Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Devenue la première partenaire commerciale de l’Afrique, la Chine l’utilise dans sa stratégie d’influence au-delà des enjeux économiques. Même l’élection d’un Ethiopien à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), acquise par son action diplomatique, a servi ses intérêts.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note rendue publique le 14 avril 2020 à Paris.

Les organisations internationales. Le poids des Etats africains à l’ONU a constitué un élément important pour la « République populaire de Chine » (RPC), estime Valérie Niquet. Lors du vote sur le remplacement de la « République de Chine » (Taïwan) par la RPC en 1971, ils étaient 25 sur 76 pays à la soutenir. Leur nombre est passé à 52 en 1996 puis à 54 en 2011. Après la répression de la place Tiananmen (1989) et les sanctions internationales à son encontre, la RPC a pu compter sur les votes africains au sein des commissions de l’ONU, dont celle des Droits de l’Homme. En contrepartie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, elle a opposé son véto aux condamnations d’Etats africains répressifs, dont le Zimbabwe et le Soudan. Ce soutien africain a permis à la Chine de bloquer la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, lancée en 2005 par le Japon, l’Allemagne, l’Inde et le Brésil, pour en porter le nombre de membres permanents de 5 à 11. Cette réforme aurait notamment menacé son statut d’unique représentant des pays asiatiques et du Sud. Malgré son échec pour obtenir la direction de l’Organisation de la propriété intellectuelle et la perte de celle d’Interpol, la Chine se trouve à la tête de quatre commissions de l’ONU : aviation civile internationale ; alimentation et agriculture ; développement industriel ; télécommunications internationales. Cela lui permet de promouvoir son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » et de développer la « 5 G » (5ème génération des standards pour la téléphonie mobile) au niveau mondial. Sévèrement dénoncée par l’OMS après l’épidémie du « Sras » en 2003, la Chine y a alors augmenté ses contributions, qui ont atteint 18,95 M$ pour la partie « officielle » et 86 M$ pour la partie « volontaire » en 2019. Selon les règles internationales de l’OMS, juridiquement contraignantes pour les 193 pays membres de l’ONU, la gestion d’une crise sanitaire doit appliquer trois principes : transparence ; diligence dans le rapport de l’émergence d’une épidémie ; respect des Droits de l’Homme et des libertés individuelles. Les degrés d’urgence, définis par l’OMS, influent sur les mesures prises par les Etats.

La dépendance de l’Afrique. Après une première reconnaissance par l’Egypte en 1956, la RPC commence à s’intéresser à l’Afrique au cours des années 1960-1970 dans le cadre des conflits de décolonisation pour contrer l’influence soviétique. Elle soutient les différents mouvements de libération, notamment en Angola et au Zimbabwe, et envoie des personnels soignants dans plusieurs pays d’Afrique. Entre 1968 et 1973, elle construit le chemin de fer entre la Zambie, pays enclavé, et le port tanzanien de Dar es Salaam. Dans les années 1980, la Chine recherche plutôt l’ouverture vers les pays occidentaux, en vue d’attirer leurs investissements. Puis au milieu de la décennie 1990, devenue la première consommatrice d’énergie dans le monde, elle se tourne à nouveau vers l’Afrique subsaharienne pour ses matières premières comme le pétrole de l’Angola, le bois du Gabon et les métaux rares, indispensables à son industrie, ailleurs. Ses petites et moyennes entreprises y vendent des produits de qualité moyenne et des appareils de télécommunications. En outre, elle y promeut la « coopération Sud-Sud », soutient l’Union africaine à l’ONU et s’efforce de réduire l’influence diplomatique de Taïwan. Sur les vingt pays africains qui reconnaissaient Taïwan en 1990, il ne reste plus que le Swaziland en 2020. Contrairement aux pays démocratiques, indique Valérie Niquet, la Chine se montre très « souple » en matière de développement durable, de transparence et de contrôle de la corruption, dans ses négociations avec les régimes africains en place. Elle multiplie les prêts pour financer la construction d’infrastructures…par des entreprises chinoises ! Ses investissements en Afrique atteignent 43 Mds$ en 2017, année de la signature de 76 projets en partenariat public/privé dont 60 % dans les transports. Par ailleurs, le « Forum pour la coopération entre la Chine et l’Afrique », inauguré à Pékin en 2000 (52 chefs d’Etat africains) se tient tous les trois ans, alternativement en Chine et en Afrique. En 2015, dix grands projets y ont été présentés pour intégrer l’Afrique aux « Nouvelles Routes de la Soie ».

L’Ethiopie, partenaire privilégié. Après l’établissement de relations diplomatiques en 1970, les liens idéologiques entre Pékin et Addis-Abeba se sont renforcés depuis 1991 avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire démocratique de libération, qui adopte le modèle chinois de développement. La Chine délocalise des entreprises en Ethiopie, dont le statut de pays en développement lui donne accès aux marchés nord-américain et européens sans quotas ni droit de douane. En 2019, 147 projets d’investissements portent sur les infrastructures, dont une ligne ferroviaire à grande vitesse vers Djibouti…où les forces armées chinoises disposent d’une base logistique depuis 2018 ! La Chine a aidé l’Ethiopie à lancer son premier satellite de télédétection en 2019. Elle va financer et construire le siège d’un centre africain pour le contrôle des maladies à Addis-Abeba, faisant de l’Ethiopie la future zone de transit des produits médicaux chinois vers l’Afrique. Toutefois, souligne Valérie Niquet, l’OMS, soumise à l’influence de la Chine, a échoué dans le traitement de la pandémie du Covid-19, avec de graves conséquences sanitaires.

Loïc Salmon

Les décisions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont été prises en concordance avec l’évolution du Covid-19 en Chine. 1er décembre 2019 : multiplication de cas de pneumonies de type « Sras » (Symptôme respiratoire aigu sévère) autour d’un marché de la ville chinoise de Wuhan (province de Hubei). 1er janvier 2020 : fermeture du marché de Wuhan. 3 janvier : la Commission nationale de santé ordonne aux laboratoires ayant travaillé sans autorisation sur le « virus H+H » d’arrêter leurs travaux et de détruire leurs échantillons. Le même jour, l’OMS publie un communiqué reprenant la déclaration des autorités chinoises sur 44 cas de contamination, dont 33 patients guéris. 20 janvier : le président chinois Xi Jinping reconnaît l’existence d’une crise sanitaire. Le même jour, une mission d’experts de l’OMS admet l’existence de transmission du virus H+H et préconise des études supplémentaires pour en évaluer la portée. 23 janvier : Wuhan et le Hubei sont mis en quarantaine. Le même jour, le directeur général de l’OMS déclare qu’il n’existe aucune preuve de transmission du virus H+H hors de Chine. 30 janvier : l’OMS déclare une situation d’urgence de santé publique de portée internationale. 11 février : la dénomination officielle de « Covid-19 » est adoptée. 13 février : les responsables politiques de Wuhan sont démis de leurs fonctions. 11 mars : l’OMS déclare la pandémie du Covid-19.

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : routes de la soie, conséquences induites

 




Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

La Chine renforce sa diplomatie mondiale de la santé, en vue d’objectifs économiques puis politiques, en tirant parti de la pandémie du Covid-19.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 26 mars 2020 à Paris.

