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Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

La guerre asymétrique et la conflictualité au-dessous du seuil du conflit de haute intensité, par des Etats en compétition, modifient les modes d’action des forces terrestres, élaborés par la réflexion opérationnelle et l’innovation stratégique.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de brigade Ivan Martin, commandant l’Ecole d’infanterie et ancien attaché de Défense à Moscou (2018-2021) ; le professeur Pierre Pahlavi, Collège royal des forces canadiennes ; le général de brigade Eran Ortal, directeur du Dado Center (études interdisciplinaires des forces armées israéliennes) ; le général de brigade Joseph Hilbert, directeur de la formation de la 7ème Armée américaine.

La France. Plusieurs tendances lourdes caractérisent la conflictualité aujourd’hui, estime le général Schill. D’abord, la révolution numérique transforme les sociétés et fournit un arsenal de combat dans le cyber et l’espace extra-atmosphérique. L’armée de Terre doit pouvoir agir jusqu’à l’affrontement militaire direct, quel que soit le degré d’intensité. En raison de la confusion entre le front et l’arrière tactique, opératif et stratégique, tout engagement militaire aura des conséquences sur la logistique et le substrat national. La course aux armements produit un nivellement par le bas. L’accélération de leur développement et la facilité de leur acquisition permettent à de petits groupes d’affronter ou de contourner des armées nationales. La Chine, la Russie et l’Iran ont décidé d’inclure la puissance économique dans le domaine militaire pour remettre en cause l’équilibre issu de la seconde guerre mondiale, avec le risque d’un affrontement majeur. S’y ajoutent les Etats faillis, le terrorisme et les déséquilibres démographique et climatique. Les pays compétiteurs de la France, à savoir des adversaires potentiels, pratiquent la contestation par des actions violentes ou non. Grâce à une appréciation autonome de la situation, la France peut intervenir de façon limitée avec ses forces spéciales et son dispositif « Guépard » d’alerte permanente. Elle peut jouer le rôle de nation-cadre dans une coalition OTAN, de niveau européen ou ad hoc, grâce à un poste de commandement de corps d’armée avec sa capacité d’appui et de soutien et une division lourde. A l’avenir, la prévention et l’influence permettront de répondre, plutôt en Afrique, à un Etat en compétition ou en contestation, et de contribuer à la stabilisation, la construction sur le long terme et l’accompagnement. La Task Force européenne Takuba le fait au Sahel, alors que les sociétés militaires privées, type Wagner (russe), créent des déséquilibres destructeurs.

La Russie. Héritière de l’URSS qui n’a pas été vaincue militairement, la Russie lutte contre le modèle occidental susceptible de supprimer le statu quo, souligne le général Martin. Or la géopolitique de l’OTAN remet en cause son droit de regard sur le glacis constitué par les pays de l’ex-URSS. La Russie pratique une diplomatie de l’ambiguïté pour altérer la capacité d’analyse et la prise de décision de l’adversaire. Face à des crises, elle agit militairement en cas d’absence de solution politique. Elle reconstruit ses capacités militaires pour durer, face à une menace hypothétique à ses frontières, et se projeter au-delà. Depuis 1990, elle modernise sa défense sol-air (missiles hypersoniques et laser) pour se prémunir d’une agression extérieure. Ses forces terrestres accroissent leur puissance de feu et leur capacité d’action dans la profondeur. Ses forces navales défendent ses approches maritimes et effectuent des démonstrations de force en Europe. La Russie se ménage un espace de manœuvre et d’action dans tout le spectre, sous le seuil de la guerre nucléaire et du déclenchement de l’article 5 de l’OTAN (assistance mutuelle en cas d’agression). Elle compte sur les technologies de pointe pour surprendre l’adversaire et lui imposer son tempo pour le paralyser.

L’Iran. Pays à majorité chiite dans un environnement régional sunnite et arabe, l’Iran a l’impression d’être toujours attaqué, souligne le professeur Pahlavi. Pour préserver son indépendance contre toute ingérence ou menace de l’étranger, il ne peut compter que sur lui-même, en raison de l’affaiblissement de ses capacités militaires, consécutif à l’embargo sur les armes, et de son isolement diplomatique. Pour exporter son idéologie, il se constitue une zone tampon régionale et cible les faiblesses sociétales de l’Occident. Il développe tous les outils disponibles, notamment les cyberattaques, la manipulation de l’information et un programme balistique. Il se tourne vers les approches indirectes et hybrides pour éviter le combat frontal. La nostalgie de l’antique empire Perse, exprimée dès la seconde moitié du XXème siècle, se manifeste par son désir de reconnaissance sur la scène mondiale aux côtés de l’Europe et des Etats-Unis. La stratégie aux facettes multiples de l’Iran converge vers celles de la Chine et de la Russie, dont il se rapproche. Trop lier son destin aux leurs risque de porter atteinte à sa souveraineté.

Israël. Depuis les années 1980, Tsahal (forces armées israéliennes) a recouru à la puissance de feu à longue portée contre ses ennemis avec des résultats satisfaisants, mais cela ne suffit plus, explique le général Ortal. En effet, l’Iran, de plus en plus présent dans la région, leur en fournit, leur permettant ainsi de développer leur propre capacité offensive et leur donnant une liberté d’action. Cette dynamique d’échanges de tirs conduit Israël à une posture de défense anti-aérienne et limite sa capacité de manœuvre pour se protéger. Grâce à ses capteurs et ses réseaux, Tsahal doit pouvoir découvrir un ennemi qui se cache, intercepter ses projectiles, puis détruire ses lance-roquettes. Les opérations futures combineront rapidité et manœuvre dans la profondeur du territoire adverse.

Les Etats-Unis. Selon le général Hilbert, depuis l’effondrement du monde binaire de la guerre froide (1947-1991), le domaine de la conflictualité inclut l’espace, l’air, le cyber, la mer, la terre et le monde souterrain, dans des environnements de compétition, de crise et de conflit armé. Dans une compétition coûteuse en ressources financières, humaines et technologiques, il convient d’accroître l’interopérabilité des systèmes entre pays alliés et partenaires, grâce à des formations et des entraînements communs. De plus, il faut développer une capacité dissuasive de projection des forces terrestres, capables de déséquilibrer rapidement l’adversaire potentiel. En cas de de crise, il faut garder l’ascendant sur lui dans tous les domaines de la conflictualité pour lui faire comprenne que ses intérêts sont en jeu et que les Etats-Unis ne se battront plus jamais seuls. En outre, ils procéderaient à des tirs de précision dans les zones dont l’accès leur serait interdit. Si la situation évolue vers un conflit armé, la supériorité technologique et la prise rapide décision devraient permettre de l’emporter.

