Sécurité : la résilience, travail de fond préparé en amont

Toute organisation ou entreprise reste sujette aux crises imprévues. L’efficacité d’une réaction dans l’urgence dépend de l’expérience des gestionnaires du risque.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 15 juin 2017 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Christophe Bionne, ancien directeur sécurité/sûreté du Consortium Stade de France ; France Hochin-Petit, directrice-adjointe prévention et gestion de crise, Disneyland Paris ; François Faure, consultant en gestion des risques et de crise ; Pierre Grard, conseiller en sécurité/sûreté ; Olivier Lamour, ancien médecin-chef du RAID (groupe d’intervention de la Police nationale).

Confiance mutuelle et réflexe. Lors d’un événement de grande ampleur dans une vaste infrastructure, les décisions en matière de sécurité, prises par l’exploitant du lieu, s’imposent à l’organisateur, explique Christophe Bionne. Par exemple, dès que l’information sur un acte terroriste est reçue, l’exploitant peut interrompre l’événement et faire évacuer le public, sans que l’organisateur puisse l’en empêcher. Ainsi, lors de l’attentat du 13 novembre 2015 au Stade de France, Christophe Bionne a fait se rassembler les 32.000 spectateurs, venus pour la plupart par les transports en commun, sur la pelouse centrale et attendre que la tension retombe (voir illustration). Connaissant le site, il estime avoir pris la bonne décision à quelques mois du championnat d’Europe de football « Euro 2016 » avec deux matchs au Stade de France (10 juin et 10 juillet). En 1995, l’Etat, propriétaire de l’ouvrage, en a délégué la conception, le financement, la construction, l’exploitation et la maintenance jusqu’en 2025 à la société privée Consortium Stade de France (CSF). Les responsabilités de la sécurité sont ainsi réparties : l’Etat avec les préfectures de Paris et de Seine-Saint-Denis, Police, Gendarmerie, Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, SNCF, RATP, Conseil national des activités privées de sécurité, procureur de la République et inspection du travail ; l’exploitant, à savoir CSF (détenu à 67 % par Vinci et 33 % par Bouygues) et des sociétés de sécurité privées ;  les organisateurs, à savoir les fédérations et ligues de football et de rugby ou producteurs de concerts selon l’événement. Tous les acteurs se connaissent et agissent dans leur domaine propre. A l’issue d’un événement, ils partagent un retour d’expérience pour analyser les dysfonctionnements éventuels. Le Stade de France constitue un bon laboratoire pour la Croix-Rouge et la détection d’explosifs, conclut Christophe Bionne.

Analyser et anticiper. Le gestionnaire de risques doit identifier ceux auxquels se trouve confrontée une organisation ou une entreprise privée (industrielle ou commerciale) et la préparer aux menaces, indique France Hochin-Petit. Les enjeux varient, par exemple l’aspect sanitaire pour l’alimentation ou la sûreté pour le Stade de France. Il s’agit d’une approche sur la gravité et la probabilité du risque, suivie du développement d’un plan de réponses aux menaces. Cela implique de préparer, en temps de paix, des actions auxquelles il est impossible de penser dans le feu de l’action. La gestion du risque repose sur trois axes : la réponse à l’urgence ; la continuité de l’activité ; la préparation du retour à la normale par un plan opérationnel, où chacun doit savoir ce qu’il a à faire. Le gestionnaire de risques les évalue par rapport au milieu, à l’organisation et aux moyens matériels et humains par lesquels un événement peut se produire. La capacité d’en déceler les signes avant-coureurs permet de lancer des actions correctrices au plus tôt, pour anticiper la crise et en limiter l’impact.

Se préparer à l’imprévisible. Le nombre de catastrophes, d’origine naturelle ou technologique, progresse depuis un siècle, constate François Faure. Leurs fréquence et gravité vont encore augmenter avec le changement climatique, l’intensification des activités humaines et l’accroissement démographique. La multiplication des enjeux exposés, avec leurs aléas induits, nécessite de développer la résilience des territoires, à savoir renforcer leur résistance à une menace et les rendre capables de retrouver rapidement leurs fonctions vitales : habitat, activité, infrastructure et gouvernance. Selon François Faure, l’entreprise ne se prépare pas assez à l’imprévisible, car l’entraînement n’appartient pas à sa culture. Or une petite entreprise qui fait faillite ne s’en relève pas. En outre, la crise est davantage vécue comme un échec que comme l’étape d’un processus plus large. Gérer les risques consiste à s’occuper des plus probables, de ceux dont l’incertitude reste difficile à calculer et aussi de ceux, envisagés, mais imprévisibles. Faire face à l’imprévu implique : de développer des solutions innovantes ; de travailler collectivement en vue d’un même objectif ; de se concentrer sur les activités essentielles de l’entreprise ; d’améliorer ses prévisions ; de découvrir de nouvelles pistes. Le retour d’expérience s’établit sur la création d’une cellule de crise, le renseignement et la tenue d’un journal de crise. Il doit déboucher sur l’entraînement. Facteur de résilience, ce dernier permet en effet d’acquérir des réflexes et ainsi de pouvoir dégager du temps pour réfléchir et parvenir à une solution inattendue.

Crise égale défi. Différents risques aux conséquences tragiques perturbent les sociétés, rappelle Pierre Grard. La crise équivaut à la rencontre de l’émotionnel et de l’irrationnel, qui prennent alors le pas sur la raison dans les domaines physique, psychologique, social et culturel. Le concept de « crise » se traduit en chinois par deux idéogrammes : « danger » et « opportunité ». La résilience introduit alors conscience et réactivité pour agir dans l’immédiat, puis pour affronter de nouveaux risques. Cette prise de conscience implique décision et action, entre la crise et le retour à la normale dans un délai de plus en plus bref.

Morts « évitables ». Alors que la mortalité hospitalière à 7 jours ne dépasse pas 1,3 %, les attentats terroristes causent des morts massives et sur place, souligne le docteur Lamour. La qualité de la prise en charge peut éviter la mort de blessés souffrant de graves lésions par traumatismes pénétrants, projectiles à haute vélocité ou impacts multiples d’armes automatiques. En cas de tuerie de masse, les forces d’intervention de la Police nationale doivent mettre fin à l’acte criminel, circonscrire la crise et limiter le nombre des victimes. La résilience opérationnelle constitue un cycle permanent sous l’autorité d’un chef : constat ; réactivité ; volonté partagée d’agir ; formation, entraînement et moyens ; retour d’expérience.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : « réagir ensemble » aux attentats terroristes et aux crises

Sécurité : « Orphé », plongée au cœur des cellules de crise

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

Le Stade de France (banlieue parisienne) peut accueillir 81.338 spectateurs par 18 portes d’accès, 18 escaliers monumentaux et 102 accès aux tribunes. Desservi par 2 autoroutes, 1 ligne de métro et 2 lignes de RER, il dispose de 40.000 m2 de parvis intérieur, 22 passerelles et 4.500 places de stationnement. Lors d’un événement de grande ampleur, sa sécurité est assurée par : 8 médecins ; 65 secouristes ; 5 ambulances ; 230 caméras de vidéo-protection ; 700 à 1.200 agents dont 600 sont équipés de talkies walkies ; 1 point de contact Police. En cas d’urgence, Il doit être évacué en 8 minutes.




Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises

A l’horizon 2035, la modernisation des composantes océanique et aérienne de la dissuasion nucléaire de la France s’impose pour lui permettre de maintenir sa crédibilité dans le monde et protéger ses intérêts vitaux.

Telle est la conclusion d’un rapport de la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées présenté à la presse, le 28 juin 2017 à Paris, par les sénateurs Xavier Pintat et Jeanny Lorgeoux.

Un monde plus « nucléarisé ». Début 2016, selon l’Institut international de recherches sur la paix de Stockholm, neuf Etats possèdent environ 15.395 armes nucléaires, dont 4.120 déployées dans les forces opérationnelles et 1.800 maintenues en état d’alerte avancée : Etats-Unis ; Russie ; Grande-Bretagne ; France (voir encadré) ; Chine ; Inde ; Pakistan ; Corée du Nord ; Israël. Tous développent, pérennisent ou modernisent leurs capacités.

La Russie dispose de 7.290 ogives nucléaires, dont 1.790 déployées et 2.800 en alerte. Elle renouvelle la gamme de missiles de portée inférieure à 500 km ou supérieure à 5.500 km. Déjà, 40 nouveaux missiles intercontinentaux Sarmat et Rubzeh peuvent percer les systèmes de défense antiaérienne les plus sophistiqués. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Boreï, équipés du missile Boulava (10 têtes à trajectoires indépendantes), entrent en service. La composante aérienne de bombardiers lourds furtifs Tu-60 sera renforcée par un nouvel avion stratégique, après 2025. Outre la mise en chantier de grands moyens de simulation, l’entraînement des forces nucléaires sera accru : exercices des composantes et des chaînes de commandement ; patrouilles sous-marines ; vols de bombardiers sur longues distances. La nouvelle doctrine militaire (décembre 2014) souligne le recours à l’arme nucléaire en riposte à une attaque nucléaire ou une agression massive à l’arme conventionnelle contre la Russie ou ses alliés ou de menaces contre l’existence même de l’Etat.

Les Etats-Unis possèdent 7.000 ogives nucléaires (1.930 déployées et 2.500 en alerte). Le nouveau SNLE de la classe  Columbia, en service en 2029, sera équipé de 16 tubes missiles et d’une chaufferie à uranium hautement enrichi, qui ne nécessitera pas de changement de combustible pendant les 42 ans de vie du submersible. Les missiles Trident IID5, embarqués sur les SNLE de la classe Ohio (24 tubes), seront prolongés jusqu’en 2042. Les 400 missiles Minuteman III de la composante terrestre resteront en service après 2030. D’ici là, un programme de missiles  balistiques, tirés de silos, devrait être lancé en 2018. Le nouveau bombardier stratégique furtif B21, prévu pour 2025, emportera le nouveau missile de croisière nucléaire à long rayon d’action LRSO dès 2028. La flotte de B52H sera modernisée pour durer jusqu’en 2040 et emporter le LRSO. Les bombardiers B2 seront adaptés à l’emport des nouvelles armes nucléaires B61-12 et LRSO.

La Grande-Bretagne dispose d’un stock de 215 ogives nucléaires (120 déployées), qui sera réduit à 180 à partir de 2025. Conformément aux accords de Nassau (1963), les SNLE britanniques de la classe Vanguard embarquent des missiles américains Trident, opérationnels jusqu’en 2040 et équipés d’ogives britanniques. Les nouveaux SNLE de la classe Dreadnought, qui remplaceront les Vanguard à partir de 2030, auront le même compartiment missiles que les Columbia américains.  Ils maintiendront une permanence à la mer d’un SNLE équipé de 8 missiles opérationnels emportant 40 têtes.

La Chine possède 260 ogives nucléaires. Elle  modernise toute la gamme de ses missiles balistiques et de croisière, capables d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires. Elle renforce leurs capacités de pénétration des défenses adverses et ses propres défenses antiaériennes et antimissiles. Pour diversifier sa frappe en second, elle développe une nouvelle génération de SNLE, plus discrète que l’actuel Jin et capable de lancer un missile d’une portée supérieure à celle du JL2 (8.600 km). Par ailleurs, elle prévoit la mise en service d’un planeur hypersonique emportant une charge nucléaire, d’ici à 2020, et d’un missile de croisière hypersonique aéroporté vers 2025. Compte tenu du vieillissement des têtes nucléaires, un programme de simulation, proche des normes occidentales, devrait être développé.

L’Inde dispose de 100-120 ogives nucléaires et de 250 chasseurs- bombardiers T50 de nouvelle génération, développés avec la Russie. Elle a conclu l’achat de 36 Rafale français en 2016 et négocie pour d’autres. Son premier SNLE, Arihant, entré en service en 2016, sera équipé du futur missile K 4 (3.500 km de portée). La composante terrestre repose sur la famille de missiles balistiques Agni (jusqu’à 6.000 km). Une défense anti-missile est en cours de développement.

Le Pakistan possède 100-130 ogives nucléaires. A partir de 2028, il prendra livraison de 8 sous-marins chinois de la classe Yuan à propulsion diesel-électrique et destinés à recevoir des dérivés du missile Babur (450 km) pour une frappe en second. Il développe la capacité de pénétration de sa composante terrestre pour contrer la supériorité conventionnelle de l’Inde.

La Corée du Nord, qui posséderait 10 ogives nucléaires, a déjà procédé à 5 essais nucléaires souterrains et à une soixantaine de tirs de missiles, plus ou moins réussis. Elle cherche à développer une composante sous-marine. Le placement en orbite d’un satellite lui permettra de concevoir des missiles balistiques intercontinentaux pour menacer la Corée du Sud, le Japon et, à terme, les Etats-Unis.

Israël possède 80 ogives nucléaires. Il teste un missile balistique de longue portée et dispose d’une flotte de chasseurs-bombardiers d’assaut F15I, capables de raids à longue distance.

L’Iran a atteint le seuil de réalisation de matières fissiles pour réaliser des armes nucléaires. En 2030, il sera délié de l’accord international sur la suspension de son programme militaire et disposera de missiles capables d’atteindre l’Europe occidentale.

Et la France ? Le rapport sénatorial recommande 15 mesures pour maintenir la dissuasion nucléaire dans sa stricte suffisance. Vu l’augmentation prévue du budget de la défense en 2025, les crédits de la dissuasion devraient rester stables à 12 % environ.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

 En 2017, la dissuasion française repose sur 300 têtes nucléaires (280 déployées et 10 en alerte opérationnelle avancée) ainsi réparties  : 48 missiles balistiques M51 (portée de 9.000 km) embarqués sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique (FOST) ; 54 missiles ASMP-A (air sol moyenne portée amélioré allant jusqu’à 500 km) transportés par des Rafale de l’armée de l’Air (Forces aériennes stratégiques) et de la Marine nationale (Force aéronavale nucléaire). La FOST déploie 4 SNLE à 16 tubes dont au moins un en permanence à la mer. Les futurs SNLE, équipés du missile M51.3, seront en service de 2048 à 2080. La composante aérienne repose sur le trio Rafale, ASMP-A et avion ravitailleur. L’ASMP-A, retiré du service en 2035, devrait être remplacé par le futur ASN4G, qui devrait durer jusqu’en 2070.




Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Enjeu de souveraineté nationale, la sécurité numérique parvient à s’imposer parmi les administrations, entreprises et particuliers. Toutefois, l’évolution des cyber attaques et le renforcement induit du contrôle de l’Etat risquent d’atteindre systématiquement les libertés individuelles à l’horizon 2030.

Le 7 juin 2017 à Paris, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a présenté son rapport d’activités 2016. De son côté, le Secrétariat pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN), auquel elle est rattachée, a publié une étude sur les menaces intitulée « Chocs futurs », dont celles du domaine numérique en 2030.

Autonomie européenne. L’engagement de la France en faveur de l’autonomie stratégique européenne, en matière de sécurité numérique, repose sur trois piliers. Le premier porte sur le développement des capacités au sein de l’Union européenne (UE) elle-même et de chacun des Etats membres. Le deuxième consiste à maîtriser les « briques technologiques » et les outils industriels essentiels. Le troisième vise à préserver la capacité de régulation de l’UE et des Etats membres pour la protection adéquate des données et celle d’évaluation des produits. Après trois ans de négociations, la directive française « NIS » (Network and Information Security) sur la sécurité des systèmes d’information, élaborée par l’ANSSI et approuvée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, va devenir la norme en 2018. La NIS s’articule autour de quatre axes. D’abord, les capacités nationales seront renforcées par le positionnement de la cyber sécurité comme enjeu stratégique majeur pour le marché européen du numérique. Ensuite, la cyber résilience sera améliorée par l’établissement d’un cadre de coopération volontaire entre Etats membres, via un groupe de coopération et le réseau européen des équipes d’intervention rapide CIRT (Computer Incident Response Team). De plus, chaque Etat devra renforcer la cyber sécurité de ses opérateurs de services essentiels. Enfin, la sécurité sera encadrée et régulée par l’instauration de règles communes à l’intention des prestataires de services numériques.

