MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Acteur global en matière de missiles et de systèmes de missiles, le groupe MBDA se veut un « modèle politique » plutôt qu’entrepreneurial et s’est construit suivant trois dimensions : nationale, européenne et exportatrice.

Son secrétaire général, Olivier Martin, l’a présenté au cours d’une conférence-débat organisée, le 13 avril 2016 à Paris, par l’École supérieure de commerce de Paris et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Omniprésence et évolution. MBDA fait la synthèse de tout ce qui tourne autour du missile pour son mode opératoire, explique Olivier Martin. Il est présent en France sur tous ses segments : air-air, air-surface, défense aérienne terrestre, défense aérienne navale, combat terrestre, antinavire, surface-surface et contre-mesures. Il est aussi maître d’œuvre notamment pour : les systèmes de simulation et d’entraînement au combat ; les autodirecteurs électromagnétiques et équipements ; l’intégration des missiles aux plates-formes aériennes, navales et terrestres ; les solutions de soutien en service ; le traitement des produits en fin de vie. Avec 45 produits et systèmes de contre-mesures aujourd’hui en service, MBDA couvre tous les besoins de 90 forces armées clientes. Ses grands programmes internationaux lui ont permis d’entrer et de se maintenir sur trois marchés-clés : le programme Meteor de missiles air-air longue portée (100 km) : la famille Aster de missiles surface-air moyenne portée (1,7-120 km); la famille de missiles de croisière (250-500 km) Storm Shadow/SCALP-EG et Taurus, pour la frappe dans la profondeur. Créé en 2001, MBDA est soutenu par trois actionnaires majeurs : le constructeur aéronautique européen Airbus (37,5 %) ; le groupe britannique d’aéronautique et de défense BAE Systems (37,5 %) ; le groupe italien Finmeccanica (25%), présent dans l’aéronautique, l’espace et la défense. Selon son secrétaire général, l’entreprise MBDA reconnaît sa responsabilité particulière envers les forces armées des pays actionnaires à leur garantir l’accès à des « capacités militaires critiques ». De 1996 à 2001, le groupe a connu une phase de consolidation, où chaque pays gardait son autonomie dans la réalisation de ses systèmes. Celle-ci a été suivie d’une intégration, avec une autorité unique sur le périmètre des trois pays (Grande-Bretagne, Italie et France). La phase de spécialisation a commencé en 2014, avec pour objectif de supprimer toutes les duplications techniques et industrielles de chacun. La France et la Grande-Bretagne ont accepté le principe de dépendance mutuelle, car aucune ne peut soutenir seule son industrie de défense. Il s’agit aussi de développer des capacités militaires de souveraineté, qui ne peuvent s’acheter à l’étranger. Les salariés de MBDA doivent bien comprendre cette adhésion « politique », sinon ils doivent quitter l’entreprise, précise son secrétaire général.

Enjeux et perspectives. Le « modèle MBDA », concept bien compris en France et en Grande-Bretagne, pourrait, à terme, s’appliquer à d’autres secteurs de l’industrie de défense européenne, estime Olivier Martin. Maître d’œuvre du missile ASMP-A (air-sol moyenne portée amélioré) entré en service en 2009 sur les Mirage 2000N et en 2010 sur les Rafale (armée de l’Air et Marine nationale), MBDA garantit la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire de la France. Sur le plan économique, 1 € investi dans la filière missile procure 3 € de retombées dans la communauté nationale. En 2011, un groupe de travail réunissant la Direction générale de l’armement, l’État-major des armées et MBDA a analysé les perspectives de ce dernier et de la filière missile en France d’ici à 2020. Il s’agit d’optimiser, dans la durée, les besoins prioritaires des forces armées et l’activité minimale de la base industrielle de la filière pour assurer sa pérennité, en tenant compte des contraintes budgétaires. L’exportation des plates-formes françaises (avions de combat, navires de surface, sous-marins et véhicules blindés) est conditionnée par la garantie d’accès aux missiles par une offre française ou en coopération européenne. A l’export, MBDA constitue le « bras industriel » des politiques étrangère et de défense de la France, car les pays vendeurs et acheteurs s’engagent dans un véritable partenariat de longue durée. Ainsi, l’Égypte, le Qatar et, à terme, l’Inde achètent des Rafale, parce que le groupe Dassault leur a vendu des avions depuis des décennies. La Russie vend des missiles à la Syrie, à la Corée du Nord et au Venezuela, où MBDA n’a guère accès. La Chine et l’Inde commencent à en exporter. Le marché mondial des missiles, estimé à 15 Md€, se répartit surtout entre les États-Unis (40 %) et l’Europe (25 %). MBDA couvre plus de 20 % du marché mondial et environ 70 % du marché européen. La marge bénéficiaire permet d’investir dans la recherche et le développement. Dans ces domaines, indique Olivier Martin, les États-Unis ne coopèrent qu’avec les pays qui paient et se battent, à savoir la France et la Grande-Bretagne.

Le partenariat « One MBDA ». L’initiative franco-britannique d’unifier la construction de missiles en vue de réaliser des économies de 30 % remonte à 2010 (Sommet de Londres et Accords de Lancaster House) avec une confirmation en 2012 (Sommet de Paris). Dénommée « One MBDA », elle vise notamment à : rationaliser recherches amont et moyens industriels ; renforcer les programmes réalisés en commun sur la base de besoins convergents ; mettre en place un partenariat État/Industrie privée ; affirmer une présence à l’exportation, où les perspectives de commandes se montent à 800 M€ pour la France et 1,4 Md€ pour la Grande-Bretagne. Les programmes en coopération portent sur : le missile antinavire léger (lancé en 2014) ; le renforcement de la capacité des missiles de croisière actuels (2014), qui resteront en service jusqu’en 2023 ; le concept des futurs missiles à longue portée (2016) ; la défense anti-missiles balistiques navale ; des achats croisés de missiles. Les deux pays s’engagent à partager les pertes et les gains. Ils ont accepté la proposition de MBDA de créer 12 centres d’excellence industrielle. One MBDA repose aussi sur une politique de défense très similaire, une gouvernance commune dans la durée et un équilibre des budgets alloués par les deux pays.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

DCNS : concevoir, développer, construire, équiper, vendre et entretenir un navire de guerre

Le groupe MBDA, qui emploie 10.000 personnes (60 % d’ingénieurs et de techniciens), est présent en France, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, Espagne et aux États-Unis avec un bureau à Bruxelles. En 2015, il a réalisé un chiffre d’affaires de 2,9 Md€ (+ 20 % en un an) et obtenu des prises de commandes de  5,1 Md€. Ses missiles équipent toutes les plates-formes : porte-avions, frégates et sous-marins français ; avions français (Mirage, Rafale et Atlantic II), européens (A400M), britanniques (Typhoon et Tornado), américains (F-15, F-16, F-18 et F-35) et suédois (JA-39 Gripen) ; hélicoptères européens (Wildcat et NH90), français (Cougar et Panther), franco-britanniques (Lynx), américains (Sea King), franco-allemands (Tigre) et germano-indiens (HAL Dhruv) ; systèmes de défense anti-aérienne (VL MICA, MEADS et Aster 30 SAMP-T) ; véhicules français de combat polyvalent (MPCV) ; drones américains Reaper.




Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Le Traité international de 1967 sur l’espace présente des ambiguïtés en matière de « militarisation » (moyens de soutien d’opérations à terre) et « d’arsenalisation » (mise en orbite d’armes). Cela sert les intérêts des grandes puissances, qui mettent ce qu’elles veulent dans l’espace.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 avril 2016 à Paris, par  le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Philippe Achilleas, professeur à l’Institut du droit de l’espace et des télécommunications ; Xavier Pasco, chercheur à la FRS ; Isabelle Sourbès-Verger, chercheur au Conseil national de la recherche scientifique ; Florence Gaillard-Sborowsky, chercheur à la FRS.