Un outil d’influence rôdé. Pour contrer l’offensive diplomatique de la Chine nationaliste en Afrique, la Chine populaire envoie une équipe médicale en Algérie dès 1963. Jusqu’à la fin des années 2010, elle aura déployé sur le continent africain plus de 20.000 personnels de santé, qui auraient soigné plus de 200 millions de personnes. En 2014, elle participe à l’effort international de lutte contre l’épidémie du virus Ebola, qui aura tué plus de 11.000 personnes notamment en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Comme près de 20.000 de ses ressortissants résident dans cette région, la Chine y envoie 1.200 personnels de santé dans un centre de traitement de 100 lits en Sierra Leone. Elle fournit une contribution financière de 150 M$, soit plus que la France ou le Japon, et coopère avec les Etats-Unis pour la création d’un centre africain de contrôle et de prévention des maladies en 2016. Parallèlement, dès l’automne 2013, en visite au Kazakhstan et en Indonésie, le président chinois Xi Jinping présente son projet mondial dénommé « Une Ceinture, une Route », plus connu sous le nom de « Routes de la Soie » qui, outre la construction d’infrastructures de transport, vise aussi à renforcer l’influence de la Chine. La partie sanitaire apparaît officiellement dans le plan triennal 2015-2017 de la Commission nationale de la santé et planning familial. Il s’agit notamment d’organiser des forums de coopération en ce sens avec les pays participants au projet, avec ceux de l’Asie du Sud-Est, ceux d’Europe centrale et orientale et les pays arabes. Ensuite, il convient de créer un mécanisme de prévention et de contrôle des maladies infectieuses en Asie centrale et dans la région du Grand Mékong. Un plan de formation des personnels de santé sera mis en place avec l’Indonésie et le Laos. Une alliance des universités médicales est envisagée avec la Russie. Est aussi prévue la création d’un centre international de médecine chinoise traditionnelle, pour y sensibiliser les Etats membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, à savoir Bruneï, la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Viêt Nam. Par ailleurs, la Chine entend devenir un producteur important d’équipements médicaux de diagnostic et de traitement médical en constituant de grands groupes nationaux, capables de devenir concurrentiels sur le marché pharmaceutique mondial. Le plan triennal souligne la nécessité de participer activement à la gouvernance mondiale de la santé et d’exercer une influence sur la recherche, la négociation et l’élaboration de normes, règles et lignes directrices internationales pertinentes.

Des coopérations accrues. Le 18 janvier 2017 à Genève, Xi Jinping signe un protocole d’accord avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) portant sur la promotion de la sécurité sanitaire le long des Routes de la Soie. Quelques semaines plus tard, l’intense activité diplomatique de la Chine atteint deux objectifs : l’élection de l’ancien ministre éthiopien de la Santé et des Affaires étrangères, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à la tête de l’OMS ; l’attribution du poste de sous-directeur général de l’OMS, chargé du groupe maladies transmissibles, au médecin chinois Ren Minghui. La Chine apporte la deuxième contribution financière de l’OMS derrière les Etats-Unis…qui ont suspendu la leur (20 % du budget) le 22 avril 2020. En outre, elle prend des initiatives internationales : création du « Global Health Drug Discovery Institute » (Institut mondial de recherche sur les médicaments et la santé) au sein de l’Université Tsinghua de Pékin, en partenariat avec la Fondation (américaine) Bill-et-Melinda-Gates ; conférence sino-africaine des ministres de la Santé ; réunion des ministres de la Santé des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ; réunion sur la coopération sanitaire internationale dans le cadre du projet « Une Ceinture, une Route » (30 ministres de la Santé et dirigeants d’organisations internationales). Cette dernière (août 2017) donne lieu à la signature d’accords bilatéraux ainsi qu’avec le Programme commun des nations unies sur le VIH/sida, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation. L’Alliance pour le développement durable de l’industrie de la santé le long des « Routes de la Soie » vise aussi à accroître les parts de marché des industries sanitaires de la Chine et à faire adopter ses normes et standards. Des réseaux de recherche sur les politiques de santé sont créés à l’issue des sommets Chine-pays de l’Europe centrale et orientale (novembre 2017) et Chine-Afrique (septembre 2018).

L’opportunité du Covid-19. Le 24 mars 2020, le Quotidien du peuple, organe du Parti communiste chinois, souligne la collaboration de la Chine avec l’OMS sur la crise du Covid-19 et lie son aide apportée à l’étranger à sa responsabilité de grande puissance. Alors que la Chine recevait auparavant des masques et matériels médicaux de nombreux pays et d’une dizaine d’organisations internationales, elle en exporte désormais et communique sur son action (voir encadré). Selon Antoine Bondaz, la Chine tente de convaincre les pays en développement et de nombreux pays européens de sa capacité à les aider dans cette grave crise sanitaire…grâce à son système de gouvernance estimé plus efficace que le modèle démocratique occidental. Son 13ème Plan quinquennal (2016-2020) a mis notamment l’accent sur les vaccins, l’oncologie (traitement du cancer), les médicaments pour le système nerveux central et la médecine personnalisée. Le plan « Made in China 2025 » place les biotechnologies parmi les dix technologies prioritaires. Grâce au retour d’expérience de la gestion de l’épidémie du SRAS de 2002, 90 % des malades atteints du covid-19 auraient fait l’objet d’un traitement associant médecine conventionnelle et médecine traditionnelle chinoise.

Loïc Salmon

Selon le site officiel chinois Global Times News, à la date du 26 mars 2020, la Chine a apporté une assistance d’urgence à 4 organisations internationales et 89 pays, dont 9 en Amérique centrale, 16 en Europe, 26 en Afrique, 28 en Asie et 10 dans la région du Pacifique-Sud. Outre la fourniture de matériels médicaux, elle a envoyé 7 groupes d’experts médicaux en Italie, en Iran, en Irak, en Serbie et au Cambodge. Elle a fait un don de 20 M$ à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour lutter contre le Covid-19. Elle a partagé son expérience et ses diagnostics sur ce virus avec 180 pays, régions et organisations internationales. Elle a organisé plus de 30 vidéoconférences avec les experts d’une centaine de pays. Elle a conseillé les équipes étrangères d’aide médicale présentes dans 56 pays en développement pour contrôler l’épidémie. Enfin, elle affirme être la première à avoir isolé et identifié des souches virales puis en avoir partagé la séquence complète de leur génome avec l’OMS.

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

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Renseignement : anticiper la surprise stratégique

La compréhension de l’environnement, en vue d’anticiper son évolution, nécessite la configuration de scénarios possibles et susceptibles de déboucher sur une crise, une attaque militaire ou un événement déstabilisant la société.

Paul Charon, directeur adjoint de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 février 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les échecs. La recherche universitaire relative à l’anticipation stratégique provient surtout des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’Israël (voir encadré), souligne Paul Charon.

L’attaque surprise de l’aviation japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en 1941 a déclenché ensuite des études en ce sens, au sein des services de renseignement (SR) et du monde universitaire. Les SR américains ont été surpris par : l’intervention de la Chine pendant la guerre de Corée (1950) ; l’offensive nord-vietnamienne du Têt (1968) pendant celle du Viêt Nam ; les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis (2001) ; l’annexion de la Crimée par la Russie (2014). Dans l’illusion de son invulnérabilité après la guerre des Six-Jours (1967), Israël a relâché sa vigilance et n’a pas tenu compte des manœuvres de duperie de l’Egypte (22 exercices militaires à la frontière du Sinaï), préalables à celle du Kippour (1973). La surprise stratégique ne se renouvelle jamais de la même façon, car le contexte évolue en permanence avec le risque de mener une guerre de retard. Ses formes varient : diplomatie avec les politiques de puissance de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Turquie ; apparition d’acteurs non étatiques comme les organisations terroristes ; technologies nouvelles ; doctrines employant différemment des moyens existants. Le travail d’anticipation prépare la résilience d’une société face à une agression. Un analyste, expert sur un pays, en maîtrise la langue avec ses nuances, qui lui permettent d’en mieux comprendre les évolutions et de les anticiper. Mais il manque de sens tactique et n’est guère entendu par les décideurs des pays démocratiques, obsédés par le court terme. En revanche, l’analyste de renseignement tactique parvient à les alerter. D’ordinaire généraliste sans connaissances approfondies, il passe d’une hypothèse à l’autre, capacité qui fait défaut à l’expert.

