Sénat : vers une défense européenne

L’Union européenne dispose d’« outils » de défense, mais pas d’instance d’arbitrage capable de prendre des décisions dans l’intérêt commun, estime un rapport sénatorial rédigé dans la perspective du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement (Conseil européen) de décembre 2013 consacré à la défense.

Ce rapport d’information, intitulé « Pour en finir avec l’Europe de la défense, vers une défense européenne », a été présenté à la presse, le 3 juillet 2013 à Paris, par les sénateurs Daniel Reiner, Jacques Gautier, André Vallini et Xavier Pintat, co-présidents d’un groupe de travail de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées. Le président de celle-ci, Jean-Louis Carrère, a indiqué qu’elle se veut « une force de proposition et d’action » avec pour objectif de « faire prévaloir le souci de l’intérêt supérieur de la République en matière de diplomatie et de défense ».

Nouvelle donne stratégique. Par suite de la crise économique et financière, indique le rapport, tous les membres de l’Union européenne (UE), sauf la Pologne, ont réduit leur budget de défense. La Grande-Bretagne y consacre 2 % (hors pensions) de son produit intérieur brut, la France 1,54 %, l’Allemagne 1,1 % et 14 autres moins de 1 %. Les capacités militaires et le format des armées ont diminué. Ainsi, les dépenses d’équipement représentent plus de 30 % du budget de défense en France, mais 21 % en Allemagne, 11 % en Italie et 8 % en Espagne. La Grande-Bretagne a renoncé à maintenir ses moyens aériens de patrouille maritime. Les Pays-Bas ont abandonné l’arme blindée. La Suède reconnaît ne pouvoir résister à une attaque simultanée sur deux fronts. Aucun pays européen n’est capable de financer seul un grand programme aéronautique. L’avion de combat Eurofighter coûtera 175 Md$ pour 472 appareils, contre 27,3 Md$ pour l’avion de transport tactique A-400M (173 appareils). Faute de travailler ensemble, les pays européens ont raté le tournant des drones MALE (moyenne altitude longue endurance) de surveillance, en partie celui des drones tactiques et s’intéressent avec beaucoup de retard au drone de combat (démonstrateur européen Neuron). L’Europe militaire spatiale ne dispose d’aucune capacité autonome d’alerte avancée depuis la désorbitation du démonstrateur français « Spirale ». Par ailleurs, les industries européennes de défense devront bientôt affronter une concurrence accrue des entreprises américaines d’armement. En effet, les Etats-Unis comptent diminuer leur budget militaire de 1.000 Md$ sur les 10 prochaines années. Echaudés par leurs interventions en Irak et en Afghanistan, ils sont moins enclins aux expéditions lointaines. Enfin, leur centre d’intérêt stratégique est passé du continent européen à l’Asie-Pacifique. Parallèlement, le monde réarme. Entre 2001 et 2011, les dépenses de défense des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) sont passées de 8 % des dépenses militaires mondiales à 13,5 %. Avec 5,5 % à elle seule, la Chine a dépassé tous les pays européens. Le Japon dépense autant que la France (3,6 %). L’Arabie saoudite (2,9 %) a dépassé l’Allemagne (2,7 %). En 2015, le budget de défense de la Chine devrait dépasser le total cumulé des 8 principaux pays européens.

Constat d’échec. Le groupe de travail constate l’absence de grand programme industriel européen depuis celui de l’A-400 M en 2003. Le projet de fusion des groupes franco-allemand EADS et britannique BAE s’est brisé sur l’intérêt des Etats. Sur le plan opérationnel, l’UE a manqué les rendez-vous des Balkans (1999), de la Libye (2011) et du Mali (2013), faute de capacité militaire autonome et de volonté politique en direction de la défense européenne. Le rapport explique ce blocage d’abord par l’absence de menaces manifestes incitant les Etats membres à s’unir. Ensuite, l’articulation entre l’OTAN et l’UE fonctionne mal. Les Etats-Unis assurent 75 % du financement de l’OTAN, alors que 10 pays de l’UE n’en fournissent même pas 1% des capacités. Autre faiblesse de l’UE, son Agence européenne de défense (AED) ne fonctionne que par consensus, permettant éventuellement à certains pays de bloquer un projet industriel. Enfin, souligne le rapport, la méthode progressive de l’UE en matière de défense et de sécurité n’avance pas, faute de « continuum » entre « l’Europe de la défense » intergouvernementale et la « défense européenne » d’essence fédérale (voir schéma). Première puissance économique mondiale avec 500 millions d’habitants, l’UE consacre 175 Md€ par an à la défense et mobilise 1,5 million de personnels. Mais, souligne le rapport, l’efficacité de ces dépenses est annihilée par les duplications des équipements et la dispersion des projets entre les 28 Etats membres.

Propositions concrètes. Selon l’AED, la mutualisation des efforts permettrait des économies de 1,8 Md€ dans le domaine spatial, 2,3 Md€ sur les bâtiments de surface et 5,5 Md€ sur les véhicules blindés sur les 10 prochaines années. En conséquence, le rapport préconise la fusion de l’AED et de l’OCCAR (Organisation conjointe de coopération en matière d’armement) en une Agence européenne de l’armement avec décision à la majorité qualifiée pour déterminer les besoins et combler les lacunes : ravitaillement en vol ; formation commune des pilotes et mécaniciens de l’A-400M ; programme de drones MALE pour 2025 ; base industrielle de cyberdéfense ; filière optronique (instruments d’observation à distance). Actuellement, toutes les plates-formes de renseignement, surveillance et reconnaissance dépendent d’équipements américains ou israéliens. Par ailleurs, une stratégie maritime d’ensemble faciliterait la lutte contre les trafics illicites et la surveillance commune des routes maritimes vitales. Cela passe par la mutualisation des moyens de surveillance des approches maritimes et l’harmonisation de la fonction garde-côtes. Enfin, le groupe de travail souhaite la création d’un quartier général à Bruxelles pour la planification et la conduite des opérations militaires (seule la Grande-Bretagne s’y oppose) et un rapprochement des règles d’engagement du feu en opérations extérieures sous l’égide de l’UE ou de l’OTAN.

Loïc Salmon

Union européenne : les défis stratégiques d’aujourd’hui

L’Europe de la défense pour faire face aux crises

Cyberdéfense : perspectives européennes

Le rapport d’information sur l’Europe de la défense a été réalisé en 6 mois par 10 sénateurs de la majorité et de l’opposition. En France, ils ont entendu 18 personnalités civiles et militaires. Parmi les civils figurent : Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères ; Pierre Vimont, secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure ; Claude-France Arnould, directrice de l’Agence européenne de défense ; Louis Gautier, membre de la commission du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Parmi les militaires figurent : l’amiral Edouard Guillaud, chef d’Etat-major des armées  (CEMA); Laurent Collet-Billon, délégué général pour l’armement ; le général d’armée (2S) Henri Bentégeat, ex-CEMA et ancien président du comité militaire de l’UE ; le général d’armée aérienne (2S) Stéphane Abrial, ancien commandant suprême chargé de la transformation à l’OTAN. Enfin, le groupe de travail s’est rendu à Berlin, Bruxelles et Londres.




Opex : la chaîne de santé, une course contre le temps

Soigner les blessés au combat nécessite d’agir très en amont même sur des accrochages en petits effectifs. La chaîne de santé relie, de façon indissociable, formation du personnel, hôpitaux, soutien des forces, ravitaillement sanitaire et recherche.

L’action du Service de santé des armées (SSA) en opérations extérieures (Opex) a fait l’objet d’un séminaire organisé, le 26 juin 2013 à Paris, à l’Ecole du Val-de-Grâce.

Soutien sanitaire. En juin, les forces françaises disposent d’un soutien médical dans dix Opex : « Serval » au Mali ; « Licorne » en Côte d’Ivoire ; « Epervier » au Tchad ; « Boali » en Centrafrique ; « Atalante » en océan Indien dans le cadre de l’Union européenne ; « Pamir » en Afghanistan (OTAN) ; « Tamour » en Jordanie ; « Daman » au Liban (ONU) ; « Trident » au Kosovo (OTAN) ; « Eulex » (police et justice) au Kosovo (Union européenne). « Toute mission exige une capacité à durer et un lien fort entre action militaire et action médicale », souligne le médecin en chef Angot de l’Etat-major opérationnel santé. Le soutien sanitaire repose sur deux principes fondamentaux. D’abord, la médicalisation et la réanimation-chirurgicalisation de l’avant impliquent de porter au plus près des combattants le maximum de moyens mobiles, performants et adaptés aux conditions de l’engagement. Ensuite, les évacuations sanitaires précoces sont systématiques vers les hôpitaux de traitement définitif, de préférence par voie aérienne mais pas uniquement. La prise en charge des blessés s’effectue selon quatre niveaux ou « role » en anglais (voir illustration). La médicalisation de l’avant (niveau 1) correspond aux premiers secours et au conditionnement médical primaire au sein des unités de combat. Le triage médico-chirurgical et la réanimation-chirurgicalisation de l’avant (niveau 2) sont mis en œuvre au sein des forces. Le traitement des blessés sur le théâtre (niveau 3) précède les évacuations sanitaires tactiques. Les évacuations sanitaires stratégiques (niveau 4) concernent le traitement définitif sur le territoire national.

