Trafics d’armes : nouveautés techniques et effets sanitaires

La formation continue des forces de sécurité (police, douanes et vigiles aéroportuaires) s’avère indispensable pour contrer les trafics d’armes, qui prolifèrent dans les zones de non-droit et menacent la sécurité intérieure et le développement de certains Etats.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 15 mai 2019 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques, la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (ministère des Armées) et le Groupe de recherche et d’informations sur la paix et la sécurité (Belgique). Y sont notamment intervenus : Pascal Girault, chef du service des armes au ministère de l’Intérieur ; Stéphan Hoffert, directeur du développement à ICTS France ; Stéphanie Delgado Martin, Programme des nations unies pour le développement (PNUD) ; Philip Cook, Université de Duke (Etats-Unis).

Valeurs ajoutées technologiques. Rationnel, le criminel cherchant à acquérir une arme létale minimise d’abord ses propres risques, souligne Pascal Girault. Il évite la transaction par un intermédiaire, qui pourrait être surveillée par les forces de l’ordre et ne garantit pas la qualité de l’arme. La technologie des armes pour un usage d’homicide ou de tentative d’homicide allant plus vite que la réglementation, il pourrait recourir à l’impression 3D. Mais celle-ci nécessite de la matière première, une imprimante à coût variable de 100 € à 10 M€ et un schéma numérique accessible sur internet. Mais l’arme ne fonctionne pas toujours et peut exploser. La 3D présente aussi le risque pénal de fabrication illégale. Sur le plan technique, l’impression dure de 12 à 20 heures pour une arme en plastique et coûte plusieurs centaines de milliers d’euros pour une en métal. Une arme en plastique ne tire qu’un coup, qui la déforme. En outre, son schéma numérique ne se trouve guère à l’abri de défauts volontaires de la part de son auteur. Les armes de cinéma, provenant de stocks militaires et neutralisées, peuvent être réactivées. Certaines d’origine slovaque ont été vendues en France. Ainsi, l’un des auteurs de l’attentat de Charlie Hebdo en 2015 en a utilisé une. Les Etats de l’Union européenne renforcent le contrôle technique des armes de tir à blanc, neutralisées mais facilement transformables en armes réelles. De nouvelles normes européennes vont s’appliquer en 2020 aux armes d’alarme, qui tirent des projectiles de petits calibres. Faciles à acquérir, les armes anciennes sont classées en France dans la catégorie « B » (soumises à autorisation). L’auteur de la fusillade de masse (5 morts et 11 blessés) au marché de Noël à Strasbourg (2018) en a utilisé une vieille de cent ans. Le renforcement des normes internationales contraint criminels et terroristes isolés à se rabattre sur les armes de bas de gamme. Toutefois, le rapport qualité/prix semble plus favorable aux premiers, qui disposent de moyens financiers et logistiques plus élaborés.

Détection aux aéroports. Depuis l’arrivée des armes à feu en polymères (matières plastiques diverses), aucune prise de contrôle d’aéronef par des pirates armés exclusivement de pistolets Glock 17, difficilement détectables dans les aéroports, n’a été constatée, souligne Stéphan Hoffert. Un terroriste, un peu renseigné, échappe au contrôle primaire, à savoir les portiques de détection métallique et scanneurs à bagages. Le portique détecte des munitions composites de polymères et cuivre. Pour le scanneur à bagages à main, la faille vient de l’opérateur, surtout si l’arme y est dissimulée en pièces détachées ou s’il s’agit d’une arme d’un nouveau genre. Toutefois, sur un vol dit « sensible », certains passagers peuvent subir une inspection de filtrage renforcée (contrôle secondaire sur sélection) par palpation, magnétomètre, détecteur de traces d’explosifs, scanneur de chaussures et scanneur corporel. Ce dernier visualise les objets dissimulés par les vêtements et placé au contact du corps, mais pas celles dans les cavités naturelles, à savoir rectum, sillon fessier, ou entre des bourrelets de graisse abdominale. La palpation, différente de la fouille, consiste à toucher le corps à travers les vêtements pour détecter des objets suspects. La sélection de certains passagers se fait de façon aléatoire ou par détection d’un comportement estimé anormal. Cette dernière, dénommée « profilage de sûreté », se pratique avec succès en Israël depuis 40 ans. Des bases de données nominatives d’individus dangereux tenues par les services de police et de renseignement, sont accessibles aux services de sécurité aéroportuaires. Enfin, des passagers peuvent faire l’objet d’un troisième contrôle, par la police, lorsque le doute a été levé après une alarme lors des deux contrôles précédents. De fait, l’œil du personnel de terrain reste le meilleur détecteur, conclut Stéphan Hoffert.

Aspects socio-économiques. Dans la cadre de son projet d’appui à la réforme de la sécurité à Madagascar, le PNUD a procédé à une enquête sur les armes entre juillet et octobre 2017, indique Stéphanie Delgado Martin. Dans l’île, la possession d’une arme répond à plusieurs motivations : statut social ; tradition, chasse ; autodéfense ; protection des biens, récoltes et troupeaux ; criminalité. Difficile dans les zones urbaines, leur acquisition semble plus aisée dans le Sud pour diverses raisons : fabrication artisanale d’armes ; frontières poreuses et trafics via les ports ; participation présumée de certains membres de forces de sécurité et de défense aux trafics ; disparition d’armes lors des crises politiques ; brigands disposant de plus en plus d’armes ; corruption pour contourner les procédures onéreuses d’achat légal. La société malgache en subit les conséquences : pertes de zébus à la base de plusieurs rituels en zone rurale ; migrations forcées ; trafics de drogue et d’êtres humains ; insécurité des investissements. Les structures criminelles peuvent s’y installer sans se soucier des réactions de l’Etat et mener des activités comme l’extraction illégale de ressources naturelles et des trafics divers. Les solutions incluent : gestion et contrôle des armes ; recensement des armes ; amnistie pour collecter et régulariser les armes détenues par des civils ; renforcement de l’effort d’identification et de démantèlement des réseaux criminels.

Loïc Salmon

Selon Philip Cook, les armes légères et de petit calibre ont tué 40.000 personnes aux Etats-Unis en 2017, dont 24.000 suicides et 16.000 homicides. Ce chiffre, égal à celui des accidents mortels sur les autoroutes, correspond à 12 tués pour 100.000 habitants, proportion la plus élevée parmi les pays développés et 20 fois supérieure à celle de la France. Les agressions par balle s’établissent à 1 mort pour 6 blessés et les tentatives de suicide à 6 morts pour 1 blessé grave. En 1994, les 134.000 blessures par balle ont coûté 2,3 Md$ en frais médicaux (la moitié par financement public), soit l’équivalent de 5,3 Mds$ en 2019. S’y ajoutent les traumatismes psychiques parmi les survivants ou témoins d’une tuerie, entraînant des difficultés de concentration et d’apprentissage chez les jeunes et un taux de suicides plus élevé chez les adultes. Depuis 1999, 200.000 enfants se sont trouvés ainsi exposés dans des écoles ciblées. Ceux grandissant dans des environnements violents risquent invalidités physiques et troubles mentaux.

Trafics d’armes : dynamique, modes opératoires et routes

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix




Exposition « Eisenhower-De Gaulle » aux Invalides

Deux généraux contemporains, l’Américain Dwight Eisenhower (1890-1969) et le Français Charles de Gaulle (1890-1970), ont vu leur destin se croiser pendant la seconde guerre mondiale, puis au cours de leur carrière politique à la tête de leur pays.

Le jeune Charles ressent très tôt une vocation militaire et entre à Saint-Cyr en 1909. La même année, Dwight, qui travaille pour financer son entrée à l’université, apprend qu’elle est gratuite pour les écoles d’officiers et sera admis à l’Académie militaire de West Point en 1911. Tous deux sortis de leur école sous-lieutenant, de Gaulle en 1912 et Eisenhower en 1915, sont frustrés des combats de la Grande Guerre. Blessé plusieurs fois puis capturé en mars 1916 à Douaumont, le premier reste prisonnier en Allemagne jusqu’à l’armistice de 1918. Le second, instructeur aux Etats-Unis, n’obtient pas d’affectation sur le front européen. Le retour à la paix leur permet des affectations à l’étranger : de Gaulle en Pologne (1919-1921), en Allemagne (1927-1929) et au Liban (1929-1931) ; Eisenhower au canal de Panama (1922-1924), à Paris (1929) et aux Philippines (1933). Tous deux commencent une carrière d’écrivain militaire et préconisent l’arme blindée, pour éviter l’enlisement des tranchées. En 1929, Eisenhower profite de son affectation à Paris pour parcourir l’Europe, mais surtout les zones des combats de 1914-1918 en France, afin de réviser le « guide de la Commission des champs de bataille américains en Europe ». Persuadé d’une reprise de la guerre avec l’Allemagne, de Gaulle publie une analyse de sa défaite dans « La discorde chez l’ennemi » (1924) et plaide pour une armée professionnelle (effective en 2002 !) dans « Le fil de l’épée » (1932), « Vers l’armée de métier » (1934) et « La France et son armée (1938). La hiérarchie militaire n’apprécie guère leurs idées avant-gardistes et Eisenhower risque même la… cour martiale ! La seconde guerre mondiale les trouve généraux. En 1942, malgré l’inexpérience des troupes américaines, Eisenhower commande, avec succès, le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. En 1943 à Alger, il rencontre de Gaulle, entré en politique depuis l’appel du 18 juin 1940. Contre l’avis de son gouvernement, il reconnaît les qualités d’homme d’Etat du chef de la France combattante soutenu par la Résistance intérieure, lequel apprécie sa valeur militaire et son sens de la diplomatie. Cette estime réciproque perdurera jusqu’à la fin de leur vie. En 1944, à la demande du chef de la France libre, le commandant en chef des forces armées en Europe accepte d’engager une division française au débarquement en Normandie et d’envoyer la 2ème DB libérer Paris. Tous deux exerceront deux fois la magistrature suprême : de Gaulle comme chef du gouvernement provisoire (1944-1946) et président de la République (1959-1969) ; Eisenhower comme président des Etats-Unis (1953-1961). Après l’avoir fait « compagnon de la Libération » (photo) en 1945, de Gaulle avait remis à Eisenhower une épée ayant appartenue…au général Bonaparte ! Trois autres Américains, engagés dans la France libre, seront faits compagnons de la Libération : John Hasey (1916-2005) qui fera carrière à la CIA ; l’acteur de cinéma Jacques Tartière (1915-1941), qui sera tué en Syrie ; l’ambulancier James Worden (1912-2004).

Loïc Salmon

L’exposition « Eisenhower-De Gaulle » (1er juin-29 septembre 2019), organisée par le musée de l’Armée, la Fondation Charles de Gaulle et la Eisenhower Presidential Library, se tient aux Invalides à Paris. (www.musee-armee.fr)

Une certaine idée de la France…et du monde

Les Français du jour J

Leclerc, du héros de guerre au diplomate




Marines : outils politiques et de projection de puissance

La capacité d’intervenir n’importe où à partir de la mer garantit le statut de grande puissance militaire. Parmi les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, seuls les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne en disposent. Les opérations amphibies ont évolué techniquement, mais présentent des constantes historiques.

Martin Motte, professeur à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 5 juin 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La voile et le feu. Un vaisseau de haut bord, qui emporte des canons et des vivres pour plusieurs mois, pèse 32 fois plus qu’une galère, obligée de s’approvisionner tous les jours (voir encadré). Son artillerie, complétée par les bombes d’une galiote à faible tirant d’eau pour s’approcher d’un port fortifié, peut servir à une action de rétorsion, comme lors du bombardement d’Alger par la Marine française en 1682. Son propre tirant d’eau, supérieur à 7 m, l’empêchant de s’approcher d’une plage, il s’ensuit une disjonction entre combat naval et mise à terre de troupes au moyen de chaloupes, comme à Louisbourg (Amérique du Nord) par une force britannique en 1745. Le débarquement, plus ou moins long selon les fonds, peut bénéficier de l’appui feu du vaisseau contre la plage, mais inefficace contre des fortifications trop élevées. Toutefois, une opération amphibie s’avère hasardeuse si le vent change de direction. Ainsi, en 1758, des navires britanniques bombardent Saint-Malo, tandis que d’autres peinent à débarquer puis rembarquer une force expéditionnaire à Saint Gast, écrasée par l’armée française. L’année suivante, le colonel britannique Thomas Molyneux élabore une théorie de l’opération amphibie et recommande : l’attribution du commandement de la force à la mer à un amiral puis, à terre, à un général ; un entraînement spécifique ; une opération de diversion pour créer la surprise sur le lieu de débarquement ; la constitution d’une batellerie spécifique pour le transfert d’une compagnie complète ; l’appui feu par des canonnières au plus près de la plage ; l’échelonnement des vagues de débarquement avec un officier de plage, dès la première vague, pour coordonner les déplacements des troupes et de la logistique. Ces principes seront appliqués avec succès par la Marine britannique, lors de la prise de Québec en 1759 et la 3ème bataille d’Aboukir en Egypte en 1801, et par les forces alliées en Normandie en 1944.

L’ère industrielle (1850-1945). Les inventions techniques, à savoir armes à répétition, véhicules motorisés et indépendance du vent, renforcent la projection de puissance par mer. Les flux logistiques croissent pour les approvisionnements, les munitions, le charbon et le pétrole. Chemins de fer et automobiles améliorent la mobilité du des opérations à terre et en raccourcissent le temps. De 75.000 hommes au début de la guerre de Crimée (1854-1855), les effectifs passent à 140.000 hommes à ravitailler tous les jours au siège de Sébastopol. La flotte franco-britannique de 855 cuirassés parvient à détruire les forts russes, pourtant dotés de canons de gros calibres. Face à des armées locales moins bien équipées, France et Grande-Bretagne se taillent des empires coloniaux, mais perdent leur savoir-faire amphibie. La stratégie de déni d’action et de zone s’amorce à partir de 1880 avec la révolution de la défense du littoral par mines, sous-marins et torpilles capables de couler des cuirassés. Ainsi, l’expédition franco-britannique des Dardanelles en 1915 échoue : trois cuirassés coulés par des mines ; troupes transportées par péniches blindées, mais décimées par les mitrailleuses et canons à tir rapide turcs. Les pertes atteignent 60 %, contre 10 % à Omaha Beach en 1944. L’opération allemande « Albion » en Estonie en 1917, facilitée par des photos aériennes, déploie avec succès 24.000 hommes aguerris face à des troupes russes démotivées par la révolution bolchévique. En 1921, le colonel américain Earl Hellis, modernise les principes de Molyneux : liaison radio pour la coordination ; renforcement de la puissance de feu ; compétence pour gérer les troupes débarquées ; rapidité des mouvements sur la plage. Le débarquement de 13.000 Espagnols à Alhucemas (Al Hoceima), en 1925, combine l’appui feu aérien et les chars d’assaut contre 16.000 Marocains. Les grands débarquements de la guerre du Pacifique entre 1942 et 1945 et de Normandie en 1944 incluent : destruction des infrastructures terrestres pour annuler la mobilité de l’ennemi ; matériels nouveaux ; construction de ports artificiels.

L’amphibie aujourd’hui. Les opérations amphibies continuent pendant les guerres d’Indochine (1945-1954), de Corée (1950-1951), du Viêt Nam (1954-1975) et des Malouines (1982). Depuis la fin de la guerre froide (1991), le littoral devient un enjeu social, par la concentration des populations, et économique avec les prospections d’hydrocarbures offshore. Pour éloigner la menace de ses côtes, la Chine tire les leçons des opérations amphibies franco-britanniques du XIXème siècle, constitue un périmètre défensif de chaînes d’îles et d’atolls, correspondant aux conquêtes japonaises de1941-1942, et installe des missiles à terre et sur des navires. Dans le Pacifique, les Etats-Unis déploient porte-avions et sous-marins avec missiles de croisière. En cas de crise et à distance des missiles chinois, ils ajouteraient des bateaux-robots puis des navires d’assaut amphibie avec des hydroglisseurs et des appareils hybrides V-22 Osprey, combinant l’hélicoptère et l’avion, pour des poser d’assaut plus précis qu’un largage de parachutistes (photo). L’opération franco-britannique « Harmattan » en Libye en 2011, avec hélicoptères mais sans débarquement de troupes, a présenté un coût politique. Pour la France, le porte-hélicoptères amphibie de classe Mistral, transformable en navire-hôpital pour aider une population sinistrée, constitue un vecteur d’influence.

Loïc Salmon

Depuis l’Antiquité, le contrôle des passages et des îles s’avère primordial en mer de Chine, Baltique et Méditerranée. Le pseudo-Xénophon (- 130 avant JC) théorise l’opération amphibie par la capacité à débarquer, combattre et rembarquer très vite. Une galère de guerre athénienne se déplace à 10 km/h, contre 5 km/h pour un fantassin avec son équipement de 30 kg. Au Moyen-Age, le cheval devient plus important que le fantassin, car il permet de combattre plus rapidement à terre. Le débarquement des Normands en Angleterre, le 25 septembre 1066, s’effectue sans perte, car la bataille d’Hastings se déroulera trois semaines plus tard. Par la suite, l’action amphibie s’accompagne d’un épuisement de l’adversaire à terre par des tirs d’arbalètes et de balistes. Ainsi, pour prendre Constantinople, les Croisés débarquent au Nord-Est de la ville le 5 juillet 1203 et, avec les trébuchets transportés par mer, bombardent les troupes byzantines sur la plage, prennent le contrôle de l’estuaire de la Corne d’Or et attaquent simultanément la ville par le Nord-Est, côté terre, et le Nord-Ouest, côté mer. En Normandie en 1944, la percée d’Avranches par les armées alliées, six semaines après le débarquement du 6 juin, permet la reprise du port de Cherbourg, indispensable à la logistique.

Les Français du jour J

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Les Français du jour J

Parachutistes, fusiliers-marins commandos, aviateurs et marins, soit plus de 3.000 militaires français participent au débarquement du 6 juin 1944 (15 tués) en Normandie et plus de 20.000 dans la bataille éponyme qui suit (plusieurs centaines de morts).

L’opération « Overlord » a mobilisé des milliers d’aviateurs (227 Français à bord de 135 appareils) pour assurer la maîtrise du ciel, 196.000 marins (environ 2.600) qui arment les navires, 24.000 parachutistes (38) largués derrière les lignes allemandes et 132.715 hommes (177) pour le débarquement proprement dit. La modicité des effectifs français, issus surtout des anciennes Forces françaises libres, s’explique par la nécessité de conserver le gros des troupes françaises stationnées en Afrique du Nord et en Italie pour le débarquement de Provence, qui aura lieu le 15 août suivant. La participation française doit beaucoup à la compréhension des chefs militaires britanniques, qui parviennent à convaincre leurs homologues américains, réticents au début, d’engager la 2ème Division blindée dans la bataille de Normandie et la libération de Paris le 25 août. Le général de Gaulle, chef de la France libre, avait pourtant demandé, à la fin de 1943, un engagement terrestre d’au moins une ou deux divisions le jour J. Prévenu la veille, il a été profondément déçu de la faiblesse de la participation française, reflet selon lui d’un manque de considération des Alliés et d’une représentativité de la force reconstituée de la France insuffisante pour asseoir sa légitimité dans le monde. En fait, sur le plan opérationnel, les Alliés n’informent pas les Français par crainte que le renseignement parvienne aux oreilles des Allemands. Sur le plan politique, le président américain Roosevelt et le Premier ministre britannique Churchill tiennent de Gaulle à l’écart, car ils ne lui reconnaissent pas encore la légitimité de gouverner les territoires français qui seront libérés. Pourtant, les premiers soldats alliés à fouler le sol de France seront les 177 Français du 1er Bataillon de fusiliers marins au béret vert avec l’insigne orné de la croix de Lorraine. Le jour J, la participation française inclut : plus de 1.500 marins des croiseurs Georges-Leygues et Montcalm, venus d’Afrique du Nord ; 500 parachutistes intégrés au 4ème Régiment de la Brigade SAS (Special Air Service) britannique ; des navires d’escorte, à savoir les corvettes Aconit, Renoncule, Roselys et Commandant-d’Estienne-d’Orves et les frégates Aventure, Découverte, Escarmouche et Surprise ; les groupes de chasse « Alsace » et « Ile-de-France » des Forces aériennes françaises libres (FAFL) et les groupes de chasse « Cigognes » et « Berry », venus d’Afrique du Nord ; le groupe de bombardement « Lorraine » (FAFL) ; les combattants de l’ombre de la Résistance, qui entreront en action sur les arrières des troupes allemandes. Pendant les années de pouvoir du général de Gaulle (1944-1946 et 1958-1969), le jour J sera exclu de la mémoire française de la Libération. Cela s’explique par l’effectif français, trop petit pour coller au grand récit de « la France libérée par elle-même », à savoir à peine 3.000 hommes par rapport aux 150.000 Résistants et 250.000 hommes des forces françaises du débarquement de Provence. Abondamment documenté, l’ouvrage relate, à partir de nombreux témoignages, les péripéties diplomatiques, la préparation et la conduite des opérations du jour J concernant la participation française.

Loïc Salmon

« Les Français du jour J » par Benjamin Massieu. Editions Pierre de Taillac, 418 pages, nombreuses illustrations, 24,90 €.

Jour-J

Churchill De Gaulle

Provence 1944

 




Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Malgré leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), Etats-Unis et Russie ont pour intérêt commun de rétablir un dialogue, d’abord militaire puis politique, pour éviter la guerre. Un découplage entre les Etats-Unis et l’Europe laisserait la place à une stratégie de riposte graduée.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 mai 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Dominique David, conseiller du président de l’Institut français des relations internationales ; Emmanuel Puig, conseiller Asie à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Zacharie Gross, sous-directeur désarmement nucléaire au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Ordre international en question. Le mode de production de la sécurité internationale évolue avec des stratégies nationales plus affirmées qu’il y a vingt ans, explique Dominique David. La guerre froide (1947-1991) a reposé sur la stabilité et la transparence du danger nucléaire, mais avec une progression de l’armement militaire. Grâce à sa procédure de vérification, le traité FNI de 1988 (voir encadré) a ouvert la voie au désarmement, inauguré par les Etats-Unis pour créer une confiance politique. Mais, une autre logique prévaut depuis les années 2000. La hiérarchie des puissances bascule avec l’émergence des économies asiatiques et des puissances moyennes régionales (Turquie et Arabie saoudite). La Russie réapparaît par sa diplomatie, son influence et son efficacité militaire, limitée mais réelle. La Chine conserve un profil moyen malgré les provocations américaines, en raison de son niveau militaire encore peu préoccupant. Toutefois, elle affirme une grande stratégie économique et une présence élargie au Golfe arabo-persique, à la Méditerranée et à l’Europe. Malgré l’érosion de leur efficacité politico-militaire, les Etats-Unis restent la puissance de référence avec une stratégie simple, à savoir défendre leurs intérêts nationaux, passant de l’affirmation de leur force à la menace, notamment face à la Chine. Ils voudraient la forcer à négocier sur les FNI, qui constituent l’essentiel de son arsenal nucléaire. Devant le raccourcissement du temps d’alerte des missiles intercontinentaux chinois embarqués sur des sous-marins, les Etats-Unis pourraient demander au Japon d’entreposer des armes nucléaires américaines. Le déplacement de FNI à l’Est de l’Oural par la Russie entraînerait un risque d’affrontement avec la Chine. Moscou veut inclure, dans ses négociations avec Washington, la défense antimissile déployée par les Etats-Unis en Roumanie et en Pologne. Quoique directement concernés, les pays européens n’y participent pas, faute d’une position commune sur le sujet par suite de perceptions différentes de la menace russe.

Inquiétude de la Chine. Depuis vingt ans, la Chine recherche un avantage stratégique régional face aux Etats-Unis, et ses alliés (Japon, Corée du Sud et Australie), pour pouvoir agir contre Taïwan et l’Inde, rappelle Emmanuel Puig. Elle dispose d’un grand éventail d’armes conventionnelles en vue d’actions différenciées d’intimidation et de contraintes avec des effets gradués. La Chine possède 10 systèmes balistiques sol/sol, dont 3 emportent des charges nucléaires. En outre, 70 % de ses missiles à charges conventionnelles et nucléaires sont à portées intermédiaires. Elle peut ainsi créer une incertitude sur le seuil d’escalade et de représailles pour affronter les menaces régionales qu’elle perçoit. Cette capacité stratégique diminuera si, après leur retrait du traité FNI, les Etats-Unis déploient des forces nucléaires intermédiaires dans la région, afin de donner des garanties au Japon et à la Corée du Sud et rendre crédibles leur posture vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Nord. Dans ce contexte, le développement du programme nucléaire militaire de Pyongyang constitue un avantage pour Pékin. Par ailleurs, les programmes américains sur le vol hypersonique, la pénétration en profondeur et le brouillage des autodirecteurs de missiles vont forcer la Chine à investir à son tour dans ces domaines. D’ici une dizaine d’années, la puissance militaire de la Chine devrait dépasser sa dimension régionale.

Pragmatisme de la France. La maîtrise des armements constitue l’élément essentiel de la sécurité européenne, menacée par la prolifération de missiles balistiques, souligne Zacharie Gross. La Russie en déploie à Kaliningrad, visant l’Allemagne et les Etats baltes. La Chine accroît son armement conventionnel et refuse de participer à des négociations post Traité FNI. Un moratoire des systèmes sol/sol en Europe nécessiterait son acceptation par la Russie. Les intérêts français portent sur l’identification des armes nucléaires préstratégiques russes en développement et la vérification de la réduction des armements stratégiques de la Russie et des Etats-Unis. Cela nécessite une adaptation de la posture française de dissuasion et d’obtenir un accord à l’issue du traité New START.

Loïc Salmon

Un premier traité de réduction des armes nucléaires stratégiques dénommé START I, signé en 1991 entre les Etats-Unis et l’URSS, a été remplacé en 1993 par un second, dénommé START II, entre les Etats-Unis et la Russie. Il prévoyait la réduction des arsenaux stratégiques à 3.500 têtes nucléaires stratégiques pour chaque pays. Mais la Russie s’en est retirée en 2002. D’autres négociations ont abouti en 2010 au traité New START, en vigueur jusqu’en 2021. Il prévoit des limites : 1.550 têtes nucléaires déployées ; 800 lanceurs, dont 700 déployés, à savoir missiles balistiques intercontinentaux, silos de lancement à bord d’un sous-marin lance-engins et bombardiers lourds porteurs d’armes nucléaires. Le Traité sur les forces nucléaires à portées intermédiaires (FNI), ratifié par les Etats-Unis et l’Union soviétique et entré en vigueur en 1988 sans limitation de durée, porte sur l’élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques des deux pays lancés depuis le sol, d’une portée entre 500 et 5.500 km et emportant des charges nucléaires ou conventionnelles. Washington et Moscou ont décidé de se retirer du traité FNI en février 2019, avec effet en août suivant. En 2002, les Etats-Unis s’étaient déjà retirés du Traité ABM contre les missiles balistiques, signé en 1972 avec l’URSS et complété en 1974 pour une durée illimitée. Ce traité, encore respecté par la Russie, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, stipule que les signataires s’engagent à ne pas transférer de systèmes ABM ou leurs composantes à d’autres Etats ni à en déployer hors de leur territoire. Depuis 1968, la ville de Moscou est protégée par un système ABM de 4 bases de lancement et 100 missiles. Le Traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en vigueur depuis 1970 et dont la Corée du Nord s’est retirée en 2003, favorise les usages pacifiques de l’atome. Toutefois, il établit une discrimination entre les Etats ayant fait exploser un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967, et les autres. Les premiers, à savoir les Etats-Unis, l’URSS réduite à la Russie en 1991, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, s’engagent à ne pas aider un autre pays à acquérir des armes nucléaires. Les seconds renoncent à en fabriquer et à tenter d’essayer de s’en procurer.

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations




Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

Chefs d’Etat en guerre

État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

 




Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Le niveau général de sécurité dans le monde s’est amélioré en 2018 mais reste encore inférieur à celui de 2008, selon le rapport annuel de l’Institut de Londres pour l’Economie et la Paix rendu public le 12 juin 2019.

Depuis 13 ans, l’institut détermine un indice mondial de la paix (IMP) composé de 23 critères qualitatifs et quantitatifs pour couvrir les conditions de vie de 99,7 % de la population mondiale. Même si 86 pays ont amélioré leur IMP, 77 ont vu le leur se détériorer. L’Islande reste en tête, devant la Nouvelle-Zélande, l’Autriche, le Portugal et le Danemark. L’Afghanistan se trouve à la dernière place, précédé de la Syrie qui l’occupait l’année précédente, du Soudan du Sud, du Yémen et de l’Irak.

Facteurs de conflictualité. Selon le rapport, le changement climatique peut à long terme augmenter indirectement les risques de conflits violents par ses conséquences sur la disponibilité des ressources, la sécurité de la vie quotidienne et les migrations. Plus de 10 % de la population de huit des 25 pays les moins en paix vit dans des zones hasardeuses, soit 103,7milions de personnes résidant au Soudan du Sud, en Irak, en Libye, en République démocratique du Congo, au Soudan, en Corée du Nord, au Nigeria et au Mexique. Au cours des dix dernières années, deux critères de l’IMP se sont détériorés, à savoir des baisses de 8,69 % quant aux conflits en cours et de 4,02 % en termes de sécurité et de sûreté. Le terrorisme a augmenté dans 104 pays mais a baissé dans 38. Le nombre de morts dans les guerres civiles a crû de 140 % entre 2006 et 2017. Contrairement à ce que perçoit l’opinion publique, la « militarisation » mondiale a baissé de 2,6 % depuis 2008. Ainsi, le nombre de personnels armés par 100.000 habitants a diminué dans 117 pays. En outre, 98 pays ont réduit leurs dépenses militaires en pourcentage de leur produit intérieur brut, contre 63 qui les ont augmentées.

Impact économique. Selon l’IMP, 400 millions de personnes vivent dans les pays les moins stables. L’insécurité a fait perdre plus de 14 milliards de milliards de dollars en 2018 à l’économie mondiale, soit 11,2 % du produit brut ou 1.853 $ par personne. Pourtant, l’impact économique de la violence a baissé de 3,3 % en 2018. Ainsi, le montant dû aux conflits armés a baissé de 29 % jusqu’à 672 Md$, en raison de la diminution de l’intensité des conflits internes en Syrie, Colombie et Ukraine. En outre, l’impact économique du terrorisme a baissé de 48 % pendant le même temps. Toutefois, l’effet de la violence se fait encore sentir sur la croissance mondiale. Il correspond à 35 %, en moyenne, du produit intérieur brut des 10 pays les plus touchés, contre 3,3 % de celui des pays qui le sont le moins. Mais, il atteint 67 % en Syrie, 47 % en Afghanistan et 42 % en République centrafricaine.

Disparités régionales. L’Europe reste la zone la plus en paix dans le monde avec un IMP amélioré pour 22 de ses 36 pays. Terrorisme, guerres internes et externes se poursuivent en Asie-Pacifique. Les détériorations de l’IMP l’ont emporté sur ses améliorations en Amérique centrale et dans les Caraïbes. En Amérique du Nord, il reste stable au Canada, mais chute aux Etats-Unis. En Russie et Eurasie, l’IMP reste inférieur à la moyenne mondiale. En Amérique du Sud, il s’est amélioré en Colombie, en Uruguay et au Chili, mais s’est détérioré au Venezuela et au Brésil. En Afrique sub-saharienne, il s’est détérioré dans 27 pays sur 44. En Asie du Sud, il s’est amélioré au Népal, au Pakistan et au Bhoutan, mais s’est détérioré en Afghanistan. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, il a connu une amélioration marginale grâce à 11 pays.

Loïc Salmon

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix : ceux qui la font




Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix, situation interétatique ou intra-étatique temporaire, se trouve menacée par les nouvelles formes de conflictualité, la prolifération nucléaire, la destruction de la biodiversité et le rejet du multilatéralisme.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par la Région Normandie, à l’occasion de la 2ème édition du Forum pour la paix. Y sont notamment intervenus : Hervé Morin, président de la région et ancien ministre de la Défense (2007-2010) ; le professeur Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales à l’Institut d’études politiques de Paris ; Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002).

Plaidoyer pour la paix. Environ 250 personnes participent à la conférence plénière du Forum, intitulée « Humaniser la paix ». Dans son discours d’ouverture, Hervé Morin rappelle que ni la paix de Westphalie (1648) ni l’arme nucléaire ni l’ONU n’ont mis fin à la guerre. Celle-ci est partout, moins entre Etats, davantage interne et plus meurtrière. A titre d’exemple, la Guerre de Sécession (1860-1685) a causé plus de morts que toutes celles menées par les Etats-Unis. Au 21ème siècle, la guerre devient commerciale et médiatique avec l’ingérence numérique. Le système international parvient à un point de rupture. La loi du plus fort devient le mode de règlement ordinaire des conflits. Leurs causes varient de la religion au nationalisme ou au réchauffement climatique. Dans 10-20 ans, le besoin d’accès aux ressources alimentaires et à l’eau devrait l’emporter sur le risque de la prolifération nucléaire. La grandeur d’un pays s’acquiert dans la lutte pour la paix et la démocratie, en souvenir des héros de 1944, conclut l’ancien ministre de la Défense, qui présente le « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde » (voir encadré). Ce dernier, inspiré du « Manifeste Russell-Einstein » de 1955, a été rédigé notamment par quatre prix Nobel de la paix : l’Egyptien Mohamed El-Baradei (2005), ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (1997-2009) : la Libérienne Leymah Gbowee (2011), travailleuse sociale et militante pour la paix en Afrique ; le Congolais Denis Mukwege (2018), le gynécologue « réparateur des femmes » ; l’Américaine Jody Williams (1997), professeure et militante pour l’interdiction des mines antipersonnel terrestres.

Mutation de la guerre. Le développement constitue le fondement de la paix pour se protéger de toutes les peurs humaines en matière sanitaire, sociale et culturelle, estime Bertrand Badie. La paix, autrefois considérée comme la non-guerre et l’extinction de de la puissance, se manifeste aujourd’hui par la décomposition des sociétés, des Etats et des formes de sociabilité élémentaire qui permettent à la collectivité humaine d’exister. Mais elle consiste aussi à reconstruire des sociétés sans contrat social après des conflits à 90 % intra-étatiques. En outre, la non-satisfaction des besoins élémentaires est liée à la violence diffuse dans la société, dont profitent les « entrepreneurs de la violence ». Quand des pans entiers de la société glissent vers la guerre, l’instrument militaire ne se trouve plus au centre des solutions politiques. Les guerres ne se gagnent plus ni ne se perdent. Presque tous les conflits actuels s’expliquent par l’injustice sociale. Faire la paix nécessite d’imposer un traitement social à la conflictualité en luttant contre l’humiliation du système hiérarchique des relations internationales. La reconstitution du multilatéralisme légitimera l’emploi immédiat de la force par des « gendarmes désintéressés » pour réduire les « incendies » au nom de l’intérêt général de l’humanité. Les petits Etats, guère soupçonnés de puissance, peuvent « porter la paix », comme la Norvège pour les accords d’Oslo entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (1993) ou l’Uruguay proposant un consensus sur le conflit interne au Venezuela (2019). Au niveau régional, l’Union africaine a mis un terme à la guerre entre l’Ethiopie et la Somalie (1977-1978). Mais le multilatéralisme mondial de l’ONU se trouve bloqué par le véto des grandes puissances, dont les Etats-Unis ont usé à 45 reprises sur la question du conflit israélo-palestinien. Enfin, les médiateurs individuels charismatiques et les organisations non-étatiques ou religieuses jouent un rôle pour la paix.

Communauté internationale. Même si le nombre de conflits diminue, la force continue de régner et le jeu des puissances a redémarré, estime Hubert Védrine. Dans leur conflit stratégique au niveau mondial, la Chine veut occuper la première place, que les Etats-Unis ne veulent pas lui abandonner. Il faut distinguer le rétablissement de la paix par la guerre de la dissuasion. Dans un conflit interétatique ou à l’issue d’une longue guerre civile, l’épuisement des protagonistes peut les conduire à demander une médiation. En l’absence de demande, les pays occidentaux ou d’autres acteurs étatiques ou non peuvent intervenir, notamment en cas de détresse extrême de minorités maltraitées, persécutées ou qui veulent se venger. Au-delà de l’analyse du déclenchement et du cheminement des conflits, il faudra évaluer les risques d’engrenage à partir de critères précurseurs. L’ancien ministre des Affaires étrangères recommande une typologie des facteurs de guerre pour savoir comment la prévenir ou imposer et maintenir la paix par des approches et des intervenants différents. Chaque jour, des dizaines de milliers de diplomates trouvent des solutions négociées pour éviter que des conflits éclatent ou pour que des sociétés surmontent leurs contradictions. Au niveau mondial, l’ONU n’est pas une puissance supérieure car les cinq membres permanents de son Conseil de sécurité sont souvent divisés. Mais sans eux et leur droit de veto, elle n’existerait plus.

Loïc Salmon

Extraits du « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde », présenté le 4 juin 2019 à Caen : « Plus de 2.500 ogives (nucléaires) sont en état d’alerte immédiate. Des agents pathogènes mortels menacent potentiellement la vie telle que nous la connaissons. Alors que de grandes puissances se préparent à déployer des robots tueurs, nous nous trouvons au bord de l’abîme. Moralement, l’éventualité de voir des machines déterminer nos destinées est abjecte. Les dépenses militaires mondiales ont doublé depuis la fin de la guerre froide. (…) Récemment, un traité international visant à interdire puis à éliminer les armes nucléaires a été conclu, mais son approbation universelle reste en suspens. Des efforts sont en cours pour interdire les armes entièrement automatiques et faire entrer l’utilisation des gènes et de la biotechnologie à des fins militaires dans le champ de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques. (…) Depuis des milliers d’années, l’esprit humain fait preuve de résilience ; c’est un constat dans lequel nous pouvons puiser force et espoir. Après chaque crise, il a su rebondir pour créer un monde meilleur. Le monde dispose d’un vaste réservoir de sagesse. A maintes reprises, nous avons prouvé que nous étions capables de raison. Le gaz moutarde, les armes à laser aveuglantes, les mines terrestres et les armes à sousmunitions ont été interdites. Nous devons faire en sorte que la guerre ne soit plus un horizon possible et y renoncer graduellement. »

Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Histoire de la Paix




Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’aviation de combat, qui intégrera les dimensions spatiale et cybernétique, fait l’objet d’interactions politiques, diplomatiques, technologiques et industrielles entre pays de l’OTAN, Russie, Chine, Corée du Sud et Japon.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : Philippe Segovia, directeur programme SCAF France chez Airbus Defence & Space ; Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la FRS ; Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et maître de recherche ; Kévin Martin, chargé de recherche à la FRS. Josselin Droff, chercheur à la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le SCAF. La décision politique franco-allemande de juillet 2017 sur le programme SCAF (système de combat aérien futur) a été suivie de la notification, à Dassault Aviation et au consortium européen Airbus, d’une étude de concept commune qui a démarré en février 2019, rappelle Philippe Segovia. A l’horizon 2040, l’architecture du SCAF se composera du futur avion de combat connecté à des satellites d’observation, un avion d’alerte avancé AWACS, un essaim de drones, un avion CUGE (capacité universelle de guerre électronique) et aux chasseurs Rafale et Eurofighter Typhoon modernisés. Il évoluera dans « l’Air Combat Cloud », à savoir un réseau reliant tous les capteurs, effecteurs (appareils de combat) et centres de commandement et de conduite (C2) dans les domaines aérien, spatial et cyber. Cette connectivité, par radio, liaison tactique 16 et moyens de communications hybrides à grand débit, produira des quantités de données considérables à traiter par l’intelligence artificielle pour en obtenir l’information qui aidera à la décision par l’homme. L’Air Combat Cloud va accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) du C2 pour démultiplier les effets militaires possibles. Le futur avion de combat sera décliné en deux versions avec des périmètres spécifiques de missions : dissuasion nucléaire, opérations à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, cryptographie nationale et informations réservées pour la version française ; rôle dans le partage nucléaire de l’OTAN, cryptographie nationale et informations réservées pour la version allemande. L’approche « système de systèmes » fera passer du combat « connecté » au combat « collaboratif » avec les forces aériennes, maritimes et terrestres alliées. Le SCAF, « cybersécurisé », inclut le développement de standards européens, souverains et interopérables avec les moyens existants, pour partager l’information nécessaire à la mission.

La mission nucléaire de l’OTAN. Après le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014, le sommet de l’OTAN de 2016 a rassuré les pays membres sur l’engagement nucléaire américain en cas de conflit sur le théâtre européen, rappelle Emmanuelle Maître. Ce facteur joue en effet un rôle important dans l’acquisition d’avions de défense aérienne par les pays qui accueillent des bases de l’OTAN, où sont entreposées des armes nucléaires américaines. Il s’agit de celles de Kleine Brogel en Belgique, de Volkel aux Pays-Bas, de Blüchel en Allemagne, de Ghedi Torre et d’Aviano en l’Italie et d’Incirlik en Turquie. Ces pays mettent en service des avions de chasse américains ou européens, à remplacer vers 2025. La Belgique, qui déploie des F-16 A/B américains, a décidé en 2018 d’acheter 34 avions américains multi-rôles F-35 A de 5ème génération. Les Pays-Bas, équipés de F-16 A/B, ont commandé 37 F-35 A, dont 3 ont déjà été livrés. L’Allemagne, équipée de PA200 Tornado du consortium européen Panavia (Allemagne, Italie et Grande-Bretagne), a déjà acquis des Typhoon, construits par Eurofighters GmbH (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). L’Italie, équipée de Tornado, a reçu 11 F-35 A sur une commande de 90 appareils, mais pourrait réduire cette dernière pour des raisons budgétaires. La Turquie, équipée de F-16, a déclaré son intention d’achat de 100 F-35, mais la livraison des 30 premiers déjà commandés est bloquée par le gouvernement américain, pour des raisons politiques (voir plus loin).

La diplomatie russe des systèmes sol-air. En prévision d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN contre ses centres stratégiques clés, la Russie a déployé des systèmes sol-air S-300 et S-400 dans l’enclave de Kaliningrad, face aux espaces aériens de la Pologne et de la Finlande, indique Isabelle Facon. En outre, elle a vendu le S-300 à une vingtaine de pays, dont l’Iran, le Viêt-Nam, la Chine, l’Algérie et la Grèce, et le S-400 à l’Inde, la Chine et la Turquie. Ce dernier, déployé en Syrie en 2018, suscite l’intérêt du Qatar, des Emirats arabes unis, de l’Irak, de l’Egypte et de l’Iran. La Russie renforce ainsi son implantation au Moyen-Orient et met à mal la solidarité de certains membres de l’OTAN (Grèce et Turquie). Elle s’affirme comme puissance technologique et industrielle face à la concurrence de la Chine dans le domaine des systèmes anti-aériens. Elle coopère avec la Corée du Sud sur une version modernisée du S-300, moins chère que le S-400. Toutefois, elle ne vend que des versions dégradées du S-300, pour protéger sa technologie, et la mise en service du S-400 prend du retard.

Les dynamiques asiatiques. Chine, Corée du Sud et Japon, qui ont constitué leur propre base industrielle de technologie de défense, intègrent les transferts de technologie dans leurs programmes sous maîtrise d’œuvre nationale, explique Kévin Martin. La Chine en a lancé un en partenariat avec le Pakistan pour développer l’avion de chasse JF-17, destiné à l’armée de l’Air pakistanaise et vendu à la Birmanie et au Nigeria. La Corée du Sud s’est associée à l’Indonésie pour la production du chasseur KF-X. Ce programme nécessitait des transferts de technologies américaines, demandés dans le cadre de négociations sur l’achat du F-35, mais certains ont été refusés dont le radar à antenne active AESA. Le Japon, qui s’interdit toute exportation d’armes, a construit sous licence les chasseurs américains F-4 et F-15 avant de lancer son programme F-2, adapté du F-16 américain. Son programme F-3 serait dérivé du F-35, qu’il a commandé et dont il a déjà reçu plusieurs unités.

Loïc Salmon

Enjeux de négociations dans les accords d’accompagnement (« offsets »), les technologies de souveraineté sont recherchées par les Etats acheteurs (pays émergents) mais protégées par les Etats vendeurs et leurs entreprises, indique Josselin Droff. Pour ces dernières, les brevets, expériences et savoir-faire constituent des avantages compétitifs, qu’elles risquent de perdre par les départs de personnels ou expositions des connaissances en cas de partenariats ou d’alliances. Une étude, effectuée en 2013-2014 auprès de six grandes entreprises des secteurs aéronautique, transport, énergie, électronique et construction navale, souligne la nécessité de : maîtriser les fuites de connaissances ; sensibiliser le personnel au risque « humain » ; former les formateurs ; développer un contrôle, pour éviter la « sur-confiance » dans les barrières techniques et légales.

Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

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