OTAN : la France a repris toute sa place sur le plan opérationnel

La France participe à la posture dissuasive de défense de l’Alliance Atlantique sur les flancs Est et Sud. Devenue son 3ème contributeur financier avec 194,3 M€ en 2015, elle a mobilisé environ 9.000 militaires à son profit en 2014-2015, en plus de ceux déployés en opérations extérieures.

Le dispositif français. En septembre 2014, lors du sommet de l’OTAN à Newport, les 28 États membres ont notamment adopté un « Plan d’action réactivité » à deux volets : l’un de réassurance des pays alliés d’Europe orientale ; l’autre d’adaptation de la Force de réaction rapide. Dans le cadre du volet « réassurance », la France aura déployé 4.300 militaires en 2016, pour des opérations et exercices de qualification ou présentant une signification importante pour le ou les pays hôtes. D’abord, elle aura participé à 21 exercices, dont 10 sur le flanc Est : 12 maritimes, 4 terrestres, 3 aériens et 2 interarmées. Ensuite, 4 Mirage 2000-5 assurent la police de l’air de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie (60 militaires détachés en 2 périodes de 2 mois) de septembre à décembre. Dénommée « Baltic Air Policing », cette mission de permanence opérationnelle remonte à l’intégration dans l’OTAN, en mars 2004, des trois pays baltes qui ne disposent pas des moyens pour l’exercer. Depuis, 16 pays membres ont participé à cette mission de surveillance et de défense aérienne, dont la France en 2007, 2010, 2011 et 2013. En 2014, les pilotes français de Mirage 2000 ont profité de l’occasion pour s’entraîner avec leurs homologues polonais sur Mig 29 dans le cadre de l’exercice « Malbork ». Par ailleurs, un avion radar français AWACS assure, chaque mois, un vol de contrôle et de commandement aéroporté, du Nord de la Pologne au Nord de la Roumanie. Toujours dans le volet « réassurance », les forces françaises sont présentes au centre de communication stratégique à Riga (Lettonie) et à celui de la cyberdéfense à Tallin (Estonie). La Force de réaction rapide de l’OTAN (NRF en anglais) est elle-même complétée par une force de niveau brigade à très haut degré de réactivité (VJTF en anglais), capable de se déployer n’importe où sur le territoire de l’Alliance Atlantique en 5 jours avec des éléments mis en place en 48 h. La VJTF dispose aussi de composantes navale et aérienne. En 2016, la France y contribue  par : 1 frégate et 1 chasseur de mines en alerte permanente ; 6 avions de chasse déployables. Enfin, elle peut mettre à disposition de la NRF trois états-majors de réaction rapide certifiés OTAN : le CRR-FR de l’armée de Terre stationné à Lille ; le COM-FR-MARFOR de la Marine à Toulon ; le FR-JFACC de l’armée de l’Air à Lyon.

La défense éloignée du flanc Sud. Suite à la réflexion en cours au sein de l’OTAN sur la menace, la France garantit la protection du flanc Sud par son engagement sur deux théâtres extérieurs. Fin juin 2016, pour l’opération« Chammal » au Levant (Syrie et Irak). elle y déploie 1.000 militaires ainsi répartis : 1 frégate de défense aérienne ; 5 Mirage 2000 D, 3 Mirage 2000 N et 6 Rafale, renforcés de 2 avions pour la participation à des exercices régionaux ; des instructeurs pour la formation des forces irakiennes à Bagdad et Erbil. S’y ajoutent les renforts non-permanents : 1 AWACS ; 1 avion C135FR pour le ravitaillement en vol ; 1 Atlantique 2 pour  le renseignement. Du 1er janvier au 23 juin, les opérations aériennes françaises au Levant ont totalisé 1.411 sorties (renseignement, surveillance, reconnaissance, ravitaillement en vol et ciblage d’objectifs) avec 352 frappes et 570 objectifs neutralisés. Dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger et Tchad), l’opération « Barkhane » mobilise 3.500 militaires, 17 hélicoptères, 200 véhicules blindés, 200 véhicules logistiques, 6 à 10 avions de transports tactique et stratégique, 4 avions de chasse et 5 drones.

Les objectifs sur deux ans. A l‘issue du sommet de l’OTAN, tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016, les 28 pays membres ont  décidé de réaffirmer la posture de dissuasion et de défense, renforcer la présence avancée et coopérer avec l’Union européenne. La déclaration commune  des chefs d’État et de gouvernement souligne le maintien du soutien à l’Ukraine. L’OTAN lui fournira conseil et appui en matière de défense et de sécurité, en vue de parvenir à l’interopérabilité pour assurer  la stabilité dans la zone euro-atlantique et au-delà. Le communiqué final note que la Russie continue de renforcer sa posture militaire, d’accroître ses activités militaires et de compromettre la sécurité dans les régions de la mer Baltique et de la mer Noire, dans l’Atlantique Nord et en Méditerranée. L’OTAN renforce son partenariat avec la Finlande et la Suède en mer Baltique et sa coopération avec les États riverains de la mer Noire, dont la Géorgie et l’Ukraine. Dans le cadre de sa posture globale, elle établit, à partir de 2017, une présence avancée renforcée en Estonie, Lituanie, Lettonie et Pologne en mettant à leur disposition, sur la base du volontariat, par rotation et de façon durable, des forces multinationales, à savoir quatre groupements tactiques du niveau bataillon capables d’opérer conjointement avec les forces nationales. Déjà, le Canada, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis se sont proposés comme pays-cadres contributeurs. De son côté, la Pologne a offert une installation existante pour l’établissement d’un quartier général de division multinational. Avec l’Union africaine, l’OTAN renforce son partenariat, qui inclut des soutiens opérationnel, logistique et capacitaire, en vue de rendre opérationnelle la « Force africaine en attente », déployable en temps de crise pour maintenir la paix.

Loïc Salmon

OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

École de guerre : « Coalition 2016 », exercice d’état-major pour conflit hybride ou asymétrique

La France a déployé 4.000 militaires dans 6 exercices OTAN en 2015. « Puma » (11-29 mai, Pologne) a mobilisé un sous-groupement tactique interarmes avec 15 chars Leclerc, 4 véhicules blindés de combat d’infanterie et 300 soldats. « Northern Coast » (septembre, Baltique) a consisté à sécuriser une zone maritime, avec la participation d’un patrouilleur de haute mer et d’une frégate de lutte anti-sous-marine. « Joint Warrior » (5-15 octobre, mer d’Écosse) a mis en œuvre un entraînement opérationnel sur un scénario d’eaux territoriales menacées par des mouvements terroristes et sécessionnistes, une frégate multi-missions (FREMM), une frégate de lutte anti-sous-marine avec leur hélicoptère respectif ainsi qu’un avion de patrouille maritime Atlantique 2. Encore au large de l’Écosse, la même FREMM a participé à « At Sea Demonstration » (18-25 octobre) pour protéger une force navale, face à des menaces anti-navires et balistiques. A « Trident Juncture » (21 octobre-6 novembre, Espagne, Italie et Portugal), plus important exercice interarmées depuis 2002 et premier entraînement dans la perspective de la rénovation de la capacité d’action rapide de l’OTAN, la France a envoyé : 1 frégate légère furtive ; 1 pétrolier-ravitailleur ; 1 chasseur de mines tripartite ; 2 Atlantique 2 et 3 avions de chasse Mirage 2000-5. A « Citadel Bonus » (16-27 novembre, Pologne), 350 militaires du Corps de réaction rapide France ont été mobilisés pour sa certification, en vue d’une prise d’alerte d’état-major d’un groupe interarmées en 2017.




Armement : modernisation des armées françaises sur un an

Le salon des armements terrestres Eurosatory 2016 (13-17 juin) donne l’occasion de présenter les récentes commandes et livraisons aux armées françaises. Avec 16 Md€ de prises de commandes en 2015, l’industrie française d’armement (165.000 personnes) s’est maintenue parmi les cinq principaux exportateurs mondiaux.

Armée de l’Air. Le 8 juin 2016, la Direction générale de l’armement (DGA) a pris livraison du 9ème exemplaire de série de l’avion de transport militaire A400M Atlas portant le numéro MSN33. C’est le premier à disposer de capacités tactiques, en sus de celles de soutien logistique et de ravitaillement en vol. Fin 2016, le ministère de la Défense devrait disposer de 5 autres A400M ainsi équipés : 2 neufs en attente de livraison ; 3 actuellement en service et qui seront « retrofités » (remplacement d’éléments anciens ou obsolètes par des composants plus récents) pour disposer des mêmes capacités que le MSN33. L’A400M assure : le transport de 37 t de matériel ; des liaisons au sein d’un même théâtre d’opérations ou entre divers théâtres ; les poser d’assaut sur terrains sommaires ; l’aérolargage de personnel et de matériel à très grande altitude ; le ravitaillement en vol ; les évacuations sanitaires. Le 29 janvier 2016, la DGA a commandé, à l’armée de l’Air américaine, 4 avions de transport tactique Hercules C-130J neufs, dont 2 disposant d’une capacité de ravitaillement d’hélicoptères en vol. Les 2 premiers seront livrés fin 2017-début 2018 et les 2 ravitailleurs en 2019. Ils viendront renforcer le segment médian de la flotte de transport tactique, actuellement composé de Transall C-160 et d’Hercules C-130H, très sollicités et éprouvés par les différentes opérations extérieures dans des conditions d’environnement difficiles. L’achat des 4 Hercules C-130J inclut le système de soutien, la formation du personnel et le maintien en condition opérationnelle. Le 7 décembre 2015, la DGA a commandé un 3ème système de drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) de type Reaper à l’armée de l’Air américaine. Le premier, livré en décembre 2013, est utilisé de façon intensive dans le cadre de l’opération « Barkhane » en cours dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso). La livraison du 2ème est prévue en 2016 et celle du 3ème en 2019. La loi de programmation militaire 2014-2019  (LPM) prévoit 4 systèmes complets comprenant chacun 3 drones. Le drone MALE offre une capacité majeure en termes de connaissance et d’anticipation par leurs missions de renseignement, de surveillance, de reconnaissance et de désignation d’objectifs sur de larges zones, à grandes distances et sur de longues durées. Les drones Reaper et les Hercules C-130J ont été acquis dans le cadre de la procédure américaine « FMS ». Celle-ci facilite les ventes d’armement d’État à État, diminue les coûts de production et accroît l’interopérabilité entre forces américaines et alliées.

Marine nationale. Le 25 mars 2016, la DGA a pris livraison du premier bâtiment multi-missions (B2M). Dénommé D’Entrecastreaux, celui-ci est affecté à la Nouvelle-Calédonie. Déplaçant 2.300 t à pleine charge avec un équipage de 20 marins, il peut effectuer des missions de 30 jours sans ravitaillement et naviguer 200 jours par an. Ses missions portent sur la souveraineté outre-mer : présence ; surveillance et protection des intérêts français dans les zones économiques exclusives ; projection de forces ; soutien logistique ; sauvegarde ; assistance au profit des populations. La commande, notifiée le 30 décembre 2013, inclut un 2ème BSM pour la Polynésie française et un 3ème pour La Réunion. L’actualisation de la LPM 2014-2019 prévoit la commande d’un 4ème B2M. Le 16 décembre 2015, la DGA a commandé 6 chalands multi-missions (CMM) à propulsion hybride avec batteries. Leur système de propulsion électrique est alimenté par des groupes électrogènes fonctionnant au gasoil (mode « classique ») ou par batteries rechargeables à quai ou en mer (mode « zéro émission »). Déplaçant 53 t et pourvu d’une coque en aluminium et de superstructures en composite, le CMM embarque jusqu’à 36 marins et/ou plongeurs. Il navigue dans les rades ou à proximité des côtes des bases navales pour des missions variées : travaux sous-marins ; transport de matériel ; lutte anti-sous-marine ; formation de plongeurs. Le mode « classique » à vitesse maximale de 10 nœuds (18,52 km/h) pendant la phase de transit est remplacé par le mode « zéro émission » à petites vitesses lors de la phase d’exploitation pour : réduire les émissions de gaz à effet de serre ; améliorer le confort des marins pendant les longues périodes de travail en réduisant les nuisances sonores et en supprimant les gaz d’échappement. La livraison du premier CMM est prévue en 2017. Après une utilisation opérationnelle pendant 3 mois, la série sera confirmée, en vue de livraisons en 2019 et 2020 : 2 unités pour le port de Brest ; 2 unités pour celui de Toulon ; 1 pour celui de Cherbourg ; 1 pour le Pôle écoles Méditerranée de Saint-Mandrier. Une option est prévue pour 1 unité aux Antilles et 1 en Nouvelle-Calédonie.

Armée de Terre. Le 30 décembre 2015, la DGA a commandé 6 hélicoptères de transport tactique NH90-TTH Caïman de 11 t, qui portent à 74 le nombre d’appareils commandés dont 44 livrés d’ici à 2019. Premier hélicoptère militaire à commandes de vol électriques, le NH90 se décline en deux versions : TTH pour les missions d’appui aux forces terrestres ; NFH pour la lutte anti-sous-marine et antinavire de surface et pour le secours en mer. Début 2016,  15 NFH ont été déjà livrés à la Marine nationale et 17 TTH à l’armée de Terre. Progressivement, les NH90-TTH remplacent les hélicoptères Puma au sein de l’Aviation légère de l’armée de terre pour : le transport tactique de troupes, jusqu’à 20 personnels, et de matériels, jusqu’à 20 t ; l’évacuation sanitaire ; l’installation d’un poste de commandement héliporté. Leurs équipements incluent : casques de vision nocturne ; systèmes de contre-mesures et de blindage ; dispositifs pour la descente en rappel et l’emport de charges sous élingue ; entrées d’air pour les opérations en environnement désertique. Avec le complément des Cougar rénovés et des Caracal, les forces françaises disposeront de 115 hélicoptères de manœuvre en 2025, dont une majorité de NH90-TTH.

Loïc Salmon

Eurosatory 2016 : équilibrer la défense et la sécurité

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

Le programme « Scorpion » de modernisation des groupements tactiques interarmes (GTIA) vise à accroître leur efficacité et leur protection, en utilisant les nouvelles capacités d’échanges d’informations. Le char Leclerc rénové (57 t et 615 km  d’autonomie) a été présenté à Eurosatory 2016 (photo). Capable d’entrer en premier dans un combat de haute intensité et dans tout type d’environnement, il est équipé de la « vétronique » commune Scorpion. Celle-ci permet de contrôler la navigation, les communications, les systèmes d’observation, l’énergie, la motorisation et les systèmes d’armes des véhicules militaires. Au cours du combat, le fonctionnement en réseau du GTIA limite les temps de communication et de décision. Mais cette dernière sera toujours prise par l’homme, pour éviter les dommages collatéraux.




Armée de Terre : le CFT, fournir des soldats opérationnels au bon moment et au bon endroit

Le Commandement des forces terrestres (CFT) doit recruter, former, entraîner et fidéliser des combattants, projetables sur le territoire national ou sur un théâtre d’opérations extérieur.

Son état-major, implanté à Lille, l’a présenté à l’Association des journalistes de défense le 23 mai 2016. Sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Sainte-Claire Deville, commandant le CFT ; le colonel Dirou ; le lieutenant-colonel Hunot ; le colonel Givre ; le commandant Sackreuter.

Remontée en puissance. Il s’agit de recruter 11.000 personnels entre avril 2015 et début 2017 et d’augmenter les effectifs au niveau section, rappelle le général Sainte-Claire Deville. Pendant ce temps, il faut former 40 unités de combat supplémentaires, dont 20 d’arme blindée cavalerie : 10 fin juillet, 10 fin octobre, 10 fin décembre et 10 début 2017. Le recrutement s’établit à 2 candidats par poste proposé. La formation initiale se répartit sur tout le territoire national, à raison de 6 à 12 mois pour les soldats, 1 an pour les sous-officiers et 4 ans pour les officiers. Pour l’entraînement, la priorité est donnée à la préparation avant projection, sous la responsabilité du chef d’unité : tir ; secourisme ; instruction collective au niveau de la section d’infanterie ou du peloton de cavalerie. Le commandement doit entretenir les savoir-faire du niveau élémentaire à celui du régiment. La préparation opérationnelle se fait dans les centres d’entraînement spécialisés de Champagne et de Provence, dans le cadre de sous-groupements tactiques interarmes incluant des éléments de cavalerie, d’infanterie, du génie, d’artillerie et de logistique. Les effectifs subissent une certaine attrition  au cours des six premiers mois d’engagement, dont 3 % pour des pathologies … détectées lors de la première marche ! Par ailleurs, les absences prolongées du domicile, de l’ordre de 180 à 230 jours par an, donnent droit à des primes équivalant à un 13ème ou un 14ème mois de solde, mais créent des difficultés au sein des familles. L’opération « Sentinelle » de lutte contre le terrorisme sur le territoire national permet aux militaires du rang de percevoir au quotidien la reconnaissance de la population. Mais pour les sous-officiers ou officiers subalternes, elle ne correspond pas à ce qu’ils souhaitent, à savoir des responsabilités plus guerrières. Au bout de 5 ans de service, se pose la question de la fidélisation des meilleurs soldats. L’objectif du CFT est de la rendre supérieure à 40 %, alors qu’elle dépasse à peine 15 % aujourd’hui, souligne le général Sainte-Claire Deville.

Rééquilibrage. Pour contribuer à l’équilibre stratégique de  la défense (dissuasion nucléaire, connaissance/anticipation, prévention, protection et intervention), l’armée de Terre doit réévaluer ses engagements sur les théâtres extérieurs et en métropole explique le colonel Dirou. Le programme « Scorpion » de renouvellement de ses équipements va connecter entre elles toutes les composantes d’un groupement tactique interarmes (infanterie, cavalerie, appui et soutien). Sa mise en œuvre va décloisonner et favoriser la combinaison et la formation interarmes. Cela se traduira, à terme, par des changements sur les structures et dans les relations humaines et le maintien des matériels en condition opérationnelle. Parallèlement, les acquis des opérations extérieures sont pris en compte dans la formation et l’entraînement d’un combattant qui doit devenir polyvalent, notamment l’autonomie, la créativité, l’initiative et l’imagination. Entre 1996 et 2016, les forces terrestres françaises ont été déployées au Liban, en Bosnie, au Kosovo, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, en Libye, au Mali et … en France ! Actuellement, quelque 31.500 militaires français des trois armées sont déployés en missions et en opérations à travers le monde, indique le lieutenant-colonel Hunot. Sur le territoire national, 13.000 d’entre eux participent à l’opération « Sentinelle », à la posture permanente de sûreté aérienne et à la posture permanente de sauvegarde maritime. Les forces prépositionnées, soit 11.000 personnels, se répartissent entre : celles de souveraineté nationale aux Antilles, et en Guyane, zone Sud de l’océan Indien, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française ; celles de présence à l’étranger, à savoir au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, aux Émirats arabes unis et à Djibouti. Enfin, 7.500 sont engagés dans des opérations extérieures : « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne ; « Sangaris » en Centrafrique ; « Corymbe », surveillance maritime du golfe de Guinée ; « Atalante » pour lutter contre la piraterie en océan Indien ; « Chammal » contre Daech en Irak.

Retours d’expériences. Le colonel Givre se trouvait à Bagdad, entre octobre 2015 et mars 2016, à la tête de 150 militaires français dans le cadre du programme d’assistance aux forces irakiennes. Cette mission, destinée à créer un climat de confiance pour lutter contre Daech, consiste à dupliquer l’opération « Sentinelle » dans la capitale irakienne, centre du pouvoir chiite, militaire, policier et des services de renseignement. Ces derniers entretiennent des relations avec leurs homologues syriens. La mission française recueille aussi du renseignement sur les gens de Daech susceptibles de revenir en Europe. En outre, l’armée de l’Air française participe aux frappes en appui aux troupes irakiennes au sol, après avoir obtenu le feu vert de Paris et du commandement de la coalition internationale (70 pays), installé au Qatar. Les États-Unis effectuent 80 % des frappes et la France 20 %. Il n’y a pas d’accompagnement terrestre direct des troupes irakiennes en première ligne par la coalition, sauf par les forces spéciales américaines, australiennes et britanniques. De son côté, le commandant Sackreuter a séjourné six mois à Kidal, au sein de la Mission des nations unies au Mali (MINUSMA). La recherche, difficile, du renseignement sur les djihadistes se fait surtout par des sources d’origine humaine. Compte tenu de leurs liens avec la population, il est possible de localiser les djihadistes et de savoir ce qui se passe dans un rayon de 20 km du camp de la MINUSMA. En revanche, ceux-ci bénéficient de la complicité de civils qui y travaillent. Enfin, la relation avec les Maliens n’est pas toujours facile, car la France est encore perçue comme l’ancien colonisateur.

Loïc Salmon

Armée de Terre : création d’un commandement pour le territoire national

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable

Irak : le volet « assistance » de l’opération « Chammal »

Le Commandement des forces terrestres (CFT) a autorité sur : l’état-major du Corps de réaction rapide-France de l’OTAN ; deux états-majors de force ; 7 brigades interarmes (2 brigades de décision, 3 brigades multirôles et 2 brigades d’engagement d’urgence) ; 3 brigades spécialisées (renseignement, transmissions et logistique) ; la division aéromobilité (3 régiments d’hélicoptères de combat). L’état-major du CFT compte 738 personnels militaires et civils et peut faire appel à 150 réservistes. Les forces terrestres incluent également : la Brigade des forces spéciales terre ; la Brigade franco-allemande ; le commandement des centres de préparation des forces. Le 5ème Régiment de cuirassiers, recréé et installé aux Émirats arabes unis à partir de juin 2016, assure l’entraînement en zone désertique. Les effectifs totalisent 70.000 militaires.




Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Les services israéliens de renseignement entretiennent des relations avec leurs homologues des pays voisins et même avec ceux de l’Autorité palestinienne. Le professionnalisme des forces armées tempère tout risque d’extrémisme.

C’est ce qui ressort d’une rencontre organisée, le 1er juin 2016 à Tel Aviv, par l’Association des journalistes de défense avec Yossi Melman, éditorialiste au quotidien Jerusalem Post et spécialiste des questions stratégiques, de renseignement et de sécurité.

Environnement tendu. Le Hezbollah (mouvement politique et groupe armé chiite financé par l’Iran) contrôle l’État libanais, indique Yossi Melman. Il disposait de 40.000 combattants, dont une moitié de réservistes. Mais au cours des trois dernières années, il en a perdu environ 20 % (tués ou blessés) dans la guerre civile en Syrie et se trouve de fait paralysé. Les Libanais en sont réduits à enterrer leurs morts de nuit. En dix ans, le Hezbollah a acquis l’expérience du combat et a amélioré ses capacités militaires, notamment en matière d’armement. Sur ses quelque 10.000 roquettes et missiles à portées variables, 40 % n’atteindraient pas leurs cibles et 50 % seraient détruits dans leurs caches, connues des services de renseignement, par l’aviation israélienne. Seuls 10 % toucheraient probablement les aéroports, le ministère de  la Défense et le siège du gouvernement et feraient environ 1.000 victimes, surtout civiles. Une attaque réussie contre le réacteur nucléaire ou la résidence du Premier ministre entraînerait des représailles considérables. Des convois de camions transportent d’Iran des missiles et des systèmes de guidage. Le risque d’escalade existe, avec tirs et ripostes de part et d’autre. Mais en cas de véritable guerre, le Hezbollah serait écrasé par une frappe aérienne préventive, car 90 % des caches de leurs missiles et roquettes sont répertoriées, souligne Yossi Melman. Au cas où une centaine de roquettes seraient susceptibles d’atteindre Tel Aviv, la population, alertée, se précipiterait dans les abris de béton. La capitale doit être protégée par trois systèmes de défense anti-missiles : le « Dôme de fer » en service depuis 2010 pour intercepter les roquettes et obus à courte portée ; le « Sling », opérationnel en 2017 contre les missiles à moyenne et longue portées ; le missile antibalistique « Arrow », opérationnel vers 2017. Avec les Palestiniens, le commerce continue malgré le sentiment d’hostilité : 80.000 d’entre eux viennent travailler légalement en Israël et 50.000 sans permis. Ils constituent de fait une « force de retenue », car la police israélienne informe l’Autorité palestinienne, qui arrête les terroristes présumés. Le Hezbollah tente d’acheminer des produits chimiques composants d’explosifs et des éléments de drones par la bande de Gaza, via des tunnels. Mais ceux-ci sont détectés par le bruit du forage puis inondés avec de l’eau d’égout déversée par les garde-frontières égyptiens. En raison de la menace terroriste au Sinaï, l’Égypte a fermé ses trois portes d’accès à Gaza, qui n’a plus qu’une seule ouverture… vers Israël ! Ce dernier vend de la technologie aux Émirats arabes unis et entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, sunnite et adversaire de l’Iran chiite. En matière de cyber, Israël arrive juste après les États-Unis. Le ver informatique  « Stuxnet » (voir encadré) a été un coup à double détente estime Yossi Melman. Washington et Jérusalem ont en effet jugé ce mode opératoire contre le programme nucléaire iranien préférable à une frappe aérienne préventive, qui aurait suscité une réprobation internationale et des complications diplomatiques, en raison de l’alliance indéfectible entre les deux pays. Enfin, estime Yossi Melman, Daech devrait être expulsé d’Irak et de Syrie dans moins de cinq mois (soit d’ici fin octobre 2016). Le califat sera probablement remplacé par une nouvelle version du mouvement terroriste Al Qaïda.

Évolution des armées. Après la guerre des Six Jours de 1967, les militaires israéliens pensaient pouvoir gérer la situation dans les territoires conquis, puis négocier leur restitution en échange d’une paix durable. Au cours des vingt dernières années, ils ont pris conscience de deux choses : une occupation est plutôt un fardeau qu’un avantage ; les milieux politiques tiennent compte de leur comportement et de leur éthique en matière de sécurité. Ainsi le 21 février 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a soutenu le chef d’État-major des armées, le général Gadi Eisenkot, critiqué par plusieurs membres du gouvernement pour avoir demandé à ses troupes de garder leur sang-froid, face aux jeunes auteurs d’agressions contre des Israéliens. Pendant les cinq mois précédents, les violences ont coûté la vie à 176 Palestiniens et 27 Israéliens. Environ 10 % des auteurs palestiniens d’attaques avaient moins de 16 ans et 37 % entre 16 et 20 ans. Le 4 mai, veille de la journée de commémoration de la Shoah (extermination de Juifs par l’Allemagne nazie), le chef d’état-major adjoint, le général Yaïr Golan, a invité ses concitoyens à un « examen de conscience national » et s’inquiétait de revoir en Israël les mêmes processus que dans l’Europe des années 1930 et 1940. Cette fois, le Premier ministre l’a rappelé à l’ordre, en raison du tollé soulevé au sein de la droite israélienne. Auparavant, certains avaient dénoncé des exécutions extrajudiciaires, par des militaires, d’auteurs d’agressions, surtout au couteau, et d’autres défendu leur droit à la légitime défense. Le 20 mai, le ministre de la Défense, le général Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major des armées et partisan de l’application stricte de règles déontologiques, a démissionné. Depuis 1967, selon Yossi Melman, la religion a progressivement remplacé l’esprit des « kibboutz » (communautés collectivistes) du temps de la naissance de l’État hébreu (1948). A l’époque, les militaires votaient à gauche et voulaient sauver leur pays. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers subalternes se sentent proches d’une idéologie conservatrice. Les partis religieux, majoritairement à droite et toujours élus à la Knesset (Parlement) depuis 1948, représentent actuellement 15 % à 20 % de l’électorat. Enfin, les colons israéliens installés dans les territoires occupés sont plus attachés à la terre, parce qu’ils la cultivent, que par conviction religieuse pour l’Israël biblique, estime Yossi Melman.

Loïc Salmon

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Développé aux États-Unis sous les administrations Bush et Obama et découvert en 2010, le ver informatique « Stuxnet » a affecté 45.000 systèmes informatiques dans le monde, dont 30.000 en Iran (centrifugeuses d’enrichissement d’uranium). Il a été mis au point par la NSA américaine et l’unité 8200 israélienne (renseignement d’origine électromagnétique et de décryptage de codes). Lancée en 2005 par la société civile palestinienne, la campagne « « Boycott Désinvestissement Sanctions » demande un boycott économique, sportif, culturel et universitaire envers Israël. En 2015, l’Union européenne a décidé d’étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les territoires encore occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie, plateau du Golan et Jérusalem-Est). Il s’agit surtout de fruits, légumes, miel, huile d’olive et vin. Selon la Commission européenne, cela représente moins de 1 % des échanges commerciaux avec Israël.




Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Aligné ni à l’Est ni à l’Ouest, l’Iran inquiète les pays occidentaux et ceux de la région. Même si l’accord sur son programme nucléaire est durablement respecté, il lui faudra une dizaine d’années pour regagner la confiance de la communauté internationale.

Tel est l’avis de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. Il l’a développé lors d’une conférence-débat organisée, le 14 avril 2016 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Bilan de la « révolution islamique ». Commencée en 1979, la révolution iranienne a connu le même cycle que les révolutions française (1789) et russe (1917), explique François Nicoullaud. Un mouvement populaire renverse le monarque absolu (Shah), suivi d’un affrontement entre les factions (« progressistes » contre « religieux ») et d’un régime de terreur qui transforme la société en profondeur. Une guerre extérieure (1980-1988), provoquée par l’Irak qui profite du désordre intérieur en Iran, entraîne un ralliement de la population au régime et une levée en masse de combattants pour défendre la patrie en danger. Le calme et la paix revenus, la révolution islamique veut imprimer son empreinte sur le monde musulman en créant le « parti de Dieu » (Hezbollah), qui promeut l’idéal d’un islam rénové (chiisme) en Irak, au Liban et en Arabie Saoudite. Chantre de l’anti-impérialisme, elle veut défendre tous les musulmans et surtout l’entité palestinienne, « meilleur pays musulman », contre Israël, « qui doit disparaître de la carte du monde ». Le chiisme a été imposé en Iran, par la force au XVIème siècle, par la dynastie safavide pour se démarquer des Ottomans, qui s’étaient proclamés « califes » du monde musulman. Aujourd’hui, c’est une façon de se distinguer de la majorité du monde arabe sunnite. En effet, les Iraniens se considèrent indo-européens et non pas sémites comme les Arabes. La révolution islamique a été le paroxysme de l’État-Nation, auquel les Iraniens sont très attachés car il manifeste leur volonté d’indépendance. Le développement de l’industrie nucléaire est un moyen d’être considéré comme un grand pays moderne. Au final, la révolution islamique présente un bilan mitigé, estime l’ambassadeur Nicoullaud. Sur le plan intérieur, les « ayatollahs » (dignitaires chiites) ont triomphé au nom de la lutte contre le pouvoir corrompu du Shah et des dirigeants des pays arabes voisins. Or, aujourd’hui, le régime est gangréné par la corruption, accélérée par l’embargo international à l’origine du développement d’une économie parallèle. A l’extérieur, les idéaux islamiques révolutionnaires n’ont guère atteint le succès espéré, même en recourant au terrorisme, à l’exception du Hezbollah libanais. En revanche, l’Iran a obtenu des succès d’opportunité. En Irak (2003-2011), les États-Unis ont renversé le régime laïc de Saddam Hussein pour le remplacer par un gouvernement chiite. En Afghanistan (2001-2014), la coalition internationale sous l’égide de l’OTAN a affaibli les talibans dans la partie occidentale du pays, devenue de fait un protectorat iranien. Enfin, l’accord de Vienne sur le dossier nucléaire a mis fin à la paralysie politique de l’Iran (encadré). De leur côté, les pays musulmans sunnites du Moyen-Orient observent avec inquiétude l’extension des minorités chiites : Yémen ; région pétrolière de l’Arabie Saoudite ; Bahreïn ; Émirats arabes unis ; Koweït ; Sud de l’Irak, avec les réserves pétrolières de Bassorah ; Liban, avec le Hezbollah ; Syrie, où domine la secte alaouite considérée comme chiite. En raison de l’affaiblissement de la Turquie et de l’Égypte, l’Arabie Saoudite constitue le principal adversaire de l’Iran, qui s’oppose à elle partout où il le peut.

Perspectives stratégiques. De 1979 à 1990, le régime des ayatollahs a légitimé le terrorisme comme l’arme du faible au fort contre les pays occidentaux (prises d’otages et attentats au Liban) et pour éliminer ses opposants. Il a envoyé des conseillers militaires auprès des divers Hezbollahs. Celui de Syrie, qui compte 10.000 soldats en 2016, est aidé par des conseillers techniques qui ne participent pas aux combats. En Iran même, l’armée doit défendre les frontières terrestres et le territoire national. Les « pasdarans » (miliciens gardiens de la révolution islamique) protègent les approches maritimes et effectuent éventuellement des opérations spéciales à l’extérieur. L’aviation militaire, datant de la chute du Shah, est devenue obsolète et les moyens de projection de forces n’existent pas. En conséquence, l’Iran a développé des missiles à longue portée, de plus en plus performants et capables de représailles en cas d’attaque extérieure. En matière nucléaire, il applique totalement l’accord de Vienne. En revanche, les États-Unis ne lèvent pas les sanctions commerciales et financières antérieures à 2010, relatives au soutien de l’Iran au terrorisme et à son non-respect des droits de l’Homme. Une éventuelle rupture de l’accord, par l’administration américaine issue de l’élection présidentielle de novembre 2016, pourrait inciter l’Iran à relancer son programme nucléaire militaire, avertit l’ambassadeur Nicoullaud. Selon lui, l’Iran serait alors capable de monter, sur ses missiles balistiques, des ogives nucléaires en 3 ans et de réaliser leur miniaturisation en 6 ans. Mais en cas de rupture de l’accord par l’Iran, celui-ci s’exposerait à des sanctions plus sévères et même à des frappes militaires de la part des États-Unis, qui ont déjà déclaré ouvertes toutes les options. En outre, souligne l’ambassadeur, une rupture de l’accord de Vienne déclencherait une crise sérieuse avec l’Union européenne, la Chine et la Russie, qui l’ont également conclu. Selon le ministère français des Affaires Étrangères, les restrictions imposées par cet accord nécessiteraient, pour l’Iran, au moins un délai d’un an pour accumuler la matière indispensable à une bombe à uranium enrichi, s’il décidait de développer l’arme nucléaire. L’obtention du plutonium est rendue encore plus lointaine et difficile, car il faudrait réactiver le réacteur de la centrale d’Arak, dont le cœur a été retiré et où du béton a été coulé conformément à l’accord de Vienne, selon le rapport de janvier 2016 de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Enfin, si l’accord est scrupuleusement respecté, l’Iran ne pourra pas « être proche » de l’arme nucléaire pendant 10 à 15 ans.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

L’accord sur le dossier nucléaire iranien a été conclu le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran, l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Il prévoit une levée progressive des sanctions des États-Unis et de l’Union européenne à l’encontre de l’Iran, pour l’essentiel après 2010 (secteur financier, énergie et transports). Il porte sur l’accès à la matière nucléaire, sa militarisation et la mise d’un engin nucléaire sur un vecteur. Les vérifications sont effectuées par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le nombre de centrifugeuses IR-1 est limité à 5.060 pendant 10 ans. Les restrictions sur le niveau et la localisation des activités d’enrichissement, les stocks d’uranium enrichi, le retraitement et l’interdiction de certaines activités liées à la militarisation d’une arme nucléaire durent 15 ans. Le Conseil de sécurité de l’ONU restera saisi pendant 10 ans. Enfin, le mécanisme de retour automatique des sanctions sera en vigueur pendant 15 ans.




MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Acteur global en matière de missiles et de systèmes de missiles, le groupe MBDA se veut un « modèle politique » plutôt qu’entrepreneurial et s’est construit suivant trois dimensions : nationale, européenne et exportatrice.

Son secrétaire général, Olivier Martin, l’a présenté au cours d’une conférence-débat organisée, le 13 avril 2016 à Paris, par l’École supérieure de commerce de Paris et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Omniprésence et évolution. MBDA fait la synthèse de tout ce qui tourne autour du missile pour son mode opératoire, explique Olivier Martin. Il est présent en France sur tous ses segments : air-air, air-surface, défense aérienne terrestre, défense aérienne navale, combat terrestre, antinavire, surface-surface et contre-mesures. Il est aussi maître d’œuvre notamment pour : les systèmes de simulation et d’entraînement au combat ; les autodirecteurs électromagnétiques et équipements ; l’intégration des missiles aux plates-formes aériennes, navales et terrestres ; les solutions de soutien en service ; le traitement des produits en fin de vie. Avec 45 produits et systèmes de contre-mesures aujourd’hui en service, MBDA couvre tous les besoins de 90 forces armées clientes. Ses grands programmes internationaux lui ont permis d’entrer et de se maintenir sur trois marchés-clés : le programme Meteor de missiles air-air longue portée (100 km) : la famille Aster de missiles surface-air moyenne portée (1,7-120 km); la famille de missiles de croisière (250-500 km) Storm Shadow/SCALP-EG et Taurus, pour la frappe dans la profondeur. Créé en 2001, MBDA est soutenu par trois actionnaires majeurs : le constructeur aéronautique européen Airbus (37,5 %) ; le groupe britannique d’aéronautique et de défense BAE Systems (37,5 %) ; le groupe italien Finmeccanica (25%), présent dans l’aéronautique, l’espace et la défense. Selon son secrétaire général, l’entreprise MBDA reconnaît sa responsabilité particulière envers les forces armées des pays actionnaires à leur garantir l’accès à des « capacités militaires critiques ». De 1996 à 2001, le groupe a connu une phase de consolidation, où chaque pays gardait son autonomie dans la réalisation de ses systèmes. Celle-ci a été suivie d’une intégration, avec une autorité unique sur le périmètre des trois pays (Grande-Bretagne, Italie et France). La phase de spécialisation a commencé en 2014, avec pour objectif de supprimer toutes les duplications techniques et industrielles de chacun. La France et la Grande-Bretagne ont accepté le principe de dépendance mutuelle, car aucune ne peut soutenir seule son industrie de défense. Il s’agit aussi de développer des capacités militaires de souveraineté, qui ne peuvent s’acheter à l’étranger. Les salariés de MBDA doivent bien comprendre cette adhésion « politique », sinon ils doivent quitter l’entreprise, précise son secrétaire général.

Enjeux et perspectives. Le « modèle MBDA », concept bien compris en France et en Grande-Bretagne, pourrait, à terme, s’appliquer à d’autres secteurs de l’industrie de défense européenne, estime Olivier Martin. Maître d’œuvre du missile ASMP-A (air-sol moyenne portée amélioré) entré en service en 2009 sur les Mirage 2000N et en 2010 sur les Rafale (armée de l’Air et Marine nationale), MBDA garantit la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire de la France. Sur le plan économique, 1 € investi dans la filière missile procure 3 € de retombées dans la communauté nationale. En 2011, un groupe de travail réunissant la Direction générale de l’armement, l’État-major des armées et MBDA a analysé les perspectives de ce dernier et de la filière missile en France d’ici à 2020. Il s’agit d’optimiser, dans la durée, les besoins prioritaires des forces armées et l’activité minimale de la base industrielle de la filière pour assurer sa pérennité, en tenant compte des contraintes budgétaires. L’exportation des plates-formes françaises (avions de combat, navires de surface, sous-marins et véhicules blindés) est conditionnée par la garantie d’accès aux missiles par une offre française ou en coopération européenne. A l’export, MBDA constitue le « bras industriel » des politiques étrangère et de défense de la France, car les pays vendeurs et acheteurs s’engagent dans un véritable partenariat de longue durée. Ainsi, l’Égypte, le Qatar et, à terme, l’Inde achètent des Rafale, parce que le groupe Dassault leur a vendu des avions depuis des décennies. La Russie vend des missiles à la Syrie, à la Corée du Nord et au Venezuela, où MBDA n’a guère accès. La Chine et l’Inde commencent à en exporter. Le marché mondial des missiles, estimé à 15 Md€, se répartit surtout entre les États-Unis (40 %) et l’Europe (25 %). MBDA couvre plus de 20 % du marché mondial et environ 70 % du marché européen. La marge bénéficiaire permet d’investir dans la recherche et le développement. Dans ces domaines, indique Olivier Martin, les États-Unis ne coopèrent qu’avec les pays qui paient et se battent, à savoir la France et la Grande-Bretagne.

Le partenariat « One MBDA ». L’initiative franco-britannique d’unifier la construction de missiles en vue de réaliser des économies de 30 % remonte à 2010 (Sommet de Londres et Accords de Lancaster House) avec une confirmation en 2012 (Sommet de Paris). Dénommée « One MBDA », elle vise notamment à : rationaliser recherches amont et moyens industriels ; renforcer les programmes réalisés en commun sur la base de besoins convergents ; mettre en place un partenariat État/Industrie privée ; affirmer une présence à l’exportation, où les perspectives de commandes se montent à 800 M€ pour la France et 1,4 Md€ pour la Grande-Bretagne. Les programmes en coopération portent sur : le missile antinavire léger (lancé en 2014) ; le renforcement de la capacité des missiles de croisière actuels (2014), qui resteront en service jusqu’en 2023 ; le concept des futurs missiles à longue portée (2016) ; la défense anti-missiles balistiques navale ; des achats croisés de missiles. Les deux pays s’engagent à partager les pertes et les gains. Ils ont accepté la proposition de MBDA de créer 12 centres d’excellence industrielle. One MBDA repose aussi sur une politique de défense très similaire, une gouvernance commune dans la durée et un équilibre des budgets alloués par les deux pays.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

DCNS : concevoir, développer, construire, équiper, vendre et entretenir un navire de guerre

Le groupe MBDA, qui emploie 10.000 personnes (60 % d’ingénieurs et de techniciens), est présent en France, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, Espagne et aux États-Unis avec un bureau à Bruxelles. En 2015, il a réalisé un chiffre d’affaires de 2,9 Md€ (+ 20 % en un an) et obtenu des prises de commandes de  5,1 Md€. Ses missiles équipent toutes les plates-formes : porte-avions, frégates et sous-marins français ; avions français (Mirage, Rafale et Atlantic II), européens (A400M), britanniques (Typhoon et Tornado), américains (F-15, F-16, F-18 et F-35) et suédois (JA-39 Gripen) ; hélicoptères européens (Wildcat et NH90), français (Cougar et Panther), franco-britanniques (Lynx), américains (Sea King), franco-allemands (Tigre) et germano-indiens (HAL Dhruv) ; systèmes de défense anti-aérienne (VL MICA, MEADS et Aster 30 SAMP-T) ; véhicules français de combat polyvalent (MPCV) ; drones américains Reaper.




Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Le Traité international de 1967 sur l’espace présente des ambiguïtés en matière de « militarisation » (moyens de soutien d’opérations à terre) et « d’arsenalisation » (mise en orbite d’armes). Cela sert les intérêts des grandes puissances, qui mettent ce qu’elles veulent dans l’espace.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 avril 2016 à Paris, par  le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Philippe Achilleas, professeur à l’Institut du droit de l’espace et des télécommunications ; Xavier Pasco, chercheur à la FRS ; Isabelle Sourbès-Verger, chercheur au Conseil national de la recherche scientifique ; Florence Gaillard-Sborowsky, chercheur à la FRS.

Les armes antisatellites (ASAT). L’utilisation pacifique de l’espace est une utopie, estime le professeur Achilleas. D’abord, l’espace peut servir pour le transit d’armes de destruction massive et le placement d’armes autres que celles-ci. S’y ajoute la faiblesse des mécanismes de vérification, en raison de diverses dérogations : observation des vols spatiaux, autorisée sur une base de coopération (article X du Traité de 1967) ; droit de visite des installations, après notification préalable (article 15 de l‘Accord sur la Lune de 1979) ; informations trop générales sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace, dont la surveillance et l’identification est requise uniquement en cas de dommage (Convention de 1975). Officiellement, aucune puissance spatiale n’annonce de programme ASAT opérationnel (brouillages de communications ou explosions volontaires). Seules sont connues des capacités technologiques expérimentales ou de programmes passés. Ainsi, des programmes à énergie cinétique ont été testés et développés : basés dans l’espace (16 américains et 8 russes) ; au sol (12 américains et 3 russes) ; aéroportés (4 américains et 2 russes). Mais il est difficile d’avérer un programme ASAT avec certitude. Les essais sans satellite cible ne se distinguent pas d’essais antibalistiques. Les essais de microsatellites ont des objectifs inconnus, sur lesquels les États laissent planer le doute. En outre, des programmes « noirs » (sans information) peuvent exister. Enfin, certains programmes sont potentiellement utilisables en ASAT rapidement, comme le programme « Pegasus » de la société américaine Orbital Sciences Corporation.

Les États-Unis en tête. Les programmes ASAT américains ont connu des dynamiques différentes et ont conduit à une arsenalisation de l’espace, explique Xavier Pasco. Entre 1960 et 1990, les gouvernements successifs estiment nécessaire de combler le retard vis-à-vis de l’URSS, qui aurait une avance considérable en matière de missiles intercontinentaux à têtes nucléaires et de lanceurs de satellites. Il s’ensuit un débat intense sur la politique extérieure des États-Unis, lors des campagnes présidentielles et entre les pouvoirs exécutif et législatif. Le programme spatial doit permettre de déceler les missiles soviétiques, d’élaborer les frappes des États-Unis et de protéger les satellites américains. Le système antibalistique doit faire exploser les missiles intercontinentaux dans l’espace et détruire les satellites adverses. Progressivement, le risque de destruction mutuelle assurée (acronyme MAD en anglais) conduit à un dialogue avec l’URSS, qui aboutit aux traités de limitation des armes nucléaires stratégiques SALT I (1972) et SALT II (1979). En même temps que SALT I, un traité est signé sur les systèmes de défense anti-missile, lequel en autorise un autour de Moscou et un pour protéger le site de lancement américain dans le Dakota du Nord. Les tests ASAT sont gelés, mais la fabrication de satellites espions, garants de la dissuasion nucléaire, reste « sanctuarisée ». Pour les États-Unis, le maintien du programme ASAT constitue un outil de négociation future avec l’URSS. Reliquat du système antimissile balistique, le projet de « guerre des étoiles » (acronyme IDS en anglais) lance une réflexion sur ses conséquences. Après la disparition de l’URSS fin 1991, la politique spatiale américaine bascule. Le contrôle de l’espace orbital devient un intérêt national pour la conduite des opérations militaires à terre. Compte tenu de l’importante avance technologique des États-Unis, l’espace quitte le débat politique. Toutefois, les systèmes spatiaux militaires, devenus des cibles pour un adversaire éventuel, perdent leur « sanctuarisation ».

La Russie, à la suite de l’URSS. La Russie est habituée aux invasions et reconquêtes, alors que la culture militaire américaine vise à protéger les populations civiles des effets de la guerre, rappelle Isabelle Sourbès-Verger. Pendant l’ère soviétique, elle mise sur la menace qu’elle représente pour les États-Unis. Le programme ASAT, qui doit protéger les satellites espions, sert à gérer les crises depuis celle de Cuba (1962) et à éviter tout « dérapage », mais non à détruire les satellites adverses. L’IDS et la remise en cause de la MAD ont notamment conduit l’URSS au dialogue avec les États-Unis, afin de lui permettre de combler son retard sur le plan économique. La Russie d’aujourd’hui tente d’éviter une militarisation à outrance pour préserver sa capacité civile de recherche et développement et pour maintenir sa compétence spatiale à parité avec celle des États-Unis et vis-à-vis de la Chine, estime Isabelle Sourbès-Verger.

Vers une diplomatie spatiale. L’exploitation politique de l’espace s’est renforcée par ses conséquences juridiques (droit international) et militaires, estime Florence Gaillard-Sborowsky. La sécurité spatiale englobe la militarisation, l’arsenalisation, les débris divers en orbite et la météorologie de l’espace. La diplomatie de l’espace se structure selon trois axes : objet d’une conduite bilatérale ou multilatérale ; au service d’un objectif de politique étrangère ; en soutien de l’activité diplomatique d’un pays (observation, télécommunications, recueil d’information). Les États-Unis, qui redoutent les menaces contre leurs satellites, envisagent l’installation d’armes en orbite et se refusent à toute déclaration du type « pas d’emploi en premier ». Par ailleurs, l’arsenalisation de l’espace nécessite d’énormes investissements technologiques et financiers. Toutefois, des moyens technologiques, aux possibilités ASAT réelles, se développent dans d’autres domaines, comme le système laser anti-débris, basé dans l’espace ou au sol.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Selon l’article IV du Traité international de l’espace (1967), les États parties s’engagent à : ne mettre sur orbite autour de la Terre aucun objet porteur d’armes nucléaires ou de tout autre type d’arme de destruction massive ; ne pas installer de telles armes sur des corps célestes ; ne pas placer de telles armes, de toute autre manière, dans l’espace extra-atmosphérique. Tous les États parties au traité utiliseront la Lune et les autres corps célestes exclusivement à des fins pacifiques. Sont interdits sur les corps célestes : l’aménagement de bases et installations militaires et de fortifications, les essais d’armes de tous types et l’exécution de manœuvres militaires.




Armée de Terre : l’autorité, concilier commandement et management

Tout dirigeant, militaire ou civil, qui prend une décision cruciale en assume toutes les responsabilités. Son autorité repose sur une légitimité juridique, morale, technique et humaine, pour mobiliser ses subordonnés ou ses collaborateurs sur une action collective par une discipline librement consentie.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 mai 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le colonel (H) Michel Goya, historien ; Thierry Voiriot, chef d’entreprise ; Daniel Hervouët, contrôleur général des armées et professeur associé à l’Université Paris II.

L’évolution militaire. Le combat est un métier qui nécessite des compétences, lesquelles influent sur la capacité de commander, explique le colonel Goya. Dans un environnement dangereux, l’autorité militaire doit mobiliser le corps et l’esprit du combattant, qui  connaît alors un long processus de transformation physique. La confiance en soi s’acquiert par la compétence, que doit diffuser l’encadrement militaire, l’armement et l’équipement. Celui qui commande, prépare puis conduit, sur le champ de bataille, cette transformation à laquelle il est lui-même soumis. Il doit donner le sentiment que l’individu peut agir sur l’environnement, grâce à l’entraînement et une simulation de combat la plus réaliste possible. L’interdépendance technique d’un groupe facilite la confiance mutuelle. Grâce à son expérience, le cadre renforce cette confiance en disant ce qu’il faut faire et prépare des solutions pour gérer le stress par l’action. La mauvaise interprétation d’un ordre sur le champ de bataille peut déclencher une panique. Psychologiquement, un individu qui subit des échecs répétitifs va dépérir, alors que celui qui accumule les succès va s’enthousiasmer. Le cadre qui donne des ordres redonne du sens à l’action. Le comportement du combattant évolue au cours de l’Histoire. Le guerrier de la Grèce antique doit se battre « héroïquement » sans se poser de questions. Le citoyen de la République romaine est également un soldat, ardent mais peu discipliné. L’organisation de la légion va réduire le stress du combat, en plaçant les plus aguerris derrière les plus jeunes, qui montreront ainsi leur courage en première ligne, puis en instaurant des relèves. Le centurion gère le groupe en donnant l’exemple. La nécessité de la réflexion tactique va s’imposer face à un ennemi meilleur manœuvrier, comme le Carthaginois Hannibal. Désormais, le chef, politique et militaire, ne sera plus devant mais derrière les troupes. Deux systèmes vont perdurer : celui des soldats « citoyens », qui font allégeance à la représentation politique, et celui des soldats « professionnels ». Ces derniers obéissent d’abord à leur général et se caractérisent par leur « esprit de corps » et, autrefois, le « sens de l’honneur » chez les officiers. Les guerres de la Révolution française montrent que les gens du peuple peuvent aussi se battre avec courage. Dans la conception américaine, face à la menace, l’autorité politique peut accorder au chef militaire des prérogatives exceptionnelles, mais limitées dans le temps. Aujourd’hui, la garde nationale compte 40 % de réservistes. En Europe, la force militaire, considérée comme un outil « politique», reste traditionnellement soumise au gouvernement.

Le contexte civil. Jamais un chef d’État-major des armées ne se verra proposer leur rachat. C’est la grande différence avec le monde économique, indique Thierry Voiriot, qui a exercé des responsabilités au sein de grandes et petites entreprises. Or « l’accompagnement » dans le rachat d’une grande société est pesant, ajoute-t-il. Les chefs d’entreprise exercent un commandement en faisant semblant de l’ignorer. Fondamentalement, la décision n’appartient qu’à un seul dirigeant, qu’il soit chef d’équipe, ingénieur ou président. Il l’aura prise après évaluation de ce qui est pertinent ou non. Il doit l’expliquer pour obtenir l’adhésion de ses employés… qui n’ont pas à l’approuver, souligne Thierry Voiriot. Ceux-ci doivent sentir qu’il s’y implique totalement. En effet, une décision ne se partage pas. Les outils d’aide à la décision permettent seulement de mieux appréhender le suivi. Comme les gens disposant de ces outils ont souvent la même formation que le décideur, le risque existe de confondre l’aide et la décision elle-même. Or dans la compétition entre entreprises, les dirigeants s’appuient trop sur leurs collaborateurs ou conseillers, avertit Thierry Voiriot. Le processus d’élaboration de la décision a évolué, mais pas la décision elle-même.

Complémentarité possible. Les personnels, avec leur imagination et leur travail pour réaliser quelque chose, constituent les points communs entre les univers civil et militaire, explique Daniel Hervouët, fort de son expérience militaire, économique et administrative. L’autorité s’établit dans le temps et exige de se remettre en situation en permanence. Sa légitimité repose sur la compétence dans un domaine et un minimum de bienveillance envers les gens à qui le chef doit tout, au combat comme en entreprise. Elle s’accompagne du souci pédagogique sur les objectifs de l’entreprise ou la préparation de la mission militaire (but et effet  recherché). L’histoire de l’entreprise ou de l’unité de combat incite à s’en montrer digne. La promotion des valeurs par l’exemple venu d’en haut (directeur ou chef militaire) se conjugue avec camaraderie ou fraternité d’armes, solidarité, capacité à se coordonner, équité et reconnaissance des mérites. Le terrain et l’intensité de l’engagement déterminent la limite entre le commandement militaire et le « management » (pilotage d’une action collective) civil. Pour mobiliser les gens, il convient d’encourager l’initiative à chaque niveau et de partager les échecs, mais aussi les succès par le discours, la rémunération et les contacts personnels. Toutefois, la nature humaine reste identique dans les deux milieux. La peur de se faire « mal voir » du supérieur reste une véritable souffrance au travail. Par ailleurs, les grands et petits chefs narcissiques visent davantage le prestige d’un poste que ses responsabilités afférentes. L’exercice de la juste autorité nécessite un travail d’éducation afin de créer du « ciment », à savoir la « res publica » (la chose publique), conclut Daniel Hervouët.

Loïc Salmon

Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Soldats de Napoléon

L’État-major de l’armée de terre a rendu public, le 10 mai 2016, un document sur l’exercice du commandement. Ce processus cyclique compte quatre étapes : analyser l’environnement (risques et menaces) ; délibérer et orienter selon la culture, les structures et les modes de gouvernance en place ; décoder et agir en fonction des moyens humains et technologiques disponibles, la nature de l’engagement et le niveau de l’unité militaire ; contrôler pour mesurer l’efficacité des ordres en cours. Le document inclut vingt fiches pratiques complétées par des témoignages. Elles parlent d’elles-mêmes : exemplarité ; volonté ; sens du devoir ; professionnalisme ; faculté d’adaptation ; lucidité ; force de caractère ; sens des responsabilités ; esprit d’initiative ; tempérance ; dignité ; fraternité d’armes ; disponibilité ; sens de l’équité ; discernement ; hauteur de vue ; fermeté ; loyauté ; humilité ; enthousiasme.




DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

La « Mission innovation participative » (MIP) de la Direction générale de l’armement (DGA) étudie les projets issus de l’expérience vécue pour en tirer éventuellement des prototypes, en vue de séries, utilisées par les forces armées ou même commercialisées. Elle constitue ainsi un réseau d’innovateurs, qui s’enrichissent mutuellement.

Ses objectifs et son fonctionnement au sein du ministère de la Défense ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 31 mars 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : l’ingénieur général de l’armement Pierre Schanne, chef de la MIP ; le capitaine (Terre) Jean-Baptiste Colas, conseiller militaire et innovation auprès de la DGA et concepteur du système de communication « Auxylium ».

Innovation « interne ». La MIP est un dispositif d’écoute et de remontée des idées d’innovation, explique l’ingénieur général Schanne. Selon une étude réalisée par IBM en 2006, ces idées viennent d’abord des employés d’une entreprise, puis de ses partenaires et clients, bien loin devant son service interne de recherche et développement (R&D). Au sein du ministère de la Défense, les personnels, directement confrontés aux problèmes, sont aussi les utilisateurs finaux des innovations. La MIP souhaite des solutions à court terme, alors que le service R&D explore les ruptures technologiques, dont les résultats aboutissent après plusieurs années de recherche. Ce dernier assure aussi une veille technologique et répond à des besoins, sans nécessairement proposer des idées. Les innovations génèrent ensuite des pistes de recherche. La MIP s’appuie sur l’inventivité du personnel pour trouver des solutions efficaces et peu coûteuses, souvent inattendues, simples et rapides à mettre en œuvre. Elle met ainsi en valeur le potentiel de créativité, favorise l’initiative et développe l’esprit de corps. Différente de l’invention, l’innovation, qui n’est pas obligatoirement technologique, peut consister à adapter une solution civile. Tout projet innovateur doit notamment apporter un gain économique en termes d’investissement, de fonctionnement, de ressources humaines et de consommation d’énergie. Sur le plan opérationnel, il doit contribuer à améliorer les capacités des équipements existants pour l’entraînement, la logistique ou l’instruction. En matière d’organisation, il doit prendre en compte l’hygiène et la sécurité des conditions de travail, la pénibilité, l’ergonomie, le gain de temps, la simplification administrative et la qualité. Enfin, il s’attache à préserver l’environnement, dont la biodiversité. La MIP procède de façon simple et directe : 2 mois entre l’accueil de l’idée et la décision de la soutenir, après accord de l’état-major de l’armée dont dépend l’innovateur ; 1 à 2 ans de suivi de sa réalisation ; un rapport final et une présentation vidéo du prototype et de son expérimentation. Elle reçoit une centaine de projets par an, en sélectionne environ la moitié et attribue à chacun un montant moyen de 30.000 €. En outre, elle apporte divers soutiens : technologique, par des conseils, contacts et partenaires ; administratif, par des liens avec le service achat (accès aux marchés publics) et le service exécutant (contrats) ; juridique, par la protection de la propriété intellectuelle et des droits ; moral, par l’écoute et les encouragements.

« Prix de l’audace ». Tous les deux ans, la MIP organise un « prix de l’audace », décerné par la fondation Maréchal Leclerc de Hautecloque, après une présélection par l’état-major de chaque armée. Ce prix récompense l’esprit d’initiative, le caractère original du projet, l’investissement personnel et la ténacité de l’innovateur, la portée de l’innovation, la pertinence et/ou l’intérêt opérationnel et, enfin, les économies réalisables. Sept innovations ont été distinguées en 2014. Le plasma lyophilisé « Plyo » permet de reconstituer du sang avec de l’eau. Une tente pour alpinistes en difficulté, largable d’hélicoptère, s’ouvre vite et inclut un kit de survie avec de la nourriture, de l’eau et des médicaments pour 24 heures. Une « règle atmosphère » évalue la viabilité de l’air respiré dans un sous-marin. Grâce au gilet communicant pour appui aérien « Titaan », les forces spéciales restent en contact permanent avec la chaîne de commandement. Des platines de protection permettent de fixer des bombes BLU-111 sous les ailes du Rafale Marine. Le dispositif « Waterbelt », sorte de tente remplie d’eau et de mousse, diminue les effets de la détonation d’un colis suspect et protège des éclats. L’application « Auxylium », téléchargeable sur smartphone, gère les actions de combat. Son concepteur, le capitaine Colas, en a présenté les fonctionnalités. Ce système permet au fantassin, débarqué de son véhicule blindé, de rester connecté à son réseau d’informations tactiques dans une zone à haute densité de population. Sur un fusil d’assaut, il enregistre le nombre de coups tirés, afin de savoir quand changer une pièce usée, et signale automatiquement la consommation de munitions. En 2015, la MIP a retenu 56 nouveaux projets : 15 de l’armée de l’Air ; 10 de l’armée de Terre ; 8 de la DGA ; 6 du Commandement des opérations spéciales ; 5 de la Marine nationale ; 5 du Service de santé ; 3 de la Gendarmerie nationale ; 2 de l’État-major des armées ; 2 du Service des essences des armées.

Facteurs de succès. La MIP refuse la routine et ignore la censure. Elle relie l’idée à l’innovation, trouve la meilleure voie pour faire avancer le projet et diffuse l’idée. Par exemple, la lutte contre les minidrones malveillants a suscité un nombre considérable de projets thématiques, destinés aux centres de commandement et de contrôle : prévention et protection passive (105 projets) ; brouillage de zones (230) ; détection et identification (124) ; neutralisation sans destruction (118) et avec destruction (246). Toutefois, selon l’ingénieur général Schanne, la normalisation des matériels, leur qualification et la réglementation freinent l’innovation. S’y ajoutent, pour l’innovateur, la crainte du supérieur, l’angoisse de sortir du rang et la peur de l’échec. Le romancier français Jules Clarétie (1840-1913) avait déjà anticipé sa situation : « Tout homme qui fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et, surtout, la grande armée des gens d’autant plus sévères qu’ils ne font rien du tout » ! Le chef doit donc créer l’environnement favorable à l’émergence des idées, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

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Installée à Paris et composée de cinq personnes, la « Mission innovation participative » (MIP) de la Direction générale de l’armement (DGA) investit 1,5 M€ par an dans les projets présentés par les personnels, civils et militaires de tout grade, du ministère de la Défense. Depuis sa création en 1988, la MIP a reçu 1.600 projets et en a retenu 620, concrétisés sous forme de prototypes. Ceux-ci sont réalisés par l’innovateur lui-même ou une petite ou moyenne entreprise (PME) qu’il choisit. La DGA les finance dans le cadre du dispositif RAPID (Régime d’Appui PME pour l’Innovation Duale).




Médiateurs militaires : rétablir la confiance au-delà de la résolution d’un différend

Devant la demande croissante de justice et de dialogue, la communauté militaire a été dotée de « médiateurs » en 2015. Leur premier rapport a été présenté à la presse, le 12 mai 2016 à Paris, par le général d’armée (Gendarmerie) Jean-Régis Véchambre et le médecin général des armées Ronan Tymen.

La médiation. Annoncée le 12 décembre 2013 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, la médiation militaire a été définie par décret le 30 mars 2015. Son article D.4121-2 stipule : « Tout militaire peut saisir les officiers généraux inspecteurs d’une question relative à sa situation personnelle, aux conditions d’exécution du service ou à la vie de la communauté. Les motifs de la demande n’ont pas à être fournis d’avance ». Cette action, indique le général Véchambre, contribue à la prévention des risques psycho-sociaux. Hors hiérarchie et avec le grade militaire le plus élevé, les inspecteurs généraux effectuent notamment des enquêtes de commandement pour identifier un éventuel dysfonctionnement ou des risques au sein d’organismes ou de forces relevant du chef d’État-major des armées. Directement subordonnés au ministre de la Défense, ils sont six : armée de Terre ; Armement ; Marine nationale ; armée de l’Air, Gendarmerie ; Service de santé des armées. Le rapport 2015 précise les compétences du médiateur, qui a reçu une formation spécifique ainsi que son équipe. Il ne prend ni n’impose de décision et n’est ni juge, ni arbitre, ni expert. Il cherche à déterminer clairement l’objet du litige dans la réalité concrète des situations et à le faire partager en toute liberté, neutralité, confidentialité, impartialité et bienveillance. Il cherche une solution équitable et acceptable par les parties, en préservant leurs intérêts respectifs. Le recours au médiateur, qui ne se limite pas à un simple acte administratif, exclut le traitement de la solde, les pensions, les sanctions disciplinaires et le recrutement. Il est également accessible aux réservistes, personnels civils et retraités militaires.

Comment procéder. Un contact informel (courriel et rencontre) est pris avec l’équipe du médiateur, pour s’assurer que le cas en question entre bien dans le champ de compétence de la médiation. Le militaire rend compte à sa hiérarchie de sa demande de médiation, sans obligation d’en fournir le motif. La médiation se déroule en 4 phases avec demandes éventuelles d’avis d’experts : recevabilité et saisine (prise en compte officielle) ; écoute des parties et instruction du dossier ; audiences et analyses complémentaires ; avis du médiateur et clôture. En 2015, les médiateurs ont été saisis 147 fois : 92 cas traités en un mois ; 22 en deux mois ; 4 en trois mois ; 4 en quatre mois ; 9 en plus de 4 mois ; 16 en cours depuis le 31 décembre 2012. Les réponses apportées varient : 33 extinctions du conflit pendant la médiation ; 36 extinctions après ; 7 cas ont concerné d’autres services ; 17 classés sans suite ; 10 non extinctions de conflit ; 6 cas en cours depuis le 31 décembre 2012. Les motifs de médiation divergent : 42 conflits interpersonnels ; 36 relatifs à la mobilité ; 17 portent sur l’avancement ; 15 sur la notation ; 19 raisons médico-statutaires ; 37 autres que les cas précédents ; 11 hors du champ de compétences de la médiation. Le rapport 2015 a mis en lumière l’isolement géographique de certains personnels, les restructurations successives et le déficit de dialogue sur les affectations et mutations. Le commandement doit prendre en compte les difficultés des subalternes et collaborateurs, conclut le général Véchambre.

Loïc Salmon

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