Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience

Partis en Afghanistan pour vivre quelque chose de fort, mais sans illusion sur les buts géopolitiques de cette guerre interminable, deux jeunes officiers témoignent.

Camarades de promotion à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, aujourd’hui capitaines, Charles et Hughes (30 ans), ont raconté leur expérience personnelle de lieutenant au feu, au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 avril 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le logisticien. Officier du Train, Charles s’est occupé d’escorter des convois logistiques d’octobre 2009 à avril 2010, destinés à ravitailler les postes avancés de l’armée de Terre de Wardak, Logar, Parwan et dans les vallées de Kapisa et Surobi. Son peloton comptait 32 sous-officiers et soldats et 10 véhicules blindés de l’avant.  En six mois et demi, il a parcouru 20.000 km sans tomber dans une embuscade, mais avec des moments de tension en 2009 consécutifs au sévère accrochage d’Uzbin (10 Français tués et 21 blessés les 18 et 19 août 2008) et… beaucoup de pannes de véhicules. La préparation, compliquée et difficile, d’un convoi, qui va rouler un ou deux jours, demande du temps. Pendant le trajet, il faut faire attention aux engins explosifs improvisés (EEI) et aux intrus qui tentent de s’insérer dans le convoi. Les espaces sont interminables et les routes petites, parfois bitumées, mais souvent poussiéreuses et donc pénibles. Lors de son second mandat d’avril à octobre 2011, Charles devient officier de renseignement du Bataillon logistique. Sa mission consiste à étudier le terrain et compiler des dossiers, en vue d’apporter un conseil pour la prise de décision d’envoyer ou non un convoi. Les combats et attaques à la roquette, fréquents en 2008-2009, ont diminué considérablement en 2011. Les convois s’aventurent moins profondément dans les vallées et restent plus proches des bases. En outre, « la population est de moins en moins contente de nous voir ».

Le sapeur. Officier du Génie dans la 2ème Division blindée et, aujourd’hui, titulaire de la croix de la Valeur militaire, Hughes commande un détachement d’ouverture d’itinéraire d’avril à octobre 2011. Il dispose de 44 sapeurs, 2 véhicules détecteurs de métaux, 2 engins « Buffalo » au bras articulé et équipés d’un grillage de protection contre les roquettes et 6 véhicules blindés hautement protégés (VBHP) conçus pour résister aux explosifs. Tout emplacement d’une masse métallique détectée est marqué par de la peinture au sol. Les véhicules progressent en quinconce, parfois par des températures extérieures de 55-60 ° C. Dans les endroits resserrés, les sapeurs ouvrent l’itinéraire à pied avec leurs détecteurs de métaux portatifs, mais toujours sous la protection des VBHP. La zone française de patrouille s’étend sur 150 km. En six mois et demi d’opérations, le détachement a parcouru 6.000 km et repéré 11 EEI, mais 7 autres ont explosé. Les talibans, très déterminés, veulent causer le maximum de dégâts. Lors d’un accrochage, un taliban blessé a été exfiltré par ses compagnons. L’attaque à la roquette du véhicule de tête a pour but d’inciter les équipages des suivants à sortir de leur abri blindé pour les tuer. Le détachement d’Hughes est tombé dans deux embuscades valorisées par des EEI. Ses pertes humaines se montent à 1 tué, 2 blessés légers et 6 rapatriements psychologiques. Les missions, séparées par un seul jour de repos, durent 5 ou 6 jours sur le terrain. Il faut sans cesse s’adapter, car la mission, méticuleusement préparée pendant une semaine, se déroule rarement comme prévu. Les drones reconnaissent l’axe et renseignent sur toute présence suspecte. Les hélicoptères escortent le convoi sur 3 km en avant et rassurent ainsi les équipages. Certains ont été touchés par des roquettes ou des tirs bien ajustés. La menace des missiles portatifs sol-air « Stinger », fournis par la CIA aux talibans pendant leur guerre contre les troupes soviétiques, quoique latente, ne s’est pas matérialisée.

La solitude du chef. Malgré la différence de leurs missions, Charles et Hughes ont eu à prendre des décisions dans l’urgence et l’incertitude. Ils ont connu un stress permanent et pesant pendant toute la durée de la mission, malgré les six mois de préparation préalable en France. Les renseignements sont souvent « hyperalarmistes ». Dès la sortie de Kaboul, Charles doit assurer la cohésion d’hommes qu’il va commander pendant plusieurs mois et faire en sorte que tous restent attentifs en dépit de la routine. Il estime avoir acquis une expérience humaine et opérationnelle dans un pays… dont la population essaie de rejeter le « greffon étranger » le plus vite possible. Pour Hughes, chaque décision pèse son poids de responsabilité, car le mauvais choix peut provoquer la mort d’hommes. « J’ai vu des morts et des blessés et j’ai connu l’enfer », dit-il en précisant qu’il a perdu 6 kg en six mois et demi. « Psychologiquement, c’est interminable ». Pourtant, « on a le sentiment de contrôler notre vie ». L’annonce d’un blessé dans les rangs français pendant la préparation d’une mission peut entraîner son annulation. Au cours de la mission, le chef doit prendre des initiatives et donner des ordres. Quand des tirs éclatent de tous côtés, il doit conserver sa lucidité malgré sa peur, afin d’éviter la panique parmi sa troupe. Endurant, il doit s’adapter rapidement à des situations hostiles, montrer l’exemple, bien connaître ses personnels et leur inspirer confiance afin d’obtenir leur adhésion en opération, où la discipline formelle ne suffit plus. Certains de ses hommes pourraient en effet refuser de partir en mission et même, dans un cas extrême, lui tirer dans le dos. Sur un plan plus général, Charles et Hughes reconnaissent avoir été équipés de matériels performants. Ils ont aussi constaté un saut qualitatif au niveau du soldat entre leurs deux mandats. « L’armée s’est aguerrie rapidement et les officiers sont meilleurs que leurs prédécesseurs ». Mais l’amertume se manifeste avec le sentiment de ne pas avoir servi la France, mais plutôt d’avoir été les mercenaires des entreprises d’armement américaines qui prospectent le marché mondial, car, sur le terrain, « les Etats-Unis décident de tout ». De retour en France, Charles et Hughes ont été surpris de l’indifférence du public quand ils disaient avoir combattu en Afghanistan. Toutefois, ils s’estiment heureux d’en être revenus indemnes. Finalement, ils ont démissionné de l’armée…comme plusieurs de leurs camarades de promotion.

Loïc Salmon

Hughes (à droite) avec son adjoint. A l’époque, la base de Bagram de la Force internationale d’assistance et de sécurité comptait 38.000 personnels, dont la moitié de civils. A la date de la conférence (avril 2013), les pertes connues au cours des guerres en Afghanistan depuis 1979, accidents compris, étaient les suivantes : URSS, 15.000 morts sur un effectif de 160.000 hommes déployés ; Etats-Unis, 2.201 (90.000) ; Grande-Bretagne, 441 (10.000) ; France, 88 (4.000).




Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Les évolutions de la situation de la zone du golfe de Guinée permettent d’envisager trois scénarios à l’horizon 2020 : l’espoir d’une croissance économique, la perte de contrôle des Etats et des crises majeures comme celle du Mali depuis 2012.

Les enjeux sécuritaires de cette zone ont fait l’objet d’une conférence organisée, le 8 avril 2013 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y ont participé Francis Faye, Jean-Marc Balencie et Bernard Dujardin de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).

Dynamiques de croissance. Les interactions entre les croissances économique et démographique pourraient faire reculer la pauvreté. La poussée démographique favorise la mobilité des populations, caractérisée par des flux migratoires de grande ampleur, essentiellement vers les pays producteurs de pétrole de la région (Nigeria et Ghana) et, en partie, à destination de l’Europe et des Proche et Moyen-Orient. Les changements climatiques en cours pourraient accentuer cette mobilité. L’urbanisation croissante se concentre déjà dans les ports, avec les risques de saturation des infrastructures et de dégradation des services de base à la population. En 2020, le golfe de Guinée devrait compter une trentaine de villes de plus d’un million d’habitants (6 en 1990), 60 villes de plus de 500.000 habitants (17 en 1990) et 300 villes de plus de 100.000 habitants. Sur les 500 km de littoral entre Benin City (Nigeria) et Accra (Ghana), les démographes prévoient plus de 25 millions d’habitants et 5 agglomérations portuaires dépassant le million d’habitants. Le golfe de Guinée va devenir l’un des principaux pôles d’approvisionnement de l’économie mondiale en produits agricoles, énergétiques et miniers. La France dépend déjà de cette zone pour 15 % de ses ressources pétrolières et pour 40 % de ses approvisionnements en uranium (Niger), qui passeront à 50 % en 2020. Les ports de Cotonou (Bénin) et d’Abidjan (Côte d’Ivoire) constituent les principaux débouchés maritimes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les organisations régionales, à savoir la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Est (CEEAC), montent en puissance. Enfin, les pays émergents dont la Chine, l’Inde et le Brésil, affirment leur présence.

Djihadisme africain. Les exactions des mouvements djihadistes et les menaces qu’ils font peser dans la région et, indirectement, sur l’Europe ont incité la France à intervenir au Mali en janvier 2013. Une partie croissante de l’Afrique de l’Ouest sert de cadre à l’action de deux mouvances islamistes radicales se réclamant de l’organisation terroriste Al-Qaïda : le groupe nigérian Boko Haram et le « Mouvement pour l’unité du Jihad en Afrique de l’Ouest » (MUJAO). Profitant de la crise politique au Mali, les mouvements touaregs Ançar Dine et MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) avaient pris le contrôle du Nord du Mali en 2012. Ces groupes, animés par des sentiments anti-occidentaux et anti-chrétiens, ont engagé la lutte armée contre les autorités locales des régions sahariennes et même dans le Nord du Nigeria. Ils prennent des Occidentaux en otage, pour attirer l’attention et obtenir des rançons, et pratiquent également l’assassinat ciblé contre des militaires, policiers, représentants des autorités et partisans d’un islam modéré. Leur théâtre d’opérations, ouvert au Mali, pourrait s’étendre au Tchad, au Sénégal et à la Gambie. Profitant des migrations internes et régionales, ces groupes djihadistes pourraient s’infiltrer dans les grandes métropoles portuaires du golfe de Guinée (Abidjan, Lomé et Cotonou) pour y établir des cellules opérationnelles.

Narco-trafic international. Selon l’Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS) quelque 35 t de drogue (cocaïne surtout), produite en Amérique du Sud et à destination de l’Europe, transitent chaque année par l’Afrique et principalement par le golfe de Guinée. Les cartels de narcotrafiquants ont constitué des réseaux au Mali et sont parvenus à contrôler une grande partie des fonctions étatiques de la Guinée-Bissau, deux pays confrontés à de graves crises politiques en 2012. De leur côté, les autorités américaines suspectent le mouvement chiite Hezbollah (émanation de l’Iran au Liban) de se financer en partie par le trafic de drogue dans le golfe de Guinée. La diaspora libanaise, en majorité chiite, est en effet très implantée dans les ports africains par le biais de sociétés financières et d’import-export. D’après l’OCTRIS, la drogue sud-américaine ou des Caraïbes arrive en grandes quantités par mer, surtout à Lomé (Togo) et Kamsar (Guinée), ou par voie aérienne par petits paquets, grâce aux nouvelles lignes sur le Brésil. Dans ce cas, elle traverse l’Atlantique en direction du Cap Vert, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et de la Guinée. Les cartels tirent parti du dysfonctionnement des appareils d’Etat et de la corruption ambiante pour acheter des complicités et constituer des réseaux pour le stockage, la redistribution et enfin l’acheminement de la drogue vers l’Europe, via le Maghreb. Ils sont associés aux organisations criminelles nigérianes, présentes dans toute l’Afrique et en Europe, et aux trafiquants marocains de cannabis, dont les réseaux logistiques assurent le transit de la drogue à travers le Sahara et la Méditerranée. En conséquence, les Etats européens agissent directement sur place par des interventions en mer, des partenariats avec les polices locales et le déploiement, dans leurs ambassades, « d’attachés de sécurité intérieure ». Pour la France, ces derniers dépendent de la Direction de la coopération internationale, qui regroupe les services similaires de la police et de la gendarmerie au sein du ministère de l’Intérieur (voir « Archives » 18/01/2012 « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale »). Enfin, selon les intervenants de la FMES, ce trafic de la drogue sud-américaine à travers l’Afrique devrait croître dans les dix prochaines années ainsi que la consommation de drogue en Afrique même, déjà observable sur le terrain.

Loïc Salmon

Les enjeux sécuritaires en Afrique portent sur les approvisionnements énergétiques, les conséquences pour les entreprises françaises, l’influence de la France et le rôle de la Marine nationale. Celle-ci déploie en permanence un ou deux bâtiments dans le golfe de Guinée dans le cadre de la mission « Corymbe ».  Le 7 avril, la frégate anti-sous-marine Latouche-Tréville a relevé le bâtiment de projection et de commandement Mistral et l’aviso Lieutenant-de-Vaisseau-Le-Hénaff. Le Mistral a parcouru 24.000 milles nautiques (44.448 km) en 101 jours de mer pour des missions de surveillance maritime et d’assistance en mer. Les 25 jours qu’il a passés à quai ont été mis à profit pour l’assistance, notamment médicale, aux populations civiles et l’instruction opérationnelle de 321 stagiaires africains (lutte contre la piraterie et les trafics illicites en mer).




Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Dans une opération interarmées et en interalliés, la composante aérienne réagit la première. Sa cohérence, à savoir la capacité d’agréger des moyens (personnels et matériels) extérieurs, est un avantage de l’armée de l’Air française à préserver.

Son chef d’état-major, le général d’armée aérienne Denis Mercier, l’a expliqué au cours d’une rencontre organisée, le 19 juin 2013 au Bourget, par l’Association des journalistes de défense lors du 50ème Salon de l’aéronautique et de l’espace.

Réactivité. L’opération « Serval » au Mali souligne l’importance des réseaux informatiques gérés en temps réel et différé : centre de commandement, liaison tactique 16 complète, drones, fusion des renseignements des Rafale, planification et conduite des opérations. La capacité de combat repose d’abord sur le Rafale, avion polyvalent unique en Europe (renseignement, bombardement et sûreté aérienne) et capable d’effectuer des missions très longues. Même si un Rafale perd l’usage de son radar, il peut utiliser celui d’un autre Rafale pour tirer son missile. En outre, les avions de chasse opèrent en coordination avec les forces terrestres. En matière de transport, il a fallu regrouper à Abidjan (Côte d’Ivoire), en deux semaines, 15 avions de transport tactique et monter des opérations de parachutage de personnels (le plus massif depuis Kolwezi au Zaïre en 1978) et de largage de matériel (dont un bulldozer de 8 t) à différentes altitudes et de poser d’assaut de nuit sur des pistes de moins de 900 m. La prise des aéroports de Gao et Tombouctou a été planifiée en deux jours à Paris et exécutée immédiatement, au lieu de la période habituelle d’une quinzaine de jours d’entraînement en Corse. Selon le général Mercier, la formation de base des parachutistes peut s’externaliser, mais pas la capacité des équipages à travailler avec les troupes au sol. Il précise qu’aucun autre pays n’est capable de le faire avec ce niveau de réactivité, sauf les Etats-Unis. La coopération franco-britannique doit notamment déboucher sur une force d’intervention commune. Déjà, les avions des deux pays opèrent ensemble selon le concept OTAN. « On souhaite que la Grande-Bretagne ait le même niveau de réactivité pour partager le renseignement et les structures de commandement et monter rapidement des systèmes de communication protégés ». Sont déjà en cours : l’échange de pilotes sur avions de transport tactique et de ravitaillement en vol ; l’interopérabilité des matériels avec des normes communes et des stocks de pièces de rechange.

Entraînement et formation. Depuis 2008, les avions en service ont diminué en nombre mais, devenus polyvalents, peuvent effectuer plusieurs missions en même temps. L’activité des pilotes a baissé. Un pilote de Rafale, censé voler 250 h/an, n’effectue plus que 180 h/an avec la simulation. Celui d’un avion de transport ne vole que 250 h/an au lieu des 400 h/an et celui d’un hélicoptère est passé de 250 h/an à 150 h/an. Depuis l’opération « Harmattan » (Libye 2011), l’interopérabilité des avions de chasse Air et Marine augmente : des pilotes de l’armée de l’Air vont s’entraîner dans la Marine et réciproquement. « Je suis prêt à diminuer le format de l’armée de l’Air, déclare le général Mercier, mais pour remonter le niveau d’activité des gens de première ligne ».  Des négociations sont en cours avec les industriels pour faire baisser le coût de maintenance en coordination avec la Simmad (Structure intégrée de maintien en condition opérationnelle des matériels aéronautiques de la défense) à Bordeaux. « On doit apprendre à se former différemment et maintenir des mécaniciens plus longtemps que prévu sur le terrain ». En outre, l’entraînement va se différencier. Les pilotes du premier cercle recevront l’entraînement le plus complet possible. Tous les pilotes de Rafale ont participé à l’opération « Serval » avec des relèves mensuelles, car la fatigue s’accumule avec les longues missions de 9 heures. Les 50 meilleurs deviendront instructeurs au futur centre de formation des chasseurs à Cognac, qui sera ouvert après 2016. Ils ne voleront que 40 h/an sur Rafale, mais formeront des pilotes du deuxième cercle sur un avion moins cher (pas encore acheté) et configuré Rafale avec gestion des plots radar en place avant.  Le nombre d’avions de combat en ligne devant diminuer, il s’agit de constituer un réservoir de pilotes opérationnels pour d’autres missions, afin de pouvoir durer en opérations. Comme la formation directe sur avion de combat coûte cher, un projet d’avion de formation devrait voir le jour à l’horizon 2020-2025.

L’avenir. D’ici à l’entrée en service du futur avion multi-rôles de ravitaillement en vol et de transport (MRTT), le Rafale n’utilise pas encore toute sa capacité. En conséquence, indique le général Mercier, la prochaine loi de programmation militaire (LPM) va prévoir la prolongation des Mirage 2000D et le maintien des Mirage 2000-5 pour la défense aérienne jusqu’en 2025, date de leur obsolescence. Parallèlement, le Rafale va monter en puissance. En effet, le prochain escadron nucléaire Rafale sera opérationnel en 2018 et le prochain escadron de combat Rafale en 2020. Ensuite, la mise au format de 225 avions de combat (armée de l’Air et Marine) implique un ralentissement de la cadence de production des Rafale après 2020. La LPM fixera à 50 le nombre d’avions de transport tactique. En attendant l’entrée en service des A-400M, une flotte de 14 C-160 Transall et C-130 Hercules sera gardée plus longtemps que prévu avec des visites d’entretien simples à coût « raisonnable », en vue de permettre le maintien d’équipages opérationnels. D’ici à 2025-2030, les drones armés seront probablement en service. Mais, aujourd’hui, aucun pays n’a encore de conception très claire de leur emploi.  Selon le général Mercier, il faut construire des démonstrateurs technologiques pour aboutir à une réflexion conceptuelle. Une flotte de drones permet une plus grande furtivité. Mais, la composante aérienne pilotée laisse une capacité de jugement de dernière minute pour éviter des dommages collatéraux.  Pour gérer leur complémentarité, il faudra intégrer la logique des engins non pilotés à celle des aéronefs pilotés. Des travaux sont déjà en cours sur la composante drone, qui devra pouvoir faire autre chose qu’un avion piloté, à la furtivité accrue. Enfin, la préoccupation majeure reste le missile sol/air qui deviendra toujours plus performant.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : anticiper et avoir un coup d’avance

Un nouveau chef d’état-major pour l’armée de l’Air

Le concept d’emploi de l’armée de l’Air est défini dans le Livre Blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale.  Ainsi, la sûreté aérienne assure le respect de la souveraineté de la France dans son espace aérien et la défense du territoire contre toute menace aérienne. L ‘accomplissement de cette mission requiert de disposer de capacités nationales permettant d’évaluer la menace et de la contrer avec des moyens adaptés et mieux proportionnés. Elle nécessite également une profondeur stratégique permettant d’établir, avec un préavis suffisant, la situation de la menace aérienne, grâce aux accords transfrontaliers et l’arrivée du nouveau système de commandement et de conduite Air Command and Control System de l’OTAN.




Armée de l’Air : anticiper et avoir un coup d’avance

L’opération « Serval » au Mali a combiné puissance aérienne et action terrestre. Bien entraînée, l’armée de l’Air y a démontré ses capacités d’intervention immédiate,  mais aussi de contrôle et commandement ainsi que de renseignement, surveillance et reconnaissance.

L’action de l’armée de l’Air a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2013  à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Parmi les intervenants figurent : Etienne de Durand, directeur du Centre de sécurité de l’Institut français des relations internationales ; le général de brigade aérienne Jean-Jacques Borel, commandant des opérations aériennes de l’opération « Serval » au Mali ; le général de corps aérien Patrick Charaix, commandant des Forces aériennes stratégiques ; un lieutenant-colonel dont le nom n’a pas été divulgué, pilote de Rafale engagé lors de l’opération Serval.

Instrument de puissance. Depuis plus vingt ans, l’arme aérienne assure une marge de victoire considérable dans la gestion de crises : guerre du Golfe en 1991 ; interventions de l’OTAN au Kosovo (1999) et en Afghanistan (2001) celles des Etats-Unis et de leurs alliés en Irak (2003) ; celles de la France avec la Grande-Bretagne en Libye (2011) et seule au Mali (2013). Pendant cette période, sont apparus une plus grande précision des frappes, les drones et des capteurs de renseignement beaucoup plus performants. Etienne de Durand met en garde contre : le désinvestissement dans la capacité aérienne en raison du risque de sous-dimensionnement par rapport aux besoins nationaux et à l’adversaire potentiel ; l’habitude à la dissymétrie  par rapport aux moyens aériens adverses dans les conflits récents ; la prolifération des systèmes sol/air. « Nous n’envisageons plus de perdre des pilotes et même des avions ». Selon lui, l’enjeu pour la France est de conserver sa supériorité aérienne en 2020, en  raison de la diminution de l’implication militaire des Etats-Unis et de l’effondrement de la capacité aérienne en Europe. Les conditions d’emploi de l’armée de l’Air varient selon les théâtres où la France s’est engagée, explique le général Borel. En Afghanistan, beaucoup d’avions alliés ont été déployés en appui des troupes au combat au sol et pour ravitailler les bases avancées. Peu d’avions français se trouvaient sur place. En Libye, campagne initiée par la France et la Grande-Bretagne rejointes par une coalition, de nombreux avions français ont effectué des frappes de sécurisation du théâtre sur des objectifs fixes (bases arrière et dépôts de munitions) et au plus près du terrain. Au Mali, opération lancée par la France, la composante aérienne a commencé dès le début et durera jusqu’à la fin. Pour la première fois depuis longtemps, l’armée de l’Air, qui n’avait pas d’adversaire aérien, a mis toutes ses capacités en œuvre et sous commandement uniquement national : attaques dans la profondeur, soutien et appui feu rapproché. La première mission a consisté à arrêter la progression des colonnes djihadistes sur Bamako, en coordination avec les forces spéciales au sol. Pour la seconde, des chasseurs partis de métropole ont frappé les points de ravitaillement et les centres d’écoute de l’adversaire pour le déstabiliser, l’obliger à se replier vers le Nord et réduire sa capacité à se mouvoir et à commander. La complémentarité des capteurs et la fusion des renseignements servent à écouter, identifier et localiser pour déterminer les objectifs. Des frappes quasi simultanées (en moins de deux minutes) ont fait bénéficier les troupes au sol de l’effet de surprise. D’autres ont verrouillé les axes d’exfiltration (petites vallées) vers les pays voisins. Les vols peuvent durer 7-8 h avec plusieurs ravitaillements en vol. La structure du commandement opérationnel (organisation et préparation des vols) a été bâtie en dix jours. Un « corpus documentaire », rédigé en anglais selon le modèle OTAN, précise les communications à utiliser et permet d’intégrer rapidement les moyens alliés de transport et de ravitaillement en vol. La logistique, compliquée, nécessite des vols de plusieurs milliers de km à travers l’Afrique, avec 40 % de missions de nuit, pour délivrer 20 t/jour d’eau et de nourriture aux troupes au sol. S’y ajoutent la construction d’infrastructures de combat et l’entretien des pistes, conditions indispensables pour durer sur zone. Selon le général Borel, le rayon d’action (6.400 km) du futur avion tactique A-400 M aurait permis d’éviter le relais à Bamako des C-160 Transall (5.500 km).

Emploi dual. Le concept d’emploi de la Force aérienne stratégique (FAS) a évolué avec ses avions, indique le général Charaix. Le Mirage IV, avion dédié à la dissuasion et qui volait à Mach 2 avec une escorte, a été remplacé en 2008 par le Rafale, capable d’effectuer aussi des missions conventionnelles. Ainsi, la FAS a « prêté » des Rafale, qui ont réalisé 30 % des frappes en Libye, et des Mirage 2000 N de pénétration à très basse altitude qui ont effectué 50 % des missions de reconnaissance au Mali. Les avions ravitailleurs C-135, autrefois réservés à la FAS, ne lui consacrent plus que 5 % de leur activité. En Libye, ils ont réalisé 7 % des ravitaillements en vol et, au Mali, 87 % des ravitaillements en vol… et 100 % des pleins d’essence des camions-citernes !  La crédibilité de la FAS garantit à la France sa capacité d’entrer en premier sur un théâtre, souligne le général Chaix. La FAS, ayant acquis de nouvelles têtes nucléaires en 2010, modifie son processus de montée en puissance et donne la priorité au remplacement des vieux C-135 par des ravitailleurs multirôles A330 MRTT.

Frapper fort, loin et vite. L’intervention au Mali est décidée le vendredi 11 janvier. A 20 h à la base aérienne de Saint-Dizier, un chef de patrouille de Rafale reçoit l’ordre de préparer une mission de bombardement sur Gao à 4.000 km de là (6 h de vol) avec atterrissage le dimanche à N’Djamena, 2.000 km plus loin. Le samedi à 4 h du matin, quatre Rafale, chargés de 24 munitions de 250 kg guidées par GPS ou laser, décollent de Saint-Dizier, puis sont rejoints par trois C-135. En cours de route, ils sont informés de trois changements d’objectifs, dont le dernier 1 h 30 avant la frappe. Ils larguent 19 bombes sur 19 objectifs avec succès. Il faut rester le moins longtemps possible dans la zone visée, souligne le pilote, et s’assurer de bien identifier les objectifs, de limiter au maximum les dommages collatéraux et de respecter l’ordre des priorités. Chaque Rafale peut traiter six objectifs différents.

Loïc Salmon

Armée de l’Air, deux mois d’opérations en Libye

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

L’armée de l’Air a tiré cinq enseignements majeurs de l’opération « Serval » : cohérence des structures de commandement et de conduite des opérations aériennes ; appréciation autonome de la situation ; réactivité, grâce à la capacité d’agir à partir de ses bases en France ou pré-positionnées ; projection de puissance par le ravitaillement en vol et le transport stratégique et tactique ; pour le personnel, importance de la formation (acquisition de nouvelles capacités) et de l’entraînement (maintien de ces capacités). Bientôt, la formation et l’entraînement s’effectueront en cours d’opérations.




Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

La législation doit s’adapter aux évolutions, notamment technologiques, de la criminalité et du terrorisme afin de maintenir l’efficacité des services de renseignement, tout en préservant la sauvegarde des libertés.

Tel est le point de vue de la Délégation parlementaire au renseignement (DPR), qui a publié le 2 mai 2013 un rapport sur ce sujet pour 2012. En outre, le rapporteur de la mission d’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, Jean-Jacques Urvoas, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 mai à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. La DPR s’est réunie une journée par semaine pendant sept mois et a entendu 63 personnes à huis clos, sans trace écrite ni verbatim. Elle a rencontré notamment le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, le coordonnateur national du renseignement Ange Mancini et l’ensemble des directeurs et leurs prédécesseurs de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dont elle a visité un site d’installations techniques, de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, de la Direction du renseignement militaire et de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers).

Constats. Selon Jean-Jacques Urvoas, la DPR a cherché à comprendre la communauté du renseignement pour faire évoluer ses moyens en fonction de ses missions. Elle a constaté que les services de renseignement (SR), institués uniquement par décrets, n’ont pas d’existence légale en France. En raison de l’absence de loi, cette dernière se trouve à la merci d’une condamnation de la Commission européenne des droits de l’homme. En outre, les moyens des SR sont maigres : usage restreint des fichiers, autorisations d’écoutes téléphoniques au compte-gouttes, mais recours massif aux réquisitions de « fadettes » (factures détaillées des appels téléphoniques). Les SR militaires concentrent leurs efforts sur la prévention du terrorisme. Le rapport de la DPR constate un retard de quatre ans du programme de renseignement électromagnétique Ceres, un report de celui du satellite d’alerte avancée et l’absence de modernisation du drone MALE (moyenne altitude, longue endurance). Or, la possession d’une capacité spatiale pérenne en matière d’écoute électromagnétique, précise le rapport, apparaît comme un instrument indispensable pour la connaissance et la surveillance des théâtres d’opérations ou zones d’intérêts importants (Sahel notamment) pour la sécurité de la France. Par ailleurs, le satellite Ceres, dont le coût global paraît moins élevé que d’autres programmes militaires, permettrait à la France d’acquérir une capacité de souveraineté unique en Europe. Toutefois, la mutualisation, depuis 2008, des moyens techniques de la DGSE a profité à la communauté du renseignement. Jean-Jacques Urvoas rappelle la menace juridique qui pèse sur l’anonymat des agents qui peuvent être appelés à témoigner. Il se déclare « effaré » par la publication de livres de souvenirs des anciens des SR !

Recommandations. La Commission des lois de l’Assemblée nationale a approuvé le rapport de la DPR à l’unanimité, indique Jean-Jacques Urvoas. Ce rapport note que la liste des personnes pouvant être entendues est limitée dans l’état actuel du droit. La DPR souhaite en effet pouvoir entendre des responsables des SR autres que les directeurs. De plus, suite à l’affaire Mohamed Merah (auteur de plusieurs assassinats, au nom du jihad, à Toulouse et Montauban entre les 11 et 19 mars 2012), elle estime qu’elle devrait être en mesure de connaître les dysfonctionnements relatifs à des opérations achevées. Jean-Jacques Urvoas rappelle que « le renseignement est vécu comme un objet sale en France et qu’on en parle qu’en cas de scandale » (affaires Ben Barka en 1965 et Rainbow-Warrior en 1985). En revanche, « en Angleterre, c’est un travail de gentlemen ». Mais depuis la création de la DPR en 2007, ces deux mondes (renseignement et Parlement) « ont appris à se connaître et construire une relation de confiance sur le long terme ». Selon la DPR, la DCRI devrait disposer d’une plus grande autonomie de gestion, afin de pouvoir recruter, par contrat, des linguistes et des spécialistes de haut niveau. L’idéal serait de la transformer en « Direction générale de la sécurité intérieure » pour reformater le renseignement intérieur (police) et profiter des compétences de la Gendarmerie en matière de renseignement généraliste. De son côté, « la DGSE est un outil qui fonctionne bien, souligne Jean-Jacques Urvoas, il faut lui donner les moyens de monter en puissance en termes humains, techniques et juridiques ».  Quant à la cyberdéfense, la DPR considère indispensable de fixer un objectif minimal de 500 agents en 2015 pour l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et de renforcer les effectifs affectés à cette tâche au sein des SR. Elle préconise l’obligation, pour les entreprises et opérateurs d’importance vitale, de signaler à l’ANSSI tout incident ou attaque informatique significative. D’après Jean-Jacques Urvoas, le retard de la France par rapport à d’autres démocraties occidentales pourrait se combler en s’inspirant de leurs bonnes pratiques : contrôle parlementaire (Grande-Bretagne, Israël, Allemagne, Canada) ; commission judiciaire (Nouvelle-Zélande) ; magistrat (Espagne). « Seule une loi peut définir durablement les missions des services qui peuvent déroger au droit commun ». La plupart des pays font un constat a posteriori des activités, mais pas sur celles en cours. « Ce sera probablement le cas en France ». Selon Jean-Jacques Urvoas, une loi présenterait trois atouts pour les SR : légalisation de leurs activités ; acquisition des moyens nécessaires ; certitude qu’ils ne servent pas le pouvoir, mais l’Etat. Enfin, un contrôle parlementaire « garantirait que les services de renseignement ne sont pas dévoyés par l’exécutif », conclut le président de la Commission des lois.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement et Parlement : transparence et souplesse

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

La Délégation parlementaire au renseignement, créée le 9 octobre 2007, est habilitée à suivre l’activité générale et les moyens des services de renseignement (Voir rubrique « Archives » 01/02/2012 : Renseignement et Parlement). Paritaire majorité/opposition, elle compte 8 membres (4 députés et 4 sénateurs). Son premier vice-président, Jean-Jacques Urvoas (à gauche) est également président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Présidée par François Mattens (à droite), l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale compte plus de 1.500 membres, qui ont suivi une formation courte à l’Institut des hautes études de défense nationale, en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer : séminaires Jeunes ; séminaires Cohésion nationale et Citoyenneté ; séminaires Master II « Sécurité-Défense » ; séminaires Grandes Ecoles.




IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Le président de la République, François Hollande, a réaffirmé, le 24 mai 2013 à Paris, la nécessité d’une défense forte pour la sécurité de la France et répondre aux attentes de ses alliés, en vue de préserver la paix dans le monde.

Son intervention s’est déroulée devant l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), en présence du gouvernement, des Commissions parlementaires de la défense et des affaires étrangères et du corps diplomatique. François Hollande  a commencé par rendre hommage au professionnalisme, à l’efficacité et au dévouement des personnels militaires et civils de la défense. Il a rappelé la responsabilité de la France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, et son idéal de paix comme pays fondateur de l’Union européenne. La France, dit-il, est dépositaire, par son histoire, d’une capacité militaire et diplomatique qu’elle met au service de ses propres intérêts, « et nous devons les revendiquer », du droit international et de la légitimité. « Chef de l’Etat, chef des armées, il me revient de définir les orientations d’une politique de défense qui réponde à ces questions. Cette charge, je l’assume depuis le premier jour où j’ai pris mes fonctions ».  Cette charge l’a conduit  à décider le retrait, effectif depuis le 15 décembre 2012, des troupes combattantes en Afghanistan et l’engagement de forces armées au Mali en 2013, en raison du risque pour le Sahel et la sécurité de la France. Les troupes françaises resteront au Mali et autour du Mali, « car nous n’en avons pas fini avec le terrorisme », a déclaré le président. « Le combat contre le terrorisme, est un combat où tous les pays doivent être parties prenantes. Nous devons apporter tout notre soutien à ces pays d’Afrique de l’Ouest qui sont confrontés à ce fléau ».

Contexte géopolitique. Les Etats-Unis se désengagent des théâtres où ils s’étaient impliqués ces dernières années. Face à la récession économique, plusieurs pays européens réduisent leur effort de défense. En revanche, les pays émergents d’Asie-Pacifique, dont le poids économique se renforce, dépensent plus dans le domaine militaire que ceux de l’Union européenne. Les révolutions arabes, qui avaient suscité de grands espoirs, soulèvent désormais de lourdes inquiétudes. L’instabilité de la Libye menace ses voisins et l’Europe toute proche. Le conflit interne syrien a pris une telle ampleur, que la France et ses alliés sont obligés de chercher une solution politique, indique le président, et qu’aucune option n’est écartée « si l’usage des armes chimiques était bien établi ». Malgré son développement incontestable, l’Afrique se trouve confrontée à une insécurité grandissante. Enfin, la prolifération des armes de destruction massive et leurs vecteurs menace l’équilibre de régions entières, «comme nous le constatons avec l’Iran et la Corée du Nord ». S’y ajoutent le terrorisme, les trafics de drogue et d’armes et les cyberattaques.

Protection, projection et dissuasion. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, rendu public le 29 avril, sera prolongé par une loi de programmation militaire qui fixera les moyens à consacrer. La protection du territoire et de la population, en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, qui exige permanence, vigilance et réaction, implique la disponibilité des forces terrestres, aériennes et maritimes ainsi que celles de sécurité intérieure et de sécurité civile. Les forces projetables, à l’initiative de la France ou en coalition, compteront 66.000 soldats, le groupe aéronaval autour du porte-avions Charles-De-Gaulle et des capacités amphibies et sous-marines. Les moyens aériens assureront l’appréciation de situation et la frappe dans la profondeur. Les personnels engagés bénéficieront d’une protection juridique élargie. « Les ministères de la Défense et de la Justice y travaillent, pour que nul ne puisse être inquiété par une participation à une opération extérieure ». La dissuasion nucléaire, dont la crédibilité doit être assurée, protège de toute agression ou de tout chantage menaçant les intérêts vitaux de la France. Gage de souveraineté, « elle donne au président une liberté d’action ».  Elle convainc tout adversaire de ne pas s’en prendre à la France au risque de dommages considérables pour son territoire. Fondée sur la stricte suffisance, cette doctrine « permet à la France d’être à l’initiative en matière de désarmement nucléaire, sans mettre en péril notre propre dissuasion ». L’innovation et la recherche ont permis de réaliser des économies substantielles sur les programmes de la dissuasion, qui représentent 11 % du budget annuel de la défense. Ce pourcentage, n’est pas jugé excessif par le chef des armées : « J’ai donc pris la décision de conserver les deux composantes, océanique et aéroportée ».

Equipements. A l’horizon 2025-2030, les forces armées seront dotées de matériels adéquats pour remplir leurs missions : drones de surveillance et de combat, avions de transport A400M et de ravitaillement en vol MRTT, missiles antinavires légers, frégates multirôles FREMM et véhicules blindés VBMR. Les programmes en cours seront poursuivis : avions Rafale, hélicoptères d’attaque Tigre et de transport NH90, sous-marins d’attaque Barracuda et système Félin pour les fantassins. La politique spatiale sera renforcée. Les crédits consacrés au renseignement, à la police et à la justice seront accrus. L’industrie de défense nationale sera préservée et l’effort de recherche et développement maintenu à un haut niveau. L’Europe de la défense sera relancée avec la Grande-Bretagne et l’Allemagne, mais aussi la Belgique, l’Italie, l’Espagne et l’Europe de l’Est.

Financement. Quoique la défense reste un investissement lourd, l’intérêt national exige de préparer le pays à relever les défis qu’il peut rencontrer dans les dix prochaines années, souligne le chef de l’Etat. « Le budget sera fixé en 2014  à 31,4 Md€, c’est-à-dire exactement le même montant qu’en 2012 et 2013. Pour l’ensemble de la période 2014-2025, nos forces disposeront de 365 Md€, dont 179,2 Md€ pour la période 2014-2019. Le « virgule 2 milliard » donne une forme d’engagement ». Au terme de la loi de programmation militaire 2014-2019, les effectifs du ministère de la Défense seront réduits de 24.000 hommes supplémentaires pour atteindre  de l’ordre de 250.000 personnels précise François Hollande. La France disposera  pourtant des effectifs les plus élevés d’Europe, combinés à sa dissuasion et sa capacité d’intervention et d’action. « C’est un pays qui a de l’influence. C’est un pays qui peut parler, car il a  les moyens de se faire respecter ».

Loïc Salmon

Présidentielle 2012 : l’enjeu de la défense

L’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) a pour missions de développer l’esprit de défense et sensibiliser aux questions internationales. Les sessions nationales (cursus long) réunissent les responsables de haut niveau de la fonction publique civile et militaire ainsi que différentes catégories socioprofessionnelles, français et étrangers, en vue d’approfondir en commun leurs connaissances des questions de défense, de politique étrangère, d’armement et d’économie de défense.




Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Pour la Chine, le domaine spatial exprime ses compétences nationales. Le régime communiste a toujours soutenu ce programme technologique, considéré comme essentiel à la modernisation et la reconnaissance internationale du pays.

Isabelle Sourbès-Verger, géographe et chercheur au CNRS et au centre Alexandre Koyré, a présenté le programme spatial chinois au cours d’un séminaire organisé, le 8 avril 2013 à Paris, par la Délégation aux affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire.

Histoire d’une ambition. Dès 1956, le Comité central du parti communiste chinois perçoit l’intérêt potentiel de l’espace et crée, au sein du ministère de la Défense, la « 5ème Académie » qui regroupe les compétences scientifiques et technologiques du pays. Quatre ans plus tard, celle-ci lance un premier missile dénommé Dong Fang-1et copié du missile soviétique R-2. De son côté, l’Académie (civile) des sciences lance la première fusée-sonde T-7M. Le programme de lanceurs est maintenu malgré la fin de l’assistance soviétique, consécutive au refroidissement des relations entre la Chine et l’URSS après 1960. Les activités spatiales, implantées à Shanghai et à Pékin, sont regroupées autour de  « l’Académie chinoise de la technologie des lanceurs » (militaire) et de « l’Académie chinoise de la technologie de l’espace » (civile). Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), les activités spatiales repassent sous contrôle militaire. Puis, leurs applications (télécommunications et télédétection) constituent un élément important de la modernisation du pays. En vue de combler ses lacunes, la Chine conclut des accords de coopération avec les pays européens et, en 1980, devient membre de la Fédération internationale de l’espace. Elle tente d’acheter des technologies en vue d’acquérir les compétences qui lui manquent et ainsi limiter ses dépenses en recherche et développement. Mais les pays occidentaux, peu enclins à lui transférer des technologies de pointe qu’elle n’a pas toujours les moyens d’intégrer, préfèrent mettre à sa disposition leurs systèmes nationaux, comme le satellite franco-allemand Symphonie pour des essais de téléphonie et de télévision. Un ministère civil de l’Industrie aérospatiale voit le jour en 1982. Trois ans plus tard, apparaît la Compagnie de la Grande Muraille pour la commercialisation internationale des lanceurs Longue Marche, moins chers que leurs homologues américains et européens. Quoique la priorité soit donnée aux programmes d’applications, la recherche fondamentale de haut niveau se poursuit. Les technologies de l’espace arrivent derrière celles de la biologie, mais devant celles de l’information, du laser, de l’automation, des nouvelles sources d’énergie et des nouveaux matériaux. Entre 1978 et 1983, la Chine parvient à maîtriser les systèmes de télécommunications sur orbite géostationnaire et les systèmes météorologiques. Elle améliore ses satellites récupérables FSW, d’une durée de vie de 18 jours. En 1992, elle annonce un programme de vol habité, en vue d’acquérir la totalité des compétences spatiales et une reconnaissance internationale. Elle profite en effet de la disparition de l’URSS et de l’ouverture du secteur spatial en général, contraint de proposer ses produits sur le marché international pour survivre. En 1993, par souci d’efficacité économique, le ministère de l’Industrie aérospatiale est remplacé par deux organismes : « l’Agence spatiale chinoise », à vocation administrative, pour le  suivi et la coordination des entreprises ; la « China Aerospace Corporation », à vocation industrielle, pour l’organisation de l’industrie spatiale civile et militaire. Selon le Livre Blanc sur l’espace, publié en 2000, ce domaine d’activités participe aux besoins de la construction économique, au développement de la sécurité nationale, des sciences et de la technologie, au progrès social et à la protection des intérêts nationaux.

Performance des moyens. En 2012, la Chine a déjà assuré plus de 130 lancements de satellites sur orbites basse et géostationnaire pour des missions scientifiques, d’exploration, d’observation, de télécommunications et de navigation. Elle dispose à cet effet de trois bases de lancement : Jiuquan, Taiyuan et Xichang (voir carte). La nouvelle base de Wenchang, sur l’île de Hainan, doit accueillir le nouveau lanceur Longue Marche 5 dont les « boosters » de 5 m de diamètre seront acheminés par mer. En conséquence, la base de Xichang (Sud), choisie au départ dans la profondeur du territoire pour des raisons stratégiques, devrait être fermée en raison de sa difficulté d’accès et de sa proximité de zones habitées. Le lanceur Longue Marche 5, dont le premier tir est attendu en 2014, pourra placer un satellite de 25 t sur orbite basse ou un autre de 14 t sur orbite géostationnaire, performances comparables aux fusées européenne Ariane 5 et américaine Atlas HLV. Selon ses configurations, ce lanceur pourra mettre des satellites commerciaux sur orbite, lancer des modules de station spatiale et envoyer des sondes lunaires. De nouveaux lanceurs, en cours de développement, permettront d’accroître les capacités de lancement en orbite géostationnaire et d’assurer les besoins de futures missions d’exploration habitées ou même plus lointaines que la lune. Dès 2003, la Chine a démontré sa capacité à envoyer un homme dans l’espace de façon autonome. Dans les années 1990, les activités spatiales ont fait l’objet d’une synergie civilo-militaire avec deux filières distinctes. Les compétences industrielles sont du ressort de la tutelle civile, mais la responsabilité des bases de lancement et celle des vols habités incombent  à l’Armée de libération nationale. Depuis 2007, les entreprises privées ont accès au marché de la défense via le Département général de l’armement (DGA), fondé en 1998 sur le modèle de la Direction générale de l’armement française. Le DGA, qui centralise les programmes militaires depuis la recherche et le développement jusqu’aux essais de mise en œuvre opérationnelle, suit désormais les activités spatiales. Depuis ses sites de commande et de contrôle, il procède à tous les lancements et dirige les manœuvres spatiales, de la mise sur orbite d’un satellite à sa destruction éventuelle en orbite (interception réussie en 2007). Il finance en grande partie une centaine de laboratoires civils pour évaluer les meilleurs choix technologiques et proposer des orientations. Toutefois, pour combler son retard sur l’Occident en matière de systèmes de télécommunications et de télédétection, la Chine recherche des coopérations diversifiées. Elle a conclu des accords en ce sens avec la Russie et le Brésil et en négocie avec le Chili, la Mongolie, la Corée du Sud, la Thaïlande, le Bangladesh, le Pakistan et l’Iran.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Avec un budget de 3,1 Md$ en 2012, l’industrie spatiale chinoise emploie environ 250.000 personnes, dont 10.000 à 15.000 chercheurs et ingénieurs. D’une superficie de 9,6 Mkm2, la Chine compte 14.500 km de frontières maritimes et 22.177 km de frontières terrestres. Celles-ci touchent 14 pays : Afghanistan, Bhoutan, Birmanie, Inde, Kazakhstan, Corée du Nord, Kirghizstan, Laos, Mongolie, Népal, Pakistan, Russie, Tadjikistan et Viêt Nam.




La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

Unique au monde, moteur de la francophonie et outil de rayonnement, la « Légion » forme des combattants étrangers, qui peuvent compter sur elle quand rien ne va plus pour eux après.

Cet aspect méconnu a fait l’objet d’un déplacement organisé, les 2 et 3 avril 2013 à Aubagne et à Puyloubier (Sud de la France), par l’Association des journalistes de défense. Il constitue une autre particularité de la Légion (voir rubrique « Archives » 28-11-2012 : « La Légion étrangère : qualité, commandement et formation »).

Solidarité Légion. « On crée des références pour ceux qui sont venus en chercher », explique le général de division Christophe de Saint Chamas, commandant de la Légion étrangère et « père » de cette grande famille. Les candidats d’environ 150 nationalités différentes ont pu consulter le site internet de recrutement de la Légion… rédigé en 15 langues ! Le lieutenant (français) chef de section joue un rôle primordial. Lors de la formation initiale de 17 semaines à Castelnaudary, il donne des cours de français, de quoi acquérir les 400 mots nécessaires au quotidien en caserne et au niveau vital à l’extérieur. Il dirige aussi les séances de sport, critères du combattant d’infanterie, tronc commun de tous les légionnaires. Enfin, il enseigne le tir et les notions de base du combat.  Malgré une sélection sévère (800 sur 10.000 postulants en 2011), les légionnaires restent une « population à risques ». Le lieutenant commande des hommes encore dépourvus de références juridiques à suivre, à savoir l’obéissance à des ordres légaux. Il devient donc leur « code civil ». La signature du premier contrat d’engagement de cinq ans n’intervient qu’au bout de 15 jours. Pendant la période probatoire d’un an, les légionnaires peuvent partir à leur demande ou du fait de l’autorité militaire. Environ un tiers d’entre eux quitte la Légion à l’issue de leur contrat initial, contre un quart dans l’armée de Terre. Entrés dans la Légion à 23 ans en moyenne, ils en sortent à 28 ans avec une vie comportementale stable, la connaissance du français en plus de leur langue d’origine et l’aptitude à travailler. Les légionnaires d’aujourd’hui ont tendance à demander un titre de séjour en France, mais certains préfèrent la naturalisation, qui devient un droit s’ils sont blessés au combat (loi de 1999). Il existe environ 20.000 anciens légionnaires dans le monde, dont certains se regroupent en amicales  (Pologne, Allemagne, République tchèque, Chili etc.). L’Amicale des anciens légionnaires chinois, très prospère en France, aide ses membres à trouver des emplois auprès d’entreprises françaises … implantées en Chine. Mais tous les anciens légionnaires n’ont pas cette chance. Comme ils savent que la France ne laisse pas tomber ceux qui ont tout quitté pour la servir au péril de leur vie, ils viennent « taper à la porte » du Service du moral et Foyer d’entraide de la Légion étrangère (SM/FELE). Celui-ci dispose d’un centre d’accueil (encadré) pour ceux qui ont bien servi. Les ayants droits, dont l’âge varie de 46 ans à 82 ans, n’ont souvent aucun revenu. Ils doivent seulement présenter un certificat de bonne conduite, délivré à l’issue du contrat dans 99 % des cas, et ne pas être lourdement handicapés. Dans ce dernier cas, ils sont dirigés vers des maisons de retraite ou des hôpitaux et reçoivent la visite de personnes du service. Organisme privé, le SM/FELE reçoit des dons d’entreprises, de l’action sociale du Conseil général des Bouches-du-Rhône, de la Fondation Maria et Ivan Busnot pour les orphelins de la Légion, de gens qui ont entendu parler de la Légion, d’autres qui savent que la Légion a protégé leurs parents en Indochine ou en Algérie, d’enfants de légionnaires et même d’anciens légionnaires devenus riches, comme l’homme d’affaires britannique Simon Murray, également donateur du musée de la Légion.

Plus de 180 ans d’histoire. A partir du 30 avril 2013, le musée de la Légion à Aubagne, agrandi et rénové, accueille la main du capitaine Danjou tué à Camerone (Mexique) en 1863. Affiches, gravures, tableaux, armes et documents retracent l’histoire de cette troupe, unique au monde car ouverte à tous les étrangers volontaires pour servir la France. Il s’ensuit un fort esprit de corps forgé au cours des combats depuis sa création en 1831. Toutefois, l’ordonnance royale de Louis-Philippe (9 mars) stipule que cette troupe « ne pourra être employée que hors du territoire continental du Royaume ».  Au départ, les bataillons sont constitués en fonction des origines des soldats, à savoir suisse, allemande, espagnole, italienne, belge, hollandaise et polonaise. La Légion participe à la conquête de l’Algérie, commencée l’année précédente. L’amalgame, avec l’obligation de parler français en service, se fait en 1835, quand Louis-Philippe cède la Légion à la couronne d’Espagne, qui affronte la première rébellion « carliste ». Restituée trois ans plus tard à la France, la Légion retourne en Algérie. Le Second Empire (1852-1870) la déploie dans de nouvelles campagnes : Crimée (1854-1856), Italie (1859), Mexique (1863-1867) et France (1870) où, pour la première fois, la Légion se bat sur le sol métropolitain. Après l’annexion de leurs provinces par la Prusse, de nombreux Alsaciens et Lorrains s’engagent dans la Légion. A partir de 1882, celle-ci est envoyée, par la IIIème République, conquérir ce qui deviendra l’Empire colonial français : Annam, Tonkin, Dahomey, Soudan et Madagascar. Pendant la première guerre mondiale, la Légion retourne se battre en métropole, mais est aussi présente au Maroc, aux Dardanelles, en Serbie, au Tonkin et en Russie du Nord. Pendant l’entre-deux-guerres, les valeurs de la Légion se normalisent : caractère sacré de la mission, rigueur dans l’exécution, solidarité et culte du souvenir. Sa devise, inscrite sur les drapeaux et étendards, devient « Honneur et Fidélité » au lieu de « Honneur et Patrie ». Le pas lent des troupes de l’Ancien Régime et du  Premier Empire lui est attribué. Le képi blanc et le corps de pionniers avec hache et tablier de cuir apparaissent. Pendant la seconde guerre mondiale, la Légion participe à la plupart des combats et sera faite « Compagnon de la Libération » le 9 avril 1945. Enfin, après les guerres de décolonisation (Indochine et Algérie), elle est régulièrement déployée sur tous les théâtres d’opérations extérieurs.

Loïc Salmon

Camerone : la main du capitaine Danjou, « relique » de la Légion

La Légion étrangère : qualité, commandement et formation

Le monument aux morts a été rapatrié de Sidi-bel-Abbès (Algérie) en 1962, quand la Légion a installé son principal centre de recrutement à Aubagne (Bouches-du-Rhône). En outre, celle-ci dispose, non loin de là, de sa propre Institution des invalides à Puyloubier. Au milieu d’un domaine de 240 ha dont 40 ha de vignes, un immeuble en hémicycle de 120 m de long peut accueillir une centaine de pensionnaires dans des chambres individuelles avec télévisions en français et en allemand. Certains apprennent la céramique, la reliure et le travail de la vigne. Le budget annuel de l’institution (3 M€), est assuré en partie par la vente du vin (200.000 bouteilles/an) et des produits de la boutique. A Puyloubier, se trouve également le musée des uniformes de la Légion. Chaque année, quelque 8.000 visiteurs viennent admirer 110 mannequins revêtus des tenues de 1831 à 1962.




La robotique militaire terrestre, aujourd’hui et demain

Le robot militaire terrestre contribue à la collecte du renseignement sur le terrain et participe à l’action. Toutefois, l’homme doit rester « dans la boucle » au moyen de contrôles technique et de commandement, afin d’éviter les dégâts collatéraux causés par une arme trop automatisée.

Cette problématique a été au cœur d’un colloque organisé, le 21 février 2013 à Paris, par les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC), l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique et le Forum du futur. Y ont notamment participé : les ingénieurs Eva Grück et Christophe Ramaen, Direction générale de l’armement ; le lieutenant-colonel Olivier Vidal, Etat-major de l’armée de terre ; le colonel Michel Goya, Institut de recherche stratégique de l’école militaire ; le colonel Didier Gros, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie en Afghanistan ; l’amiral Jean Bétermier, président du Forum du futur.

Architecture complexe. Le robot doit allier mobilité, robustesse et fiabilité pour effectuer des missions d’actes réflexes élémentaires du combattant. L’architecture, cohérente entre rapidité de mouvement et communication de flux d’informations de plus en plus importants, ne doit pas alourdir la tâche de l’homme. Selon les ingénieurs de l’armement, le robot additionne diverses caractéristiques associées à des fonctions précises : plate-forme pour la mobilité et l’emport d’équipements ; charge utile correspondant au cœur de la mission ; énergie embarquée pour la durée de la mission ; puissance de calcul embarqué, « intelligence » du robot ; liaison pour la transmission des données et poste de contrôle ; éléments logistiques pour la mise en œuvre. Toutefois, la liaison de transmissions de données, dimensionnée pour la mission, reste fragile et limitée. D’abord, un brouilleur peut empêcher l’emploi d’un robot en télé-opération hertzienne sur une action de déminage. Ensuite, la ressource spectrale (canaux de télécommunications) allouée aux armées est déjà saturée et l’emploi de plusieurs robots peut nécessiter des techniques de réseau. L’intelligence du robot, à savoir son système informatique, nécessite de trouver un algorithme capable de traiter les flux d’informations des capteurs et de sélectionner les plus utiles, le robot devenant alors un relais de communications. Compte tenu de l’évolution rapide des moyens informatiques, la technologie duale civile/militaire semble la piste la plus prometteuse, notamment l’écran tactile pour le pilotage du robot et le retour des informations captées.

Emplois et besoins divers. L’armée américaine a utilisé des robots, dès 2003 en Irak, pour l’ouverture d’itinéraires et dans la lutte contre les engins explosifs improvisés. Cinq ans plus tard, elle a investi 4,4 Md$ uniquement pour contrer cette dernière menace. En Afghanistan, elle a mis en œuvre troupes conventionnelles, sociétés militaires privées et robots. Sur les quelque 12.000 robots déployés, 400 ont été détruits au combat. Le coût d’un soldat américain représente aujourd’hui celui de quatre robots armés. A terme, il sera plus rentable d’utiliser des robots plus sophistiqués, même plus chers, que d’employer des combattants. Sur le même théâtre, l’armée française a constaté que les systèmes de drones tactiques intérimaires fonctionnent bien… quand il ne fait ni trop chaud, ni trop froid ! En outre, les drones de reconnaissance au contact, difficiles à utiliser, nécessitent des améliorations. Le robot doit faciliter l’action du chef sur le terrain et lui apporter un avantage tactique sur l’ennemi, souligne le colonel Gros. Le chef doit pouvoir ainsi libérer des moyens humains pour les placer au cœur de l’action terrestre, concentrer ses efforts avec ces capacités supplémentaires et accroître sa liberté d’action. Parallèlement, il poursuit une réflexion éthique permanente, en raison de l’éloignement grandissant de l’ennemi. Selon le colonel Gros,  les Anglo-Saxons acceptent plus facilement l’innovation que les Français, qui se posent « trop de questions sur ce qui ne va pas marcher » !  Il ajoute qu’une trop grande dépendance de la technologie entraîne un risque d’inhibition du soldat, lors du contact avec l’ennemi, et aussi une perte du sens des responsabilités.  Cependant, l’arrivée des robots au sein des forces terrestres se prépare déjà par la rédaction de documents de programmes d’ici à 2020 et l’orientation d’études amont à l’horizon 2030. Il s’agit notamment de pallier les limites de la tolérance humaine à son environnement, dépasser les capacités physiques du soldat et de prolonger ses sens, en vue d’augmenter le rythme d’exécution et la durée de la mission. Les moyens robotisés serviront pour : l’accroissement de la capacité de renseignement au contact du groupement tactique interarmes (GTIA) et de ses capacités  de destruction (délivrance de feux et mise en œuvre d’armement) ; les détection, identification et neutralisation des mines et explosifs ; la logistique de l’avant (allègement et ravitaillement des combattants au contact). Outre ces besoins opérationnels, les robots devront pouvoir évacuer un blessé d’une zone hostile et participer à l’entraînement du soldat. Plus précisément, l’infanterie devra disposer de : micro-drones (2 kg, caméra et 2 km de rayon d’action) ; micro-robots  terrestres (5 kg, caméra, 100 m) pour emploi à l’intérieur de bâtiments ; mini-robots (50 kg, charges utiles variées, plusieurs centaines de mètres) pour les combats en zone urbaine. L’arme blindée-cavalerie aura notamment besoin de : mini-drones (4-5 km de rayon d’action) utilisables à partir de véhicules ; robots tactiques polyvalents avec un niveau élevé d’autonomie fonctionnelle et des charges utiles variées, en vue de remplir des missions plus diversifiées et de s’intégrer à la manœuvre du GTIA ; robots tactiques lourds pour des missions spécifiques. Le lieutenant-colonel Vidal souligne que ces systèmes robotisés ne doivent pas disposer de l’autonomie décisionnelle : « Il ne s’agit pas de remplacer l’homme par des robots, mais de le garder pour un engagement au meilleur moment ». Les robots doivent correspondre aux besoins opérationnels de « systèmes de forces ».

Loïc Salmon

L’emploi du robot militaire soulève des questions éthiques et juridiques. La lutte contre le terrorisme conduit à une délimitation de plus en plus floue entre les domaines militaire et policier, puis à des dérives difficilement acceptables par les opinions publiques. Ainsi aux Etats-Unis, des drones, rapatriés d’Afghanistan, ont été utilisés par des polices municipales pour la collecte de preuves pour des vols de bétail et à l’encontre de manifestants. L’organisation non gouvernementale Human Rights Watch (Prix des droits de l’homme de l’ONU en 2008) va jusqu’à demander l’interdiction préventive des  « robots tueurs », à savoir les armes totalement autonomes sans intervention humaine.  Elle invoque : l’impossible respect du droit international humanitaire ; l’absence d’émotions humaines, facteur éventuel d’attaques contre les civils ; les risques de facilitation et de banalisation de l’entrée en guerre ; le risque de la création d’un vide en matière de responsabilité.




Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.

Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50 % comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur  public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel « Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés. Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».

Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les  jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les  groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des « cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques.  Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ;  renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro », « Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et « Narilam ».  Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour « Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.

Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants. Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».

Loïc Salmon

La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des « maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.