Intégration aux opérations. « Le Service de santé des armées fait partie de la communauté des opérations. Il n’y a pas d’opération sans le Service de santé », déclare le général de corps d’armée Castres, sous-chef d’état-major opérations de l’Etat-major des armées. La protection et la « survivabilité » des combattants sont devenues impératives. Le cadre global politico-militaire évolue, constate le général : la moindre inhibition du pouvoir politique à recourir à la force va de pair avec une plus grande inhibition des forces militaires à utiliser l’éventail complet des armes. La solidarité de l’opinion publique diminue au fur et à mesure des pertes au combat. La capacité de sûreté des troupes engagées, par la surveillance, la robotisation et le tir à distance, doit l’emporter sur celle de l’adversaire. Le maintien de la motivation du soldat repose sur la présence du SSA. Définir la durée devient un objectif politique et conduit à des opérations plus offensives sous court préavis. Les forces doivent donc chercher l’adversaire et ne plus le lâcher, avant qu’il ne disparaisse du champ de bataille. La « culture expéditionnaire » du SSA fait la différence pour mener à bien des opérations aussi diverses que celles d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire, de Libye et du Mali. Aujourd’hui, le SSA va vers les blessés et non plus l’inverse. Compte tenu de l’agilité tactique des unités, les équipes médicales engagées au plus près doivent procéder à la mise en condition des blessés dans l’environnement nécessaire, selon une chaîne très robuste. Leur présence en amont au Mali a facilité la conduite des opérations. L’efficacité opérationnelle interarmées sur un théâtre dépend de la capacité du chef militaire à reconfigurer l’intervention au niveau de la section, des forces spéciales, du groupement d’hélicoptères et de la patrouille d’avions de chasse. Le SSA doit alors modifier son dispositif jusqu’à une équipe médicale par unité de combat, notamment les « modules de chirurgie vitale » auprès des forces spéciales, en général les plus touchées.

Agir vite et bien. Le médecin chef Planchet a vécu le tir fratricide dans le poste de combat avancé franco-afghan de Gwan, le 20 janvier 2012. A 9 h 27, un soldat de l’Armée nationale afghane tire à l’arme automatique sur 23 personnels en séance de sport : 4 sont décédés immédiatement et 14 blessés. Le docteur Planchet, dont l’infirmier accompagnateur a été blessé, rejoint la zone française 8 minutes plus tard avec 3 blessés pour demander du renfort, car le niveau de la menace n’est pas encore connu. Le plan « Mascal » pour les victimes nombreuses est déclenché. Chacun connaît son rôle et celui des autres pour agir au mieux le jour où il se passe quelque chose. A 9 h 37, le « PECC » (Centre de coordination d’évacuation des patients) alerte la chaîne médicale, qui achemine tous les blessés vers la zone française en 8 minutes. Un bilan rapide de la gravité des blessures détermine 8 évacuations prioritaires dites « Alpha » (dans les 90 minutes) et 6 dites « Bravo » (dans les 24 heures) par 7 rotations d’hélicoptères français et américains. En fait, le dernier blessé est évacué à 11 h 27, soit 2 heures après le tir. Grâce à des exercices fréquents, les sauveteurs de combat prodiguent, en toute autonomie, les bons soins à trois niveaux : soldat, infirmier et médecin. Ce dernier n’effectue que des gestes ponctuels, car il doit assurer la coordination de l’ensemble. Quelque 80 % des décès se produisent dans les 10 minutes après l’accrochage sur le champ de bataille, par suite d’hémorragies ou de lésions neurologiques ou respiratoires. Les décès tardifs, soit plusieurs jours après, sont dus à une défaillance multiviscérale ou des infections.

Evacuations aériennes. La voie aérienne militaire sous commandement opérationnel français est privilégiée pour les évacuations d’urgence, précise le capitaine Helleringer, convoyeur de l’air. Il y en a eu 97 en 2011, 74 en 2012 et 32 jusqu’au 21 juin 2013. Pour celles pouvant attendre plus de 24 heures, il est fait appel au Commandement du transport européen (EATC) qui compte 11 avions médicalisés (France, 5 ; Belgique, 2 ; Allemagne, 2 ; Pays-Bas, 2) : 487 en 2011, 476 en 2012 et 376 au 21 juin 2013. La voie aérienne civile suffit pour les blessés capables de voyager seuls : 226 en 2011, 165 en 2012 et 84 au 21 juin 2013. Enfin, le SSA pourra utiliser des avions tactiques A400 M en 2014 et des avions multi-rôles MRTT en 2016.

Loïc Salmon

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Au 1er mai 2013, le Service de santé des armées (SSA) compte 16.076 personnels (68 % de militaires), dont 1.825 médecins (plus 1.129 élèves et internes), 176 pharmaciens, 70 vétérinaires, 46 chirurgiens-dentistes, 4.718 personnels militaires paramédicaux et 3.344 réservistes. S’y ajoutent 55 centres médicaux des armées, 14 centres médicaux interarmées (outre-mer) et 9 hôpitaux d’instruction des armées. En juin 2013, le SSA déploie 1.120 personnels en posture opérationnelle : 470 dans les forces prépositionnées hors métropole, 460 en opérations et 190 dans le réservoir de forces en alerte.




Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

La possession d’armes nucléaires et de vecteurs fiables rend crédible une opération extérieure conventionnelle, acte politique. En effet, les forces nucléaires résultent aussi d’un savoir-faire en matière de communications et de précision des systèmes de navigation.

Philippe Wodka-Gallien, membre de l’Institut français d’analyse stratégique et auteur du « Dictionnaire de la dissuasion », l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 juin 2013 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre.

L’arme nucléaire. La puissante bombe thermonucléaire (H), dérivée des bombes atomiques à uranium 235 et au plutonium 239, dégage une chaleur intense. Son petit volume permet de l’installer sur un missile de croisière de type air-sol moyenne portée (ASMP/A). L’URSS a construit la plus grosse bombe connue, la « Tsar Bomba » de 50 mégatonnes, capable de vitrifier un territoire grand comme la Belgique. Les Etats-Unis ont réalisé la plus petite, dite « Davy Crockett » (0,01 kilotonne), transportable à dos d’homme et destinée à arrêter une éventuelle invasion soviétique de la Corée du Sud. Ils ont aussi mis au point des mines nucléaires terrestres, que les forces spéciales devaient enterrer sur les passages prévus des armées du Pacte de Varsovie. Ils ont déployé des canons atomiques M-65 de 280 mm en Europe et en Corée du Sud (opération « Upshot Knothole »). Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Russie disposent d’environ 90 % des armes nucléaires dans le monde (voir encadré). La Chine déploie une grande variété de vecteurs : sous-marins, bombardiers, missiles de croisière et missiles lançables à partir d’un tunnel. L’Inde et le Pakistan ne disposent pas encore d’arme thermonucléaire. L’Iran s’achemine vers la bombe à uranium 235. La Corée du Nord a acquis son savoir-faire auprès de la Chine et de l’URSS. Selon Philippe Wodka-Gallien, le tabou de la dissuasion varie selon les pays. Les Etats-Unis, l’Inde et la France en parlent beaucoup, contrairement à la Grande-Bretagne. En Russie, cela commence. Par contre, en Israël, ne pas en parler fait partie de la dissuasion.

Du « technique » au « politique ». Le missile balistique s’impose comme vecteur de l’arme nucléaire au tournant des années 1960. Les Etats-Unis disposent alors de 1.505 bombardiers porteurs d’armes nucléaires et de 174 missiles intercontinentaux (ICBM) et l’Union soviétique de 182 bombardiers et 56 ICBM. Les projets fusent tous azimuts : bombardiers et missiles à propulsion nucléaire ; bombardier supersonique « B-70 Valkyrie » ; armes nucléaires en orbite ou installées sous la mer ; dissémination des charges ; bombes pour le génie civil (programme « Plowshare ») ; patrouilles d’avions armés (accidents de Palomares en 1966 et Thulé en 1968) ; initiative de défense stratégique du président Ronald Reagan (1983). En France, le programme nucléaire, entrepris dès 1945 avec la création du Commissariat à l’énergie atomique, se développe parallèlement à un consensus politique sur la dissuasion. En 1960, la première explosion a lieu et la décision est prise de former une triade : avions, missiles sol/sol et sous-marins. Le premier bombardier Mirage IV est mis en alerte quatre ans plus tard. En 1972, les missiles sol/sol balistiques sont opérationnels au plateau d’Albion et le premier sous-marin lanceur d’engins (SNLE) part en patrouille. Dès 1965, un système de navigation inertielle équipe la fusée « Diamant », ancêtre des engins balistiques (1971) et du lanceur de satellites européen « Ariane » (1979). Sur le plan politique, le pouvoir égalisateur de l’atome s’affirme. Lors de la crise de Cuba en 1962, le président Kennedy s’oppose à ses conseillers et refuse de bombarder l’URSS, à cause des représailles possibles évaluées à 40 millions de victimes américaines. En 1965, le président De Gaulle, fort de la technologie française, fait de l’arme nucléaire une affirmation de souveraineté. Il prend prétexte du survol d’un avion de chasse américain au dessus de l’usine d’enrichissement d’uranium à des fins militaires de Pierrelatte pour quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966. Le président Sarkozy prend la décision inverse en 2009, mais la France n’intègre pas le comité des plans nucléaires afin de préserver sa dissuasion. En 2013, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale rappelle que la dissuasion a pour objet de protéger la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. « La dissuasion française contribue, par son existence, à la sécurité de l’Alliance Atlantique et à celle de l’Europe. L’exercice de la dissuasion nucléaire est de la responsabilité du président de la République », écrit le Livre blanc. Il ajoute que la complémentarité des forces nucléaires françaises permet « le maintien d’un outil qui, dans un contexte stratégique évolutif, demeure crédible à long terme, tout en restant au niveau de la stricte suffisance. Les capacités de simulation, dont la France s’est dotée après l’arrêt de ses essais nucléaires, assurent la fiabilité et la sûreté des armes nucléaires ».

Les perspectives. La simulation, souligne Philippe Wodka-Gallien, constitue un terrain de compétition pour les grandes nations nucléaires, en matière de haute performance scientifique grâce aux supercalculateurs et lasers de forte puissance. Avec son Laser Mégajoule, la France se trouve au même rang que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. La dissuasion peut s’exercer aussi à l’encontre d’Etats belliqueux susceptibles d’utiliser des armes chimiques ou biologiques. Les ogives à têtes nucléaires multiples, mises au point dans les années 1960 pour contrer les défenses antimissiles, élargissent la zone possible de destruction. La Chine n’a pas encore cette capacité, contrairement aux Etats-Unis, à la Russie et à la France. Enfin, l’avenir de la dissuasion française dépendra des décisions à prendre d’ici à 2020 : lancement des travaux sur les SNLE de la 3ème génération et le remplacement des missiles balistiques M 51 ; mise en service d’un missile hypersonique ASMP/A vers 2035 ; renouvellement de la flotte d’avions ravitailleurs ; nouveau supercalculateur.

Loïc Salmon

La sûreté nucléaire des installations de défense

Au 12 février 2013, le nombre de charges nucléaires se répartit ainsi : Etats-Unis, 5.513 ; Russie, 4.850 ; France, 300 ; Grande-Bretagne, 160 ; Chine, 250 ; Israël, 70 à 200 ; Inde, 100 ; Pakistan, 70 à 90 ; Corée du Nord, 10 à 12. A la même date, 2.074 essais nucléaires auraient été réalisés : Etats-Unis, 1.030 ou 1.031 dont 215 aériens et 2 opérationnels (Hiroshima et Nagasaki en 1945) ; Russie, 715 ; France, 210 ; Grande-Bretagne, 57 ; Chine, 45 ; Inde, 7 ; Pakistan, 6 ; Corée du Nord, 2 ou 3 ; Afrique du Sud, 1 avec la collaboration probable d’Israël. Les forces nucléaires françaises incluent quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (missiles balistiques M 51) et une composante aéroportée (missiles air/sol moyenne portée). Celle-ci compte : deux escadrons de Mirage 2000N et Rafale ; un groupe aéronaval de deux flottilles opérationnelles sur Rafale, dont une embarquée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle ; un escadron de ravitaillement en vol.

 




Cyberdéfense : perspectives européennes

L’Union européenne tente de préserver sa souveraineté technologique par une politique cohérente de cyberdéfense. La part croissante du marché numérique constitue en effet un avantage, mais aussi une vulnérabilité.

La  coopération européenne en la matière a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 mai 2013 à Paris, par la Commission  des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Y ont notamment participé : le sénateur Jean-Marie Bockel, auteur d’un rapport d’information sur la cyberdéfense ; Giuseppe Abbamonte, chef d’unité à la DG Connect de la Commission européenne ; l’ambassadeur Jean-François Blarel, secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères ; Cornelia Regall-Grothe, secrétaire d’Etat du ministère fédéral allemand de l’Intérieur ; Sir Peter Ricketts, ambassadeur britannique en France.

La Commission européenne. Selon Giuseppe Abbamonte, le marché numérique de l’Union européenne (UE) se monte chaque année à 500 Md€, soit 1.000 € par personne. Mais les menaces sont diverses : criminelles, motivations politiques, terrorisme, catastrophes naturelles et… même câbles grignotés par des rats ! Chaque jour, la sécurité de 148.000 ordinateurs se trouve compromise, entraînant un préjudice possible d’environ 250 Md€. Toutefois, les efforts de sensibilisation entrepris portent leurs fruits. En 2012, 38 % des internautes ont modifié leur comportement : moins d’achats en ligne et vigilance quant à la diffusion des données personnelles. L’UE a défini une doctrine : créer les conditions pour une coopération entre tous les Etats membres avec l’instauration d’autorités nationales compétentes ; diffuser une culture de prévention des risques informatiques ; promouvoir la cybersécurité au sein des secteurs publics et privés. Toutefois, note Giuseppe Abbamonte, la coopération ne fonctionne que parmi les pays du Nord-Ouest de l’UE, faute de confiance mutuelle au sein de la totalité des Etats membres. « Or, dit-il, s’il y a un maillon faible, cela affaiblit toute la chaîne ».

En France. Le cyberespace est difficile à appréhender au niveau diplomatique, explique Jean-François Blarel. Les Etats réagissent de façon ambivalente, entre la promotion de la liberté des acteurs (utilisateurs, entreprises et pouvoirs publics) et un contrôle politique. Pour la France, il s’agit d’éviter les escalades, comme celle des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine, et qu’internet devienne un espace de conflit. L’ONU, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), l’UE et l’OTAN traitent du cyberespace. Ainsi, le sommet de l’OTAN à Lisbonne (2010) a considéré que l’article V sur la solidarité entre pays membres peut être invoqué, en cas d’agression caractérisée et identifiée. Par ailleurs des forums « ad hoc » se forment en dehors des instances internationales officielles (Londres 2011, Budapest 2013 et Séoul 2014). La France tente de coopérer avec deux groupes de pays : ceux partisans d’un traité international sur la cyberguerre et le rôle de l’Etat (contrôle) et ceux (dont la France) favorables au dialogue entre l’Etat, les utilisateurs et les grands groupes fournisseurs de tuyaux d’accès à internet. Sur le plan bilatéral, la France agit avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’UE pour créer un climat de confiance. Elle se manifeste aussi au sein des instances internationales, dont l’ONU d’où, estime l’ambassadeur, découleront peut-être des relations de confiance entre les Etats. Déjà, 15 d’entre eux élaborent des normes de conduite et des mesures en ce sens pour éviter l’escalade.

En Allemagne. Cornelia Regall-Grothe dirige aussi depuis 2010 l’Office fédéral des systèmes d’information (500 agents et budget annuel de 80 M€)… qui subit 5 attaques par jour ! En Allemagne, les dommages se chiffrent en milliards d’euros. Devant la difficulté à déterminer les objectifs des cyberattaquants (espionnage militaire ou sabotage économique), les autorités procèdent par déduction et misent sur la prévention aux niveaux de l’Etat, des entreprises et des utilisateurs. Depuis 2011, les mesures portent sur la protection des infrastructures critiques et les systèmes de sécurité informatique. Un Conseil de cybersécurité regroupe des représentants de la Chancellerie, des ministères des Affaires étrangères, de l’Economie et de la Technologie, des Länder, des entreprises et du monde scientifique. Il étudie les progrès technologiques et les vulnérabilités. Les responsables des infrastructures critiques du pays, surtout les télécommunications,  ont l’obligation de mettre à jour tous les deux ans leurs plans de sécurité informatique et de signaler toute attaque. Malgré les limitations budgétaires, les programmes de recherche et développement  bénéficieront d’une enveloppe supplémentaire de 30 M€ sur cinq ans. La coopération européenne (France et Grande-Bretagne) vise à renforcer la souveraineté technologique de l’UE en matière d’équipements fiables.

En Grande-Bretagne. Sir Peter Ricketts a participé à l’élaboration du Livre blanc (français) 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Selon lui, l’approche britannique consiste à concilier l’optimisation de l’usage d’internet, vecteur de croissance (58 Md€ d’achats en ligne par an) et les besoins de sécurité informatique. Le « Government Communications Headquarters »  (GCHQ), agence chargée du renseignement technique, dispose de 700 agents pour la cyberdéfense et bénéficie d’une rallonge budgétaire de 750 M€ entre 2011 et 2015. Il s’agit de renouveler continuellement les systèmes pour anticiper sur ce qui se passera sur internet et réagir en temps réel. Face à la cybercriminalité, une nouvelle unité mutualise les moyens  de maintien de l’ordre, police et cybersécurité. Les entreprises, petites et grandes, profitent de la protection publique pour développer leur activité en ligne et augmenter ainsi leur chiffre d’affaires. Elles sont aussi incitées à échanger leurs informations en matière de cybersécurité. Enfin,  la coopération internationale, excellente avec la France et l’Allemagne précise l’ambassadeur, porte aussi sur l’aide financière dans ce domaine aux petits pays émergents.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Suite à la publication du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, le sénateur Jean-Marie Bockel a donné les indications suivantes en matière de cyberdéfense sur laquelle il a publié un rapport en 2012 : l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information devrait disposer de 500 agents en 2015 ; l’Union européenne fixe la norme de cybersécurité ; obligation de déclaration en cas d’incident significatif dans les infrastructures critiques ; maintien de l’autonomie stratégique de la France ; lutte contre le pillage du patrimoine culturel et économique ; la sécurisation des données informatiques constitue un secteur à forte croissance ; nécessité d’un dialogue avec la Russie et la Chine dans une dimension mondiale et selon des règles à définir sur des enjeux industriels et technologiques.




Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Représentation d’un territoire lié à la technologie informatique, le cyberespace présente des aspects stratégiques : lieu commun à préserver mais aussi menace pour les usagers et même champ de bataille entre Etats.

La Chaire Castex de cyberstratégie a examiné les stratégies des Etats dans le cyberespace, au cours de la journée d’étude qu’elle a organisée le 18 avril 2013 à Paris. Sont notamment intervenus : Frédérick Douzet, titulaire de la chaire et directrice adjointe de l’Institut français de géopolitique, Université Paris 8; Jean-Loup Samaan, maître de conférences au département Moyen-Orient du Collège de défense de l’OTAN ; David Sanger, correspondant en chef du New York Times à la Maison Blanche ; Sophie Lefeez, doctorante en socio-anthropologie des techniques, Université Paris 1.

La menace informatique. Selon Frédérick Douzet, une prise de conscience est apparue dans les discours politiques et les médias américains après les attaques informatiques contre l’Estonie en 2007 et la Géorgie deux ans plus tard. Ces attaques, pour lesquelles la Russie a été soupçonnée, ont provoqué peu de dommages matériels graves, mais de sévères perturbations dans un contexte de tensions politiques fortes. La cyberguerre est entrée dans le domaine public avec, pour conséquences, la hausse du budget de la protection informatique aux Etats-Unis et la mise en place de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information en France. Les attaques multipliées contre les organismes gouvernementaux et les grandes entreprises (4.000 par an chez Alcatel) font craindre des risques d’espionnage industriel et de destruction de données et d’infrastructures vitales sur le territoire. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 avaient déjà montré la vulnérabilité des Etats-Unis à des guerres asymétriques. Ensuite, la Russie et la Chine ont manifesté leur volonté de projection de puissance. La représentation de la menace revêt une importance stratégique, car elle peut être instrumentalisée pour servir des intérêts. Plus la menace prend de l’importance et plus la légitimité populaire est indispensable pour financer des dispositifs sécuritaires onéreux dans un contexte budgétaire contraint. Les Etats-Unis sont passés de la guerre globale contre le terrorisme à celle contre l’ennemi asymétrique, capable de frapper n’importe où, sans préavis et sans être identifié à coup sûr. Les efforts de défense contre Al Qaïda ont été transférés vers la cyberguerre avec des moyens budgétaires accrus, du fait que des puissances adverses (Russie, Chine et Iran) peuvent accueillir des cyberattaquants. Le discours sur la cyberguerre est lié à la rivalité de pouvoir géopolitique : exagération de la menace chinoise (montée en puissance de la Marine et attaques informatiques) ; analogie avec la menace nucléaire ; risque de destruction des services de renseignement.

La saga « Stuxnet ». L’existence du ver israélo-américain « Stuxnet », utilisé contre les centrifugeuses iraniennes d’enrichissement nucléaire, a été révélée en 2012 par le quotidien américain New York Times. Il s’agissait d’une vaste opération dénommée en réalité « Olympic Games », déclenchée par l’administration Bush en 2006 et poursuivie par l’administration Obama en 2008. Jean-Loup Samaan présente le contexte : impasse du processus diplomatique avec l’Iran ; rumeur d’une opération aérienne préventive par Israël avec l’aide des Etats-Unis ; absence de consensus au sein de l’Union européenne, car la Grèce, l’Italie et l’Espagne ont besoin du pétrole iranien. Empêtrée dans la guerre d’Irak, l’administration Bush choisit la cyberattaque contre l’Iran. L’Agence de sécurité nationale (NSA), chargée de la lutte informatique, entreprend une vaste opération avec les services de renseignement israéliens, qui apportent une valeur ajoutée. Les recherches vont porter sur les centrifugeuses vendues à l’Iran et à la Corée du Nord par la Libye en 2003, après son abandon des armes de destruction massive. Mais, les Etats-Unis en ont récupéré quelques unes. La saga de ce qui sera plus tard connu sous le nom de « Stuxnet » se déroule en neuf phases : essai du programme dit NSA/Unit 8200 ; programme infiltré dans le système iranien ; collecte et transmission de données ; conception et propagation du ver ; propagation du ver dans le système de contrôle des centrifugeuses ; altération des opérations des centrifugeuses ; exportation involontaire du ver sur internet via l’ordinateur d’un ingénieur iranien et infection de 30.000 ordinateurs dans le monde ;  poursuite de l’opération avec une version améliorée du ver ; découverte du ver par les Iraniens, qui mettent au point un anti-virus. Les décideurs ont perdu le contrôle de l’opération lors du dérapage sur internet. D’après Jean-Loup Samaan, le Stuxnet s’apparente à un outil de diplomatie « coercitive » et une opération de sabotage aux objectifs stratégiques limités, dont il faut ensuite gérer l’escalade. Mais, dit-il, « une cyberattaque qui marche est celle dont on n’a jamais parlé » ! Enfin, David Sanger a souligné qu’Obama a développé un autre programme de Bush pour les opérations clandestines : les drones !

La supériorité technique. La recherche de la supériorité technique stimule l’industrie d’armement, conclut Sophie Lefeez à l’issue d’entretiens avec les concepteurs (Direction générale de l’armement) et fabricants d’armement. Il s’agit d’avoir un temps d’avance sur « l’autre », de ne pas chercher à l’imiter, mais de concevoir des systèmes d’armes plus évolués. Connaissance, vitesse, allonge et protection constituent les idées directrices. Par ailleurs, la supériorité de l’information permet d’obtenir la supériorité tactique. L’évolution technique définit l’efficacité opérationnelle, qui repose sur des moyens d’information accrus. Il s’agit d’aller plus vite, plus loin, plus haut et de détecter l’ennemi le premier. Pourquoi continuer dans cette voie s’interroge Sophie Lefeez ? « Parce que la technique rassure » !  Depuis la fin de la guerre froide (1991) et ses scénarios prévisibles, le monde fait face à une incertitude déstabilisante, avec la perte des anciens repères et la recherche de nouveaux. Le calcul des probabilités au moyen d’algorithmes doit permettre de maîtriser les risques, en vue du « zéro aléa » dans la détection de la menace.

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Le journaliste américain David Sanger a publié deux livres sur l’administration américaine actuelle. Dans le second, intitulé « Obama : guerres et secrets », il dévoile des informations inédites sur le programme « Olympic Games » relatif à l’utilisation de l’arme informatique, par le gouvernement américain, contre le programme nucléaire iranien. Pour la première fois, un Etat a pu réaliser une cyberattaque de longue durée contre un autre Etat, en vue d’éviter un nouvel engagement militaire et de ne pas conduire une opération clandestine sur le terrain.

 




Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience

Partis en Afghanistan pour vivre quelque chose de fort, mais sans illusion sur les buts géopolitiques de cette guerre interminable, deux jeunes officiers témoignent.

Camarades de promotion à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, aujourd’hui capitaines, Charles et Hughes (30 ans), ont raconté leur expérience personnelle de lieutenant au feu, au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 avril 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le logisticien. Officier du Train, Charles s’est occupé d’escorter des convois logistiques d’octobre 2009 à avril 2010, destinés à ravitailler les postes avancés de l’armée de Terre de Wardak, Logar, Parwan et dans les vallées de Kapisa et Surobi. Son peloton comptait 32 sous-officiers et soldats et 10 véhicules blindés de l’avant.  En six mois et demi, il a parcouru 20.000 km sans tomber dans une embuscade, mais avec des moments de tension en 2009 consécutifs au sévère accrochage d’Uzbin (10 Français tués et 21 blessés les 18 et 19 août 2008) et… beaucoup de pannes de véhicules. La préparation, compliquée et difficile, d’un convoi, qui va rouler un ou deux jours, demande du temps. Pendant le trajet, il faut faire attention aux engins explosifs improvisés (EEI) et aux intrus qui tentent de s’insérer dans le convoi. Les espaces sont interminables et les routes petites, parfois bitumées, mais souvent poussiéreuses et donc pénibles. Lors de son second mandat d’avril à octobre 2011, Charles devient officier de renseignement du Bataillon logistique. Sa mission consiste à étudier le terrain et compiler des dossiers, en vue d’apporter un conseil pour la prise de décision d’envoyer ou non un convoi. Les combats et attaques à la roquette, fréquents en 2008-2009, ont diminué considérablement en 2011. Les convois s’aventurent moins profondément dans les vallées et restent plus proches des bases. En outre, « la population est de moins en moins contente de nous voir ».

Le sapeur. Officier du Génie dans la 2ème Division blindée et, aujourd’hui, titulaire de la croix de la Valeur militaire, Hughes commande un détachement d’ouverture d’itinéraire d’avril à octobre 2011. Il dispose de 44 sapeurs, 2 véhicules détecteurs de métaux, 2 engins « Buffalo » au bras articulé et équipés d’un grillage de protection contre les roquettes et 6 véhicules blindés hautement protégés (VBHP) conçus pour résister aux explosifs. Tout emplacement d’une masse métallique détectée est marqué par de la peinture au sol. Les véhicules progressent en quinconce, parfois par des températures extérieures de 55-60 ° C. Dans les endroits resserrés, les sapeurs ouvrent l’itinéraire à pied avec leurs détecteurs de métaux portatifs, mais toujours sous la protection des VBHP. La zone française de patrouille s’étend sur 150 km. En six mois et demi d’opérations, le détachement a parcouru 6.000 km et repéré 11 EEI, mais 7 autres ont explosé. Les talibans, très déterminés, veulent causer le maximum de dégâts. Lors d’un accrochage, un taliban blessé a été exfiltré par ses compagnons. L’attaque à la roquette du véhicule de tête a pour but d’inciter les équipages des suivants à sortir de leur abri blindé pour les tuer. Le détachement d’Hughes est tombé dans deux embuscades valorisées par des EEI. Ses pertes humaines se montent à 1 tué, 2 blessés légers et 6 rapatriements psychologiques. Les missions, séparées par un seul jour de repos, durent 5 ou 6 jours sur le terrain. Il faut sans cesse s’adapter, car la mission, méticuleusement préparée pendant une semaine, se déroule rarement comme prévu. Les drones reconnaissent l’axe et renseignent sur toute présence suspecte. Les hélicoptères escortent le convoi sur 3 km en avant et rassurent ainsi les équipages. Certains ont été touchés par des roquettes ou des tirs bien ajustés. La menace des missiles portatifs sol-air « Stinger », fournis par la CIA aux talibans pendant leur guerre contre les troupes soviétiques, quoique latente, ne s’est pas matérialisée.

La solitude du chef. Malgré la différence de leurs missions, Charles et Hughes ont eu à prendre des décisions dans l’urgence et l’incertitude. Ils ont connu un stress permanent et pesant pendant toute la durée de la mission, malgré les six mois de préparation préalable en France. Les renseignements sont souvent « hyperalarmistes ». Dès la sortie de Kaboul, Charles doit assurer la cohésion d’hommes qu’il va commander pendant plusieurs mois et faire en sorte que tous restent attentifs en dépit de la routine. Il estime avoir acquis une expérience humaine et opérationnelle dans un pays… dont la population essaie de rejeter le « greffon étranger » le plus vite possible. Pour Hughes, chaque décision pèse son poids de responsabilité, car le mauvais choix peut provoquer la mort d’hommes. « J’ai vu des morts et des blessés et j’ai connu l’enfer », dit-il en précisant qu’il a perdu 6 kg en six mois et demi. « Psychologiquement, c’est interminable ». Pourtant, « on a le sentiment de contrôler notre vie ». L’annonce d’un blessé dans les rangs français pendant la préparation d’une mission peut entraîner son annulation. Au cours de la mission, le chef doit prendre des initiatives et donner des ordres. Quand des tirs éclatent de tous côtés, il doit conserver sa lucidité malgré sa peur, afin d’éviter la panique parmi sa troupe. Endurant, il doit s’adapter rapidement à des situations hostiles, montrer l’exemple, bien connaître ses personnels et leur inspirer confiance afin d’obtenir leur adhésion en opération, où la discipline formelle ne suffit plus. Certains de ses hommes pourraient en effet refuser de partir en mission et même, dans un cas extrême, lui tirer dans le dos. Sur un plan plus général, Charles et Hughes reconnaissent avoir été équipés de matériels performants. Ils ont aussi constaté un saut qualitatif au niveau du soldat entre leurs deux mandats. « L’armée s’est aguerrie rapidement et les officiers sont meilleurs que leurs prédécesseurs ». Mais l’amertume se manifeste avec le sentiment de ne pas avoir servi la France, mais plutôt d’avoir été les mercenaires des entreprises d’armement américaines qui prospectent le marché mondial, car, sur le terrain, « les Etats-Unis décident de tout ». De retour en France, Charles et Hughes ont été surpris de l’indifférence du public quand ils disaient avoir combattu en Afghanistan. Toutefois, ils s’estiment heureux d’en être revenus indemnes. Finalement, ils ont démissionné de l’armée…comme plusieurs de leurs camarades de promotion.

Loïc Salmon

Hughes (à droite) avec son adjoint. A l’époque, la base de Bagram de la Force internationale d’assistance et de sécurité comptait 38.000 personnels, dont la moitié de civils. A la date de la conférence (avril 2013), les pertes connues au cours des guerres en Afghanistan depuis 1979, accidents compris, étaient les suivantes : URSS, 15.000 morts sur un effectif de 160.000 hommes déployés ; Etats-Unis, 2.201 (90.000) ; Grande-Bretagne, 441 (10.000) ; France, 88 (4.000).




Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Les évolutions de la situation de la zone du golfe de Guinée permettent d’envisager trois scénarios à l’horizon 2020 : l’espoir d’une croissance économique, la perte de contrôle des Etats et des crises majeures comme celle du Mali depuis 2012.

Les enjeux sécuritaires de cette zone ont fait l’objet d’une conférence organisée, le 8 avril 2013 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y ont participé Francis Faye, Jean-Marc Balencie et Bernard Dujardin de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).

Dynamiques de croissance. Les interactions entre les croissances économique et démographique pourraient faire reculer la pauvreté. La poussée démographique favorise la mobilité des populations, caractérisée par des flux migratoires de grande ampleur, essentiellement vers les pays producteurs de pétrole de la région (Nigeria et Ghana) et, en partie, à destination de l’Europe et des Proche et Moyen-Orient. Les changements climatiques en cours pourraient accentuer cette mobilité. L’urbanisation croissante se concentre déjà dans les ports, avec les risques de saturation des infrastructures et de dégradation des services de base à la population. En 2020, le golfe de Guinée devrait compter une trentaine de villes de plus d’un million d’habitants (6 en 1990), 60 villes de plus de 500.000 habitants (17 en 1990) et 300 villes de plus de 100.000 habitants. Sur les 500 km de littoral entre Benin City (Nigeria) et Accra (Ghana), les démographes prévoient plus de 25 millions d’habitants et 5 agglomérations portuaires dépassant le million d’habitants. Le golfe de Guinée va devenir l’un des principaux pôles d’approvisionnement de l’économie mondiale en produits agricoles, énergétiques et miniers. La France dépend déjà de cette zone pour 15 % de ses ressources pétrolières et pour 40 % de ses approvisionnements en uranium (Niger), qui passeront à 50 % en 2020. Les ports de Cotonou (Bénin) et d’Abidjan (Côte d’Ivoire) constituent les principaux débouchés maritimes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les organisations régionales, à savoir la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Est (CEEAC), montent en puissance. Enfin, les pays émergents dont la Chine, l’Inde et le Brésil, affirment leur présence.

Djihadisme africain. Les exactions des mouvements djihadistes et les menaces qu’ils font peser dans la région et, indirectement, sur l’Europe ont incité la France à intervenir au Mali en janvier 2013. Une partie croissante de l’Afrique de l’Ouest sert de cadre à l’action de deux mouvances islamistes radicales se réclamant de l’organisation terroriste Al-Qaïda : le groupe nigérian Boko Haram et le « Mouvement pour l’unité du Jihad en Afrique de l’Ouest » (MUJAO). Profitant de la crise politique au Mali, les mouvements touaregs Ançar Dine et MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) avaient pris le contrôle du Nord du Mali en 2012. Ces groupes, animés par des sentiments anti-occidentaux et anti-chrétiens, ont engagé la lutte armée contre les autorités locales des régions sahariennes et même dans le Nord du Nigeria. Ils prennent des Occidentaux en otage, pour attirer l’attention et obtenir des rançons, et pratiquent également l’assassinat ciblé contre des militaires, policiers, représentants des autorités et partisans d’un islam modéré. Leur théâtre d’opérations, ouvert au Mali, pourrait s’étendre au Tchad, au Sénégal et à la Gambie. Profitant des migrations internes et régionales, ces groupes djihadistes pourraient s’infiltrer dans les grandes métropoles portuaires du golfe de Guinée (Abidjan, Lomé et Cotonou) pour y établir des cellules opérationnelles.

Narco-trafic international. Selon l’Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS) quelque 35 t de drogue (cocaïne surtout), produite en Amérique du Sud et à destination de l’Europe, transitent chaque année par l’Afrique et principalement par le golfe de Guinée. Les cartels de narcotrafiquants ont constitué des réseaux au Mali et sont parvenus à contrôler une grande partie des fonctions étatiques de la Guinée-Bissau, deux pays confrontés à de graves crises politiques en 2012. De leur côté, les autorités américaines suspectent le mouvement chiite Hezbollah (émanation de l’Iran au Liban) de se financer en partie par le trafic de drogue dans le golfe de Guinée. La diaspora libanaise, en majorité chiite, est en effet très implantée dans les ports africains par le biais de sociétés financières et d’import-export. D’après l’OCTRIS, la drogue sud-américaine ou des Caraïbes arrive en grandes quantités par mer, surtout à Lomé (Togo) et Kamsar (Guinée), ou par voie aérienne par petits paquets, grâce aux nouvelles lignes sur le Brésil. Dans ce cas, elle traverse l’Atlantique en direction du Cap Vert, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et de la Guinée. Les cartels tirent parti du dysfonctionnement des appareils d’Etat et de la corruption ambiante pour acheter des complicités et constituer des réseaux pour le stockage, la redistribution et enfin l’acheminement de la drogue vers l’Europe, via le Maghreb. Ils sont associés aux organisations criminelles nigérianes, présentes dans toute l’Afrique et en Europe, et aux trafiquants marocains de cannabis, dont les réseaux logistiques assurent le transit de la drogue à travers le Sahara et la Méditerranée. En conséquence, les Etats européens agissent directement sur place par des interventions en mer, des partenariats avec les polices locales et le déploiement, dans leurs ambassades, « d’attachés de sécurité intérieure ». Pour la France, ces derniers dépendent de la Direction de la coopération internationale, qui regroupe les services similaires de la police et de la gendarmerie au sein du ministère de l’Intérieur (voir « Archives » 18/01/2012 « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale »). Enfin, selon les intervenants de la FMES, ce trafic de la drogue sud-américaine à travers l’Afrique devrait croître dans les dix prochaines années ainsi que la consommation de drogue en Afrique même, déjà observable sur le terrain.

Loïc Salmon

Les enjeux sécuritaires en Afrique portent sur les approvisionnements énergétiques, les conséquences pour les entreprises françaises, l’influence de la France et le rôle de la Marine nationale. Celle-ci déploie en permanence un ou deux bâtiments dans le golfe de Guinée dans le cadre de la mission « Corymbe ».  Le 7 avril, la frégate anti-sous-marine Latouche-Tréville a relevé le bâtiment de projection et de commandement Mistral et l’aviso Lieutenant-de-Vaisseau-Le-Hénaff. Le Mistral a parcouru 24.000 milles nautiques (44.448 km) en 101 jours de mer pour des missions de surveillance maritime et d’assistance en mer. Les 25 jours qu’il a passés à quai ont été mis à profit pour l’assistance, notamment médicale, aux populations civiles et l’instruction opérationnelle de 321 stagiaires africains (lutte contre la piraterie et les trafics illicites en mer).




Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

Dans une opération interarmées et en interalliés, la composante aérienne réagit la première. Sa cohérence, à savoir la capacité d’agréger des moyens (personnels et matériels) extérieurs, est un avantage de l’armée de l’Air française à préserver.

Son chef d’état-major, le général d’armée aérienne Denis Mercier, l’a expliqué au cours d’une rencontre organisée, le 19 juin 2013 au Bourget, par l’Association des journalistes de défense lors du 50ème Salon de l’aéronautique et de l’espace.

Réactivité. L’opération « Serval » au Mali souligne l’importance des réseaux informatiques gérés en temps réel et différé : centre de commandement, liaison tactique 16 complète, drones, fusion des renseignements des Rafale, planification et conduite des opérations. La capacité de combat repose d’abord sur le Rafale, avion polyvalent unique en Europe (renseignement, bombardement et sûreté aérienne) et capable d’effectuer des missions très longues. Même si un Rafale perd l’usage de son radar, il peut utiliser celui d’un autre Rafale pour tirer son missile. En outre, les avions de chasse opèrent en coordination avec les forces terrestres. En matière de transport, il a fallu regrouper à Abidjan (Côte d’Ivoire), en deux semaines, 15 avions de transport tactique et monter des opérations de parachutage de personnels (le plus massif depuis Kolwezi au Zaïre en 1978) et de largage de matériel (dont un bulldozer de 8 t) à différentes altitudes et de poser d’assaut de nuit sur des pistes de moins de 900 m. La prise des aéroports de Gao et Tombouctou a été planifiée en deux jours à Paris et exécutée immédiatement, au lieu de la période habituelle d’une quinzaine de jours d’entraînement en Corse. Selon le général Mercier, la formation de base des parachutistes peut s’externaliser, mais pas la capacité des équipages à travailler avec les troupes au sol. Il précise qu’aucun autre pays n’est capable de le faire avec ce niveau de réactivité, sauf les Etats-Unis. La coopération franco-britannique doit notamment déboucher sur une force d’intervention commune. Déjà, les avions des deux pays opèrent ensemble selon le concept OTAN. « On souhaite que la Grande-Bretagne ait le même niveau de réactivité pour partager le renseignement et les structures de commandement et monter rapidement des systèmes de communication protégés ». Sont déjà en cours : l’échange de pilotes sur avions de transport tactique et de ravitaillement en vol ; l’interopérabilité des matériels avec des normes communes et des stocks de pièces de rechange.

Entraînement et formation. Depuis 2008, les avions en service ont diminué en nombre mais, devenus polyvalents, peuvent effectuer plusieurs missions en même temps. L’activité des pilotes a baissé. Un pilote de Rafale, censé voler 250 h/an, n’effectue plus que 180 h/an avec la simulation. Celui d’un avion de transport ne vole que 250 h/an au lieu des 400 h/an et celui d’un hélicoptère est passé de 250 h/an à 150 h/an. Depuis l’opération « Harmattan » (Libye 2011), l’interopérabilité des avions de chasse Air et Marine augmente : des pilotes de l’armée de l’Air vont s’entraîner dans la Marine et réciproquement. « Je suis prêt à diminuer le format de l’armée de l’Air, déclare le général Mercier, mais pour remonter le niveau d’activité des gens de première ligne ».  Des négociations sont en cours avec les industriels pour faire baisser le coût de maintenance en coordination avec la Simmad (Structure intégrée de maintien en condition opérationnelle des matériels aéronautiques de la défense) à Bordeaux. « On doit apprendre à se former différemment et maintenir des mécaniciens plus longtemps que prévu sur le terrain ». En outre, l’entraînement va se différencier. Les pilotes du premier cercle recevront l’entraînement le plus complet possible. Tous les pilotes de Rafale ont participé à l’opération « Serval » avec des relèves mensuelles, car la fatigue s’accumule avec les longues missions de 9 heures. Les 50 meilleurs deviendront instructeurs au futur centre de formation des chasseurs à Cognac, qui sera ouvert après 2016. Ils ne voleront que 40 h/an sur Rafale, mais formeront des pilotes du deuxième cercle sur un avion moins cher (pas encore acheté) et configuré Rafale avec gestion des plots radar en place avant.  Le nombre d’avions de combat en ligne devant diminuer, il s’agit de constituer un réservoir de pilotes opérationnels pour d’autres missions, afin de pouvoir durer en opérations. Comme la formation directe sur avion de combat coûte cher, un projet d’avion de formation devrait voir le jour à l’horizon 2020-2025.

L’avenir. D’ici à l’entrée en service du futur avion multi-rôles de ravitaillement en vol et de transport (MRTT), le Rafale n’utilise pas encore toute sa capacité. En conséquence, indique le général Mercier, la prochaine loi de programmation militaire (LPM) va prévoir la prolongation des Mirage 2000D et le maintien des Mirage 2000-5 pour la défense aérienne jusqu’en 2025, date de leur obsolescence. Parallèlement, le Rafale va monter en puissance. En effet, le prochain escadron nucléaire Rafale sera opérationnel en 2018 et le prochain escadron de combat Rafale en 2020. Ensuite, la mise au format de 225 avions de combat (armée de l’Air et Marine) implique un ralentissement de la cadence de production des Rafale après 2020. La LPM fixera à 50 le nombre d’avions de transport tactique. En attendant l’entrée en service des A-400M, une flotte de 14 C-160 Transall et C-130 Hercules sera gardée plus longtemps que prévu avec des visites d’entretien simples à coût « raisonnable », en vue de permettre le maintien d’équipages opérationnels. D’ici à 2025-2030, les drones armés seront probablement en service. Mais, aujourd’hui, aucun pays n’a encore de conception très claire de leur emploi.  Selon le général Mercier, il faut construire des démonstrateurs technologiques pour aboutir à une réflexion conceptuelle. Une flotte de drones permet une plus grande furtivité. Mais, la composante aérienne pilotée laisse une capacité de jugement de dernière minute pour éviter des dommages collatéraux.  Pour gérer leur complémentarité, il faudra intégrer la logique des engins non pilotés à celle des aéronefs pilotés. Des travaux sont déjà en cours sur la composante drone, qui devra pouvoir faire autre chose qu’un avion piloté, à la furtivité accrue. Enfin, la préoccupation majeure reste le missile sol/air qui deviendra toujours plus performant.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : anticiper et avoir un coup d’avance

Un nouveau chef d’état-major pour l’armée de l’Air

Le concept d’emploi de l’armée de l’Air est défini dans le Livre Blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale.  Ainsi, la sûreté aérienne assure le respect de la souveraineté de la France dans son espace aérien et la défense du territoire contre toute menace aérienne. L ‘accomplissement de cette mission requiert de disposer de capacités nationales permettant d’évaluer la menace et de la contrer avec des moyens adaptés et mieux proportionnés. Elle nécessite également une profondeur stratégique permettant d’établir, avec un préavis suffisant, la situation de la menace aérienne, grâce aux accords transfrontaliers et l’arrivée du nouveau système de commandement et de conduite Air Command and Control System de l’OTAN.




Armée de l’Air : anticiper et avoir un coup d’avance

L’opération « Serval » au Mali a combiné puissance aérienne et action terrestre. Bien entraînée, l’armée de l’Air y a démontré ses capacités d’intervention immédiate,  mais aussi de contrôle et commandement ainsi que de renseignement, surveillance et reconnaissance.

L’action de l’armée de l’Air a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2013  à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Parmi les intervenants figurent : Etienne de Durand, directeur du Centre de sécurité de l’Institut français des relations internationales ; le général de brigade aérienne Jean-Jacques Borel, commandant des opérations aériennes de l’opération « Serval » au Mali ; le général de corps aérien Patrick Charaix, commandant des Forces aériennes stratégiques ; un lieutenant-colonel dont le nom n’a pas été divulgué, pilote de Rafale engagé lors de l’opération Serval.

Instrument de puissance. Depuis plus vingt ans, l’arme aérienne assure une marge de victoire considérable dans la gestion de crises : guerre du Golfe en 1991 ; interventions de l’OTAN au Kosovo (1999) et en Afghanistan (2001) celles des Etats-Unis et de leurs alliés en Irak (2003) ; celles de la France avec la Grande-Bretagne en Libye (2011) et seule au Mali (2013). Pendant cette période, sont apparus une plus grande précision des frappes, les drones et des capteurs de renseignement beaucoup plus performants. Etienne de Durand met en garde contre : le désinvestissement dans la capacité aérienne en raison du risque de sous-dimensionnement par rapport aux besoins nationaux et à l’adversaire potentiel ; l’habitude à la dissymétrie  par rapport aux moyens aériens adverses dans les conflits récents ; la prolifération des systèmes sol/air. « Nous n’envisageons plus de perdre des pilotes et même des avions ». Selon lui, l’enjeu pour la France est de conserver sa supériorité aérienne en 2020, en  raison de la diminution de l’implication militaire des Etats-Unis et de l’effondrement de la capacité aérienne en Europe. Les conditions d’emploi de l’armée de l’Air varient selon les théâtres où la France s’est engagée, explique le général Borel. En Afghanistan, beaucoup d’avions alliés ont été déployés en appui des troupes au combat au sol et pour ravitailler les bases avancées. Peu d’avions français se trouvaient sur place. En Libye, campagne initiée par la France et la Grande-Bretagne rejointes par une coalition, de nombreux avions français ont effectué des frappes de sécurisation du théâtre sur des objectifs fixes (bases arrière et dépôts de munitions) et au plus près du terrain. Au Mali, opération lancée par la France, la composante aérienne a commencé dès le début et durera jusqu’à la fin. Pour la première fois depuis longtemps, l’armée de l’Air, qui n’avait pas d’adversaire aérien, a mis toutes ses capacités en œuvre et sous commandement uniquement national : attaques dans la profondeur, soutien et appui feu rapproché. La première mission a consisté à arrêter la progression des colonnes djihadistes sur Bamako, en coordination avec les forces spéciales au sol. Pour la seconde, des chasseurs partis de métropole ont frappé les points de ravitaillement et les centres d’écoute de l’adversaire pour le déstabiliser, l’obliger à se replier vers le Nord et réduire sa capacité à se mouvoir et à commander. La complémentarité des capteurs et la fusion des renseignements servent à écouter, identifier et localiser pour déterminer les objectifs. Des frappes quasi simultanées (en moins de deux minutes) ont fait bénéficier les troupes au sol de l’effet de surprise. D’autres ont verrouillé les axes d’exfiltration (petites vallées) vers les pays voisins. Les vols peuvent durer 7-8 h avec plusieurs ravitaillements en vol. La structure du commandement opérationnel (organisation et préparation des vols) a été bâtie en dix jours. Un « corpus documentaire », rédigé en anglais selon le modèle OTAN, précise les communications à utiliser et permet d’intégrer rapidement les moyens alliés de transport et de ravitaillement en vol. La logistique, compliquée, nécessite des vols de plusieurs milliers de km à travers l’Afrique, avec 40 % de missions de nuit, pour délivrer 20 t/jour d’eau et de nourriture aux troupes au sol. S’y ajoutent la construction d’infrastructures de combat et l’entretien des pistes, conditions indispensables pour durer sur zone. Selon le général Borel, le rayon d’action (6.400 km) du futur avion tactique A-400 M aurait permis d’éviter le relais à Bamako des C-160 Transall (5.500 km).

Emploi dual. Le concept d’emploi de la Force aérienne stratégique (FAS) a évolué avec ses avions, indique le général Charaix. Le Mirage IV, avion dédié à la dissuasion et qui volait à Mach 2 avec une escorte, a été remplacé en 2008 par le Rafale, capable d’effectuer aussi des missions conventionnelles. Ainsi, la FAS a « prêté » des Rafale, qui ont réalisé 30 % des frappes en Libye, et des Mirage 2000 N de pénétration à très basse altitude qui ont effectué 50 % des missions de reconnaissance au Mali. Les avions ravitailleurs C-135, autrefois réservés à la FAS, ne lui consacrent plus que 5 % de leur activité. En Libye, ils ont réalisé 7 % des ravitaillements en vol et, au Mali, 87 % des ravitaillements en vol… et 100 % des pleins d’essence des camions-citernes !  La crédibilité de la FAS garantit à la France sa capacité d’entrer en premier sur un théâtre, souligne le général Chaix. La FAS, ayant acquis de nouvelles têtes nucléaires en 2010, modifie son processus de montée en puissance et donne la priorité au remplacement des vieux C-135 par des ravitailleurs multirôles A330 MRTT.

Frapper fort, loin et vite. L’intervention au Mali est décidée le vendredi 11 janvier. A 20 h à la base aérienne de Saint-Dizier, un chef de patrouille de Rafale reçoit l’ordre de préparer une mission de bombardement sur Gao à 4.000 km de là (6 h de vol) avec atterrissage le dimanche à N’Djamena, 2.000 km plus loin. Le samedi à 4 h du matin, quatre Rafale, chargés de 24 munitions de 250 kg guidées par GPS ou laser, décollent de Saint-Dizier, puis sont rejoints par trois C-135. En cours de route, ils sont informés de trois changements d’objectifs, dont le dernier 1 h 30 avant la frappe. Ils larguent 19 bombes sur 19 objectifs avec succès. Il faut rester le moins longtemps possible dans la zone visée, souligne le pilote, et s’assurer de bien identifier les objectifs, de limiter au maximum les dommages collatéraux et de respecter l’ordre des priorités. Chaque Rafale peut traiter six objectifs différents.

Loïc Salmon

Armée de l’Air, deux mois d’opérations en Libye

Opérations aériennes : la cohérence, clé du succès

L’armée de l’Air a tiré cinq enseignements majeurs de l’opération « Serval » : cohérence des structures de commandement et de conduite des opérations aériennes ; appréciation autonome de la situation ; réactivité, grâce à la capacité d’agir à partir de ses bases en France ou pré-positionnées ; projection de puissance par le ravitaillement en vol et le transport stratégique et tactique ; pour le personnel, importance de la formation (acquisition de nouvelles capacités) et de l’entraînement (maintien de ces capacités). Bientôt, la formation et l’entraînement s’effectueront en cours d’opérations.




Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

La législation doit s’adapter aux évolutions, notamment technologiques, de la criminalité et du terrorisme afin de maintenir l’efficacité des services de renseignement, tout en préservant la sauvegarde des libertés.

Tel est le point de vue de la Délégation parlementaire au renseignement (DPR), qui a publié le 2 mai 2013 un rapport sur ce sujet pour 2012. En outre, le rapporteur de la mission d’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, Jean-Jacques Urvoas, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 mai à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. La DPR s’est réunie une journée par semaine pendant sept mois et a entendu 63 personnes à huis clos, sans trace écrite ni verbatim. Elle a rencontré notamment le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, le coordonnateur national du renseignement Ange Mancini et l’ensemble des directeurs et leurs prédécesseurs de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dont elle a visité un site d’installations techniques, de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, de la Direction du renseignement militaire et de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers).

Constats. Selon Jean-Jacques Urvoas, la DPR a cherché à comprendre la communauté du renseignement pour faire évoluer ses moyens en fonction de ses missions. Elle a constaté que les services de renseignement (SR), institués uniquement par décrets, n’ont pas d’existence légale en France. En raison de l’absence de loi, cette dernière se trouve à la merci d’une condamnation de la Commission européenne des droits de l’homme. En outre, les moyens des SR sont maigres : usage restreint des fichiers, autorisations d’écoutes téléphoniques au compte-gouttes, mais recours massif aux réquisitions de « fadettes » (factures détaillées des appels téléphoniques). Les SR militaires concentrent leurs efforts sur la prévention du terrorisme. Le rapport de la DPR constate un retard de quatre ans du programme de renseignement électromagnétique Ceres, un report de celui du satellite d’alerte avancée et l’absence de modernisation du drone MALE (moyenne altitude, longue endurance). Or, la possession d’une capacité spatiale pérenne en matière d’écoute électromagnétique, précise le rapport, apparaît comme un instrument indispensable pour la connaissance et la surveillance des théâtres d’opérations ou zones d’intérêts importants (Sahel notamment) pour la sécurité de la France. Par ailleurs, le satellite Ceres, dont le coût global paraît moins élevé que d’autres programmes militaires, permettrait à la France d’acquérir une capacité de souveraineté unique en Europe. Toutefois, la mutualisation, depuis 2008, des moyens techniques de la DGSE a profité à la communauté du renseignement. Jean-Jacques Urvoas rappelle la menace juridique qui pèse sur l’anonymat des agents qui peuvent être appelés à témoigner. Il se déclare « effaré » par la publication de livres de souvenirs des anciens des SR !

Recommandations. La Commission des lois de l’Assemblée nationale a approuvé le rapport de la DPR à l’unanimité, indique Jean-Jacques Urvoas. Ce rapport note que la liste des personnes pouvant être entendues est limitée dans l’état actuel du droit. La DPR souhaite en effet pouvoir entendre des responsables des SR autres que les directeurs. De plus, suite à l’affaire Mohamed Merah (auteur de plusieurs assassinats, au nom du jihad, à Toulouse et Montauban entre les 11 et 19 mars 2012), elle estime qu’elle devrait être en mesure de connaître les dysfonctionnements relatifs à des opérations achevées. Jean-Jacques Urvoas rappelle que « le renseignement est vécu comme un objet sale en France et qu’on en parle qu’en cas de scandale » (affaires Ben Barka en 1965 et Rainbow-Warrior en 1985). En revanche, « en Angleterre, c’est un travail de gentlemen ». Mais depuis la création de la DPR en 2007, ces deux mondes (renseignement et Parlement) « ont appris à se connaître et construire une relation de confiance sur le long terme ». Selon la DPR, la DCRI devrait disposer d’une plus grande autonomie de gestion, afin de pouvoir recruter, par contrat, des linguistes et des spécialistes de haut niveau. L’idéal serait de la transformer en « Direction générale de la sécurité intérieure » pour reformater le renseignement intérieur (police) et profiter des compétences de la Gendarmerie en matière de renseignement généraliste. De son côté, « la DGSE est un outil qui fonctionne bien, souligne Jean-Jacques Urvoas, il faut lui donner les moyens de monter en puissance en termes humains, techniques et juridiques ».  Quant à la cyberdéfense, la DPR considère indispensable de fixer un objectif minimal de 500 agents en 2015 pour l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et de renforcer les effectifs affectés à cette tâche au sein des SR. Elle préconise l’obligation, pour les entreprises et opérateurs d’importance vitale, de signaler à l’ANSSI tout incident ou attaque informatique significative. D’après Jean-Jacques Urvoas, le retard de la France par rapport à d’autres démocraties occidentales pourrait se combler en s’inspirant de leurs bonnes pratiques : contrôle parlementaire (Grande-Bretagne, Israël, Allemagne, Canada) ; commission judiciaire (Nouvelle-Zélande) ; magistrat (Espagne). « Seule une loi peut définir durablement les missions des services qui peuvent déroger au droit commun ». La plupart des pays font un constat a posteriori des activités, mais pas sur celles en cours. « Ce sera probablement le cas en France ». Selon Jean-Jacques Urvoas, une loi présenterait trois atouts pour les SR : légalisation de leurs activités ; acquisition des moyens nécessaires ; certitude qu’ils ne servent pas le pouvoir, mais l’Etat. Enfin, un contrôle parlementaire « garantirait que les services de renseignement ne sont pas dévoyés par l’exécutif », conclut le président de la Commission des lois.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement et Parlement : transparence et souplesse

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

La Délégation parlementaire au renseignement, créée le 9 octobre 2007, est habilitée à suivre l’activité générale et les moyens des services de renseignement (Voir rubrique « Archives » 01/02/2012 : Renseignement et Parlement). Paritaire majorité/opposition, elle compte 8 membres (4 députés et 4 sénateurs). Son premier vice-président, Jean-Jacques Urvoas (à gauche) est également président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Présidée par François Mattens (à droite), l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale compte plus de 1.500 membres, qui ont suivi une formation courte à l’Institut des hautes études de défense nationale, en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer : séminaires Jeunes ; séminaires Cohésion nationale et Citoyenneté ; séminaires Master II « Sécurité-Défense » ; séminaires Grandes Ecoles.