Les armes antisatellites (ASAT). L’utilisation pacifique de l’espace est une utopie, estime le professeur Achilleas. D’abord, l’espace peut servir pour le transit d’armes de destruction massive et le placement d’armes autres que celles-ci. S’y ajoute la faiblesse des mécanismes de vérification, en raison de diverses dérogations : observation des vols spatiaux, autorisée sur une base de coopération (article X du Traité de 1967) ; droit de visite des installations, après notification préalable (article 15 de l‘Accord sur la Lune de 1979) ; informations trop générales sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace, dont la surveillance et l’identification est requise uniquement en cas de dommage (Convention de 1975). Officiellement, aucune puissance spatiale n’annonce de programme ASAT opérationnel (brouillages de communications ou explosions volontaires). Seules sont connues des capacités technologiques expérimentales ou de programmes passés. Ainsi, des programmes à énergie cinétique ont été testés et développés : basés dans l’espace (16 américains et 8 russes) ; au sol (12 américains et 3 russes) ; aéroportés (4 américains et 2 russes). Mais il est difficile d’avérer un programme ASAT avec certitude. Les essais sans satellite cible ne se distinguent pas d’essais antibalistiques. Les essais de microsatellites ont des objectifs inconnus, sur lesquels les États laissent planer le doute. En outre, des programmes « noirs » (sans information) peuvent exister. Enfin, certains programmes sont potentiellement utilisables en ASAT rapidement, comme le programme « Pegasus » de la société américaine Orbital Sciences Corporation.

Les États-Unis en tête. Les programmes ASAT américains ont connu des dynamiques différentes et ont conduit à une arsenalisation de l’espace, explique Xavier Pasco. Entre 1960 et 1990, les gouvernements successifs estiment nécessaire de combler le retard vis-à-vis de l’URSS, qui aurait une avance considérable en matière de missiles intercontinentaux à têtes nucléaires et de lanceurs de satellites. Il s’ensuit un débat intense sur la politique extérieure des États-Unis, lors des campagnes présidentielles et entre les pouvoirs exécutif et législatif. Le programme spatial doit permettre de déceler les missiles soviétiques, d’élaborer les frappes des États-Unis et de protéger les satellites américains. Le système antibalistique doit faire exploser les missiles intercontinentaux dans l’espace et détruire les satellites adverses. Progressivement, le risque de destruction mutuelle assurée (acronyme MAD en anglais) conduit à un dialogue avec l’URSS, qui aboutit aux traités de limitation des armes nucléaires stratégiques SALT I (1972) et SALT II (1979). En même temps que SALT I, un traité est signé sur les systèmes de défense anti-missile, lequel en autorise un autour de Moscou et un pour protéger le site de lancement américain dans le Dakota du Nord. Les tests ASAT sont gelés, mais la fabrication de satellites espions, garants de la dissuasion nucléaire, reste « sanctuarisée ». Pour les États-Unis, le maintien du programme ASAT constitue un outil de négociation future avec l’URSS. Reliquat du système antimissile balistique, le projet de « guerre des étoiles » (acronyme IDS en anglais) lance une réflexion sur ses conséquences. Après la disparition de l’URSS fin 1991, la politique spatiale américaine bascule. Le contrôle de l’espace orbital devient un intérêt national pour la conduite des opérations militaires à terre. Compte tenu de l’importante avance technologique des États-Unis, l’espace quitte le débat politique. Toutefois, les systèmes spatiaux militaires, devenus des cibles pour un adversaire éventuel, perdent leur « sanctuarisation ».

La Russie, à la suite de l’URSS. La Russie est habituée aux invasions et reconquêtes, alors que la culture militaire américaine vise à protéger les populations civiles des effets de la guerre, rappelle Isabelle Sourbès-Verger. Pendant l’ère soviétique, elle mise sur la menace qu’elle représente pour les États-Unis. Le programme ASAT, qui doit protéger les satellites espions, sert à gérer les crises depuis celle de Cuba (1962) et à éviter tout « dérapage », mais non à détruire les satellites adverses. L’IDS et la remise en cause de la MAD ont notamment conduit l’URSS au dialogue avec les États-Unis, afin de lui permettre de combler son retard sur le plan économique. La Russie d’aujourd’hui tente d’éviter une militarisation à outrance pour préserver sa capacité civile de recherche et développement et pour maintenir sa compétence spatiale à parité avec celle des États-Unis et vis-à-vis de la Chine, estime Isabelle Sourbès-Verger.

Vers une diplomatie spatiale. L’exploitation politique de l’espace s’est renforcée par ses conséquences juridiques (droit international) et militaires, estime Florence Gaillard-Sborowsky. La sécurité spatiale englobe la militarisation, l’arsenalisation, les débris divers en orbite et la météorologie de l’espace. La diplomatie de l’espace se structure selon trois axes : objet d’une conduite bilatérale ou multilatérale ; au service d’un objectif de politique étrangère ; en soutien de l’activité diplomatique d’un pays (observation, télécommunications, recueil d’information). Les États-Unis, qui redoutent les menaces contre leurs satellites, envisagent l’installation d’armes en orbite et se refusent à toute déclaration du type « pas d’emploi en premier ». Par ailleurs, l’arsenalisation de l’espace nécessite d’énormes investissements technologiques et financiers. Toutefois, des moyens technologiques, aux possibilités ASAT réelles, se développent dans d’autres domaines, comme le système laser anti-débris, basé dans l’espace ou au sol.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Selon l’article IV du Traité international de l’espace (1967), les États parties s’engagent à : ne mettre sur orbite autour de la Terre aucun objet porteur d’armes nucléaires ou de tout autre type d’arme de destruction massive ; ne pas installer de telles armes sur des corps célestes ; ne pas placer de telles armes, de toute autre manière, dans l’espace extra-atmosphérique. Tous les États parties au traité utiliseront la Lune et les autres corps célestes exclusivement à des fins pacifiques. Sont interdits sur les corps célestes : l’aménagement de bases et installations militaires et de fortifications, les essais d’armes de tous types et l’exécution de manœuvres militaires.




Armée de Terre : l’autorité, concilier commandement et management

Tout dirigeant, militaire ou civil, qui prend une décision cruciale en assume toutes les responsabilités. Son autorité repose sur une légitimité juridique, morale, technique et humaine, pour mobiliser ses subordonnés ou ses collaborateurs sur une action collective par une discipline librement consentie.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 mai 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le colonel (H) Michel Goya, historien ; Thierry Voiriot, chef d’entreprise ; Daniel Hervouët, contrôleur général des armées et professeur associé à l’Université Paris II.

L’évolution militaire. Le combat est un métier qui nécessite des compétences, lesquelles influent sur la capacité de commander, explique le colonel Goya. Dans un environnement dangereux, l’autorité militaire doit mobiliser le corps et l’esprit du combattant, qui  connaît alors un long processus de transformation physique. La confiance en soi s’acquiert par la compétence, que doit diffuser l’encadrement militaire, l’armement et l’équipement. Celui qui commande, prépare puis conduit, sur le champ de bataille, cette transformation à laquelle il est lui-même soumis. Il doit donner le sentiment que l’individu peut agir sur l’environnement, grâce à l’entraînement et une simulation de combat la plus réaliste possible. L’interdépendance technique d’un groupe facilite la confiance mutuelle. Grâce à son expérience, le cadre renforce cette confiance en disant ce qu’il faut faire et prépare des solutions pour gérer le stress par l’action. La mauvaise interprétation d’un ordre sur le champ de bataille peut déclencher une panique. Psychologiquement, un individu qui subit des échecs répétitifs va dépérir, alors que celui qui accumule les succès va s’enthousiasmer. Le cadre qui donne des ordres redonne du sens à l’action. Le comportement du combattant évolue au cours de l’Histoire. Le guerrier de la Grèce antique doit se battre « héroïquement » sans se poser de questions. Le citoyen de la République romaine est également un soldat, ardent mais peu discipliné. L’organisation de la légion va réduire le stress du combat, en plaçant les plus aguerris derrière les plus jeunes, qui montreront ainsi leur courage en première ligne, puis en instaurant des relèves. Le centurion gère le groupe en donnant l’exemple. La nécessité de la réflexion tactique va s’imposer face à un ennemi meilleur manœuvrier, comme le Carthaginois Hannibal. Désormais, le chef, politique et militaire, ne sera plus devant mais derrière les troupes. Deux systèmes vont perdurer : celui des soldats « citoyens », qui font allégeance à la représentation politique, et celui des soldats « professionnels ». Ces derniers obéissent d’abord à leur général et se caractérisent par leur « esprit de corps » et, autrefois, le « sens de l’honneur » chez les officiers. Les guerres de la Révolution française montrent que les gens du peuple peuvent aussi se battre avec courage. Dans la conception américaine, face à la menace, l’autorité politique peut accorder au chef militaire des prérogatives exceptionnelles, mais limitées dans le temps. Aujourd’hui, la garde nationale compte 40 % de réservistes. En Europe, la force militaire, considérée comme un outil « politique», reste traditionnellement soumise au gouvernement.

