Exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » à Verdun

La mobilisation massive de soldats pendant la première guerre mondiale a entraîné un nombre considérable de prisonniers. Utilisés par l’adversaire comme main d’œuvre de remplacement, ils deviennent un enjeu de propagande pour démontrer la « barbarie de l’ennemi », que l’action humanitaire de la Croix-Rouge tente de réduire.

La capture. Entre 1914 et 1918, les estimations s’établissent à environ un prisonnier pour dix hommes mobilisés, soit : 2,3 millions de Russes ; 2 millions d’Austro-Hongrois ; 1,2 million d’Allemands ; 530.000 Français et « coloniaux » ; 500.000 Italiens ; 230.000 Turcs ; 225.000 Roumains ; 192.000 Britanniques ; 160.000 Serbes ; 45.000 Belges ; 7.500 Portugais ; 4.000 Australiens ; 2.500 Américains. Les phases de mouvements de la guerre en 1914 puis en 1918, avec encerclement d’unités et prises de forteresse, facilitent les captures massives de soldats ennemis. Ainsi en août 1914, l’armée impériale allemande fait prisonniers 90.000 Russes à la bataille de Tannenberg et 50.000 Français à celle de Maubeuge. L’année suivante, l’armée russe capture 117.000 Austro-Hongrois à la bataille de Przemysl. A partir du 15 juillet 1918, les Allemands, épuisés, se rendent en grand nombre aux forces alliées. Les redditions en masse font l’objet de communiqués de victoire, avec une large diffusion de photos de prisonniers. La longue guerre de tranchées d’octobre 1914 à mars 1918 donne lieu à des coups de mains, souvent nocturnes, pour ramener des prisonniers, acte valorisant récompensé par une citation ou une médaille selon l’importance des informations obtenues sur l’ennemi. Dans l’armée française, la recherche du renseignement opérationnel par interrogatoire relève de la compagnie d’infanterie (photo). Chaque capitaine dispose d’un questionnaire type : infanterie (organisation, armement et tactiques de petites unités) ; artillerie ; mines ; pionniers ; cavalerie ; aviation ; service de santé ; transports ; spécialités ; emploi et effets des gaz ; recrutement. Pour le prisonnier, à la peur du premier contact direct avec l’ennemi, qui le tient à sa merci lors de sa capture, succède le soulagement de pouvoir quitter le champ de bataille, en vie, et donner des nouvelles à sa famille.

L’internement. Le transit d’un lieu de rassemblement provisoire vers le camp définitif s’effectue à pied et devant la population ennemie. Ces camps regroupent des civils (hommes, femmes et enfants) mêlés aux soldats de diverses nationalités, à savoir Allemands, Hongrois, Slaves et Ottomans en Russie et Anglais, soldats de l’armée des Indes, Serbes, Belges, Russes, Tatares, Français et soldats des colonies d’Afrique noire et du Maghreb, qui parfois sympathisent. Les traitements des captifs sont modulés selon ceux administrés par leur propre pays aux prisonniers de leur Etat détenteur. La pénurie de travailleurs partis au front incite les pays belligérants à employer les prisonniers, d’autant plus que la Convention de La Haye (1907) considère la mise au travail comme un droit du soldat ou sous-officier captif, qui peut rompre son désœuvrement. Quoique soient exclus les travaux trop pénibles ou en rapport avec les opérations de guerre, un tiers des prisonniers russes en Autriche-Hongrie sont affectés à des travaux militaires. Une captivité, parfois longue de plusieurs années, éloigne l’espoir d’une libération prochaine et instaure l’incertitude sur l’avenir et l’ennui, ajoutés aux restrictions et à la faim. Camaraderie, foi religieuse et travail convenablement adapté permettent d’échapper à la dépression. Non-assujettis au travail, les officiers souffrent davantage de l’ennui. Pour rythmer le temps, des cycles de conférences, des troupes de théâtre, des chorales ou des orchestres sont organisés. La propagande raille le prisonnier « ennemi », considère le prisonnier « ami » comme un martyr et exalte « l’évadé », figure de la résistance. L’évasion s’avère périlleuse car, outre les obstacles constitués par la clôture et la surveillance du camp, il faut passer inaperçu dans un environnement ennemi et survivre en quasi-autonomie avant d’atteindre un pays neutre ou ami. La mort frappe aussi dans les camps de prisonniers, mais de façon différenciée selon les conditions et la durée de la détention. Le taux de mortalité atteint 17,6 % en Russie, 7 % en Autriche-Hongrie, 5,3 % en France et seulement 4 % en Allemagne, mais essentiellement parmi les Russes, Italiens, Serbes et surtout les Roumains (28,6 % du total). Travaux et transferts épuisants ou près du front, isolement et absence de soutien du pays d’origine fragilisent les captifs. Roumanie et Serbie, occupées, ne peuvent aider leurs prisonniers. La Russie déconsidère et néglige les siens. L’Italie refusant l’organisation de tout secours à partir de 1917, un prisonnier italien sur six meurt en captivité.

Le soutien. Dès août 1914, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) crée l’Agence internationale des prisonniers de guerre (AIPG) pour organiser un service du courrier avec des exigences particulières selon les pays, qui encadrent la correspondance des familles vers leurs prisonniers. Outre le maintien du lien familial, ceux-ci en profitent pour demander des colis de vivres et d’effets personnels. De plus, le CICR, des délégués des Etats neutres et d’organismes internationaux ainsi que certaines personnes bien introduites auprès des gouvernements visitent les camps, souvent très dispersés, contrôlent les conditions de captivité et facilitent les rapatriements sanitaires. En 1918, 2,8 millions de militaires étaient détenus en Allemagne, 2,2 millions en Russie, 1,8 million en Autriche-Hongrie, 350.000 en France, 328.000 en Grande-Bretagne, 60.000 en Bulgarie, 43.000 aux Etats-Unis, 35.000 en Turquie et 4.700 au Japon. L’AIPG centralise les informations sur les prisonniers de guerre, afin de pouvoir rétablir le contact avec leurs proches. Des centaines de volontaires classent plus de six millions de fiches par nationalité, puis par ordre alphabétique des noms propres de façon phonétique, pour tenir compte des variantes orthographiques possibles. Les informations proviennent des bureaux de renseignements des pays de la captivité ou de la disparition ou même directement des familles. Faute d’information, l’AIPG ouvre une enquête.

Le rapatriement. Pour les prisonniers, le calendrier des libérations s’échelonne entre 1918 et…1922 pour ceux des pays de l’Est de l’Europe, en raison des situations et enjeux politiques. Aux séquelles psychologiques de la captivité, s’ajoutent la défiance de leurs compatriotes en Autriche, Italie, Russie et dans les pays d’Europe centrale.

Loïc Salmon

L’exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » (26 juint-20 décembre 2019) est organisée par le Mémorial de Verdun-champ de Bataille et le Comité international de la Croix-Rouge. Elle présente les conditions de captivité des soldats des différents pays belligérants par des photos, documents, dessins, objets et projections audiovisuelles. Cette exposition s’accompagne de conférences, concerts, films et d’une journée commémorative (11 novembre) consacrée à l’écrivain Maurice Genevoix, auteur de « Ceux de 14 ». Renseignements : www.memorial-verdun.fr

Grande Guerre : le camp de représailles de Flabas

Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes




Grande Guerre : le camp de représailles de Flabas

Entre le 15 janvier et le 30 avril 1917, près du front, les autorités allemandes ont établi un camp de représailles, où 200 prisonniers français sont morts de maladies, de brimades et d’éclats d’obus.

L’ultimatum. En 1916, le gouvernement impérial allemand apprend, par des renseignements, que des prisonniers de guerre allemands travaillent sur la « Voie sacrée » reliant Bar-le-Duc à Verdun. Le 21 décembre, par l’intermédiaire de l’ambassade des Etats-Unis à Berlin, il invoque le droit international sur les prisonniers de guerre et formule quatre exigences auprès du gouvernement français, d’ici au 15 janvier 1917 : la relève immédiate de la ligne de feu de tous les prisonniers allemands, qui seront évacués sur des camps présentant une installation appropriée, et situés sur une distance d’au moins 30 km du front ; interdiction de faire appel au travail des prisonniers de guerre à moins de 30 km du front ; autorisation que ces prisonniers correspondent par la voie postale avec l’Allemagne, à cet effet, il sera nécessaire d’indiquer les noms des camps où ils sont internés ; délivrance aux délégués de l’ambassade américaine à Paris d’une autorisation leur permettant de visiter ces camps. Il précise qu’en cas de refus, des prisonniers de guerre français en Allemagne, de tous grades, seront dirigés vers la zone de feu.

Le camp. En l’absence de réponse du gouvernement français et pour faire pression sur lui, les autorités militaires allemandes regroupent 500 prisonniers français, dont 6 officiers, près du village de Flabas, exposé aux tirs de l’artillerie française. Aujourd’hui, l’emplacement de ce camp de représailles est signalé par trois cyprès et un panneau rédigé en français et en allemand, au milieu d’un champ. Des soldats du 173ème Régiment d’infanterie, capturés dans le secteur, ont édifié le camp de 50 m de long et 30 m de large, entouré de barbelés A l’intérieur, ils ont bâti une petite cabane pour la cuisine, une baraque servant d’infirmerie et de salle mortuaire et un bâtiment sans fenêtre, au toit laissant passer la pluie et d’une capacité d’accueil de 200 prisonniers. Les 300 autres dorment dehors, en plein vent, pendant tout le rigoureux hiver de 1917. Dans cette zone de « non-droit », un officier, un adjudant, deux caporaux et une quarantaine de soldats allemands des troupes d’assaut font preuve d’une brutalité contraire au droit de la guerre, dont leur gouvernement se prévaut. Les prisonniers punis sont bastonnés ou attachés à un poteau et les pieds ne touchant pas le sol, châtiment en vigueur dans l’armée allemande. Léon Cuvelle, officier français rescapé du camp, relate les faits dans son livre « Les représailles », publié en 1929, et sculpte, en 1934, un soldat supplicié sur une stèle, que des soldats allemands casseront en 1940. Une partie restaurée se trouve au village (photo). Les prisonniers réparent les routes et transportent des caisses de munitions. N’ayant droit qu’à un ersatz de café le matin, rien à midi et une soupe d’orge et de « substances inconnues » le soir, certains en sont réduits à manger leurs propres poux et des herbes. Dysenterie et typhus se propagent dans le camp.

L’épilogue. Dès que les autorités françaises donnent suite aux exigences allemandes, le calvaire des prisonniers prend fin. Désinfectés plusieurs fois, ils prennent une douche et sont transférés à pied (10 km) puis en train à l’hôpital militaire de Montmédy ou de Longuyon. Ils sont ensuite expédiés dans différents camps en Allemagne. Le 18 juillet 2001, des jeunes pompiers allemands du Kreis de Limbourg-Weilburg ont offert le panneau d’information de Flabas, lequel a été restauré le 1er août 2015.

Loïc Salmon

Exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » à Verdun

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

323 – Dossier : « La bataille de Verdun, 21 février – 18 décembre 1916 »




Marines : outils politiques et de projection de puissance

La capacité d’intervenir n’importe où à partir de la mer garantit le statut de grande puissance militaire. Parmi les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, seuls les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne en disposent. Les opérations amphibies ont évolué techniquement, mais présentent des constantes historiques.

Martin Motte, professeur à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 5 juin 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La voile et le feu. Un vaisseau de haut bord, qui emporte des canons et des vivres pour plusieurs mois, pèse 32 fois plus qu’une galère, obligée de s’approvisionner tous les jours (voir encadré). Son artillerie, complétée par les bombes d’une galiote à faible tirant d’eau pour s’approcher d’un port fortifié, peut servir à une action de rétorsion, comme lors du bombardement d’Alger par la Marine française en 1682. Son propre tirant d’eau, supérieur à 7 m, l’empêchant de s’approcher d’une plage, il s’ensuit une disjonction entre combat naval et mise à terre de troupes au moyen de chaloupes, comme à Louisbourg (Amérique du Nord) par une force britannique en 1745. Le débarquement, plus ou moins long selon les fonds, peut bénéficier de l’appui feu du vaisseau contre la plage, mais inefficace contre des fortifications trop élevées. Toutefois, une opération amphibie s’avère hasardeuse si le vent change de direction. Ainsi, en 1758, des navires britanniques bombardent Saint-Malo, tandis que d’autres peinent à débarquer puis rembarquer une force expéditionnaire à Saint Gast, écrasée par l’armée française. L’année suivante, le colonel britannique Thomas Molyneux élabore une théorie de l’opération amphibie et recommande : l’attribution du commandement de la force à la mer à un amiral puis, à terre, à un général ; un entraînement spécifique ; une opération de diversion pour créer la surprise sur le lieu de débarquement ; la constitution d’une batellerie spécifique pour le transfert d’une compagnie complète ; l’appui feu par des canonnières au plus près de la plage ; l’échelonnement des vagues de débarquement avec un officier de plage, dès la première vague, pour coordonner les déplacements des troupes et de la logistique. Ces principes seront appliqués avec succès par la Marine britannique, lors de la prise de Québec en 1759 et la 3ème bataille d’Aboukir en Egypte en 1801, et par les forces alliées en Normandie en 1944.

L’ère industrielle (1850-1945). Les inventions techniques, à savoir armes à répétition, véhicules motorisés et indépendance du vent, renforcent la projection de puissance par mer. Les flux logistiques croissent pour les approvisionnements, les munitions, le charbon et le pétrole. Chemins de fer et automobiles améliorent la mobilité du des opérations à terre et en raccourcissent le temps. De 75.000 hommes au début de la guerre de Crimée (1854-1855), les effectifs passent à 140.000 hommes à ravitailler tous les jours au siège de Sébastopol. La flotte franco-britannique de 855 cuirassés parvient à détruire les forts russes, pourtant dotés de canons de gros calibres. Face à des armées locales moins bien équipées, France et Grande-Bretagne se taillent des empires coloniaux, mais perdent leur savoir-faire amphibie. La stratégie de déni d’action et de zone s’amorce à partir de 1880 avec la révolution de la défense du littoral par mines, sous-marins et torpilles capables de couler des cuirassés. Ainsi, l’expédition franco-britannique des Dardanelles en 1915 échoue : trois cuirassés coulés par des mines ; troupes transportées par péniches blindées, mais décimées par les mitrailleuses et canons à tir rapide turcs. Les pertes atteignent 60 %, contre 10 % à Omaha Beach en 1944. L’opération allemande « Albion » en Estonie en 1917, facilitée par des photos aériennes, déploie avec succès 24.000 hommes aguerris face à des troupes russes démotivées par la révolution bolchévique. En 1921, le colonel américain Earl Hellis, modernise les principes de Molyneux : liaison radio pour la coordination ; renforcement de la puissance de feu ; compétence pour gérer les troupes débarquées ; rapidité des mouvements sur la plage. Le débarquement de 13.000 Espagnols à Alhucemas (Al Hoceima), en 1925, combine l’appui feu aérien et les chars d’assaut contre 16.000 Marocains. Les grands débarquements de la guerre du Pacifique entre 1942 et 1945 et de Normandie en 1944 incluent : destruction des infrastructures terrestres pour annuler la mobilité de l’ennemi ; matériels nouveaux ; construction de ports artificiels.

L’amphibie aujourd’hui. Les opérations amphibies continuent pendant les guerres d’Indochine (1945-1954), de Corée (1950-1951), du Viêt Nam (1954-1975) et des Malouines (1982). Depuis la fin de la guerre froide (1991), le littoral devient un enjeu social, par la concentration des populations, et économique avec les prospections d’hydrocarbures offshore. Pour éloigner la menace de ses côtes, la Chine tire les leçons des opérations amphibies franco-britanniques du XIXème siècle, constitue un périmètre défensif de chaînes d’îles et d’atolls, correspondant aux conquêtes japonaises de1941-1942, et installe des missiles à terre et sur des navires. Dans le Pacifique, les Etats-Unis déploient porte-avions et sous-marins avec missiles de croisière. En cas de crise et à distance des missiles chinois, ils ajouteraient des bateaux-robots puis des navires d’assaut amphibie avec des hydroglisseurs et des appareils hybrides V-22 Osprey, combinant l’hélicoptère et l’avion, pour des poser d’assaut plus précis qu’un largage de parachutistes (photo). L’opération franco-britannique « Harmattan » en Libye en 2011, avec hélicoptères mais sans débarquement de troupes, a présenté un coût politique. Pour la France, le porte-hélicoptères amphibie de classe Mistral, transformable en navire-hôpital pour aider une population sinistrée, constitue un vecteur d’influence.

Loïc Salmon

Depuis l’Antiquité, le contrôle des passages et des îles s’avère primordial en mer de Chine, Baltique et Méditerranée. Le pseudo-Xénophon (- 130 avant JC) théorise l’opération amphibie par la capacité à débarquer, combattre et rembarquer très vite. Une galère de guerre athénienne se déplace à 10 km/h, contre 5 km/h pour un fantassin avec son équipement de 30 kg. Au Moyen-Age, le cheval devient plus important que le fantassin, car il permet de combattre plus rapidement à terre. Le débarquement des Normands en Angleterre, le 25 septembre 1066, s’effectue sans perte, car la bataille d’Hastings se déroulera trois semaines plus tard. Par la suite, l’action amphibie s’accompagne d’un épuisement de l’adversaire à terre par des tirs d’arbalètes et de balistes. Ainsi, pour prendre Constantinople, les Croisés débarquent au Nord-Est de la ville le 5 juillet 1203 et, avec les trébuchets transportés par mer, bombardent les troupes byzantines sur la plage, prennent le contrôle de l’estuaire de la Corne d’Or et attaquent simultanément la ville par le Nord-Est, côté terre, et le Nord-Ouest, côté mer. En Normandie en 1944, la percée d’Avranches par les armées alliées, six semaines après le débarquement du 6 juin, permet la reprise du port de Cherbourg, indispensable à la logistique.

Les Français du jour J

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Les Français du jour J

Parachutistes, fusiliers-marins commandos, aviateurs et marins, soit plus de 3.000 militaires français participent au débarquement du 6 juin 1944 (15 tués) en Normandie et plus de 20.000 dans la bataille éponyme qui suit (plusieurs centaines de morts).

L’opération « Overlord » a mobilisé des milliers d’aviateurs (227 Français à bord de 135 appareils) pour assurer la maîtrise du ciel, 196.000 marins (environ 2.600) qui arment les navires, 24.000 parachutistes (38) largués derrière les lignes allemandes et 132.715 hommes (177) pour le débarquement proprement dit. La modicité des effectifs français, issus surtout des anciennes Forces françaises libres, s’explique par la nécessité de conserver le gros des troupes françaises stationnées en Afrique du Nord et en Italie pour le débarquement de Provence, qui aura lieu le 15 août suivant. La participation française doit beaucoup à la compréhension des chefs militaires britanniques, qui parviennent à convaincre leurs homologues américains, réticents au début, d’engager la 2ème Division blindée dans la bataille de Normandie et la libération de Paris le 25 août. Le général de Gaulle, chef de la France libre, avait pourtant demandé, à la fin de 1943, un engagement terrestre d’au moins une ou deux divisions le jour J. Prévenu la veille, il a été profondément déçu de la faiblesse de la participation française, reflet selon lui d’un manque de considération des Alliés et d’une représentativité de la force reconstituée de la France insuffisante pour asseoir sa légitimité dans le monde. En fait, sur le plan opérationnel, les Alliés n’informent pas les Français par crainte que le renseignement parvienne aux oreilles des Allemands. Sur le plan politique, le président américain Roosevelt et le Premier ministre britannique Churchill tiennent de Gaulle à l’écart, car ils ne lui reconnaissent pas encore la légitimité de gouverner les territoires français qui seront libérés. Pourtant, les premiers soldats alliés à fouler le sol de France seront les 177 Français du 1er Bataillon de fusiliers marins au béret vert avec l’insigne orné de la croix de Lorraine. Le jour J, la participation française inclut : plus de 1.500 marins des croiseurs Georges-Leygues et Montcalm, venus d’Afrique du Nord ; 500 parachutistes intégrés au 4ème Régiment de la Brigade SAS (Special Air Service) britannique ; des navires d’escorte, à savoir les corvettes Aconit, Renoncule, Roselys et Commandant-d’Estienne-d’Orves et les frégates Aventure, Découverte, Escarmouche et Surprise ; les groupes de chasse « Alsace » et « Ile-de-France » des Forces aériennes françaises libres (FAFL) et les groupes de chasse « Cigognes » et « Berry », venus d’Afrique du Nord ; le groupe de bombardement « Lorraine » (FAFL) ; les combattants de l’ombre de la Résistance, qui entreront en action sur les arrières des troupes allemandes. Pendant les années de pouvoir du général de Gaulle (1944-1946 et 1958-1969), le jour J sera exclu de la mémoire française de la Libération. Cela s’explique par l’effectif français, trop petit pour coller au grand récit de « la France libérée par elle-même », à savoir à peine 3.000 hommes par rapport aux 150.000 Résistants et 250.000 hommes des forces françaises du débarquement de Provence. Abondamment documenté, l’ouvrage relate, à partir de nombreux témoignages, les péripéties diplomatiques, la préparation et la conduite des opérations du jour J concernant la participation française.

Loïc Salmon

« Les Français du jour J » par Benjamin Massieu. Editions Pierre de Taillac, 418 pages, nombreuses illustrations, 24,90 €.

Jour-J

Churchill De Gaulle

Provence 1944

 




Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

Chefs d’Etat en guerre

État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

 




Chefs d’Etat en guerre

Protection de leurs concitoyens et défense de leurs intérêts, y compris par les armes, demeurent la première responsabilité des chefs d’Etat. Succès et échecs dépendent, notamment, de leurs relations, souvent tumultueuses, avec leurs grands chefs militaires.

Napoléon III, qui a suivi une formation d’officier dans l’armée suisse, sera toujours affecté par les pertes considérables de l’armée française à Sébastopol (Crimée, 1854-1855), Solferino (Italie, 1859) et Sedan (1870). Dans le choix de ses généraux, il privilégie la loyauté au détriment de la compétence et la bravoure aux dépens de l’intelligence de situation. Abraham Lincoln, élu capitaine d’une compagnie de volontaires, n’a jamais rencontré l’ennemi pendant un conflit contre les Indiens (1832). Pendant la Guerre de Sécession (1860-1865), déçu par ses généraux, il prend le commandement des opérations jusqu’à ce qu’il trouve Grant, le chef militaire de la victoire d’une guerre, civile, totale. Président du Conseil en 1906, Georges Clemenceau, nomme, à la direction de l‘Ecole de Guerre, le général de brigade Foch, connu par ses ouvrages « Principes de la guerre » (1903) et « Conduite de la guerre » (1904). A nouveau président du Conseil en 1917, Clemenceau obtient pour Foch le commandement unique interalliés, mais l’écarte dans les négociations de paix. Winston Churchill, officier à l’origine, connaît l’expérience du combat au Soudan en 1898 et à la tête d’un bataillon d’infanterie dans les tranchées à Ypres en 1915. Après ses premiers choix hasardeux de généraux, il a su trouver le meilleur chef d’état-major impérial du moment, le général Brooke. Commissaire politique pendant la guerre civile (1919-1922), Joseph Staline va utiliser une police spécialisée pendant la « Grande Terreur » (1936-1939) pour éliminer 90 % de généraux et 80 % des colonels. Un rescapé, Joukov, promu chef d’état-major de l’Armée rouge en 1941, organise le coup d’arrêt des troupes allemandes devant Moscou et Stalingrad puis la prise de Berlin en 1945, avant d’être discrédité. Caporal décoré pendant la première guerre mondiale, Adolf Hitler domine ses généraux, notamment par son aptitude à synthétiser des situations complexes et son expertise des armements. Ses succès militaires résultent de son audace et de son intuition stratégique. Ses échecs commencent en décembre 1941, quand il prend les fonctions de chef militaire au détriment de celles de chef de l’Etat, dont la mise sur pied d’une économie de guerre et la direction de la politique extérieure. Intellectuel autodidacte, David Ben Gourion fonde l’Etat d’Israël par les armes en 1948, selon la méthode marxiste clandestine basée sur l’audace, le calcul et le secret, mais opte pour le camp occidental en pleine guerre froide. Ses généraux dénoncent son ingérence dans les opérations de la guerre d’indépendance. Parlementaire dès 1937 et enseigne de vaisseau en 1942, Lyndon Johnson connaît bien les questions de défense. Pourtant, au début de la guerre du Viêt Nam en 1964, il refuse tout dialogue politico-militaire sur les conséquences opérationnelles des décisions prises. Il ignore les rapports de la CIA sur la stratégie du Nord-Viêt Nam et sur l’aide fournie par l’URSS et la Chine. Enfin, l’auteur, le général Bentégeat qui a exercé les plus hautes fonctions militaires, livre ses expériences personnelles auprès de deux présidents français décorés au feu, François Mitterrand (1981-1995), sergent en 1940, et Jacques Chirac (1995-2007), lieutenant en Algérie.

Loïc Salmon

« Chefs d’Etat en guerre » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 496 pages, 25 €. 

Guerre : complexité des approches politique et militaire

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

 




Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Le niveau général de sécurité dans le monde s’est amélioré en 2018 mais reste encore inférieur à celui de 2008, selon le rapport annuel de l’Institut de Londres pour l’Economie et la Paix rendu public le 12 juin 2019.

Depuis 13 ans, l’institut détermine un indice mondial de la paix (IMP) composé de 23 critères qualitatifs et quantitatifs pour couvrir les conditions de vie de 99,7 % de la population mondiale. Même si 86 pays ont amélioré leur IMP, 77 ont vu le leur se détériorer. L’Islande reste en tête, devant la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, le Portugal et le Danemark. L’Afghanistan se trouve à la dernière place, précédé de la Syrie qui l’occupait l’année précédente, du Soudan du Sud, du Yémen et de l’Irak.

Facteurs de conflictualité. Selon le rapport, le changement climatique peut à long terme augmenter indirectement les risques de conflits violents par ses conséquences sur la disponibilité des ressources, la sécurité de la vie quotidienne et les migrations. Plus de 10 % de la population de huit des 25 pays les moins en paix vit dans des zones hasardeuses, soit 103,7milions de personnes résidant au Soudan du Sud, en Irak, en Libye, en République démocratique du Congo, au Soudan, en Corée du Nord, au Nigeria et au Mexique. Au cours des dix dernières années, deux critères de l’IMP se sont détériorés, à savoir des baisses de 8,69 % quant aux conflits en cours et de 4,02 % en termes de sécurité et de sûreté. Le terrorisme a augmenté dans 104 pays mais a baissé dans 38. Le nombre de morts dans les guerres civiles a crû de 140 % entre 2006 et 2017. Contrairement à ce que perçoit l’opinion publique, la « militarisation » mondiale a baissé de 2,6 % depuis 2008. Ainsi, le nombre de personnels armés par 100.000 habitants a diminué dans 117 pays. En outre, 98 pays ont réduit leurs dépenses militaires en pourcentage de leur produit intérieur brut, contre 63 qui les ont augmentées.

Impact économique. Selon l’IMP, 400 millions de personnes vivent dans les pays les moins stables. L’insécurité a fait perdre plus de 14 milliards de milliards de dollars en 2018 à l’économie mondiale, soit 11,2 % du produit brut ou 1.853 $ par personne. Pourtant, l’impact économique de la violence a baissé de 3,3 % en 2018. Ainsi, le montant dû aux conflits armés a baissé de 29 % jusqu’à 672 Md$, en raison de la diminution de l’intensité des conflits internes en Syrie, Colombie et Ukraine. En outre, l’impact économique du terrorisme a baissé de 48 % pendant le même temps. Toutefois, l’effet de la violence se fait encore sentir sur la croissance mondiale. Il correspond à 35 %, en moyenne, du produit intérieur brut des 10 pays les plus touchés, contre 3,3 % de celui des pays qui le sont le moins. Mais, il atteint 67 % en Syrie, 47 % en Afghanistan et 42 % en République centrafricaine.

Disparités régionales. L’Europe reste la zone la plus en paix dans le monde avec un IMP amélioré pour 22 de ses 36 pays. Terrorisme, guerres internes et externes se poursuivent en Asie-Pacifique. Les détériorations de l’IMP l’ont emporté sur ses améliorations en Amérique centrale et dans les Caraïbes. En Amérique du Nord, il reste stable au Canada, mais chute aux Etats-Unis. En Russie et Eurasie, l’IMP reste inférieur à la moyenne mondiale. En Amérique du Sud, il s’est amélioré en Colombie, en Uruguay et au Chili, mais s’est détérioré au Venezuela et au Brésil. En Afrique sub-saharienne, il s’est détérioré dans 27 pays sur 44. En Asie du Sud, il s’est amélioré au Népal, au Pakistan et au Bhoutan, mais s’est détérioré en Afghanistan. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il a connu une amélioration marginale grâce à 11 pays.

Loïc Salmon

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix : ceux qui la font




Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix, situation interétatique ou intra-étatique temporaire, se trouve menacée par les nouvelles formes de conflictualité, la prolifération nucléaire, la destruction de la biodiversité et le rejet du multilatéralisme.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par la Région Normandie, à l’occasion de la 2ème édition du Forum pour la paix. Y sont notamment intervenus : Hervé Morin, président de la région et ancien ministre de la Défense (2007-2010) ; le professeur Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales à l’Institut d’études politiques de Paris ; Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002).

Plaidoyer pour la paix. Environ 250 personnes participent à la conférence plénière du Forum, intitulée « Humaniser la paix ». Dans son discours d’ouverture, Hervé Morin rappelle que ni la paix de Westphalie (1648) ni l’arme nucléaire ni l’ONU n’ont mis fin à la guerre. Celle-ci est partout, moins entre Etats, davantage interne et plus meurtrière. A titre d’exemple, la Guerre de Sécession (1860-1685) a causé plus de morts que toutes celles menées par les Etats-Unis. Au 21ème siècle, la guerre devient commerciale et médiatique avec l’ingérence numérique. Le système international parvient à un point de rupture. La loi du plus fort devient le mode de règlement ordinaire des conflits. Leurs causes varient de la religion au nationalisme ou au réchauffement climatique. Dans 10-20 ans, le besoin d’accès aux ressources alimentaires et à l’eau devrait l’emporter sur le risque de la prolifération nucléaire. La grandeur d’un pays s’acquiert dans la lutte pour la paix et la démocratie, en souvenir des héros de 1944, conclut l’ancien ministre de la Défense, qui présente le « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde » (voir encadré). Ce dernier, inspiré du « Manifeste Russell-Einstein » de 1955, a été rédigé notamment par quatre prix Nobel de la paix : l’Egyptien Mohamed El-Baradei (2005), ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (1997-2009) : la Libérienne Leymah Gbowee (2011), travailleuse sociale et militante pour la paix en Afrique ; le Congolais Denis Mukwege (2018), le gynécologue « réparateur des femmes » ; l’Américaine Jody Williams (1997), professeure et militante pour l’interdiction des mines antipersonnel terrestres.

Mutation de la guerre. Le développement constitue le fondement de la paix pour se protéger de toutes les peurs humaines en matière sanitaire, sociale et culturelle, estime Bertrand Badie. La paix, autrefois considérée comme la non-guerre et l’extinction de de la puissance, se manifeste aujourd’hui par la décomposition des sociétés, des Etats et des formes de sociabilité élémentaire qui permettent à la collectivité humaine d’exister. Mais elle consiste aussi à reconstruire des sociétés sans contrat social après des conflits à 90 % intra-étatiques. En outre, la non-satisfaction des besoins élémentaires est liée à la violence diffuse dans la société, dont profitent les « entrepreneurs de la violence ». Quand des pans entiers de la société glissent vers la guerre, l’instrument militaire ne se trouve plus au centre des solutions politiques. Les guerres ne se gagnent plus ni ne se perdent. Presque tous les conflits actuels s’expliquent par l’injustice sociale. Faire la paix nécessite d’imposer un traitement social à la conflictualité en luttant contre l’humiliation du système hiérarchique des relations internationales. La reconstitution du multilatéralisme légitimera l’emploi immédiat de la force par des « gendarmes désintéressés » pour réduire les « incendies » au nom de l’intérêt général de l’humanité. Les petits Etats, guère soupçonnés de puissance, peuvent « porter la paix », comme la Norvège pour les accords d’Oslo entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (1993) ou l’Uruguay proposant un consensus sur le conflit interne au Venezuela (2019). Au niveau régional, l’Union africaine a mis un terme à la guerre entre l’Ethiopie et la Somalie (1977-1978). Mais le multilatéralisme mondial de l’ONU se trouve bloqué par le véto des grandes puissances, dont les Etats-Unis ont usé à 45 reprises sur la question du conflit israélo-palestinien. Enfin, les médiateurs individuels charismatiques et les organisations non-étatiques ou religieuses jouent un rôle pour la paix.

Communauté internationale. Même si le nombre de conflits diminue, la force continue de régner et le jeu des puissances a redémarré, estime Hubert Védrine. Dans leur conflit stratégique au niveau mondial, la Chine veut occuper la première place, que les Etats-Unis ne veulent pas lui abandonner. Il faut distinguer le rétablissement de la paix par la guerre de la dissuasion. Dans un conflit interétatique ou à l’issue d’une longue guerre civile, l’épuisement des protagonistes peut les conduire à demander une médiation. En l’absence de demande, les pays occidentaux ou d’autres acteurs étatiques ou non peuvent intervenir, notamment en cas de détresse extrême de minorités maltraitées, persécutées ou qui veulent se venger. Au-delà de l’analyse du déclenchement et du cheminement des conflits, il faudra évaluer les risques d’engrenage à partir de critères précurseurs. L’ancien ministre des Affaires étrangères recommande une typologie des facteurs de guerre pour savoir comment la prévenir ou imposer et maintenir la paix par des approches et des intervenants différents. Chaque jour, des dizaines de milliers de diplomates trouvent des solutions négociées pour éviter que des conflits éclatent ou pour que des sociétés surmontent leurs contradictions. Au niveau mondial, l’ONU n’est pas une puissance supérieure car les cinq membres permanents de son Conseil de sécurité sont souvent divisés. Mais sans eux et leur droit de veto, elle n’existerait plus.

Loïc Salmon

Extraits du « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde », présenté le 4 juin 2019 à Caen : « Plus de 2.500 ogives (nucléaires) sont en état d’alerte immédiate. Des agents pathogènes mortels menacent potentiellement la vie telle que nous la connaissons. Alors que de grandes puissances se préparent à déployer des robots tueurs, nous nous trouvons au bord de l’abîme. Moralement, l’éventualité de voir des machines déterminer nos destinées est abjecte. Les dépenses militaires mondiales ont doublé depuis la fin de la guerre froide. (…) Récemment, un traité international visant à interdire puis à éliminer les armes nucléaires a été conclu, mais son approbation universelle reste en suspens. Des efforts sont en cours pour interdire les armes entièrement automatiques et faire entrer l’utilisation des gènes et de la biotechnologie à des fins militaires dans le champ de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques. (…) Depuis des milliers d’années, l’esprit humain fait preuve de résilience ; c’est un constat dans lequel nous pouvons puiser force et espoir. Après chaque crise, il a su rebondir pour créer un monde meilleur. Le monde dispose d’un vaste réservoir de sagesse. A maintes reprises, nous avons prouvé que nous étions capables de raison. Le gaz moutarde, les armes à laser aveuglantes, les mines terrestres et les armes à sousmunitions ont été interdites. Nous devons faire en sorte que la guerre ne soit plus un horizon possible et y renoncer graduellement. »

Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Histoire de la Paix




Quand le lys terrassait la rose

Pendant sept siècles d’hostilités (1066-1815), la France a gagné plus des deux tiers des quelque 200 batailles livrées au cours de 20 guerres contre l’Angleterre, mais elle a souvent perdu…la paix !

Tout commence à la bataille d’Hasting (1066), seule invasion réussie de l’Angleterre, qui entraîne l’usage du français à la cour et le remplacement des élites locales. Vingt ans plus tard, le sentiment national britannique naîtra d’une cérémonie de réconciliation. Pour la France, il faudra la victoire de Bouvines (1214) contre la première coalition européenne de son histoire. La guerre de Cent Ans, querelle dynastique, débute par une victoire navale française à Arnemuiden (1338), qui fera prendre conscience à l’Angleterre de la nécessité d’une Marine puissante et permanente. Deux ans plus tard, son souverain se proclame roi de France et arbore sur ses armoiries les léopards anglais et les lys français. La disparition de ces derniers et l’abandon du titre ne se produiront qu’en…1802 ! La durée de la guerre de Cent Ans s’explique notamment par le traité de Brétigny (1360), où une partie de la souveraineté de la France a été aliénée à l’Angleterre et que les plus capables de ses rois voudront récupérer par la force. Sur le plan militaire, la compétence du chef l’emportera sur la haute naissance nobiliaire et l’infanterie mobile, aidée par l’artillerie, sur la cavalerie surexposée. Entretemps, la guerre civile en France, entre Armagnacs et Bourguignons, va inciter l’Angleterre à tenter de reconquérir ses territoires perdus sur le continent. A Azincourt (1415), la chevalerie française est décimée par les flèches anglaises, qui deviendront obsolètes face à la puissante et précise artillerie française à Castillon (1453), victoire qui met fin au conflit. Le Traité de Troyes (1420) avait offert, à terme, la couronne de France au souverain anglais. Celui qui l’a effectivement portée affronte à son tour une guerre civile (1455-1486), dite des « Deux Roses », l’une blanche pour la maison d’York et l’autre rouge pour celle de Lancastre et qui, une fois réunies, deviendront l’emblème de la monarchie anglaise. Calais, l’unique place anglaise en France, tombe en 1558, mettant un point final aux ambitions territoriales de l’Angleterre sur le sol français. Dorénavant, pour se protéger, celle-ci cherche à diviser ses ennemis potentiels sur le continent et à agir diplomatiquement pour obtenir ou préserver la paix. Après la capitulation de La Rochelle (1628), place protestante soutenue par l’Angleterre, aucune ville de France ne sollicitera un concours étranger. Par contre, la révocation de l’édit de Nantes (1685) provoque l’émigration de nombreux protestants français vers l’Angleterre. Désormais et jusqu’en 1815, se déroule une « seconde guerre de Cent Ans » entre les deux nations, d’à peu près la même durée, en Europe, en Amérique et aux Indes orientales (Asie du Sud et du Sud-Est), alternant affrontements intenses et collectifs, conflits larvés, longues trêves et paix armées. A partir de 1760, à Londres, le pouvoir passe du roi au gouvernement impliquant un regard froid, rationnel et comptable des intérêts des milieux d’affaires. A Versailles, la politique étrangère et la guerre sont considérées comme occupations de gentilshommes pour la réputation, l’honneur et les titres avec…une certaine indifférence pour le résultat final ! Pourtant, après la défaite de la France à Waterloo (1815), le Traité de Paris lui restitue la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion, soit aujourd’hui le 2ème domaine maritime du monde derrière celui des Etats-Unis.

Loïc Salmon

« Quand le lys terrassait la rose », par Daniel de Montplaisir. Mareuil Éditions, 350 pages. 19,90 €

Conduite de la bataille, planification et initiative

Défaites militaires, ce qu’il faut éviter




L’Armée Française en Guerre en 100 objets et 100 mots

Une petite encyclopédie d’objets et de récits disparates reconstitue le puzzle de la première guerre mondiale, accélératrice de l’histoire militaire.

L’année 1914 voit l’échec de tous les plans, dont celui de la « guerre courte » par « l’offensive à outrance », très meurtrière. Les années 1915 et 1916, où prime la survie sur le champ de bataille, déçoivent tous les espoirs. En 1917, année de tous les doutes, succède celle de la victoire inespérée en 1918. Mais la paix de 1919 porte en elle les prémices du prochain conflit mondial. L’infanterie, « reine des batailles », confrontée à la crise des effectifs, s’adapte. Ainsi, une compagnie de 1917 compte 50 hommes de moins qu’en 1914, mais avec une puissance de feu quatre fois supérieure. En outre, le commandement au combat se délègue progressivement aux sous-officiers chefs de groupe. Le fantassin de base se spécialise par arme ou système d’arme, à savoir tirailleur, grenadier ou mitrailleur, grâce à effort intense de formation. La mitrailleuse sonne le glas des cuirasses et des pantalons rouges français, mais aussi des casques à pointe allemands. Dès 1915, les cuirassiers combattent à pied. Le terme « limogé » apparaît en 1914 avec les premières difficultés de la guerre, quand le général Joffre, chef d’état-major général des armées, relève de leur commandement plus de 160 généraux et colonels, pour des raisons d’âge, de santé ou de compétences, et les assigne à résidence à Limoges, pour leur éviter tout contact direct avec les responsables politiques et les journalistes. La fixation des lignes de front et la guerre de position rend essentiel le rôle du génie. Les sapeurs creusent discrètement une galerie jusque sous les tranchées adverses et font exploser des mines pour détruire la première ligne. Les fantassins se précipitent alors dans l’entonnoir ainsi creusé pour y installer une mitrailleuse avant que les Allemands réagissent. Dès 1915, les autorités militaires instituent une section cinématographique (70 opérateurs jusqu’en 1919) et aussi une section photographique engagée sur tous les fronts (130 opérateurs). La défense contre avions et dirigeables, bricolée en 1914 à partir de mitrailleuses ou de canons de 37 mm ou de 75 mm, se standardise l’année suivante, avec autocanons mobiles sur véhicules et plates-formes tous azimuts, complétés par un réseau d’observation et d’alerte, pour protéger les points sensibles et la place de Paris. Les industriels spécialisent les avions pour l’observation, la reconnaissance, le réglage d’artillerie, le bombardement et la chasse. Le char léger Renault FT (7 t), équipé d’une tourelle pivotante, est engagé en masse en appui de l’artillerie et en soutien de l’aéronautique. Le 8 août 1918, 1.200 avions et 500 chars contribuent à l’avance des forces alliées. En novembre, la France dispose de 3.500 avions, la Grande-Bretagne de 1.800 et l’Allemagne de 2.600. Le train des équipages, destiné au transport du ravitaillement et des charges lourdes pour le génie et l’artillerie, combine unités hippomobiles (incluant ânes, mulets et chiens de traîneaux) et unités automobiles à l’efficacité reconnue par le général allemand Luderndorff, qualifiant la victoire de 1918 de celle « du camion français sur le rail allemand ». En 1917, une loi instaure le statut de « pupille de la Nation » pour les enfants des « morts pour la France ». Le droit à réparation aux anciens combattants et victimes civiles de guerre, voté en 1919, se concrétise par la carte du combattant en 1926.

Loïc Salmon

« L’Armée Française en 100 objets et 100 mots », ouvrage collectif. Editions Pierre de Taillac, 240 pages, nombreuses illustrations, 30€. 

Chronolgie commentée de la première guerre mondiale

Images interdites Grande Guerre

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale