Armement : légère baisse des exportations françaises en 2016

Les prises de commandes d’armements français à l’export ont atteint 14 Mds€ en 2016, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 7 juillet 2017. Elles se montaient à 16 Mds€ en 2015, année exceptionnelle.

Les partenariats « stratégiques ». L’industrie française de défense, qui regroupe une dizaine de grands groupes et 4.000 petites et moyennes entreprises, emploie 165.000 personnes. Elle réinvestit de 10 % à 20 % du chiffre d’affaires des exportations dans la recherche et le développement, afin d’assurer son avance technologique et de maintenir des emplois de haute technicité non délocalisables. Selon la Direction générale de l’armement (DGA), les prises de commandes françaises entre 2012 et 2016 se répartissent ainsi : 47,4 % aux Proche et Moyen-Orient ; 34,1 % en Asie ; 6,9 % en Europe ; 5,1 % dans les Amériques ; 3,6 % en Afrique ; 1,1 % en Océanie ; 1,7 % divers. L’Etat-major des armées (EMA), la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et la DGA participent à la « diplomatie de défense » par le biais de dialogues, réguliers ou ponctuels, avec les représentants de nombreux pays. L’EMA traite les dossiers opérationnels et de coopération militaire et la DGA ceux relatifs à l’armement. La DGRIS entretient des dialogues sur l’environnement stratégique, la sécurité et les crises régionales en cours avec les grands partenaires, comme l’Australie, la Malaisie, l’Inde, Singapour, la Jordanie, le Nigeria, la Finlande ou la Roumanie. Coopération militaire et dialogue stratégique ont acquis une dimension politique. Des réunions annuelles des hauts comités de défense, présidées par le ministre, permettent de dresser un état complet de ces relations bilatérales.

La concurrence internationale. Face à la contraction de leur marché intérieur sous l’administration Obama, les Etats-Unis recourent aussi aux partenariats commerciaux et politiques pour conclure des contrats intergouvernementaux dénommés « Foreign Military Sales ». Ceux-ci consistent à vendre, à des Etats, notamment du Moyen Orient et d’Asie, des matériels militaires achetés par le gouvernement fédéral à des industriels américains, en vue de profiter de la réduction des coûts unitaires induite par l’effet de série. De même, la Russie propose une coopération de défense et de sécurité à des clients aux ressources budgétaires limitées, afin de s’implanter dans des pays hors de sa sphère traditionnelle, notamment en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’Union européenne tente de se constituer une industrie commune de défense, selon le principe « d’interdépendance librement consentie » et grâce aux progrès de la coopération dans le cadre de la « Letter of Intent » (lettre d’intention). Pourtant, ses signataires (Allemagne, Espagne, France, Italie, Grande-Bretagne et Suède) se font concurrence pour trouver des débouchés pour leurs entreprises sur les marchés les plus porteurs. Israël se concentre sur des segments de haute technologie : drones, systèmes spatiaux et missiles. Des pays émergents, comme la Corée du Sud, la Chine et la Turquie, consolident leur propre base industrielle et technologique de défense, à partir des transferts de technologie et de savoir-faire consentis dans le passé par des entreprises occidentales en compensation des grands contrats d’armement. Quoique leur niveau technologique, encore limité, les exclut de fait des secteurs les plus en pointe, ils parviennent quand même à remporter des appels d’offres internationaux. Ainsi, au cours des 15 dernières années, la part des 10 premières entreprises mondiales d’armements, toutes américaines et européennes, est passé de 60 % à 50 %, tandis que celle des pays émergents a progressé de 15 %.

Les embargos en cours. Les institutions internationales ont imposé des embargos sur les armes à destination de plusieurs pays, encore en vigueur au 1er mai 2017. Le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Union européenne (UE) en ont décrété vis-à-vis de la Corée du Nord, de l’Iran, du Liban, de la Somalie, de la Libye, du Darfour, de la Centrafrique et des forces non gouvernementales de l’Irak, du Yémen et de la République démocratique du Congo. L’UE a aussi imposé des embargos sur les armes à destination de la Chine, de la Russie, de la Biélorussie, de la Syrie, du Soudan Erythrée, du Soudan du Sud et du Zimbabwe. Enfin, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a imposé un embargo sur les armes et munitions aux forces engagées dans des combats dans la région du Nagorno-Karabakh en Arménie.

Le contrôle des trafics d’APLC. Les armes légères et de petit calibre (ALPC) et leurs munitions, faciles à dissimuler et transporter, constituent l’essentiel des trafics illicites d’armes dans le monde. La France et la Suisse ont réussi à faire adopter « l’Instrument international de traçage » des ALPC. Dans le cadre de l’OSCE, la France est aussi à l’origine de « l’Arrangement de Wassenar » sur la prévention des transferts déstabilisants d’ALPC par voie aérienne. Pendant l’opération « Serval » au Mali (janvier 2013-juillet 2014), les forces françaises ont découvert 200 t d’armements et de munitions. L’opération « Barkhane » (lancée en août 2014), menée avec les pays du G5 Sahel (Tchad, Niger, Burkina Faso, Mali et Mauritanie) vise à réduire la liberté d’action des groupes armés terroristes, en les privant de leurs moyens de combat par la recherche et le démantèlement de leurs caches d’armes, d’explosifs et de munitions (20 t de munitions détruites fin 2016). En outre, la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères apporte un soutien technique, matériel et financier au déminage de Ouidah au Bénin et aux formations de gestion et de sécurisation des stocks d’armes. Enfin, en 2018, la France présidera la 3ème conférence d’examen du Programme d’action des nations unies sur les armes légères.

Loïc Salmon

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

Le partenariat intergouvernemental de la France avec l’Australie, signé le 20 décembre 2016, fait suite à la vente de 12 sous-marins océaniques à propulsion diesel-électrique pour un montant de 34 Mds€. Conclu avec Naval Group (ex-DCNS) et d’une durée de 50 ans, il porte sur les conception et construction de la plate-forme, en vue de la mise en service actif du premier submersible au début des années 2030. Celui avec l’Inde, qui remonte à 1953 avec les premiers Mirage de Dassault Aviation, s’est renforcé par le contrat de vente de 36 Rafale, signé le 23 septembre 2016. En comptant les achats de l’Egypte et du Qatar en 2015, 84 Rafale ont été vendus en deux ans. Le partenariat stratégique avec le Koweït, en cours depuis plusieurs décennies, a débouché sur la signature, le 9 août 2016 avec Airbus Hélicoptères, d’un contrat de 1 Md€ pour 30 hélicoptères Caracal de sauvetage et de transport de troupes, dont les livraisons s’échelonneront entre 2018 et 2020. Enfin, suite au traité de coopération en matière de défense et de sécurité de Lancaster House (2010), l’accord intergouvernemental entre la France et la Grande-Bretagne a été ratifié par les Parlements à l’automne 2016. Il porte notamment sur les systèmes de missiles du groupe franco-britannique MBDA, 2ème constructeur mondial de missiles tactiques.




La face cachée d’internet

Le piratage informatique à des fins d’espionnage fait partie de la capacité offensive des services de renseignement (SR), même si leur gouvernement est considéré comme démocratique.

Un faisceau d’indices oriente la décision politique de haut niveau d’attribuer l’origine d’une cyberattaque à un pays ou un mouvement politico-militaire donné. La Chine, l’Iran et l’Etat islamique (Daech) hier, puis la Russie aujourd’hui sont soupçonnés, car considérés comme très actifs dans ce domaine. Or, en juin 2016, le satellite américain « Mentor », aussi dénommé « Advanced Orion », a été mis en orbite géostationnaire pour intercepter les communications électroniques au profit de l’agence de renseignement National Reconnaissance Office, avec la contribution de la CIA. Les sept satellites Advanced Orion déjà en service transmettent les données de téléphones personnels, courriels et autres comptes de réseaux sociaux à un centre de stockage situé dans le désert de l’Utah. Depuis longtemps, le réseau « Echelon » d’interception des satellites de télécommunications commerciaux alimente les SR des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, surnommés les « Five Eyes » (cinq yeux). En outre, la NSA américaine et le CGHQ britannique surveillent les câbles sous-marins par où transitent les communications internet entre les Etats-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient. Ces interceptions sont estimées vitales dans la lutte contre le terrorisme. Mais toutes sortes d’informations sont aussi collectées et exploitées en Irak et sur le territoire américain, malgré les réserves de certains hauts magistrats. Le déploiement de ce gigantesque système de surveillance a été révélé en 2013 par Edward Snowden, ex-consultant pour la NSA. De son côté, « l’hacktiviste » (pirate informatique qui défend une cause) australien Julian Assange, qui a ouvert le site internet « Wikileaks » en Islande en 2006, attire l’attention internationale en avril 2010 par la diffusion d’une vidéo réalisée en 2007 pendant la guerre en Irak et intitulée « Assassinat collatéral ». L’opérateur d’un hélicoptère américain Apache tire sur deux journalistes de l’agence Reuters, dont il a pris les caméras pour des armes. Il tue ensuite la famille, civile elle aussi, venue ramasser les corps. Or un tel acte délibéré est considéré comme un crime de guerre ! Toujours en 2010, Wikileaks et plusieurs journaux occidentaux publient 250.000 télégrammes et documents confidentiels de diplomates américains émis entre décembre 1966 et février 2010. Ces « câbles » détaillent la corruption au sommet de plusieurs Etats (Tunisie, Egypte, Soudan, Gabon et Libye notamment), relatent « affaires » et scandales et exposent les politiques extérieures et intérieures de nombreux pays. Outre les condamnations de gouvernements du monde entier, Wikileaks subit les représailles de la CIA, du FBI et des « géants » d’internet : Amazon, PayPal, Apple, Visa et Mastercard. Entrent alors en scène les lanceurs d’alerte « Anonymous », qui perturbent les sites et services en ligne de Visa, Mastercard et PayPal. Mi-juillet 2016, Wikileaks annonce la publication de documents « compromettants » sur le parti gouvernemental turc AKP. Or certains contiennent les données personnelles de 20 millions de citoyennes turques. Cela ouvre la voie aux harcèlements et usurpations d’identité ! Encore en 2016, les « fake news » (informations déformées ou fabriquées) sur les réseaux sociaux enveniment la campagne présidentielle américaine.

Loïc Salmon

Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Sécurité : l’usurpation d’identité, un risque mal maîtrisé

« La face cachée d’internet » par Rayna Stambolyiska. Editions Larousse, 352 pages, 18,50 €.




Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Priorité diplomatique de la Chine, l’Asie centrale présente en effet pour elle des atouts en matière de débouchés commerciaux, mais aussi de sécurité, face au terrorisme international, et de stratégie pour réduire l’influence de l’Occident dans le monde.

Ce thème a été traité par Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris, lors d’une conférence-débat organisée, le 22 juin 2017 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le réveil de l’Asie centrale. Dès la fin du XIXème siècle, les régions de la route de la soie, très fréquentées par les archéologues et agents de renseignement français et allemands, font l’objet d’une rivalité entre les Empires russe et britannique, explique le professeur Lincot. Puis, l’Union soviétique et la Chine se les partagent de façon aléatoire, sans tenir compte des particularismes locaux et culturels des peuples ouzbek, kirghiz et tadjik. Après la chute de l’URSS (1991), les ex-républiques soviétiques, devenues Etats nations, redécouvrent leur histoire, arrêtée au début du XXème siècle, et relancent les « routes de la soie » d’autrefois pour se faire connaître (voir encadré). Or, leurs populations, pauvres, augmentent au sein de sociétés claniques et soumises au clientélisme de dirigeants issus de la « nomenklatura » soviétique (élite du Parti communiste). Aujourd’hui,  la question de leur succession va bientôt se poser. Le Turkménistan, misérable, subit les incursions des talibans venus d’Afghanistan. Enfin, le djihadisme international est apparu au Kazakhstan.

Un gigantesque projet politique. Pendant un millénaire, la Chine a considéré l’Inde et l’Asie centrale comme son environnement proche à l’Ouest et donc son premier « Occident ». Par suite de sa croissance économique dans les années 1980, elle constate l’insuffisance de ses productions de pétrole et de gaz. Après la disparition du monde bipolaire Est-Ouest (1991), elle se tourne vers l’Ouest et commence par reconnaître les nouveaux pays d’Asie centrale, dont certains produisent des hydrocarbures. En 2001, profitant du succès de son intégration à la mondialisation économique, elle fonde, avec eux et la Russie, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), deuxième entité internationale après l’ONU (voir encadré). Outre son volet sécuritaire de lutte contre le terrorisme international, l’OCS promeut une coprospérité inter-asiatique par un programme de développement de l’Asie d’un montant de 1.700 Md$, financé par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Cette dernière a été créée à l’initiative de la Chine, dans le cadre du projet des « nouvelles routes de la soie » pour concurrencer le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement (principaux actionnaires : Japon avec 15,67 % et Etats-Unis avec 15,56 %). En 2016, la Chine parvient à faire entrer l’Inde et le Pakistan dans l’OCS, deux pays pourtant rivaux. Le Pakistan reste en effet son fidèle allié, depuis qu’elle a gagné une guerre contre l’Inde en 1962 puis a annexé une partie du Cachemire. Un plan de 45 Mds$ est consacré à l’édification d’un corridor de sécurisation des approvisionnements pétroliers entre la Chine et le port pakistanais de Gwadar, proche du détroit d’Ormuz. En outre, la Chine souhaite l’adhésion de la Turquie et surtout de l’Iran, producteur d’hydrocarbures et partenaire stratégique de l’Inde pour contourner le Pakistan. Pour l’Iran, une entrée à l’OCS lui permettrait de revenir sur la scène internationale en Asie centrale. Mais, le projet pharaonique des « nouvelles routes de la soie », voulu et annoncé par le président de la République Xi Jinping lors de son arrivée au pouvoir en 2013, commence à être critiqué au sein du gouvernement chinois. Il coûte très cher et, à la mi-2017, les premiers prêts consentis ne sont pas encore remboursés.

Le « grand jeu » d’influence. Après 1991, la Russie s’est rapprochée de la Chine et effectue régulièrement des manœuvres militaires depuis 2003. Les deux pays ont adopté une position commune sur la Syrie et le projet nucléaire iranien, avec la volonté d’éviter toute ingérence en matière de souveraineté. En revanche, ils divergent sur les crises de Géorgie (2008) et d’Ukraine (depuis 2013). La présence chinoise en Sibérie orientale, surtout à Vladivostok, s’accroît au point qu’a été créé à Moscou un ministère de l’Extrême-Orient russe. Or pour la Russie, tout ce qui vient de l’Est ou est asiatique au sens large devient synonyme de danger depuis l’invasion mongole (XIIIème siècle). Mais, souligne le professeur Lincot, le produit intérieur brut de la Russie n’équivaut qu’à celui de l’Italie, alors que la Chine occupe la deuxième place économique au monde. En outre, celle-ci doit ménager l’Union européenne, son premier partenaire commercial. Elle poursuit sa stratégie du « collier de perles », chapelet de ports aménagés du Sri Lanka à Djibouti. Par ailleurs, les expatriés chinois sont passés de 25.000 en 1992 à 125 millions en 2015. Pour défendre ses ressortissants, la Chine a annoncé l’augmentation de son budget militaire, le lancement d’un deuxième porte-avions et le développement d’une flotte de haute mer pour protéger les voies de communications. A terme, une présence navale chinoise trop importante pourrait déboucher sur un conflit avec l’Inde en océan Indien et avec les Etats-Unis dans le Pacifique. Cela renforce l’intérêt pour les « nouvelles routes de la soie », qui passent  aussi par l’Arctique, l’Amérique latine et l’Afrique. Ce projet, qualifié d’incertain, d’utopique et d’échec stratégique par Washington, s’appuie aussi sur un nationalisme chinois fort. Le grand retour de la Chine fait suite au « déclin de l’Occident », selon Pékin, et constitue une revanche, depuis les humiliations des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) et des « traités inégaux » (1842-1933).

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

A partir du IIIème siècle avant l’ère chrétienne, les « routes de la soie » ont constitué un réseau commercial de caravanes (un an de voyage) entre la Chine et l’Europe pour divers produits : musc, pierres précieuses, porcelaine, laine, lin, jade, ambre, ivoire, laque, épices, verre, corail, métaux précieux, armes et…soie. Toutes les pistes progressent le long d’un chapelet d’oasis-forteresses (lieux d’échanges) à la périphérie du désert et au pied de hautes montagnes par des itinéraires Nord et Sud. Parallèlement, une route maritime va de la Chine au golfe Persique, via les îles de la Sonde. La dislocation de l’empire mongol, l’ouverture de la « route maritime des épices » et la fabrication de la soie en Europe mèneront à l’abandon de la voie terrestre au XVème siècle. En 2001, Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan fondent l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’Inde et le Pakistan  les rejoignent en 2016. L’OCS regroupe 20 % des ressources mondiales de pétrole, 38 % du gaz naturel, 40 % du charbon et 30 % de l’uranium. Les deux principaux pays membres sont des puissances militaires : Russie, 1,1 million de personnels, 7.290 ogives nucléaires et 70 sous-marins ; Chine, 2,25 millions de personnels, 260 ogives nucléaires et 70 sous-marins.




Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises

A l’horizon 2035, la modernisation des composantes océanique et aérienne de la dissuasion nucléaire de la France s’impose pour lui permettre de maintenir sa crédibilité dans le monde et protéger ses intérêts vitaux.

Telle est la conclusion d’un rapport de la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées présenté à la presse, le 28 juin 2017 à Paris, par les sénateurs Xavier Pintat et Jeanny Lorgeoux.

Un monde plus « nucléarisé ». Début 2016, selon l’Institut international de recherches sur la paix de Stockholm, neuf Etats possèdent environ 15.395 armes nucléaires, dont 4.120 déployées dans les forces opérationnelles et 1.800 maintenues en état d’alerte avancée : Etats-Unis ; Russie ; Grande-Bretagne ; France (voir encadré) ; Chine ; Inde ; Pakistan ; Corée du Nord ; Israël. Tous développent, pérennisent ou modernisent leurs capacités.

La Russie dispose de 7.290 ogives nucléaires, dont 1.790 déployées et 2.800 en alerte. Elle renouvelle la gamme de missiles de portée inférieure à 500 km ou supérieure à 5.500 km. Déjà, 40 nouveaux missiles intercontinentaux Sarmat et Rubzeh peuvent percer les systèmes de défense antiaérienne les plus sophistiqués. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Boreï, équipés du missile Boulava (10 têtes à trajectoires indépendantes), entrent en service. La composante aérienne de bombardiers lourds furtifs Tu-60 sera renforcée par un nouvel avion stratégique, après 2025. Outre la mise en chantier de grands moyens de simulation, l’entraînement des forces nucléaires sera accru : exercices des composantes et des chaînes de commandement ; patrouilles sous-marines ; vols de bombardiers sur longues distances. La nouvelle doctrine militaire (décembre 2014) souligne le recours à l’arme nucléaire en riposte à une attaque nucléaire ou une agression massive à l’arme conventionnelle contre la Russie ou ses alliés ou de menaces contre l’existence même de l’Etat.

Les Etats-Unis possèdent 7.000 ogives nucléaires (1.930 déployées et 2.500 en alerte). Le nouveau SNLE de la classe  Columbia, en service en 2029, sera équipé de 16 tubes missiles et d’une chaufferie à uranium hautement enrichi, qui ne nécessitera pas de changement de combustible pendant les 42 ans de vie du submersible. Les missiles Trident IID5, embarqués sur les SNLE de la classe Ohio (24 tubes), seront prolongés jusqu’en 2042. Les 400 missiles Minuteman III de la composante terrestre resteront en service après 2030. D’ici là, un programme de missiles  balistiques, tirés de silos, devrait être lancé en 2018. Le nouveau bombardier stratégique furtif B21, prévu pour 2025, emportera le nouveau missile de croisière nucléaire à long rayon d’action LRSO dès 2028. La flotte de B52H sera modernisée pour durer jusqu’en 2040 et emporter le LRSO. Les bombardiers B2 seront adaptés à l’emport des nouvelles armes nucléaires B61-12 et LRSO.

La Grande-Bretagne dispose d’un stock de 215 ogives nucléaires (120 déployées), qui sera réduit à 180 à partir de 2025. Conformément aux accords de Nassau (1963), les SNLE britanniques de la classe Vanguard embarquent des missiles américains Trident, opérationnels jusqu’en 2040 et équipés d’ogives britanniques. Les nouveaux SNLE de la classe Dreadnought, qui remplaceront les Vanguard à partir de 2030, auront le même compartiment missiles que les Columbia américains.  Ils maintiendront une permanence à la mer d’un SNLE équipé de 8 missiles opérationnels emportant 40 têtes.

La Chine possède 260 ogives nucléaires. Elle  modernise toute la gamme de ses missiles balistiques et de croisière, capables d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires. Elle renforce leurs capacités de pénétration des défenses adverses et ses propres défenses antiaériennes et antimissiles. Pour diversifier sa frappe en second, elle développe une nouvelle génération de SNLE, plus discrète que l’actuel Jin et capable de lancer un missile d’une portée supérieure à celle du JL2 (8.600 km). Par ailleurs, elle prévoit la mise en service d’un planeur hypersonique emportant une charge nucléaire, d’ici à 2020, et d’un missile de croisière hypersonique aéroporté vers 2025. Compte tenu du vieillissement des têtes nucléaires, un programme de simulation, proche des normes occidentales, devrait être développé.

L’Inde dispose de 100-120 ogives nucléaires et de 250 chasseurs- bombardiers T50 de nouvelle génération, développés avec la Russie. Elle a conclu l’achat de 36 Rafale français en 2016 et négocie pour d’autres. Son premier SNLE, Arihant, entré en service en 2016, sera équipé du futur missile K 4 (3.500 km de portée). La composante terrestre repose sur la famille de missiles balistiques Agni (jusqu’à 6.000 km). Une défense anti-missile est en cours de développement.

Le Pakistan possède 100-130 ogives nucléaires. A partir de 2028, il prendra livraison de 8 sous-marins chinois de la classe Yuan à propulsion diesel-électrique et destinés à recevoir des dérivés du missile Babur (450 km) pour une frappe en second. Il développe la capacité de pénétration de sa composante terrestre pour contrer la supériorité conventionnelle de l’Inde.

La Corée du Nord, qui posséderait 10 ogives nucléaires, a déjà procédé à 5 essais nucléaires souterrains et à une soixantaine de tirs de missiles, plus ou moins réussis. Elle cherche à développer une composante sous-marine. Le placement en orbite d’un satellite lui permettra de concevoir des missiles balistiques intercontinentaux pour menacer la Corée du Sud, le Japon et, à terme, les Etats-Unis.

Israël possède 80 ogives nucléaires. Il teste un missile balistique de longue portée et dispose d’une flotte de chasseurs-bombardiers d’assaut F15I, capables de raids à longue distance.

L’Iran a atteint le seuil de réalisation de matières fissiles pour réaliser des armes nucléaires. En 2030, il sera délié de l’accord international sur la suspension de son programme militaire et disposera de missiles capables d’atteindre l’Europe occidentale.

Et la France ? Le rapport sénatorial recommande 15 mesures pour maintenir la dissuasion nucléaire dans sa stricte suffisance. Vu l’augmentation prévue du budget de la défense en 2025, les crédits de la dissuasion devraient rester stables à 12 % environ.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

 En 2017, la dissuasion française repose sur 300 têtes nucléaires (280 déployées et 10 en alerte opérationnelle avancée) ainsi réparties  : 48 missiles balistiques M51 (portée de 9.000 km) embarqués sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique (FOST) ; 54 missiles ASMP-A (air sol moyenne portée amélioré allant jusqu’à 500 km) transportés par des Rafale de l’armée de l’Air (Forces aériennes stratégiques) et de la Marine nationale (Force aéronavale nucléaire). La FOST déploie 4 SNLE à 16 tubes dont au moins un en permanence à la mer. Les futurs SNLE, équipés du missile M51.3, seront en service de 2048 à 2080. La composante aérienne repose sur le trio Rafale, ASMP-A et avion ravitailleur. L’ASMP-A, retiré du service en 2035, devrait être remplacé par le futur ASN4G, qui devrait durer jusqu’en 2070.




Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Enjeu de souveraineté nationale, la sécurité numérique parvient à s’imposer parmi les administrations, entreprises et particuliers. Toutefois, l’évolution des cyber attaques et le renforcement induit du contrôle de l’Etat risquent d’atteindre systématiquement les libertés individuelles à l’horizon 2030.

Le 7 juin 2017 à Paris, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a présenté son rapport d’activités 2016. De son côté, le Secrétariat pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN), auquel elle est rattachée, a publié une étude sur les menaces intitulée « Chocs futurs », dont celles du domaine numérique en 2030.

Autonomie européenne. L’engagement de la France en faveur de l’autonomie stratégique européenne, en matière de sécurité numérique, repose sur trois piliers. Le premier porte sur le développement des capacités au sein de l’Union européenne (UE) elle-même et de chacun des Etats membres. Le deuxième consiste à maîtriser les « briques technologiques » et les outils industriels essentiels. Le troisième vise à préserver la capacité de régulation de l’UE et des Etats membres pour la protection adéquate des données et celle d’évaluation des produits. Après trois ans de négociations, la directive française « NIS » (Network and Information Security) sur la sécurité des systèmes d’information, élaborée par l’ANSSI et approuvée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, va devenir la norme en 2018. La NIS s’articule autour de quatre axes. D’abord, les capacités nationales seront renforcées par le positionnement de la cyber sécurité comme enjeu stratégique majeur pour le marché européen du numérique. Ensuite, la cyber résilience sera améliorée par l’établissement d’un cadre de coopération volontaire entre Etats membres, via un groupe de coopération et le réseau européen des équipes d’intervention rapide CIRT (Computer Incident Response Team). De plus, chaque Etat devra renforcer la cyber sécurité de ses opérateurs de services essentiels. Enfin, la sécurité sera encadrée et régulée par l’instauration de règles communes à l’intention des prestataires de services numériques.

Stratégie 2020. La stratégie « ANSSI 2020 », présentée en mai 2016, établit un référentiel d’orientations et de projets destiné à tous les agents et administrations partenaires. Elle sera actualisée chaque année, en raison du mouvement permanent de l’espace numérique. L’anticipation des évolutions des technologies et usages doit favoriser l’action en amont et concentrer les ressources sur les meilleurs leviers. Le renforcement de l’autorité nationale de l’ANSSI accroîtra son domaine d’action. La connaissance fine et actualisée des publics lui permettra d’adapter son action et d’améliorer la résilience de la société française. La réactivité de l’ANSSI sera accrue face à une crise informatique majeure. Le rayonnement international de la vision française de la cyber sécurité et de la défense soutiendra la politique étrangère de la France et le développement des entreprises françaises spécialisées dans le cyber. En mai 2017, 43 actions ont déjà été définies et sont menées.

Evolution de la menace mondiale. En 2017, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie développent des capacités offensives, car leurs services de renseignement coordonnent ou assurent la sécurité et les opérations de défense et d’attaques informatiques. De leur côté, l’Allemagne, la France, la Chine et Israël séparent les capacités offensives et défensives. La protection, privilégiée, passe par l’augmentation du niveau de sécurité des systèmes d’information étatiques et des infrastructures critiques du pays, sans pour autant exclure le recours à des actions offensives de prévention ou de rétorsion. De son côté, l’UE a créé l’Agence européenne de sécurité des réseaux et a adopté la directive NIS. En juin 2016, l’OTAN a déclaré le cyberespace  « espace de combat », au même titre que la terre, l’air et la mer. Fin 2016, l’Université américaine de Berkeley a rendu public un travail d’experts sur les perspectives de la menace cyber à l’horizon 2020, lesquelles semblent plausibles jusqu’en 2030, selon le SGDSN. Un premier scénario, dénommé « Omega », se base sur les technologies prédictives, qui ciblent très précisément les goûts, habitudes et désirs des gens. Ceux qui refusent de transmettre leurs données peuvent passer pour criminels. Les données obtenues permettent déjà de comprendre leurs envies et craintes et de sécuriser une ville par la surveillance des individus à risques. Les Etats autoritaires connaissent peu d’insécurité, alors que ceux qui cherchent à encadrer ces technologies, comme les démocraties européennes, présentent des taux d’insécurité élevés. L’instabilité plus ou moins exacerbée et les mouvements de citoyens opposés au « tout numérique » conduiraient les démocraties à mettre en place une forme de régulation et de contrôle. Le deuxième scénario, dit « Bubble 2.0 », envisage une crise économique résultant d’une faible création de valeur réelle et de l’augmentation du coût du travail, due à la présence du numérique dans tous les aspects économiques, financiers et commerciaux de la société. Le centre du monde numérique se déplacerait alors des Etats-Unis vers Singapour, la Chine et la Corée du Sud. Dans le troisième scénario, « l’Internet des objets » s’implanterait dans les grandes villes du monde pour répondre aux  besoins en termes de trafic routier, santé, dépenses publiques et écologie. La violence urbaine diminuerait par suite de l’adaptation des objets connectés aux missions de défense et de sécurité. Les écarts se creuseraient alors entre les villes et les campagnes et entre les villes elles-mêmes, selon leurs capacités d’investissement. Ces écarts se manifesteraient aussi dans l’éducation, la valeur du travail, la santé des populations et le coût des assurances pour les gens qui ne fournissent pas un flux constant de données. Tout cela renforcerait les inégalités sociales et les pouvoirs des régimes autoritaires.

Loïc Salmon

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises

Selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, fin 2015-début 2016, des attaques ont ciblé les entités clientes de la messagerie interbancaires de SWIFT. En juin 2016 : découverte d’une plateforme de vente cyber criminelle ; « Opération Ghoul » d’espionnage informatique dans les secteurs de l’industrie et de l’ingénierie au Moyen-Orient ; attaques informatiques perturbant la diffusion en ligne d’une conférence américaine sur les massacres de la place Tien An Men (Pékin, avril-juin 1989). Septembre et décembre 2016 : exfiltration d’un milliard de données clients de l’opérateur américain Yahoo ; Novembre 2016 : sabotage informatique d’entreprises et organisations étatiques saoudiennes. Au cours de 2016 : apparition du « rançongiciel »  Locky capable de chiffrer des fichiers accessibles via des partages réseau ; attaques de cibles gouvernementales et institutionnelles françaises et belges par le groupe Downsec Belgium, issu de la mouvance « hacktiviste » Anonymous ; propagande de l’Etat islamique (Daech) sur les réseaux sociaux, par défiguration de sites internet et divulgation de documents prétendument exfiltrés de systèmes d’information de gouvernements occidentaux.




14 juillet 2017 : « opérationnels ensemble » en interarmées, interministériel et international

L’édition 2017 du défilé militaire sur les Champs-Elysées met l’accent sur la coopération entre forces armées et de sécurité et entre pays alliés dans les opérations extérieures. Elle commémore aussi le centenaire de l’entrée des Etats-Unis dans la première guerre mondiale.

Sa préparation, étalée sur un an, a été présentée à la presse le 5 juillet 2017 par le général de corps d’armée Bruno Le Ray, gouverneur militaire de Paris.

Les personnels et matériels. Ponctué par l’arrivée et le départ du président de la République, le défilé compte 3.765 militaires à pied (+ 526 en un an), 241 cavaliers de la Garde républicaine, 211 véhicules, 63 avions et 29 hélicoptères (+ 4). L’opération « Chammal », en cours en Irak et en Syrie, mobilise 1.200 soldats, toutes spécialités confondues, dans la lutte contre l’Etat islamique (Daech). Elle est mise à l’honneur par la marche d’un bloc d’une centaine d’entre eux, issus des armées de Terre et de l’Air et de la Marine nationale. Rappel de la Grande Guerre, une animation initiale met en parallèle les innovations technologiques réalisées à l’époque et la préparation de l’avenir par le travail d’anticipation des armées et la Direction générale de l’armement. Des images illustrent les capacités opérationnelles des véhicules présentés et les évolutions aériennes et maritimes depuis cent ans. Elles appuient huit présentations dynamiques de véhicules d’époque et d’aujourd’hui : un char Schneider et un véhicule blindé de combat d’infanterie ; un char Saint-Chamond et un char Leclerc ; un camion Renault EG1 équipé d’un canon 155 GPF et un canon Caesar ; un camion Latil en version ambulance et un véhicule de l’avant blindé sanitaire ; un porte-char Latil avec une maquette de char FT17 et un porte-char 700/100 ; un camion Lauer transport de marchandises et un camion logistique blindé ; un camion Peugeot avec une barque pontonnier et un SPRAT (système de pose rapide de travures). Un drone tactique de renseignement Patroller contribue à la fourniture d’images aériennes. Un drone de surveillance Reaper (moyenne altitude longue endurance) participe à la « bulle » de sécurisation de l’espace aérien de la capitale pendant le défilé.

Les Etats-Unis, invités d’honneur. A l’occasion du centenaire de l’engagement de son pays sur le front Ouest aux côtés des Alliés, le président américain Donald Trump assiste au défilé, à l’invitation du président de la République Emmanuel Macron. La précédente présence d’un président des Etats-Unis à cette parade militaire, en l’occurrence George Bush (père), remonte à 1989. Environ 1 million de soldats américains ont participé aux combats du premier conflit mondial et 126.000 y ont perdu la vie. Cette fois-ci, quelque 200 militaires des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et du Corps des Marines défilent à Paris, dont cinq, en tête, revêtus des uniformes de 1917.  En 2002, les cadets de West Point avaient défilé avec les élèves-officiers de Saint-Cyr Coëtquidan. Le défilé aérien de 2017 inclut 2 avions de chasse américains F22 Raptor et 6 F16 de la patrouille acrobatique des « Thunderbirds », qui suivent les 9 Alphajet de la Patrouille de France. Celle-ci s’est rendue aux Etats-Unis en avril dernier. Aujourd’hui, la France et les Etats-Unis luttent contre Daech dans la coalition internationale au Levant.

Les musiques militaires. Les fanfares présentes symbolisent la coopération interarmées : Garde républicaine ; Air ; Flotte ; sapeurs-pompiers de Paris ; Légion étrangère ; transmissions ; cavalerie ; artillerie ; parachutistes ; troupes de Marine.

Loïc Salmon

2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale

14 juillet 2016 : les engagements militaire, sécuritaire et national




La Corée du Nord (en 100 questions)

En 2016, la population nord-coréenne connaît le monde extérieur grâce aux déplacements de personnes sélectionnées, à l’augmentation du nombre de touristes, à la multiplication des téléphones portables, aux contacts avec des proches réfugiés à l’étranger et aux chaînes de télévision sud-coréennes.

L’économie de survie pendant la famine de 1995-1998 (1,5-2 millions de morts et 5 millions de sinistrés) en Corée du Nord et le commerce frontalier avec la Chine ont permis le développement économique du pays. Puis, les devises étrangères majeures sont apparues. Les réformes de 2002, 2009 et 2012 dans l’agriculture et l’industrie ont amélioré le niveau de vie général. Des hommes d’affaires nord-coréens négocient avec leurs homologues chinois, russes et sud-coréens. Le port d’Incheon se trouve au centre d’une importante plateforme économique, dotée d’infrastructures aériennes et maritimes, d’un centre  d’affaires international et de services financiers. La richesse du pays provient de ses ressources minières : or, argent, zinc, magnésite (2ème réserve mondiale), tungstène (6ème réserve mondiale), cuivre, charbon, minerai de fer et certaines terres rares. Toutefois, la Chine fournit 90 % de l’énergie, 80 % des produits de consommation et 45 % de l’alimentation de la Corée du Nord. Conséquence de l’essor économique, l’argent y détermine la hiérarchie sociale, autrefois basée sur des critères idéologiques et confucéens. La disparité s’accroît entre les riches, voire très riches, et les pauvres et même les très pauvres. La nouvelle génération, apolitique, préfère le petit commerce ou la contrebande à une carrière administrative en province. Pour les cadres, être entrepreneur n’est plus incompatible avec l’appartenance au Parti des Travailleurs. La fidélité au régime repose davantage sur le nationalisme que sur la conviction politique. Inspiré du système soviétique en 1945, l’arsenal répressif nord-coréen s’est coulé dans la culture locale ancestrale : rééducation, endoctrinement, réhabilitation puis grâce et amnistie à l’occasion d’un anniversaire ou d’une cérémonie nationale, pour démontrer la clémence du régime. Selon les « défecteurs » (transfuges) ayant réussi à atteindre la Corée du Sud (30.000 au total en 2016), entre 80.000 et 120.000 personnes seraient encore incarcérées dans les « camps de travail ». Cet emprisonnement dépend du délit (droit commun ou politique) et de la sévérité de la peine. Certains cadres ou diplomates y passent quelques mois au retour d’une mutation à l’étranger, en vue d’une « rectification », avant de rejoindre leur nouveau poste. Pour les défecteurs, la seule issue reste la frontière du Nord avec la Chine, car celle du Sud se trouve barrée par la zone démilitarisée du 38ème parallèle. Une fois parvenus en Corée du Sud, souvent après un voyage périlleux, les défecteurs suivent un stage d’intégration à leur nouvelle patrie d’adoption, précédé par un interrogatoire poussé, qui peut durer plusieurs mois, pour détecter les espions infiltrés et les faux réfugiés. Puis de nouvelles difficultés surgissent : tout réapprendre, y compris les comportements, et s’adapter à une langue qui a évolué différemment depuis la fin de la guerre de Corée (1953). Beaucoup se sentent mal à l’aise dans la société sud-coréenne très compétitive, où l’embauche passe par les réseaux scolaires, universitaires, régionaux ou claniques, et préfèrent quitter le pays pour les Etats-Unis ou l’Europe.

Loïc Salmon

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

« La Corée du Nord » par Juliette Morillot et Dorian Malovic. Editions Tallandier, 384 pages, 15,90 €.




Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Pays au régime totalitaire et dynastique, la Corée du Nord inquiète la communauté internationale, en raison de ses essais nucléaires et balistiques menaçants. Pourtant, la pérennité d’une péninsule coréenne coupée en deux a convenu, jusqu’à aujourd’hui, à ses grands voisins de l’océan Pacifique.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 mars 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : Barthélémy Courmont, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille ; Juliette Morillot, rédactrice en chef adjointe du média électronique Asialyst.

Dialogue en panne. Barthélémy Courmont s’est exprimé à cette occasion et dans une interview publiée le 10 mars par Asialyst. Depuis le début de 2017, les essais de missiles nord-coréens, quoique critiqués par la communauté internationale et surtout sanctionnés économiquement par les principaux acteurs de la région, sont tombés en mer sans présenter d’amélioration technique depuis plusieurs années. La Corée du Nord semble ainsi vouloir affirmer sa détermination et sa capacité de menace, en réponse à ce qu’elle perçoit comme des atteintes à sa souveraineté, à savoir les manœuvres militaires américano-sud-coréennes annuelles et l’installation progressive du bouclier antimissile THAAD américain en Corée du Sud. Par ailleurs, le projet international KEDO de développement de l’énergie nucléaire dans la péninsule, initié par Pékin en 1994 contre l’abandon par Pyongyang de tout programme nucléaire militaire, a été gelé en 2003 après le retrait de la Corée du Nord du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Depuis, la multiplication des essais nucléaires nord-coréens a conduit à la suspension des négociations multilatérales entre les deux Corées, la Russie, le Japon et la Chine sur les meilleures conditions pour diminuer la menace nord-coréenne. En 2002, Pyongyang avait ouvert la zone industrielle de Kaesong à des entreprises sud-coréennes qui, en 2012, réalisaient 400 M$ de chiffre d’affaires et y employaient 50.000 Nord-Coréens. Cette zone a été fermée par Séoul en février 2016, à la suite de l’essai nucléaire du 6 janvier. Selon Barthélémy Courmont, la Chine reste le seul pays susceptible de faire pression sur la Corée du Nord, alors qu’elle ne comptait pas 15 ans auparavant dans les discussions diplomatiques dominées par les Etats-Unis. A la suite de la dernière campagne de tirs de missiles en 2017, la Chine a annoncé des sanctions économiques, notamment sur les produits miniers nord-coréens. Toutefois, le « statu quo » apparaît comme la meilleure solution pour toutes les parties. En effet, une réunification de la péninsule aurait un coût financier très élevé, que seule la Chine pourrait assumer, et ôterait toute justification à la présence militaire américaine, situation difficilement acceptable par Washington. Par ailleurs, comme 50 millions de personnes vivent au Sud du 38ème parallèle et 25 millions au Nord, une réunification équivaudrait à une extension de la Corée du Sud, démocratique. Mais celle-ci changerait alors de nature par suite des votes massifs des Nord-Coréens et la désaffection des Sud-Coréens à l’égard du personnel politique.

La rationalité de Pyongyang. Juliette Morillot a présenté la vision de la situation par le régime de Pyongyang. Les deux Corées n’ont toujours pas signé de traité de paix depuis l’armistice de 1953. Celle du Nord se sent donc encore en guerre et sous la menace directe des Etats-Unis, qui avait installé des armes nucléaires en Corée du Sud de 1958 à 1991 pour dissuader le Nord de développer un arsenal nucléaire. La doctrine officielle, dite « Juche », repose sur l’autosuffisance économique et défensive et vise à hisser le pays au niveau des grandes puissances, l’arme nucléaire constituant une véritable assurance-vie. La Corée du Nord veut d’abord un traité de paix sur la péninsule en préalable à toute discussion sur sa dénucléarisation, alors que les Etats-Unis exigent l’inverse. Elle souhaite aussi un pacte de non-agression avec les Etats-Unis et un accord sur le nucléaire civil, similaire à celui avec l’Iran (2015). Devenue une puissance nucléaire, elle revendique une reconnaissance diplomatique. Pyongyang veut un dialogue direct avec Séoul et une relation bilatérale avec Washington et refuse la conférence multilatérale à 6, considérée comme un « tribunal » (Corées du Nord et du Sud, Etats-Unis, Japon, Russie et Chine). En fait, estime Juliette Morillot, tous les pays de la région souhaitent le maintien du « statu quo ». Pour le Japon, une péninsule réunifiée et nucléarisée justifierait son réarmement, actuellement freiné par un sentiment antinippon latent dans la région depuis la seconde guerre mondiale. Lassée des rêves nationalistes, la Corée du Sud n’a guère envie d’une réunification, surtout sa jeunesse qui voit la Corée du Nord comme un pays étranger dont elle ne perçoit pas la menace. La Chine conserve une attitude ambiguë. Pour se maintenir dans le concert des nations, elle condamne la Corée du Nord à l’ONU et vote les sanctions, contournées à leur frontière commune. En outre, elle préfère un « Etat-tampon » à une péninsule unifiée  et « américanisée ». Elle ne souhaite guère la constitution d’un bloc nucléaire à proximité : Corée du Nord mais aussi Japon et Corée du Sud sous l’égide des Etats-Unis. Pyongyang se méfie de Pékin et redoute un conflit armé avec Séoul…sous le commandement réel de Washington. Ses diplomates jouent sur l’ambiguïté régionale pour assurer la survie du régime. Enfin, son dirigeant, Kim Jong-Un jouit d’une relative popularité, en raison de l’amélioration des conditions de vie de la population par rapport à l’époque de son père où la famine avait sévi. La Russie se sent menacée par l’installation du bouclier antimissile américain THAAD et veut créer un pôle économique régional. Washington justifie la présence de 30.000 soldats en Corée du Sud et au Japon par la volonté expansionniste de Pékin en mer de Chine orientale, notamment sur les îles Senkaku sous contrôle japonais depuis 1895 et revendiqué par Taïwan et la Chine. Sous l’administration de Barack Obama (2009-2017), les « faucons » américains parlaient peu, mais depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, ils préconisent une frappe préventive contre la Corée du Nord.

Loïc Salmon

La Corée du Nord (en 100 questions)

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

Séparée de la Corée du Sud par une zone démilitarisée (DMZ) de 238 km le long du 38ème parallèle, la Corée du Nord a une frontière commune de 1.416 km avec la Chine et se trouve à 1.000 km au Nord-Ouest du Japon. Elle est dirigée depuis sa fondation par les Kim, de père en fils : Kim-Il Sung, de1948 à 1994 ; Kim Jong-Il, de 1994 à 2011 ; Kim Jong-Un, depuis 2011. Fortement minée, la DMZ est surveillée par 700.000 soldats nord-coréens et 410.000 militaires sud-coréens appuyés par des éléments de la 2ème Division d’infanterie américaine, conformément au pacte de sécurité conclu entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. L’unique point de passage, dénommé « Joint Security Area », se trouve sous le contrôle de l’ONU. Disposant d’une force armée de 9,5 millions de personnels, la Corée du Nord développe des programmes nucléaire et spatial.




2017 : centenaire de la participation des Etats-Unis à la première guerre mondiale

L’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917 marque un tournant pour les Alliés, mais aussi pour les forces armées sur terre et sur mer. Tournée aérienne aux Etats-Unis, présentation à la presse le 6 avril 2017 à Paris et exposition aux Invalides (1er février-9 avril) ont ponctué ce centenaire.

La Patrouille de France. Pour commémorer cet événement, l’armée de l’Air a mobilisé 72 personnels, 10 Alphajet de la Patrouille de France, 1 avion de transport tactique A400M et 25 t de fret pour une tournée aux Etats-Unis (mars-avril 2017), avec survol de la statue de la Liberté à New York (25 mars, photo), cérémonie de la commémoration au musée de la 1ère guerre mondiale à Kansas-City (5-6 avril) et meeting aérien à la base aérienne de Maxwell (7-9 avril).

Evolutions militaires. Le 6 avril 1917, le Congrès américain vote la déclaration de guerre contre l’Allemagne aux côtés de la Triple Entente (France, Grande-Bretagne et Russie). Pour pouvoir peser sur la paix, le président Woodrow Wilson veut disposer d’une armée forte, qui atteindra 2 millions d’hommes en France (1 million au combat) et 2 millions en entraînement aux Etats-Unis à l’armistice du 11 novembre 1918. Mais, selon le lieutenant-colonel Rémi Porte, référent Histoire de l’armée de Terre, en 1917, les Etats-Unis ne disposent que des gardes nationales des Etats, d’une armée fédérale embryonnaire de 230.000 hommes et de 55 avions, dont 5 incapables de voler et 50 inaptes à la guerre. La conscription se met alors en place avec recensement, sélection, recrutement et formation initiale de plusieurs mois. En France, après les pertes massives des offensives lancées depuis 1914, le haut commandement militaire économise les effectifs et renvoie, par vagues successives, les grandes unités à l’instruction. La nouvelle compagnie d’infanterie privilégie la puissance de feu, la spécialisation des soldats et l’intégration interarmes des officiers, qui doivent effectuer une période dans une autre arme que la leur. La mobilisation industrielle commence à produire ses effets avec l’entrée en service de matériels nouveaux, de plus en plus nombreux et techniquement développés. L’effort porte aussi sur le renseignement (écoutes et photos aériennes) et le retour d’expérience. Pour l’armée américaine, un programme d’instruction complémentaire de 4 mois en France est instauré avec formation de spécialistes et de personnels d’état-major. Débarquées dans les ports de l’Atlantique, les troupes transitent par les camps de manœuvre de l’intérieur, sont équipées en armes collectives et en matériels lourds, puis connaissent une période d’aguerrissement dans les secteurs « calmes » du front avec patrouilles et coups de mains dans les tranchées allemandes pour capturer des prisonniers. Sur mer, rien qu’en avril 1917, des bâtiments de commerce, totalisant 860.000 t, sont coulés par les sous-marins allemands. Pour maintenir les flux logistiques, les Marines des Alliés innovent : invention de l’hydrophone (ancêtre du sonar) ; patrouille maritime ; escorte de navires de charge en convois ; camouflage pour leurrer les périscopes des sous-marins.

« La Fayette, nous voilà ». L’exposition des Invalides à Paris rappelle les engagements réciproques de la France et des Etats-Unis pendant la guerre d’indépendance (1775-1783) et le 1er conflit mondial (1914-1918). Ce dernier a inclus aide financière et combattants américains, précédés par des volontaires : personnels soignants et pilotes de l’escadrille « La Fayette ».

Loïc Salmon

11 novembre 2015 : la croix de Guerre à l’Arc de Triomphe




Guerres secrètes

Renseignement et actions secrètes nécessitent anticipation, investissement humain et pluridisciplinarité pour mieux comprendre un monde, imprévisible et en évolution permanente, et tenter d’y exercer une influence.

La distinction entre paix et guerre s’efface par le biais du renseignement, aspect le plus politique de la stratégie. En outre, la guerre secrète rend poreuses les frontières entre les forces armées et le monde civil. L’efficacité des agents secrets repose surtout sur leur absence de charisme et leur physique ordinaire. Leur plus grande frustration se manifeste par l’absence d’écho de l’usage et de l’utilité de leur travail, alors qu’il présente parfois des aspects violents et dangereux. L’ouvrage « Guerres secrètes » présente quelques portraits d’hommes et femmes, célèbres, de l’ombre :  Lavrenti Beria, directeur du NKVD ; Allen Dulles, directeur de la CIA ; Stewart Menzies, directeur du MI6, André Dewavrin, dit Passy, directeur du BCRA ; Alexandre de Marenches, directeur du SDECE ; le colonel Thomas Lawrence « d’Arabie » ; Georges-Jean Painvin, décrypteur des codes allemands de la première guerre mondiale ; Richard Sorge, agent soviétique au Japon qui annonce l’imminence de l’attaque allemande contre l’URSS, dont Staline ne tiendra pas compte ; Roger Marin, dit Wybot, directeur de la DST ; Marie-Madeleine Fourcade, MI6 puis animatrice d’un réseau de résistance en France ; Jeanne Bohec, BCRA puis parachutée en France ; Robert Maloubier, SOE puis créateur de l’école des nageurs de combat du SDECE ; Harold « Kim » Philby, le plus connu des « Cinq de Cambridge » au service de l’URSS ; Youri Andropov, directeur du KGB puis président de l’URSS. L’ouvrage énumère 37 « guerres secrètes » de 1874 à 1991 avec leurs caractéristiques : renseignement, opérations clandestines, désinformation, déstabilisation et contre-espionnage. Mata-Hari sera démasquée en 1917 par le décryptage d’un télégramme, intercepté par le poste militaire de la Tour Eiffel. Pendant la seconde guerre mondiale, les agents de l’OSS américain utilisent du matériel militaire et agissent le plus souvent en uniforme, pour être traités en prisonniers de guerre en cas de capture. En revanche, ceux du SOE britannique, qui interviennent en civil avec des équipements sans marque, risquent la torture et la mort. Le BCRA emploie de nombreuses femmes à Londres, mais en envoie peu en France. Par contre, le SOE en parachutera 50, dont 39 furent arrêtées et exécutées. L’univers des guerres secrètes exige duperie et intoxication, pour abuser l’adversaire, et un cloisonnement de sa propre organisation, afin que personne ne puisse la trahir en livrant les clefs d’un seul coup. Pendant la première guerre mondiale, l’opinion publique devient un enjeu majeur pour raffermir le moral de son camp et briser l’unité nationale de l’ennemi. Au début de la seconde, la Wehrmacht est pourvue d’unités de propagande chargées de semer la discorde parmi les Alliés, en faisant croire à l’existence d’une « 5ème colonne ». La Grande-Bretagne crée alors un service équivalent avec les émissions radio de la BBC dès 1941. Les avions américains larguent 3 milliards de tracts du 6 juin 1944 au 8 mai 1945. Pendant la guerre froide, la vague de pacifisme, lancée par l’URSS dans les années 1980, n’est pas parvenue à miner ni la solidarité atlantique ni la stratégie de dissuasion nucléaire, piliers de la sécurité des pays membres de l’OTAN.

Loïc Salmon

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

James Bond dans le spectre géopolitique

Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

« Guerres secrètes », ouvrage collectif. Éditions Musée de l’Armée et Somogy Éditions d’art, 368 pages, 450 illustrations, 32 €.