Loïc Salmon

Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire




La nouvelle guerre secrète

Lutte contre le terrorisme et guerre hybride ont conduit la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël à recourir à des interventions secrètes par des unités militaires spécialisées ou même des sociétés militaires privées.

Ces unités, souvent dérivées des forces spéciales et entourées du secret le plus strict, opèrent sur le territoire national (sauf aux Etats-Unis) en étroite relation avec les forces de sécurité et à l’étranger avec les forces armées et les services de renseignement extérieur. Les groupes terroristes, cloisonnés en petites cellules difficiles à infiltrer, connaissent le mode de fonctionnement militaire et le rôle des médias et de l’opinion publique dans les pays occidentaux. Ces derniers doivent alors anticiper leurs opérations, identifier les cibles visées pour les protéger et localiser les cellules adverses pour les détruire. Cela nécessite des renseignements opérationnels très précis, d’origines humaine, électromagnétique et optique, en vue d’une attaque de drones, d’une frappe aérienne ou d’une intervention par une équipe spécialisée. Quoique surtout issus des forces spéciales, les personnels passent par une sélection drastique et suivent un entraînement rigoureux. Certaines unités changent de nom ou disparaissent en raison des circonstances. Leur budget est dissimulé et leur existence cachée. Créées à l’insu du contrôle parlementaire ou pour le contourner, elles ont démontré leur efficacité sans pour autant permettre, par leur seule action, de l’emporter dans un conflit. Toutes, en totalité ou via certains de leurs membres, ont abusé de leur autonomie d’action pour sortir de leur cadre initial avec, pour conséquences, des dégâts collatéraux lors d’assassinats ciblés, la torture (physique et/ou psychologique) de suspects ou des tractations financières illégales. L’expérience des actions clandestines pendant la seconde guerre mondiale, les conflits de la décolonisation et en Irlande du Nord a permis aux unités spécialisées britanniques de s’adapter puis d’intervenir à Londres, en Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Yémen, Somalie et Iran. Grâce aux enseignements britanniques, les services spéciaux des Etats-Unis entament, contre l’Allemagne et le Japon (1941-1945), des opérations clandestines et une action psychologique qu’ils vont ensuite développer dans de nombreux pays. La CIA, civile et chargée de déstabiliser le bloc communiste dès 1947, se concentre sur le niveau stratégique. Créé 1980, le « Joint Special Operations Command » (Commandement interarmées des opérations spéciales) monte en puissance après 2001 et coopère désormais avec la CIA, autrefois sa rivale. Depuis la guerre conventionnelle de 1973, Israël est devenu la cible de menaces asymétriques accrues sur son territoire, ses frontières et à l’étranger. Les services de renseignement Shin Bet (intérieur), Aman (sécurité militaire) et Mossad (pays étrangers) ont considérablement développé leurs propres unités spécialisées. La France dispose de la Gendarmerie au niveau national, du Commandement des opérations spéciales et, pour les opérations clandestines, du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Enfin, une « remilitarisation » du renseignement se manifeste en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Israël. En effet, le développement des unités spécialisées et des moyens de renseignement de toutes origines assure aux forces armées la prééminence sur les agences civiles.

Loïc Salmon

« La nouvelle guerre secrète », par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte. Mareuil Éditions, 432 pages. 19,90 €

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Lève-toi et tue le premier

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles




Qui ose vaincra

La victoire repose sur l’audace dans l’action…précédée d’une longue réflexion, comme l’expérimentent les chefs militaires à différents niveaux.

La prise de risque calculée explique le succès de la plupart des vingt opérations présentées. Lors de la bataille de Leuctres (6 juillet 371 avant JC) l’armée de Sparte, réputée invincible, affronte celle de Thèbes en situation défavorable. Pourtant, le chef thébain Epaminondas remporte la victoire en adaptant, de manière imprévisible, le schéma de combat de l’époque. Il attaque directement l’élite des troupes spartiates avec ses meilleurs combattants, créant un effet de surprise qui disloque le dispositif adverse, conditionné par de longues heures d’entraînement et difficile à rétablir rapidement. Alexandre le Grand s’inspire de cette tactique lors de la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 avant JC) contre l’armée perse, hétéroclite mais très supérieure en nombre et qui a imposé et aménagé le terrain d’affrontement. Dès son plan initial, Alexandre prend l’initiative pour atteindre directement le roi perse Darius III, avant que la masse de manœuvre de son armée puisse se mettre en mouvement. La fuite de Darius provoque la défaite de son armée puis la chute de son empire. En Chine, entre le 15 octobre 1934 et le 19 octobre 1935, afin d’échapper à un encerclement par l’armée nationaliste de Tchang Kaï-chek, l’armée du jeune Parti communiste, commandée par Mao Tsé-toung, parcourt 12.000 km à travers 11 provinces et livre 500 combats contre les nationalistes, les « seigneurs de la guerre » et les pillards. Malgré la perte de 80 % de son effectif, l’Armée populaire de libération a réussi sa « longue marche », grâce à sa capacité de résilience qui a même entraîné le ralliement de certaines unités nationalistes et facilité les campagnes de recrutement. Le 10 mai 1940, le succès de l’attaque allemande du fort d’Eben-Emael, réputé imprenable, démoralise la Belgique, dont l’esprit de résistance s’effondre. La forteresse est tombée en quelques heures, surprise par l’audace et l’efficacité tactique d’un assaut aéroporté, mené par des soldats d’élite spécialement entraînés depuis six mois. Transportés par planeurs pour garantir la discrétion en vol et la concentration rapide des moyens à l’atterrissage, ils ont neutralisé la défense du fort par l’emploi de charges creuses à haut pouvoir de pénétration. Dans la nuit du 18 au 19 décembre 1941, un commando italien de six hommes-grenouilles réussit à pénétrer dans le port égyptien d’Alexandrie, l’un des principaux points d’appui de la Marine britannique en Méditerranée. Chaque équipe de deux nageurs enfourche une torpille modifiée, emportant une charge détachable de 230 kg d’explosifs avec un détonateur à minuterie et une ventouse. Malgré des difficultés inouïes, ils parviennent à couler un pétrolier et deux cuirassés britanniques. Le 27 juin 1976, deux membres du Front populaire de libération de la Palestine et deux Allemands de la Fraction armée rouge détournent, vers l’aéroport ougandais d’Entebbe, un avion d’Air France avec 250 passagers, dont une centaine d’Israéliens. Ils exigent la libération de 53 prisonniers pro-palestiniens détenus au Kenya et en Israël, Allemagne de l’Ouest, France et Suisse. Après la libération de 147 otages, l’ultimatum est fixé au 4 juillet. Dans la nuit du 3, après un raid de 3.600 km, un commando israélien évacue les 106 otages restants dont l’équipage, tue les terroristes…mais déplore la mort de son chef.