Les facteurs intrinsèques. Selon Paul Charon, les SR se trouvent parfois submergés par la quantité de « bruits », à trier pour détecter le signal opportun (cas de Pearl Harbor). S’y ajoutent une incapacité à mettre en commun des renseignements trop éparpillés et un manque de discernement entre niveaux stratégique et tactique. Ainsi, la CIA savait qu’Al Qaïda préparait des attentats aux Etats-Unis, mais ignorait où, quand et comment. La focalisation sur une source jugée excellente (« haut placée ») conduit à la surestimer au détriment des autres, avec le risque d’une erreur ou d’avoir affaire à un agent double. Concentrer son attention sur une seule analyse, considérée comme indiscutable, élimine tous les points de vue différents. Les analystes interprètent, de façon consciente ou non, les « signaux faibles » à partir de « grilles » qui risquent d’en écarter comme scénarios improbables. Une stratégie trop explicite peut résulter d’une ruse, visant à abaisser le niveau de vigilance (cas de la guerre du Kippour). Il en est de même pour une attaque improbable, malgré le « bruit » alarmant qui l’entoure, comme crier « au loup » (danger) trop souvent. Le facteur « cognitif » consiste à traiter une information à partir d’expériences mémorisées ou de préjugés et non par raisonnement. Le cerveau sélectionne ce qu’il estime la meilleure interprétation et écarte les informations infirmant l’hypothèse de départ.

Les dysfonctionnements. Des décisions erronées résultent aussi du poids des SR, indique Paul Charon. L’action sur le terrain se trouvant soumise à des procédures, ceux-ci tendent à proposer, des plans tout prêts en cas d’urgence, pour satisfaire les décideurs politiques. Par ailleurs, ils évitent le partage des informations pour s’en servir comme leviers, lors des compétitions internes en matière de budget et de personnels. Ils doivent parfois répondre aux besoins des décideurs, dont la perception de la menace s’éloigne de celle définie par l’organisme de coordination du renseignement. Par exemple, la réalité de la menace du terrorisme, en nombre de victimes par an, ne remet pas en cause le rang de la France dans le monde ni ne contrarie la remontée en puissance de la Russie ou de la Chine. Les SR évaluent leurs propres analystes. En effet, un bon analyste de renseignement tactique fera un piètre analyste d’anticipation, or ce sont souvent les mêmes personnes, indique Paul Charon.

Les pistes possibles. Il convient aussi d’étudier les succès et de construire une théorie de la surprise, souligne Paul Charon. Alors que le « puzzle » permet de répondre à une question précise (tactique), le « mystère » nécessite une analyse plus approfondie (stratégique). Aux Etats-Unis et au Canada, des équipes mixtes d’analystes et de chercheurs prennent en compte les analyses alternatives. L’imagination permet d’anticiper de nouvelles formes d’agressions. La création d’une filière d’analystes, aux profils diversifiés, permettrait d’approfondir leurs capacités. Un échange accru avec le monde universitaire, qui voit les choses différemment, met à l’épreuve les méthodes des SR. Ainsi, un analyste rédige une dépêche qui, relue par un expert, passe à l’échelon supérieur pour diffusion selon l’opportunité politique, convertissant une anticipation stratégique en renseignement tactique.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, la Direction du renseignement national a autorité sur 16 services employant 100.000 personnes : la CIA (renseignement extérieur et opérations clandestines), indépendante du gouvernement fédéral, et les agences des divers ministères fédéraux ou « départements ». Ainsi, le département de la Défense dispose de 9 agences : celle de l’armée de Terre ; celle de la Marine ; celle de l’armée de l’Air ; celle du Corps des marines ; DIA (renseignement à l’étranger) ; NGA (renseignement géospatial) ; NRO (reconnaissance satellitaire) ; NSA (renseignement électronique) ; DCHC (contre-espionnage et renseignement humain). Le département de l’Energie est doté du Bureau de renseignement et de contre-espionnage. Le département de la Sécurité intérieure dispose du Bureau de renseignement et d’analyse ainsi que du CGI (garde côtière). Le département de la Justice recourt au FBI (police judiciaire et renseignement intérieur) et à la DEA (lutte anti-drogue). Le département d’Etat (Affaires étrangères) dispose du Bureau de renseignement et de recherche. Le département du Trésor possède son Bureau de renseignement et d’analyse. La Grande-Bretagne utilise trois services employant environ 13.000 personnes : MI 5 (renseignement intérieur et lutte anti-terroriste) ; MI 6 (renseignement extérieur) ; GCHQ (renseignement électronique). Israël emploie trois services : Mossad (renseignement extérieur, opérations spéciales et lutte anti-terroriste), rattaché directement au Premier ministre ; Shin Beth (sécurité intérieure) ; Aman (sécurité militaire).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération

La vérification du non-détournement des usages pacifiques de l’énergie nucléaire à des fins militaires repose sur la neutralité des experts inspecteurs.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 février 2020 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, à l’occasion du réexamen du Traité de non-prolifération nucléaire en 2020. Y sont intervenus : Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; Alexandre Quinet, chargé de la mission non-prolifération et désarmement à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.

Enjeux stratégiques. La vérification se trouve liée à la maîtrise des armements nucléaires, explique Emmanuelle Maître. Aucun pays doté d’armes nucléaires ne peut s’en défaire sans contrôler que les autres parties feront de même. Dès 1967, les négociations entre les Etats-Unis et l’URSS portent sur l’expérimentation d’un contrôle sur les armes en processus de démantèlement avec la certitude, par le partage d’informations, qu’il s’agit bien d’armes nucléaires sans avoir directement accès à celles-ci. Les traités bilatéraux START I (1991), START II (1993) et New START (2010), sur la réduction des armes stratégiques (missiles balistiques intercontinentaux), ainsi que FNI, sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (500-5.500 km), concernent uniquement le démantèlement de missiles, sans certitude sur celui des têtes nucléaires. L’Agence internationale de l’énergie atomique doit s’assurer que le plutonium de qualité militaire ne puisse plus produire d’arme, avec le risque de diffusion d’informations cruciales pour la fabrication d’armes nucléaires à des pays tiers. Des explications ont été fournies sur les procédures de transport et de manipulation d’armes nucléaires. Il s’agit de faire partager une vision commune à 14 Etats et de s’assurer que les armes déclarées n’ont pas été déplacées, en vérifiant si elles entrent et sortent du site de démantèlement.

L’action de la France. En matière d’armement nucléaire, la France a rendu public son arsenal en 2017 : moins de 300 têtes nucléaires ; 210 détonations entre 1960 et 1996 ; 48 missiles balistiques M51 sur les sous-marins de la Force océanique stratégique ; 54 missiles de croisière air-sol moyenne portée améliorés (500 km, précision inférieure à 10 m). Selon Alexandre Quinet, ses priorités portent sur le lancement des négociations pour un traité interdisant la production de matières fissiles et la réduction des deux plus grands arsenaux, à savoir ceux des Etats-Unis et de la Russie qui se sont retirés du traité FNI en 2019. La France milite pour la participation de la Russie et de la Chine au processus de vérification du désarmement nucléaire, qu’elles refusent comme étant une idée des pays occidentaux. Depuis 2015, les experts d’une trentaine d’Etats, dotés ou non de l’arme nucléaire, travaillent sur des procédures et des technologies dans le cadre de l’IPNDV (partenariat international pour la vérification du désarment nucléaire). Ainsi, la France et l’Allemagne ont procédé à l’exercice NuDiVe sur le site allemand de recherche nucléaire de Jülich le 25 septembre 2019 et qui a rassemblé 21 participants de 11 pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. L’arsenal d’un Etat fictif, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, comptait 1.000 têtes dont 830 déployées : 140 sur missiles de croisière, 140 sur sous-marins et 550 sur missiles balistiques sol-sol intercontinentaux. NuDiVe a validé les hypothèses de l’IPNDV.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance




Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

La Chine utilise le cyberespace pour maintenir sa croissance économique, par l’intrusion informatique dans des entreprises privées surtout asiatiques, et pour accroître sa puissance régionale par l’espionnage militaire, plutôt à l’encontre des pays occidentaux.

C’est ce qui ressort d’une étude sur le cyber-espionnage chinois (2016-2018), publiée par le Centre de réflexions sur la guerre économique en décembre 2018. Seules les forces armées, des agences de renseignement civil ou des sociétés de sécurité chinoises seraient capables d’élaborer et de mettre en œuvre des intrusions informatiques de grandes dimensions, transversales et complexes.

Retard technologique à combler. La dépendance de la Chine à l’égard des technologies de l’information et de la communication (TIC), notamment américaines, et de sa vulnérabilité militaire ont été mis en exergue dans le livre « La guerre hors limites » des colonels chinois Liang Qiao et Wang Xiangsui, publié en 1998. Les TIC permettent en effet d’obtenir des avantages asymétriques dans une guerre qui recouvre la force, armée ou non, militaire ou non, et des moyens létaux ou non. Extension du champ de bataille, le cyberespace devient vital pour la Chine afin de récolter le plus d’informations possibles, en vue d’établir une asymétrie à son avantage. Les forces armées chinoises ont porté leurs efforts sur les renseignements d’origines humaine, électromagnétique et satellitaire. En 2013, l’entreprise américaine de cyber-sécurité Mandiant a identifié deux unités militaires de cyber-espionnage, installées à Shanghai. Ainsi la « Unit 61398 » a récupéré des térabits (1.000 milliards d’unités numériques) des données de 141 entreprises étrangères. La « Unit 61486 » a surtout ciblé les secteurs de la défense et de la haute technologie. En 2014, le ministère américain de la Justice a accusé cinq officiers chinois de vols de secrets d’entreprises américaines. En outre, l’agence de renseignement NSA a révélé que des hackers chinois avaient réussi des centaines d’intrusions dans des infrastructures aux Etats-Unis. En 2015, Washington et Pékin ont conclu un accord de collaboration pour lutter contre le cyber-espionnage. Ensuite, les agences privées chinoises auraient bénéficié d’une plus grande marge de manœuvre, pour éviter une implication directe de l’Etat. Les plus connues, « Menupass Team » et « UPS Team », ciblent les entreprises spécialisées dans l’ingénierie, l’espace ou les télécommunications aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Par ailleurs, le 13ème plan quinquennal chinois 2016-2020 fixe un objectif annuel de 6,5 % de croissance économique et transfère des fonds d’aide à l’exportation vers des investissements en Chine même. Il porte aussi sur le développement des secteurs technologique, biomédical et énergétique, orientant l’espionnage vers les entreprises étrangères de référence.

Le Japon. Cible de choix en raison de son avance technologique, le Japon a été attaqué par deux groupes de hackers d’origine chinoise. Le premier, « Stone Panda », a cherché à voler le maximum de données à haute valeur ajoutée. Son arsenal visait les universités, les entreprises de haute technologie, notamment pharmaceutiques, et des agences étatiques. Pour tromper ses cibles, « Stone Panda » s’est fait passer, entre autres, pour le ministère japonais des Affaires étrangères. Il a compromis les services d’entreprises de stockage numérique, afin d’exfiltrer une grande quantité des données sans être détecté. Le second groupe, « Bronze Butler », a pratiqué l’hameçonnage des réseaux critiques dans les milieux des biotechnologies, de l’électronique, de la chimie et de l’ingénierie maritime. Non détecté pendant plusieurs années, il est parvenu à récupérer des informations commerciales et des comptes rendus de réunions ainsi que des données de valeur sur la propriété intellectuelle et les spécifications de produits.

La Corée du Sud. Le groupe des hackers chinois « Stuckfly » a notamment ciblé les entreprises sud-coréennes de jeux vidéo, habilitées à délivrer des certificats numériques garantissant la provenance de logiciels et donc leur sécurité informatique. En possession de l’outil d’édition, « Stuckfly » pourrait signer les certificats de logiciels malveillants, qui ne seraient pas bloqués par les anti-virus. S’il est détecté, la société de jeux vidéo risque de voir tous ses certificats considérés comme malveillants et sa réputation ternie.

L’Asie centrale. Malgré un accord entre Moscou et Pékin, similaire à celui entre Washington et Pékin et signé également en 2015, des APT (logiciel malveillant, voir encadré) chinois ont ciblé des institutions bancaires et des entreprises de télécommunications de la Russie et de la Mongolie, pourtant alliées de la Chine. L’APT « Emissary Panda » s’est aussi attaqué à des infrastructures, institutions bancaires et universités turques. Peu avant des réunions importantes, il a visé l’Organisation de coopération de Shanghai (sécurité mutuelle et coopérations politique et militaire), qui regroupe le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, la Russie et…la Chine !

L’Asie du Sud-Est. L’APT « Lotus Blossom » a attaqué des institutions gouvernementales, des partis politiques, des universités et des entreprises de télécommunications en Indonésie, à Taïwan, au Viêt Nam, aux Philippines, à Hong Kong, en Malaisie et en Thaïlande. Il a également procédé à des intrusions lors des réunions des ministres de la Défense de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Viêt Nam, Laos, Birmanie et Cambodge). L’APT « Platinum » a notamment visé les services diplomatiques et les agences de renseignement et de défense de Malaisie et d’Indonésie. L’APT « Mofang » a participé à une guerre économique en Birmanie. Dans le cadre d’un appel à investissements pour le développement d’infrastructures, il a récupéré des informations sur le concurrent singapourien d’une entreprise publique chinoise…qui n’avait pas été retenue.

Les « cinq poisons » chinois. Des cyberattaques chinoises visent des communautés considérées comme déstabilisatrices : Ouighours ; Tibétains ; secte du Falun Gong ; Mouvement démocratique chinois ; Mouvement pour l’indépendance de Taïwan. Pourtant, elles n’ont pu empêcher, en 2016, l’élection de la première femme présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, confortablement réélue en 2020.

Loïc Salmon

Les « menaces persistantes avancées » (APT) exploitent le maximum de données de leurs cibles par des cyber-attaques discrètes et prolongées, grâce à des groupes aux connaissances techniques pointues et des moyens importants. L’Union africaine a constaté, au bout de six ans, que son immeuble, construit et équipé gratuitement par la Chine, comportait des « backdoors » (portes numériques dérobées) donnant un accès discret aux échanges et à la production interne de l’organisation. Le cycle APT a été le suivant : organisation en fonction de la cible (don de l’immeuble) ; stratégie (hameçonnage par des courriels et backdoors) ; moyens techniques pour accéder à son réseau (systèmes informatiques installés et compromis) ; couverture pour maintenir l’accès pour de futures initiatives (logiciels malveillants sophistiqués).

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Intelligence économique et renseignement

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique




Europe : défense future, la dimension militaire

Parallèlement aux menaces cyber, hybride et terroriste islamiste, les dépenses militaires s’accroissent dans le monde. La Chine et la Russie contestent la suprématie de l’Occident dans un nouveau rapport de forces.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association Eurodéfense-France. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées (2002-2006) et ex-président du comité militaire de l’Union européenne (2006-2009) ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, ex-directeur général de l’état-major militaire de l’Union européenne ; Pierre Delsaux, directeur général adjoint à la Commission européenne pour le marché intérieur, l’industrie, l’entreprenariat et les petites et moyennes entreprises ; Françoise Grossetête, ex-députée européenne (1994-2019) et rapporteur du règlement sur le Fonds européen de défense ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ex-secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016).

Vulnérabilités. Le recul du multilatéralisme met en échec la gouvernance mondiale, estime le général Bentégeat. Le retour du nationalisme, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine et peut-être en Grande-Bretagne, va de pair avec la résurgence du radicalisme qui exerce un impact sur l’Union européenne (UE) depuis cinq ans. La montée en puissance du militarisme suit l’augmentation des dépenses de défense, sauf en Europe à peu de choses près. L’accès au numérique et à l’espace accroît la montée en puissance militaire. Le réchauffement climatique et le déséquilibre démographique augmentent l’instabilité. La dissuasion nucléaire, facteur stabilisateur depuis 1949, se trouve remise en cause dans les opinions publiques depuis que le Traité d’interdiction des essais nucléaires a été signé par 120 Etats. L’UE accumule les vulnérabilités : « Brexit » britannique et irrédentismes régionaux (Catalogne) ; dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et du Moyen-Orient ; dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis et demain de la Chine ; « eldorado » pour les migrants africains. Selon un sondage réalisé sur la menace dans l’UE en 2015, 11 Etats de l’Est nomment la Russie et 13 du Centre et du Sud le terrorisme islamiste et le Sud de la Méditerranée. Une reprise de la guerre civile dans les Balkans et l’impact d’un conflit régional extérieur sur les approvisionnements et la soumission à des chantages apparaissent probables. Toutefois, une agression extérieure serait précédée par des cyberattaques au sein de l’UE et par la neutralisation des systèmes satellitaires. Ces deux menaces structurelles sont déjà à l’œuvre en Ukraine et au Moyen-Orient. La constante restera la « surprise », dans l’évolution sociale ou des actes analogues aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Selon le général Bentégeat, il s’agit donc de s’y préparer par l’agilité intellectuelle et de développer des capacités qui n’existent pas dans l’UE ni dans l’OTAN. Une agression sur un Etat membre aura une influence sur les autres et aucun ne pourra y résister seul. Enfin, malgré le « Brexit », la Grande-Bretagne et l’UE devront rester des partenaires majeurs.

Recherche et développement. Selon Pierre Delsaux, la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure ont adopté un plan d’action en deux volets pour contrer la « cybermenace » : coopération pour mieux détecter une attaque ; redondance des mécanismes de fourniture d’énergie ou de moyens de transport au pays attaqué, par d’autres Etats membres. Il existe déjà un plan d’action au niveau OTAN contre les menaces cyber et dans l’espace. Ainsi, 10 % de l’économie française dépendent de satellites à protéger. Ces derniers sont surveillés par des satellites lancés par les Etats-Unis, l’Inde, la Chine et le Japon. Leur protection dépend des informations fournies, ou non, par les Etats-Unis. La capacité satellitaire européenne a donc été développée. Le système de positionnement Galileo, plus précis que le GPS américain, donne une autonomie stratégique pour les opérations militaires. Le programme d’observation de la terre Copernicus permet de surveiller les frontières et la Méditerranée. Les satellites sont mis sur orbite par des lanceurs européens ou russes en cas d’indisponibilité. Par ailleurs, la fragmentation de son industrie de défense (voir encadré) fait perdre 25 Md$/an à l’UE. Le Fonds européen de la défense (FED) a alors été mis sur pied pour financer des projets collectifs, développer des capacités nouvelles et orienter les recherches, dont les priorités seront définies par les Etats membres. Pour 2020, le FED a lancé 9 appels d’offres qui ont reçu une quarantaine de réponses de groupements d’entreprises. En 2021, il va proposer 13 Md€ sur 7 ans pour développer les technologies de « rupture », indispensables à l’avenir. La participation de pays tiers, par l’intermédiaire de leurs filiales européennes, n’est pas encore décidée. Des entreprises américaines tentent ainsi de bénéficier du financement du FED pour leurs propres recherches, de quoi mettre à mal l’autonomie de la stratégie européenne, souligne Françoise Grossetête.

Alliances. Après la seconde guerre mondiale, une nouvelle menace apparaît à l’Est de l’Europe, car l’URSS n’a pas démobilisé ses troupes, rappelle le général Perruche. La création de l’Union de l’Europe occidentale estimée insuffisante pour résister à une invasion, le recours aux Etats-Unis et donc à l’OTAN devient indispensable. La disparition de cette menace en 1991 conduit à l’adaptation sécuritaire de l’OTAN, qui sera déployée au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014). Parallèlement, par le traité de Maastricht (1992) l’UE instaure une « Politique étrangère et de sécurité commune », qui sera révisée en « Politique de sécurité et de défense commune » par ceux de Nice (2001) et de Lisbonne (2009). Ainsi, l’UE pourrait prendre le relais de l’OTAN en cas de crise à proximité du territoire d’un Etat membre. Toutefois, seules la France et la Grande-Bretagne se montrent capables d’intervenir sur un théâtre d’opération. Les difficultés pour définir les capacités et les volumes nécessaires des armées des Etats membres, pour un engagement à un niveau supra national, impliquent alors le recours à l’OTAN comme pendant la guerre froide (1947-1991). Mais, la garantie sécuritaire des Etats-Unis devient incertaine en 2019, après l’annonce par Washington de l’abandon de ses alliés kurdes au Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, sur un total mondial de dépenses militaires de 1.800 Md$ en 2018, la part des Etats-Unis atteint 650 Md$, contre 340 Md$ pour l’Union européenne (UE), 250 Md$ pour la Chine, 61 Md$ pour la Russie et 64 Md$ pour la France. L’UE dispose de 12,5 millions de soldats, 10.000 chars et 2.500 avions, mais n’en déploie que 3 % hors de ses frontières. Elle utilise 17 types de chars, 19 types de frégates et 20 types d’hélicoptères de transport. Elle consacre 10 Md$ pour l’aide aux réfugiés syriens. Quoique considérée comme un « bouc émissaire facile » par certains Etats membres, l’UE, donne l’impression de fonctionner, estime l’ambassadeur.

Europe : défense future, la dimension géopolitique

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes




Arctique : enjeux stratégiques pour la France

Les nouvelles routes commerciales, maritimes et aériennes, et l’appétence de nouveaux acteurs pour l’exploitation de ses ressources pourraient faire de l’Arctique un espace de confrontation.

Cette conséquence du réchauffement climatique est prise en compte par la France, comme l’indique un document rendu public par le ministère des Armées en septembre 2019.

Intérêt stratégique croissant. La surface de la banquise arctique est passée de 14.000 km2 en 2003 à 7.000 km2 en 2011. Malgré des conditions climatiques encore très contraignantes, le passage par le Nord-Est relie l’Europe à l’Asie en longeant les côtes de la Russie pendant l’été. La distance se réduit à 14.000 km, contre 16.000 km par le passage du Nord-Ouest, 21.000 km via le canal de Suez et le détroit de Malacca et 23.000 km via le canal de Panama. Le projet chinois des « nouvelles routes de la soie » inclut une voie maritime par l’océan Arctique. Depuis le début des années 2000, les progrès technologiques permettent aux compagnies aériennes de développer leurs routes polaires, réduisant de 20 % la durée de vol entre l’Amérique du Nord et l’Asie et entre l’Asie et le Moyen-Orient. En conséquence, la Russie modernise ses infrastructures aéroportuaires. Par ailleurs, l’Arctique constitue un enjeu pour l’Union européenne (UE), car : 50 % de la population de la zone est européenne ; 24 % de sa consommation d’hydrocarbures en provient ; elle y a investi 200 M€ dans la recherche depuis 2002. En effet, sur le plan énergétique, 30 % des réserves de gaz et 20 % de celles de pétrole non encore découvertes dans le monde s’y trouveraient. En outre, 25 % des réserves de terres rares, utilisées dans les matériels électroniques, ont été localisées en Russie et au Groenland. Ces perspectives économiques, la remilitarisation de sa côte Nord par la Russie et les investissements de la Chine entraînent une affirmation de la souveraineté des Etats riverains. Canada, Chine, Etats-Unis, Russie, UE, Allemagne, Danemark, Norvège, Grande-Bretagne et Suède ont publié leur stratégie arctique. Depuis 2016, la France s’est dotée d’une feuille de route nationale sur l’Arctique.

Activités et présence. Le groupe Total possède 20 % du capital de la compagnie russe Yamal LNG, en vue d’une production de 16,5 Mt/an de gaz naturel liquéfié (GNL) dans la péninsule de Yamal, et a pris une participation de 10 % dans le consortium international Arctic 2, pour une production de 19,8 Mt de GNL dans celle, russe, de Gydan. Leurs recherches scientifiques ont donné aux Pays-Bas, à la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, la Grande-Bretagne et la Suisse le statut d’observateur au Conseil de l’Arctique (Canada, Danemark-Groenland, Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie). Dans ce cadre, ont été conclus des accords de coopération pour la recherche et le sauvetage en mer et d’intervention en cas de pollution par hydrocarbures. La France participe à la gouvernance de la zone dans le cadre de l’OTAN et de l’UE.

Participations militaires. Pour assurer la sécurisation de la zone arctique, la France déploie des missions de défense en Alaska, au Canada, au Groenland, en Islande, Norvège, Suède, Finlande et Russie. En 2018, le bâtiment de soutien et d’assistance hauturier Rhône a emprunté le passage du Nord-Est, sans l’aide de brise-glace. La même année, la France, 2ème contributrice, a engagé 2.700 militaires de la Marine nationale et des armées de l’Air et de Terre dans l’exercice OTAN « Trident Juncture 18 » (51.000 militaires de 31 pays) en Norvège, Islande et Atlantique Nord.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Marine nationale : un BSAH autour du monde, via l’Arctique




Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

Quoique déterminées par des facteurs politiques, économiques et stratégiques, les relations extérieures des Etats-Unis avec les pays du Moyen-Orient et d’Asie sont aussi influencées par le lobby politico-religieux « évangélique ».

Mokhtar Ben Barka, professeur de civilisation américaine à l’Université de Valenciennes, l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 17 octobre 2019 à Paris, par l’Association IHEDN région Paris Ile-de-France.

Identité évangélique. Toutes les religions sont présentes aux Etats-Unis, où y sont nées des nouvelles comme « Les témoins de Jehova » et la « Scientologie ». Le protestantisme américain se compose de deux courants : progressiste pour le principal, ouvert sur la société ; conservateur pour l’évangélisme, dont se réclament 80 millions de personnes, soit 25 % de la population. Introduit en Amérique au XVIIIème siècle, l’évangélisme trouve ses racines en Europe dans les puritanisme, piétisme et calvinisme, issus de la Réforme religieuse du XVIème siècle en réaction aux effets jugés néfastes de la modernité sur l’orthodoxie chrétienne. Il se concentre dans le Sud des Etats-Unis parmi les classes sociales, surtout blanches, les plus modestes, et inclut baptistes, méthodistes, luthériens, assemblées de Dieu et mormons. Sa théologie repose sur quatre points doctrinaux : la Bible en tant que parole de Dieu, source unique d’autorité pour les questions de foi et de vie ; la crucifixion du Christ, sacrifice expiatoire en rémission des péchés de l’humanité ; l’expérience physique de la renaissance spirituelle par la conversion ; le zèle missionnaire. Le besoin de repères et de certitudes s’exprime dans une vision binaire du monde, à savoir le bien et le mal ou le vrai et le faux. Le puritanisme d’origine considère l’Amérique comme une nation exceptionnelle, élue de Dieu et qui doit imposer son modèle de vie. Enfin, les prophéties de la Bible annoncent la fin des temps et la proximité du retour du Christ, prélude à l’établissement du Royaume de Dieu. A part ces dogmes, chaque obédience peut choisir son organisation matérielle. L’évangélisme n’ayant ni magistère ni autorité centrale, aucune instance ne valide les études de théologie du candidat pasteur, qui peut constituer une église à partir de 2.000 fidèles. Il doit ensuite la gérer comme une entreprise, dans le monde concurrentiel de la religion aux Etats-Unis. L’évangélisme condamne la modernité culturelle, mais pas le progrès technique. Dès le XIXème siècle, ses adeptes organisent des spectacles avec des grandes réunions accompagnées de musique et de chants, pour mobiliser les foules. Le financement provient de dons des fidèles, de levées de fonds par des fondations, d’incitations sur écrans de télévision pendant les services religieux ou de la publicité proposant des bons de réduction chez certains commerçants.

Ingérence politique. La théologie évangélique induit des visées politiques et économiques. Ses adeptes constituent l’une des bases les plus fidèles du courant ultra conservateur du Parti républicain, avec pour objectif de rechristianiser la société américaine et d’évangéliser le reste du monde. Pourtant, ils n’en ont jamais été les alliés naturels. Ainsi, au XIXème siècle, ils avaient soutenu l’abolition de l’esclavage, la défense des droits des femmes et la lutte contre la prostitution. Délaissant la politique dans les années 1920, ils y reviennent 50 ans plus tard. Ils soutiennent le démocrate Jimmy Carter (1977-1981), dont la politique jugée trop laxiste sur les droits de l’homme les déçoit. Ils apportent alors une aide électorale et financière à Ronald Reagan (1981-1989) et s’allient au Parti républicain. En 2000, 78 % d’entre eux votent pour George W.Bush (2001-2009) et, en 2016, 81 % pour Donald Trump, qu’ils défendent systématiquement. Les personnalités évangéliques tentent d’influencer le Congrès, mais leur absence de compétences permet aux personnels politiques professionnels de les reléguer au rôle de pourvoyeurs de voix. Toutefois, W.Bush, « born again » (né à nouveau après sa conversion), n’a guère tenté de les manipuler. Les Partis démocrate et républicain incluent toutes les tendances, facilitant les compromis.

Prosélytisme à l’étranger. Depuis Richard Nixon (1969-1974), le président des Etats-Unis s’entoure d’un conseiller spirituel, qui influence indirectement sa politique étrangère. Les évangéliques, qui perçoivent le monde comme un champ de bataille, ont infiltré le Conseil national de sécurité, le Pentagone et la CIA. Via des « think tanks », ils préconisent activisme missionnaire, aides humanitaires et actions d’organisations non gouvernementales. Au Moyen-Orient, leur influence s’étend de l’Egypte, au Liban, à la Syrie, à la Jordanie et à l’Irak, même avant l’invasion américano-britannique de 2003. Depuis 2004, des membres de rang élevé du gouvernement américain soutiennent leurs campagnes d’évangélisation en Irak, en Afghanistan et dans les pays où se trouvent des unités américaines. Allié traditionnel des Etats-Unis, Israël bénéficie, depuis les années 1980, de l’appui des dogmes évangéliques en référence à l’Ancien Testament : la création même de cet Etat en 1947 prouve que Dieu a tenu sa promesse de donner une terre au peuple juif ; leur soutien à Israël évitera aux Etats-Unis la malédiction divine ; le retour des juifs sur leur terre annonce la fin des temps (voir plus haut) avec Jérusalem comme centre du monde. Cela entraîne le rejet de la partition de Jérusalem revendiquée comme capitale par Israël et la Palestine, dont l’existence en tant qu’Etat se trouve elle aussi rejetée. Mais cela implique aussi l’obligation de reconnaître le Christ comme le Messie, qu’excluent les juifs américains et la plupart des Israéliens. Le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem en 2017, émanation du militantisme pro-Israël au sein de la « droite chrétienne » américaine, permet à Trump de tenir une promesse de campagne faite à sa base électorale évangélique. L’extrême-droite israélienne et les évangéliques coopèrent dans la lutte contre l’islam. Depuis Reagan, Etats-Unis et Iran s’accusent mutuellement de visées démoniaques pour faire prévaloir leurs intérêts nationaux. En Chine, le gouvernement américain et les organisations évangéliques envoient des bibles et des missionnaires, qui auraient déjà converti 60 millions de personnes.

Loïc Salmon

La religion a donné naissance aux Etats-Unis, estime le philosophe politique français Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique »…paru en 1835 ! Le pasteur évangélique Billy Graham (1918-2018) a été l’un des premiers à utiliser les nouveaux médias, de la télévision à internet. Il a entretenu des rapports privilégiés avec douze présidents américains, d’Harry Truman (1945-1953) à Barack Obama (2009-2017), et s’est rendu deux fois en Corée du Nord à l’invitation du président Kim Il-sung (1972-1994). Considéré comme l’évangélique le plus influent, James Dobson (né en 1936) a mobilisé le « vote chrétien » pour George W.Bush (2001-2009). Prédicatrice « télévangélique », Paula White (née en 1966) a participé à la campagne électorale de Donald Trump (en fonction depuis 2017), dont elle est la conseillère pour les affaires religieuses.

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

 




Chine : montée en puissance régionale et internationale

Fin 2014, le produit intérieur brut de la Chine en parité de pouvoir d’achat a dépassé celui des Etats-Unis, qui la considèrent comme une menace depuis les années 1990. En renforçant son expertise sur elle, l’Union européenne, sa partenaire et rivale, améliore sa liberté d’action vis-à-vis des Etats-Unis.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 3 octobre 2019 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; Alisée Pornet, économiste à l’Agence française de développement. En outre, l’association Les Jeunes IHEDN a organisé, le 10 octobre à Paris, une conférence-débat complémentaire sur Hong Kong et Taïwan. Y sont intervenus : Eric Meyer, journaliste et écrivain installé en Chine depuis 1987 ; Stéphane Corcuff, enseignant à l’Institut d’études politiques de Lyon.

Craintes occidentales. L’entrée de la Chine dans l’organisation mondiale du commerce en 2001 lui a facilité l’accès aux marchés internationaux, sans conduire à une démocratisation politique comme l’espéraient les pays occidentaux, explique Antoine Bondaz. La crise économique et financière de 2008-2009 a mis en avant le déclin de l’Occident et la résurgence de la Chine. Pour les Etats-Unis, le poids économique et militaire de la Chine est ressenti comme une menace dans leurs domaines de compétitivité et donc pour leurs intérêts. La diaspora chinoise est perçue de la même façon. Les dépenses militaires de la Chine, quoique moindres qu’il y a 15 ans en pourcentage du produit intérieur brut, augmentent mécaniquement pour atteindre 250 Md$ en 2019, soit autant que l’ensemble des budgets militaires du Japon et des pays de l’Asie du Sud-Est. Les investissements portent notamment sur les satellites, la robotique, les missiles, l’intelligence artificielle et le planeur hypersonique associé à un lanceur. L’intégration civilo-militaire se poursuit avec les grands groupes privés, comme Huawei, et les petites et moyennes entreprises. Depuis 2018, une loi oblige les laboratoires clés dans les domaines des innovations civiles et militaires à fournir des données sur leurs personnels et les résultats de leurs travaux. La capacité militaire de la Chine connaît une croissance qualitative continue en interarmées et en opérabilité. Toutefois, la Marine chinoise reste surtout à proximité et ne s’aventure guère jusqu’au détroit d’Ormuz, alors que la Marine américaine peut bloquer celui de Malacca et donc ses principaux échanges commerciaux par mer. Première puissance économique et militaire dans le monde depuis 1945, même pendant la guerre froide contre le bloc de l’Est, les Etats-Unis redoutent qu’une nation non blanche lui ravisse cette prééminence. De son côté, la Chine veut éviter un décrochage technologique par rapport à l’Occident, qu’elle veut rattraper par la recherche et l’innovation.

Capacité chinoise d’innovation. La Chine a commencé par importer de la technologie étrangère pour développer son potentiel de recherche et de développement (R&D), rappelle Alisée Pornet. Par le biais de co-entreprises avec obligation d’une participation chinoise de 51 % au capital et de fourniture du projet clé en mains, elle a assuré la formation de son personnel, en captant notamment des technologies japonaises. En 1985, elle change de politique pour créer une « dynamique de champions » avec des plans quinquennaux destinés à la placer en pointe dans l’innovation. Le capitalisme d’Etat s’allie aux grandes entreprises privées ou publiques pour produire de l’innovation. Parallèlement à la limitation d’envois d’étudiants à l’étranger, le nombre de dépôts de brevets chinois s’est accru, passant de 1.000 en 2000 à 55.000 en 2014. L’Etat augmente ses dépenses en R&D dans le domaine militaire auprès d’entreprises subventionnées, auxquelles il garantit une protection juridique dans le monde. L’économie numérique chinoise repose sur des millions d’utilisateurs, qui font remonter l’information. Les investissements en R&D portent surtout sur les domaines où les autres pays ne vont pas. Le projet des routes de la soie inclut des liaisons par satellites avec les pays traversés. Enfin, l’Inde concurrence la Chine en matière d’innovation.

Failles stratégiques. Hong Kong, qui pourrait réclamer l’indépendance, et Taïwan, qui entend la conserver, minent la stratégie de la Chine. Colonie britannique pendant 99 ans (1898-1997), Hong Kong disposait d’une population polie et instruite, compromis entre la Chine et l’Europe, inspirant stabilité et confiance, qui n’existent plus aujourd’hui, indique Eric Meyer. En 1993, la colonie britannique représentait 27 % du produit intérieur brut de la Chine à qui elle a été rétrocédée en 1997. Cette proportion est tombée à 2,9 % en 2017. Pour mieux arrimer l’île et ses nouveaux territoires au continent, Pékin y a entrepris de grands chantiers et a notamment investi 20 Mds$ dans la construction d’un nouveau port. Actuellement, 65 millions de touristes chinois s’y rendent chaque année et y dépensent 630 $ par personne. Le modèle scolaire britannique se trouve à l’origine de la créativité de Hong Kong, laquelle implique la liberté, notion incompatible avec le régime politique chinois. Le processus électoral actuel n’inspire plus confiance depuis le grignotage des libertés de la presse et des écrivains, qui s’exilent au Canada ou en Australie. Les mouvements de protestation pour la défense des droits de l’homme, lancés le 31 mars 2019, ont mobilisé 1 million de personnes le 9 octobre. Les manifestants, pour la plupart nés après le départ des Britanniques, savent que leur avis ne sera pas pris en compte et estiment que la créativité de l’île disparaîtra avec la liberté. Porte-parole de Pékin, le gouvernement de Hong Kong n’exclut plus d’appeler les 150.000 policiers chinois massés à la frontière pour rétablir l’ordre. Cela sonnerait le glas du principe du traité de rétrocession en vigueur jusqu’en 2047, à savoir « Un pays, deux systèmes », socialiste pour la Chine et capitaliste pour Hong Kong. De son côté, Stéphane Corcuff rappelle que la République populaire de Chine veut reconstituer un Etat fort et stable dans les frontières de la fin de l’empire en 1911. En outre, elle se considère comme seule représentante des communautés chinoises dans le monde. Alors que Hong Kong se trouve déjà dans sa sphère d’influence, Taïwan dispose de son propre régime et ne dépend pas d’elle. En 1949, le gouvernement nationaliste de la République de Chine s’est réfugié dans cette île de 26.000 km2, en emportant l’or de la Banque centrale et les biens culturels. Il conserve sa représentation à l’ONU et son siège permanent au Conseil de sécurité jusqu’en 1971. Au cours des années 1960-1970, la Chine oublie Hong Kong, qui devient une importante place financière et une porte utile pour ses exportations, et concentre ses efforts sur la « libération » de Taïwan. Pékin imagine, pour Taipei, le principe « Un pays, deux systèmes », qui sera appliqué à Hong Kong lors des négociations avec Londres entre 1979 et 1982. La Chine n’exclut pas de recourir à la force pour conquérir Taïwan, mais n’ose pas encore intervenir pour des raisons politiques, diplomatiques et militaires.

Loïc Salmon

Chine : routes de la soie, conséquences induites

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Pour conserver leur suprématie acquise militairement après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis exercent leur influence par des méthodes, affichées ou discrètes et adaptées à l’évolution des moyens de communications.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Y sont notamment intervenus Maud Quessard, chercheur à l’IRSEM et auteur de l’ouvrage « Stratégies d’influence et guerres de l’information » ; le professeur Serge Ricard, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle ; le professeur Pierre Mélandri, Institut d’études politiques de Paris ; le général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale.

La « diplomatie publique ». La lutte idéologique contre l’URSS se déroule pendant trois présidences, selon une stratégie offensive de l’information. Dwight Eisenhower (1953-1961) passe de la guerre psychologique à la « diplomatie publique » avec un volet culturel, laquelle émerge…grâce à la formidable propagande soviétique ! Il crée à cet effet la United States Information Agency (USIA, 1953-1999) pour des campagnes de masse, vers les populations. Une exposition itinérante, destinée à vendre la « façon de vivre en Amérique », est présentée notamment en Roumanie. La radio officielle Voice of America, active depuis 1942 et sur laquelle le président s’exprime pour la première fois en 1957, s’adresse aux auditeurs au-delà du rideau de fer, en soutien des « radios libres » des pays satellites de l’URSS. L’effet s’en ressent en 1956, lorsque les insurgés hongrois brûlent la littérature russe, tandis que les chars soviétiques entrent à Budapest. En outre, les artistes américains se mettent au service du « capitalisme du peuple », pour ne pas laisser tout l’espace de la « haute culture » à l’URSS. De son côté, John Kennedy (1961-1963) cherche à séduire les masses et à convaincre les élites, face aux peurs du monde libre et à la défiance des pays alliés. Il fait appel au journaliste Edward Murrow, vedette de la radio pendant la seconde guerre mondiale, puis pionnier du journal télévisé. Diplomatie publique et sécurité nationale sont assurées par le comité « ExComm », qui se réunit à la Maison-Blanche à Washington pendant la crise des missiles nucléaires soviétiques à Cuba en 1962. En outre, le savoir-faire du cinéma hollywoodien contribue à la stratégie d’influence, face à l’offensive culturelle de l’URSS (ballets et expositions). Ensuite, la diplomatie publique diminue en intensité puis reprend avec Ronald Reagan (1981-1989). Ce dernier modernise l’appareil diplomatique au cours d’une guerre froide accrue et caractérisée par la désinformation et la course aux armements. La nouvelle diplomatie publique profite de la révolution des moyens de télécommunications (satellites et fibre optique) et de la mondialisation de l’information, pour diffuser à l’Est les idées de l’Ouest, à savoir libéralisation économique et liberté politique. Elle s’insinue dans les affaires intérieures de la Pologne (syndicat Solidarnosc) et triomphe avec la chute du mur de Berlin (1961-1989).

L’Europe ciblée. Dans le cadre de la doctrine de l’endiguement du communisme de l’Union soviétique, le président Harry Truman (1947-1953) crée la CIA et le Conseil national de sécurité, rappelle le professeur Ricard. Au coup d’état communiste en Tchécoslovaquie (1948), succèdent le blocus de Berlin par l’URSS (1948-1949) et l’instauration d’une république populaire en Chine (1949). La propagande culturelle américaine vise alors les élites européennes, pour contrer notamment l’influence des puissants partis communistes français et italien. La suprématie des Etats-Unis se trouve remise en cause sous Lyndon Johnson (1963-1969), pendant la guerre du Viêt Nam qui relègue l’Europe au second plan. Ses successeurs, Richard Nixon (1969-1974) et Gerald Ford, (1974-1977) mettent fin à la guerre par la diplomatie secrète. Toutefois, la diplomatie publique de l’USIA continue face aux agences de presse soviétiques Tass et Novosti. Selon Maud Quessard, le président Jimmy Carter (1977-1981) envisage la guerre froide et le conflit idéologique sur le temps long. Il s’intéresse surtout aux pays en développement, pour remplacer l’unilatéralisme des cultures par leur mutualisation. Mais pour Reagan, qui lui succède, l’Europe redevient l’enjeu central afin de contrer les mouvements anti-nucléaires soutenus par l’URSS, indique le professeur Mélandri. Outre la modernisation des moyens de Voice of America, le directeur de l’USIA, Charles Wick, multiplie par 6 les réseaux de télévision (câbles et satellites). Des téléconférences sont organisées auprès de groupes étrangers susceptibles de se faire l’écho de la politique américaine, qui vise la dislocation de l’URSS et non plus la coexistence avec elle. En répliques systématiques aux offensives psychologiques de l’URSS, la diplomatie publique porte sur la guerre des mots comme « l’Empire du mal ». Elle intègre celle des images avec un montage photographique pour démontrer que l’aviation soviétique a délibérément abattu l’avion de la Korean Airlines 007, qui s’était « égaré » dans son espace aérien en 1983. Puis, les Etats-Unis et l’URSS mettent fin en 1987 à la crise des euromissiles disposés à l’Est et à l’Ouest. A l’issue de la guerre froide en 1991, les Etats-Unis disposent d’une puissance incontestée, jusqu’aux attentats terroristes du 11 septembre 2001…sur leur propre territoire.

La « diplomatie numérique ». Pour retrouver leur influence et contrer toute menace, les Etats-Unis relancent alors la course aux armements, estime le général Pellistrandi. Selon lui, ils n’arrivent plus à définir un « ennemi » à intégrer dans un système stratégique. Le cas de la Chine s’avère compliqué, en raison des importantes relations commerciales bilatérales. Toutefois, leurs adversaires potentiels s’inspirent de leur exemple. La Chine met son porte-avions en images, comme dans le film américain Topgun (1986) qui a connu un succès planétaire. Pour sa propagande, Daech recourt au mode d’expression américain avec musique et effets spéciaux. La Corée du Nord utilise des outils fabriqués aux Etats-Unis. Pour conserver son avance, le Pentagone privilégie l’innovation et renforce ses relations avec les startups de la Silicon Valley et les géants de l’internet (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

Loïc Salmon

Selon Maud Quessard, la propagande vue des Etats-Unis, accompagne le fonctionnement démocratique, avec des dimensions politique et culturelle dans un contexte pluraliste. Dès ses débuts, elle a pour objectif de convaincre les personnalités politiques, les « dissidents » (contestataires du système politique de leur pays), les jeunes et les « leaders d’opinion » (experts ou célébrités susceptibles d’influencer le point de vue d’un grand nombre d’individus). Ainsi, le « Committee on Public Information » (1917-1919) a été établi pour soutenir l’effort de guerre pendant le premier conflit mondial, en utilisant l’héritage des crises et conflits ouverts. « L’Office of War Information » (1942-1945) a coordonné les nouvelles de la seconde guerre mondiale pour le public américain et engager une campagne de propagande à l’étranger. Cette dernière sera transférée au « Département d’Etat » (ministère des Affaires étrangères) en 1945.

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