Le contexte civil. Jamais un chef d’État-major des armées ne se verra proposer leur rachat. C’est la grande différence avec le monde économique, indique Thierry Voiriot, qui a exercé des responsabilités au sein de grandes et petites entreprises. Or « l’accompagnement » dans le rachat d’une grande société est pesant, ajoute-t-il. Les chefs d’entreprise exercent un commandement en faisant semblant de l’ignorer. Fondamentalement, la décision n’appartient qu’à un seul dirigeant, qu’il soit chef d’équipe, ingénieur ou président. Il l’aura prise après évaluation de ce qui est pertinent ou non. Il doit l’expliquer pour obtenir l’adhésion de ses employés… qui n’ont pas à l’approuver, souligne Thierry Voiriot. Ceux-ci doivent sentir qu’il s’y implique totalement. En effet, une décision ne se partage pas. Les outils d’aide à la décision permettent seulement de mieux appréhender le suivi. Comme les gens disposant de ces outils ont souvent la même formation que le décideur, le risque existe de confondre l’aide et la décision elle-même. Or dans la compétition entre entreprises, les dirigeants s’appuient trop sur leurs collaborateurs ou conseillers, avertit Thierry Voiriot. Le processus d’élaboration de la décision a évolué, mais pas la décision elle-même.

Complémentarité possible. Les personnels, avec leur imagination et leur travail pour réaliser quelque chose, constituent les points communs entre les univers civil et militaire, explique Daniel Hervouët, fort de son expérience militaire, économique et administrative. L’autorité s’établit dans le temps et exige de se remettre en situation en permanence. Sa légitimité repose sur la compétence dans un domaine et un minimum de bienveillance envers les gens à qui le chef doit tout, au combat comme en entreprise. Elle s’accompagne du souci pédagogique sur les objectifs de l’entreprise ou la préparation de la mission militaire (but et effet  recherché). L’histoire de l’entreprise ou de l’unité de combat incite à s’en montrer digne. La promotion des valeurs par l’exemple venu d’en haut (directeur ou chef militaire) se conjugue avec camaraderie ou fraternité d’armes, solidarité, capacité à se coordonner, équité et reconnaissance des mérites. Le terrain et l’intensité de l’engagement déterminent la limite entre le commandement militaire et le « management » (pilotage d’une action collective) civil. Pour mobiliser les gens, il convient d’encourager l’initiative à chaque niveau et de partager les échecs, mais aussi les succès par le discours, la rémunération et les contacts personnels. Toutefois, la nature humaine reste identique dans les deux milieux. La peur de se faire « mal voir » du supérieur reste une véritable souffrance au travail. Par ailleurs, les grands et petits chefs narcissiques visent davantage le prestige d’un poste que ses responsabilités afférentes. L’exercice de la juste autorité nécessite un travail d’éducation afin de créer du « ciment », à savoir la « res publica » (la chose publique), conclut Daniel Hervouët.

Loïc Salmon

Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Soldats de Napoléon

L’État-major de l’armée de terre a rendu public, le 10 mai 2016, un document sur l’exercice du commandement. Ce processus cyclique compte quatre étapes : analyser l’environnement (risques et menaces) ; délibérer et orienter selon la culture, les structures et les modes de gouvernance en place ; décoder et agir en fonction des moyens humains et technologiques disponibles, la nature de l’engagement et le niveau de l’unité militaire ; contrôler pour mesurer l’efficacité des ordres en cours. Le document inclut vingt fiches pratiques complétées par des témoignages. Elles parlent d’elles-mêmes : exemplarité ; volonté ; sens du devoir ; professionnalisme ; faculté d’adaptation ; lucidité ; force de caractère ; sens des responsabilités ; esprit d’initiative ; tempérance ; dignité ; fraternité d’armes ; disponibilité ; sens de l’équité ; discernement ; hauteur de vue ; fermeté ; loyauté ; humilité ; enthousiasme.




DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

La « Mission innovation participative » (MIP) de la Direction générale de l’armement (DGA) étudie les projets issus de l’expérience vécue pour en tirer éventuellement des prototypes, en vue de séries, utilisées par les forces armées ou même commercialisées. Elle constitue ainsi un réseau d’innovateurs, qui s’enrichissent mutuellement.

Ses objectifs et son fonctionnement au sein du ministère de la Défense ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 31 mars 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : l’ingénieur général de l’armement Pierre Schanne, chef de la MIP ; le capitaine (Terre) Jean-Baptiste Colas, conseiller militaire et innovation auprès de la DGA et concepteur du système de communication « Auxylium ».

Innovation « interne ». La MIP est un dispositif d’écoute et de remontée des idées d’innovation, explique l’ingénieur général Schanne. Selon une étude réalisée par IBM en 2006, ces idées viennent d’abord des employés d’une entreprise, puis de ses partenaires et clients, bien loin devant son service interne de recherche et développement (R&D). Au sein du ministère de la Défense, les personnels, directement confrontés aux problèmes, sont aussi les utilisateurs finaux des innovations. La MIP souhaite des solutions à court terme, alors que le service R&D explore les ruptures technologiques, dont les résultats aboutissent après plusieurs années de recherche. Ce dernier assure aussi une veille technologique et répond à des besoins, sans nécessairement proposer des idées. Les innovations génèrent ensuite des pistes de recherche. La MIP s’appuie sur l’inventivité du personnel pour trouver des solutions efficaces et peu coûteuses, souvent inattendues, simples et rapides à mettre en œuvre. Elle met ainsi en valeur le potentiel de créativité, favorise l’initiative et développe l’esprit de corps. Différente de l’invention, l’innovation, qui n’est pas obligatoirement technologique, peut consister à adapter une solution civile. Tout projet innovateur doit notamment apporter un gain économique en termes d’investissement, de fonctionnement, de ressources humaines et de consommation d’énergie. Sur le plan opérationnel, il doit contribuer à améliorer les capacités des équipements existants pour l’entraînement, la logistique ou l’instruction. En matière d’organisation, il doit prendre en compte l’hygiène et la sécurité des conditions de travail, la pénibilité, l’ergonomie, le gain de temps, la simplification administrative et la qualité. Enfin, il s’attache à préserver l’environnement, dont la biodiversité. La MIP procède de façon simple et directe : 2 mois entre l’accueil de l’idée et la décision de la soutenir, après accord de l’état-major de l’armée dont dépend l’innovateur ; 1 à 2 ans de suivi de sa réalisation ; un rapport final et une présentation vidéo du prototype et de son expérimentation. Elle reçoit une centaine de projets par an, en sélectionne environ la moitié et attribue à chacun un montant moyen de 30.000 €. En outre, elle apporte divers soutiens : technologique, par des conseils, contacts et partenaires ; administratif, par des liens avec le service achat (accès aux marchés publics) et le service exécutant (contrats) ; juridique, par la protection de la propriété intellectuelle et des droits ; moral, par l’écoute et les encouragements.