Loïc Salmon

 « Qui ose vaincra », Gilles Haberey et Hugues Perot. Editions Pierre de Taillac, 154 p, illustrations, 26,90 €.

Conduite de la bataille, planification et initiative

Les 200 meilleures ruses et tactiques de guerre

Lève-toi et tue le premier




Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Par ses bombardements ciblés en représailles aux tirs de roquettes sur son territoire, Israël entend créer un climat d’insécurité totale au sein du mouvement islamiste Hamas.

Le lieutenant-colonel Jonathan Conricus, porte-parole de Tsahal (forces armées israéliennes) l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 17 mai 2021 entre Jérusalem et Paris, par l’Association des journalistes de défense. La visioconférence a dû être retardée en raison d’une alerte en cours. Du 10 au 17 mai, les victimes de l’affrontement entre Israël et le Hamas de la bande de Gaza sont estimées à 10 tués et 294 blessés du côté israélien et 200 tués et plus de 1.300 blessés du côté palestinien.

Un contexte de guerre. Depuis 13 jours, 3.200 roquettes sont tombées sur Israël, mais avec un nombre réduit de victimes grâce au « dôme de fer », indique le lieutenant-colonel. Chaque unité du dôme comprend un radar de trajectographie, des roquettes et une batterie de missiles d’interception de courte portée. Dérivé du « Patriot » américain, ce système est de conception israélienne. En cas de tirs de roquettes décelés, les sirènes alertent la population de l’agglomération visée, qui se réfugie dans des abris en béton. A la date du 17 mai, le dôme de fer avait intercepté 90 % des roquettes, dont certaines ont explosé à Gaza. Il n’entre en œuvre que contre celles risquant d’atteindre des habitations. Tsahal a détruit 850 cibles considérées comme militaires, tuant 130 combattants. Les tirs de précision visent à réduire au maximum les dégâts collatéraux, souligne le lieutenant-colonel Conricus.

Des frappes chirurgicales. Le Hamas, dit-il, dissimule des installations militaires dans des infrastructures civiles très fréquentées, pour utiliser les passants comme boucliers humains. Ainsi, le 15 mai, une bombe guidée par GPS a totalement détruit la tour hébergeant les bureaux de médias étrangers, dont ceux de l’agence de presse américaine Associated Press et de la télévision qatarie Al-Jazira. Le personnel avait été sommé d’évacuer les lieux une heure avant l’attaque. Le ciblage de la tour, sans endommager les immeubles voisins, a été déterminé car elle abritait aussi les bureaux du service de renseignement du Hamas, des armes en cours de développement et des moyens logistiques. En outre, les bombardements ont détruit 100 km de tunnels aux parois bétonnées, par lesquels transitent des armes et des groupes armés. Il s’agit de perturber les activités militaires et civiles du mouvement islamiste, précise le lieutenant-colonel. Les opérations de représailles visent aussi les cadres militaires et les ingénieurs de haut niveau du Hamas. La prise de décision, processus complexe auquel participe un conseiller juridique, prend en compte la valeur de la cible et la réduction maximale du nombre de victimes potentielles. A titre indicatif, dans le passé, un dirigeant du Hamas a été abattu sans que son épouse, qui se trouvait à ses côtés, soit blessée.

Le Hamas. Le mouvement palestinien Hamas, qui comprend des branches politique et militaire, prône la destruction d’Israël et la création d’un Etat dans les frontières de 1967 avec Jérusalem pour capitale. Il est implanté à Gaza, en Cisjordanie et dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie. Avec sa direction politique au Qatar, il dispose de camps d’entraînement en Syrie, au Liban, au Soudan et en Iran qui lui apporte une aide politique, financière et militaire. Son opposition à Daech et son hostilité à l’Etat islamique au Sinaï ont permis au Hamas de se rapprocher de l’Egypte.

Loïc Salmon

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Lève-toi et tue le premier

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste




Marines : le sous-marin, arme tactique puis outil stratégique

Arme du combat naval, le sous-marin a pris une dimension stratégique dans la conduite de la guerre, la dissuasion nucléaire et le déni d’accès à un théâtre.

Alexandre Sheldon Duplaix, chercheur au Service historique de la défense et conférencier à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 3 décembre 2020 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN.

Evolution technologique. Le premier submersible, mu par la force humaine, apparaît en1776 aux Etats-Unis pour transporter, sans succès, une charge explosive jusqu’à la coque d’un vaisseau adverse. Au cours du XIXème siècle, l’invention des piles et batteries électriques va déboucher sur un mode de propulsion mixte pour le « torpilleur submersible ». Celui-ci se déplace en surface au moyen d’un moteur à vapeur, qui lui permet aussi de recharger des batteries alimentant son moteur électrique pour naviguer en plongée. Pendant la première moitié du XXème siècle, le sous-marin augmente sa vitesse, grâce à sa forme hydrodynamique, pour attaquer en plongée des navires de surface avec des torpilles acoustiques. Toutefois, le « schnorchel », tube d’acier alimentant en air son moteur diesel pour recharger les batteries sans faire surface, constitue une vulnérabilité. En 1954, la propulsion nucléaire, développée aux Etats-Unis, lui permet de s’en affranchir, d’augmenter sa vitesse, de renouveler l’oxygène du bord et d’alimenter toutes les installations électriques. Le Nautilus devient le premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). Dès 1961, l’armement nucléaire puis la technologie MIRV (missiles à plusieurs têtes suivant une trajectoire indépendante) donnent une dimension stratégique aux sous-marins américains lanceurs d’engins (SNLE). Pour combler son retard, l’URSS installe des missiles balistiques sur ses sous-marins à propulsion diesel-électrique puis construit des SNLE. Parallèlement dans les années 1950 et 1960, les Etats-Unis immergent des systèmes d’hydrophones dans les océans Atlantique et Pacifique pour surveiller les déplacements des submersibles soviétiques. Puis, l’augmentation de la portée des missiles n’oblige plus les SNLE américains à s’approcher des côtes soviétiques. L’URSS déploie alors des avions à long rayon d’action pour protéger les zones de patrouille de ses SNLE. Les Etats-Unis envoient des SNA chasser ses SNLE et menacent ses bases au moyen de leur aviation embarquée et de missiles de croisière. Par ailleurs, France, Grande-Bretagne et Chine construisent à leur tour des SNA pour développer une composante stratégique (SNLE). La Grande-Bretagne adopte la technologie et les missiles balistiques Polaris américains. Au début, la France dépend des Etats-Unis pour l’aide technique et l’uranium nécessaire aux réacteurs de ses sous-marins. Puis, elle met au point le concept de dissuasion pour interdire une attaque de l’URSS en visant ses principales métropoles. Dans les années 1980, l’URSS obtient, par espionnage, les codes et les zones de patrouille des sous-marins américains et les plans des hélices des SNA. A la fin de la guerre froide (1991), la Russie commence à déployer des SNA discrets.

