Les guerres napoléoniennes dans l’Histoire

L’audace des grands généraux vient d’un système d’opérations et de bataille très élaboré, dont ils attendent la victoire avec confiance. Tous ont dû improviser une solution sur des renseignements incertains et souvent contradictoires.

Cette conclusion du général Camon, professeur à l’École d’application de l’artillerie et du génie de 1900 à 1904, résulte de son étude des campagnes napoléoniennes de 1805, 1806, 1807, 1814 et 1815. En l’absence d’une supériorité réelle sur un théâtre principal, l’Empereur divise les forces adverses ou profite de leur séparation initiale pour prendre entre elles une position centrale, d’où il manœuvre pour les battre successivement. Le général et théoricien militaire prussien Clausewitz (1780-1831), témoin de ses campagnes, le qualifie de « dieu de la guerre ». Nommé général en 1793, Bonaparte hérite d’une armée façonnée par l’Ancien régime puis la Révolution selon quatre axes majeurs : la mobilité, grâce à l’appui de petites unités tactiquement indépendantes ; le rôle fondamental de l’artillerie de campagne, elle aussi mobile ; la concentration des forces en un point décisif ; la standardisation du matériel, de la platine du fusil aux calibres des canons. Sa campagne d’Italie (1796-1797) constitue un champ d’expérimentations tactique et stratégique et l’école du feu des jeunes officiers issus du rang et des batillons de volontaires. Les diplomates français en Italie avaient mis en place des réseaux d’espionnage et transmis de précieux renseignements sur l’état des forteresses et des routes de chaque côté du Pô. Bonaparte dispose de meneurs d’hommes expérimentés comme Masséna et Augereau, futurs maréchaux, et de la collaboration de l’ingénieur-géographe Berthier, traducteur de ses ordres et créateur d’un outil efficace de coordination des mouvements complexes de l’armée française à travers les Alpes et les régions marécageuses de la plaine du Pô. Sa stratégie s’intègre dans l’affrontement entre la France et l’Angleterre pour le contrôle de la Méditerranée. Grâce à ses agents en Italie, l’amiral anglais Nelson, qui détruira la flotte française à Aboukir en 1798 pendant la campagne d’Égypte, suit les progrès de celle d’Italie au jour le jour, qu’il juge « extraordinaire ». Sa victoire sur la flotte franco-espagnole à Trafalgar le 21 octobre 1805, où il sera tué, obligera Napoléon à renoncer à un débarquement en Angleterre pour se diriger vers l’Europe centrale et remporter la victoire d’Austerlitz, le 2 décembre suivant, contre les armées austro-russes, entraînant la dissolution du Saint-Empire romain germanique et la création de l’Empire d’Autriche et de la Confédération du Rhin qui deviendra, après diverses péripéties, l’Empire allemand en 1871 sous l’égide la Prusse. Premier consul, Bonaparte confie sa sécurité personnelle à la Garde consulaire en 1800, devenue impériale en 1804 et qui sera engagée dans onze batailles avec des pertes allant de 2,9 % à Austerlitz à 90 % à Krasnoï (Russie, 1812). Outre la création de la Légion d’honneur à titre individuel, Napoléon fait de l’emblème (aigle, étendard ou drapeau) d’une unité l’incarnation de sa gloire, à l’origine de l’esprit de corps d’aujourd’hui. La période de 1792 à 1815 est marquée par de nombreuses guerres « asymétriques » opposant une armée régulière à un mouvement insurrectionnel populaire, impliquant la plupart des pays européens. Les enseignements tirés de cette époque et de la lutte contre-insurrectionnelle expliquent l’expansion foudroyante des empires coloniaux en Afrique et en Asie au XIXème siècle. En s’efforçant d’établir l’hégémonie de la France en Europe, Napoléon devint, indirectement, l’architecte de l’indépendance de l’Amérique du Sud. Il remodela le Moyen-Orient, affermit les ambitions impérialistes de la Grande-Bretagne et contribua à l’essor de la puissance américaine.

Loïc Salmon

« Les guerres napoléoniennes dans l’Histoire », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 352 pages, 26,90 €.

Campagne d’Italie, 1796-1797

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides




Exposition « La Marine & Les Peintres, quatre siècles d’art et de pouvoir » à Paris

Pendant quatre cents ans, la Marine a eu besoin des artistes pour communiquer. Elle a su ramener des talents qui soient en cohérence avec ses objectifs.

Selon Bertrand de Sainte-Marie (photo), chef du service de la Conservation du musée national de la Marine, « le sujet naval mêle étroitement art visuel, pouvoir, histoire nationale et enjeux navals ». Les œuvres des artistes témoignent de l’évolution du monde maritime et de la conquête des mers par la France du XVIIème siècle à la fin du XXème siècle.

Une longue histoire. En 1626, Louis XIII confie au cardinal de Richelieu, chef de son Conseil depuis deux ans, la charge de « Grand Maître, Chef et Surintendant général de la navigation et commerce de France ». Cette centralisation du pouvoir sur mer s’étend jusqu’en Nouvelle-France (Canada). Comme il n’existe pas de Corps d’officiers de Marine, le cardinal recrute des gentilshommes de l’Ordre souverain militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem (Ordre de Malte), qui dispose d’une flotte importante, pour diriger la future escadre de la France. Le sujet naval bénéficie alors de la scène artistique parisienne, marquée par une forte présence d’artistes d’Europe du Nord, surtout flamands, qui maîtrisent la peinture de marine. Le siège de La Rochelle (septembre 1627-octobre 1628), place de sûreté du parti protestant soutenu par l’Angleterre, constitue une victoire militaire et politique majeure et devient un sujet de gravures, comme l’attaque du fort de Saint-Martin-de-Ré. L’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1648, permet aux « peintres du Roy pour les mers » de fusionner la tradition nordique du paysage maritime avec celle des sujets italiens de l’Antiquité. Après la victoire sur la Fronde et la mort du cardinal Mazarin, Louis XIV nomme, en 1669, ministre puis secrétaire d’État à la Marine Colbert qui dotera la France d’une puissante armée navale. L’Académie accueille des artistes chargés de représenter les hauts faits maritimes du roi. Entre 1670 et 1680, cinquante-cinq peintres travaillent à l’arsenal de Toulon et l’esthétisation du fait naval atteint son apogée. La paix, sous la Régence (1715-1723) et au début de règne de Louis XV, puis les revers de la Marine française pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) reportent l’attention sur les ports, symboles de l’expansion économique. L’art unit grand genre, vraisemblance et naturel, parallèlement à l’essor des sciences, notamment en matière de navigation. Le duc de Choiseul, nommé secrétaire d’État à la Marine en 1761, amorce son redressement, qui s’accentue pendant le règne de Louis XVI, formé aux enjeux maritimes et féru d’expéditions lointaines. Secrétaire d’État à la Marine en 1780, le maréchal de Castries assure la victoire française lors de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), grâce notamment aux officiers de Marine d’Estaing, Suffren, de Grasse, la Motte-Piquet et du Couëdic. Louis XVI commande des peintures des victoires navales de ce conflit, revanche sur l’Angleterre. La Marine de la Révolution et du Premier Empire ne parvient pas à vaincre l’Angleterre, mais trouve dans la peinture de batailles navales le moyen de magnifier les actes de courage. Sous la Restauration, le naufrage du navire La-Méduse projette le Salon de 1819 en pleine mer. Les peintures de marine et d’histoire navale reviennent au goût du jour. En vue de la réconciliation nationale, Louis-Philippe institue le musée de l’Histoire de France au château de Versailles, dont la galerie des Batailles inclut des sujets navals. La IIème République (1848-1852) poursuit les commandes des peintures d’histoire, célèbre l’abolition de l’esclavage et consacre l’essor de la peinture de genre et de paysage. Son président, Louis-Napoléon Bonaparte, qui deviendra l’empereur Napoléon III, favorise les innovations techniques et scientifiques en matière navale. Sous le Second Empire, les commandes de tableaux valorisent aussi les expéditions coloniales à travers le monde. La peinture navale évolue vers le genre, le décoratif et l’histoire sociale. La IIIème République commande et achète des œuvres traitant la fête maritime et les parades d’escadres, dans le cadre diplomatique et l’expansion coloniale, ainsi que la stratégie navale. Pendant la première guerre mondiale, la Marine envoie des artistes dans les ports et à bord des bâtiments. Pendant la seconde, la représentation de la Marine reflète la complexité du positionnement des peintres par rapport au gouvernement de Vichy et à celui de la France Libre. Après la Libération, les pratiques picturales se diversifient entre réalisme et utopisme.

Le Salon de la Marine. Du XVIIème siècle à 1881, le Salon de peinture et de sculpture consacre des carrières d’artistes et rythme la vie des arts. La IIIème République met fin au monopole de l’Académie des beaux-arts sur le Salon qu’elle renomme « Salon des artistes français ». Apparaissent alors d’autres sociétés d’artistes comme la « Société nationale des beaux-arts », le « Salon des indépendants » et le « Salon d’automne ». La plupart des artistes participent au Salon officiel et aux autres. En 1905, se crée la « Société des peintres de Marine », qui se fixe pour but d’aider au développement de la Marine française. En 1924, la « Société nationale des beaux-arts de la mer » voit le jour sous le haut patronage du ministre de la Marine Georges Leygues. Puis le gouvernement de Vichy récupère ces aspirations à des fins de propagande. En 1942, il inaugure le premier « Salon de la Marine » puis un autre l’année suivante au musée national de la Marine, qui vient de quitter le Louvre pour le Palais de Chaillot à Paris. En 2026, ce Salon tient sa 46ème édition en même temps que l’exposition. Sur les 281 candidatures reçues lors de l’appel à concours, son jury a retenu 43 artistes dont 38 candidats au titre de « Peintre officiel de la Marine » (voir plus loin). Le Salon expose 84 œuvres, dont plus de la moitié issue du concours. A l’occasion de chaque Salon, le jury et des institutions engagées dans le rayonnement culturel et maritime décernent des prix récompensant des démarches artistiques variées reflétant la diversité des regards sur la mer, les marins et les enjeux contemporains de la Marine. Il s’agit du prix du ministre des Armées et des Anciens Combattants, du prix Marine, du prix du jury et du prix spécial du jury.

Les Peintres officiels de la Marine. L’origine du Corps des peintres officiels de la Marine remonte à 1830, quand les peintres Louis-Philippe Crépin (1792-1851) et Théodore Gudin (1802-1880) sont officiellement rattachés au ministère de la Marine, mais sans texte réglementaire. En 1920, un décret institue le statut de « Peintre du département de la Marine ». En 1981, un autre consacre le titre de « Peintre des armées, spécialité Marine » pour les artistes dont l’œuvre entretient un lien durable avec a mer, les marins et le patrimoine maritime. Ces peintres sont nommés par le ministre des Armées et des Anciens Combattants sur proposition du jury du Salon. Ils ne reçoivent pas de rétribution ni de promesse de commande officielle, mais peuvent embarquer dans les unités de la Marine à terre, en mer et dans les airs. Ils ont rang d’officier et peuvent porter l’uniforme mais sans galon. Privilège accordé par un décret de 1953, tous apposent une ancre de marine à la signature de leurs œuvres, signe distinctif de leur appartenance au Corps et symbole de leur attachement à la Marine nationale. Ils se répartissent en deux catégories : les « peintres agréés », nommés pour trois ans renouvelables ; les « peintres titulaires », nommés après trois agréments successifs.

Le titre de « Peintre officiel de la Marine » inclut aussi des graveurs, sculpteurs, photographes et gens du cinéma. En 2026, le Corps en compte 38, dont une femme.

Loïc Salmon

L’exposition « La Marine & Les Peintres, quatre siècles d’art et de pouvoir » (13 mai-2 août 2026), organisée par le musée national de la Marine, se tient à Paris. Elle présente près de 150 œuvres et accompagne le 46ème Salon de la Marine. Renseignements : www.musee-marine.fr

Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Les guerres des mers

Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage




Défense : devoir de mémoire et regard sur un monde en conflit

La paix n’est que relative et l’expérience de la guerre reste toujours présente, peut-être pas pour l’ensemble de la société française, mais certainement chez les militaires déployés en opérations extérieures.

Le général de corps d’armée Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 30 mars 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Se souvenir. Le devoir de mémoire éclaire le présent, nourrit la conscience collective et participe à la formation de citoyens lucides et engagés. Les commémorations constituent des hommages rendus aux générations passées et une reconnaissance des sacrifices consentis dans des périodes de guerre et de rupture. La « quatrième génération du feu », après celles de la première guerre mondiale (1914-1918), de la seconde (1939-1945) et des conflits en Indochine et en Algérie (1946-1962), a perdu plusieurs centaines de morts et entre 15.000 et 20.000 blessés au cours des opérations extérieures. La défaite de la France en 1940 face à l’Allemagne nazie résulte moins de l’incapacité de penser la guerre du moment et plus de son épuisement collectif, lorsqu’elle a demandé à de gens de 40 ans de repartir au front qu’ils avaient connu à 20 ans quand le traitement des maladies post-traumatiques n’existait pas encore. Parmi les 1.038 Compagnons de la Libération, figure André Zirnheld, professeur de français au lycée de Tunis et syndiqué à la CGT, donc peu enclin au militarisme. Pourtant, il a rejoint le Special Air Service britannique en 1940 et a été tué au combat en Libye en 1942. A l’issue de la Guerre froide (1947-1991) et pendant une trentaine d’années, la France a construit une armée qui avait pour vocation de porter sa parole à travers son expérience militaire. Dans ce contexte, le service national obligatoire a perdu de son utilité et a été suspendu effectivement en 2002. Le gouverneur militaire de Paris commande le 24ème Régiment d’infanterie composé de réservistes et dont les anciens avaient participé à la victoire de Yorktown en 1781. Affecté à Washington en 2014, il avait remarqué l’absence de la France parmi les souvenirs de l’histoire des États-Unis dans les couloirs du Pentagone. En novembre 2025, il a dévoilé une statue du maréchal Foch serrant la main du général Pershing avec l’inscription de la fameuse phrase : « La Fayette, nous voilà ! »

Préparer la guerre de demain. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le monde connaît actuellement entre 50 et 60 conflits ouverts. En 2026, les forces armées françaises se composent de personnels d’active, de réservistes dont le nombre augmente considérablement et de jeunes du Service national volontaire. La France doit se préparer à la résilience totale. En 2022, l’armée ukrainienne a subi le premier choc contre les forces russes mais c’est le peuple ukrainien dans son ensemble qui résiste. La Russie a commencé par attaquer l’Ukraine à partir de la Biélorussie, pour faire tomber le gouvernement ukrainien en quelques jours…sans succès ! La réalité de la guerre apparaît dans les pertes humaines. Actuellement, la Russie perd plus d’un millier d’hommes par jour. Les stratèges ukrainiens cherchent donc à tuer plus de soldats que son armée puisse former et engager sur le terrain. La cohésion nationale constitue le centre de gravité de la France, dont les adversaires tentent de fracturer la société en permanence. Récemment, le chef d’État-major des armées a déclaré qu’il faut se préparer à un choc. Cela ne veut pas dire qu’il va se produire, mais qu’il faut disposer d’un outil suffisamment puissant et dissuasif pour qu’il n’arrive pas, comme pendant la Guerre froide qui a été gagnée face au bloc soviétique. En France, démocratie solide, les prises de décision de haut niveau sont organisées au sein du Conseil de défense. Le président de la République réunit un petit groupe de personnes, qui vont lui proposer des décisions sur le choix d’une action militaire ou d’une entrée en guerre.

Loïc Salmon

Quatre Hauts lieux de la mémoire nationale en Île-de-France pour le civisme et la citoyenneté

Défense : création d’un Service national volontaire en 2026

Défense : les forces morales, patriotisme et mémoire




Exposition « Du courage à l’honneur » au musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie

La croix de Guerre, marque du courage, et la Légion d’honneur, celle du prestige, s’inscrivent dans la lignée des récompenses nationales, miroir des valeurs de la République qu’elle incarne et de destinées humaines exemplaires.

De la décoration à l’ordre. « Parler du courage, c’est parler de lucidité, d’une capacité à affronter l’adversité en l’ayant regardée en face et sans regret, sans nostalgie et étant prêt à combattre », a déclaré le général d’armée François Lecointre, Grand Chancelier de la Légion d’honneur et Chancelier de l’ordre national du Mérite, devant quelques journalistes le 21 avril 2026, veille de l’inauguration de l’exposition. Toutefois, il a souligné que le courage ne concerne pas que les militaires et que la Légion d’honneur a une vocation universelle. « L’Empereur (Napoléon 1er), dit-il, a tout de suite voulu, en créant un ordre universel, bien expliquer qu’on devait mélanger le courage et la bravoure du militaire avec la science des savants et le talent des artistes. Parce que pour faire une société unifiée et complète, il fallait que tous les talents, tous les services, tous les engagements de la société, donc que tous les champs d’activité de la société puissent être récompensés par un ordre unique. » L’ordre de Saint-Louis, créé par Louis XIV, était réservé aux militaires et son ruban rouge a inspiré celui de la Légion d’honneur. De même, la croix à quatre branches de l’ordre de Malte a servi de modèle à celle de la Légion d’honneur qui en compte une de plus. L’ordre national de la Légion d’honneur, plus haute distinction française créée en 1802 par Napoléon Bonaparte Premier consul, récompense les mérites éminents acquis au service de la France pendant vingt années au moins. En 2025, il compte 77.000 membres et, chaque année, 2.200 Français et 300 étrangers sont décorés dans les trois grades (chevalier, officier et commandeur) et deux dignités (grand officier et grand-croix). Deuxième décoration française dans l’ordre de préséance, la Médaille militaire, créée en 1852 par Napoléon III, empereur des Français, et concédée aux soldats et sous-officiers d’active, de réserve ou anciens combattants, récompense des exploits extraordinaires ou au moins huit ans passés sous les drapeaux. En 2025, elle compte 142.000 titulaires et, chaque année, environ 2.700 Français et 30 étrangers en sont décorés. Universel comme la Légion d’honneur mais n’exigeant qu’au moins dix ans de services, l’ordre national du Mérite, créée en 1963 par le président de la République Charles de Gaulle, récompense les mérites distingués acquis soit dans la fonction publique, civile ou militaire, soit dans l’exercice d’une activité privée. En 2025, il compte 176.000 membres et, chaque année, 3.800 Français et 300 étrangers sont décorés dans les trois grades (chevalier, officier et commandeur) et deux dignités (grand officier et grand-croix). La Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, créée en 2016 par le président de la République François Hollande, a vocation à leur manifester l’hommage de la France à la suite d’attentats commis sur le territoire national ou à l’étranger. Attribuée à la demande des intéressées depuis 2018, elle se place au quatrième rang dans la hiérarchie des distinctions françaises.

Des objets rares. Selon son directeur-conservateur Peter Keller, le musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie est « un musée de société et d’histoire, qui présente l’histoire sociale de la France à partir du XVIème siècle, voire avant, et cherche à faire découvrir la Légion d’honneur et les valeurs que représentent l’exemplarité, l’universalité, le civisme et mettre en lumière des parcours des hommes et des femmes, qui se sont engagées pour le bien commun et ont rendu des services à la nation. » Le musée s’est associé au Service historique de la Défense pour réaliser l’exposition « Du courage à l’honneur » et son catalogue, car tous deux conservent des fonds historiques et iconographiques symboliques, des médailles et des objets d’art et d’histoire. Héritier des dépôts de la Guerre et de la Marine créés sous Louis XIV, le Service historique de la Défense résulte de la fusion en 2005 des Services historiques de l’armée de Terre, de l’armée de l’Air, de la Marine nationale et de la Gendarmerie nationale. L’exposition montre pour la première fois de beaux objets rarissimes et qui racontent un contexte. Ainsi, l’insigne et la plaque métallique de grand-croix de l’ordre autrichien de Léopold, créé en 1808, a récompensé onze personnalités civiles et militaires selon des critères similaires à ceux de la Légion d’honneur. Quoique l’Autriche des Habsbourg fut l’une des principales adversaires de Napoléon, celui-ci en devint le premier récipiendaire et épousera deux ans plus tard Marie-Louise, petite-nièce de la reine Marie-Antoinette guillotinée en 1793. L’unique ensemble identique de ces décorations se trouve…au Kremlin ! Par ailleurs, une présentation chronologique des objets et documents symboliques permet de mettre en avant les ruptures et les continuités dans la création d’une structure de récompenses de la bravoure. Cela commence sous l’Ancien Régime et se poursuit jusqu’à aujourd’hui, avec des adaptations. L’exposition présente un des deux exemplaires (1788) restants des statuts de l’ordre du Saint-Esprit, créé en 1578 par Henri III. Le second se trouve à la bibliothèque de l’Assemblée nationale. Il avait été envisagé, vers 1775-1780, de créer des décorations pour récompenser des « actions glorieuses et éclatantes du service de mer ». Un « tableau » inédit présente ce projet de six décorations sous forme de médaillons portés sur la poitrine et réservés aux officiers de la Marine royale : une épée et un pistolet enlacés de laurier pour un « capitaine qui prendra un vaisseau à l’abordage plus fort que le sien » ; un pistolet et une épée entrecroisés pour un « capitaine qui prendra un vaisseau à l’abordage égal au sien » ; deux canons en croix pour un « capitaine qui prendra au canon un vaisseau plus fort que le sien » ; deux pistolets pour une « capitaine en second qui prendra à l’abordage une vaisseau plus fort que le sien » ; un canon seulement pour un « capitaine, qui prendra au canon un vaisseau égal au sien » ; une grenade enflammée pour un « capitaine commandant un brûlot (navire chargé d’explosifs) qui brûlera l’ennemi ». Ce projet restera sans suite malgré la victoire de la baie de Chesapeake (1781) de l’amiral de Grasse sur la flotte anglaise, bataille décisive pour l’indépendance américaine. Alors que seuls les officiers catholiques étaient récompensés, Louis XV institue le « Mérite militaire » pour les non-catholiques au service de la France. En outre, les soldats ayant servi 24 ans sous les drapeaux ou sur les bateaux sont récompensés par le « Médaillon des deux épées », qui perdurera jusqu’en 1830. L’insigne de la petite grenade, contemporaine, est encore porté dans la Gendarmerie et l’armée de Terre…250 ans après sa création. Une aquarelle représente la cérémonie du 16 août 1804, quand Napoléon remet la Légion d’honneur à certains des 80.000 soldats rassemblés au camp de Boulogne, en vue d’un hypothétique débarquement en Angleterre, et qui deviendront la Grande Armée. Un trône du roi Dagobert a symbolisé le lien entre les Bonaparte et les Mérovingiens et, pour souligner la continuité de la bravoure militaire, les insignes étaient déposés dans les armures de Bayard et de Du Guesclin. L’exposition présente aussi le premier insigne de la croix la Légion d’honneur que Napoléon a porté à cette occasion et celui de grand-aigle (grand-croix aujourd’hui), porté à Sainte-Hélène et qu’il a légué à son frère Lucien. Au-dessus, se trouve son exemplaire personnel de l’almanach, document administratif des fonctionnaires des 130 départements de 1811, volé puis retrouvé en 1915, cent ans après Waterloo.

Loïc Salmon

L’exposition « Du courage à l’honneur » (22 avril-20 septembre 2026), organisée par le Service historique de la défense et le musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie se tient à Paris. Elle présente des décorations, objets, tableaux et documents. Renseignements : www.legiondhonneur.fr

Du courage à l’honneur, trésors de la symbolique du Service historique de la Défense

Exposition « Honneur aux braves, la croix de Guerre » à Vincennes

La Légion d’honneur

 




Du courage à l’honneur, trésors de la symbolique du Service historique de la Défense

La vertu militaire, récompensée par une décoration, reflète le dévouement de tous les combattants à leur pays, du simple soldat à l’officier général, et même des unités entières. Les ordres nationaux mettent sur un pied d’égalité les plus hautes personnalités civiles et les militaires récipiendaires les plus anonymes.

Héritière de la cavalerie romaine, la « chevalerie » médiévale, progressivement confondue avec la noblesse, recouvre peu à peu une catégorie sociale et professionnelle et un ensemble de valeurs et de pratiques culturelles. Quoique la chevalerie des XIVème et XVème siècles diffère de celle apparue entre les Xème et XIIème siècles, Louis XI instaure l’ordre de Saint-Michel en 1469 et y intègre les idéaux de la chevalerie médiévale. Des ordres de chevalerie l’ont précédé en Europe et d’autres lui succéderont. Conformément aux statuts, chaque nouveau chevalier se voit contraint de suivre des règles et de respecter des engagements, dont la fidélité au souverain. L’ordre du Saint-Esprit, créé par Henri III en 1578, est réservé à a noblesse. Une rupture se produit en 1693 quand Louis XIV instaure l’ordre royal de Saint-Louis pour récompenser le mérite militaire, où l’appartenance à la noblesse n’est plus requise et seule compte la bravoure au combat, assortie de dix ans de service. Au cours du XVIIIème siècle, les réflexions portent sur l’importance de distinguer les récompenses de longévité de service de celles pour action d’éclat, notifiées par un « médaillon de vétérance » avec deux épées entrecroisées. Ainsi Jean Thuret (1699-1807), le « plus vieux soldat de France », l’a servie 72 ans et a reçu trois médaillons avant d’être nommé dans la Légion d’honneur en 1804. Entretemps, la Révolution a aboli les ordres chevaleresques. Institué en 1802, l’ordre de la Légion d’honneur puise dans le symbolisme de la Révolution pour souligner son caractère universel en associant, en 1804, son insigne à une couronne composée d’une branche de laurier pour la victoire et d’une branche de chêne pour la vertu civique. En 1857, Napoléon III institue la « médaille de Sainte-Hélène » pour la reconnaissance rétrospective des anciens combattants des guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815), officiellement désignée « commémorative », et première distinction française de ce type. L’affrontement de millions de combattants au cours de la première guerre mondiale nécessite, pour le commandement, de disposer d’une récompense égalitaire tout en hiérarchisant les faits d’armes et en assurant la reconnaissance au plus près des événements. C’est la croix de Guerre 1914-1918, qui sera décernée pour acte de bravoure au simple soldat comme au maréchal, à des civils, à des femmes, à des étrangers des armées alliées et même à des animaux ! Par la suite, seront instituées la croix de Guerre de théâtres d’opérations extérieurs en 1921, toujours attribuée en cas de guerre déclarée, et la croix de Guerre 1939-1945. Des unités militaires, des communes, des institutions et des entreprises ont reçu une croix de Guerre et, parfois, la Légion d’honneur. En 1930, est instaurée la « croix du Combattant » pour tout militaire présent au front pendant une durée minimale au sein d’une unité engagée au combat. Cette croix, dont le dessin se rapproche de celle de la croix de Guerre mais sans les glaives, inspirera celle de la Valeur militaire de 1956 encore décernée à l‘occasion d’opérations, mais non de guerres, extérieures. Compagnon de la Libération, le général Ralph Monclar (1892-1964) a reçu la Légion d’honneur (grand-croix), la Médaille militaire, les trois croix de Guerre, la médaille de la Résistance et celle des blessés (7 étoiles).

Loïc Salmon

« Du courage à l’honneur, trésors de la symbolique du Service historique de la Défense », ouvrage collectif sous la direction de Jean-François Dubos, Tom Dutheil et Marcel Joussen-Anglade. Éditions Pierre de Taillac, 384 pages, nombreuses illustrations, 45 €

Exposition « Du courage à l’honneur » au musée de la Légion d’honneur et des ordres de Chevalerie

L‘ordre de Saint-Michel

Service historique de la Défense : vingt ans et…quatre siècles !

 




Exposition « Explorations : une affaire d’État ? » aux Invalides

 Depuis le XVIIIème siècle, la France mène des explorations dans le monde pour assurer sa souveraineté au prix d’immenses efforts financiers, logistiques, technologiques et humains. Les militaires y contribuent par leurs compétences en navigation, cartographie, ingénierie, médecine, sécurité et recherche.

Enjeux et découvertes. Pendant trois siècles, en matière d’explorations, pouvoir, connaissance et gloire vont de pair avec danger et échec. En Europe, la fin de la guerre de Sept Ans (1756-1763) bouleverse l’ordre mondial. La France a perdu le Canada et la Louisiane en Amérique et ne conserve que cinq comptoirs aux Indes. En outre, elle accuse un retard dans l’exploration du monde par rapport au Portugal, à l’Espagne, aux Pays-Bas et à l’Angleterre. Louis XV mobilise alors savants, ingénieurs et militaires dans de grandes expéditions autour du monde pour reconnaître des régions encore inconnues et souvent déjà peuplées. La cartographie facilite le développement du commerce par l’implantation de comptoirs et l’exploitation des ressources et, dans certains territoires, l’installation de colonies. Au cours de son voyage autour du monde (1766-1769), le capitaine de frégate Bougainville doit rechercher un « continent austral » (L’Antarctique, qui sera découvert en 1819). Par la suite, Louis XVI nomme le capitaine de vaisseau La Pérouse à la tête d’une expédition maritime autour du monde (1785-1788), laquelle disparaît corps et biens à Vanikoro dans le Pacifique. A partir des récits de voyage, l’Institut de France, créé en 1795, soutient des commissions scientifiques par le choix des savants, la définition des objectifs et le financement. Les publications de leurs travaux participent au rayonnement de la France en Europe. Outre leur apport à la connaissance, les vestiges archéologiques et spécimens rapportés en France contribuent à enrichir les musées et à promouvoir les victoires militaires françaises. Ces commissions lient souvent science et armée : campagne d’Égypte (1798-1801) du général Bonaparte ; voyage des découvertes aux Terres australes (1800-1804) du capitaine de vaisseau Baudin ; expédition de Morée (Grèce, 1829) et exploration de l’Algérie (1839-1841) du colonel Bory de Saint-Vincent ; voyage au Pôle Sud et dans l’Océanie (1837-1840) du capitaine de vaisseau Dumont d’Urville ; commissions scientifiques pendant la guerre du Mexique (1864-1867) ; exploration du Mékong (1866-1868) du capitaine de frégate Doudart de Lagrée ; Mission saharienne de l’Algérie au lac Tchad (1898-1900) de Fernand Foureau et du commandant Lamy ; Mission Saoura-Tidiket dans le Sud de l’Algérie (1919) du commandant Bettembourg. Après la seconde guerre mondiale, la compétition technologique s’accélère entre les grandes puissances, dont la France : création des expéditions polaires par Paul-Émile Victor (1947) ; plongée du bathyscaphe FNRS-3 à 4.050 m au large de Dakar (1954) ; lancement du satellite Astérix (1965) ; premier vol spatial habité du colonel Jean-Loup Chrétien à bord de la station russe Saliout 7 (1982) ; Mission Epsilon de la colonelle et astronaute Sophie Adenot à bord de la station spatiale internationale (2026). L’approche décloisonnée entre grands fonds marins et espace décuple la connaissance. La découverte des ressources potentielles attise les tensions entre États et menacent les écosystèmes. Toutefois, les grands programmes de recherches appliquées aux milieux extrêmes ont fait émerger la notion de « patrimoine commun de l’Humanité » pour l’Antarctique, l’espace et les fonds marins au-delà des juridictions nationales. Les nouvelles technologies (satellites, drones et intelligence artificielle) appuient l’innovation scientifique, en vue d’une meilleure compréhension de l’état du monde. L’exploration contemporaine, encouragée par l’État, peut se modéliser dans une approche multi-milieux. Employée pour la recherche militaire et civile, cette démarche globale se fonde sur l’analyse simultanée des données produites par des capteurs installés sur un satellite, un drone, un bateau, des plongeurs, des animaux ou des bouées équipées de balises GPS. Cette vaste collecte d’informations permet de disposer d’éléments précis pour la connaissance la plus exacte possible d’un milieu déterminé.

Évolution des moyens. Au fil des époques, l’État s’impose comme principal organisateur et financeur des expéditions françaises, via les ministères de la Guerre, de la Marine, de Colonies, de l’Instruction publique et des Affaires étrangères. Certaines missions sont financées par des souscriptions publiques ou des acteurs privés, comme les explorateurs eux-mêmes ou des sociétés savantes, dont la Société de Géographie et le Comité d’Afrique française. A chaque fois, la réussite dépend d’une préparation minutieuse sur les plans administratif et financier. Leur très coûteuse logistique nécessite d’importantes ressources en hommes, matériels, nourriture et armements. Outre des scientifiques civils, des militaires sont recrutés parmi les corps des ingénieurs-géographes, du génie, de la médecine navale et du service hydrographique et dans les spécialités de botaniste, de cartographe, d’astronome et de plongeur. Après la première guerre mondiale, l’avion, l’automobile et l’installation de postes de télégraphie sans fil démultiplient les possibilités d’exploration.

Colonisation puis coopération. Entre 1870 et les années1930, les explorations françaises se mettent au service de la colonisation en Afrique et en Asie. Lors de la conférence de Berlin de 1884-1885, quelques nations européennes (Allemagne, Belgique, France et Grande-Bretagne) se partagent le continent africain. Des militaires mènent alors des missions d’agrandissement de la zone d’influence française ou de maîtrise de terres et de ressources, sans oublier des motifs géographiques, cartographiques et économiques. L’effectif varie d’un seul homme à une colonne de 1.700 personnes, incluant des troupes d’escorte, des scientifiques civils, des guides, des porteurs et des interprètes Certains officiers explorateurs deviennent, plus tard, les administrateurs des territoires qu’ils ont reconnus. Toujours dirigées par des militaires, ces expéditions permettent à l’État français de conclure des traités avec les autorités locales, d’établir des réseaux de postes et d’étudier les mœurs des populations. Elle se déroulent dans un contexte de rivalités entre les puissances impériales européennes. S’y ajoutent les guerres locales, notamment en Afrique de l’Ouest où éclatent des révoltes et des insurrections dans les royaumes et sultanats. L’expansion coloniale exacerbe les rapports de violence. Une fois conquis, un territoire fait l’objet de nombreuses missions d’exploration pour délimiter les frontières, rechercher de nouvelles voies de communication maritimes, fluviales navigables et ferroviaires à tracer. Ainsi, la France organise des expéditions en Chine, formellement indépendante mais dont une grande partie du territoire est découpée, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, en zones d’influence des grandes puissances européennes. Elle y procède à des relevés géographiques sur des territoires encore inconnus de ses savants et étudie la possibilité d’y implanter de comptoirs commerciaux. Après 1945, les grandes puissances explorent les abysses et l’espace, en concurrence ou en coopération. Puis des entreprises privées accèdent à l’espace au début du XXIème siècle. En France, la loi de programmation militaire 2024-2030 donne aux armées les moyens de maîtriser les fonds marins et de préserver les équipements (câbles et engins spatiaux).

Loïc Salmon

L’exposition « Explorations : une affaire d’État ? » (15 avril-16 août 2026), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente des cartes, tableaux, documents, photographies, objets, armes et instruments scientifiques. Des conférences, visites guidées, concerts et projections de films sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

Explorations, une affaire d’État ?

Défense : nécessité de préserver la souveraineté spatiale

Marine nationale : acquérir la maîtrise des grands fonds marins




Explorations, une affaire d’État ?

Collectives, les explorations dépendent d’abord de l’État, qui y trouve le moyen d’approfondir la connaissance du monde, une occasion d’enrichissement scientifique, intellectuel et artistique et une condition nécessaire de sa souveraineté.

Celle entreprises par la France, au milieu du XVIIIème siècle, ont impliqué un processus de professionnalisation pour transformer les militaires en explorateurs et les explorateurs civils en militaires. Le militaire se distingue du civil notamment par des obligations, des compétences techniques et des cultures professionnelles multiples. Au cours du XIXème siècle, exploration et cartographie deviennent étroitement liées. Dans une première phase, les missions militaires restent très proches des voyages d’exploration. Dans une deuxième phase, elles consistent en interventions militaires et conquêtes coloniales. Après la période des conflits, la troisième phase correspond à l’administration et la mise en valeur des territoires conquis. La cartographie d’exploration se transforme en cartographie de reconnaissance puis en cartographie régulière. Dans le dernier tiers du XIXème siècle et le contexte de l’expansion coloniale de l’Europe, des civils interviennent dans l’organisation et la préparation des missions, les travaux menés sur le terrain, l’exploitation et la diffusion des résultats. Fondée en 1821 et reconnue d’utilité publique en 1827, la Société de Géographie a décerné des grands prix à autant de civils que de militaires. Dans les années 1880, les savoirs disponibles sur l’Afrique apparaissent insuffisants, car réalisés par des explorateurs peu équipés et moins bien formés que les officiers sortis de Saint-Cyr ou de l’École navale. Sur ce continent, les liens entre exploration et conquête diffèrent d’une région à l’autre. Dans sa partie occidentale, l’exploration à vocation scientifique, menée par des savants, des officiers ou des individus non affilés à une institution, précède la pénétration coloniale de plusieurs dizaines d’années. Il s’agit de reprendre les travaux géographiques précédents, selon de nouveaux objectifs, et de prendre contact avec les chefs des nouveaux États formés dans l’intervalle. En Afrique centrale, exploration et appropriation se confondent presque. Des officiers géodésiens et topographes participent à l’expédition militaire de 1894-1895, en vue de produire une cartographie systématique de la « Grande Île ». La pose des premiers câbles télégraphiques sous-marins, commencée au XIXème siècle, impose la connaissance des fonds marins pour des raisons économiques et militaires. Aujourd’hui, les câbles en fibre optique assurent 98 % des échanges numériques intercontinentaux. Depuis le « Brexit », la France est devenue le carrefour numérique de l’ensemble des États membres de l’Union européenne. Longtemps, la principale menace venait des coupures accidentelles par les ancres des navires. Certaines peuvent se révéler volontaires, notamment en mer Baltique, par des bateaux de pêche ou de commerce, et donc difficilement attribuables à un État (la Russie). Outre leurs ressources et les gazoducs, oléoducs et câbles électriques qui les parcourent, les fonds marins constituent un enjeu stratégique majeur. Depuis les années 2000, une nouvelle dynamique profite à la connaissance géographique, à savoir l’intégration multi-milieux et la fusion des données géolocalisées multi-capteurs. Comme dans les siècles passés, il s’agit de maîtriser les milieux géographiques à partir des récentes technologies et de penser différemment les espaces matériels (terre, mer, air et espace) et immatériels (réseaux sociaux et environnements numérique, électromagnétique et informationnel). Il s’agit de répondre aux besoins immédiats de connaissance opérationnelle des armées et, pour le monde civil, de mieux exploiter les informations géographiques.

Loïc Salmon

« Explorations, une affaire d’État ? », ouvrage collectif. Éditions Locus Solus/Musée de l’Armée, 320 pages, 310 illustrations. 35 €

Exposition « Explorations : une affaire d’État ? » aux Invalides

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations




La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique

L’appareil de renseignement des États-Unis conditionne, dans une certaine mesure, leur action politique en matière de sécurité et de diplomatie. Il se caractérise par des moyens techniques très sophistiqués et une faible opacité…au nom de la liberté de la presse garantie par la Constitution !

Pendant la guerre d’indépendance (1775-1783), les « Pères fondateurs » ont surclassé leurs adversaires britanniques au savoir-faire éprouvé. Cette expérience met en évidence les liens étroits et personnels entre les plus hauts responsables politiques et le renseignement, préfigurant sa vocation stratégique En 1790, George Washington, premier président des États-Unis, obtient du Congrès un fonds dédié aux « relations extérieures », sans évoquer explicitement les activités de renseignement. Toutefois, il doit informer le Congrès du montant utilisé mais sans en divulguer le but ni les destinataires, inaugurant le recours à des informateurs et émissaires privés plutôt qu’à des institutions spécialisées. Partisan d’une neutralité dans les affaires internationales, Washington déconseille toute alliance avec un pays étranger mais recommande le développement des relations commerciales. En 1823, James Monroe, donne son nom à une doctrine de non-ingérence dans les affaires européennes avec réciprocité sur celles du continent américain, dont l’Amérique latine où ont déjà agi discrètement les dirigeants des États-Unis. En 1848, le traité de Guadalupe Hidalgo permet aux États-Unis d’acquérir, au détriment du Mexique, les futurs États de Californie, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Nevada et de l’Utah. Pendant la guerre de Sécession (1861-1865) qui aboutit à la surpression de l’esclavage, l’agence de détectives privés Pinkerton propose à l’armée nordiste de collecter des renseignements dans les États du Sud et de démasquer leurs espions dans ceux du Nord. Dans les années 1880, alors que la Grande-Bretagne et la France se constituent des empires coloniaux en Afrique et en Asie, l’idée d’une expansion des États-Unis hors de ses frontières naturelles se diffuse. La Marine et l’Armée américaines mettent sur pied des services de renseignement permanents. La Marine joue un rôle important dans la structuration d’un courant impérialiste. L’historien et stratège naval Alfred Mahan souligne l’importance de la maîtrise des mers comme vecteur de puissance et prône le développement des capacités navales américaines et l’acquisition de territoires outre-mer. En 1898, par le traité de Paris, l’Espagne cède aux États-Unis les Philippines, l’île de Guam et Porto-Rico. En 1903, le projet de construction du canal de Panama sur le territoire de la Colombie donne l’occasion aux États-Unis de soutenir la nouvelle République de Panama, qui leur cède la zone du canal jusqu’en 1999. Sur le plan intérieur en 1908, la montée des mouvements suprématistes blancs conduit à la création du Bureau d’investigation dépendant du ministère de la Justice et qui devient le FBI en 1935. Au cours de la première moitié du XXème siècle caractérisée par deux conflits mondiaux et une crise économique majeure, la politique étrangère américaine varie entre l’isolationnisme et un courant internationaliste. Mais leurs potentiels politique, économique et militaire ont transformé les États-Unis en une puissance incontournable en 1945. La CIA (Central Intelligence Agency) est créée en 1947 et la NSA (National Security Agency) en 1952 pour les renseignements humains et techniques, afin de contrer l’influence de l’Union soviétique dans le monde. La CIA exerce des activités secrètes à l’étranger de façon à permettre au gouvernement de nier toute implication de manière crédible. Les dérives de la politisation de la communauté du renseignement (18 agences !) ont conduit le Congrès, en 2022, à exiger d’elle l’apolitisme dans ses analyses.

Loïc Salmon

« La puissance et l’ombre, 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique », Raphaël Ramos. Les éditions du Cerf, 376 pages, 22,90 €.

Renseignement et espionnage pendant la première guerre mondiale

Renseignement et espionnage pendant la seconde guerre mondiale

Le livre noir de la CIA




Marine nationale : depuis quatre siècles et sur tous les océans

Au cours de son histoire, les missions de la Marine ont évolué pour, aujourd’hui, porter sur la dissuasion nucléaire, la protection du territoire (métropole et outremers), la connaissance et l’anticipation, l’intervention, la prévention et l’influence dans le champ informationnel.

En 1626, le cardinal de Richelieu décide de faire de la mer un pilier de la puissance de la France, de sa prospérité et de son indépendance. Trois événement majeurs marquent ce 400ème anniversaire : 8 mai, démonstration d’une force navale aux abords de Marseille ; 14 juillet, la Marine nationale à l’honneur dans les défilés ; 5 septembre, cérémonies commémoratives, à Paris et en régions, de la bataille décisive de la Chesapeake (1781) dans la guerre d’indépendance américaine.

Les déploiements. La Marine mobilise en permanence environ 35 bâtiments, dont au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) et 5 aéronefs en vol, soit 5.000 marins en mer, dans les airs et à terre. Chaque jour, elle sauve au moins une vie en mer. Elle doit surveiller 18.500 km de frontières maritimes et 10,9 Mkm2 de zones économiques exclusives ainsi réparties avec des points d’appui : métropole (base navale de Brest) ; Manche et mer du Nord ; océan Atlantique (bases navales à Saint-Pierre-et-Miquelon, Dakar au Sénégal et Abidjan en Côte d’Ivoire) ; Antilles avec la Guadeloupe, la Martinique (base navale) et la Guyane (base navale) ; Méditerranée (base navale de Toulon) ; océan Indien avec Djibouti (base navale), Abou Dhabi (base navale) aux Émirats arabes unis, Mayotte (base navale), La Réunion (base navale), les Îles Éparses et les Terres australes et antarctiques françaises ; océan Pacifique avec la Nouvelle-Calédonie (base navale), Wallis et Futuna, la Polynésie française (base navale) et l’îlot de Clipperton. Voici les zones de crises récurrentes : Antilles ; golfe de Guinée et Sud de la Côte occidentale d’Afrique ; mer d’Arabie, golfe d’Aden et Sud de la Côte orientale d’Afrique ; Asie du Sud-Est, mer de Chine méridionale, péninsule coréenne et côte de l’Extrême-Orient russe.

Les moyens. Les forces opérationnelles sont réparties en quatre domaines d’actions commandés par des amiraux : Alfan, pour la Force d’action navale ; Alfost pour les Forces sous-marines et la Force océanique stratégique ; Alavia pour la Force de l’aéronautique navale ; Alfusco pour la Force maritime des fusiliers marins et commandos. Chargée de préparer et soutenir un réservoir de forces et de compétences, la Force d’action navale (10.500 marins) dispose de près de 100 bâtiments de surface, 3 Groupes de plongeurs-démineurs, 4 centres d’expertise, la flottille amphibie et la force aéronavale nucléaire. Chargée de la maîtrise de l’espace aérien au-dessus de la mer et au-delà de l’horizon et de concourir à la dissuasion nucléaire, la Force de l’aéronautique navale (4.160 marins) déploie, depuis la terre ou la mer, des avions de chasse, de reconnaissance, de patrouille, de surveillance et d’intervention maritime, des hélicoptères de combat et de service public et des drones. La Force océanique stratégique dispose de quatre SNLE, qui assurent la permanence à la mer de la dissuasion. Les Forces sous-marines comptent six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) pour la sûreté et le soutien des SNLE, la protection d’une force aéronavale, la connaissance et l’anticipation et enfin l’intervention. Les trois SNA les plus récents peuvent également effectuer des frappes de précision au sol dans la profondeur. La Force maritime des fusiliers marins et commandos (2.900 marins implantés sur 10 sites) compte 3 bataillons et 6 compagnies de fusiliers pour la défense et l’interdiction maritime. Les commandos Marine se répartissent en 5 commandos d’assaut et 2 commandos d’appui pour des missions complexes dans des environnements hostiles. En tout, la Marine nationale compte 42.000 personnels militaires et civils et 5.700 réservistes.

Loïc Salmon

Marine nationale : coopérations opérationnelles, technicité et esprit d’équipage

Les guerres des mers

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future




Service historique de la Défense : vingt ans et…quatre siècles !

Le Service historique de la Défense (SHD) conserve la mémoire des armées depuis le XVIIème siècle. En 2005, il réunit les archives des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales. De septembre 2025 à janvier 2026, une exposition itinérante retrace son histoire et ses missions dans ses dix sites en France.

Les Vingt Ans. Premier service national d’archives en France avec 450 km linéaires de documents et première bibliothèque d’Europe en histoire militaire (1 million de documents), le SHD est rattaché à la Direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA), qui dépend du Secrétariat général pour l’administration du ministère des Armées. Il a fêté son vingtième anniversaire le 17 septembre 2025 à Vincennes, en présence du directeur de la DMCA, Évence Richard, et de la nouvelle cheffe du SHD, Nadine Marienstras. Ce fut l’occasion de présenter la collection d’insignes militaires réalisée par la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie Maroc et Tunisie et léguée au SHD en 2025. Cette collection de 1.460 pièces constitue l’image symbolique de l’ensemble des unités militaires françaises stationnées en Afrique du Nord, directement engagées dans la guerre d’Algérie ou qui ont contribué à former et instruire les appelés du contingent depuis la métropole. Le SHD conserve, étudie et valorise les emblèmes, drapeaux, insignes et décorations des armées. Il veille à leur homologation, leur bon usage et leur transmission. Au cours de la journée du 17 septembre, ont été présentés des documents acquis par le SHD lors de la vente aux enchères des archives privées du général de Gaulle chez Artcurial en décembre 2024 (photo). En effet, des documents originaux de tout type (lettres, journaux intimes, carnets de notes, photographies, dessins etc.) et de toute époque peuvent avoir vocation à rejoindre les collections du SHD. En outre, les archives publiques (documents papier ou numériques), produits ou reçus par le ministère des Armées et ses prédécesseurs, présentent un caractère inaliénable et imprescriptible, qu’elles soient administratives, opérationnelles, techniques ou scientifiques. Enfin, depuis 1974, le SHD collecte plusieurs milliers de témoignages oraux de civils et de militaires de tous grades portant sur l’histoire militaire de la France de la première guerre mondiale aux opérations extérieures.

Les missions. Les archives du SHD sont accessibles gratuitement et sans conditions, en dehors des réserves juridiques induites par le Code du patrimoine et la protection des secrets de l’État. Ses fonds et collections sont répartis ainsi : Centre historique de archives à Vincennes (Val-de-Marne) et Caen (Calvados) ; Centre des archives de l’armement et du personnel civil à Châtellerault (Vienne) et Le Blanc (Indre) ; Centre des archives du personnel miliaire à Pau (Pyrénées-Atlantiques) ; Centre du réseau territorial à Cherbourg (Manche), Brest (Finistère), Lorient (Morbihan), Rochefort (Charente-Maritime) et Toulon (Var). Le SHD valorise ses fonds par des conférences et colloques ouverts aux chercheurs et au grand public. Il diffuse l’histoire militaire par la publication d’ouvrages, de catalogues et de revues scientifiques, dont la Revue historique des armées qui consacre son N°317 (2ème trimestre 2025) aux « 20 Ans du SHD ». Outre la rédaction de notes, fiches et études pour répondre aux demandes d’expertise historique, il mène des recherches administratives pour la reconstitution de carrières militaires, l’appui aux commissions de décorations, celui aux politiques publiques de mémoire et la vérification de faits historiques.

Les « talents ». Le SHD nécessite divers métiers, dont ceux d’archiviste, de bibliothécaire et de chargé de recherches. L’intelligence artificielle leur permet d’extraire des données et des images et d’améliorer la qualité de l’information. La numérisation des fonds d’archives du SHD les rend accessibles au plus grand nombre.

Loïc Salmon

D’Artagnan et les mousquetaires du roi à Vincennes

Exposition « De Gaulle, une carrière militaire » à Vincennes

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles