Moyen-Orient : situation complexe et perspectives

Région stratégique et sous tension, le Moyen-Orient reste le théâtre de crises ou de conflits sans solution durable, malgré les récentes interventions de coalitions internationales conduites sous l’égide des États-Unis.

Il a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 octobre 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale et animée par Renaud Girard, grand reporter au Figaro, chroniqueur international et écrivain.

Visions occidentales. En 1991, la guerre du Golfe, entreprise pour libérer le Koweït envahi par l’armée irakienne, est suivie de la Conférence de Madrid en vue d’une paix entre Israël et les pays arabes. Cet espoir, concrétisé par les accords d’Oslo en 1993, est anéanti après l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin deux ans plus tard par un extrémiste juif.  Pendant les deux mandats de George W.Bush (2001-2009), les néo-conservateurs américains ont imaginé un grand « Moyen-Orient démocratique », libéré des dictatures. Ils ont choisi l’Irak, pays très aphabétisé et qui, pensaient-ils, aspirait à la démocratie. Selon eux, l’Irak devait, après la chute de Saddam Hussein, répandre cette valeur par osmose parmi les nations arabes. La paix avec Israël s’ensuivrait, car les États démocratiques ne se font pas la guerre. En 2003, Renaud Girard se trouve à Bagdad pendant l’intervention de la coalition internationale conduite par les États-Unis contre l’Irak (à laquelle la France n’a pas participé). Il s’entretient avec le Premier ministre Tarek Aziz, qui lui déclare : « Nous n’avons pas d’armes de destruction massive ! » Une famille irakienne indique ne pas craindre les bombardements américains, car plus précis qu’en 1991, mais redoute l’anarchie. Quoique chiite et opposé au régime, son chef lui précise : « Nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. » De fait, les élections qui suivent la guerre provoquent des clivages : les chiites votent pour les chiites, les sunnites pour les sunnites et les Kurdes pour les Kurdes. Les néo-conservateurs américains ont cru que le pire était la dictature, alors que c’est la guerre civile… qui éclatera en 2006, souligne Renaud Girard. Pour eux, la justice et la démocratie l’emportent sur la paix, tandis que les néo-réalistes pensent le contraire. Le « printemps arabe » de 2011 laisse augurer une démocratisation dans la région. Mais l’organisation islamique des « Frères musulmans » veut en profiter pour prendre le pouvoir. En Égypte, le président Mohamed Morsi, qui en est membre, nomme gouverneur de Louxor le chef d’un mouvement terroriste, qui y avait tué 60 touristes allemands quelques années auparavant. Après la première guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne exercent une tutelle sur les territoires arabes de l’ex-Empire ottoman. Après la seconde, elles s’en retirent pour donner naissance à la Syrie, au Liban et à l’Irak. De leur côté, les États-Unis ont conclu des accords avec l’Arabie saoudite (sunnite) et l’Iran (chiite). En 1956 après la nationalisation du canal de Suez et en accord avec l’URSS, ils mettent un terme à l’intervention militaire franco-israélo-britannique en Égypte. Après l’abandon du Chah en 1979, leurs relations avec Téhéran se sont détériorées jusqu’à l’accord sur le nucléaire iranien en 2015. Aujourd’hui, l’Occident préfère laisser les pays arabes s’organiser eux-mêmes.

Vers une nouvelle donne. Le Moyen-Orient est passé de la tolérance au fondamentalisme religieux, sous l’emprise d’Al Qaïda et de Daech, explique Renaud Girard. Longtemps, l’Empire ottoman n’a pas tenté d’éradiquer les autres religions. Mais au XIXème siècle, les puissances occidentales concluent avec lui des traités pour protéger les minorités chrétiennes. Le génocide arménien de 1915 sera motivé par des raisons politiques : le gouvernement turc reproche aux Arméniens d’être favorables à l’ennemi russe. La population grecque orthodoxe ne sera expulsée de Constantinople qu’en 1922. Aujourd’hui, les chrétiens ne constituent plus un facteur politique au Moyen-Orient, sauf au Liban où ils ont résisté pendant 15 ans aux Palestiniens. Autre caractéristique de la région, le sentiment national prime sur la solidarité religieuse tant que le régime est fort. Ainsi pendant sa guerre contre l’Iran (1980-1988), l’Irak de Saddam Hussein a pu compter sur la fidélité des soldats chiites. Mais aujourd’hui, l’influence de l’Iran y dépasse celle des États-Unis. Même si la monarchie saoudienne se fragilise, celles des Émirats arabes unis se maintiennent. En Syrie où l’armée a déjà perdu 80.000 hommes tués par Daech, le sentiment national reste fort parmi la bourgeoisie et les minorités chiite et alaouite. Si le régime de Bachar el-Assad avait accepté de rompre son alliance avec l’Iran, l’Arabie saoudite l’aurait soutenu, estime Renaud Girard. Selon le Haut commissariat des nations unies aux réfugiés, la guerre civile a, entre 2011 et février 2016, déplacé 13,5 millions de personnes, dont près de 4,6 millions dans les pays voisins surtout en Turquie, (2,5 millions), au Liban (1 million), en Jordanie (635.00) et en Irak (245.000). Dans le monde arabo-musulman, l’esprit national s’affaiblit dès que disparaît le dictateur qui se prétend le père de la nation, comme en Libye après Kadhafi et en Irak après Saddam Hussein. Toutefois, le Kurdistan ne devrait pas voir le jour, en raison des divisions entre les Kurdes eux-mêmes et de la volonté des grandes puissances de ne pas « casser » la carte du Moyen-Orient actuel. En matière d’intervention extérieure, les États-Unis préfèrent exercer une influence plutôt que d’envoyer des soldats sur le terrain. Pour eux, l’importance de cette région diminue, en raison de l’exploitation du gaz de schiste sur leur sol et de leur stratégie en Asie. Par contre, la Russie est devenue incontournable. Elle s’est réconciliée avec la Turquie et soutient la Syrie pour conserver un accès aux mers chaudes, avec la possibilité d’escales à Tartous. L’axe Moscou-Damas, solide depuis 50 ans, souligne sa fidélité à ses alliés, contrairement aux États-Unis qui ont abandonné Moubarak pendant la révolution arabe de 2011. Enfin, elle entend protéger les chrétiens d’Orient, dont les deux tiers sont orthodoxes.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient

En octobre 2016, le régime syrien dispose de 650 pièces d’artillerie anti-missiles, 1.000 missiles sol-air, 365 avions de combat et 2 frégates. Les États-Unis déploient 1.000 hommes et des avions F16 en Jordanie, 4 navires de guerre et des sous-marins en Méditerranée et utilisent 2 bases en Turquie (Ismir et Incirlik, armée de l’Air), 1 aux Émirats arabes unis (Marine), 1 au Qatar (Marine) et 1 à Bahreïn (Marine). La France déploie 700 hommes et 6 Rafale dans les Émirats arabes unis, 7 Mirage 2000 à Djibouti et le groupe aéronaval en Méditerranée. La Grande-Bretagne utilise la base aérienne d’Akrotiri à Chypre et déploie quelques navires en Méditerranée. L’OTAN dispose des bases d’Incirlik, de Naples, de Sigonella (Sicile) et de Souada (Crète). La Russie peut utiliser les bases syriennes de Tartous (Marine) et de Hmeimim (armée de l’Air). Parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont approuvé l’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie, à laquelle la Russie et la Chine ont opposé leur veto.




Guerres secrètes

Renseignement et actions secrètes nécessitent anticipation, investissement humain et pluridisciplinarité pour mieux comprendre un monde, imprévisible et en évolution permanente, et tenter d’y exercer une influence.

La distinction entre paix et guerre s’efface par le biais du renseignement, aspect le plus politique de la stratégie. En outre, la guerre secrète rend poreuses les frontières entre les forces armées et le monde civil. L’efficacité des agents secrets repose surtout sur leur absence de charisme et leur physique ordinaire. Leur plus grande frustration se manifeste par l’absence d’écho de l’usage et de l’utilité de leur travail, alors qu’il présente parfois des aspects violents et dangereux. L’ouvrage « Guerres secrètes » présente quelques portraits d’hommes et femmes, célèbres, de l’ombre :  Lavrenti Beria, directeur du NKVD ; Allen Dulles, directeur de la CIA ; Stewart Menzies, directeur du MI6, André Dewavrin, dit Passy, directeur du BCRA ; Alexandre de Marenches, directeur du SDECE ; le colonel Thomas Lawrence « d’Arabie » ; Georges-Jean Painvin, décrypteur des codes allemands de la première guerre mondiale ; Richard Sorge, agent soviétique au Japon qui annonce l’imminence de l’attaque allemande contre l’URSS, dont Staline ne tiendra pas compte ; Roger Marin, dit Wybot, directeur de la DST ; Marie-Madeleine Fourcade, MI6 puis animatrice d’un réseau de résistance en France ; Jeanne Bohec, BCRA puis parachutée en France ; Robert Maloubier, SOE puis créateur de l’école des nageurs de combat du SDECE ; Harold « Kim » Philby, le plus connu des « Cinq de Cambridge » au service de l’URSS ; Youri Andropov, directeur du KGB puis président de l’URSS. L’ouvrage énumère 37 « guerres secrètes » de 1874 à 1991 avec leurs caractéristiques : renseignement, opérations clandestines, désinformation, déstabilisation et contre-espionnage. Mata-Hari sera démasquée en 1917 par le décryptage d’un télégramme, intercepté par le poste militaire de la Tour Eiffel. Pendant la seconde guerre mondiale, les agents de l’OSS américain utilisent du matériel militaire et agissent le plus souvent en uniforme, pour être traités en prisonniers de guerre en cas de capture. En revanche, ceux du SOE britannique, qui interviennent en civil avec des équipements sans marque, risquent la torture et la mort. Le BCRA emploie de nombreuses femmes à Londres, mais en envoie peu en France. Par contre, le SOE en parachutera 50, dont 39 furent arrêtées et exécutées. L’univers des guerres secrètes exige duperie et intoxication, pour abuser l’adversaire, et un cloisonnement de sa propre organisation, afin que personne ne puisse la trahir en livrant les clefs d’un seul coup. Pendant la première guerre mondiale, l’opinion publique devient un enjeu majeur pour raffermir le moral de son camp et briser l’unité nationale de l’ennemi. Au début de la seconde, la Wehrmacht est pourvue d’unités de propagande chargées de semer la discorde parmi les Alliés, en faisant croire à l’existence d’une « 5ème colonne ». La Grande-Bretagne crée alors un service équivalent avec les émissions radio de la BBC dès 1941. Les avions américains larguent 3 milliards de tracts du 6 juin 1944 au 8 mai 1945. Pendant la guerre froide, la vague de pacifisme, lancée par l’URSS dans les années 1980, n’est pas parvenue à miner ni la solidarité atlantique ni la stratégie de dissuasion nucléaire, piliers de la sécurité des pays membres de l’OTAN.

Loïc Salmon

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

James Bond dans le spectre géopolitique

Espionnage : de la réalité à la fiction par l’écriture

« Guerres secrètes », ouvrage collectif. Éditions Musée de l’Armée et Somogy Éditions d’art, 368 pages, 450 illustrations, 32 €.




Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Le principe de neutralité politique et l’efficacité du dispositif constitutionnel de contrôle ont incité la plupart des forces armées africaines à se concentrer sur la défense et le développement économique de leur pays respectif.

Cette question a été traitée au cours d’un colloque organisé, le 5 octobre 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : le professeur Michel-Louis Martin, Université Toulouse 1-Capitole ; Romain Tiquet, Université de Genève ; Arthur Banga, Université Houphouët-Boigny d’Abidjan ; Camille Évrard, Université de Toulouse Jean Jaurès.

Régimes « hybrides ». La participation aux opérations multilatérales de maintien de la paix a contribué au retour des militaires dans les casernes, explique le professeur Martin. Toutefois, le niveau de professionnalisme reste assez bas. Le poids géopolitique varie selon les pays, par suite de la faiblesse des effectifs disponibles et de l’influence de la culture locale. En outre, l’implication dans les opérations extérieures conduit, parfois, à instrumentaliser le règlement de conflits en vue d’atteindre d’autres objectifs. Cela affecte la dynamique interne en termes de grades, d’exacerbation de la frustration matérielle et d’indiscipline chronique de la troupe, souvent coupée de la hiérarchie. Certains groupes, à la fois soldats et rebelles, sont portés à la délinquance avec le risque de retombées à caractère politique. Le souvenir vivace des dictatures entretient un antimilitarisme latent parmi les élites civiles et une indifférence des médias vis-à-vis des militaires. Pour se préserver des putschs, certains chefs d’État recourent à des forces paramilitaires, dotées de privilèges économiques, politiques et ethniques. Les démocraties s’essoufflent et les régimes autoritaires se renforcent, estime le professeur Martin. Autrefois, la norme était européenne ou américaine. Aujourd’hui, la Russie, la Chine et le Qatar servent de modèles.

Service civique et développement. Rare exception parmi les pays africains, le Sénégal a connu des transitions politiques sans coup d’État. Selon Romain Tiquet, cela résulte de la bonne relation entre le premier président de la République, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), et le commandant en chef des armées, le général Jean Alfred Diallo (1911-2006), qui lui est resté loyal lors de la tentative de coup d’État par le président du Conseil Mamadou Dia en 1962. Dans les années 1960, après l’indépendance et pour mobiliser intellectuellement et physiquement les jeunes de moins de 25 ans, majoritaires dans la population, un premier service civique se révèle trop onéreux. Un projet du ministre de la Jeunesse et des Sports n’aboutit pas. Pour lutter contre l’exode rural, le président Senghor décide de mobiliser les techniciens et les matériels des armées pour le développement du pays, créant ainsi un lien avec la nation. Le général Diallo lui propose de lancer un service civique pour les jeunes, régi par une discipline militaire avec salut matinal au drapeau. L’expérience est tentée en 1964 dans le village de Savoigne, entouré de 500 ha de terre cultivable, pour le transformer en coopérative autonome. Ces pionniers suivent aussi des cours d’alphabétisation. Les travaux se répartissent entre la construction de routes, bâtiments administratifs et puits et la culture du riz, de tomates, de  pommes de terre, d’ananas et de bananes. Un ingénieur agronome français, détaché à cet effet à Savoigne, instruit les 150 pionniers. Le général Diallo, qui a été colonel du génie dans l’armée française avant l’indépendance, se rend une fois par mois à Savoigne pour évaluer l’avancée des travaux d’infrastructures. Un pont de 110 m de long sera réalisé au-dessus de la rivière Lampsar et inauguré par le président Senghor en 1965. Mais l’expérience tourne court en 1966, car la formation agricole reste rudimentaire et l’argent manque. L’armée sénégalaise se désengage de Savoigne, qui devient autonome en 1967. Malgré son échec, l’expérience de Savoigne illustre le rôle des militaires dans le développement du pays, souligne Romain Tiquet.

Missions extramilitaires. Entre 1960 et 1970, le président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), souhaite transformer les forces armées en outil de développement et de formation des jeunes ruraux, pour éviter les dérives révolutionnaires ou communistes, explique Arthur Banga. Il fait appel à Israël pour pallier les hésitations de la France à envoyer ses militaires effectuer des travaux agricoles. Un service civique est incorporé à l’armée pour symboliser la prépondérance des tâches extramilitaires dans la défense du pays. La Côte d’Ivoire profite du « parapluie sécuritaire » français pour assurer sa défense extérieure. Toutefois, la réforme des armées françaises de 1964 entraîne une diminution drastique de leurs effectifs en Côte d’Ivoire, qui passent de 60.000 hommes en 1960 à moins de 7.000 en 1967. En conséquence, les armées africaines doivent prendre elles-mêmes en charge leur soutien logistique et accroître leur capacité opérationnelle.

Garde et armée nationales. Lors des indépendances en 1960, les États du Tchad, du Niger et de la Mauritanie doivent constituer des armées nationales homogènes, indique Camille Évrard. Leurs unités mobiles de maintien de l’ordre devront contrôler de vastes territoires à faible population, composée en majorité de nomades. Les transferts des responsabilités de la gendarmerie et des troupes d’outre-mer s’effectuent jusqu’en 1965. Des cadres français de l’assistance technique assurent le commandement des unités et corps nationaux en cas de manque d’officiers locaux. Les gardes méharistes,  employés comme plantons et aussi chargés des prisons, de la collecte de l’impôt et du maintien de l’ordre, se transforment en gardes nationaux ou républicains au statut « civilo-militaire ». Les « goumiers », qui ont pour missions le contact avec les populations nomades éloignées, la surveillance des frontières et le renseignement, sont intégrés aux armées nationales mais gardent leur appellation, très forte symboliquement. Les auxiliaires de gendarmerie au statut militaire deviennent des gendarmes à part entière, pour assurer la police administrative, judiciaire et économique, la prévôté dans les armées et le maintien de l’ordre.

Loïc Salmon

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

L’École de formation des officiers du régime transitoire des troupes de marine (ex-d’outre-mer) aura formé 273 officiers en 8 promotions entre 1956 et 1965 : celle du « Centenaire » (1956-1958) avec 34 élèves ; « N’Tchoréré » (1957-1959), 34 ; celle de la « Communauté » (1958-1960), 24 ; « Monthermé » (1959-1961), 38 ; « Dji Robert » (1960-1962), 31 ; « Chasselay-Montluzin » (1961-1963), 41 ; « Saint-Exupéry » (1962-1964), 40 ; « Félix Éboué » (1963-1965), 31. Voici la répartition par pays : Sénégal, 55 ; Madagascar, 34 ; Burkina-Faso, 34 ; Bénin, 22 ; Mali, 22 ; Congo, 19 ; Tchad, 17 ; Côte d’Ivoire, 16 ; République Centrafricaine, 14 ; Niger, 11 ; Guinée, 11 ; Gabon, 7 ; Togo, 7 ; Mauritanie, 3 ; Comores, 1. Seulement 218 auront poursuivi une carrière militaire : 25,7 % comme officiers subalternes ; 59,2 % comme officiers supérieurs ; 15,1 % comme officiers généraux.




Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Aujourd’hui, les guerres se préparent en coalition et les opérations visent à gagner la paix. En raison de leur connaissance des capacités des forces alliées et de celles de leur pays, les attachés militaires assurent une meilleure compréhension des cultures de défense.

Le général de division (Air) suisse Jean-Philippe Gaudin a présenté à la presse, le 15 septembre 2016 à Paris, le rôle en France des attachés militaires étrangers.

Les étrangers en France. Les attachés de défense étrangers, désignés par leurs pays respectifs pour leurs expériences opérationnelle et internationale, entretiennent des contacts avec la Délégation générale de l’armement (DGA) et les entreprises françaises de défense. Ils sont ensuite accrédités en France auprès de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS, encadré). Normalement affectés pour une durée de trois ou quatre ans à Paris, les attachés spécifiques (Terre, Air, Marine, Armement et Gendarmerie) sont recrutés au grade de lieutenant-colonel et ceux de Défense à celui de colonel. Certaines nations, dont la Suisse préfèrent envoyer des généraux. Le général Gaudin, également accrédité pour la Belgique et le Luxembourg, est actuellement le doyen des attachés de Défense regroupés au sein de l’association CAMNA (photo). Celle-ci compte 171 membres, dont 88 en résidence en France, représentant 101 pays…dont les intérêts divergent ! Parmi ses collaborateurs, le doyen préside un comité composé d’un conseiller néerlandais, d’un trésorier allemand, d’un secrétaire américain, d’un adjoint Terre polonais assisté d’un Norvégien, d’un adjoint Marine suédois (assisté d’un Canadien) et d’un adjoint Air espagnol (assisté d’un Ivoirien).

Conseiller militaire du chef de la mission diplomatique, l’attaché de défense coordonne la sécurité de l’ambassade et la protection des ressortissants de son pays. Représentant les forces armées de son pays, il assure la liaison avec les autorités militaires françaises. Il effectue des voyages d’information au sein des armées pour les comprendre et évaluer la qualité de leur entraînement sur le terrain. Officier de renseignement, il s’informe « officiellement », notamment au cours des réceptions officielles annuelles, moments d’échanges informels : vœux et cocktail du ministre de la Défense ; dîner du chef d’État-major des armées (CEMA) pour le comité du CAMNA ; invitations du CEMA pour les épouses ; vœux et cocktails des chefs d’états-majors des différentes armées et de la DGA ; présentation et cocktail de l’École de guerre qui accueille quelque 80 officiers étrangers par promotion de 200 stagiaires. En outre, l’attaché de défense transmet les « messages » que les armées françaises veulent faire passer. Par exemple, la Suisse pourrait être sollicitée en matière de maintien de la paix en Syrie et en Irak à l’issue du conflit en cours.

Enfin, les attachés de défense étrangers participent à toutes les commémorations nationales : Victoire du 8 mai 1945 ; Fête nationale et des armées du 14 juillet ; Armistice du 11 novembre 1918.

Les Français à l’étranger. Selon le ministère de la Défense,  l’attaché militaire français est placé sous l’autorité hiérarchique de la DGRIS, du CEMA, du délégué général pour l’armement et du secrétaire général pour l’administration et, sur place, sous celle de l’ambassadeur.

Sa mission comprend huit volets principaux dont l’importance relative évolue en fonction des pays considérés et des circonstances : conseiller l’ambassadeur pour les questions de défense ; conseiller le ministère pour les questions de défense relatives à son/ses pays d’accréditation ; animer la relation bilatérale de défense sous ses différents aspects ; assurer la promotion de la politique de défense française ; recueillir et analyser l’information concernant son/ses pays d’accréditation au profit du ministère de la Défense et contribuer aux études comparatives ; promouvoir l’industrie française d’armement et contribuer aux démarches de soutien et de contrôle des exportations d’armement ; remplir des missions à caractère opérationnel, notamment en cas de crise, de conflit ou d’évènement grave survenant dans son ou ses pays d’accréditation voire dans la région ; animer les réseaux d’influence du ministère de la Défense à l’étranger.

Dans certains pays, l’attaché de défense peut cumuler ses fonctions avec la Direction de la mission de coopération militaire et de défense, sous l’égide du ministère des Affaires étrangères et du Développement international (Direction de la coopération de sécurité et de défense).

Par ailleurs, le ministère de la Défense dispose de représentants auprès des principales organisations internationales intervenant dans le domaine de la défense : Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Union européenne (UE), Organisation des Nations Unies (ONU), Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Conférence du Désarmement, Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (OTICE). Pour le pilotage et l’animation du réseau diplomatique de défense, la DGRIS s’appuie sur le bureau de l’influence française à l’étranger ainsi que sur les services géographiques compétents pour chaque zone.

La mission militaire traite également, au profit des ressortissants français, de l’admission dans les lycées militaires et des engagements dans l’armée française. Les informations relatives au recensement et à la « Journée défense et citoyenneté », obligatoires pour tout jeune Français, relèvent du consulat français dans chaque pays et les pensions militaires de la Paierie générale du trésor.

Loïc Salmon

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

École de guerre : « Coalition 2016 », exercice d’état-major pour conflit hybride ou asymétrique

 

La Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) contribue à la politique internationale coordonnée par le ministère des Affaires étrangères et du Développement international et pilote l’action internationale du ministère de la Défense.  La DGRIS pilote les travaux de prospective stratégique et coordonne, pour le ministère de la Défense, ceux nécessaires à la préparation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et à son actualisation régulière.  La DGRIS assure l’interface, à l’exception des activités opérationnelles, de la conduite des coopérations en matière d’armement et du soutien aux opérations d’exportation, avec les autres ministères pour les questions touchant à l’action internationale, et particulièrement avec le ministère des Affaires étrangères et du Développement international. Elle est en outre chargée de la stratégie d’influence internationale du ministère de la Défense et de piloter le réseau des missions de défense à l’étranger. Rattachée directement au ministre, la DGRIS pilote l’action internationale du ministère de la Défense en y associant l’État-major des armées, la Direction générale de l’armement et le Secrétariat général pour l’administration. Elle assure la tutelle du réseau bilatéral diplomatique de défense, qui compte 87 missions dans les ambassades de France à l’étranger. Ce réseau étend ses compétences sur un nombre équivalent de pays où le ministère n’assure pas de présence permanente, mais où un attaché de défense est accrédité.




Les ONG : sécurisation des humanitaires en zone de crise

Les personnels des organisations non gouvernementales (ONG), qui partent secourir des populations sinistrées dans des pays en crise, sont devenus des cibles pour des raisons politiques ou crapuleuses (rançons). Leurs employeurs doivent assurer leur sécurité, sans trop entraver leurs activités sur le terrain.

Ces questions ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 17 mai 2016 à Paris, par l’Association pour la formation et les études de défense et de sécurité de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont participé : Éric Lavertu, sous-directeur du Centre de crise et de soutien du ministère des Affaires étrangères et du Développement international ; Emmanuelle Strub, conseillère sécurité à l’ONG « Médecins du Monde » ; Nicolas Robe, directeur sécurité et sûreté à l’ONG « ACTED » (Agence d’aide à la coopération technique et au développement).

L’action de l’État. L’augmentation du nombre de victimes parmi les humanitaires correspond à la croissance de leurs activités. Au cours des 30 dernières années, ils sont passés de 13.500 à 24.500 dans le monde, indique Éric Lavertu, qui a œuvré notamment au Pakistan, en Éthiopie et même en Afghanistan du temps de l’invasion soviétique. L’année 2015 a connu 118 incidents graves parmi les humanitaires : 96 morts, dont 9 « internationaux » ; 49 enlèvements (7 internationaux). Environ 50 % se sont produits lors de déplacements vers les lieux où se trouvent les bénéficiaires de l’aide, à savoir le Soudan du Sud, l’Afghanistan, le Yémen, la Syrie et la République démocratique du Congo. Agir en Afghanistan dans les années 1980 nécessitait d’y entrer clandestinement, de marcher longtemps et d’accompagner des convois avec les risques de bombardements ou d’embuscades par l’Armée rouge. Mais la population faisait bon accueil aux organisations humanitaires de divers horizons. Aujourd’hui, ces dernières font l’objet d’attaques « collatérales », comme le bombardement d’un hôpital de l’ONG « Médecins sans frontières » en 2015 et d’un autre en Syrie en 2016. Différents acteurs apparaissent avec la volonté d’empêcher toute aide médicale extérieure à un pays en guerre depuis longtemps, en vue d’en interdire l’accès ou d’en tirer des profits. C’est la continuation de la politique suivie par l’URSS contre les dispensaires français en Afghanistan. Leur proximité de la population rend les ONG plus vulnérables. Elles sont alors tentées de se regrouper dans la capitale, plus sûre, et d’intervenir à distance à partir d’un pays voisin. Leurs personnels locaux, restés sur place, deviennent à leur tour des victimes. Le ministère des Affaires étrangères, comptable de la sécurité des ressortissants français, rappelle aux ONG les risques encourus dans les pays classés en « zone rouge » et élaborent des « protocoles de sécurité ». L’inscription au dispositif « Ariane » leur permet de se signaler gratuitement et facilement. Le Centre de crise et de soutien (CCS, voir encadré) les accrédite auprès des ambassades, qui les incluent dans les plans de sécurité. Il peut aussi faciliter leur évacuation vers un pays voisin avec l’aide des forces françaises sur place,  comme en Centrafrique en octobre 2015. Lors d’une prise d’otage, la négociation relève du Centre international de la Croix-Rouge. De son côté, le CCS entretient les relations uniquement avec la famille. Après la libération de l’otage, souvent très affecté psychologiquement, il facilite sa réinsertion dans la vie quotidienne.

« Officialisation » de la sécurité. « Médecins du Monde » (MdM) emploie 120 humanitaires « internationaux » et 1.500 « locaux » dans 40 pays. Les interventions restent difficiles en Afghanistan, en Somalie, en Centrafrique, en Syrie, au Yémen et en Irak, souligne Emmanuelle Strub, qui a connu les catastrophes humanitaires de l’ex-Yougoslavie, de la Tchétchénie et du Burundi. Depuis, la sécurité s’est imposée comme une évidence par un plan en 2000, réactualisé en 2010. Légalement, l’ONG doit protéger ses employés. S’y ajoute la contrainte de l’article 22 de la loi dite « Kouchner » (fondateur de MdM et ancien ministre des Affaires étrangères 2007-2010) : l’État peut demander le remboursement des dépenses occasionnées pour le sauvetage des personnes, qui se seraient délibérément exposées dans des zones occupées par des organisations terroristes. Un enlèvement est plus difficile à gérer qu’un décès, indique Emmanuelle Strub. Les ONG comptent sur la convention de Genève, peu respectée, qui interdit de tirer sur les ambulances, les personnels soignants et les blessés. Le « référent de sécurité » doit identifier les risques en amont et déterminer les moyens humains et financiers. Cela demande du temps et des capacités d’analyse pour intervenir en amont. Conseiller du décideur, le référent doit assurer la sécurité à tous les niveaux par la formation et l’information des personnels. Des procédures écrites formalisent les risques, partagés par le siège de l’ONG et les gens sur le terrain. Le « pilotage à distance » consiste à prendre des décisions loin des bénéficiaires et du lieu de l’intervention pour  éviter que le décideur, étranger, ne devienne une cible. Ainsi en Syrie, les personnels de MdM sont des Syriens ou des gens eux-mêmes déplacés.

Pouvoir continuer à travailler. L’ONG « ACTED » emploie 3.500 personnes (500 expatriés) pour réaliser quelque 400 projets par an dans 36 pays. Elle s’est dotée d’un conseiller sécurité en 2010 et d’un département sécurité en 2013, en vue de poursuivre ses activités  dans les zones à hauts risques avec les moyens les plus adaptés, souligne Nicolas Robe. La gestion de la sécurité commence par l’analyse du milieu géographique, de la situation politique et de la probabilité de la menace. Une ONG spécialisée envoie des appels d’offres en ce sens. La formation des personnels implique l’acceptation du risque sur le terrain : profil bas, là où le terrorisme perdure ; apparaître comme neutre dans les zones de conflit armé ; protection des bâtiments par gardiennage, clôtures et barbelés. Le « pilotage à distance » reste la dernière solution car conduisant à la « bunkerisation », que connaît l’ONU à Bagdad depuis 2003. Se sentant abandonnée, la population pourrait ne plus accepter l’ONG ultérieurement. ACTED laisse alors sur place des personnels originaires du pays. Toutefois, le renouvellement fréquent des équipes entraîne une perte de la « mémoire » du pays et celui des matériels souffre de la baisse du financement.

Loïc Salmon

Les ONG : gestion civile des crises dans la durée

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Le Centre de crise et de soutien mobilise et coordonne l’ensemble des moyens du ministère des Affaires étrangères et des autres administrations, pour réagir aux crises à l’étranger impliquant des ressortissants français ou appelant une réponse humanitaire. Il assure le soutien à la stabilisation post-crise. Ses 72 agents assurent son fonctionnement 24h/24h, en liaison avec tous les autres ministères concernés. Il constitue aussi un pôle de partenariat pour : les ONG ; les entreprises ; les fondations ; les collectivités territoriales ; les Français résidents ou de passage à l’étranger ; leurs élus ; les organismes européens et de l’ONU ; les centres de crise étrangers.




Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Carrefour de l’Europe et de l’Asie, la Turquie connaît une profonde transformation interne avec des conséquences diplomatiques, notamment dues à la guerre civile en Syrie et l’afflux des migrants en Europe.

Un rapport parlementaire sur ce pays a été présenté à la presse, le 30 juin 2016 à Paris, par les sénateurs Claude Malhuret, Claude Haut et Leila Aïchi.

Évolution du « modèle turc ». Le lien entre l’État et l’islam est rompu en 1924, suite à l’abolition du califat par la Grande Assemblée Nationale de Turquie. Les femmes obtiennent le droit de vote aux élections locales en 1930 et nationales en 1934. Toutefois, la Direction générale des affaires religieuses contrôle « l’islam sunnite-hanafite », pratiqué par la majorité de la population et dont l’enseignement est obligatoire. En outre, les militaires exercent un pouvoir souterrain, à l’origine de coups d’État en 1960, 1971 et 1980 (1). La grave crise économique de 2001 porte le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir l’année suivante avec 34 % des voix aux élections législatives. L’AKP représente les « Turcs noirs », ruraux, conservateurs et pratiquants, face aux « Turcs blancs », à savoir l’élite laïque et occidentalisée. Fondé par Recep Tayyip Erdogan, il se positionne comme libéral en économie et pro-européen. Dans le cadre de l’intervention du FMI et de la demande de candidature à l’Union européenne (UE), un programme de stabilisation économique fait progresser le produit intérieur brut de 6,7 % par an entre 2002 et 2007. Après la crise financière de 2008, surmontée par la solidité du système bancaire, la croissance remonte à 8,5 % en 2011, le 2ème du monde après celui de la Chine. L’AKP a réduit la pauvreté et consolidé le soutien des classes moyennes et populaires. Le Conseil de sécurité nationale, qui permettait aux militaires de s’opposer au gouvernement, est réformé en 2003 et réduit à un rôle consultatif. Ce régime, qualifié de « musulman-démocrate » par le rapport sénatorial, démontre la compatibilité entre la revendication des valeurs traditionnelles et une dynamique de modernisation. La Turquie entend devenir un modèle pour les pays émergents et parvient à présider le sommet économique du G20 en 2015. Toutefois, dès 2010, s’amorce une tendance « néo-ottomaniste », incarnée par Recep Tayyip Erdogan qui devient, en 2014, le premier président de la République élu au suffrage universel direct pour cinq ans. Par ailleurs, selon l’économiste et politologue turc Ahmet Insel, la société est traversée par trois clivages : ethnique entre Turcs et Kurdes ; religieux entre sunnites et alévis (20 % de la population) ; culturel entre modernisme occidental et traditionalisme religieux.

Diplomatie à l’épreuve. A partir de 2009, la Turquie réoriente sa diplomatie, auparavant tournée vers l’UE, à savoir : bon voisinage avec les pays limitrophes, amélioration des relations avec les États arabes, implication croissante au Moyen-Orient. Les relations avec Israël se sont dégradées après l’intervention de ce dernier dans la bande de Gaza en 2009 et l’interception armée du navire turc Mavi-Marmara (9 morts turcs), qui avait tenté de forcer le blocus de Gaza en 2010. En outre, la découverte de gisements de gaz en Méditerranée orientale a provoqué des tensions entre Israël et Chypre et entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord. Après les printemps arabes de 2011, la Turquie s’est rapprochée de la Tunisie et de l’Égypte, idéologiquement proches de l’AKP. Grâce à l’action de son agence de coopération et de développement dans une trentaine de pays et à son implication dans les organisations internationales, la Turquie a été élue membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pour 2009-2010. Puis, elle a ouvert 30 ambassades en Afrique, Asie et Amérique latine entre 2010 et 2012. Mais, la guerre civile en Syrie depuis 2011 a provoqué un flux migratoire vers la Turquie, qui abrite en 2016 près de trois millions de réfugiés syriens et de nombreux candidats à l’immigration en Europe. Après avoir tenté, sans succès, de convaincre le régime de Damas d’engager des réformes, elle s’est tournée vers les partis d’opposition. La rupture entre les deux pays a été consommée quand l’aviation syrienne a abattu un avion turc. L’armée de l’Air turque a fait de même contre un avion russe, qui se trouvait à la frontière dans le cadre de l’appui militaire de la Russie au régime syrien. Outre de lourdes représailles économiques (tourisme et gaz), Moscou a accueilli un bureau de représentation du parti kurde syrien PYD, considéré par Ankara comme une émanation du PKK (encadré). Pour assurer ses approvisionnements en gaz, la Turquie a dû améliorer ses relations avec l’Iran (allié de la Syrie), l’Azerbaïdjan et Israël. Depuis 2015, le territoire turc subit des attentats attribués au PKK et à Daech.

Et l’Occident ? En 1952, la Turquie entre dans l’OTAN en même temps que la Grèce. En termes d’effectifs, ses forces armées arrivent à la 2ème place derrière celles des États-Unis, qui y déploient des armes nucléaires tactiques sur la base d’Incirlik. Ses dépenses militaires, qui ont progressé de 15 % entre 2005 et 2014, représentent 2,5 % de son produit intérieur brut. En 1960, la Turquie adhère à l’OCDE et, trois ans plus tard, conclut un accord d’association avec la Commission économique européenne. En 1995, cet accord a débouché sur une union douanière portant sur les produits industriels. En 1999, le Conseil européen d’Helsinki lui accorde le statut de pays candidat à l’UE. Tout s’arrête en 2004 lors de l’adhésion de Chypre, dont la Turquie a envahi 38 % du territoire en 1974 pour y instaurer un État qu’elle est seule à reconnaître. Les négociations pour une réunification de l’île ont repris en 2015. La même année, la nécessité de résoudre la crise migratoire à travers la Méditerranée et les Balkans a relancé le dialogue avec l’UE. Celle-ci accepte d’accélérer les négociations sur l’adhésion (respect de 72 critères techniques et politiques) et de libéralisation des visas (15 % des Turcs ont un passeport) en contrepartie de la coopération de la Turquie. Toutefois, l’avenir du partenariat avec la Turquie dépend de la refondation que l’UE doit engager, après la décision populaire de la Grande-Bretagne d’en sortir (« Brexit » du 23 juin 2016).

Loïc Salmon

(1) Une nouvelle tentative, dans la nuit du 16 au 17 juillet 2016, a échoué.

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

L‘Égypte en révolutions

Les Kurdes se répartissent entre le Sud-Est de la Turquie (peuplé de 15 millions de Kurdes), le Nord-Ouest de l’Iran (7 millions), le Nord-Est de l’Irak (4-5 millions) et deux enclaves au Nord-Est et au Nord-Ouest de la Syrie (2 millions). La dénomination officielle de « Kurdistan » s’applique uniquement à une province de l’Iran et à une région autonome de l’Irak. Ces quatre pays s’opposent à la création d’un État kurde indépendant, qui se ferait au détriment d’une partie de leur territoire national. La diaspora kurde est présente en Europe occidentale, aux États-Unis et en Australie. Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) est un mouvement politique armé, en conflit avec la Turquie depuis 1984. Il est considéré comme une organisation terroriste par le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, l’Australie, la Turquie, le Kirghizistan, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne.




Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Les services israéliens de renseignement entretiennent des relations avec leurs homologues des pays voisins et même avec ceux de l’Autorité palestinienne. Le professionnalisme des forces armées tempère tout risque d’extrémisme.

C’est ce qui ressort d’une rencontre organisée, le 1er juin 2016 à Tel Aviv, par l’Association des journalistes de défense avec Yossi Melman, éditorialiste au quotidien Jerusalem Post et spécialiste des questions stratégiques, de renseignement et de sécurité.

Environnement tendu. Le Hezbollah (mouvement politique et groupe armé chiite financé par l’Iran) contrôle l’État libanais, indique Yossi Melman. Il disposait de 40.000 combattants, dont une moitié de réservistes. Mais au cours des trois dernières années, il en a perdu environ 20 % (tués ou blessés) dans la guerre civile en Syrie et se trouve de fait paralysé. Les Libanais en sont réduits à enterrer leurs morts de nuit. En dix ans, le Hezbollah a acquis l’expérience du combat et a amélioré ses capacités militaires, notamment en matière d’armement. Sur ses quelque 10.000 roquettes et missiles à portées variables, 40 % n’atteindraient pas leurs cibles et 50 % seraient détruits dans leurs caches, connues des services de renseignement, par l’aviation israélienne. Seuls 10 % toucheraient probablement les aéroports, le ministère de  la Défense et le siège du gouvernement et feraient environ 1.000 victimes, surtout civiles. Une attaque réussie contre le réacteur nucléaire ou la résidence du Premier ministre entraînerait des représailles considérables. Des convois de camions transportent d’Iran des missiles et des systèmes de guidage. Le risque d’escalade existe, avec tirs et ripostes de part et d’autre. Mais en cas de véritable guerre, le Hezbollah serait écrasé par une frappe aérienne préventive, car 90 % des caches de leurs missiles et roquettes sont répertoriées, souligne Yossi Melman. Au cas où une centaine de roquettes seraient susceptibles d’atteindre Tel Aviv, la population, alertée, se précipiterait dans les abris de béton. La capitale doit être protégée par trois systèmes de défense anti-missiles : le « Dôme de fer » en service depuis 2010 pour intercepter les roquettes et obus à courte portée ; le « Sling », opérationnel en 2017 contre les missiles à moyenne et longue portées ; le missile antibalistique « Arrow », opérationnel vers 2017. Avec les Palestiniens, le commerce continue malgré le sentiment d’hostilité : 80.000 d’entre eux viennent travailler légalement en Israël et 50.000 sans permis. Ils constituent de fait une « force de retenue », car la police israélienne informe l’Autorité palestinienne, qui arrête les terroristes présumés. Le Hezbollah tente d’acheminer des produits chimiques composants d’explosifs et des éléments de drones par la bande de Gaza, via des tunnels. Mais ceux-ci sont détectés par le bruit du forage puis inondés avec de l’eau d’égout déversée par les garde-frontières égyptiens. En raison de la menace terroriste au Sinaï, l’Égypte a fermé ses trois portes d’accès à Gaza, qui n’a plus qu’une seule ouverture… vers Israël ! Ce dernier vend de la technologie aux Émirats arabes unis et entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, sunnite et adversaire de l’Iran chiite. En matière de cyber, Israël arrive juste après les États-Unis. Le ver informatique  « Stuxnet » (voir encadré) a été un coup à double détente estime Yossi Melman. Washington et Jérusalem ont en effet jugé ce mode opératoire contre le programme nucléaire iranien préférable à une frappe aérienne préventive, qui aurait suscité une réprobation internationale et des complications diplomatiques, en raison de l’alliance indéfectible entre les deux pays. Enfin, estime Yossi Melman, Daech devrait être expulsé d’Irak et de Syrie dans moins de cinq mois (soit d’ici fin octobre 2016). Le califat sera probablement remplacé par une nouvelle version du mouvement terroriste Al Qaïda.

Évolution des armées. Après la guerre des Six Jours de 1967, les militaires israéliens pensaient pouvoir gérer la situation dans les territoires conquis, puis négocier leur restitution en échange d’une paix durable. Au cours des vingt dernières années, ils ont pris conscience de deux choses : une occupation est plutôt un fardeau qu’un avantage ; les milieux politiques tiennent compte de leur comportement et de leur éthique en matière de sécurité. Ainsi le 21 février 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a soutenu le chef d’État-major des armées, le général Gadi Eisenkot, critiqué par plusieurs membres du gouvernement pour avoir demandé à ses troupes de garder leur sang-froid, face aux jeunes auteurs d’agressions contre des Israéliens. Pendant les cinq mois précédents, les violences ont coûté la vie à 176 Palestiniens et 27 Israéliens. Environ 10 % des auteurs palestiniens d’attaques avaient moins de 16 ans et 37 % entre 16 et 20 ans. Le 4 mai, veille de la journée de commémoration de la Shoah (extermination de Juifs par l’Allemagne nazie), le chef d’état-major adjoint, le général Yaïr Golan, a invité ses concitoyens à un « examen de conscience national » et s’inquiétait de revoir en Israël les mêmes processus que dans l’Europe des années 1930 et 1940. Cette fois, le Premier ministre l’a rappelé à l’ordre, en raison du tollé soulevé au sein de la droite israélienne. Auparavant, certains avaient dénoncé des exécutions extrajudiciaires, par des militaires, d’auteurs d’agressions, surtout au couteau, et d’autres défendu leur droit à la légitime défense. Le 20 mai, le ministre de la Défense, le général Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major des armées et partisan de l’application stricte de règles déontologiques, a démissionné. Depuis 1967, selon Yossi Melman, la religion a progressivement remplacé l’esprit des « kibboutz » (communautés collectivistes) du temps de la naissance de l’État hébreu (1948). A l’époque, les militaires votaient à gauche et voulaient sauver leur pays. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers subalternes se sentent proches d’une idéologie conservatrice. Les partis religieux, majoritairement à droite et toujours élus à la Knesset (Parlement) depuis 1948, représentent actuellement 15 % à 20 % de l’électorat. Enfin, les colons israéliens installés dans les territoires occupés sont plus attachés à la terre, parce qu’ils la cultivent, que par conviction religieuse pour l’Israël biblique, estime Yossi Melman.

Loïc Salmon

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Développé aux États-Unis sous les administrations Bush et Obama et découvert en 2010, le ver informatique « Stuxnet » a affecté 45.000 systèmes informatiques dans le monde, dont 30.000 en Iran (centrifugeuses d’enrichissement d’uranium). Il a été mis au point par la NSA américaine et l’unité 8200 israélienne (renseignement d’origine électromagnétique et de décryptage de codes). Lancée en 2005 par la société civile palestinienne, la campagne « « Boycott Désinvestissement Sanctions » demande un boycott économique, sportif, culturel et universitaire envers Israël. En 2015, l’Union européenne a décidé d’étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les territoires encore occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie, plateau du Golan et Jérusalem-Est). Il s’agit surtout de fruits, légumes, miel, huile d’olive et vin. Selon la Commission européenne, cela représente moins de 1 % des échanges commerciaux avec Israël.




Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Aligné ni à l’Est ni à l’Ouest, l’Iran inquiète les pays occidentaux et ceux de la région. Même si l’accord sur son programme nucléaire est durablement respecté, il lui faudra une dizaine d’années pour regagner la confiance de la communauté internationale.

Tel est l’avis de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. Il l’a développé lors d’une conférence-débat organisée, le 14 avril 2016 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Bilan de la « révolution islamique ». Commencée en 1979, la révolution iranienne a connu le même cycle que les révolutions française (1789) et russe (1917), explique François Nicoullaud. Un mouvement populaire renverse le monarque absolu (Shah), suivi d’un affrontement entre les factions (« progressistes » contre « religieux ») et d’un régime de terreur qui transforme la société en profondeur. Une guerre extérieure (1980-1988), provoquée par l’Irak qui profite du désordre intérieur en Iran, entraîne un ralliement de la population au régime et une levée en masse de combattants pour défendre la patrie en danger. Le calme et la paix revenus, la révolution islamique veut imprimer son empreinte sur le monde musulman en créant le « parti de Dieu » (Hezbollah), qui promeut l’idéal d’un islam rénové (chiisme) en Irak, au Liban et en Arabie Saoudite. Chantre de l’anti-impérialisme, elle veut défendre tous les musulmans et surtout l’entité palestinienne, « meilleur pays musulman », contre Israël, « qui doit disparaître de la carte du monde ». Le chiisme a été imposé en Iran, par la force au XVIème siècle, par la dynastie safavide pour se démarquer des Ottomans, qui s’étaient proclamés « califes » du monde musulman. Aujourd’hui, c’est une façon de se distinguer de la majorité du monde arabe sunnite. En effet, les Iraniens se considèrent indo-européens et non pas sémites comme les Arabes. La révolution islamique a été le paroxysme de l’État-Nation, auquel les Iraniens sont très attachés car il manifeste leur volonté d’indépendance. Le développement de l’industrie nucléaire est un moyen d’être considéré comme un grand pays moderne. Au final, la révolution islamique présente un bilan mitigé, estime l’ambassadeur Nicoullaud. Sur le plan intérieur, les « ayatollahs » (dignitaires chiites) ont triomphé au nom de la lutte contre le pouvoir corrompu du Shah et des dirigeants des pays arabes voisins. Or, aujourd’hui, le régime est gangréné par la corruption, accélérée par l’embargo international à l’origine du développement d’une économie parallèle. A l’extérieur, les idéaux islamiques révolutionnaires n’ont guère atteint le succès espéré, même en recourant au terrorisme, à l’exception du Hezbollah libanais. En revanche, l’Iran a obtenu des succès d’opportunité. En Irak (2003-2011), les États-Unis ont renversé le régime laïc de Saddam Hussein pour le remplacer par un gouvernement chiite. En Afghanistan (2001-2014), la coalition internationale sous l’égide de l’OTAN a affaibli les talibans dans la partie occidentale du pays, devenue de fait un protectorat iranien. Enfin, l’accord de Vienne sur le dossier nucléaire a mis fin à la paralysie politique de l’Iran (encadré). De leur côté, les pays musulmans sunnites du Moyen-Orient observent avec inquiétude l’extension des minorités chiites : Yémen ; région pétrolière de l’Arabie Saoudite ; Bahreïn ; Émirats arabes unis ; Koweït ; Sud de l’Irak, avec les réserves pétrolières de Bassorah ; Liban, avec le Hezbollah ; Syrie, où domine la secte alaouite considérée comme chiite. En raison de l’affaiblissement de la Turquie et de l’Égypte, l’Arabie Saoudite constitue le principal adversaire de l’Iran, qui s’oppose à elle partout où il le peut.

Perspectives stratégiques. De 1979 à 1990, le régime des ayatollahs a légitimé le terrorisme comme l’arme du faible au fort contre les pays occidentaux (prises d’otages et attentats au Liban) et pour éliminer ses opposants. Il a envoyé des conseillers militaires auprès des divers Hezbollahs. Celui de Syrie, qui compte 10.000 soldats en 2016, est aidé par des conseillers techniques qui ne participent pas aux combats. En Iran même, l’armée doit défendre les frontières terrestres et le territoire national. Les « pasdarans » (miliciens gardiens de la révolution islamique) protègent les approches maritimes et effectuent éventuellement des opérations spéciales à l’extérieur. L’aviation militaire, datant de la chute du Shah, est devenue obsolète et les moyens de projection de forces n’existent pas. En conséquence, l’Iran a développé des missiles à longue portée, de plus en plus performants et capables de représailles en cas d’attaque extérieure. En matière nucléaire, il applique totalement l’accord de Vienne. En revanche, les États-Unis ne lèvent pas les sanctions commerciales et financières antérieures à 2010, relatives au soutien de l’Iran au terrorisme et à son non-respect des droits de l’Homme. Une éventuelle rupture de l’accord, par l’administration américaine issue de l’élection présidentielle de novembre 2016, pourrait inciter l’Iran à relancer son programme nucléaire militaire, avertit l’ambassadeur Nicoullaud. Selon lui, l’Iran serait alors capable de monter, sur ses missiles balistiques, des ogives nucléaires en 3 ans et de réaliser leur miniaturisation en 6 ans. Mais en cas de rupture de l’accord par l’Iran, celui-ci s’exposerait à des sanctions plus sévères et même à des frappes militaires de la part des États-Unis, qui ont déjà déclaré ouvertes toutes les options. En outre, souligne l’ambassadeur, une rupture de l’accord de Vienne déclencherait une crise sérieuse avec l’Union européenne, la Chine et la Russie, qui l’ont également conclu. Selon le ministère français des Affaires Étrangères, les restrictions imposées par cet accord nécessiteraient, pour l’Iran, au moins un délai d’un an pour accumuler la matière indispensable à une bombe à uranium enrichi, s’il décidait de développer l’arme nucléaire. L’obtention du plutonium est rendue encore plus lointaine et difficile, car il faudrait réactiver le réacteur de la centrale d’Arak, dont le cœur a été retiré et où du béton a été coulé conformément à l’accord de Vienne, selon le rapport de janvier 2016 de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Enfin, si l’accord est scrupuleusement respecté, l’Iran ne pourra pas « être proche » de l’arme nucléaire pendant 10 à 15 ans.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

L’accord sur le dossier nucléaire iranien a été conclu le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran, l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Il prévoit une levée progressive des sanctions des États-Unis et de l’Union européenne à l’encontre de l’Iran, pour l’essentiel après 2010 (secteur financier, énergie et transports). Il porte sur l’accès à la matière nucléaire, sa militarisation et la mise d’un engin nucléaire sur un vecteur. Les vérifications sont effectuées par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le nombre de centrifugeuses IR-1 est limité à 5.060 pendant 10 ans. Les restrictions sur le niveau et la localisation des activités d’enrichissement, les stocks d’uranium enrichi, le retraitement et l’interdiction de certaines activités liées à la militarisation d’une arme nucléaire durent 15 ans. Le Conseil de sécurité de l’ONU restera saisi pendant 10 ans. Enfin, le mécanisme de retour automatique des sanctions sera en vigueur pendant 15 ans.




Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Confidentialité, respect de la parole donnée et recours aux réseaux d’influence caractérisent la diplomatie de l’ombre, mise en œuvre par des personnalités indépendantes, en vue de la paix et la stabilité dans le monde.

L’homme d’affaires français Jean-Yves Ollivier (à droite sur la photo), président de la Fondation Brazzaville, en a dévoilé une partie au cours d’une séance de questions-réponses organisée, le 3 mars 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’Afrique pour commencer. En septembre 1987 à l’aéroport de Maputo (Mozambique), Jean-Yves Ollivier (J-Y O) organise un échange de prisonniers : 133 soldats angolais loyalistes, 50 combattants du mouvement de libération de la Namibie (protectorat de l’Afrique du Sud à l’époque) et 2 activistes européens anti-apartheid contre 1 officier sud-africain blanc, le capitaine Wynand du Toit, capturé en Angola. Cette opération régionale, menée par Denis Sassou-Nguesso, président de la République populaire du Congo (Congo-Brazzaville) a nécessité la participation du Mozambique, de l’Afrique du Sud, de l’Angola, des Pays-Bas et de la France. Pendant cette période de la guerre froide, l’URSS et l’Occident s’affrontent par procuration en Afrique. La première a envoyé 50.000 mercenaires cubains aider les rebellions. Les États-Unis soutiennent les mouvements séparatistes angolais et mozambicains. Pour l’Afrique du Sud, un soldat ne doit jamais être abandonné, J-Y O engage alors un dialogue entre les parties pour faire libérer le capitaine du Toit. Son succès l’incite à aller encore plus loin. Ce sera l’accord de Brazzaville (voir encadré) qui conduira notamment à l’indépendance de la Namibie et au retrait des Cubains. Le slogan « Une balle pour un Blanc » de l’ANC (parti de la majorité noire sud-africaine) rappelle à J-Y O celui du FLN algérien : « Le départ ou le cercueil ». Selon ce « pied-noir » né à Alger en 1944, des communautés qui se comprennent mal n’ont plus d’autre espoir que de se défendre jusqu’à la mort. Estimant avoir quelques arguments à faire valoir, il contribue à la libération en 1990, après 27 années d’emprisonnement, de Nelson Mandela, futur premier président noir d’Afrique du Sud. La même année, le président François Mitterrand, en visite officielle aux Comores, ne souhaite pas avoir à serrer la main du mercenaire Bob Denard, soutenu par le régime de Pretoria. J-Y O a réussi, là où les diplomates ont hésité : il est allé demander à des Sud-Africains blancs de dissuader Bob Denard de se manifester !

Une certaine philosophie. Diplomaties parallèle et officielle vont dans la même direction, mais elles n’ont pas les mêmes contacts ni les mêmes sources d’information, indique J-Y O, qui assure n’avoir jamais agi contre les intérêts de la France. Pour lui, un pays est la « référence absolue » et la nationalité le « sentiment fantastique » d’appartenir à une communauté. Savoir parler à l’ennemi ne signifie pas abandonner sa propre éthique. Il s’agit de pratiquer une diplomatie à la Henry Kissinger (secrétaire d’État américain de 1973 à 1977) avec de nombreux aller-retour entre les parties, en vue d’obtenir des accords dans des délais rapprochés, d’abord sur un petit sujet puis sur un grand sujet. Cela passe par les réunions de familles séparées et le passage d’aides alimentaires dans une zone sinistrée. Au cours de sa carrière de négociateur en matières premières, domaine favorable au dialogue et à la communication, J-Y O a rencontré de nombreux responsables politiques chargés des opérations commerciales internationales. Le « bouche à oreille » prime dans les relations de confiance, surtout en Afrique où le contact avec l’interlocuteur permet de sentir son absence de préjugés. Il sera ainsi plus aisé d’en obtenir des informations en l’assurant qu’elles resteront secrètes, précise J-Y O. En revanche, un diplomate officiel ne révèlera que ce qu’il est autorisé à dire et rendra compte de ses entretiens… dont la teneur sera bientôt connue des médias ! Toute guerre doit déboucher sur la paix et il s’agit d’en convaincre les protagonistes, souligne J-Y O. Grâce aux références dont il peut se prévaloir, il parvient à les rencontrer et leur expliquer qu’il ne vient pas régler le contentieux, mais examiner comment bâtir un avenir ensemble. Il avoue avoir connu de « merveilleuses victoires », mais aussi des échecs. Dans le passé, ses moyens financiers lui ont garanti son indépendance d’esprit et d’action. Aujourd’hui, il doit rendre compte au conseil d’administration de la Fondation Brazzaville, son bailleur de fonds.

Des hommes d’influence. Pendant les conflits d’autrefois, les communications téléphoniques filaires étant fréquemment coupées, il était possible de se déplacer sans trop se faire remarquer, rappelle J-Y O. Aujourd’hui, il ne peut agir de la même façon dans un monde plus ouvert. Il a donc créé une fondation, avec un site internet et une adresse électronique. Fréquemment sollicité, il examine les situations conflictuelles où il peut intervenir de façon positive, en évaluant les chances de succès de solutions possibles. La Fondation Brazzaville met en œuvre les compétences et les réseaux de ses membres, qui ne se limitent plus au seul continent africain (voir encadré). Parmi eux figure notamment l’actuel président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, également président de l’Organisation de l’unité africaine en 1988 pendant les négociations de l’accord de Brazzaville. Le prince Michael de Kent, cousin germain de la reine Élizabeth II, gère son propre cabinet conseil et accorde son patronage à une centaine d’organisations caritatives. Le prince Philipp von und zu Liechtenstein, banquier, est gouverneur du Forum financier européen qui a son siège à Londres. Président de la République démocratique du Timor Oriental de 2007 à 2012, José Ramos-Horta a reçu le prix Nobel de la paix en 1996. Sundeep Waslekar, président de l’institut de recherche indien Strategic Forsight Group, a notamment pratiqué la diplomatie parallèle entre décideurs indiens et pakistanais. Enfin, Jean-Yves Ollivier, officier de la Légion d’Honneur, est le seul étranger à avoir reçu la plus haute distinction honorifique sud-africaine à deux reprises pour ses contributions à la paix : en 1987, sous le régime de l’apartheid, et en 1995 des mains de Nelson Mandela.

Loïc Salmon

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La Fondation Brazzaville a été créée en 2014 dans le but de perpétuer et d’agir dans l’esprit de « l’accord de Brazzaville », signé le 13 décembre 1988. Ce dernier est le résultat d’années de négociations menées en coulisses pour obtenir la libération de Nelson Mandela, mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud et faciliter l’avènement de la « Nation arc-en-ciel ». La Fondation Brazzaville met à profit l’expérience des négociations internationales de ses membres pour agir au plus haut niveau, dans la plus grande confidentialité et en engageant un dialogue direct entre les parties, pour favoriser la résolution pacifique des conflits en Afrique et dans le reste du monde. Elle intervient à la demande d’États en conflit ou à la suite des sollicitations d’organisations régionales ou multinationales. Sans vouloir se substituer aux diplomaties ou organisations officielles, elle agit avec pragmatisme en privilégiant l’efficacité.




Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite voit son influence sur la communauté musulmane contestée, son alliance avec les Etats-Unis affaiblie et sa puissance économique amoindrie.

Ce constat a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : David Rigoulet-Roze, Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient ; Sébastien Wesser, Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

Piliers religieux et financier. L’Arabie Saoudite exerce une prédominance sur la communauté musulmane pour des raisons religieuses et économiques, explique David Rigoulet-Roze. D’abord, elle contrôle la péninsule arabe et assure la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine. Au cours du  XVIIIème siècle, Mohammed ibn Saoud, patriarche du clan Saoud, s’est allié au réformateur Mohammed ben Abdelwahab, partisan d’un islam ultra-orthodoxe de rite sunnite, le « wahabisme ». Après la première guère mondiale, un de ses descendants, Abdel Aziz ibn Saoud, fonde le royaume qui porte son nom, occupe les lieux saints et en assure la protection, apanage du sultan ottoman dont le « califat » a été aboli par Atatürk en 1924. Le roi tire bénéfice d’une taxe sur le pèlerinage à La Mecque, prescrit par le Coran, et du prestige de la région, devenue de fait la capitale religieuse de la communauté musulmane. Le titre de « calife » (commandeur des croyants) sera d’abord repris par Oussama ben Laden (1990-2000), chef d’Al Qaïda, puis par Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur de l’État islamique (Daech) en 2014. De son côté, l’Iran, de rite chiite et grand pays producteur de pétrole au Moyen-Orient, conteste la garde des lieux saints par l’Arabie Saoudite, à la suite de plusieurs incidents survenus à La Mecque : 1979, prise d’otages soldée par 334 morts, 451 blessés et 60 exécutions après intervention du GIGN français ; 1987, nouvel incident avec 402 morts, dont 300 Iraniens, et 644 blessés ; 1990, 1.426 morts dans une bousculade de pèlerins ; 2015, idem avec 2.236 morts. En janvier 2016, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran à la suite du sac de son ambassade à Téhéran par des manifestants, en réaction à l’exécution du dignitaire chiite Nimr al Nimr dans le royaume. Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avec les États-Unis, la Russie, la Chine la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, fait craindre à Ryad un retour de Téhéran sur la scène régionale. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite dispose d’un second pilier d’influence, à savoir la manne financière provenant des gisements de pétrole dans la région depuis les années 1930. Elle a conclu en 1945, avec les États-Unis, le pacte dit de « Quincy », du nom du croiseur américain où il a été signé, renouvelé pour 60 ans en 2005. Ce pacte lui assure la protection militaire américaine contre toute menace extérieure, en contrepartie d’approvisionnements pétroliers garantis. Ses recettes sont ainsi passées de 65 Md$ en 1965 à 165 Md$ en 1980. Pendant la guerre froide (1947-1991) et dans le but d’affaiblir l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan en 1979, les États-Unis sollicitent un soutien financier aux rebelles afghans auprès de l’Arabie Saoudite, qui en profite pour y exporter le wahabisme. Elle avait déjà commencé son prosélytisme dès 1962 avec la création de la Ligue islamique mondiale, en vue de répandre l’enseignement musulman. En 1980 et encore à la demande des États-Unis, elle avait augmenté sa production de pétrole pour faire passer le prix du baril de pétrole en dessous de 10 $, afin de soutenir l’économie américaine. Elle a fait de même en 2016, mais cette fois pour contrer l’indépendance énergétique américaine à base de gaz de schiste. Toutefois, la baisse du prix du pétrole, entamée depuis juillet 2014, affecte les recettes du royaume et menace sa stabilité intérieure.

Risques économiques et stratégiques. La population du pays a doublé en 25 ans et les deux tiers des Saoudiens ont moins de 30 ans, souligne Sébastien Wesser. Par ailleurs, le budget de l’État est passé d’un excédent de 50 Md$ en 2013 à un déficit de 130 Md$ en 2015. Il assure d’abord aux Saoudiens un niveau de vie comparable à ceux des Américains et des Européens. En effet, environ la moitié paie salaires, retraites et subventions. Outre les milliards de dollars de la « politique du chéquier » envers l’Égypte, le Pakistan et les pays du Maghreb, il consacre 35 % à l’éducation, mais 25 % à la défense. Entre 2008 et 2011, l’Arabie Saoudite est devenue le premier pays acheteur d’armement, devant l’Inde, Israël et le Brésil. Mais, lors du printemps arabe de 2011, le gouvernement a dû débloquer 100 Md$ pour aider ses citoyens en difficulté. L’État a acheté des terres arables en Australie et au Soudan pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Ses réserves en devises étrangères, passées de 750 Md$ en 2012 à 630 Md$ en 2014, pourraient être asséchées en 2020. Par ailleurs, les relations avec les États-Unis se sont altérées depuis les attentats du 11 septembre 2001, dont 15 des 19 auteurs étaient saoudiens. Dix ans plus tard, l’abandon du soutien de Washington au régime d’Hosni Moubarak en Égypte a été ressenti comme une trahison par Ryad. La volonté américaine de rééquilibrage entre pays sunnites et chiites est perçue comme un moyen de prendre pied sur le marché iranien. Selon Sébastien Wesser l’Arabie Saoudite aurait alors fait baisser le prix de son pétrole pour empêcher celui de l’Iran d’arriver sur le marché et pénaliser les entreprises américaines, qui se sont lourdement endettées pour exploiter le gaz de schiste. Inquiets de la politique guerrière de l’Arabie Saoudite au Yémen et en Syrie, les États-Unis pourraient suspendre leurs ventes d’armes. L’Arabie Saoudite se rapproche déjà du Pakistan sur le plan militaire et ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique, à terme. Elle possède des missiles chinois, susceptibles d’emporter des ogives nucléaires… pakistanaises ! Cette hypothèse est prise au sérieux à Washington, qui redoute une contagion régionale. A court terme, conclut Sébastien Wesser, le Moyen-Orient sera probablement nucléarisé.

Loïc Salmon

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La compagnie nationale Saudi Aramco produisait 10,25 millions de barils par jour (Mb/j) en décembre 2015, contre 5 Mb/j par la russe Rosneft et 4 Mb/j par l’américaine Exxon Mobil. Ses réserves prouvées s’élèvent à 267 milliards de barils contre 40 Mdb pour Rosneft et 25 Mdb pour Exxon Mobil. La communauté sunnite, centrée sur l’Arabie Saoudite, est prédominante en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Est, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Liban, à Oman, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar, au Yémen, en Afghanistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, en Malaisie, en Indonésie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine. Elle inclut d’importantes minorités en Chine et aux Philippines. La communauté chiite, centrée sur l’Iran, est très présente au Yémen, en Irak, en Syrie, en Azerbaïdjan et en Afghanistan, avec de petites minorités en Turquie et même en Arabie Saoudite.