Arme égalisatrice. L’arme sous-marine est déployée pendant les guerres de Crimée (1853-1856) et de Sécession (1861-1865). En 1917, l’Empire allemand lance la guerre sous-marine à outrance dans l’Atlantique, avant que les Etats-Unis soient prêts à intervenir. Les Marines alliées instaurent alors le blocus des ports allemands et organisent la protection des convois pour le transport rapide des troupes américaines. Entre les deux guerres mondiales, les Etats-Unis mettent au point le « plan Orange » pour couper les voies de communications du Pacifique au Japon, qui prévoit d’y affaiblir la flotte de croiseurs américains par des attaques de sous-marins avant une bataille navale décisive. L’Allemagne lance la production de sous-marins en 1942, alors que la Grande-Bretagne a déjà cassé le code de la machine Enigma utilisée par la Kriegsmarine. La guerre sous-marine américaine dans le Pacifique coupe les approvisionnements en combustibles du Japon, dont les pilotes ne peuvent obtenir une formation suffisante dès 1943. Dans les années 1980, le sous-marin intervient dans la guerre psychologique. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne l’utilisent dans des opérations spéciales pour inquiéter l’URSS. Ainsi, suite à l’échouement accidentel d’un submersible soviétique sur une côte suédoise en 1981, des incursions sous-marines dans les eaux suédoises sont attribuées à l’URSS et admises par les Etats-Unis en…2000. Pendant la guerre des Malouines (1982), un SNA britannique coule le croiseur argentin Belgrado, contraignant la flotte de surface argentine à rester dans ses ports. Le sous-marin assure des missions de renseignement et d’infiltration-exfiltration de commandos. Il participe aux guerres contre l’Irak en 1991 et 2003, avec le lancement de missiles de croisières américains Tomahawk. Des SNA restent déployés en Adriatique pendant toute la guerre du Kosovo (1998-1999) et au large de la Libye en 2011. Par ailleurs, le sous-marin classique devient une arme du combat littoral. Les Marines américaine, britannique et française, qui n’en possèdent plus, développent des drones sous-marins pour la reconnaissance et la lutte contre les torpilles, afin de conserver leurs SNA au large. Enfin, les petits sous-marins sont déjà utilisés par les narcotrafiquants pour le transport de la drogue et pourraient l’être, bientôt, par les organisations terroristes.

Dissuasion géopolitique. Les Etats-Unis préparent des missiles de croisière, contre les missiles de croisière développés par la Chine, non contrainte par les traités de limitation conclus entre Washington et Moscou. Outre la mise en chantier d’un 2ème porte-avions, celle-ci a construit des pistes d’aviation sur 7 îlots et atolls poldérisés en mer de Chine du Sud, pour protéger ses côtes contre le Japon, la Malaisie et l’Australie. Elle compte sur le projet, en cours, des « Routes de la soie » pour apaiser les tensions politiques avec ses voisins, mais veut empêcher toute indépendance formelle de Taïwan, l’intégrer sans combat et empêcher la VIIème Flotte américaine, stationnée dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien, d’intervenir. Elle modernise en conséquence ses sous-marins classiques anaérobies, pouvant rester en plongée quelques jours sans sortir leur schnorchel, et développe des SNA qui patrouillent en mer de Chine du Sud. Ses SNLE sont équipés de missiles balistiques J-L 2 d’une portée de 8.000 km. Les essais réussis du J-L 3 d’une portée de 14.000 km lui permettront de frapper des objectifs sur la côte Ouest des Etats-Unis et, si tirés dans le Pacifique, d’atteindre Washington. Par ailleurs, Israël dispose d’une capacité de frappe nucléaire à partir de sous-marins anaérobies. L’Inde va lancer un SNA et construit un SNLE. L’Iran développe des sous-marins classiques pour sa Marine et des petits submersibles pour l’organisation paramilitaire des Gardiens de la Révolution. La Russie, qui ne dispose que du sixième des la flotte sous-marine de l’ex-URSS, développe des drones sous-marins pour patrouiller en Baltique. L’Australie va construire 12 sous-marins anaérobies bénéficiant de la recherche sur les SNA français.

Loïc Salmon

Sous-marins militaires

Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer




Armes nucléaires : arsenaux modernisés d’ici à 2040

Les Etats détenteurs de l’arme nucléaire portent leurs investissements futurs surtout sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et les performances des missiles.

Ce constat a fait l’objet d’une note publiée, le 2 octobre 2020 à Paris, par deux membres la Fondation pour la recherche stratégique : Bruno Tertrais, directeur adjoint, et Emmanuelle Maitre, chargée de recherche.

Perspectives. Après analyse des arsenaux nucléaires, actuels et futurs, notamment des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, de la Grande-Bretagne, de l’Inde, du Pakistan et d’Israël, quatre tendances caractérisent leur modernisation : pérennisation des armes pour les Etats occidentaux, diversification et amélioration pour les autres ; développement de la composante maritime, à des degrés divers, pour tous ; montée en gamme des missiles en portée, vitesse et capacité d’emport ; dualité des systèmes d’armes, classique ou nucléaire, combinant porteurs (chasseurs-bombardiers ou sous-marins) et lanceurs (missiles balistiques ou de croisière). Vers 2030, l’Inde et le Pakistan, qui devraient disposer chacun de 200 à 1.000 armes nucléaires, deviendront des « puissances nucléaires de deuxième rang », au même titre que la Chine, la France et la Grande-Bretagne. De leur côté, les Etats-Unis et la Russie pourraient se lancer dans une course aux armements, en multipliant les têtes nucléaires sur les lanceurs balistiques. Toutefois, les conséquences économiques de la pandémie du Covid-19 pourraient provoquer une baisse des investissements dans ce domaine.

Les Etats-Unis. La modernisation de la triade nucléaire est estimée à 1.200 Mds$ sur 30 ans. Les SNLE de la classe Columbia (voir encadré), qui effectueront leur première patrouille en 2030-2031, coûteront le cinquième du budget de la construction navale militaire pendant une décennie. Leurs missiles Trident 2-D5LE resteront en service jusqu’en 2084. Le bombardier B-21 Raider, en cours de développement, remplacera les B-1B et B-2 à partir de la fin des années 2020. Il emportera des missiles LRSO à longue portée et des bombes B-61-12. Sur les 1.000 exemplaires de LRSO prévus, la moitié sera dotée d’une arme nucléaire. La bombe B-61-12 restera en service jusqu’en 2038. Transportable sur les F-15, F-16 et PA-200 Tornado, elle sera déployée en Europe avant 2025.

La Russie. Quatre nouveaux SNLE Borei sont entrés en service. A la fin des années 2020, dix unités seront réparties entre la Flotte du Nord et celle du Pacifique. Le programme de « drone torpille thermonucléaire » Status-6 Poseidon, s’il est maintenu, commencera en 2027. La modernisation de la composante terrestre, entreprise en 2000, sera achevée en 2025 avec 530 lanceurs opérationnels. Déjà, 140 lanceurs, mobiles ou en silo, RS-24 Yars (SS-27 Mod-2) peuvent emporter jusqu’à quatre armes nucléaires chacun. Certains lanceurs SS-19 modifiés sont équipés du planeur hypersonique Avangard, capable de déborder les boucliers anti-missiles américains, grâce à sa vitesse et sa faculté de changer de cap et d’altitude. Dans les années 2030, tous les bombardiers stratégiques actuels à long rayon d’action, Tu-160 et Tu-95, seront remplacés par l’appareil de nouvelle génération PAK-DA. Ils emporteront le missile AS-23B, mis au point pendant la décennie précédente.

La Chine. En 2020, 6 SNLE seraient déjà en service et équipés chacun de 12 missiles JL-2. Beaucoup plus discrets, de nouveaux submersibles de type O96 sont en développement pour constituer un parc de 10 SNLE au cours de la décennie 2030. Ils seront équipés du missile JL-3, en cours d’essais et dont la portée intercontinentale leur permettra d’élargir leurs zones de patrouille. Après vingt ans de développement, le missile intercontinental sol-sol DF-41 devrait bientôt entrer en service. Il aurait une capacité d’emport d’armes nucléaires accrue et des modes de lancement diversifiés par rapport aux missiles balistiques existants. A la fin des années 2020, le futur bombardier stratégique H20, comparable au B-2 américain, pourra emporter des missiles de croisière à charge militaire classique CJ-10K ou nucléaire CJ-20.

L’Inde. Un 2ème SNLE Arihant doit entrer en service en 2021 et deux sont en construction. Une base dédiée sur la côte Est (baie du Bengale) pourra en abriter quatre en 2030-2040. En outre, 2 bâtiments de surface emportent chacun 2 missiles Dhanush à courte portée et à tête nucléaire, dirigés contre le Pakistan. Le missile balistique intercontinental Agni-5, mobile, menace les centres vitaux chinois. Une version mer-sol de l’Agnis-6 pourrait voir le jour. Dans les années 2030, l’Inde va augmenter sa capacité de production de matières fissiles et doter des lanceurs à longue portée de têtes nucléaires multiples.

Le Pakistan. Le missile de croisière Babur-3 équipera les sous-marins classiques Agosta et quelques submersibles d’origine chinoise prévus dans la décennie 2020. Le missile sol-sol Abadeel pourra emporter des têtes multiples, pour contrer les défenses antimissiles indiennes. Les bombes Ra’ad (air-sol) et les missiles de croisières Babur (sol-sol) sont destinés à la dissuasion nucléaire du Pakistan.

Israël. Six sous-marins classiques auraient été adaptés à l’emport de missiles de croisière à charge nucléaire. Plusieurs dizaines d’armes nucléaires, en stock, peuvent déjà équiper les missiles sol-sol Jéricho-II et III, à portée régionale, ou être embarquées sur les chasseurs bombardiers F-16.

Loïc Salmon

A l’horizon 2030-2040, l’arsenal nucléaire stratégique des Etats-Unis devrait totaliser : 12 SNLE classe Columbia de 20.810 t en plongée emportant chacun 20 missiles balistiques Trident II D5LE/D5LE2, en remplacement de 14 SNLE Ohio (18.750 t) ; des missiles balistiques sol-sol GBSD remplaçant les 450 Minuteman III en service en 2020 ; des bombardiers B-21 transportant des bombes B61-12 et des missiles de croisière à propulsion nucléaire LRSO pour remplacer 46 B-52H et 20 B-2. L’arsenal nucléaire de la Russie devrait totaliser : 10 SNLE Borei (24.000 t) emportant chacun 16 missiles Balava et 1 SNLE Oscar (18.300 t) adapté pour le lancement de 6 torpilles Poseidon, en remplacement de 6 SNLE Delta IV et Delta III (12.600 t) en 2020 ; des missiles balistiques RS-28, SS27 Mod 1 et Mod 2 (RS-24 Yars) ; 60 bombardiers Tu-160M modernisés transportant des bombes AS-23B. L’arsenal nucléaire de la Chine devrait totaliser : 10 SNLE Jin (11.000 t) emportant des missiles JL-3, contre 6 emportant chacun 12 missiles JL-2 en 2020 ; des missiles balistiques DF-15, DF-21, DF-16, DF-5B, DF-31 et DF-41 ; 20 bombardiers H-20 transportant des bombes CH-AS-X-13. L’arsenal nucléaire de la Grande-Bretagne devrait se limiter à 4 SNLE Dreadnought (17.200 t) avec chacun 12 missiles Trident-2-D5 américains. L’arsenal nucléaire de l’Inde devrait totaliser : 4 SNLE Arihant (5.500-6.500 t) emportant 4-8 missiles H-4 et K-5 ; des missiles Agni III, IV, V et VI ; des bombardiers Mirage 2000H, Rafale et Su-30MKI transportant bombes et missiles. L’arsenal nucléaire du Pakistan devrait totaliser : des sous-marins classiques (1.760 t) avec des missiles Babur-3 ; des missiles balistiques Abadeel ; des bombardiers F-16 A/B et JF-17 transportant des bombes Ra’ad-2.

Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question




Lève-toi et tue le premier

L’efficacité de ses services de renseignement (SR) et de ses forces armées a sauvé Israël lors de crises graves. Les succès de ses opérations clandestines n’ont pu remplacer la diplomatie pour mettre un terme aux affrontements avec ses adversaires, Etats ou organisations terroristes.

Cet ouvrage se fonde sur un millier d’entretiens avec des dirigeants politiques, des hauts responsables du renseignement et même des agents d’exécution ainsi que sur des milliers de documents fournis par ces sources. Toute opération secrète du Mossad (SR extérieur), du Shin Bet (SR intérieur), de l’Aman (SR militaire) ou des forces spéciales nécessite l’autorisation écrite du Premier ministre…qui peut l’annuler au dernier moment ! Tous les Premiers ministres, qui se sont succédé depuis 1974, avaient servi auparavant dans les SR ou les unités spéciales. Dès la création de l’Etat en 1948, les SR envisagent de recourir à des opérations ciblées, loin derrière les lignes des nations arabes hostiles. A la suite d’un premier échec, le recours à des juifs autochtones dans les pays « cibles » a été exclu, à cause des répercussions sur toute la communauté juive locale. En outre, tout juif « traître » doit être ramené devant un tribunal israélien et non pas exécuté, en raison de la tradition de responsabilité mutuelle et du sentiment d’appartenance à une seule grande famille après deux millénaires d’exil. Israël accède au rang de grande puissance du renseignement en 1956, par l’obtention du rapport secret sur la dénonciation des crimes du stalinisme, présenté devant le XXème Congrès du Parti communiste soviétique. La remise d’un exemplaire à la CIA marque le début de l’alliance secrète entre les SR américains et israéliens. La guerre secrète inclut rivalités entre SR, mésententes avec les dirigeants politiques, échecs et dommages collatéraux. Suite à une opération indirecte concernant un pays allié et ayant entraîné de graves conséquences sur le plan international, les assassinats ciblés ne visent que des individus menaçant les intérêts d’Israël et doivent être menés uniquement par ses ressortissants. Une exécution complexe, entreprise loin à l’étranger, nécessite jusqu’à plusieurs centaines de participants, âgés pour la plupart de moins de 25 ans. Après la guerre des Six-Jours (1967), gagnée grâce à l’effet de surprise et anticipée par ses SR, Israël n’a guère recherché de compromis diplomatique avec les pays arabes voisins…jusqu’à la guerre du Kippour (1973), qui lui a coûté 2.300 soldats et aurait pu être mieux préparée par un travail de renseignement en amont. Les SR israéliens n’ont pas davantage anticipé la bombe à retardement constituée par les millions de réfugiés palestiniens après les guerres de 1948 et 1967, dont une partie vient chaque jour travailler en Israël et voit le développement des colonies juives en Cisjordanie. Dès 1993, les organisations terroristes palestiniennes recourent aux attentats-suicides, causant des centaines de morts et plus d’un millier de blessés israéliens. A l’ONU, les Etats-Unis opposent systématiquement leur véto à toute condamnation de la politique de représailles d’Israël par des assassinats ciblés. Entre 2000 et 2017, l’Etat hébreu a procédé à environ 2.300 opérations de ce type contre le Hamas, à Gaza, ou lors d’interventions du Mossad contre des cibles palestiniennes, syriennes et iraniennes. Les Etats-Unis, qui s’en sont inspiré après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, n’en ont conduit que 401 entre 2001 et 2017.

Loïc Salmon

« Lève-toi et tue le premier », Ronen Bergman. Editions Grasset, 944 pages, 29€. Format numérique, 19,99 € 

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

325 – Dossier : “Israël, continuum défense-sécurité depuis 50 ans”

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes




Renseignement : anticiper la surprise stratégique

La compréhension de l’environnement, en vue d’anticiper son évolution, nécessite la configuration de scénarios possibles et susceptibles de déboucher sur une crise, une attaque militaire ou un événement déstabilisant la société.

Paul Charon, directeur adjoint de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 février 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les échecs. La recherche universitaire relative à l’anticipation stratégique provient surtout des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’Israël (voir encadré), souligne Paul Charon.

L’attaque surprise de l’aviation japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en 1941 a déclenché ensuite des études en ce sens, au sein des services de renseignement (SR) et du monde universitaire. Les SR américains ont été surpris par : l’intervention de la Chine pendant la guerre de Corée (1950) ; l’offensive nord-vietnamienne du Têt (1968) pendant celle du Viêt Nam ; les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis (2001) ; l’annexion de la Crimée par la Russie (2014). Dans l’illusion de son invulnérabilité après la guerre des Six-Jours (1967), Israël a relâché sa vigilance et n’a pas tenu compte des manœuvres de duperie de l’Egypte (22 exercices militaires à la frontière du Sinaï), préalables à celle du Kippour (1973). La surprise stratégique ne se renouvelle jamais de la même façon, car le contexte évolue en permanence avec le risque de mener une guerre de retard. Ses formes varient : diplomatie avec les politiques de puissance de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Turquie ; apparition d’acteurs non étatiques comme les organisations terroristes ; technologies nouvelles ; doctrines employant différemment des moyens existants. Le travail d’anticipation prépare la résilience d’une société face à une agression. Un analyste, expert sur un pays, en maîtrise la langue avec ses nuances, qui lui permettent d’en mieux comprendre les évolutions et de les anticiper. Mais il manque de sens tactique et n’est guère entendu par les décideurs des pays démocratiques, obsédés par le court terme. En revanche, l’analyste de renseignement tactique parvient à les alerter. D’ordinaire généraliste sans connaissances approfondies, il passe d’une hypothèse à l’autre, capacité qui fait défaut à l’expert.

Les facteurs intrinsèques. Selon Paul Charon, les SR se trouvent parfois submergés par la quantité de « bruits », à trier pour détecter le signal opportun (cas de Pearl Harbor). S’y ajoutent une incapacité à mettre en commun des renseignements trop éparpillés et un manque de discernement entre niveaux stratégique et tactique. Ainsi, la CIA savait qu’Al Qaïda préparait des attentats aux Etats-Unis, mais ignorait où, quand et comment. La focalisation sur une source jugée excellente (« haut placée ») conduit à la surestimer au détriment des autres, avec le risque d’une erreur ou d’avoir affaire à un agent double. Concentrer son attention sur une seule analyse, considérée comme indiscutable, élimine tous les points de vue différents. Les analystes interprètent, de façon consciente ou non, les « signaux faibles » à partir de « grilles » qui risquent d’en écarter comme scénarios improbables. Une stratégie trop explicite peut résulter d’une ruse, visant à abaisser le niveau de vigilance (cas de la guerre du Kippour). Il en est de même pour une attaque improbable, malgré le « bruit » alarmant qui l’entoure, comme crier « au loup » (danger) trop souvent. Le facteur « cognitif » consiste à traiter une information à partir d’expériences mémorisées ou de préjugés et non par raisonnement. Le cerveau sélectionne ce qu’il estime la meilleure interprétation et écarte les informations infirmant l’hypothèse de départ.

Les dysfonctionnements. Des décisions erronées résultent aussi du poids des SR, indique Paul Charon. L’action sur le terrain se trouvant soumise à des procédures, ceux-ci tendent à proposer, des plans tout prêts en cas d’urgence, pour satisfaire les décideurs politiques. Par ailleurs, ils évitent le partage des informations pour s’en servir comme leviers, lors des compétitions internes en matière de budget et de personnels. Ils doivent parfois répondre aux besoins des décideurs, dont la perception de la menace s’éloigne de celle définie par l’organisme de coordination du renseignement. Par exemple, la réalité de la menace du terrorisme, en nombre de victimes par an, ne remet pas en cause le rang de la France dans le monde ni ne contrarie la remontée en puissance de la Russie ou de la Chine. Les SR évaluent leurs propres analystes. En effet, un bon analyste de renseignement tactique fera un piètre analyste d’anticipation, or ce sont souvent les mêmes personnes, indique Paul Charon.

Les pistes possibles. Il convient aussi d’étudier les succès et de construire une théorie de la surprise, souligne Paul Charon. Alors que le « puzzle » permet de répondre à une question précise (tactique), le « mystère » nécessite une analyse plus approfondie (stratégique). Aux Etats-Unis et au Canada, des équipes mixtes d’analystes et de chercheurs prennent en compte les analyses alternatives. L’imagination permet d’anticiper de nouvelles formes d’agressions. La création d’une filière d’analystes, aux profils diversifiés, permettrait d’approfondir leurs capacités. Un échange accru avec le monde universitaire, qui voit les choses différemment, met à l’épreuve les méthodes des SR. Ainsi, un analyste rédige une dépêche qui, relue par un expert, passe à l’échelon supérieur pour diffusion selon l’opportunité politique, convertissant une anticipation stratégique en renseignement tactique.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, la Direction du renseignement national a autorité sur 16 services employant 100.000 personnes : la CIA (renseignement extérieur et opérations clandestines), indépendante du gouvernement fédéral, et les agences des divers ministères fédéraux ou « départements ». Ainsi, le département de la Défense dispose de 9 agences : celle de l’armée de Terre ; celle de la Marine ; celle de l’armée de l’Air ; celle du Corps des marines ; DIA (renseignement à l’étranger) ; NGA (renseignement géospatial) ; NRO (reconnaissance satellitaire) ; NSA (renseignement électronique) ; DCHC (contre-espionnage et renseignement humain). Le département de l’Energie est doté du Bureau de renseignement et de contre-espionnage. Le département de la Sécurité intérieure dispose du Bureau de renseignement et d’analyse ainsi que du CGI (garde côtière). Le département de la Justice recourt au FBI (police judiciaire et renseignement intérieur) et à la DEA (lutte anti-drogue). Le département d’Etat (Affaires étrangères) dispose du Bureau de renseignement et de recherche. Le département du Trésor possède son Bureau de renseignement et d’analyse. La Grande-Bretagne utilise trois services employant environ 13.000 personnes : MI 5 (renseignement intérieur et lutte anti-terroriste) ; MI 6 (renseignement extérieur) ; GCHQ (renseignement électronique). Israël emploie trois services : Mossad (renseignement extérieur, opérations spéciales et lutte anti-terroriste), rattaché directement au Premier ministre ; Shin Beth (sécurité intérieure) ; Aman (sécurité militaire).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Outre le suivi des menaces directes et indirectes de l’Iran, les forces armées israéliennes (Tsahal) développent leurs capacités de ripostes aux attaques des mouvements politico-militaires du Hezbollah (Liban) et du Hamas (Gaza).

Un responsable militaire israélien l’a expliqué lors d’une réunion organisée, le 14 janvier 2020 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’Iran, qui ne dispose pas encore d’armement nucléaire, s’implique militairement dans le conflit au Yémen et prépare des attaques contre l’Arabie Saoudite. Il a tenté, sans succès, d’attaquer Israël à six reprises en deux ans. Malgré la baisse du niveau de menace directe, son activité en Syrie reste l’objectif prioritaire des services de renseignement d’Israël. Ce dernier n’intervient pas dans la guerre civile en Syrie, mais a déjà accueilli 5.000 blessés syriens. De son côté, pour pallier son éloignement géographique de 1.000 km, l’Iran tente d’atteindre Israël par des missiles et des roquettes tirés de Syrie ou par ceux fournis au Hezbollah, qui accroît son influence au Liban. Le soutien militaire de la Russie au régime syrien, pour des raisons stratégiques qui lui sont propres, est pris en considération par Israël. Pour assurer la sécurité des militaires russes et israéliens, des responsables de Tsahal préviennent leurs homologues russes peu avant une attaque contre une cible iranienne. Depuis 40 ans, la situation sur le plateau du Golan reste stable, à part deux récentes tentatives d’infiltration en Israël qui ont été neutralisées.

Le Hezbollah, qui avait lancé 250 roquettes en une seule journée contre la population civile israélienne en 2006, dispose d’un stock de 130.000 roquettes en 2020. Depuis 18 mois, il peut assembler des composants de missiles, acquis en Irak et en Syrie, mais n’est pas encore en mesure d’en fabriquer localement. Ces missiles pourront bientôt atteindre Tel Aviv et le port d’Eilat (Sud du pays). Le Hezbollah, qui faisait planer une menace contre un million de personnes en 2006, la porte à 90 % de la population israélienne en 2020. Toutefois, Tsahal peut intercepter roquettes et missiles, grâce au « Dôme de fer », composé de radars de trajectographie et de batteries de missiles d’interception de courte portée. En cas d’alerte par des sirènes, les populations des villes se réfugient dans des abris en béton. Par ailleurs, le Hezbollah tente depuis huit ans d’établir une infrastructure opérationnelle au Liban. Il n‘autorise plus les patrouilles de la FINUL (Force intérimaire des nations unies au Liban), à laquelle participe un contingent français. Les formes futures d’un conflit font l’objet de réflexions au sein de Tsahal, en raison des améliorations quantitative et qualitative de l’armement du Hezbollah.

Le Hamas, organisation islamiste palestinienne, contrôle la bande de Gaza depuis sa victoire aux élections législatives de 2006. Il utilise la plus grande partie des subventions de l’Union européenne pour acheter des équipements militaires et non pour développer des infrastructures civiles. Dans sa lutte contre Israël, il recourt d’abord au terrorisme par des attentats suicides qui ont déjà fait 143 victimes civiles. Tsahal a alors construit une barrière de sécurité à sa frontière. Des roquettes ont été lancées, jusqu’à 700 en 48 heures, sur le territoire israélien. Le « Dôme de fer » n‘intercepte que celles visant des zones habitées. Enfin, une vingtaine de tunnels ont été découverts, grâce à une nouvelle technologie israélo-américaine. En outre, un mur souterrain de 55 km et d’un mètre d’épaisseur sera achevé d’ici à la fin de 2020, pour empêcher toute infiltration en Israël.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

325 – Dossier : “Israël, continuum défense-sécurité depuis 50 ans”




Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

La dégradation de la situation régionale profite à l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, qui cherchent à affirmer leur influence et peut-être leur légitimité.

Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 novembre 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Le contexte stratégique. Sauf en Tunisie, les révoltes arabes de 2011 ont conduit à des répressions intérieures et des tensions à l’extérieur, au Soudan, en Syrie, au Liban, en Irak et en Iran. Les conflits externes ont débouché sur des impasses militaires, faute de solutions politiques. Daech a perdu ses bastions territoriaux, mais le terrorisme perdure. Le Moyen-Orient est devenu une région « apolaire », car les pôles d’attractivité que constituaient l’Irak, l’Egypte et la Syrie n’existent plus.

L’Arabie Saoudite. Peuplé de 33 millions d’habitants, le royaume d’Arabie Saoudite veut s’affirmer dans la région. La contestation arabe de 2011 et ses revendications politico-sociales de dignité et de liberté ont effrayé ses dirigeants. L’abandon du président égyptien Hosni Moubarak par ses forces armées et les Etats-Unis leur a fait prendre conscience d’un risque identique. Ils ont alors réagi, avec succès, par une assistance sociale et un programme d’infrastructures totalisant 36 Md$, soit 8,5 % du produit national brut. Depuis sa création en 1932, le royaume saoudien était dirigé par une gérontocratie, où la succession s’effectuait de frère en frère. A son avènement en 2015, le roi Salman (79 ans) va la changer en désignant, deux ans plus tard, son fils Mohamed ben Salman (MBS) comme prince héritier, chargé de l’économie, de la police et des forces armées. Son clan met fin au Conseil d’allégeance fonctionnant par consensus. MBS, qui comprend une partie des aspirations populaires, décrète certaines réformes, comme l’autorisation de conduire une voiture pour les femmes, la tenue de concerts et l’ouverture de quelques cinémas. Pour réduire la dépendance à la volatilité des prix du pétrole, il procède à la diversification de l’économie et à la « saoudisation » des emplois. En outre, il enferme, dans un hôtel de luxe, 200 responsables de hauts niveaux pour qu’ils paient effectivement leurs impôts. A l’extérieur, son action s’enlise dans une guerre contre le Yémen, déclenchée en 2015 et qui perdure en 2019, et une tentative, manquée, de déstabilisation du Qatar en 2017, lequel en profite pour se moderniser. Pourtant, l’Arabie saoudite parvient à conserver le soutien des Etats-Unis, grâce à ses achats d’armement. De son côté, Washington veut s’appuyer sur un Etat stable avec une capacité d’influence par la religion. Les réserves saoudiennes d’hydrocarbures conservent leur importance, car l’exploitation massive des gaz de schiste commence à causer de graves dégâts écologiques dans certaines régions des Etats-Unis. L’opposition récurrente de l’Arabie Saoudite à l’Iran repose davantage sur une concurrence géopolitique que sur un antagonisme religieux (sunnisme saoudien contre chiisme iranien), instrumentalisé par les deux Etats.

L’Iran. Peuplé de 80 millions d’habitants, l’Iran occupe une position centrale sur le plan géographique, avec des frontières terrestres et maritimes avec 15 Etats, et aussi en raison de ses réserves considérables en hydrocarbures et sa fierté nationaliste résultant de sa très longue histoire. Au cours du XXème siècle, il a connu une révolution constitutionnelle en 1906, la nationalisation de son industrie pétrolière en 1951 et la chute de la monarchie en 1979. La République islamique d’Iran combine les légitimités religieuse et républicaine (par des élections). Elle a mis fin à son prosélytisme révolutionnaire lors de sa guerre contre l’Irak (1980-1988), où toutes les énergies ont été mobilisées pour défendre le pays et qui lui a coûté 500.000 morts. Depuis, l’Irak, qui déplore 180.000 morts dans cette guerre, se méfie de son voisin. En revanche, l’Iran souhaite continuer à exercer son influence séculaire au Moyen-Orient, grâce à son corps diplomatique chevronné. L’accord de 2015 sur son dossier nucléaire, valable pendant 10 ans et qui a impliqué tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine), a été scrupuleusement respecté, avec possibilité d’inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sa dénonciation unilatérale par Washington, le 8 mai 2018, a été suivie un an après, jour pour jour, de la reprise de l’enrichissement de l’uranium par Téhéran. La question des missiles balistiques iraniens, également dénoncée par Washington, n’était pas incluse dans l’accord sur le nucléaire.

La Turquie. Peuplée de 80 millions d’habitants, la Turquie a connu d’importantes transformations sociologiques, économiques et politiques au cours des 25 dernières années. Le niveau de vie y a été multiplié par 2,5 en 7-8 ans depuis l’arrivée du président Recep Tayyip Erdogan. Son réseau d’entreprises de travaux publics s’est développé en Afrique, où le nombre de contrats est passé de 12 en 2002 à 41 en 2018, et en Amérique latine. Mais la situation s’est dégradée en juillet 2016 lors de la tentative de coup d’Etat, que les pays occidentaux n’ont pas condamnée. La réaction a conduit à 70.000 arrestations et à la révocation de 110.000 fonctionnaires, ébranlant l’Etat de droit. Pourtant, l’opposition a conquis la mairie d’Istanbul. A l’extérieur, le rétablissement de relations avec l’Occident, amorcé en 1967, s’est arrêté en 1974 avec l’annexion de la partie Nord de l’île de Chypre. En 2003, la Turquie a refusé l’utilisation de la base d’Incirlik par l’aviation américaine pour attaquer l’Irak par le Nord, attitude partagée à l’époque par la France, l’Allemagne et la Russie, opposées à toute action unilatérale. Surprise par la révolte arabe de 2011, elle a tenté, sans succès, une médiation dans la guerre civile syrienne. Après la défaite militaire de Daech en 2019, elle a envahi une bande au Nord du territoire syrien pour contrer l’organisation PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qualifiée de terroriste. Quoique membre de l’OTAN, elle a acheté des missiles anti-aériens S400 à la Russie, soutien militaire et diplomatique du régime syrien.

Loïc Salmon

Israël, souligne Didier Billion, pratique la fuite en avant grâce au soutien inconditionnel des Etats-Unis, qui lui procure un sentiment d’impunité vis-à-vis de la question palestinienne. Le nombre de colons dans les territoires qu’il occupe est passé de 10.000 en 1973 à 600.000 en 2019. Israël n’accepte pas la solution de deux Etats pour une raison démographique. L’appui américain s’est renforcé avec l’administration Trump : déplacement de l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem (2018) ; reconnaissance de la légalité de la colonisation par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo (2019). En outre, l’Etat hébreu s’est rapproché de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, adversaires, comme lui, de l’Iran. Quoique micro-Etat, le Qatar s’est placé au centre des jeux d’influence par sa richesse en gaz naturel et sa diplomatie sportive. Il compense sa faiblesse militaire par la présence de bases américaine et turque sur son territoire.

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances