Les écoutes de la victoire

La Grande Guerre a accéléré le développement des techniques du chiffre, des écoutes et de la radiogoniométrie à des fins de renseignement, à partager entre Alliés tout en gardant secrets les procédés.

Les techniques d’écoute des câbles télégraphiques remontent à la Guerre de Sécession (1861-1865) pour les communications et le renseignement sur la mobilité de l’adversaire. Pendant la guerre franco-prussienne (1870), le retard de la France en matière de chiffrement et de renseignement technique contribue à la défaite. La guerre russo-japonaise (1904-1905) introduit la guerre électronique dans les batailles décisives. Lors de l’invasion de la Belgique en juillet 1914, la TSF de l’armée impériale allemande, qui émet souvent en clair, est écoutée par des postes fixes français à Maubeuge, Verdun, Toul, Epinal, Belfort, la Tour Eiffel et le Mont-Valérien (région parisienne). Dès le 21 août, la cellule du chiffre du ministère de la Guerre casse pour la première fois le code de l’armée allemande, qui finira par s’en apercevoir. Cette réussite se reproduira plusieurs fois, malgré une cryptographie de plus en plus complexe. Les renseignements techniques permettent de prévoir les intentions et la progression de l’ennemi, notamment les succès et les échecs de ses unités de cavalerie dotées de moyens TSF. Un raid aérien de bombardement près de Courtrai, contre l’empereur Guillaume II lui-même, échoue de peu. Une tentative de guerre bactériologique, par contamination par la morve des chevaux achetés par la France à l’Espagne, est découverte. Le contre-espionnage français identifie l’agent H-21, alias la danseuse et courtisane néerlandaise Mata-Hari. Sont aussi décryptés les codes, évolutifs, des dirigeables et sous-marins allemands et la correspondance entre les organismes centraux de l’armée autrichienne et ses représentants dans les ambassades et consulats à Sofia, Constantinople et Salonique. Expérimentée dès 1910 par la Marine française, la radiogoniométrie permet, avec trois postes à Dunkerque, Boulogne, et Villejuif (banlieue parisienne), de localiser les émetteurs TSF allemands de Lille et Saint-Quentin. Afin de protéger les grands villes et centres industriels importants, des brouilleurs, installés sur la Tour Eiffel, à Lyon et entre Paris et Noyon, perturbent les réceptions de messages destinés aux avions ennemis. Les centres d’écoutes de Paris, Lyon et Bordeaux permettent de déterminer l’organisation des télécommunications mondiales de l’Allemagne vers sa diaspora et ses colonies africaines. Sont aussi mises en évidence l’envoi important de matériels à Constantinople et les notifications de commandes futures ainsi que la décision de la Bulgarie d’entrer en guerre à ses côtés. Dans les tranchées très proches, la TSF est remplacée par des lignes téléphoniques…qui seront aussi écoutées ! Les interceptions alertent sur le déclenchement imminent d’un bombardement, identifient les unités en ligne et révèlent la vie quotidienne adverse (nourriture, état de fatigue et moral). Les interprètes-écouteurs se recrutent parmi les professeurs d’allemand, Alsaciens, Lorrains, Franco-Suisses et volontaires de la Légion étrangère. L’amirauté britannique déchiffre la « dépêche Zimmermann », qui provoque l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917. Pendant la Conférence de la paix à Versailles (1919), les écoutes téléphoniques et télégraphiques confortent Clemenceau …dans sa position ferme et résolue !

Loïc Salmon

« Les écoutes de la victoire », Jean-Marc Decoulanges. Editions Pierre de Taillac, 256 pages, nombreuses illustrations, 24,90€. 

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

La guerre électronique : nouvel art de la guerre




Les grandes affaires de la Libération 1944-1945

La représentation mémorielle de la seconde guerre mondiale a tendance à surévaluer l’apport des Etats-Unis et l’ampleur de la « collaboration » en France et à oublier l’impunité d’anciens nazis et le passé « douteux » de certaines personnalités d’après-guerre.

Cet ouvrage met en lumière une vingtaine d’épisodes à partir d’archives militaires et civiles des pays belligérants. Entre 1941 et 1945, les Etats-Unis ont perdu 416.837 soldats mais l’URSS 9.168.400. Du côté allemand, 3.543.000 soldats sont morts contre l’armée soviétique et environ 374.470 contre les troupes américaines. Entre 1939 et 1945, 740.000 soldats allemands sont tués sur le front de l’Ouest (France, Belgique, Pays-Bas et Allemagne de l’Ouest), dont 644.941 en 1944-1945 contre les armées américaines, britanniques, canadiennes et françaises. Lors de la bataille de Dunkerque (26 mai-4 juin 1940), la défense par les troupes françaises des poches de Dunkerque, Lille, Calais et autres secteurs fixe la majorité des divisions allemandes, facilitant le rembarquement de 224.686 soldats professionnels du corps expéditionnaire britannique, qui permettront la poursuite de la guerre. En outre, 300 navires de la Marine française embarquent 102.570 soldats alliés. En métropole et pendant toute la guerre, 266 réseaux de résistance sont créés par les services spéciaux de la France libre avec 150.000 membres permanents et 300.000 « occasionnels » et 125 autres par le SOE britannique avec des résistants français. Ces réseaux ont fourni 80 % des renseignements sur le dispositif militaire allemand. S’y ajoutent 300.000 maquisards homologués des Forces françaises de l’intérieur. En 1944, les Etats-Unis tentent de placer la France sous leur protectorat par la mise sur pied d’une administration militaire dénommée « AMGOT ». Mais le Gouvernement provisoire de la République française, qui ne sera reconnu par les Alliés que le 29 octobre, avait élaboré, deux jours avant le débarquement en Normandie, 400 décrets et ordonnances pour restaurer la légalité dans le pays. Fin février 1944, la division allemande « Das Reich », de retour du front soviétique où elle a subi de lourdes pertes, est envoyée dans le Sud-Ouest de la France pour reconstituer ses effectifs en hommes et matériel. Dès le mois de mai, elle mène des opérations féroces contre les maquis et les populations civiles et, le 8 juin, reçoit l’ordre de se porter le plus vite possible vers la Normandie. Au mois d’août, elle a massacré ou déporté 3.000 personnes en tout dans le Sud-Ouest. Par ailleurs, la Gestapo a recruté 6.000 agents français actifs et 24.000 informateurs occasionnels, aux motivations diverses. Mais de nombreux Français anonymes sauvent de la déportation 75 % des juifs présents en France (95 % de Français et 50 % d’étrangers). De son côté, l’Italie, quoique fasciste et alliée de l’Allemagne nazie, sauve 83,6 % de juifs sur son territoire et ses zones d’occupation. Pourtant plusieurs chefs gestapistes allemands, coupables de séries de crimes en France, seront épargnés ou faiblement condamnés après la guerre. Des responsables nazis seront exfiltrés vers l’Amérique latine. D’autres seront récupérés par les services de renseignements soviétiques ou américains. Des écrivains et journalistes français connus, compromis sous l’Occupation, dissimuleront leur passé, après avoir rendu de menus services à la Résistance lors de la débâcle allemande.

Loïc Salmon

« Les grandes affaires de la Libération 1944-1945 » par Dominique Lormier. Editions Alisio, 350 pages, 19,90€. 

Nouvelles histoires extraordinaires de la Résistance

Parachutée au clair de lune

Provence 1944




Exposition « Les canons de l’élégance » aux Invalides

L’aspiration à la beauté et à la richesse des uniformes militaires, des armes, des insignes et des décorations répond à des nécessités matérielles, idéologiques ou sociales. Instruments du métier, ils rappellent les épreuves du combat et soulignent l’appartenance à une caste anoblie par le service des armes.

L’autorité des armes. Moyen pour les Etats de s’affirmer, de s’étendre ou de protéger leurs intérêts, la guerre se trouve à l’origine du pouvoir politique. La puissance des souverains face à leurs sujets ou à leurs homologues étrangers se manifeste par la conduite de la guerre et les attributs de la richesse. Les conflits qui recomposent l’Europe au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) leur donnent l’occasion de s’afficher comme chefs militaires. Restauration et Seconde Républiques (1815-1848) se veulent plus pacifiques. Le Second Empire (1852-1870) assume l’héritage du Premier. Les Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques maintiennent les fastes militaires et son président, comme dans toutes les démocraties occidentales, demeure chef des armées. Par leur tenue et le décorum qui les entourent lors des rencontres internationales ou le déroulement de la vie des institutions, les chefs d’Etat entretiennent cette dimension militaire.

La grandeur du pouvoir. L’usage maîtrisé de la force fait partie intégrante du pouvoir politique. Dans le contexte troublé de la fin du Moyen-Age, les souverains européens s’entourent de gardes, pour assurer leur protection personnelle et afficher un apparat destiné à affirmer la puissance des Etats nationaux en gestation. La Renaissance confirme cette tendance, notamment dans les cours des princes allemands et des cités italiennes, pour impressionner populations, corps constitués ou ambassadeurs étrangers. Ces unités sont les premiers corps militaires à porter une « livrée », ancêtre de l’uniforme. Celle de la Garde suisse pontificale, de rigueur dans les grandes cérémonies, remonte au XVème siècle. A partir de la seconde moitié du XVIIème siècle, les monarchies se renforcent et se centralisent, surtout en France. Les gardes royales ou impériales voient leurs tenues codifiées pour participer aux fastes de la cour, qui devient l’un des lieux de formation des officiers. Pour Louis XIV, sa garde représente l’élite de l’armée et participe à la propagande visuelle de son règne. La lame de leur pertuisane (lance apparue au XVème siècle) est richement décorée pour marquer la prédominance du Roi-Soleil sur la scène diplomatique européenne. Durant la Révolution, le glaive, d’inspiration antique, remplace l’épée, synonyme de l’oppression monarchique et nobiliaire, comme arme d’apparat. Symbole d’autorité et de pouvoir, il constitue un marqueur social et bénéficie souvent d’un soin particulier dans sa fabrication. Aujourd’hui, la Garde républicaine garantit le protocole militaire de l’Etat, incarne un certain prestige et constitue un vecteur du rayonnement de la Nation. Lors du défilé militaire du 14 juillet à Paris, le président de la République descend l’avenue des Champs-Elysées en voiture découverte, entouré du régiment de la garde à cheval, sabre au clair. Au cours des temps, les administrations civiles se sont organisées et ont adopté les codes militaires, symboliques et visuels, qui contribuent au prestige de l’Etat, comme l’uniforme ou l’épée.

Affirmer son rang. A la fin du Moyen-Age, le métier des armes est exercé par les nobles, ossature militaire et politique du royaume, et les mercenaires, peu considérés car ils en vivent. Sous Louis XIV, apparaissent un nouveau type de soldat, le « militaire », et la notion de « service », issue de la centralisation de l’Etat et qui l’emporte sur les intérêts privés. Uniformes, signes et symboles, souvent d’origine officieuse, indiquent la position de celui qui les arbore, au sein de la hiérarchie militaire mais aussi vis-à-vis du monde civil. La notion de mérite tend à l’emporter sur la naissance. L’officier n’est plus un guerrier en armure mais un spécialiste en uniforme, dont le rang hiérarchique ne dépend plus de son ascendance. Grâce à leur service, les roturiers accèdent au port de l’épée et d’une tenue à la mode, comme les nobles. La première épée réglementaire française remonte à 1680. A son départ du service, le soldat peut conserver ce symbole de son statut de combattant. Toutefois, la promotion au mérite n’efface pas les inégalités sociales et financières. Le rang s’affirme par le mode de vie et la qualité des matériaux utilisés pour la confection des armes et des uniformes de dotation réglementaire…ou personnelle ! Les nombreux conflits du règne de Louis XIV structurent l’armée comme groupe social spécifique et nourrissent des traditions militaires, avec des signes permettant d’afficher son rang au sein de corps en apparence uniformes. Les ors et les broderies signalent le rang hiérarchique du sergent au maréchal, le soldat disposant d’atours plus modestes pour se distinguer du « civil ». A la fin du XVIIIème siècle, la cravache, accessoire du cavalier, devient un élément de distinction suggérant la maîtrise du noble art de l’équitation et remplace la canne, « bourgeoise » et piétonne. Pour renforcer le prestige de sa personne et du régime impérial, Napoléon III accorde à chaque unité militaire une somme pour la mise en place d’un lieu de cohésion, le « mess », réservé aux officiers et où sont organisés événements et repas de prestige avec assiettes et couverts portant l’emblème de l’unité, signe d’appartenance.

Symboles d’autorité. Sur les champs de bataille de l’époque médiévale, panaches, armoiries ou croix diverses indiquent le parti des combattants et manifestent l’autorité des souverains ou des commandants d’armées. L’augmentation des effectifs à partir du XVIIème siècle nécessitent de rendre reconnaissables les différents échelons de l’encadrement, afin de faciliter la transmission des ordres et assurer la chaîne de commandement. Symboles d’autorité, les écharpes, épaulettes et autres signes distinctifs se multiplient au fur et à mesure du développement et de la complexification de la structure hiérarchique. Le bâton, souvent associé à l’épée, porte la plus haute valeur symbolique liée à l’Etat. Il est donc arboré par le roi ou ses plus grands serviteurs, qui ont reçu délégation d’une partie de son autorité. Le bâton réglementaire de maréchal de France est un cylindre de bois, recouvert de velours de soie bleue avec des broderies de fil métallique de fleurs de lys ou d’aigles impériales, remplacées sous la République par des étoiles en or. Il est orné de deux calottes en vermeil : l’une avec la devise « Terror Belli, Decus Pacis » (Terreur de la guerre, Honneur de la paix) ; l’autre avec le nom du titulaire et la date de la remise. Ferdinand Foch (1851-1929) aura été élevé à la dignité de maréchal de France en 1918, de Grande-Bretagne (1919) et de Pologne (1923). Pierre Kœnig (1898-1970) le sera à titre posthume en 1984.

Loïc Salmon

L’exposition « Les canons de l’élégance » (10 octobre 2019-26 janvier 2020), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente environ 220 pièces, dont certaines le sont très rarement : uniformes, armes, objets, décorations, gravures, tableaux et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Les canons de l’élégance

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Exposition “Armes et bagages” du soldat




Les canons de l’élégance

Devoir de distinction, goût du prestige, grandeur du statut guerrier et éclat du triomphe se manifestent par la beauté de la tenue du soldat, que ses décorations valorisent. L’arme, outil du combat, peut devenir œuvre d’art et même cadeau diplomatique.

« Etre élégant participe d’une forme de dissuasion, une troupe à l’allure martiale impressionne l’adversaire. Le message est puissant » (Général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre). En son temps, le général Marcel Bigeard (1916-2010) avait amélioré la coupe des treillis des parachutistes et créé la casquette qui porte son nom, renforçant ainsi leur aura. L’uniforme apprend au jeune officier à être regardé et à assumer le regard des soldats. Repéré par tous, il doit montrer l’exemple en temps de paix et surtout de guerre. Sur le terrain ou au milieu des combats, le chef militaire d’aujourd’hui se distingue difficilement, pour éviter d’être une cible prioritaire pour l’adversaire. Les moyens modernes de transmission et une position géographique adaptée lui offrent une meilleure vue d’ensemble sur le terrain, ses soldats souvent dispersés et l’ennemi. En France, l’uniforme s’est imposé par une réforme de 1662. A l’époque, le chef doit être vu en train de payer de sa personne. Il est signalé par des soldats portant bannières, étendards ou drapeaux. Ses ordres doivent être entendus par des sonneries, rapidement réglementées, ou des roulements et battements de tambour pour donner le rythme de la marche et le style de l’action. Au Moyen-Age, le roi de France cumule les fonctions de souverain et de chef militaire sur le champ de bataille. Pour éviter une crise politique majeure en cas de revers, la charge de « connétable » est instituée en 1060, donnant à un gentilhomme, devenu premier officier du royaume, délégation pour commander les armées en l’absence du roi. Au cours d’une investiture solennelle, il reçoit une épée au fourreau et au baudrier ornés de fleurs de lys, soulignant sa valeur symbolique. La dignité de connétable sera remplacée par celle de « maréchal » en 1626. Toutefois pour rappeler leur prééminence, les rois se font représenter avec une épée d’apparat au côté. Lors de l’ouverture des Etats généraux en 1789, Louis XVI en porte une décorée de diamants. En 1798, le Directoire réglemente l’uniforme des chefs militaires et généralise le don d’armes d’honneur comme « récompense nationale ». En 1804, Napoléon reçoit de Suède un sabre richement ouvragé, rappelant ses exploits militaires en Europe et en Egypte, comme jeune général puis Premier consul. L’empereur l’emporte à Sainte-Hélène en 1815 et, à sa mort, le confie au général Bertrand, qui le remettra à Louis-Philippe en 1840. Le maréchal Joffre, quoiqu’écarté des responsabilités militaires en 1916, jouit d’une réputation internationale intacte. Elle se manifeste par les épées d’honneur qu’il reçoit au cours de ses voyages aux Etats-Unis en 1917, à Paris et Perpignan en 1919, en Roumanie, en Serbie, au Portugal et en Espagne en 1920, en Indochine, au Siam, au Japon, en Corée et en Chine en 1921. L’ambassadeur d’Argentine lui offre un sabre en 1922. Les armes à feu de luxe deviennent aussi objet de cadeaux. Ainsi, le Premier consul distribue des fusils d’honneur avant de créer, en 1802, l’ordre national de la Légion d’honneur. Son neveu, Napoléon III, institue la Médaille militaire en 1852, réservée aux sous-officiers et…aux maréchaux de France ayant commandé en chef au feu.

Loïc Salmon

« Les canons de l’élégance », ouvrage collectif. Editions Faton et Musée de l’Armée, 384 pages, 49 €

Exposition « Les canons de l’élégance » aux Invalides

Histoire des décorations

Une certaine idée de la France…et du monde




Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire

Le soldat donne la mort sur ordre de l’Etat, mais peut aussi la recevoir. Il dépasse la peur de la mort, au nom de la défense de la vie, et se bat pour la préservation de la paix.

Ce thème de la mort a fait l’objet d’un colloque organisé, le 21 octobre 2019 à Paris, par l’Association nationale des participants aux opérations extérieures. Y sont intervenus : Véronique Peaucelle-Delelis, directrice générale de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre ; le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; des chefs qui ont commandé au feu et perdu des hommes ; des familles de militaires endeuillées.

Dimensions éthique et politique. L’esprit de chevalerie reste le centre de l’éthique militaire française, rappelle le général Lecointre. Aujourd’hui, le soldat se doit d’être le plus efficace possible dans la mesure où il va donner la mort, alors que la précision des armes permet de frapper la cible à des milliers de km. La France recourt à la force en la subordonnant à un objectif politique, supérieur, à atteindre. Cette relation particulière à la mort implique de la limiter au maximum, car il ne s’agit pas de tuer l’ennemi, mais de le « neutraliser » pour l’empêcher de contrarier cette volonté. La dissuasion nucléaire consiste à pouvoir infliger à l’adversaire des dommages jugés inacceptables par sa propre opinion publique. Cœur du dispositif, le président de la République doit assumer cette responsabilité, consubstantielle à sa fonction de chef de l’Etat. Il s’imprègne aussi de celle d’engager des opérations extérieures (Opex). Les chefs militaires définissent les objectifs, que les soldats considèrent comme une mission sacrée à accomplir. La mort de l’un d’eux en Opex se répercute sur le commandement à tous les niveaux hiérarchiques. Elle constitue une remise en question de la décision et de la prise de risque inhérente à la position du chef. La grandeur de l’armée française, souligne le général, repose sur le fait que chaque chef n’expose ses hommes à la mort qu’en dernier recours et tente d’exécuter sa mission au mieux.

Commander au risque de la mort. Cet état d’esprit a été abordé par plusieurs intervenants : Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées ; médecin en chef Nicolas Zeller, conseiller santé auprès du commandant des opérations spéciales ; général de corps d’armée (2S) Jacques Lechevalier, ancien commandant de la 11ème Brigade parachutiste ; colonel Rémi Chalmin, ancien chef de corps du 40ème Régiment d’artillerie ; colonel Thierry Sutter, ancien commandant du Commando parachutiste de l’air N°10 ; colonel Thierry Tricand de la Goutte, ancien chef de corps du 17ème Régiment du génie parachutiste ; capitaine de frégate (er) Norbert Tafzi, ancien commandant des Commandos Marines Jaubert et Trépel. La condition militaire donne du sens à l’engagement, à la noblesse de la vie et à la réalité de la mort, estime Mgr de Romanet. Par son attitude, le chef doit inspirer la confiance, aller à l’essentiel, rester à l’écoute et faire preuve de courage, car la fraternité d’armes est unique. Il doit prendre, en une fraction de seconde, des décisions mûrement réfléchies, sans haine et avec de l’humanité. Celui qui a été confronté à la mort au combat a besoin de partager ses états d’âme, souligne le médecin en chef Zeller. Froid, faim et nuit correspondent à la réalité de la guerre avec un grand décalage entre les deux conflits mondiaux, aux lourdes pertes, et les Opex, avec beaucoup de jours sans mort. Les jeunes d’aujourd’hui ne disposent plus des mêmes repères, par rapport à la mort, que leurs grands-parents. Cette part d’éducation, abandonnée, devrait à nouveau faire partie de la formation des soldats, pour mieux les préparer à la réalité, balancier permanent entre la vie et la mort. De son côté, le général Lechevalier rappelle que le chef absorbe le stress de l’unité et diffuse la « bonne » énergie. La préparation au combat, par la simulation, ne remplace pas la réalité du terrain. Pendant la guerre en Afghanistan, chaque lundi sur la base aérienne de Bagram, l’affichage de l’action d’un mort au combat le rappelle. Rien qu’en 2009, la coalition internationale a perdu 600 hommes. Le rapatriement des morts est précédé d’une prise d’armes, essentielle à la cohésion de leur unité. L’hommage national aux Invalides la renforce, d’autant plus que toute l’unité a prévenu les familles des morts avant qu’elles l’apprennent par la presse, précise le colonel Chalmin. En Afghanistan, un combat intense de 30 minutes se termine avec plusieurs morts et blessés mettant en doute le sentiment d’invincibilité, se souvient le colonel Sutter. Le chef doit gérer la panique, penser à ses personnels, faire ramener les morts et…continuer la mission ! L’acte d’héroïsme ne consiste pas à rechercher la mort, mais à sauver la vie de l’autre, souligne le colonel Tricand de la Goutte. Le soutien santé, avec une médicalisation inférieure à une heure, constitue le point fort du moral des soldats blessés, dont l’unité, restée en France, doit être informée le plus rapidement et exactement possible. Au combat, tout bascule au niveau des tirs quand il faut donner une autre mission, non planifiée et risquée, se souvient le capitaine de frégate Tafzi. En décembre 2010 en Afghanistan, 20 commandos marines sont pris à partie par 50 talibans dont 2, repérés par un drone, s’enfuient. Malgré un commando mort à déplorer, Tafzi donne l’ordre de les poursuivre. Il a appris, après, l’importance de la mort de ces deux chefs pour la coalition internationale. Chaque commando impliqué dans cette opération a rencontré un psychiatre.

Deuil des familles. Ont perdu un proche au combat (photo) : Dominique Jacq et Pascale Lumineau, un fils ; Aude Lepage et Patricia Rouault-Chalier, un époux ; Céline Sirouet Noblet, un frère. De leurs témoignages, il ressort que toute la famille s’engage avec le soldat, qui n’évoque jamais l’issue fatale devant elle. Quoiqu’omniprésente, la mort n’est jamais un sujet de conversation. Son annonce met les familles en état de choc avec l’impression que le monde s’écroule. Le soutien administratif immédiat de l’institution militaire et d’associations s’avère indispensable. La communication, partage d’une peine commune, fait partie du travail de deuil des familles, fières de leurs morts.

Loïc Salmon

La carte du combattant, signe de reconnaissance et de réparation, a été attribué à 210.000 militaires au titre des opérations extérieures depuis 1962, indique Véronique Peaucelle-Delelis. L’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), présent dans 105 départements ainsi qu’en Algérie, Maroc et Tunisie, dispose d’un budget annuel de 27 M€ pour l’accompagnement personnalisé des anciens combattants, veuves et orphelins. Particularité française, le statut de « pupille de la nation » concerne 1,1 million d’orphelins de guerre ainsi adoptés, dont 200 en 2018. La même année, l’ONACVG a dépensé 5,5 M€, pour accompagner 1.338 pupilles, et 530.000 € pour le traitement de 444 dossiers d’aide à la reconversion et 250 dossiers d’accompagnement de blessés. Sur le mémorial des opérations extérieures, inauguré le 11 novembre 2019 par le président de la République, sont inscrits 549 noms de combattants morts pour la liberté. Il devient le 10ème haut lieu de la mémoire nationale.

Opex, des vies pour la France

L’ONAC-VG : 100 ans au service du monde combattant

Opex, projet de monument aux morts (2011)




Service de santé : médecine de guerre, efficacité maximale

Dans le face à face des blessés, qui souffrent, et du personnel, qui soigne et console, il s’agit d’équilibrer évacuation et prise en charge thérapeutique.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 26 septembre 2019 à Paris, par l’ordre de la Libération. Y sont intervenus : le médecin général inspecteur (2S) Raymond Wey ; le médecin chef Marc Puidupin ; le médecin général (2S) Chantal Roche.

Un siècle d’évolution. Au début de la première guerre mondiale, les erreurs tactiques entraînent des hécatombes de morts et de blessés qui font prendre conscience de la nécessité d’un soutien médical opérationnel, rappelle le médecin général Wey. En 1917, le député et médecin major de réserve Chassaing imagine un avion de transport sanitaire pour deux blessés couchés. Une vingtaine d’avons sanitaires sont envoyés au Maroc en 1918 à la demande du général Lyautey, résident général. Ils s’ajoutent aux évacuations par route et chemin de fer vers l’hôpital Marie Feuillet à Rabat. Quelques 7.000 évacuations sanitaires sont effectuées au Maroc et au Levant entre 1920 et 1938. Dans les années 1930, les techniques d’anesthésie au penthotal, de réanimation et de conservation du sang pendant 10 jours sont mises au point. La lyophilisation du plasma sanguin est réalisée en 1940. Les services de santé des différentes armées totalisent 20.000 médecins, 4.000 pharmaciens et 100.000 infirmiers pendant la seconde guerre mondiale. En 1944, les Etats-Unis fournissent des trousses de soins contenant des sachets de morphine et de sulfamides antibactériens. Des stocks de sang sont envoyés au front. Lors de la guerre d’Indochine (1945-1954), les personnels médicaux partagent les risques et l’isolement des soldats. Grâce aux évacuations aériennes (avions et hélicoptères), les antennes chirurgicales mobiles permettent de stabiliser les fonctions vitales des blessés. Pendant la guerre froide, les services de santé s’adaptent à un conflit en Centre-Europe, selon le schéma OTAN pour le sauvetage élémentaire de combat, le triage et l’évacuation sanitaire. Les ressources techniques suffisent pour traiter les blessés et les polytraumatisés. Après la chute du mur de Berlin (1989), les opérations extérieures (Opex) nécessitent une médicalisation la plus précoce possible au moyen de plates-formes adaptées. En 1996, celle-ci devient interarmées et doit égaler en qualité les hôpitaux publics. Elle inclut la réinsertion des blessés dans la société.

La « mort évitable ». Les guerres évoluent vers des conflits hybrides incluant guerre conventionnelle, guerre irrégulière, actions terroristes et criminelles, auxquelles se superposent la cyberguerre, indique le médecin chef Puidupin. Les études épidémiologiques des blessures de guerre permettent de mieux connaître leurs spécificités et d’évaluer leurs traitements. La prise en charge des blessés repose sur le concept de « mort évitable » grâce au sauvetage au combat, à savoir la médicalisation au plus près, et la maîtrise des dégâts (« damage control » en anglais) par la chirurgie et la réanimation de l’avant. Selon une étude des blessés de guerre en Afghanistan réalisée en 2015, 51,6 % d’entre eux souffrent d’au moins deux atteintes lésionnelles. Ainsi, les blessures concernent : la tête et le cou dans 55 % des cas ; les membres supérieurs, 48 % ; les membres inférieurs, 42 % ; le thorax, 21 % ; l’abdomen, 12 %. La mort par hémorragie, suffocation des poumons ou infection peut être évitée, à condition d’intervenir à temps. Selon la gravité des blessures, 1/5 des décès reste inévitable, le sauvetage au combat en évite 1/5 et 3/5 des blessures ne présentent pas une gravité immédiate. Une blessure au crâne ou au tronc entraîne la mort immédiate dans 42 % des cas et dans les 5 minutes dans 25 %. Environ 15-20 % des décès précoces peuvent être évités par une structure de soins accessible dans les 30 minutes. Toutefois, des décès par suite de blessures, peuvent survenir entre 2 heures et 1 semaine après un traitement médical. D’après une étude américaine, le taux de mortalité hospitalière est passé de 25 % pendant la guerre du Viêt Nam (terminée en 1975) à celles d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2014), grâce à la protection balistique du combattant, le sauvetage au combat et la chirurgie précoce. Tout combattant concourt à la mise en condition de survie des blessés selon un standard de soins du sauvetage de combat. Celui-ci se décline en trois niveaux successifs : gestes salvateurs compatibles avec l’exposition au feu par tous les soldats ; gestes complémentaires adaptés au contexte tactique par les auxiliaires sanitaires ; gestes de réanimation de l’avant par les médecins et infirmiers. La chirurgie de sauvetage écourtée se concentre sur le contrôle de l’hémorragie et de l’infection, prévoyant d’emblée une chirurgie secondaire pour le traitement définitif. Parallèlement, une réanimation intensive vise à rétablir la physiologie en corrigeant les troubles de coagulation sanguine et l’anémie, l’hypothermie et l’acidose (trouble de l’équilibre acido-basique dans le sang). En cas de rapatriement sanitaire, la réanimation se poursuit pendant le vol à bord d’un avion C-135 équipé du système « Morphée » (module de réanimation pour patients à haute élongation d’évacuation). La durée d’évacuation vers les Etats-Unis est passée de 45 jours pendant la guerre du Viêt Nam à 36 heures pendant le conflit en Irak et, vers la France, à 24 heures pendant celui en Afghanistan. En 2019, il s’écoule en moyenne 35 heures entre le moment où un soldat est blessé en Opex et son arrivée à un hôpital militaire en France. L’accompagnement du blessé jusqu’à l’autonomie dure en moyenne de 2 à 6 mois pour la rééducation, jusqu’à 1 an pour la réadaptation et jusqu’à 2 ans pour la réinsertion.

La place des femmes. Service le plus féminisé du ministère des Armées, le SSA compte 60 % de femmes, souligne le médecin général Roche. Lors de la première guerre mondiale, elles n’étaient qu’infirmières, aujourd’hui, elles sont surtout médecins. Exercice de toutes les facettes de l’art médical, la médecine militaire combine les fonctions de soignant et de militaire, avec les mêmes valeurs d’engagement de disponibilité. Les femmes militaires mènent leur existence, professionnelle et privée, avec le paradoxe de donner la vie mais aussi la mort. Alors qu’elles représentaient 20 % des membres de la Résistance, leur engagement n’a guère été valorisé pendant le second conflit mondial. En 2019, les officiers généraux ne comptent dans leurs rangs que 3 femmes dans l’armée de Terre, 2 dans l’armée de l’Air et 1 dans la Marine.

Loïc Salmon

Au sein de ses 1.038 compagnons, l’ordre de la Libération compte 26 médecins, dont 21 militaires. Parmi ces deniers, 13 sont morts pour la France entre 1939 et 1954, pendant la seconde guerre mondiale et celle d’Indochine. Parmi les compagnons, 300 ont été blessés, dont 100 amputés. L’ordre ne compte que 6 femmes. Selon le médecin général Roche, les femmes constituent la moitié des 14.760 personnels dédiés à la prise en charge médico-chirurgicale des armées et de la Gendarmerie. Les militaires, qui représentent 70 % du total, se répartissent ainsi : 1.927 médecins ; 4.765 paramédicaux (22 professions différentes) ; 68 vétérinaires ; 43 chirurgiens-dentistes ; 2.997 réservistes.

Service de santé des armées : garantir aux blessés les meilleures chances de survie

Service de santé : renforcement des capacités biomédicales

Défense : les blessés et les jeunes du SNU à l’honneur




Exposition « Le Chant des partisans » aux Invalides

Hymne de la Résistance française créé en 1943, le Chant des partisans suscite la marche et la mobilisation, conformément au souhait de sa compositrice Anna Marly.

Il sert d’abord d’indicatif à Honneur et Patrie, émission de radio de la France libre, diffusée par la BBC et à destination de la Résistance intérieure. Sifflée, sa mélodie échappe aux brouillages allemands. Quoiqu’inspiré par la lutte des partisans soviétiques à Smolensk contre la Wehrmacht en 1941, ce chant a été réalisé par…des « Russes blancs » réfugiés à Londres. Anne Marly (photo) compose et écrit, dans sa langue maternelle, une première version intitulée La marche des partisans. De son vrai nom Anna Betoulinskaïa (1917-2006), elle naît à Petrograd en état d’insurrection lors de la révolution bolchevique, émigre en France en 1921. Passée par le Conservatoire de Paris, elle devient chanteuse de cabaret en s’accompagnant de sa guitare et prend le nom de scène de Marly. Pendant la seconde guerre mondiale, elle gagne Londres et s’engage comme cantinière dans les Forces françaises libres puis au Théâtre aux armées. Elle fait la connaissance d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969), officier de Marine puis journaliste. Ce dernier écrit la Complainte du partisan sur la musique d’Anna Marly et demande à Joseph Kessel de transcrire en français les paroles du Chant des partisans, en vue d’une diffusion clandestine en France. Joseph Kessel (1898-1979), dont les parents sont originaires de la Russie impériale, est né en Argentine. Engagé dans l’aviation lors de la première guerre mondiale, il rejoint les Forces aériennes françaises libres pendant la seconde. En avril 1943, Kessel se met au travail avec son neveu Maurice Druon (1918-2009), futur écrivain à succès et qui s’est évadé de France en 1942 avec lui pour rejoindre Londres, où il travaillera pour l’émission Honneur et Patrie. Pendant la rédaction du chant, son oncle lui déclare : « C’est peut-être tout ce qu’il restera de nous deux ». La chanteuse Germaine Sablon (1899-1985), compagne de Kessel, l’enregistre le 31 mai 1943. Pour sa diffusion, un document dactylographié précise les instructions sur le rythme et l’anonymat de ses auteurs…afin de laisser croire qu’il surgit du maquis de la France occupée. Ensuite, il sera repris, imité et arrangé à de multiples reprises par divers artistes ou groupes, dont il est possible d’écouter les interprétations dans le cadre de l’exposition. Ainsi, celle des Chœurs de l’Armée rouge donne l’impression d’une troupe qui s’avance puis disparaît dans la nuit. Germaine Sablon le chante avec des accents guerriers. Johnny Halliday alterne chant et paroles prononcées d’un ton martial. La Complainte du partisan connaît un grand succès après la guerre et devient célèbre dans le monde anglophone, grâce à la version de Leonard Cohen (1969) reprise par Joan Baez. En France, à partir de 1962, le Chant des partisans devient obligatoire dans les écoles comme les hymnes révolutionnaires, à savoir la Marseillaise (1792) et le Chant du départ (1794). Il est encore joué lors de cérémonies officielles.

Loïc Salmon

L’exposition « Le chant des partisans » (7 octobre 2019-5 janvier 2020) est organisée par et dans le musée de l’Ordre de la Libération aux Invalides à Paris. Elle présente des photographies, documents, objets et archives sonores. L’ensemble provient des collections du musée de l’Armée, de celui de la Légion d’honneur et des ordres de la chevalerie, de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM) et du réalisateur audiovisuel Georges Mourier.

(www.ordredelaliberation.fr)

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Nouvelles histoires extraordinaires de la Résistance

Femmes dans la Résistance




Ils ont fait la paix

Pour la première fois dans l’Histoire, les négociateurs du traité de Versailles de 1919 ont tenté de réaliser un ordre international, fondé sur le droit et la justice, et de léguer une organisation internationale pour préserver la paix.

Née en Europe, la guerre de 1914-1918 s’est étendue à l’Afrique, au Proche-Orient, en Asie et dans le Pacifique. A l’issue, les pays vainqueurs atteignent le nombre de 32 avec les « dominions », membres de l’Empire britannique de l’époque. La référence pour la paix future reste le Congrès de Vienne de 1815, qui a redessiné la carte de l’Europe. Mais, aux souverains de l’Ancien Régime, ont succédé les délégués de nations démocratiques, où les opinions publiques comptent. En Europe et au Proche-Orient, les Empires allemand, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés. La Russie bolchévique, à l’avenir incertain, a succédé à l’Empire des tsars, démembré. Les Etats-Unis, intervenus tardivement en 1917, ont fait basculer le cours de la guerre, grâce à leurs effectifs massifs et leur puissance financière et industrielle. L’idéal élevé de la proposition américaine des « Quatorze Points » offre aux minorités des empires déchus l’espoir de devenir des Etats-nations. Mais il heurte les intérêts nationaux, souvent divergents, défendus par les diplomaties européennes. Pour la France, l’Allemagne reste le voisin belliciste et prédateur qui l’a envahie trois fois en un siècle (1815, 1870 et 1914). Le conflit lui a coûté 1,4 million de morts, de graves dégâts matériels et…plus de 7 Mds$ de dettes envers des pays alliés ! Outre la récupération de l’Alsace-Lorraine, annexée par l’Allemagne en 1870, elle obtient les colonies allemandes du Togo et du Cameroun et les mandats sur la Syrie et le Liban. Pour relier ses possessions du Nord (Egypte et Soudan) à celles du Sud (Rhodésie et Union sud-africaine), la Grande-Bretagne reçoit l’Afrique orientale allemande, à l’exception des provinces du Rwanda et du Burundi, confiées à la Belgique et voisines de son immense colonie, le Congo belge. Considérant le Proche-Orient comme partie d’un glacis protecteur de l’Empire des Indes, elle obtient les mandats de la Mésopotamie et de la Palestine, qui déboucheront plus tard sur la montée des nationalismes arabes et l’établissement d’un « Etat juif ». Le Japon obtient les mandats des îles ex-allemandes du Pacifique-Nord, la province chinoise du Shandong (annexée par l’Allemagne fin XIXème siècle) et la reconnaissance de son statut de grande puissance en Asie orientale. L’Allemagne a perdu 2 millions d’hommes et des territoires, subit de lourds prélèvements économiques et financiers, dont elle ignore en partie le montant, et se trouve désarmée militairement. Jugée responsable de la guerre, ses plénipotentiaires sont exclus des négociations et contraints de signer, le 28 juin 1919 à Versailles, un texte imposé, face à cinq soldats gravement blessés au visage. Alors que l’Allemagne avait capitulé sans condition, son opinion publique s’est laissée convaincre, par ses chefs militaires et la propagande, que son armée n’a pas été vaincue. Le « Diktat » de Versailles et la légende du « coup de poignard dans le dos » faciliteront son réarmement des années 1930. Le traité de Versailles a débouché sur l’éphémère « Société des nations », chargée de garantir la paix…sans force militaire. Pourtant, celle-ci aura donné naissance au Bureau international du travail (Genève) et au Tribunal international (La Haye), qui perdurent, puis à l’ONU (1945), mais cette fois avec des « casques bleus ».

Loïc Salmon

« Ils ont fait la paix », ouvrage collectif. Editions Les Arènes, 418 pages, cartes et photographies, 20€. 

Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

La paix : ceux qui la font

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente




Exposition « Eisenhower-De Gaulle » aux Invalides

Deux généraux contemporains, l’Américain Dwight Eisenhower (1890-1969) et le Français Charles de Gaulle (1890-1970), ont vu leur destin se croiser pendant la seconde guerre mondiale, puis au cours de leur carrière politique à la tête de leur pays.

Le jeune Charles ressent très tôt une vocation militaire et entre à Saint-Cyr en 1909. La même année, Dwight, qui travaille pour financer son entrée à l’université, apprend qu’elle est gratuite pour les écoles d’officiers et sera admis à l’Académie militaire de West Point en 1911. Tous deux sortis de leur école sous-lieutenant, de Gaulle en 1912 et Eisenhower en 1915, sont frustrés des combats de la Grande Guerre. Blessé plusieurs fois puis capturé en mars 1916 à Douaumont, le premier reste prisonnier en Allemagne jusqu’à l’armistice de 1918. Le second, instructeur aux Etats-Unis, n’obtient pas d’affectation sur le front européen. Le retour à la paix leur permet des affectations à l’étranger : de Gaulle en Pologne (1919-1921), en Allemagne (1927-1929) et au Liban (1929-1931) ; Eisenhower au canal de Panama (1922-1924), à Paris (1929) et aux Philippines (1933). Tous deux commencent une carrière d’écrivain militaire et préconisent l’arme blindée, pour éviter l’enlisement des tranchées. En 1929, Eisenhower profite de son affectation à Paris pour parcourir l’Europe, mais surtout les zones des combats de 1914-1918 en France, afin de réviser le « guide de la Commission des champs de bataille américains en Europe ». Persuadé d’une reprise de la guerre avec l’Allemagne, de Gaulle publie une analyse de sa défaite dans « La discorde chez l’ennemi » (1924) et plaide pour une armée professionnelle (effective en 2002 !) dans « Le fil de l’épée » (1932), « Vers l’armée de métier » (1934) et « La France et son armée (1938). La hiérarchie militaire n’apprécie guère leurs idées avant-gardistes et Eisenhower risque même la… cour martiale ! La seconde guerre mondiale les trouve généraux. En 1942, malgré l’inexpérience des troupes américaines, Eisenhower commande, avec succès, le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. En 1943 à Alger, il rencontre de Gaulle, entré en politique depuis l’appel du 18 juin 1940. Contre l’avis de son gouvernement, il reconnaît les qualités d’homme d’Etat du chef de la France combattante soutenu par la Résistance intérieure, lequel apprécie sa valeur militaire et son sens de la diplomatie. Cette estime réciproque perdurera jusqu’à la fin de leur vie. En 1944, à la demande du chef de la France libre, le commandant en chef des forces armées en Europe accepte d’engager une division française au débarquement en Normandie et d’envoyer la 2ème DB libérer Paris. Tous deux exerceront deux fois la magistrature suprême : de Gaulle comme chef du gouvernement provisoire (1944-1946) et président de la République (1959-1969) ; Eisenhower comme président des Etats-Unis (1953-1961). Après l’avoir fait « compagnon de la Libération » (photo) en 1945, de Gaulle avait remis à Eisenhower une épée ayant appartenue…au général Bonaparte ! Trois autres Américains, engagés dans la France libre, seront faits compagnons de la Libération : John Hasey (1916-2005) qui fera carrière à la CIA ; l’acteur de cinéma Jacques Tartière (1915-1941), qui sera tué en Syrie ; l’ambulancier James Worden (1912-2004).

Loïc Salmon

L’exposition « Eisenhower-De Gaulle » (1er juin-29 septembre 2019), organisée par le musée de l’Armée, la Fondation Charles de Gaulle et la Eisenhower Presidential Library, se tient aux Invalides à Paris. (www.musee-armee.fr)

Une certaine idée de la France…et du monde

Les Français du jour J

Leclerc, du héros de guerre au diplomate




Bataillons de chasseurs

Anticiper pour obtenir la victoire par la vitesse et le choc, voilà ce qui caractérise les chasseurs à pied ou alpins, aux tenues bleues ou blanches légendaires.

A sa création en 1840, l’accès à cette infanterie d’élite exige d’être un soldat de 1ère classe au niveau sportif élevé, capable de tirer avec précision et sachant lire, écrire et compter. Quant aux officiers, ils devaient en plus connaître…l’allemand ! Le tir à la carabine à canon rayé d’une portée de 600 m, l’escrime à la baïonnette et le « pas gymnastique », cadencé à 140 pas par minute et devenu « pas chasseur », font partie de l’instruction. Les troupes de combat en montagne voient le jour en 1888. Les bataillons de chasseurs se battent sur tous les théâtres d’opérations et livrent plusieurs batailles : Afrique du Nord, Isly (1844) et Sidi-Brahim (1845, voir plus loin) ; Crimée, Sébastopol (1854-1855) ; Italie, Solferino (1859) ; Chine, Palikao (1860) ; Cochinchine (1861) ; Mexique (1862-1865) ; guerre franco-prussienne (1870-1871) ; Tonkin (1885-1888) ; Madagascar (1895) ; Maroc (1912-1914) ; Grande Guerre (1914-1918) avec attribution de 242 palmes, 5 fourragères de la Légion d’honneur, 24 de la Médaille militaire et 41 de la croix de Guerre ; Maroc , campagne du Rif (1925) ; seconde guerre mondiale, Norvège (1940), Belgique (1940) et plateau des Glières (1944) ; Indochine (1950-1952) ; Afrique du Nord (1952-1962) ; toutes les opérations extérieures depuis 1962. Pour les chasseurs, la plus mémorable bataille reste celle de Sidi-Brahim, où 79 hommes, sans vivres ni eau, repoussèrent les attaques des troupes de l’émir Abd el-Kader du 23 au 26 septembre 1845. Seuls neuf en réchappèrent, dont le clairon Rolland qui, fait prisonnier, avait sonné la « charge » au lieu de la « retraite », que lui avaient ordonnée les Arabes. De 1856 à 1974, une statue de chasseur à pied a été érigée au pont de l’Alma à Paris, à côté de celle du fameux « zouave », puis a été transférée dans le bois de Vincennes. « L’esprit chasseur », né de l’esprit de corps et de traditions spécifiques, a connu diverses interprétations depuis celle du duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe et à l’origine de la création du corps. Ont suivi celles du maréchal Franchet d’Espèrey (1856-1942), chef de corps du 18ème Bataillon de chasseurs, du maréchal Pétain (1856-1951), lieutenant au 24ème Bataillon puis capitaine au 3ème Bataillon, du président de la République Raymond Poincaré (1860-1934), officier de réserve aux 2ème, 11ème et 30ème Bataillons, et du maréchal Lyautey (1854-1934), chef de corps des 7ème et 14ème Bataillons de chasseurs alpins. Ce dernier a donné de l’esprit chasseur une définition qui claque comme un drapeau au vent : « L’esprit chasseur ? Mais c’est justement ce qu’en d’autres termes, j’ai toujours prôné. C’est d’abord l’esprit d’équipe, de « mon équipe ». C’est la rapidité dans l’exécution de gens qui pigent et qui galopent. C’est l’allant, c’est l’allure, c’est le chic. C’est, pour les chefs, le sens social du commandement, c’est l’accueil aimable. C’est servir avec le sourire, la discipline qui vient du cœur. C’est le dévouement absolu qui sait aller, lorsqu’il le faut, jusqu’au sacrifice total. ». Au château de Vincennes, dans la crypte du mémorial des chasseurs, se trouve leur unique drapeau, décoré de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire, des croix de Guerre 1914-1918, 1939-1945 et théâtres d’opérations extérieurs, de la croix de Guerre norvégienne et de la médaille italienne du Mérite de guerre.

Loïc Salmon

« Bataillons de chasseurs », Colonel Cyrille Becker. Editions Pierre de Taillac, 128 pages, nombreuses illustrations, 19,90€. 

01er Régiment de chasseurs

07ème Bataillon de chasseurs alpins

27ème Bataillon de chasseurs alpins