthropologues qui maîtrisent les langues locales. Au-delà de l’action militaire, il conviendrait de renforcer les capacités de la Police, de la Justice, du Parlement, de la Cour des comptes et du Médiateur (litiges entre les citoyens et l’Etat). La dimension « droits de l’homme » devrait s’intégrer à tous les échelons. La prise de décision, « hybride », devrait prendre en compte l’informalité, très importante en Afrique. Le concept de conflit de basse intensité nécessite une révision, en vue d’élaborer une pensée stratégique spécifique. Celle-ci, basée sur des références historiques africaines, devrait d’abord viser la protection des populations et en assumer le coût. Enfin, les Etats africains devraient définir eux-mêmes leurs propres besoins en armement.

Loïc Salmon

Deux coalitions terroristes se font concurrence au Sahel. La première, dénommée « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans », créée en 2017, réunit plusieurs formations affiliées à Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) : le groupe Ansar Dine qui avait participé à la prise de contrôle du Nord du Mali, renommé « Azawad » en 2012-2013 avant l’opération « Serval », lancée par la France en janvier 2013 à la demande du gouvernement malien ; le groupe Al-Mourabitoune ; la Katiba du Macina. La seconde, dénommée « Etat islamique au Grand Sahara », s’est ralliée à Daech et sévit dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises