2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale

L’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917 marque un tournant pour les Alliés, mais aussi pour les forces armées sur terre et sur mer. Tournée aérienne aux Etats-Unis, présentation à la presse le 6 avril 2017 à Paris et exposition aux Invalides (1er février-9 avril) ont ponctué ce centenaire.

La Patrouille de France. Pour commémorer cet événement, l’armée de l’Air a mobilisé 72 personnels, 10 Alphajet de la Patrouille de France, 1 avion de transport tactique A400M et 25 t de fret pour une tournée aux Etats-Unis (mars-avril 2017), avec survol de la statue de la Liberté à New York (25 mars, photo), cérémonie de la commémoration au musée de la 1ère guerre mondiale à Kansas-City (5-6 avril) et meeting aérien à la base aérienne de Maxwell (7-9 avril).

Evolutions militaires. Le 6 avril 1917, le Congrès américain vote la déclaration de guerre contre l’Allemagne aux côtés de la Triple Entente (France, Grande-Bretagne et Russie). Pour pouvoir peser sur la paix, le président Woodrow Wilson veut disposer d’une armée forte, qui atteindra 2 millions d’hommes en France (1 million au combat) et 2 millions en entraînement aux Etats-Unis à l’armistice du 11 novembre 1918. Mais, selon le lieutenant-colonel Rémi Porte, référent Histoire de l’armée de Terre, en 1917, les Etats-Unis ne disposent que des gardes nationales des Etats, d’une armée fédérale embryonnaire de 230.000 hommes et de 55 avions, dont 5 incapables de voler et 50 inaptes à la guerre. La conscription se met alors en place avec recensement, sélection, recrutement et formation initiale de plusieurs mois. En France, après les pertes massives des offensives lancées depuis 1914, le haut commandement militaire économise les effectifs et renvoie, par vagues successives, les grandes unités à l’instruction. La nouvelle compagnie d’infanterie privilégie la puissance de feu, la spécialisation des soldats et l’intégration interarmes des officiers, qui doivent effectuer une période dans une autre arme que la leur. La mobilisation industrielle commence à produire ses effets avec l’entrée en service de matériels nouveaux, de plus en plus nombreux et techniquement développés. L’effort porte aussi sur le renseignement (écoutes et photos aériennes) et le retour d’expérience. Pour l’armée américaine, un programme d’instruction complémentaire de 4 mois en France est instauré avec formation de spécialistes et de personnels d’état-major. Débarquées dans les ports de l’Atlantique, les troupes transitent par les camps de manœuvre de l’intérieur, sont équipées en armes collectives et en matériels lourds, puis connaissent une période d’aguerrissement dans les secteurs « calmes » du front avec patrouilles et coups de mains dans les tranchées allemandes pour capturer des prisonniers. Sur mer, rien qu’en avril 1917, des bâtiments de commerce, totalisant 860.000 t, sont coulés par les sous-marins allemands. Pour maintenir les flux logistiques, les Marines des Alliés innovent : invention de l’hydrophone (ancêtre du sonar) ; patrouille maritime ; escorte de navires de charge en convois ; camouflage pour leurrer les périscopes des sous-marins.

« La Fayette, nous voilà ». L’exposition des Invalides à Paris rappelle les engagements réciproques de la France et des Etats-Unis pendant la guerre d’indépendance (1775-1783) et le 1er conflit mondial (1914-1918). Ce dernier a inclus aide financière et combattants américains, précédés par des volontaires : personnels soignants et pilotes de l’escadrille « La Fayette ».

Loïc Salmon

11 novembre 2015 : la croix de Guerre à l’Arc de Triomphe




Guerres secrètes

Renseignement et actions secrètes nécessitent anticipation, investissement humain et pluridisciplinarité pour mieux comprendre un monde, imprévisible et en évolution permanente, et tenter d’y exercer une influence.

La distinction entre paix et guerre s’efface par le biais du renseignement, aspect le plus politique de la stratégie. En outre, la guerre secrète rend poreuses les frontières entre les forces armées et le monde civil. L’efficacité des agents secrets repose surtout sur leur absence de charisme et leur physique ordinaire. Leur plus grande frustration se manifeste par l’absence d’écho de l’usage et de l’utilité de leur travail, alors qu’il présente parfois des aspects violents et dangereux. L’ouvrage « Guerres secrètes » présente quelques portraits d’hommes et femmes, célèbres, de l’ombre :  Lavrenti Beria, directeur du NKVD ; Allen Dulles, directeur de la CIA ; Stewart Menzies, directeur du MI6, André Dewavrin, dit Passy, directeur du BCRA ; Alexandre de Marenches, directeur du SDECE ; le colonel Thomas Lawrence « d’Arabie » ; Georges-Jean Painvin, décrypteur des codes allemands de la première guerre mondiale ; Richard Sorge, agent soviétique au Japon qui annonce l’imminence de l’attaque allemande contre l’URSS, dont Staline ne tiendra pas compte ; Roger Marin, dit Wybot, directeur de la DST ; Marie-Madeleine Fourcade, MI6 puis animatrice d’un réseau de résistance en France ; Jeanne Bohec, BCRA puis parachutée en France ; Robert Maloubier, SOE puis créateur de l’école des nageurs de combat du SDECE ; Harold « Kim » Philby, le plus connu des « Cinq de Cambridge » au service de l’URSS ; Youri Andropov, directeur du KGB puis président de l’URSS. L’ouvrage énumère 37 « guerres secrètes » de 1874 à 1991 avec leurs caractéristiques : renseignement, opérations clandestines, désinformation, déstabilisation et contre-espionnage. Mata-Hari sera démasquée en 1917 par le décryptage d’un télégramme, intercepté par le poste militaire de la Tour Eiffel. Pendant la seconde guerre mondiale, les agents de l’OSS américain utilisent du matériel militaire et agissent le plus souvent en uniforme, pour être traités en prisonniers de guerre en cas de capture. En revanche, ceux du SOE britannique, qui interviennent en civil avec des équipements sans marque, risquent la torture et la mort. Le BCRA emploie de nombreuses femmes à Londres, mais en envoie peu en France. Par contre, le SOE en parachutera 50, dont 39 furent arrêtées et exécutées. L’univers des guerres secrètes exige duperie et intoxication, pour abuser l’adversaire, et un cloisonnement de sa propre organisation, afin que personne ne puisse la trahir en livrant les clefs d’un seul coup. Pendant la première guerre mondiale, l’opinion publique devient un enjeu majeur pour raffermir le moral de son camp et briser l’unité nationale de l’ennemi. Au début de la seconde, la Wehrmacht est pourvue d’unités de propagande chargées de semer la discorde parmi les Alliés, en faisant croire à l’existence d’une « 5ème colonne ». La Grande-Bretagne crée alors un service équivalent avec les émissions radio de la BBC dès 1941. Les avions américains larguent 3 milliards de tracts du 6 juin 1944 au 8 mai 1945. Pendant la guerre froide, la vague de pacifisme, lancée par l’URSS dans les années 1980, n’est pas parvenue à miner ni la solidarité atlantique ni la stratégie de dissuasion nucléaire, piliers de la sécurité des pays membres de l’OTAN.

Loïc Salmon

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

James Bond dans le spectre géopolitique

Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

« Guerres secrètes », ouvrage collectif. Éditions Musée de l’Armée et Somogy Éditions d’art, 368 pages, 450 illustrations, 32 €.




Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Renseignement et espionnage, fantasmés par le cinéma et la littérature, font partie des modes d’actions politiques, diplomatiques et militaires des États. Les acteurs de cette réalité complexe allient souvent travail minutieux et courage anonyme.

Mécanismes de ces guerres. Pour préparer la guerre, les États constituent des services de renseignement permanents dès la fin du  XIXème siècle. La première guerre mondiale développe cryptage et décryptage, transmissions, organisation et réseaux d’espionnage. Parallèlement, les gouvernements mettent en place censure, propagande et désinformation. La « guerre secrète » commence véritablement lors du second conflit mondial avec ses modes opératoires combinés : renseignement, opérations clandestines et déstabilisation. Elle dépasse les plans militaire et technique pour atteindre les domaines politique et idéologique, avec des services de renseignement et d’action adaptés. Dès 1934, Staline (1878-1953), président du Conseil des ministres de l’URSS, fonde le NKVD que son successeur Kroutchev (1894-1971) transforme en KGB en 1954. Churchill (1874-1985), Premier ministre britannique, crée le SOE en 1940, pour agir clandestinement en Europe occupée. Le général De Gaulle (1890-1970), chef de la France Libre, constitue le BCRA en 1940 puis le SDECE en 1945. Roosevelt (1982-1945), président des États-Unis, crée l’OSS en 1942. Truman (1884-1972), son successeur, fonde la CIA en 1947. Pendant la guerre froide (1947-1991), les blocs occidental et soviétique s’opposent dans un climat de tension extrême, mais leur guerre secrète, qui recourt à des moyens techniques aux technologies modernisées en permanence (ordinateurs et satellites), se substitue à un conflit ouvert. Dans ce contexte et pour servir les intérêts spécifiques de la France, notamment en Afrique, les présidents de la Vème République, De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing et Mitterrand, ont voulu disposer de services de renseignement (SR) performants, dont l’action relève de leur « domaine réservé ». L’exposition présente aussi des entretiens filmés avec des personnalités qui ont décidé de l’organisation ou de la gestion des SR : le Premier ministre Rocard, (1986-1991), à l’origine de la Direction générale de la sécurité extérieure et interrogé le 16 janvier 2016 peu avant sa mort ; Balladur, Premier ministre (1993-1995) de « cohabitation » du président, socialiste, Mitterrand ; le Premier ministre Raffarin (2002-2005) ; le ministre de l’Intérieur (1988-1991) puis  de la Défense (1991-1993) Joxe, créateur de la Direction du renseignement militaire et du Commandement des opérations spéciales. Tous donnent leurs avis sur les SR, les raisons de leurs réformes et leurs rapports à la démocratie.

Le métier d’agent secret. Les agents de renseignement agissent à l’étranger dans la plus grande discrétion. S’ils sont démasqués, ceux sous statut diplomatique seront expulsés du pays d’accueil. En revanche, ceux qui y travaillent clandestinement risquent parfois leur vie. Les SR préparent les interventions des agents, civils ou militaires, mettent au point leurs matériels et analysent les informations recueillies. Les agents doivent surtout constituer un réseau de « sources », issues de milieux sociaux et professionnels divers mais avec un accès privilégié à certaines informations sensibles par leur travail ou leur entourage. Les motivations de ces  « sources » se résument par l’acronyme anglais « MICE » : Money, argent ; Ideology, patriotisme, convictions politiques ou religieuses ; Compromission, chantage (personnel ou familial), menaces ou tortures ; Ego, volonté de se mettre en avant, frustration de ne pas se voir reconnu. Le terme français « SANSOUCIS » y ajoute des nuances : Solitude, Argent, Nouveauté, Sexe, Orgueil, Utilité, Contrainte, Idéologie et Suffisance. La carrière des agents ne résulte pas toujours d’une vocation et leur parcours varie. Avant la seconde guerre mondiale, les armées forment les attachés militaires. Mais dès 1940, BCRA, SOE et OSS doivent former, pendant plusieurs mois, des volontaires, très souvent ignorants de la guerre secrète. En Grande-Bretagne, des écoles spéciales dispensent un entraînement physique avec sauts en parachute et cours de filature, sabotage codage et transmissions radio. Pendant la guerre froide, certains pays, dont les États-Unis et la France, en ouvrent également avec d’anciens agents comme instructeurs. La CIA recrute ses futurs agents au sein des universités. Dès 1952, dans une base secrète de l’État de Virginie, elle forme, aux opérations clandestines et à l’art du recrutement des « sources », ceux qui partiront à l’étranger. SOE et l’OSS disposent d’ateliers techniques pour doter les agents de moyens spécifiques à leurs missions clandestines, par exemple pistolets à silencieux ou cachés dans une cigarette ou un baton de rouge à lèvres, dagues dissimulées dans une chaussure ou une ceinture. A partir des années 1960, les SR américains, britanniques, français et soviétiques mettent au point appareils photos et enregistreurs camouflés en objets d’usage courant, pour la recherche et la transmission de documents sur de très petits supports.

De l’ombre à la lumière. Si les réussites restent souvent cachées, certains échecs s’étalent au grand jour, avec de graves conséquences. Quelques trahisons au profit de l’empire russe puis soviétique sont devenues célèbres : le colonel autrichien Redl en 1913 ; les Britanniques George Blake (1961) et les « 4 de Cambridge » (1979, le 5ème en 1990) ; le Français Georges Pâques (1963). En France, « l’affaire Farewell », avec l’expulsion de 47 diplomates soviétiques (1983), aura été précédée de « l’affaire Ben Barka » (1966) puis suivie de « l’affaire Greenpeace » (1985). Le mot de la fin revient à James Woolsey, directeur de la CIA (1993-1995) : « Nous avons combattu un gros dragon pendant 45 ans. Nous l’avons tué, puis nous nous sommes retrouvés dans une jungle pleine de serpents venimeux. »

Loïc Salmon

Guerres secrètes

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

L’exposition « Guerres secrètes » (12 octobre 2016-29 janvier 2017), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente plus de 400 objets et documents d’archives du Second Empire (1852-1870) à la fin de la guerre froide (1991), prêtés notamment par :  la Direction générale de la sécurité extérieure, ex-SDECE dont un propulseur électrique sous-marin des années 1970  pour les nageurs de combat de son service action (photo) ; le Combined Military Museum, la British Library et le National Archives (Grande-Bretagne) ; le Service historique de la défense ; la Direction générale de la sécurité intérieure ; les Archives nationales ; le Mémorial de Caen ; le MM Park de La Wantzenau ; le Museum in der « Runden Ecke » (Leipzig) ; l’Alliermuseum (Berlin) ; EON Productions, (Londres), producteur des films de James Bond ; le musée Gaumont (Neuilly-sur-Seine), producteur des films OSS 117 ; Mandarin Production, producteur de la série télévisée « Au Service de la France ». Ont également été programmés des conférences en novembre 2016, des projections de films en novembre et décembre et des concerts en la cathédrale Saint-Louis des Invalides jusqu’en janvier 2017. Renseignements : www.musee-armee.fr




Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Accords secrets, infiltrations, agents doubles, défections, déstabilisation, propagande et moyens techniques caractérisent la guerre de l’ombre, qui succède au second conflit mondial.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Christian Brumter, ancien diplomate ; Charles Kogan, universitaire américain et ancien de la CIA ; Jean-Marc Lepage, universitaire ; Françoise Thom, universitaire et agrégée de russe.

Berlin, lieu de confrontation. Partagée en quatre secteurs d’occupation (URSS, États-Unis, France et Grande-Bretagne), la ville de Berlin va devenir un centre de renseignement et d’ingérence, explique Christian Brumter. En 1945, le comité allié du renseignement prône la concertation et la coordination en Allemagne, mais l’Union soviétique le quitte trois ans plus tard pour concentrer ses efforts sur le potentiel des pays occidentaux. Son service renseignement (SR) NKVD dispose de quatre sections : « dénazification » ; économie ; espionnage ; manipulation. Des agents polyglottes allemand, français et anglais procèdent aux interrogatoires. Dans le « Grand Berlin » Est et Ouest, une dizaine de commandos de 10 à 15 officiers recueillent renseignements et informations générales, en préalable à des enlèvements et des actions clandestines. De leur côté, les pays occidentaux se fixent comme priorité la situation intérieure en Allemagne et interceptent les communications des personnalités publiques, organisations politiques et syndicales, de façon systématique jusqu’en 1950 puis ciblée jusqu’en 1990. Pour éviter une résurgence du nazisme, ils emploient diverses méthodes : passage d’individus au crible par un tronc commun de questions avec des annexes particulières ; lutte contre les mouvements clandestins opérant à partir de l’Espagne en direction des jeunes ; censure des courriers et colis de tous les Allemands, avec interdiction d’utiliser le téléphone et obligation de traduire tout document en anglais. La lutte contre l’espionnage emprunte différents canaux : mouvements de populations ; endoctrinement des prisonniers de guerre ; surveillance des journalistes communistes ; surveillance des émigrés russes pour les protéger des enlèvements ; surveillance des réfugiés. La France est exclue de l’opération « Gold », à savoir un tunnel passant sous la zone soviétique pour écouter les communications, … dont les plans furent transmis à Moscou par l’agent double britannique Blake ! L’espionnage politico-militaire inclut désinformation et déstabilisation. Soviétiques et Alliés tentent de « retourner » des anciens de la Wehrmacht et de récupérer des fichiers établis pendant la guerre. Selon un transfuge de l’Est, les services français étaient considérés comme astucieux et leurs agents efficaces, car idéalistes. En revanche, l’impuissance de leurs homologues américains résultait de la vénalité de leurs agents.

L’influence américaine. La CIA a vu le jour en 1947, parce que les SR militaires américains n’ont pas su anticiper l’attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbour à Hawaï en 1941, rappelle Charles Kogan. La même année, est créé le Conseil de sécurité nationale (NSC en anglais), chargé des questions stratégiques avec autorité sur la CIA. Celle-ci doit remplir deux missions : le recueil de renseignement ; les activités clandestines, qui ne seront définies par la loi qu’en 1951. Ces dernières consistent à influencer l’environnement politique partout dans le monde, sans que la responsabilité du gouvernement américain soit engagée. Dans les pays satellites de l’URSS, elles se manifestent par des actions de guerres économique et psychologique pour susciter agitations et révoltes. Dès 1948 avec l’aval du NSC, la CIA finance le Parti démocrate-chrétien italien, le Parti socialiste et le syndicat français Force ouvrière, pour éviter que l’Italie et la France ne tombent dans le giron de l’Union soviétique. Il faut attendre 1974 pour qu’un certain contrôle s’exerce sur la CIA. Ainsi, ses activités à l’étranger, hors renseignement, ne peuvent être autorisées par le gouvernement fédéral, et financées par le Congrès, sans explications écrites les justifiant pour la sécurité des États-Unis.

L’Extrême-Orient. Après l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les États-Unis intègrent la guerre « chaude » en Indochine dans leur stratégie de guerre « froide » en Europe. Pour endiguer la propagation du communisme, explique Jean-Marc Lepage, leurs SR vont coopérer avec ceux de la France en Indochine et de la Grande-Bretagne en Malaisie. Tous les SR occidentaux quittent la Chine pour la colonie britannique de Hong Kong, point central de la collecte du renseignement par l’interrogatoire des réfugiés. En Chine même, toute la population doit participer à la lutte contre l’espionnage et aucun SR étranger ne parvient à infiltrer le gouvernement. En 1950, la guerre de Corée, à laquelle la Chine et l’URSS participent, accélère la prise de conscience de la menace d’une offensive générale communiste. Pour éviter les interceptions électromagnétiques, la Chine recourt au téléphone filaire et la Russie modifie toutes ses procédures de communications avec elle.  En 1951, Truman crée alors la NSA, qui coopère avec le GCHQ britannique de Hong Kong et le service français d’écoute installé au  Laos. A Singapour entre 1951 et 1955, des conférences réunissent les SR américains, français, britanniques, australiens et néo-zélandais dans l’éventualité d’incursions armées chinoises dans les pays d’Asie du Sud-Est : mise à jour de l’ordre de bataille chinois ; interrogations à court terme ; contrôle d’hypothèses ; création de liens professionnels. Si l’engagement de la France aux côtés des États-Unis reste sans faille dans le cadre de la guerre froide, il n’en est pas de même en Indochine où les autorités militaires françaises se méfient de la CIA après 1950. Toutefois, la collaboration des SR se maintient sur le terrain, héritage de la participation de l’OSS américain pendant la lutte clandestine contre l’armée japonaise. Elle s’accroît quand Washington décide de contribuer financièrement à la guerre.

Loïc Salmon

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 

Selon Françoise Thom, Beria, chef du service soviétique de renseignement NKVD, crée en son sein des bureaux d’études de l’armement dès 1938, puis récupère, dans les « goulags », les scientifiques ayant obtenu des doctorats aux États-Unis et en Allemagne. En 1942, États-Unis et Grande-Bretagne travaillent à l’élaboration d’une bombe atomique, dont les plans seront transmis à l’URSS par le Britannique Fuchs, recruté par le NKVD dès 1941. En 1945, Beria dirige le projet nucléaire. Outre l’espionnage scientifique, il recourt à un réseau d’influence pour amener des savants anglo-saxons à coopérer techniquement, par antifascisme, puis à participer, par idéalisme, à une propagande contre l’armement nucléaire, qui risque d’anéantir l’humanité. Ainsi, à l’explosion de la bombe au plutonium en 1949, succède celle de la bombe à hydrogène en 1953. L’URSS a pu réaliser d’importantes économies et gagner du temps pour se constituer un armement nucléaire plus rapidement que prévu. Enfin, elle a échappé aux fausses pistes de recherche.




Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Pendant la guerre froide, le renseignement prend une dimension politique et sa composante technique devient stratégique, pour éviter une troisième guerre mondiale.

Face à la puissance des services soviétiques, ceux de la France et de l’Allemagne coopèrent dès 1945, tandis que ceux de Grande-Bretagne et des États-Unis constituent une véritable communauté.Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Maurice Vaïsse, historien ; Wolfgang Krieger, universitaire allemand ; Christopher Andrew, universitaire britannique ; Jean-François Clair, ancien responsable  de la lutte anti-terroriste à la Direction de la surveillance du territoire (DST).

Organisation et travaux. La défiance entre l’URSS et les Alliés occidentaux s’installe dès 1945, rappelle Maurice Vaïsse. Churchill attire l’attention sur le «  rideau de fer » en 1946. L’année suivante, Truman lance le plan Marshall de reconstruction économique de l’Europe, que les démocraties populaires refusent. En réponse, Staline s’appuie sur les réseaux du Komintern (Internationale communiste). Le monde se divise en deux camps : communiste, dirigé par l’URSS, et capitaliste sous l’égide des États-Unis. L’incapacité des vainqueurs de la seconde guerre mondiale à régler la question allemande entraîne l’affrontement de deux idéologies et l’établissement d’une solide frontière au milieu de l’Europe. Le besoin d’informations sur l’adversaire prend une importance sans précédent. Les services de renseignement (SR), dont les effectifs et les moyens augmentent, sont rattachés directement au plus haut sommet de l’État. Le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) est créée en France en 1946 et la CIA américaine l’année suivante. Pour la France, les dangers allemand et italien restent d’actualité jusqu’en 1950. La DST recherche les collaborateurs et sympathisants nazis et les partisans de la décolonisation. La pesanteur du secret en URSS freine les recherches des SR occidentaux dans sa zone d’influence, en raison du peu de contacts avec les populations et des difficultés à recruter des espions. Il s’ensuit un recours aux anciens agents de l’Abwehr allemande. Le mythe de la «  5ème colonne » (partisans cachés) renaît en France et en Italie, où les partis communistes jouissent d’une grande audience depuis la Résistance. Aux États-Unis, une campagne anti-communiste, due à l’initiative du sénateur Mc Carthy, se déclenche après la découverte de la trahison des époux Rosenberg au profit de l’URSS. En Grande-Bretagne, l’agent double Philby informe Moscou sur le déchiffrement des messages soviétiques. Le renseignement technique prend de l’ampleur pour voir et écouter les pays voisins, surtout à partir de Vienne et Berlin. Les avions de transport, qui survolent l’URSS, testent ses défenses au profit des pays occidentaux. La Grande-Bretagne installe des stations d’interception radio et téléphonique dans les pays du Commonwealth. Les démocraties populaires, surtout la Pologne, truffent les ambassades occidentales de micros pour informer le KGB et le GRU (SR militaire) soviétiques. L’atome devient la cible principale, où convergent le secret scientifique, la guerre froide et le renseignement. Lors du projet de recherche « Manhattan » (1939-1946)  sur la première bombe atomique, les États-Unis en écartent la France, soupçonnée de connivence possible avec l’URSS. Mais ce sera le physicien britannique Fuchs qui en transmettra les plans à l’Union soviétique. En 1949, celle-ci fait exploser sa première bombe atomique, qui sera détectée par l’analyse de poussières radio-actives par les SR américains.

Résultats et conséquences. Malgré tous les efforts déployés par les SR, l’évaluation de la menace s’est avérée peu performante, souligne Maurice Vaïsse. Selon la CIA, l’URSS ne pouvait réaliser la bombe avant 1950, faute d’une quantité suffisante d’uranium. Les évaluations des capacités des armées conventionnelles ont varié du « tigre de papier » au « géant surarmé ». De Gaulle voyait la menace soviétique à deux étapes du Tour de France et le général de Lattre de Tassigny pensait que 4.000 chars soviétiques pourraient envahir la France. Or, sur les 175 divisions de l’URSS, un tiers d’entre elles étaient bien équipées, un tiers partiellement et un tiers mal. De son côté, le KGB a exagéré les forces soviétiques. La détection des mouvements suspects de troupes et l’anticipation du potentiel de destruction adverse ont exercé une influence politique. Finalement, le rôle stabilisateur des SR aura été un facteur de paix, conclut Maurice Vaïsse.

 Le SR ouest-allemand. En 1947, les SR français prennent contact avec le général Gehlen, ancien de l’Abwehr et fondateur d’une organisation de renseignement sur l’URSS surommée « l’org ». En vue d’un plan d’alerte avancée, ils souhaitent échanger des informations en matière de contre-espionnage et sur l’armement et les intentions militaires soviétiques, notamment en Pologne et dans les Balkans, contre des renseignements sur la Yougoslavie. La France voulait faire du renseignement militaire un élément fort de sa politique en Europe, face à la suprématie anglo-saxonne. Mais les États-Unis, qui comptent sur la France pour le renseignement en Afrique et sur l’Australie pour celui en Asie, entendent rester maîtres de « l’org ». En 1956, celle-ci devient le SR de la République fédérale allemande sous le nom de BND et la direction de Gehlen.

Le contre-espionnage britannique. Le gouvernement travailliste Attlee (1945-1961) a mobilisé le MI5 (contre-espionnage), contre l’Irgoun (organisation armée sioniste), auteur d’attentats terroristes en Palestine sous mandat britannique, et contre l’infiltration de la Chambre des communes par des agents communistes. Il instaure l’habilitation de sécurité dans la fonction publique. Un accord secret en matière de renseignement électronique est signé en 1946 avec les États-Unis. Le projet « Venona » de cryptanalyse a permis de déchiffrer quelque 3.000 messages soviétiques et de découvrir la liste de 36 agents en Grande-Bretagne depuis 1936, dont les « 5 taupes de Cambridge ». Celles-ci ont été plus habiles que leurs officiers traitants du KGB, souligne Christopher Andrew.

Loïc Salmon

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Le contre-espionnage français, créé en 1872, connaît diverses péripéties jusqu’au second conflit mondial, explique Jean-François Clair. Pendant la Résistance, Roger Wybot (1912-1997) monte le service de contre-espionnage du Bureau central de renseignement et d’action puis, en 1944, la Direction de la surveillance du territoire (DST) qu’il va diriger jusqu’en 1959. Il y instaure notamment les habilitations spéciales et divers services : technique ; manipulation ; documentation sur les papiers de toute origine pour orienter la recherche et les opérations. La DST a compétence sur le renseignement et la police judiciaire pour faciliter le dépistage des espions par recoupement. Elle doit notamment refuser d’accepter une allégeance à un pays étranger et épurer les colonies étrangères, surtout russes et polonaises, après les grandes grèves de 1947 et 1948.




Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Le Traité international de 1967 sur l’espace présente des ambiguïtés en matière de « militarisation » (moyens de soutien d’opérations à terre) et « d’arsenalisation » (mise en orbite d’armes). Cela sert les intérêts des grandes puissances, qui mettent ce qu’elles veulent dans l’espace.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 avril 2016 à Paris, par  le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Philippe Achilleas, professeur à l’Institut du droit de l’espace et des télécommunications ; Xavier Pasco, chercheur à la FRS ; Isabelle Sourbès-Verger, chercheur au Conseil national de la recherche scientifique ; Florence Gaillard-Sborowsky, chercheur à la FRS.

Les armes antisatellites (ASAT). L’utilisation pacifique de l’espace est une utopie, estime le professeur Achilleas. D’abord, l’espace peut servir pour le transit d’armes de destruction massive et le placement d’armes autres que celles-ci. S’y ajoute la faiblesse des mécanismes de vérification, en raison de diverses dérogations : observation des vols spatiaux, autorisée sur une base de coopération (article X du Traité de 1967) ; droit de visite des installations, après notification préalable (article 15 de l‘Accord sur la Lune de 1979) ; informations trop générales sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace, dont la surveillance et l’identification est requise uniquement en cas de dommage (Convention de 1975). Officiellement, aucune puissance spatiale n’annonce de programme ASAT opérationnel (brouillages de communications ou explosions volontaires). Seules sont connues des capacités technologiques expérimentales ou de programmes passés. Ainsi, des programmes à énergie cinétique ont été testés et développés : basés dans l’espace (16 américains et 8 russes) ; au sol (12 américains et 3 russes) ; aéroportés (4 américains et 2 russes). Mais il est difficile d’avérer un programme ASAT avec certitude. Les essais sans satellite cible ne se distinguent pas d’essais antibalistiques. Les essais de microsatellites ont des objectifs inconnus, sur lesquels les États laissent planer le doute. En outre, des programmes « noirs » (sans information) peuvent exister. Enfin, certains programmes sont potentiellement utilisables en ASAT rapidement, comme le programme « Pegasus » de la société américaine Orbital Sciences Corporation.

Les États-Unis en tête. Les programmes ASAT américains ont connu des dynamiques différentes et ont conduit à une arsenalisation de l’espace, explique Xavier Pasco. Entre 1960 et 1990, les gouvernements successifs estiment nécessaire de combler le retard vis-à-vis de l’URSS, qui aurait une avance considérable en matière de missiles intercontinentaux à têtes nucléaires et de lanceurs de satellites. Il s’ensuit un débat intense sur la politique extérieure des États-Unis, lors des campagnes présidentielles et entre les pouvoirs exécutif et législatif. Le programme spatial doit permettre de déceler les missiles soviétiques, d’élaborer les frappes des États-Unis et de protéger les satellites américains. Le système antibalistique doit faire exploser les missiles intercontinentaux dans l’espace et détruire les satellites adverses. Progressivement, le risque de destruction mutuelle assurée (acronyme MAD en anglais) conduit à un dialogue avec l’URSS, qui aboutit aux traités de limitation des armes nucléaires stratégiques SALT I (1972) et SALT II (1979). En même temps que SALT I, un traité est signé sur les systèmes de défense anti-missile, lequel en autorise un autour de Moscou et un pour protéger le site de lancement américain dans le Dakota du Nord. Les tests ASAT sont gelés, mais la fabrication de satellites espions, garants de la dissuasion nucléaire, reste « sanctuarisée ». Pour les États-Unis, le maintien du programme ASAT constitue un outil de négociation future avec l’URSS. Reliquat du système antimissile balistique, le projet de « guerre des étoiles » (acronyme IDS en anglais) lance une réflexion sur ses conséquences. Après la disparition de l’URSS fin 1991, la politique spatiale américaine bascule. Le contrôle de l’espace orbital devient un intérêt national pour la conduite des opérations militaires à terre. Compte tenu de l’importante avance technologique des États-Unis, l’espace quitte le débat politique. Toutefois, les systèmes spatiaux militaires, devenus des cibles pour un adversaire éventuel, perdent leur « sanctuarisation ».

La Russie, à la suite de l’URSS. La Russie est habituée aux invasions et reconquêtes, alors que la culture militaire américaine vise à protéger les populations civiles des effets de la guerre, rappelle Isabelle Sourbès-Verger. Pendant l’ère soviétique, elle mise sur la menace qu’elle représente pour les États-Unis. Le programme ASAT, qui doit protéger les satellites espions, sert à gérer les crises depuis celle de Cuba (1962) et à éviter tout « dérapage », mais non à détruire les satellites adverses. L’IDS et la remise en cause de la MAD ont notamment conduit l’URSS au dialogue avec les États-Unis, afin de lui permettre de combler son retard sur le plan économique. La Russie d’aujourd’hui tente d’éviter une militarisation à outrance pour préserver sa capacité civile de recherche et développement et pour maintenir sa compétence spatiale à parité avec celle des États-Unis et vis-à-vis de la Chine, estime Isabelle Sourbès-Verger.

Vers une diplomatie spatiale. L’exploitation politique de l’espace s’est renforcée par ses conséquences juridiques (droit international) et militaires, estime Florence Gaillard-Sborowsky. La sécurité spatiale englobe la militarisation, l’arsenalisation, les débris divers en orbite et la météorologie de l’espace. La diplomatie de l’espace se structure selon trois axes : objet d’une conduite bilatérale ou multilatérale ; au service d’un objectif de politique étrangère ; en soutien de l’activité diplomatique d’un pays (observation, télécommunications, recueil d’information). Les États-Unis, qui redoutent les menaces contre leurs satellites, envisagent l’installation d’armes en orbite et se refusent à toute déclaration du type « pas d’emploi en premier ». Par ailleurs, l’arsenalisation de l’espace nécessite d’énormes investissements technologiques et financiers. Toutefois, des moyens technologiques, aux possibilités ASAT réelles, se développent dans d’autres domaines, comme le système laser anti-débris, basé dans l’espace ou au sol.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Selon l’article IV du Traité international de l’espace (1967), les États parties s’engagent à : ne mettre sur orbite autour de la Terre aucun objet porteur d’armes nucléaires ou de tout autre type d’arme de destruction massive ; ne pas installer de telles armes sur des corps célestes ; ne pas placer de telles armes, de toute autre manière, dans l’espace extra-atmosphérique. Tous les États parties au traité utiliseront la Lune et les autres corps célestes exclusivement à des fins pacifiques. Sont interdits sur les corps célestes : l’aménagement de bases et installations militaires et de fortifications, les essais d’armes de tous types et l’exécution de manœuvres militaires.




Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite voit son influence sur la communauté musulmane contestée, son alliance avec les Etats-Unis affaiblie et sa puissance économique amoindrie.

Ce constat a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : David Rigoulet-Roze, Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient ; Sébastien Wesser, Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

Piliers religieux et financier. L’Arabie Saoudite exerce une prédominance sur la communauté musulmane pour des raisons religieuses et économiques, explique David Rigoulet-Roze. D’abord, elle contrôle la péninsule arabe et assure la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine. Au cours du  XVIIIème siècle, Mohammed ibn Saoud, patriarche du clan Saoud, s’est allié au réformateur Mohammed ben Abdelwahab, partisan d’un islam ultra-orthodoxe de rite sunnite, le « wahabisme ». Après la première guère mondiale, un de ses descendants, Abdel Aziz ibn Saoud, fonde le royaume qui porte son nom, occupe les lieux saints et en assure la protection, apanage du sultan ottoman dont le « califat » a été aboli par Atatürk en 1924. Le roi tire bénéfice d’une taxe sur le pèlerinage à La Mecque, prescrit par le Coran, et du prestige de la région, devenue de fait la capitale religieuse de la communauté musulmane. Le titre de « calife » (commandeur des croyants) sera d’abord repris par Oussama ben Laden (1990-2000), chef d’Al Qaïda, puis par Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur de l’État islamique (Daech) en 2014. De son côté, l’Iran, de rite chiite et grand pays producteur de pétrole au Moyen-Orient, conteste la garde des lieux saints par l’Arabie Saoudite, à la suite de plusieurs incidents survenus à La Mecque : 1979, prise d’otages soldée par 334 morts, 451 blessés et 60 exécutions après intervention du GIGN français ; 1987, nouvel incident avec 402 morts, dont 300 Iraniens, et 644 blessés ; 1990, 1.426 morts dans une bousculade de pèlerins ; 2015, idem avec 2.236 morts. En janvier 2016, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran à la suite du sac de son ambassade à Téhéran par des manifestants, en réaction à l’exécution du dignitaire chiite Nimr al Nimr dans le royaume. Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avec les États-Unis, la Russie, la Chine la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, fait craindre à Ryad un retour de Téhéran sur la scène régionale. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite dispose d’un second pilier d’influence, à savoir la manne financière provenant des gisements de pétrole dans la région depuis les années 1930. Elle a conclu en 1945, avec les États-Unis, le pacte dit de « Quincy », du nom du croiseur américain où il a été signé, renouvelé pour 60 ans en 2005. Ce pacte lui assure la protection militaire américaine contre toute menace extérieure, en contrepartie d’approvisionnements pétroliers garantis. Ses recettes sont ainsi passées de 65 Md$ en 1965 à 165 Md$ en 1980. Pendant la guerre froide (1947-1991) et dans le but d’affaiblir l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan en 1979, les États-Unis sollicitent un soutien financier aux rebelles afghans auprès de l’Arabie Saoudite, qui en profite pour y exporter le wahabisme. Elle avait déjà commencé son prosélytisme dès 1962 avec la création de la Ligue islamique mondiale, en vue de répandre l’enseignement musulman. En 1980 et encore à la demande des États-Unis, elle avait augmenté sa production de pétrole pour faire passer le prix du baril de pétrole en dessous de 10 $, afin de soutenir l’économie américaine. Elle a fait de même en 2016, mais cette fois pour contrer l’indépendance énergétique américaine à base de gaz de schiste. Toutefois, la baisse du prix du pétrole, entamée depuis juillet 2014, affecte les recettes du royaume et menace sa stabilité intérieure.

Risques économiques et stratégiques. La population du pays a doublé en 25 ans et les deux tiers des Saoudiens ont moins de 30 ans, souligne Sébastien Wesser. Par ailleurs, le budget de l’État est passé d’un excédent de 50 Md$ en 2013 à un déficit de 130 Md$ en 2015. Il assure d’abord aux Saoudiens un niveau de vie comparable à ceux des Américains et des Européens. En effet, environ la moitié paie salaires, retraites et subventions. Outre les milliards de dollars de la « politique du chéquier » envers l’Égypte, le Pakistan et les pays du Maghreb, il consacre 35 % à l’éducation, mais 25 % à la défense. Entre 2008 et 2011, l’Arabie Saoudite est devenue le premier pays acheteur d’armement, devant l’Inde, Israël et le Brésil. Mais, lors du printemps arabe de 2011, le gouvernement a dû débloquer 100 Md$ pour aider ses citoyens en difficulté. L’État a acheté des terres arables en Australie et au Soudan pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Ses réserves en devises étrangères, passées de 750 Md$ en 2012 à 630 Md$ en 2014, pourraient être asséchées en 2020. Par ailleurs, les relations avec les États-Unis se sont altérées depuis les attentats du 11 septembre 2001, dont 15 des 19 auteurs étaient saoudiens. Dix ans plus tard, l’abandon du soutien de Washington au régime d’Hosni Moubarak en Égypte a été ressenti comme une trahison par Ryad. La volonté américaine de rééquilibrage entre pays sunnites et chiites est perçue comme un moyen de prendre pied sur le marché iranien. Selon Sébastien Wesser l’Arabie Saoudite aurait alors fait baisser le prix de son pétrole pour empêcher celui de l’Iran d’arriver sur le marché et pénaliser les entreprises américaines, qui se sont lourdement endettées pour exploiter le gaz de schiste. Inquiets de la politique guerrière de l’Arabie Saoudite au Yémen et en Syrie, les États-Unis pourraient suspendre leurs ventes d’armes. L’Arabie Saoudite se rapproche déjà du Pakistan sur le plan militaire et ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique, à terme. Elle possède des missiles chinois, susceptibles d’emporter des ogives nucléaires… pakistanaises ! Cette hypothèse est prise au sérieux à Washington, qui redoute une contagion régionale. A court terme, conclut Sébastien Wesser, le Moyen-Orient sera probablement nucléarisé.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La compagnie nationale Saudi Aramco produisait 10,25 millions de barils par jour (Mb/j) en décembre 2015, contre 5 Mb/j par la russe Rosneft et 4 Mb/j par l’américaine Exxon Mobil. Ses réserves prouvées s’élèvent à 267 milliards de barils contre 40 Mdb pour Rosneft et 25 Mdb pour Exxon Mobil. La communauté sunnite, centrée sur l’Arabie Saoudite, est prédominante en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Est, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Liban, à Oman, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar, au Yémen, en Afghanistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, en Malaisie, en Indonésie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine. Elle inclut d’importantes minorités en Chine et aux Philippines. La communauté chiite, centrée sur l’Iran, est très présente au Yémen, en Irak, en Syrie, en Azerbaïdjan et en Afghanistan, avec de petites minorités en Turquie et même en Arabie Saoudite.




Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La complexité du monde résulte de l’interdépendance de la situation intérieure et de la politique extérieure des États. Les crises trouvent désormais leur origine dans la transparence des affaires du monde. A leur simultanéité récurrente s’ajoutent leur multiplication et l’accélération de leur rythme.

Le professeur Dominique Moïsi l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 janvier 2016 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les tendances lourdes. Alors que les facteurs de désordre se multiplient sur la planète, les principes d’ordre s’amenuisent, explique Dominique Moïsi. En outre, la fuite en avant des gouvernements nationalistes est liée à la remise en cause des équilibres économiques. De plus, le fondamentalisme islamique trouve son origine dans le refus de toute réforme de la part des monarchies pétrolières du Moyen-Orient, qui se présentent comme le dernier rempart face au terrorisme djihadiste, situation qu’elles ont contribué à créer. Enfin, dans ce monde « exceptionnel », les pays occidentaux sont dirigés par des personnalités qui ne le sont guère, estime le professeur. La raison de ce phénomène spécifique aux sociétés démocratiques provient du décalage entre les aptitudes requises d’un chef d’État ou de gouvernement et les qualités nécessaires pour être élu. La démocratie érode ses propres principes. L’instantanéité de l’information et le culte du réseau social twitter et des phrases courtes conduisent au triomphe de la démagogie sur la pédagogie. En outre, des gouvernements élus démocratiquement remettent en cause les principes de la démocratie, à savoir la liberté d’expression et celle de la presse. La liberté se définit par son absence : les citoyens en ont conscience quand elle n’existe plus.

Baisse de l’influence des États-Unis. D’après le professeur Moïsi, la perte de confiance de l’opinion publique américaine en ses élites et ses institutions se manifeste par un sentiment d’exaspération. Celui-ci se traduit notamment par le succès des outrances populistes entendues pendant la campagne en cours pour l’élection présidentielle. Malgré la montée de la violence quotidienne envers la communauté afro-américaine, les idéaux de démocratie et de liberté se maintiennent. Les risques de nouveaux attentats aux États-Unis nécessitent une ligne politique ferme. L’administration Bush avait sous-estimé la menace terroriste d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001 puis a réagi de façon exagérée. Par arrogance sur le plan intérieur et ignorance du monde extérieur, les néoconservateurs républicains ont estimé que la démocratie à Bagdad conduirait à la paix à Jérusalem. Les conséquences du premier mandat (2001-2004) de George W.Bush perdurent. Selon Dominique Moïsi, son successeur Barak Obama, prudent, intelligent et cultivé, raisonne comme un avocat qui pèse le pour et le contre mais prend difficilement une décision. Il s’ensuit une divergence entre le président et l’évolution du monde. Les États-Unis n’ont plus les moyens de peser de tout leur poids sur les affaires du monde. En 2014, persuadée qu’ils n’interviendraient pas, la Russie a « récupéré » la Crimée sur l’Ukraine. La parole de Washington n’impressionne plus Ryad, ni Le Caire, ni Jérusalem. Après leurs aventures militaires en Irak et en Afghanistan, les États-Unis pourraient être tentés de se replier sur eux-mêmes, d’autant plus qu’ils atteindront l’autonomie énergétique dans cinq ans, grâce au gaz de schiste. Or, il n’y a pas d’alternative aux États-Unis dans le domaine géopolitique, avertit Dominique Moïsi.

Transformation du monde musulman. Pendant 150 ans, les décisions importantes sur l’avenir des populations musulmanes ont été prises en dehors d’elles, rappelle le professeur. L’expédition de Bonaparte en Égypte (1798) marque le début de la transformation du pays. La création d’Israël (1948) apparaît comme le dernier effort colonial à l’époque de la décolonisation. Aujourd’hui, le Moyen-Orient se trouve confronté à une fragmentation, une radicalisation et une expansion, où perce la volonté de reprendre, par le désordre, le contrôle de son histoire. L’organisation djihadiste Daech (État islamique) veut redessiner la carte qu’a définie l’Europe impériale par les accords Sylkes-Picot (1916), délimitant les frontières de l’Irak, du Koweït, de la Syrie, du Liban et de la Palestine. Sauf en Tunisie, le printemps arabe (2010-2014) a débouché sur une radicalisation religieuse et politique dans les autres pays. L’expansion du Moyen-Orient ne se limite plus à la géographie, mais couvre l’Europe par l’afflux de réfugiés fuyant surtout la guerre en Syrie. En cinq ans, sur une population de 22 millions d’habitants, 11 millions ont été déplacés et 4 millions ont quitté le pays. Même les gens des classes moyennes fuient vers l’Union européenne, surtout en Allemagne. La radicalisation s’étend aux jeunes des banlieues des villes européennes, signe de l’échec des politiques d’intégration, tous gouvernements confondus. Pour remédier au chaos, le professeur Moïsi  préconise : une action accrue contre Daech sur le plan militaire ; un effort en matière de renseignement et de protection sur le plan intérieur pour le court terme ; des efforts d’éducation et d’intégration sur les moyen et long termes. Par ailleurs, par suite de la baisse du prix du pétrole passé de 100 $ le baril à 30 $ au cours des 18 derniers mois, l’Arabie Saoudite, sunnite, ne peut plus acheter la paix sociale intérieure et se sert du nationalisme religieux, manifesté notamment par l’exécution d’un haut dignitaire chiite, sans en mesurer les graves conséquences (janvier 2016). Après l’incendie et le sac partiel de son ambassade à Téhéran, elle a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran chiite. Les éléments iraniens les plus conservateurs ont su exploiter la colère populaire pour contrer les réformes envisagées par le président Hassan Rohani. La société iranienne actuelle est en effet totalement différente de celle des mollahs les plus extrémistes des années 1980, souligne Dominique Moïsi. Les autres priorités l’ont emporté sur l’ambition d’un armement nucléaire. Pour Washington, la levée des sanctions économiques et la normalisation des relations diplomatiques vont renforcer le camp des modérés du régime, avec lequel il sera plus facile de négocier pendant les dix ans à venir. Enfin, après les piètres résultats de ses récentes interventions au Liban, Israël reste à l’écart du conflit en Syrie. Il ne cache pas son inquiétude face aux menaces à l’égard de la Jordanie et de l’Égypte, ses alliés de fait, même si Daech s’est bien gardé de l’attaquer.

Loïc Salmon

Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

 

Le mot « chaos » signifie, en grec ancien, la confusion générale des éléments de la matière avant la formation du monde. Or, selon Dominique Moïsi, un sentiment confus du processus inverse  prévaut aujourd’hui : le chaos succède ou plutôt se substitue progressivement au semblant d’ordre d’hier. Conseiller spécial de l’Institut français de relations internationales après en voir été le directeur adjoint, le professeur Moïsi a enseigné notamment à l’université américaine de Harvard, à l’École nationale d’administration et à l’Institut d’études politiques de Paris.




OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Aucun pays n’est à même de gérer les crises actuelles, caractérisées par leur simultanéité et l’accélération de leur tempo. La solution repose sur la coordination et la capacité des États membres de l’OTAN à travailler ensemble.

Telle est l’opinion du général Jean-Paul Paloméros, chef du « Commandement suprême allié de la transformation » de l’OTAN. Il l’a exprimée, le 8 septembre 2015 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense et avant la fin de son mandat de trois ans à la fin du mois.

Dangerosité accrue. Le général Paloméros estime que la paix et la sécurité du monde sont plus menacées qu’au début de son mandat. En 25 ans, la guerre du Golfe, la fin de la guerre froide et les opérations dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak se sont succédé. En 2012, sous l’effet des coupes budgétaires et des engagements militaires, les armées de plusieurs pays membres de l’OTAN avaient réduit les nombres d’heures de vol et de jours à la mer ainsi que les grands exercices. Depuis, ces derniers ont été multipliés par trois, avec les mêmes objectifs que l’entraînement des armées de chaque pays membre. Aujourd’hui, les causes et les solutions des crises sont interdépendantes. Les acteurs non étatiques des guerres « hybrides » profitent des nouvelles technologies. L’OTAN définit la guerre hybride comme un conflit sans but clairement défini, mais qui combine actes politiques, diplomatiques, économiques, militaires, médiatiques et cyberattaques, en s’affranchissant des règles établies. Plusieurs États pratiquent cette stratégie hybride qui devient la norme, en vue de contourner les accords et l’ordre établi après la seconde guerre mondiale. Cette stratégie menace le continuum « sécurité/défense ». Or, les citoyens des pays occidentaux sont devenus plus sensibles à la sécurité. Les interventions au Mali (2013) et en Irak (2014) visent à anticiper les crises avant qu’elles affectent les populations occidentales. Dès 2013, l’OTAN avait identifié des crises majeures à ses frontières Est et Sud avec l’impact lourd des flux de réfugiés. Le conflit hybride en Ukraine met en évidence le besoin de défense collective, où chaque pays membre doit comprendre les préoccupations des autres. Au Sud, la menace, plus diffuse, se manifeste par les grands flux migratoires vers l’Europe. Des gens fuient leurs pays pour des raisons sécuritaires, sociales et sanitaires. De son côté, la Russie soutient le régime de Bachar el Assad, car la Syrie constitue sa dernière frontière pour lutter contre l’organisation État islamique (Daech). Selon le général Paloméros, une crise pouvait être circonscrite à un pays il y a encore quelques années. Aujourd’hui, elle se démultiplie dans une région à la puissance 10 ou 100. Enfin, certains pays s’investissent militairement pour dénier l’accès à différents théâtres, menaçant les déploiements de l’OTAN.

Réflexions et actions. Il faut mettre en synergie les forces de l’OTAN pour tirer parti de sa puissance globale, souligne le général. Il a donc fixé des priorités au début de son mandat : travaux de réflexions stratégiques sur les tendances lourdes pour les vingt ans à venir ; jeter les bases des capacités futures ; améliorer l’anticipation et la connaissance stratégique par le partage du renseignement. Il s’agit, entre autres, de déterminer les causes de la création de Daech et l’évolution climatique à l’origine d’exodes massifs de populations. L’OTAN doit aussi améliorer la souplesse d’emploi de ses forces pour les projeter plus rapidement, grâce à une interopérabilité accrue. Les pays membres doivent réinvestir dans la résilience en identifiant les failles dans leur sécurité : protection des infrastructures étatiques contre les cyberattaques ; élaboration d’une communication stratégique pour contrer la propagande adverse en cas de menace hybride. Cela nécessite des moyens budgétaires, un engagement politique constant dans la durée et une plus grande solidarité avec l’Union européenne. Depuis la fin de la guerre froide (1991), l’OTAN a été appelée en renfort comme outil de dernier recours dans les Balkans (1999), en Afghanistan (2001) et en Libye (2011). Elle doit rester prête à mener l’ensemble de ses missions sans délai, en donnant la priorité à la préparation opérationnelle par des exercices à grande échelle, car les crises peuvent dégénérer rapidement (voir encadré). Dans une guerre hybride, l’emploi de forces complexes nécessite des moyens techniques de plus en plus efficaces. Ainsi, les drones armés sont très utiles pour la reconnaissance et la frappe…si nécessaire. Dans l’Est de la Syrie, les forces de Daech, très mobiles, utilisent toutes les possibilités de cette vaste région. En revanche, la situation dans le Nord de l’Irak devrait se stabiliser, car la Turquie participe à la coalition internationale et déploie des missiles tactiques à sa frontière. États-Unis, Grande-Bretagne et France apportent un soutien aérien aux forces locales au sol pour faire peser une pression permanente sur Daech, en limitant les dommages collatéraux. Il s’agit de reconquérir du terrain et de déterminer ce qui peut unir les peuples de cette région, dévastée par la guerre. Enfin, l’OTAN assure la police du ciel des États baltes, pour faire comprendre à la Russie l’importance accordée à leur sécurité, rappelle le général Paloméros.

Permanence américaine. Les États-Unis continuent d’assumer leur rôle de superpuissance sur toute la planète. Mais cela implique des choix pour mener des actions durables, en concentrant leurs forces sur les théâtres de crise. Ils apportent leur soutien à l’OTAN du côté de l’Ukraine. Ils font de même sur le front Sud, au sein d’une coalition montée en quelques jours grâce aux normes d’intégration de l’OTAN. Leur coopération avec les forces françaises n’a jamais atteint un tel niveau, souligne le général. L’action de la France en Afrique, avec un vrai partage de responsabilités, une volonté et des capacités, correspond à ce qu’ils attendent des autres États membres. Ce que fait la France sur le front Sud est considéré comme très important pour tous les pays de l’OTAN. Cette dernière reste un organe politico-militaire, où tous discutent de ce qui dépasse ses frontières et implique certains pays membres. Ses structures permanentes de commandement à Naples et Izmir restent disponibles si nécessaire.

Loïc Salmon

OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

L’exercice « Trident Juncture 2015 » mobilise, du 3 octobre au 6 novembre 2015,  36.000 militaires des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et des forces spéciales de plus de 30 pays membres ou partenaires de l’OTAN. Cet exercice, auxquels sont connectés divers exercices nationaux, se déroule en Italie, en Espagne, au Portugal, dans l’océan Atlantique et en Méditerranée, au Canada, en Norvège, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Il porte sur la cyberguerre, la défense anti-missiles, la guerre hybride et la réaction rapide. Y participent également une douzaine d’organisations internationales, dont l’Union européenne et l’Union africaine. A l’issue de l’exercice, le personnel du quartier général du Commandement commun des forces à Brunssum (Pays-Bas) obtient la certification officielle d’aptitude à diriger, pour l’année 2016, la Force de réaction rapide de l’OTAN, si elle devait être mise en œuvre.




Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Présent dans tous les relais d’activités économiques, le monde numérique (cyber), surtout américain, dispose d’énormes moyens financiers, d’une formidable puissance de calcul et d’une capacité à modéliser des comportements dans tous les domaines.

Olivier Sichel, président-directeur général de Leguide Group et co-fondateur de l’Open Internet Project, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 mars 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’hégémonie des États-Unis. La puissance financière de l’univers numérique se chiffre en centaines de milliards de dollars, explique-t-il. Sur les 20 plus grandes « plates-formes numériques » dans les monde, 13 sont américaines dont les 3 principales, à savoir Google, Facebook et Amazon, réalisent un chiffre d’affaires cumulé équivalent au produit intérieur brut du Danemark (248,9 Md€ en 2013). Google va devenir un opérateur mondial de téléphones mobiles, réduisant les autres au rôle de poseurs d’infrastructures. La capacité financière des plates-formes américaines leur permet de consolider leurs positions et de racheter des concurrents. Rien qu’en France, les « start up » (jeunes entreprises à fort potentiel de croissance) sont rachetées  jusqu’à 30 fois leur bénéfice annuel ! Il s’ensuit un très fort dynamisme du numérique américain, qui capte systématiquement tous les services informatiques gratuits. Ces données sont ensuite traitées en vue d’une rentabilité publicitaire. La plate-forme LinkedIn connaît ainsi une croissance exponentielle. Par ailleurs, l’irruption des logiciels dans tous les secteurs économiques transforme l’échelle des valeurs. Les États-Unis ne cachent plus leur volonté de contrôler la chaîne des valeurs, indique Olivier Sichel. Le président Barack Obama a même déclaré : « Nous possédons Internet » ! Son cabinet inclut 16 anciens cadres dirigeants venus de Google. Le « complexe digitalo-industriel » apparaît plus puissant que le « complexe militaro-industriel »… dénoncé en 1961 par un autre président américain, le général Dwight Eisenhower. Par la diffusion massive de messages écrits et de vidéos, les plates-formes américaines Facebook et YouTube développent en fait une grille de lecture culturelle de la société et des valeurs et exercent, sur le monde, une influence différente de celle des pays européens. Google, entend aussi conquérir, à terme, le marché de l’automobile. Depuis 2010, il développe le concept de la voiture autonome sans chauffeur, dont le pilotage automatique comprend un « lidcar » (faisceau de lumière), une caméra, un récepteur de navigation GPS et des capteurs sur les roues motrices. En outre, Google a déjà déposé un brevet de sélection des molécules ADN, qui renferment toutes les informations génétiques d’un être vivant et qui permettent son développement et son fonctionnement. D’autres entreprises travaillent sur les nanotechnologies (structures infiniment petites) et la biologie, en vue d’améliorer les capacités du corps humain. L’essentiel des capacités numériques américaines se trouve rassemblé dans la « Silicon Valley » (voir encadré) : laboratoires de recherches, universités de Berkeley et de Stanford, entreprises de hautes technologies, plates-formes numériques et ressources financières.

Le retard des autres pays. La Russie et la Chine ont développé leurs moteurs de recherche, pour éviter de passer par Google, et renforcé leur régulation pour se protéger de l’ingérence américaine. En revanche, l’Union européenne (UE) a raté le départ du « train numérique », constate Olivier Sichel. Selon lui, elle manque « d’intelligence numérique », pour concevoir les innovations qui intéressent l’usager dans sa vie quotidienne comme, par exemple, les bracelets ou lunettes donnant en direct des informations sur sa santé. Il s’ensuit peu de prospective et d’anticipation sur les décisions probables des internautes. Pourtant, les compétences ne manquent pas, mais l’absence de régulation empêche l’émergence de géants informatiques européens. En France, la formation aux hautes technologies se limite à certaines grandes écoles d’ingénieurs. Les crédits à l’innovation et à la recherche favorisent les « start up ». Mais, ils deviennent insuffisants pour les entreprises de taille intermédiaire, alors que leurs homologues américaines peuvent recevoir des millions de dollars. En outre, ces dernières profitent de la défiscalisation du commerce numérique dans certains pays de l’UE, comme l’Irlande ou le Luxembourg, pour s’y installer et payer moins d’impôts qu’aux États-Unis. Chaque année, la France perd 1 Md€ de recettes fiscales imputables à Google, Facebook et Amazon, qui paient 22 fois moins d’impôts que les sociétés françaises de services informatiques !

Comment inverser ces tendances. L’UE devrait se doter d’une autorité de régulation, faire valoir ses droits, imposer ses règles et prévoir des sanctions significatives en cas d’infractions, estime Olivier Sichel. France Télécom, où il a travaillé, pourrait techniquement éliminer du marché l’opérateur de téléphonie mobile Free en changeant simplement sa clé d’accès à Internet. Les pouvoirs publics pourraient créer les conditions de développement d’entreprises de services informatiques par la libre concurrence et éviter de devenir victimes de la position dominante de quelques grands groupes. En outre, l’UE devrait pouvoir conserver chez elle les données numériques ouvertes, d’origine publique ou privée (« open data »), et ne pas les laisser partir aux États-Unis. La France et surtout l’Allemagne, en raison de son passé (Gestapo et Stasi), s’inquiètent aussi de la collecte massive de données personnelles par les plates-formes américaines et exigent la transparence des algorithmes. Par ailleurs, l’affaire Snowden a révélé la collaboration entre l’agence de renseignement NSA et certaines plates-formes numériques américaines pour échanger des données contre un soutien politique, en vue de conquérir des marchés dans le monde. Toutefois, l’UE a compris le danger et rompu tout lien de confiance avec ces entreprises. Enfin, elle devrait développer sa capacité à lever l’impôt. L’Allemagne a pris conscience des enjeux stratégiques et de souveraineté liés au cyber et se positionne sur la scène diplomatique, alors que la France est jugée trop protectionniste pour se faire entendre en matière de fiscalité, souligne Olivier Sichel.

Loïc Salmon

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La « Silicon Valley » (vallée du Silicium) dans la baie de San Francisco (côte Ouest des États-Unis) désigne une région de 2 millions d’habitants et 6.000 entreprises de hautes technologies. Elle a connu une immigration massive au début des années 2000. Une autre langue que l’anglais y est aujourd’hui parlée dans 48 % des foyers. Environ 55 % des employés dans les domaines des sciences et technologies sont nés hors des États-Unis, surtout en Inde et en Chine. Toutefois, la « Silicon Valley » est aujourd’hui concurrencée par de nouveaux « technopôles » : Bangalore en Inde, où de nombreuses entreprises de hautes technologies y délocalisent leurs centres d’appel et même une partie de leurs activités ; Paris-Saclay en France ; Skolkovo (banlieue de Moscou) en Russie.