Défense : le « Métavers », nouveau champ de bataille

Le réseau social « Métavers », évolutif dans le monde virtuel et interactif en temps réel, offre des possibilités en matière de formation, de renseignement, d’influence et de recrutement pour les armées, mais présente aussi des risques.

Cela ressort d’un colloque organisé, le 1er décembre 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre (CDEC). Y sont notamment intervenus : Mathieu Flaig, société de conseil en systèmes et logiciels informatiques SQORUS ; le colonel Samir Yaker, CDEC ; l’ingénieur civil Hervé Cicchelero, Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication ; le colonel Jean-Gabriel Herbinet, État-major de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Raphaël Briant, Direction générale des relations internationales et de la stratégie ; le lieutenant-colonel Hubert de Quièvrecourt, direction des ressources humaines de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Fabien Simon, État-major de l’armée de Terre/Cyber ; le général de division Pierre-joseph Givre, directeur du CDEC.

Perspectives techniques. L’internet a connu plusieurs évolutions, indique Mathieu Flaig. Le web 1.0 porte uniquement sur la lecture avec les moteurs de recherche dont Google et Yahoo. Le web. 2.0 permet en outre d’écrire et d’échanger via les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter. Le web 3.0 y ajoute la confiance et la vérification au moyen de diverses plateformes et des lunettes pour le virtuel. Persistant et massivement évolutif, le Métavers, réseau de mondes virtuels interconnectés, est axé sur l’interaction en temps réel où les gens peuvent travailler, réagir socialement, effectuer des transactions, jouer et même créer des environnements. La fusion entre le réel et le virtuel s’effectue déjà par l’intermédiaire de l’ordinateur ou du smartphone. La société américaine Meta, fondée en 2004, a rejoint les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft). Environ 25 % des gens passeront une heure par jour à naviguer sur internet en 2026. Le marché du Métavers est estimé à 13 Mds$ en 2030. Toutefois, 60 % des gens ne semblent guère enclins à faire leur marché de façon virtuelle.

Espace de confrontation. La stratégie consiste à imposer sa volonté face à celle de l’ennemi, rappelle le colonel Yaker. Dans le triptyque « compétition, confrontation et affrontement », la formule « gagner la guerre avant la guerre » s’inscrit dans la phase de compétition. La victoire stratégique résulte de la modification du comportement de l’adversaire au moyen de la guerre informationnelle, qui influe sur sa prise de décision. Il s’agit de prendre l’ascendant sur lui en décidant plus vite que lui. Après une intervention foudroyante qui sidère l’adversaire, il convient d’évaluer l’opération militaire en termes de pertes et de gains potentiels avec les conséquences sur la liberté d’action du chef. La stratégie de communication fixe un code des opérations pour que la population, présente sur le théâtre, en comprenne le sens. Celle-ci de répartit en trois catégories : la première, hostile, qu’il faut discréditer ; la deuxième qui doute et qu’il faut convaincre ; la troisième, favorable, dont il faut renforcer les convictions. Ainsi, la guerre en Ukraine met en en œuvre l’affrontement physique avec les forces russes, la résilience de la nation et ses forces morales (valeurs et patriotisme). A terme, le Métavers prendra aussi en compte les forces morales. Par ailleurs, la conflictualité devient multi-champs, à savoir terre, mer, air et cyber, avec les défis de l’interopérabilité et de la connectivité. Le renseignement tactique est recoupé et coté à 100 % ou 80 % selon les sources. L’armée de Terre se prépare à des opérations hybrides par la simulation et l’entraînement sur le terrain. La numérisation du champ de bataille apporte l’information juste au bon niveau de commandement, pour éviter une surcharge cognitive. Le Métavers va rendre encore plus complexe le travail de l’état-major. Le futur contrôle technologique devra conserver l’humain au centre de tout.

Potentialités militaires. Avant de se trouver dans la réalité du combat, le militaire va s’y préparer via le métavers, indique le lieutenant-colonel Briant. Les bases aériennes d’Orange et de Mont-de-Marsan disposent d’équipements créant un environnement représentatif de vol (photo). Le Métavers constitue un espace expérimental d’interopérabilité peu sécurisé, mais toutes les armées du monde vont se l’approprier. L’adversaire pourrait alors biaiser la reprogrammation, en vue de détruire la cohésion homme/machine. Il faudra pouvoir le déceler à temps pour ne pas se faire déposséder de la conduite de la guerre. Le couplage entre le réel et le virtuel permettra de simuler un champ de bataille à l’étranger pour une mise en situation opérationnelle. Aujourd’hui, souligne Hervé Cicchelero, la réalité allant très vite, l’ingénierie reste indispensable en progressant pas à pas et en acceptant de se tromper dans un monde physique, de plus en plus numérisé et virtualisé. En outre, gagner la guerre, en vue ensuite de négocier, nécessite une approche sociologique des gouvernants et une prise en compte des normes au niveau européen. En opération, les soldats n’emportent pas de téléphone personnel, qui localiserait leurs émotions à une date et un endroit précis, rappelle le lieutenant-colonel Simon. Il existe en effet des applications qui facilitent la fuite de données, dont les traces persistent après effacement. Des robots pourraient y être installés pour simuler une présence dans un endroit virtuel, afin de tromper l’adversaire. Le casque de Métavers enregistre des données personnelles, notamment la sudation, le pouls et l’expression du visage, signes de réaction au stress. Les données comportementales sont exclues de l’échange d’informations dans le cadre d’une coopération internationale. Toutefois, ces données permettent de cibler les personnels à recruter pour des métiers correspondant à leurs points forts. L’armée de Terre recherche chaque année des jeunes de 18-25 ans et devra donc prospecter le Métavers qu’ils connaissent bien, indique le lieutenant-colonel de Quièvrecourt. Déjà peu après leur arrivée, les recrues, coiffées d’un casque de vision virtuelle à 360°, se trouvent plongées dans une ambiance d’un combat violent ainsi que dans la mise en œuvre d’un canon ou la conduite d’un char. Bientôt, le recrutement pourra se faire en ligne. Selon le colonel Herbinet, des règles strictes relatives aux smartphones assurent la protection des données en opération. Pourtant, rien n’empêche des espions russes, chinois ou israéliens d’aller capter les données personnelles des futurs cadres de l’armée française… aux abords de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan !

Préparer demain. La discussion libre entre civils et militaires améliore la visibilité dans le « brouillard de la guerre », constate le général Givre. L’armée de Terre doit recruter des compétences et capter des talents. Dans ses champs d’action, elle doit utiliser le défensif en appui de l’offensif. Cela passe par l’exploitation des données, dont 80 % viennent de sources ouvertes. Le renseignement, destiné aux forces engagées en opération, doit provenir de toutes les sources possibles. Des robots pourront capter des informations sur le Métavers et lancer des leurres en temps réel. Le champ de bataille connaît une hybridation systématique. L’Ukraine, qui a militarisé sa société civile depuis l’invasion russe en 2022, dispose d’informaticiens capables de créer des applications en 48 heures pour la protection de ses systèmes et la saturation de ceux des forces russes. Pendant la guerre du Haut-Karabagh en 2020, les Azéris ont réagi très vite face aux Arméniens. Les décisions rapides reposent sur l’exploitation des données. La France, souligne le général, ne peut se permettre d’être en retard dans le Métavers. Seule, elle n’y parviendra pas et doit aller à la vitesse des autres en mobilisant toutes les intelligences. Les GAFAM ont déjà réalisé un réseau de très haut niveau technique… mis au service des Etats-Unis !

Loïc Salmon

Médias sociaux : tout n’est pas bon à dire en opérations

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique




OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Le resserrement du partenariat stratégique entre la Russie et la Chine est perçu par l’OTAN comme déstabilisateur de l’ordre international. Pour les Etats-Unis, l’importance de la présence navale française dans la zone indopacifique contribue de façon significative à la sécurité régionale.

Un document de l’OTAN, rendu public lors du sommet des 29-30 juin 2022 à Madrid, réactualise le concept stratégique de 2010. Le 11 juillet, une source de l’Etat-major de la Marine française a indiqué les perspectives navales avec les Etats-Unis. Le même jour, l’Etat-major des armées (EMA) a exposé la situation du conflit en Ukraine.

Situation en Ukraine. Les gains territoriaux au Nord de la Crimée et à l’Ouest du Donbass augmentent (stries rouges sur la carte). Selon l’EMA, les frappes russes (astérisques jaunes) demeurent intenses sur toute la ligne de front et dans la profondeur, surtout sur le Donbass, et ciblent à nouveau les régions de Sumy et Chernihiv. L’artillerie ukrainienne vise les dépôts logistiques russes. Sur le front Nord, les frappes ont repris au Nord-Ouest et les combats se poursuivent autour de Kharkiv (1). Sur le front Est, les forces russes poursuivent leur offensive, lente et méthodique, vers les localités de Sloviansk et Kramatorsk. Les forces ukrainiennes tiennent leurs lignes de défense (2). Sur le front Sud, la situation s’est stabilisée. Les forces ukrainiennes font face aux dernières lignes de défenses russes dans les régions de Kherson et Zaporizhia, ciblant leurs approvisionnements sur leurs arrières (3). Selon la source navale française, cette guerre permet d’exploiter les erreurs de la Russie et d’évaluer ses capacités tactiques terrestre et navale (Île aux Serpents). Elle souligne le risque de chantage alimentaire en Afrique, en raison du contrôle russe de la mer Noire. Au 11 juillet, la Russie avait tiré plus de 1.000 missiles de croisière, dont une centaine depuis la mer. En conséquence, la Marine française portera ses efforts sur la lutte contre les drones et le brouillage des communications.

Russie et Chine. Pour l’OTAN, la Russie constitue la principale menace pour la paix et la stabilité dans la zone euro-atlantique. Avec des moyens conventionnels, cyber ou hybrides, elle tente d’exercer un contrôle direct et d’établir des sphères d’influence par la coercition, la subversion, l’agression et l’annexion. Brandissant la menace nucléaire, elle modernise ses forces nucléaires et développe de nouveaux vecteurs à capacités conventionnelle et nucléaire aux effets perturbateurs. Outre la déstabilisation des pays situés à l’Est ou au Sud du territoire de l’Alliance atlantique, elle entrave la liberté de navigation dans l’Atlantique Nord, zone d’acheminement de renforts militaires vers l’Europe. Son intégration militaire avec la Biélorussie et le renforcement de son dispositif militaire en mer Baltique, mer Noire et Méditerranée sont considérés comme portant atteinte à la sécurité et aux intérêts des pays de l’Alliance atlantique. Toutefois, estimant ne pas présenter une menace pour la Russie, l’OTAN ne cherche pas la confrontation et souhaite maintenir des canaux de communications pour gérer et réduire les risques, éviter toute escalade et accroître la transparence. Par ailleurs, selon l’OTAN, la Chine renforce sa présence dans le monde et projette sa puissance par des moyens politiques, économiques et militaires. Elle cible notamment les pays de l’Alliance atlantique par des opérations hybrides ou cyber malveillantes, une rhétorique hostile et des activités de désinformation. Elle tente d’exercer une mainmise sur des secteurs économiques et industriels clés, des infrastructures d’importance critique, des matériaux (terres rares) et des chaînes d’approvisionnements stratégiques. En outre, elle sape l’ordre international fondé sur des règles, notamment dans les domaines spatial, cyber et maritime (entraves à la liberté de navigation).

NRBC, cyber, technologies, climat. Selon l’OTAN, des Etats et des acteurs non-étatiques hostiles recourent à des substances ou des armes chimiques, biologiques radiologiques ou nucléaires, qui menacent la sécurité des pays de l’Alliance atlantique. Ainsi, l’Iran et la Corée du Nord poursuivent leurs programmes d’armement nucléaire et de missiles. La Syrie, la Corée du Nord, la Russie et des acteurs non-étatiques ont déjà employé des armes chimiques. La Chine développe son arsenal nucléaire à un rythme soutenu et met au point des vecteurs de plus en plus sophistiqués. Dans le cyberespace, théâtre d’une contestation permanente, des acteurs malveillants essaient d’affaiblir la défense de l’OTAN en cherchant à endommager des infrastructures d’importance critique, perturber le fonctionnement des services publics, dérober des renseignements, voler des contenus soumis à la propriété intellectuelle ou entraver des activités militaires. En outre, des pays compétiteurs stratégiques et des adversaires potentiels de l’OTAN investissent dans des technologies émergentes ou de rupture, capables d’endommager ses capacités spatiales, et de cibler ses infrastructures civiles ou militaires. Enfin, multiplicateur de crises et de menaces, le changement climatique provoque une montée du niveau des mers et des feux de végétations, désorganisant des sociétés. Souvent appelées à intervenir en cas de catastrophe naturelle, les forces armées doivent désormais agir dans des conditions climatiques extrêmes.

Zone indopacifique. Face à la Chine, les Etats-Unis ont besoin d’Alliés, indique la source navale française. Ils ont pris en compte l’implantation de la France dans la zone indopacifique, car ils partagent avec elle la même prudence vis-à-vis de la Chine, la nécessité de la prévention des combats dans la région et le souhait d’y limiter le développement des activités militaires. Depuis la seconde guerre mondiale, la Marine américaine domine les océans. Mais la Marine chinoise développe ses capacités de mener des opérations de coercition et de se déployer dans le monde, comme l’a démontré l’escale d’une frégate chinoise à Bata (Guinée). Elle a mis au point un porte-avions à catapulte et son avion spécifique et a loué des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) russes de la classe Akula. Autre alliée des Etats-Unis dans la région, l’Australie a annulé le contrat de sous-marins avec la France pour se tourner vers eux. Or le taux de remplacement dans la Marine américaine est passé de 2 unités par an à 1 par an, repoussant à 2040 la perspective pour l’Australie de prendre livraison de SNA opérationnels, à prélever sur la flotte américaine. Pour se renforcer dans le Pacifique, les Etats-Unis ont réduit de 70 % leur présence dans l’océan Indien, compensée par celle de la France, dont la posture stratégique dans la zone indopacifique complique l’analyse géopolitique de la Chine.

Interopérabilité navale. Selon la source navale française, des arrangements techniques entre les Marines américaine et française portent sur la validation, à différents niveaux, des systèmes d’informations concernant le commandement, les sous-marins et l’avion de chasse F-35 C. La 4ème génération de ce dernier en augmentera la furtivité, mais la 5ème entraînera un comportement différent, enjeu de la coordination avec le Rafale Marine

Loïc Salmon

Union européenne : présidence française, acquis de la défense

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique




Union européenne : présidence française, acquis de la défense

L’engagement écrit de nouveaux financements pour l’acquisition de capacités de défense, obtenu lors de la présidence de la France au premier semestre 2022, manifeste le réveil stratégique de l’Union européenne (UE).

Ce dernier et la « boussole stratégique », actualisée en cohérence avec le nouveau concept stratégique de l’OTAN, ont été présentés à la presse, le 7 juillet 2022 à Paris, par Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

L’Europe puissance. Véritable Livre blanc de la défense de l’UE à l’horizon 2030, la boussole stratégique a été adoptée par les 27 Etats membres. L’invasion de l’Ukraine, le 22 février, a rendu nécessaires la crédibilité de l’OTAN et sa coordination avec l’UE pour dissuader la Russie d’attaquer l’un des membres de l’Alliance atlantique. La boussole stratégique sera mise en œuvre et déclinée en liaison étroite avec la République tchèque puis la Suède, qui succèdent à la France à la tête du Conseil européen jusqu’au 30 juin 2023. Elle porte d’abord sur une capacité de déploiement rapide, adossée à des processus de décision plus flexibles, plus réactifs et plus adaptés aux besoins des pays partenaires. Les missions PSDC (politique de sécurité et de défense commune) seront rénovées pour permettre des coopérations structurelles, plus en soutien des besoins de souveraineté des partenaires de l’UE et des modalités d’actions. Un investissement de l’ensemble des Etats membres doit garantir un accès sûr à l’espace, au cyber et à la haute mer, domaines contestés, avec les lancements d’une présence maritime coordonnée dans l’océan Indien et d’une stratégie spatiale avec l’exercice Aster X, tenu à Toulouse le 4 mars. Outre la zone indopacifique, l’accent a été mis sur les Balkans et l’Afrique. Le dialogue entre l’UE et les Etats-Unis a repris en matière de sécurité et de défense. Conçue pour la gestion de crise dans les Balkans ou en Afrique, la « Facilité européenne pour la paix », instrument extrabudgétaire créé en 2021, visait d’abord à financer les équipements et armements des troupes des EUTM (missions de formation de l’armée d’un pays tiers). Depuis, elle a été mobilisée pour fournir des armes à l’Ukraine pour un montant de 2 Mds€.

La BITD européenne. Des réponses urgentes ont été apportées pour combler les lacunes capacitaires. Lors de sa réunion des 24 et 25 mars et avant même l’adoption de la boussole stratégique, le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement a demandé à la Commission européenne et à l’Agence européenne de défense de proposer des solutions de court et moyen termes pour soutenir et renforcer la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne. En outre, il a décidé de créer un « hub » (plateforme) en charge de l’innovation au sein de l’Agence européenne de défense. Par ailleurs et sur sa demande, la Commission européenne a proposé la création de deux nouveaux instruments d’incitation à l’acquisition conjointe d’équipements militaires. Le premier est un plan d’urgence pour réapprovisionner les stocks de matériels pour un montant de 500 M€ sur 2022-2024, soutenu par le budget de l’UE. Le second consiste en un programme européen d’investissements de défense pour faciliter l’achat conjoint, via des exemptions de taxe à la valeur ajoutée et des flexibilités réglementaires. Il offre la possibilité de mobiliser des financements du budget de l’UE pour renforcer la BITD. Même après la guerre en Ukraine, les dépenses de défense devraient continuer à augmenter de façon significative, estime Alice Guitton.

Loïc Salmon

OTAN : actualisation du concept stratégique et complémentarité navale franco-américaine

Océan Indien : espace de coopération internationale

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

 




Armée de Terre : intervenir dans tous les types de conflits

La combinaison des masse, technologie et agilité manœuvrière doit permettre à l’armée de Terre de prendre l’ascendant dans les champs de confrontation physiques, virtuels ou cognitifs.

Cela ressort du document « Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035 », élaboré par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Il a été rendu public lors de la présentation de l’armée de Terre à Satory le 7 octobre 2021.

Evolution du milieu aéroterrestre. Dans le contexte du continuum « paix, crise et guerre », les forces terrestres, engagées sur le territoire national et en opérations extérieures, s’intègrent dans la stratégie globale des armées couvrant les fonctions : connaître et anticiper ; prévenir ; dissuader ; protéger ; intervenir. Le milieu aéroterrestre dispose de liens permanents avec les littoraux et infrastructures portuaires, lieux de transit et infrastructures de contrôle aérien ou spatial et enfin infrastructures de systèmes de communication. L’urbanisation progresse avec la croissance démographique pour atteindre 43 mégapoles de plus de 20 millions d’habitants en 2030. L’effet conjugué des crises économiques et du dérèglement climatique provoque un peuplement de zones jusque-là inaccessibles. Les zones périphériques constituent des champs de confrontation physique, préalable à la conquête de l’espace urbain qui abrite les centres de décision. Le spectre hertzien, surexploité, se transforme en champ de bataille jusqu’à une absence de service ou une dégradation avec des interférences sur de nombreuses technologies, avec le risque de brouillage intentionnel des systèmes de combat « info-valorisé » (programme Scorpion) et de navigation par satellite. L’absence de processus démocratiques de régulation offre des perspectives aux stratégies hybrides dans la sphère informationnelle, grâce à l’amélioration continue des capacités techniques de traitement des audiences. Les forces armées et les populations civiles sont visées par des manipulations sociales hostiles, pour altérer les valeurs et croyances d’une société ou d’un Etat. S’y ajoute la guerre « politique » pour influencer le processus décisionnel d’un Etat, afin d’obtenir une modification de politique conforme aux intérêts de l’attaquant. Une opération militaire, même limitée géographiquement, ne bénéficie plus du silence des médias. Le champ informationnel des perceptions constitue donc une contrainte, mais aussi une opportunité pour les forces terrestres qui, si nécessaire, peuvent les placer au centre de leur manœuvre.

Mutations technologiques. L’appui des drones et robots aux forces terrestres va se développer d’ici à 2030, modifiant la conduite des opérations. Outre la connexion homme-machine à encadrer sur les plans éthique, juridique, technique ou doctrinal, les systèmes automatisés utiliseront l’intelligence artificielle. Ainsi d’ici à 2030, l’armée de Terre va disposer de « systèmes équipiers » qui conserveront l’homme dans la boucle décisionnelle. Les différents systèmes vont davantage collaborer entre eux, à savoir entre différents types de robots ou entre robots et drones, comme par exemple les robots ravitailleurs ou les essaims de drones à des fins de saturation de l’adversaire. Les forces terrestres françaises ne devraient pas employer de systèmes d’armes létales autonomes, mais pourraient s’y trouver confrontées d’ici à 2030. Ces armes seraient capables de déterminer l’ouverture du feu sur un champ de bataille sans intervention d’un opérateur. Ces mutations technologiques vont renforcer l’autonomie de décision du soldat, qui devra gérer une charge mentale accrue par les flux d’informations. Par ailleurs, par sa désorganisation sociale massive, la pandémie du Covid-19 a fait prendre conscience du risque biologique naturel. Cela implique le retour possible d’une menace nucléaire, radiologique, bactériologique ou chimique (NRBC). Au combat, l’appui NRBC est constitué de modules opérationnels avec des capacités de reconnaissance et de décontamination, aptes à suivre la manœuvre du niveau de la section jusqu’à celui de groupement tactique interarmes. En 2030, en cas de conflit de haute intensité, l’armée de Terre devrait disposer d’une masse de manœuvre formée, équipée et entraînée pour absorber le choc d’un événement NRBC dans les meilleures conditions possibles. La France excluant toute bataille nucléaire, l’arme nucléaire tactique ne saurait être la continuation des feux conventionnels. Toutefois, certains Etats, possesseurs de l’arme nucléaire ou susceptibles de l’être, pourraient quand même l’utiliser contre des postes de commandement, des unités blindées ou des points logistiques importants. Cela implique, pour l’armée de Terre française, des équipements adaptés, des installations de décontamination, des matériels spécifiques (dosimètres et véhicules étanches) et des procédures. Elle devra renforcer la discrétion de ses lieux de stationnement et mettre au point des entraînements dédiés.

Cadre interarmées. Afin de mieux connaître l’adversaire et avant qu’il ne puisse les évaluer, les forces terrestres participent à la chaîne interarmées du renseignement. En lien avec les autres services dédiés, elles mettent en œuvre une « posture permanente du renseignement et d’influence » qui contribue à la veille continue des principales zones d’intérêt. L’emploi combiné des capteurs aéroterrestres, opératifs et stratégiques, la reconnaissance de combat et les analyses du Centre de renseignement Terre participent à la levée du doute, en contribuant à créer de l’opacité chez l’adversaire. L’intelligence artificielle contribuera à l’analyse et l’exploitation du renseignement pour gérer l’environnement opérationnel, détecter les menaces et croiser les données collectées avec d’autres informations plus générales. La Direction du renseignement militaire fait aussi appel aux forces spéciales Terre (FST), également employées par le Commandement des opérations spéciales. Articulées autour des capacités de commandement, de renseignement, d’action et d’aéromobilité, les FST disposent d’une formation autonome et d’une « démarche innovation » spécifique. Leurs opérations portent sur : l’anticipation stratégique pour révéler les intentions adverses et donner un temps d’avance aux décideurs militaires ; les actions directes ou indirectes à vocation coercitive, alimentées par un cycle court du renseignement ; le modelage de l’environnement d’une crise. La capacité des FST à s’insérer dans les environnements amis, alliés partenaires ou ennemis renforce la liberté d’action d’une force conventionnelle terrestre. Elles peuvent ainsi façonner l’environnement à son profit tout en menant des actions de subversion, de partenariats ou de destruction d’objectifs-clés pour désorganiser l’adversaire. Les stratégies hybrides adverses agissent dans le cyberespace et les champs électromagnétique et informationnel. En conséquence, les forces terrestres comportent des unités spécialisées dans la lutte informatique offensive, défensive ou d’influence, conformément aux documents de doctrine interarmées spécifiques.

Loïc Salmon

Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles




Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Les attaques dans le cyberespace au-dessous du seuil de l’acte de guerre et la centralisation des flux numériques d’information par certains Etats rappellent la Guerre froide (1947-1991), mais sans mécanismes de désescalade.

Citant la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, la ministre des Armées, Florence Parly, a constaté « une asymétrie entre les autocraties déshinibées et les démocraties libérales », lors de son intervention le 8 septembre 2021 au Forum international de la cybersécurité, tenu à Lille du 7 au 9 septembre.

 « Cybercombattants ». Pour la période 2019-2025, le ministère des Armées dispose d’un budget de 1,6 Md€ pour la cyberdéfense et prévoit d’en augmenter le recrutement à 1.900 personnels pour soutenir les missions de renseignement, de protection, de défense et d’action. Recrutés sous statut militaire, civil ou réserviste, les guerriers du cyber occupent des postes d’expert ou de cadre, effectuent leur premier emploi ou diversifient leur parcours professionnel. Leurs activités portent sur : l’ingénierie logicielle (expression du besoin, conception et développement) ; l’administration système et sécurité ; la sécurité des systèmes d’information (assistance, conseil et expertise) ; l’évaluation des systèmes par audit, test d’intrusion, « Red Team » (hackers) et « Blue Team » (défenseurs) ; lutte informatique défensive par l’évaluation de la menace, l’analyse de traces et la supervision dans les « SOC » (systèmes de détection d’intrusion), « forensic » (analyse du système après intrusion pour récupérer les fichiers) et « reverse engineering » (analyse des bogues d’un programme) ; veille sur les réseaux sociaux. Des postes spécifiques seront créés au sein des armées, à la Direction générale de la sécurité extérieure et à la Direction générale de l’armement, qui développe de nouveaux équipements. Les personnels à recruter renforceront le vivier de compétences à la disposition du Commandement de la cyberdéfense (Comcyber), qui devrait disposer de 5.000 cybercombattants d’ici à 2025. Placé sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées et implanté à Paris et Rennes, le Comcyber a pour missions : la protection des systèmes d’information de l’Etat-major des armées et du ministère des Armées ; la conception, la planification et la conduite des opérations militaires offensives et défensives dans le cyber ; la contribution à la préparation de l’avenir du domaine de la cyberdéfense.

Unités militaires spécialisées. L’armée de Terre, particulièrement exposée aux cyberattaques, s’est dotée des moyens pour s’en protéger. A Rennes, le Commandement des systèmes d’information et de communication contribue aux missions cyber et à la préparation à l’engagement des forces en opérations. La 807ème Compagnie de transmissions, spécialisée dans la défense des systèmes d’information (SI) projette en permanence des personnels en opérations extérieures. La 785ème Compagnie de guerre électronique (CGE) effectue des audits de sécurité informatique. Le Centre technique de lutte informatique défensive assure la surveillance et la défense des systèmes métiers déployés en métropole. A Paris, la Cellule de coordination de lutte informatique défense assure la veille de l’empreinte numérique (SI et sites internet). Enfin, le Commandement du renseignement des forces terrestres regroupe la 785ème CGE, le 44ème Régiment de transmissions (renseignement d’origine électromagnétique), le 54ème Régiment de transmissions (guerre électronique) et le Centre du renseignement terre (analyse et exploitation).

Loïc Salmon

Défense : détecter les cyberattaques et réagir vite

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique




Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Sur le plan militaire, l’intelligence artificielle (IA) devra traiter des données caractérisées par leurs volume, variété et véracité. Outre son efficacité technique, elle doit inspirer confiance à son utilisateur, qui prend la décision.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 3 décembre 2020 à Paris, par le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont notamment intervenus : le colonel Christophe Augustin, officier de cohérence opérationnelle à l’Etat-major des armées ; Jean-Michel Tran, directeur technique chez Naval Group ; Aurélien Strippoli, directeur de l’innovation chez Airbus Defence & Space ; l’ingénieur général de l’armement Jérôme Lemaire chargé de mission IA à la Direction générale de l’armement. Julien Nocetti, enseignant-chercheur au CREC.

Contraintes spécifiques. Depuis la fin de la guerre froide (1991), le contexte stratégique est devenu plus complexe, imprévisible et dynamique, rappelle le colonel Augustin. La confrontation possible avec des Etats puissances et des acteurs non étatiques apparaît avec la fin de la supériorité technologique occidentale et la facilité d’accès aux technologies de rupture. L’interopérabilité interalliée s’impose, car aucun pays n’aura la capacité de répondre seul à un conflit de grande ampleur. Ce conflit pourrait débuter par des opérations hybrides dans les domaines terrestre, aérien, maritime, cyber, informationnel et spatial. L’IA permettra de détecter les signaux faibles avant-coureurs d’une crise. Les forces déployées sur un théâtre d’opérations devront anticiper les phases de silence radio et les pertes du lien satellitaire, de la supériorité électronique ou de la supériorité aérienne. Le ministère des Armés va disposer des trois « clouds » informatiques d’ici une quinzaine d’années. Le premier, dit « cloud central » ou modèle d’accès à un pool partagé de ressources informatiques à la demande, nécessitera la disponibilité de réseaux interopérables mondiaux à haute capacité, dont la téléphonie mobile 5 G. Le déploiement de forces sur un théâtre d’opération extérieur nécessitera la constitution d’une zone d’autonomie par un « cloud d’entrée de théâtre » et un « cloud de combat », modèles d’accès aux services de métiers spécifiques (plates-formes d’armes, fonctions commandement et contrôle adaptatives etc.). Ils nécessiteront la disponibilité de réseaux de missions fédérées et sécurisées. Les armées ont besoin de capacités de pointe et souveraines. Les outils de demain devront surtout être simples à déployer, à utiliser et à administrer.

Usages navals. Une force navale regroupe des systèmes de systèmes, explique Jean-Michel Tran. Le maintien de la supériorité navale résulte de la réussite de la transformation numérique du combat naval, Système très complexe qui doit durer plusieurs mois dans un environnement marin difficile et sur un théâtre d’opération hostile, un navire doit rester en alerte permanente et capable de répondre instantanément à une menace venant de n’importe où. Par exemple, la réaction à une attaque de type missile hypervéloce est de l’ordre de quelques secondes. Outre une vision élargie des enjeux du théâtre d’opération et une connaissance précise de l’état opérationnel du navire, l’équipage doit disposer d’une aide à la décision synthétique, pour limiter les erreurs dues au stress ou à la fatigue. L’IA permet déjà la détection des pannes/alertes pour la propulsion des frégates multi-missions, grâce à une maintenance prédictive. Elle développera l’autonomie de décision des drones marins, afin d’augmenter leurs performances en précision, vitesse et sécurité. Un algorithme à multicritères calculera les plans d’engagement par la veille coopérative, l’évaluation de la menace, la coordination des engagements, la mise en œuvre des armes et l’évaluation de l’interception. Ainsi pour la protection du groupe aéronaval, une frégate d’escorte détectera la menace d’un missile supersonique, le poursuivra et le désignera comme objectif à une autre frégate d’escorte, qui le neutralisera. L’IA aura proposé à l’officier de lutte anti-aérienne la meilleure solution en temps réel. Elle aura choisi les armes, optimisé l’efficacité, géré les stocks de munitions, évité le sur-engagement et minimisé la gêne pour la force navale.

Domaine aérien. Selon Aurélien Strippoli, plusieurs SCAF (systèmes de combat aérien du futur), composés chacun d’un nouvel avion de chasse et de drones qui étendront leurs capacités, formeront ensemble le système d’armes de nouvelle génération. Ce dernier, qui participera notamment à la guerre électronique et au recueil de renseignement, sera entièrement interopérable avec les forces aériennes alliées. L’IA sera utilisée dans le SCAF notamment pour : la reconnaissance d’images et vidéos (moyens optique, infrarouge et radar) traitées à bord ; le traitement et la génération de langage naturel pour l’interface homme-machine ; la reconnaissance de formes et la fusion de données pour la maintenance prédictive, le dépannage, la connaissance de la situation, la cybersécurité et l’hypervision ; l’autonomie pour la coordination d’essaims de drones et les systèmes collaboratifs ; l’aide à la décision pour la gestion de la flotte et la planification de mission. Sur le plan tactique, le « cloud de combat multi-domaines » permettra la mise en réseau des forces aériennes, terrestres, maritimes, cyber et spatiales. Il permettra d’exécuter, mieux et plus rapidement que l’adversaire, la boucle OODA : Observation, par la gestion et la fusion des capteurs de renseignements d’origines image, électromagnétique et humaine ; Orientation, pour la planification des missions ; Décision, pour le commandement et le contrôle ; Action, par le combat collaboratif.

Ecosystème. Les principaux algorithmes sont réalisés par les grands laboratoires et non par les startups, souligne l’ingénieur général Lemaire. Les grands groupes reviennent à la recherche fondamentale. Outre l’intégration de l’IA dans les systèmes futurs, il faut d’abord en mettre dans les systèmes existants pour augmenter leur performance à moindre coût. La souveraineté numérique varie selon les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Une feuille de route nationale s’impose car les avis des Alliés évoluent.

Loïc Salmon

Allant de pair avec la mondialisation, la révolution numérique offre une façon de penser autrement le fonctionnement des Etats, des entreprises et des sociétés, estime Julien Nocetti. La maîtrise des technologies de l’IA constitue un facteur de puissance en politique internationale. L’IA repose sur la collecte de masses considérables de données, collectées par les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi). L’écosystème de l’innovation devient très compétitif. Sur les 4.500 entreprises traitant de l’IA, la moitié se trouve aux Etats-Unis et le tiers en Chine. Depuis 2013, Chine, Russie et Inde relocalisent des données sur le plan national. La Chine va investir 150 Mds$ dans l’IA jusqu’en 2030. Dans 10-15 ans une rivalité entre la Chine et la Russie dans ce domaine pourrait s’ajouter à celle en cours entre les Etats-Unis et la Chine. (voir sur la photo la déclaration du président russe Vladimir Poutine).

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Défense : détecter les cyberattaques et réagir vite

La doctrine militaire française inclut le cyber comme arme d’emploi sur les théâtres d’opérations. Au-delà de son aspect technique, le cyber prend des dimensions juridique et politique.

A l’occasion de la 8ème édition de l’exercice interarmées « Defnet » (15-26 mars), l’état de la cyberdéfense militaire a été présenté à la presse, le 18 mars 2021 à Paris, notamment par Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées, et le général de division aérienne Didier Tisseyre (photo), commandant la cyberdéfense.

« Cyberconflictualité ». Le commandement de la cyberdéfense (Comcyber) dispose d’un état-major, installé à Paris, pour les orientations stratégiques, la conception et la conduite des opérations, via le centre opérationnel cyber. Le Groupement de la cyberdéfense des armées a été créé le 1er septembre 2020 à Saint-Jacques de la Lande (Bretagne), à proximité de l‘incubateur civilo-militaire « Cyberdéfense Factory ». Ce dernier permet aux petites et moyennes entreprises et aux universitaires de travailler au contact des opérateurs des armées et des experts de la Direction générale de l’armement. Outre la cybercriminalité, le terrorisme ou les actions hybrides de la part de groupes mercenaires rattachés à des Etats, l‘hypothèse d’un engagement majeur dans le cyberespace est prise en compte, indique le général Tisseyre. Des exercices au sein de l’OTAN permettent de s’y préparer. Sur le plan national, il s’agit d’attribuer l’origine des cyberattaques, sans en divulguer la méthode pour éviter une vulnérabilité ultérieure. Leur gravité détermine la proportionnalité de la riposte, au niveau diplomatique, économique ou militaire. Le Comcyber travaille avec les services de renseignement dans la lutte informatique, défensive ou offensive, sur un théâtre d’opérations. Ainsi, l’exercice Defnet 2021 inclut des simulations de vrais incidents sur des systèmes d’armes en service, dans un contexte international au plus près de la réalité.

Defnet 2021. Cet exercice permet de tester la planification, la coordination et la mise en œuvre des mesures défensives face aux cyberattaques. Près de 260 « cybercombattants » sont mobilisés à Brest, Istres, Paris, Rennes et Toulon. Pour la première fois, les réservistes opérationnels sont intégrés aux équipes, afin de s’entraîner aux procédures militaires de gestion de crise cyber. L’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et huit maîtres d’œuvre industriels, signataires de la convention sur la cybersécurité des systèmes d’armes en service, participent à Defnet. En outre, le Comcyber organise la compétition « Capture the Flag » entre 14 écoles d’enseignement supérieur à Paris, Laval, Rennes, Vannes, Saint-Malo et Lannion.

« Cybercombattants ». En 2020, l’ANSSI a détecté quatre fois plus de cyberattaques qu’en 2019 ainsi que 2.700 « événements de sécurité » au ministère es Armées, indique Hervé Grandjean. Pour contrer cette menace, la loi de programmation militaire 2019-2025 consacre 1,6 Md€ au cyber. Le nombre de cybercombattants, de 3.400 en 2020, doit atteindre 4.500 en 2025. Les armées assurent déjà des formations spécialisées : brevet de technicien supérieur « Système numérique informatique et réseau » au lycée militaire de Saint-Cyr l’Ecole ; mastère « Cybersécurité des systèmes complexes pour l’industrie et la défense » à l’Ecole de l’air et à l’Ecole centrale de Marseille ; mastère « Cybersécurité des systèmes maritimes et portuaires », mis en place par l’Ecole navale et trois autres écoles d’ingénieurs en Bretagne.

Loïc Salmon

Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique




Armée de l’Air et de l’Espace : voir plus haut et décider plus vite que l’adversaire

Les opérations aériennes vont d’une durée de plusieurs heures à un temps fulgurant dans l’action. Leur tempo nécessite souplesse, intelligence et réactivité pour gagner du délai.

Elles ont fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 24 novembre 2020 à Paris, par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Y sont notamment intervenus : Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le général de corps aérien Vincent Cousin, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; le général de division Pascal Facon, ancien commandant de la Force Barkhane au Sahel ; le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’AAE ; Emilien Dereclenne, docteur en philosophie, Université de Compiègne.

L’évolution de la menace. La guerre du Golfe (1991) a souligné l’importance de la maîtrise du ciel par le renseignement, la surveillance et la reconnaissance, rappelle Elie Tenenbaum. Depuis les attentats terroristes aux Etats-Unis en 2001, la puissance armée a été contournée par la décentralisation, la dissimulation, la « déception » (induire l’adversaire en erreur pour l’inciter à réagir contre ses propres intérêts) et le durcissement d’attaques nécessitant de plus en plus de moyens pour les contrer. Au cours des trente dernières années, les initiatives militaires des pays occidentaux ont cherché à produire des effets politiques. Les anciennes puissances, à savoir Russie, Chine, Inde, Iran et Turquie observent avec attention leurs points forts et leurs failles, notamment en matière de renseignement et d’actions cyber. La qualité des armements ne remplace pas leur quantité dans tous les domaines. L’émergence de la puissance économique et technologique se fait au profit de l’Asie-Pacifique. Par ailleurs, apparaît la volonté de remettre en cause le statut quo fondé sur le droit. Des zones territoriales se trouvent contestées en Syrie et en mer de Chine du Sud, affectant la liberté d’intervenir par la pratique du fait accompli. Il se crée des zones « grises », où la manœuvre en deçà du seuil critique réduit les risques d’escalade. Enfin, le coût militaire et politique d’une agression exerce un effet dissuasif.

L’intervention aérienne. En alerte permanente, l’AAE doit pouvoir intervenir sur 12.000 objectifs dans l’espace aérien au quotidien ; souligne le général Cousin. Lors des grands événements, elle doit détecter intrus et objets malveillants (drones). Dans une opération, la puissance aérienne devient un outil politique. En opération extérieure, elle donne une crédibilité à la parade politique par des frappes contre l’adversaire avec une faible empreinte au sol, comme l’a montré la guerre du Golfe. Elle est mise en œuvre à partir de la base de Lyon-Mont-Verdun pour l’opération « Barkhane » au Sahel ou, en coalition, à partir des Emirats arabes unis ou de Jordanie pour les actions au Levant. L’AAE doit acquérir des prototypes pour s’adapter aux menaces et anticiper leur évolution. Grâce à la numérisation et au partage d’informations, elle planifie et conduit les opérations « multi-domaines ». Celles-ci intègrent l’espace, le cyber, la guerre électronique et bientôt l’intelligence artificielle dans la défense anti-missiles, par la synchronisation des actions de tous les systèmes de combat. L’état final idéal consiste à fusionner les moyens pour une plus grande efficacité.

L’effet au sol. L’opération « Barkhane » contre les organisations terroristes Al Qaïda et Etat islamique dans le Grand Sahara se déroule sur un espace de 4 Mkm2, rappelle le général Facon. Chaque année, elle totalise 50 opérations majeures, 30 actions commandos et 10 opérations logistiques. Très sollicitée pour les liaisons aériennes et l’appui des troupes au sol, l’AAE joue un rôle majeur avec 1.200 sorties de chasse, 1.600 missions ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et 800 engagements. Les troupes partenaires africaines ont compris l’intérêt de la capacité de guidage aérien contre des cibles mobiles. L’évolution porte sur un partenariat de combat avec les drones armés, qui permettent de gagner du temps. Ces troupes partenaires ont besoin d’avoir accès à la technologie. Les industriels français devraient réfléchir à l’exportation d’armes faciles à utiliser et dont le maintien en condition opérationnelle devrait être rustique et soutenable financièrement, estime le général Facon. Selon lui, les forces terrestres doivent se préparer à maîtriser la très haute technologie dans un environnement exigeant et avec des pertes importantes dans des combats marqués par une très grande violence. Enfin, le changement climatique aura un impact sur les opérations futures.

La montée en puissance. Employée au niveau stratégique par sa participation à la dissuasion nucléaire, l’AAE a maintenu sa capacité pendant la pandémie du Covid-19, souligne son chef d’état-major. En cas de crise sur le territoire national ou à l’extérieur, elle réagit à partir de ses bases, outils de résilience. Elle détecte, identifie et caractérise des menaces accrues, dont les drones chargés d’explosifs. Son segment spatial lui permet de voir jusqu’à 36.000 km d’altitude et non plus 10 km. La Chine démontre sa puissance dans l’espace. La Russie envoie ses avions à long rayon d’action jusqu’en Espagne et les Etats-Unis les leurs jusqu’en mer Noire et en Méditerranée. Aucune mission militaire ne peut bénéficier d’une complète liberté d’action sans le contrôle du ciel, qui permet de connaître, d’anticiper et de frapper l’adversaire pour le neutraliser. Afin de comprendre et décider plus vite que lui, il s’agit de discerner l’essentiel dans la masse des données. Au sein de la Force Barkhane, les officiers de renseignement analysent en direct les flux d’informations pour les traduire rapidement en action. Pour conserver la supériorité opérationnelle, les Rafale emportent le missile air-air Meteor d’une portée supérieure à 150 km. La concentration des moyens crée des opportunités, estime le général Lavigne. Bientôt, grâce à l’intelligence artificielle, les capteurs permettront aux pilotes, navigateurs et tireurs de moduler leurs effets. L’AAE devra innover dans les modes d’action et se doter d’équipements adaptés aux opérations. Un entraînement plus réaliste portera sur la simulation des menaces par les radars embarqués dans les aéronefs. Afin de répondre au besoin de puissance aérienne collective, l’AAE est déjà capable de combattre avec ses homologues belge, allemande et américaine dans le cadre de l’OTAN.

Loïc Salmon

L’avenir des opérations aériennes devra prendre en compte la technologie et l’éthique, estime Emilien Dereclenne. Il s’agit de combiner automatisation et autonomie en gardant l’homme dans la boucle, car il juge en fonction de ses valeurs. Le drone agit à distance mais son pilote reste omnipotent. Quoiqu’hyperconnecté et toujours plus automatisé, le SCAF (Système de combat aérien du futur, photo) maintiendra la place de l’homme au sein des mégadonnées, de l’intelligence artificielle et de l’interopérabilité entre alliés. L’espace ouvre un nouveau front sur le plan industriel avec des technologies d’innovations et de ruptures, mais aussi sur les plans éthique et politique.

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Drones : préparer le combat aérien de demain