« Prix de l’audace ». Tous les deux ans, la MIP organise un « prix de l’audace », décerné par la fondation Maréchal Leclerc de Hautecloque, après une présélection par l’état-major de chaque armée. Ce prix récompense l’esprit d’initiative, le caractère original du projet, l’investissement personnel et la ténacité de l’innovateur, la portée de l’innovation, la pertinence et/ou l’intérêt opérationnel et, enfin, les économies réalisables. Sept innovations ont été distinguées en 2014. Le plasma lyophilisé « Plyo » permet de reconstituer du sang avec de l’eau. Une tente pour alpinistes en difficulté, largable d’hélicoptère, s’ouvre vite et inclut un kit de survie avec de la nourriture, de l’eau et des médicaments pour 24 heures. Une « règle atmosphère » évalue la viabilité de l’air respiré dans un sous-marin. Grâce au gilet communicant pour appui aérien « Titaan », les forces spéciales restent en contact permanent avec la chaîne de commandement. Des platines de protection permettent de fixer des bombes BLU-111 sous les ailes du Rafale Marine. Le dispositif « Waterbelt », sorte de tente remplie d’eau et de mousse, diminue les effets de la détonation d’un colis suspect et protège des éclats. L’application « Auxylium », téléchargeable sur smartphone, gère les actions de combat. Son concepteur, le capitaine Colas, en a présenté les fonctionnalités. Ce système permet au fantassin, débarqué de son véhicule blindé, de rester connecté à son réseau d’informations tactiques dans une zone à haute densité de population. Sur un fusil d’assaut, il enregistre le nombre de coups tirés, afin de savoir quand changer une pièce usée, et signale automatiquement la consommation de munitions. En 2015, la MIP a retenu 56 nouveaux projets : 15 de l’armée de l’Air ; 10 de l’armée de Terre ; 8 de la DGA ; 6 du Commandement des opérations spéciales ; 5 de la Marine nationale ; 5 du Service de santé ; 3 de la Gendarmerie nationale ; 2 de l’État-major des armées ; 2 du Service des essences des armées.

Facteurs de succès. La MIP refuse la routine et ignore la censure. Elle relie l’idée à l’innovation, trouve la meilleure voie pour faire avancer le projet et diffuse l’idée. Par exemple, la lutte contre les minidrones malveillants a suscité un nombre considérable de projets thématiques, destinés aux centres de commandement et de contrôle : prévention et protection passive (105 projets) ; brouillage de zones (230) ; détection et identification (124) ; neutralisation sans destruction (118) et avec destruction (246). Toutefois, selon l’ingénieur général Schanne, la normalisation des matériels, leur qualification et la réglementation freinent l’innovation. S’y ajoutent, pour l’innovateur, la crainte du supérieur, l’angoisse de sortir du rang et la peur de l’échec. Le romancier français Jules Clarétie (1840-1913) avait déjà anticipé sa situation : « Tout homme qui fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et, surtout, la grande armée des gens d’autant plus sévères qu’ils ne font rien du tout » ! Le chef doit donc créer l’environnement favorable à l’émergence des idées, conclut l’ingénieur général.

Loïc Salmon

« DGA Innovation » : rendre les projets possibles et rentables sur le long terme

Drones civils : réponses opérationnelles et juridiques aux usages malveillants

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Installée à Paris et composée de cinq personnes, la « Mission innovation participative » (MIP) de la Direction générale de l’armement (DGA) investit 1,5 M€ par an dans les projets présentés par les personnels, civils et militaires de tout grade, du ministère de la Défense. Depuis sa création en 1988, la MIP a reçu 1.600 projets et en a retenu 620, concrétisés sous forme de prototypes. Ceux-ci sont réalisés par l’innovateur lui-même ou une petite ou moyenne entreprise (PME) qu’il choisit. La DGA les finance dans le cadre du dispositif RAPID (Régime d’Appui PME pour l’Innovation Duale).




Médiateurs militaires : rétablir la confiance au-delà de la résolution d’un différend

Devant la demande croissante de justice et de dialogue, la communauté militaire a été dotée de « médiateurs » en 2015. Leur premier rapport a été présenté à la presse, le 12 mai 2016 à Paris, par le général d’armée (Gendarmerie) Jean-Régis Véchambre et le médecin général des armées Ronan Tymen.

La médiation. Annoncée le 12 décembre 2013 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, la médiation militaire a été définie par décret le 30 mars 2015. Son article D.4121-2 stipule : « Tout militaire peut saisir les officiers généraux inspecteurs d’une question relative à sa situation personnelle, aux conditions d’exécution du service ou à la vie de la communauté. Les motifs de la demande n’ont pas à être fournis d’avance ». Cette action, indique le général Véchambre, contribue à la prévention des risques psycho-sociaux. Hors hiérarchie et avec le grade militaire le plus élevé, les inspecteurs généraux effectuent notamment des enquêtes de commandement pour identifier un éventuel dysfonctionnement ou des risques au sein d’organismes ou de forces relevant du chef d’État-major des armées. Directement subordonnés au ministre de la Défense, ils sont six : armée de Terre ; Armement ; Marine nationale ; armée de l’Air, Gendarmerie ; Service de santé des armées. Le rapport 2015 précise les compétences du médiateur, qui a reçu une formation spécifique ainsi que son équipe. Il ne prend ni n’impose de décision et n’est ni juge, ni arbitre, ni expert. Il cherche à déterminer clairement l’objet du litige dans la réalité concrète des situations et à le faire partager en toute liberté, neutralité, confidentialité, impartialité et bienveillance. Il cherche une solution équitable et acceptable par les parties, en préservant leurs intérêts respectifs. Le recours au médiateur, qui ne se limite pas à un simple acte administratif, exclut le traitement de la solde, les pensions, les sanctions disciplinaires et le recrutement. Il est également accessible aux réservistes, personnels civils et retraités militaires.

Comment procéder. Un contact informel (courriel et rencontre) est pris avec l’équipe du médiateur, pour s’assurer que le cas en question entre bien dans le champ de compétence de la médiation. Le militaire rend compte à sa hiérarchie de sa demande de médiation, sans obligation d’en fournir le motif. La médiation se déroule en 4 phases avec demandes éventuelles d’avis d’experts : recevabilité et saisine (prise en compte officielle) ; écoute des parties et instruction du dossier ; audiences et analyses complémentaires ; avis du médiateur et clôture. En 2015, les médiateurs ont été saisis 147 fois : 92 cas traités en un mois ; 22 en deux mois ; 4 en trois mois ; 4 en quatre mois ; 9 en plus de 4 mois ; 16 en cours depuis le 31 décembre 2012. Les réponses apportées varient : 33 extinctions du conflit pendant la médiation ; 36 extinctions après ; 7 cas ont concerné d’autres services ; 17 classés sans suite ; 10 non extinctions de conflit ; 6 cas en cours depuis le 31 décembre 2012. Les motifs de médiation divergent : 42 conflits interpersonnels ; 36 relatifs à la mobilité ; 17 portent sur l’avancement ; 15 sur la notation ; 19 raisons médico-statutaires ; 37 autres que les cas précédents ; 11 hors du champ de compétences de la médiation. Le rapport 2015 a mis en lumière l’isolement géographique de certains personnels, les restructurations successives et le déficit de dialogue sur les affectations et mutations. Le commandement doit prendre en compte les difficultés des subalternes et collaborateurs, conclut le général Véchambre.

Loïc Salmon

Harcèlement dans les armées : « Thémis » libère la parole

Femmes dans les armées : promotion par la compétence et soutien contre le harcèlement




Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Confidentialité, respect de la parole donnée et recours aux réseaux d’influence caractérisent la diplomatie de l’ombre, mise en œuvre par des personnalités indépendantes, en vue de la paix et la stabilité dans le monde.

L’homme d’affaires français Jean-Yves Ollivier (à droite sur la photo), président de la Fondation Brazzaville, en a dévoilé une partie au cours d’une séance de questions-réponses organisée, le 3 mars 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’Afrique pour commencer. En septembre 1987 à l’aéroport de Maputo (Mozambique), Jean-Yves Ollivier (J-Y O) organise un échange de prisonniers : 133 soldats angolais loyalistes, 50 combattants du mouvement de libération de la Namibie (protectorat de l’Afrique du Sud à l’époque) et 2 activistes européens anti-apartheid contre 1 officier sud-africain blanc, le capitaine Wynand du Toit, capturé en Angola. Cette opération régionale, menée par Denis Sassou-Nguesso, président de la République populaire du Congo (Congo-Brazzaville) a nécessité la participation du Mozambique, de l’Afrique du Sud, de l’Angola, des Pays-Bas et de la France. Pendant cette période de la guerre froide, l’URSS et l’Occident s’affrontent par procuration en Afrique. La première a envoyé 50.000 mercenaires cubains aider les rebellions. Les États-Unis soutiennent les mouvements séparatistes angolais et mozambicains. Pour l’Afrique du Sud, un soldat ne doit jamais être abandonné, J-Y O engage alors un dialogue entre les parties pour faire libérer le capitaine du Toit. Son succès l’incite à aller encore plus loin. Ce sera l’accord de Brazzaville (voir encadré) qui conduira notamment à l’indépendance de la Namibie et au retrait des Cubains. Le slogan « Une balle pour un Blanc » de l’ANC (parti de la majorité noire sud-africaine) rappelle à J-Y O celui du FLN algérien : « Le départ ou le cercueil ». Selon ce « pied-noir » né à Alger en 1944, des communautés qui se comprennent mal n’ont plus d’autre espoir que de se défendre jusqu’à la mort. Estimant avoir quelques arguments à faire valoir, il contribue à la libération en 1990, après 27 années d’emprisonnement, de Nelson Mandela, futur premier président noir d’Afrique du Sud. La même année, le président François Mitterrand, en visite officielle aux Comores, ne souhaite pas avoir à serrer la main du mercenaire Bob Denard, soutenu par le régime de Pretoria. J-Y O a réussi, là où les diplomates ont hésité : il est allé demander à des Sud-Africains blancs de dissuader Bob Denard de se manifester !

Une certaine philosophie. Diplomaties parallèle et officielle vont dans la même direction, mais elles n’ont pas les mêmes contacts ni les mêmes sources d’information, indique J-Y O, qui assure n’avoir jamais agi contre les intérêts de la France. Pour lui, un pays est la « référence absolue » et la nationalité le « sentiment fantastique » d’appartenir à une communauté. Savoir parler à l’ennemi ne signifie pas abandonner sa propre éthique. Il s’agit de pratiquer une diplomatie à la Henry Kissinger (secrétaire d’État américain de 1973 à 1977) avec de nombreux aller-retour entre les parties, en vue d’obtenir des accords dans des délais rapprochés, d’abord sur un petit sujet puis sur un grand sujet. Cela passe par les réunions de familles séparées et le passage d’aides alimentaires dans une zone sinistrée. Au cours de sa carrière de négociateur en matières premières, domaine favorable au dialogue et à la communication, J-Y O a rencontré de nombreux responsables politiques chargés des opérations commerciales internationales. Le « bouche à oreille » prime dans les relations de confiance, surtout en Afrique où le contact avec l’interlocuteur permet de sentir son absence de préjugés. Il sera ainsi plus aisé d’en obtenir des informations en l’assurant qu’elles resteront secrètes, précise J-Y O. En revanche, un diplomate officiel ne révèlera que ce qu’il est autorisé à dire et rendra compte de ses entretiens… dont la teneur sera bientôt connue des médias ! Toute guerre doit déboucher sur la paix et il s’agit d’en convaincre les protagonistes, souligne J-Y O. Grâce aux références dont il peut se prévaloir, il parvient à les rencontrer et leur expliquer qu’il ne vient pas régler le contentieux, mais examiner comment bâtir un avenir ensemble. Il avoue avoir connu de « merveilleuses victoires », mais aussi des échecs. Dans le passé, ses moyens financiers lui ont garanti son indépendance d’esprit et d’action. Aujourd’hui, il doit rendre compte au conseil d’administration de la Fondation Brazzaville, son bailleur de fonds.

Des hommes d’influence. Pendant les conflits d’autrefois, les communications téléphoniques filaires étant fréquemment coupées, il était possible de se déplacer sans trop se faire remarquer, rappelle J-Y O. Aujourd’hui, il ne peut agir de la même façon dans un monde plus ouvert. Il a donc créé une fondation, avec un site internet et une adresse électronique. Fréquemment sollicité, il examine les situations conflictuelles où il peut intervenir de façon positive, en évaluant les chances de succès de solutions possibles. La Fondation Brazzaville met en œuvre les compétences et les réseaux de ses membres, qui ne se limitent plus au seul continent africain (voir encadré). Parmi eux figure notamment l’actuel président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, également président de l’Organisation de l’unité africaine en 1988 pendant les négociations de l’accord de Brazzaville. Le prince Michael de Kent, cousin germain de la reine Élizabeth II, gère son propre cabinet conseil et accorde son patronage à une centaine d’organisations caritatives. Le prince Philipp von und zu Liechtenstein, banquier, est gouverneur du Forum financier européen qui a son siège à Londres. Président de la République démocratique du Timor Oriental de 2007 à 2012, José Ramos-Horta a reçu le prix Nobel de la paix en 1996. Sundeep Waslekar, président de l’institut de recherche indien Strategic Forsight Group, a notamment pratiqué la diplomatie parallèle entre décideurs indiens et pakistanais. Enfin, Jean-Yves Ollivier, officier de la Légion d’Honneur, est le seul étranger à avoir reçu la plus haute distinction honorifique sud-africaine à deux reprises pour ses contributions à la paix : en 1987, sous le régime de l’apartheid, et en 1995 des mains de Nelson Mandela.

Loïc Salmon

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

La Fondation Brazzaville a été créée en 2014 dans le but de perpétuer et d’agir dans l’esprit de « l’accord de Brazzaville », signé le 13 décembre 1988. Ce dernier est le résultat d’années de négociations menées en coulisses pour obtenir la libération de Nelson Mandela, mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud et faciliter l’avènement de la « Nation arc-en-ciel ». La Fondation Brazzaville met à profit l’expérience des négociations internationales de ses membres pour agir au plus haut niveau, dans la plus grande confidentialité et en engageant un dialogue direct entre les parties, pour favoriser la résolution pacifique des conflits en Afrique et dans le reste du monde. Elle intervient à la demande d’États en conflit ou à la suite des sollicitations d’organisations régionales ou multinationales. Sans vouloir se substituer aux diplomaties ou organisations officielles, elle agit avec pragmatisme en privilégiant l’efficacité.




Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides

Napoléon, empereur vaincu et déchu, a remporté sa dernière bataille, celle de sa légende, sur une île perdue de l’Atlantique Sud où il a façonné son exil.

L’exposition retrace sa vie, de la défaite de Waterloo le 18 juin 1815 à sa mort le 5 mai 1821. Chateaubriand, son adversaire politique et écrivain de renom, lui rendra cet hommage posthume dans ses « Mémoires d’outre-tombe » publiés en 1845-1850 : « Enfin  le 5 à six heures et moins onze du soir, au milieu des vents, de la pluie et du fracas des flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine ».

Un exil à l’antique. Le 21 juin 1815, pour protéger la France d’une invasion imminente, Napoléon abdique en faveur de son fils, le roi de Rome âgé de 5 ans, et propose de redevenir simple général. Fouché, son ancien ministre de la Police limogé en 1810 et qui a constitué un gouvernement provisoire, lui indique la route de l’exil. L‘Empereur signe son acte d’abdication le lendemain. Il réunit une suite de quelques personnes et envisage de partir pour l’Amérique. Vêtements, vaisselle et argenterie sont empaquetés au hasard des trouvailles. Toutefois, le soutien populaire que suscite sa présence à Paris inquiète le gouvernement. Il se poursuit le long de son trajet jusqu’au port de Rochefort. Là, Napoléon dispose de deux frégates, mais la rade est bloquée par une escadre anglaise aux ordres du capitaine de vaisseau Maitland, commandant le navire de ligne Bellerophon. Fouché a promis des sauf-conduits…qui n’arrivent pas ! Le lieutenant de vaisseau Besson, attaché à l’état-major de Rochefort, propose à l’Empereur un plan d’évasion pour forcer le blocus de nuit, en se cachant à bord du navire marchand La-Magdalena qui transporte de l’eau-de-vie. Toutefois, Napoléon refuse de fuir en catimini. Il veut conserver la dignité de son rang, à savoir celui d’un chef d’État qui a marqué d’une empreinte durable villes, lois et religions, a possédé 47 palais et allié les siens aux plus grandes familles d’Europe. Né en 1769 pendant le « Siècle des Lumières », Napoléon s’inspire des grands personnages de l’Antiquité. Il compare alors son sort à celui du stratège athénien Thémistocle qui, banni de son pays, trouva asile auprès du roi de Perse Artaxerxès 1er, fils de Xerxès qu’il avait vaincu à Salamine (480 avant J.-C.). Le 14 juillet, il signe sa reddition au prince-régent d’Angleterre, futur George IV, et embarque avec sa suite sur le Bellerophon. Arrivé au port de Plymouth, Napoléon se promène sur le pont du navire, car aucun Français ne peut descendre à terre. Des centaines de curieux se rassemblent pour apercevoir « l’homme au petit chapeau ». Dans la presse britannique fascinée, les avis sont partagés : les uns veulent anéantir « l’Ogre », les autres invoquent « l’Habeas Corpus », institution anglo-saxonne qui garantit, depuis 1679, à tout citoyen de savoir pourquoi il a été arrêté, afin d’éviter les détentions arbitraires. Le 31 juillet, Napoléon apprend sa destination finale : l’île de Sainte-Hélène. Transféré sur le Northumberland, il ne garde que sept personnes auprès de lui : le comte Bertrand, grand maréchal du Palais ; les généraux Gourgaud et Montholon, aides de camp ; le comte de Las Cases, chambellan ; les serviteurs Marchand, Ali et Cipriani ; le docteur irlandais O’Meara, chirurgien du Bellerophon devenu son médecin personnel.

Une captivité contrastée. L’exposition fait entrer dans l’intimité de celui qui entend rester « l’Empereur Napoléon 1er » et que les Anglais traitent en simple « général Buonaparte ». Des dispositifs en 3 D permettent de découvrir sa résidence, la ferme de Longwood Old House. Ses appartements occupent 180 m2 sur une surface totale de près de 1.000 m2. Une véranda et un vestibule ont été ajoutés à l’entrée. Les communs ont été prolongés pour loger sa suite… et l’officier de liaison britannique. Insalubre, la maison a été meublée par des récupérations auprès des notables locaux et des achats aux bateaux de passage. Cette rusticité côtoie les vestiges des palais impériaux apportés dans les bagages : son épée portée à Austerlitz (1805) ; pendule ; service à déjeuner rappelant ses campagnes et sa gloire passée ; couverts en vermeil à ses armes ; lavabo en argent sur trépied à cols de cygne ; portraits miniatures de sa mère Maria-Letizia, de sa première épouse Joséphine et de son fils. Le gouverneur de l’île, Hudson Lowe, lui donnera un globe céleste, avec étoiles et nébuleuses, et un autre terrestre présentant les routes des grands navigateurs du XVIIIème siècle, La Pérouse, Vancouver et Cook. Ce sera sa seule délicatesse, car ses rapports avec Napoléon deviendront exécrables, en raison des vexations qu’il lui inflige. Ce dernier exige le respect de l’étiquette impériale pour son service, reçoit ses visiteurs dans sa salle de billard, s’informe par les journaux venus par bateau et fait passer des messages à l’insu du gouverneur. Dans son jardin où il prend un peu de fraicheur, il effectue lui-même des travaux et échappe à la surveillance des sentinelles. Des passants tentent de l’y apercevoir. Il se pose ainsi en successeur du général romain Cincinnatus (519-430 avant J.-C.), qui avait renoncé au pouvoir pour cultiver la terre. Toutefois, souffrant d’hépatite, sa santé se dégrade dès 1817. Il s’éteint sur un lit de fer, utilisé lors de ses plus grandes victoires. Dans son testament rédigé les 15 et 16 avril 1821, il évoque son legs moral et politique à la France et aux générations futures. Un codicille exprime son désir de reposer « sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français (qu’il a) tant aimé ».

Une légende voulue. Sa mort sera vue comme un événement politique, qu’il avait préparé par l’écriture. « Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble », avait-il dit à ses grognards lors de son départ pour l’île d’Elbe en 1814. Il s’y met à Sainte-Hélène et dicte beaucoup, de jour comme de nuit, à son entourage : Bertrand, Gourgaud, Las Cases père ou fils, Montholon et O’Meara. Prenant exemple sur Alexandre le Grand et César, il détaille et explique les événements de sa propre carrière, en vue d’une œuvre d’histoire. Le texte est relu et amendé plusieurs fois, jusqu’à ce que l’Empereur se déclare satisfait. Les publications se multiplient, avec succès, après sa mort : « Napoléon en exil » d’O’Meara (1822), « Le Mémorial de Sainte-Hélène » de Las Cases (1823) et les « Mémoires » de Bertrand (1949) et de Marchand (1955). L’engouement napoléonien perdure depuis le « Retour des Cendres » aux Invalides en 1840 !

Loïc Salmon

L’exposition « Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire » (6 avril-24 juillet 2016), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente le mobilier qui entourait l’Empereur à sa mort. Ces meubles ont été restaurés, grâce aux efforts de la Fondation Napoléon, du ministère des Affaires étrangères, des Domaines nationaux de Sainte-Hélène, du ministère de la Culture, du musée national des Châteaux de Malmaison et Bois-Préau, du gouvernement de Sainte-Hélène et de souscripteurs particuliers. Ont également été programmés des conférences en mai 2016, des projections de films en juin et des concerts en la cathédrale Saint-Louis des Invalides jusqu’en juin. Renseignements : www.musee-armee.fr




Défense et sécurité : de la menace à la résilience

La menace inclut la capacité et l’intention de l’adversaire, y compris son aspect symbolique. Elle implique une convergence de l’emploi de forces militaires et de sécurité, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 2 mars 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont notamment participé : le docteur Élyamine Settoul, IRSEM ; le docteur Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères.

La radicalisation. Depuis les attentats de Londres en 2005, les études sur le terrorisme portent sur le lien entre idéologie extrémiste et action violente plus ou moins organisée, explique Élyamine Settoul. Ce phénomène prend de l’ampleur et se diversifie : quelque 25.000 à 30.000 combattants, dont 4.000 Européens (1.600 Français), sont partis en Syrie depuis juillet 2014, contre 20.000 pour l’Afghanistan entre 1980 et 1992. Selon certaines thèses, l’islam serait incompatible avec les valeurs républicaines : conflit de nature culturelle ou « choc des civilisations » ; « Eurabia », menace identitaire de l’axe euro-arabe favorisant l’immigration en Europe de l’Ouest des populations musulmanes au taux de fécondité élevée. Or, la communauté musulmane est très hétérogène, avec une grande disparité entre un Marocain et un Malaisien par exemple. En France, l’islam connaît une intégration structurelle : sédentarisation avec l’ouverture de mosquées et d’aumôneries musulmanes ; émergence d’une classe moyenne ; taux de fécondité proche de celui des Français de souche ; trajectoires scolaires similaires ; choix de prénoms français. Pourtant, la radicalisation se développe parmi les jeunes Français musulmans de la seconde génération. Elle se caractérise également par la part conséquente de convertis (25 %), la présence de femmes et une faible connaissance théologique. Le poids des images et des réseaux sociaux donne une dimension utopique et théologico-politique d’appartenance à une communauté fraternelle, liée à une « renaissance », des avantages économiques et une vie d’aventures. S’y ajoute un conflit entre les générations : les jeunes, notamment d’origine algérienne, ont honte de leurs parents, qui pratiqueraient un islam aux traditions païennes et surtout qui ont immigré dans l’ancien pays colonisateur…qui continue ainsi à les dominer. Les volontaires européens, qui ont rejoint Daech en Syrie, vont s’y constituer un « capital symbolique de combattant ». Pour les contrer, Élyamine Settoul préconise le démantèlement des filières de recrutement, en faisant appel aux jeunes qui en sont revenus déçus ou traumatisés.

Lien entre « Opint » et « Opex ». Les forces de sécurité intérieure sont de plus en plus utilisées dans les opérations extérieures (Opex), qui se transforment en opérations de police. Parallèlement, les armées sont déployées dans des opérations de sécurité intérieure (Opint). Opex et Opint affrontent le même adversaire. Outre ses causes économiques et sociales, le terrorisme inclut une idéologie. Lutter contre lui nécessite de « déconstruire » sa dimension religieuse, estime Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer. Après la guerre froide (1947-1991), l’apparition des organisations non gouvernementales et des groupes armés aux ambitions transnationales remet en cause l’ordre westphalien (1648), basé sur les frontières des États. La démocratisation des technologies destructives et de l’information renforce leur capacité de nuisance. La multiplicité des crises contemporaines résulte de la mutation du contexte international. L’affaiblissement de l’hégémonie américaine favorise l’émergence de la Chine, nouvelle puissance, et la réémergence de la Russie. Les relations entre adversaires deviennent imprévisibles, alliés aujourd’hui sur un théâtre donné et adversaires demain sur un autre. Certaines crises sont liées entre elles, avec un affaiblissement ou une ambivalence des médiateurs régionaux. Multiforme, le terrorisme dispose des moyens militaires et de propagande d’un État, propose un projet totalitaire et exerce une influence mondiale. Quand il perd du terrain en Syrie, Daech détourne l’attention des médias ailleurs, grâce à sa trentaine de filiales à l’étranger. Dans les zones « grises », où l’autorité de l’État n’est plus respectée, les combats deviennent de plus en plus nombreux, avec des participations surtout européennes ou américaines. Le message politique « Nous sommes en guerre » marque la différence entre les actes de guerre et l’état de guerre à l’étranger ou sur le sol national, estime Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer. Les situations ne sont pas comparables, ni les équipements, ni les modes opératoires. La France est frappée pour ce qu’elle est, au moins autant que pour ce qu’elle fait, dit-il. Le terrorisme et les cyberattaques touchent plus rapidement et plus facilement beaucoup de gens à l’intérieur et à l’extérieur. Le double mouvement réciproque de « sécuritisation » de la défense et de la « militarisation » de la sécurité devrait déboucher sur une convergence des équipements. Ainsi, le drone MALE (moyenne altitude longue endurance) présente une grande utilité sur le territoire national, comme l’observation des flux migratoires en Méditerranée, et dans une opération transfrontalière, en appui aux hélicoptères engagés. Enfin, la mise sur pied d’une « garde nationale » permettrait de capitaliser l’effet des attentats de 2015 à Paris, conclut Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer.

Le vivier des réservistes. Face à ces nouvelles menaces, la réserve de volontaires devrait monter en puissance. Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, l’a annoncé le 10 mars 2016 à Paris. En matière de cyberdéfense, une structure permanente, composée de cadres militaires d’active, de 400 réservistes « opérationnels (sous contrat) et de 400 réservistes « citoyens » (bénévoles), sera opérationnelle à l’été 2019. Tous seront en mesure d’aider à rétablir et sécuriser les réseaux en cas d’attaque. Une cellule, constituée au sein de l’État-major des armées et en interface avec le ministère des Affaires étrangères, contribuera à la reconstruction d’une zone post-conflit et à l’action économique d’influence indirecte. Enfin, la réserve servira de socle à une garde nationale pour la surveillance et la protection de sites, le contrôle de zones ou le soutien des opérations.

Loïc Salmon

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

La Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) associe l’État-major des armées, la Direction générale de l’armement et le Secrétariat général pour l’administration à l’action internationale du ministère de la Défense. Elle dirige les travaux de prospective stratégique et coordonne ceux de la préparation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et à son actualisation régulière. Avec les autres ministères dont celui des Affaires étrangères, la DGRIS assure l’interface de la conduite des coopérations, hors opérations, en matière d’armement et de soutien aux opérations d’exportation, sur tout ce qui concerne l’action internationale. Chargée de la stratégie d’influence internationale du ministère de la Défense, elle anime le réseau des missions de défense à l’étranger.




Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

Face aux menaces hybrides, les démocraties libérales doivent convertir un résultat militaire sur le terrain en effet politique durable, avec les capacités disponibles en interalliés et malgré des budgets de défense restreints.

Les réponses possibles ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de corps d’armée Éric Margail, Corps de réaction rapide-France (OTAN) ; le général de division Bernard Barrera, État-major de l’armée de terre ; Corentin Brustlein, Institut français des relations internationales.

Le modèle « au contact ». L’armée de Terre, qui embrasse toute la complexité du combat au sol et près des populations, devient une cible à part entière en opération extérieure (Opex) et sur le territoire national, rappelle son chef d’état-major. Pour lui, la guerre hybride se caractérise par des actions plus courtes et plus brutales, dans une stratégie de contournement de puissance, qui offre une caisse de résonnance plus grande. La seule attrition de l’adversaire ne suffit plus, il s’agit de le désorganiser. Le champ de l’information et les vecteurs de communication occupent une place croissante, qui n’est plus la propriété exclusive des puissances établies. L’adversaire hybride, système dynamique, fonctionne en réseau. Il faut donc le frapper de façon juste et utile, indique le général Bosser, avec divers moyens : systèmes d’information et de commandement ; renseignement ; forces spéciales, aérocombat : divisions « Scorpion ». L’organisation de l’armée de Terre, selon le modèle « au contact », sera plus fluide et déconcentrée aux échelons division, brigade et régiment, pour faciliter la montée en puissance et être capable de s’engager dans une guerre, petite ou grande, à l’Est et au Sud de l’Europe. Le même soldat sert en Opex et sur le territoire national, en coordination avec les services de renseignement et de sécurité intérieure. La réponse, globale, à l’adversaire hybride inclut un appel aux alliés de l’Union européenne avec un déclinement à l’international. Pour répondre aux menaces de guerres de haute intensité et hybride, l’armée de Terre remonte en puissance et entreprend des réformes structurelles, explique le général. Depuis 2015, l’approche de la puissance est plus quantitative : 24.000 personnels d’active et de réserve déployés sur le territoire national ; forces prépositionnées à l’extérieur pour réagir rapidement, avant qu’une crise ne devienne incontrôlable. En outre, une « posture de protection terrestre » va compléter la sauvegarde maritime et la défense de l’espace aérien. Enfin, il s’agit d’inverser le rapport de forces temporel : soit le ralentir, ce que le général Bosser qualifie de « patience stratégique » ; soit l’accélérer pour reprendre l’initiative.

L’approche capacitaire. L’adversaire hybride, en perpétuelle mutation, est bien équipé sur les plans informatique et militaire, explique le général Barrera. Internet, téléphonie mobile et cryptage lui donnent les capacités de commandement de grandes unités et de planification au niveau tactique. En outre, sa possession de missiles sol/air marque la fin de la domination technologique des pays occidentaux. La menace qu’il représente repose sur : des motivations identitaires ou religieuses dans le temps long, constituant des leviers de recrutement par les réseaux sociaux ; une volonté farouche ; une aptitude au combat sans recul moral, avec l’enrôlement de combattants au suicide et d’enfants soldats. Pour la contrer, le cycle « connaissance et influence » met en œuvre le renseignement d’origines électromagnétique et humaine, les drones, la cyberdéfense et le Centre interarmées des actions sur l’environnement. Ce dernier, créé en 2012, forme les personnels projetés dans les missions civilo-militaires et dans les opérations militaires d’influence pour gagner la confiance des populations : aide directe ; gestion de chantiers de reconstruction ; actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et élus locaux. En, outre, l’armée de Terre doit renforcer sa capacité logistique, former des détachements d’assistance opérationnelle et améliorer son aptitude à opérer dans un milieu complexe, pour chercher l’adversaire, le trouver et le détruire, souligne le général Barrera.  Cela implique un volume de forces suffisant pour : projeter des forces spéciales puis des troupes conventionnelles de niveaux médian et lourd ; appliquer les plans tactiques élaborés à partir du retour d’expérience. Par ailleurs, les forces déployées doivent disposer de capacités de lutte informatique défensive et projetable, pour se protéger, et de lutte contre les drones, pour anticiper des modes d’action. Enfin, elles doivent aussi agir sans haine, en respectant certaines règles contraignantes d’engagement.

L’approche en interalliés. L’adversaire hybride déborde le champ de la guerre conventionnelle en s’affranchissant du droit des conflits, estime le général Margail. Il crée la surprise dans le temps et dans un espace d’action de dimensions variables. Les crises en Ukraine et au Moyen-Orient ont catalysé la réflexion au sein de l’OTAN : identifier les actions hybrides ; avoir une analyse rapide et décisive ; activer la résilience aux menaces hybrides et y répondre de manière adaptée. Selon l’article 5 de la charte de l’OTAN, la défense collective exige une situation conflictuelle claire pour tous les États membres. Or, la guerre hybride rend difficile le partage de l’analyse de l’agression, l’identification de l’agresseur et un accord sur les moyens de répondre à une agression, qui dépendent des cultures militaires nationales. L’adversaire hybride tente une action spectaculaire, qui répond à l’attente des médias, alors qu’une coalition vise un objectif politique à long terme. Pour satisfaire son opinion publique, la coalition doit donc travailler vite en s’interdisant les erreurs et en partageant la compréhension des situations et les moyens d’agir. Cela nécessite : de grands exercices, rares faute de temps et de disponibilité ; des entraînements plus légers et plus nombreux pour élaborer des solutions à réinjecter dans les états-majors. Comme ces entraînements se déroulent dans des contextes éloignés de la réalité, le général Margail suggère de travailler sur des zones de conflit potentiel et d’en évaluer les enjeux, en vue d’y déployer une force.

Loïc Salmon

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Armée de Terre : nouveau format plus « au contact »

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

 

Selon Corentin Brustlein, les guerres limitées définissent le rapport au temps, le rythme opérationnel et la capacité à poursuivre une action. Pour les démocraties libérales, la force armée est utilisée pour le bien commun. Leurs adversaires recourent à la cyberguerre. De plus en plus compétents et capables de couvrir tout le spectre de la guerre, ils intègrent même leurs types d’opérations et ce qu’elles se refusent à faire, dans un tout cohérent. En conséquence, les armées des démocraties libérales doivent disposer de chaînes de commandement agiles et redondantes et accroître leur entraînement. L’échelon politique doit maintenir son autonomie de commandement et sa résilience auprès de l’opinion publique.




Défense et sécurité : les enseignements de la contre-insurrection

Dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national, les règles d’ouverture du feu des forces de sécurité sont régies par la nécessité et la proportionnalité. Dans les opérations extérieures, les forces militaires appliquent le droit des conflits armés.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 2 mars 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Louis Gautier, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale ; la professeure Alya Aglan, Université de Paris I ; le professeur Douglas Porch, Université de Californie (États-Unis) ; le docteur Élie Tenenbaum, Institut français des relations internationales.

La France occupée (1940-1944). L’armistice du 22 juin 1940 entre la France et l’Allemagne ne vaut pas la paix et la seconde guerre mondiale est également une guerre de subversion, explique Alya Aglan. L’Allemagne limite les effectifs de l’armée française à 100.000 hommes, fixe la ligne de démarcation entre les zones Nord et Sud et déclare « zone interdite » la façade maritime atlantique. Le haut commandement militaire allemand détient l’autorité en matière de défense et de sécurité. Le régime de Vichy veut la paix pour continuer à exister dans le Reich, censé durer 1.000 ans. Il collabore avec lui par sa police et son administration et instaure le Service du travail obligatoire en Allemagne. Sont déclarés ennemis intérieurs : les juifs ; les francs-maçons ; les « dissidents » de la France Libre, après la déchéance de nationalité du général De Gaulle pour désertion ; les communistes, après l’invasion de l’URSS en 1941. Une justice préventive sous juridiction militaire allemande et une répression par des polices spécialisées sont mises en œuvre. Les miliciens français président les cours martiales et gèrent les prisons. Les Waffen SS assurent le maintien de l’ordre dans toute l’Europe, avec opérations aériennes et infiltrations des maquis pour réduire les mouvements de résistance. La politique allemande vise à créer des liens de sang entre puissance occupante et pays occupés. Il s’ensuit une confusion entre les domaines civil et militaire ainsi que sur le plan idéologique : ceux qui sont considérés comme ennemis ne sont plus protégés par le droit des conflits armés. En conséquence, la notion de défense va fusionner les objectifs politiques et militaires. Enfin, les intérêts de toutes les parties convergent sur l’empire colonial français : Vichy entend y conserver sa souveraineté ; l’Allemagne veut le mettre au service des forces de l’Axe ; le gouvernement de la France Libre s’y constitue une assise territoriale avec la création du Conseil de défense de l’Empire en octobre 1940.

Les guerres irrégulières (1945-1975). La police maintient l’autorité publique et la paix civile dans la cité, conformément au droit, et l’armée a pour mission de détruire l’ennemi, rappelle Élie Tenenbaum. Pendant les guerres de libération nationale, les forces de police se sont trouvées en première ligne, face aux mouvements clandestins. En France, la loi martiale et l’état de siège prévoient le transfert des pouvoirs de police aux armées en cas de guerre étrangère ou d’insurrection armée. Toutefois, en 1948, la Grande-Bretagne a préféré décréter l’état d’urgence lors de l’insurrection communiste en Malaisie : l’armée est intervenue en appui et non à la place de la police et sous autorité civile. Une branche particulière de la police était chargée d’infiltrer les réseaux clandestins et de surveiller les sociétés secrètes. La CIA américaine a fait de même parmi les mouvements paramilitaires vietnamiens. L’administration coloniale française en Afrique du Nord ne disposant que de 7.000 policiers, le gouvernement y a envoyé 80.000 soldats de l’armée de Terre, au début de l’insurrection en Algérie en 1954. La contre-guérilla, qui nécessite reconnaissance et mobilité, est confiée à la Légion Étrangère, aux troupes de Marine et aux parachutistes. Elle s’accompagne d’une action psychologique et d’une politique sociale envers la population. En 1956, la Chambre des députés vote le transfert des pouvoirs de police à l’armée et subordonne la police à la hiérarchie militaire. Leur suspension l’année suivante n’empêchera pas le « pseudo coup d’État » de 1958 et le putsch des généraux de 1961. Par crainte des rebellions communistes, les coups d’État se sont succédé au Viêt Nam et en Amérique latine jusqu’aux années 1970.

Idéologie et technologie. Les doctrines de contre-insurrection, mises en œuvre depuis le XIXème siècle par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont échoué, estime Douglas Porch. Ces trois puissances ont proposé un modèle universel à des sociétés qu’elles voulaient moderniser. Le lien entre mondialisation et démocratie a remplacé le concept de pacification. Les méthodes étatiques contre les mouvements de libération sont longtemps restés les mêmes : bouclage et ratissage de zones ; bienveillance de l’Occident pour gagner l’adhésion des populations locales. Les soldats de la guerre conventionnelle ont dû affronter des combattants organisés selon une doctrine politique. Or la contre-insurrection, forme particulière de la guerre, nécessite  des forces spécialement formées et entraînées. La conduite de la guerre du Viêt Nam par les civils a été ressentie, par les chefs militaires américains, comme un coup de poignard dans le dos. Ils ont obtenu la suppression de la conscription, au motif que les appelés se battaient mal et écrivaient à leurs députés. Depuis 1984, les États-Unis n’interviennent militairement que si les conditions de succès semblent remplies par la haute technologie, qui doit permettre de vaincre avant que le conflit ne s’enlise et prenne une ampleur politique. L’administration Bush a cru que les conflits en Afghanistan et en Irak se régleraient rapidement. A la suite de ces échecs, l’administration Obama a misé sur les drones et les opérations spéciales. Le président désigne lui-même les cibles de la semaine, comme Lyndon Johnson au temps de la guerre du Viêt Nam. Selon Douglas Porch, cela encourage l’anarchie et le déplacement du conflit sur d’autres théâtres. En outre, il s’ensuit des tensions entre le personnel politique et les militaires et une manipulation de l’opinion publique.

Loïc Salmon

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Selon Louis Gautier, l’extension des flux et la dislocation des frontières physiques ont facilité les migrations, dont certains pays européens se prémunissent en les rétablissant à l’intérieur même de l’espace Schengen. La mondialisation a distendu le lien entre activité économique et nationalité. Daech, fort de son ancrage territorial en Syrie et en Irak, développe sa capacité à radicaliser de jeunes occidentaux, les former et les renvoyer dans leurs pays d’origine perpétrer des attentats. En France, les divers services de renseignement sont mobilisés pour la prévention, la protection et la lutte contre le terrorisme. Cette dernière a nécessité le redéploiement de l’armée de Terre sur le territoire national pour en assurer la cohésion et la sécurité, en cohérence avec l’armée de l’Air (espace aérien) et la Marine (approches maritimes). Cela implique une harmonisation des équipements et des règles d’ouverture du feu entre les forces armées et celles de sécurité (police, gendarmerie et douane).