Stratégie 2020. La stratégie « ANSSI 2020 », présentée en mai 2016, établit un référentiel d’orientations et de projets destiné à tous les agents et administrations partenaires. Elle sera actualisée chaque année, en raison du mouvement permanent de l’espace numérique. L’anticipation des évolutions des technologies et usages doit favoriser l’action en amont et concentrer les ressources sur les meilleurs leviers. Le renforcement de l’autorité nationale de l’ANSSI accroîtra son domaine d’action. La connaissance fine et actualisée des publics lui permettra d’adapter son action et d’améliorer la résilience de la société française. La réactivité de l’ANSSI sera accrue face à une crise informatique majeure. Le rayonnement international de la vision française de la cyber sécurité et de la défense soutiendra la politique étrangère de la France et le développement des entreprises françaises spécialisées dans le cyber. En mai 2017, 43 actions ont déjà été définies et sont menées.

Evolution de la menace mondiale. En 2017, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie développent des capacités offensives, car leurs services de renseignement coordonnent ou assurent la sécurité et les opérations de défense et d’attaques informatiques. De leur côté, l’Allemagne, la France, la Chine et Israël séparent les capacités offensives et défensives. La protection, privilégiée, passe par l’augmentation du niveau de sécurité des systèmes d’information étatiques et des infrastructures critiques du pays, sans pour autant exclure le recours à des actions offensives de prévention ou de rétorsion. De son côté, l’UE a créé l’Agence européenne de sécurité des réseaux et a adopté la directive NIS. En juin 2016, l’OTAN a déclaré le cyberespace  « espace de combat », au même titre que la terre, l’air et la mer. Fin 2016, l’Université américaine de Berkeley a rendu public un travail d’experts sur les perspectives de la menace cyber à l’horizon 2020, lesquelles semblent plausibles jusqu’en 2030, selon le SGDSN. Un premier scénario, dénommé « Omega », se base sur les technologies prédictives, qui ciblent très précisément les goûts, habitudes et désirs des gens. Ceux qui refusent de transmettre leurs données peuvent passer pour criminels. Les données obtenues permettent déjà de comprendre leurs envies et craintes et de sécuriser une ville par la surveillance des individus à risques. Les Etats autoritaires connaissent peu d’insécurité, alors que ceux qui cherchent à encadrer ces technologies, comme les démocraties européennes, présentent des taux d’insécurité élevés. L’instabilité plus ou moins exacerbée et les mouvements de citoyens opposés au « tout numérique » conduiraient les démocraties à mettre en place une forme de régulation et de contrôle. Le deuxième scénario, dit « Bubble 2.0 », envisage une crise économique résultant d’une faible création de valeur réelle et de l’augmentation du coût du travail, due à la présence du numérique dans tous les aspects économiques, financiers et commerciaux de la société. Le centre du monde numérique se déplacerait alors des Etats-Unis vers Singapour, la Chine et la Corée du Sud. Dans le troisième scénario, « l’Internet des objets » s’implanterait dans les grandes villes du monde pour répondre aux  besoins en termes de trafic routier, santé, dépenses publiques et écologie. La violence urbaine diminuerait par suite de l’adaptation des objets connectés aux missions de défense et de sécurité. Les écarts se creuseraient alors entre les villes et les campagnes et entre les villes elles-mêmes, selon leurs capacités d’investissement. Ces écarts se manifesteraient aussi dans l’éducation, la valeur du travail, la santé des populations et le coût des assurances pour les gens qui ne fournissent pas un flux constant de données. Tout cela renforcerait les inégalités sociales et les pouvoirs des régimes autoritaires.

Loïc Salmon

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises

Selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, fin 2015-début 2016, des attaques ont ciblé les entités clientes de la messagerie interbancaires de SWIFT. En juin 2016 : découverte d’une plateforme de vente cyber criminelle ; « Opération Ghoul » d’espionnage informatique dans les secteurs de l’industrie et de l’ingénierie au Moyen-Orient ; attaques informatiques perturbant la diffusion en ligne d’une conférence américaine sur les massacres de la place Tien An Men (Pékin, avril-juin 1989). Septembre et décembre 2016 : exfiltration d’un milliard de données clients de l’opérateur américain Yahoo ; Novembre 2016 : sabotage informatique d’entreprises et organisations étatiques saoudiennes. Au cours de 2016 : apparition du « rançongiciel »  Locky capable de chiffrer des fichiers accessibles via des partages réseau ; attaques de cibles gouvernementales et institutionnelles françaises et belges par le groupe Downsec Belgium, issu de la mouvance « hacktiviste » Anonymous ; propagande de l’Etat islamique (Daech) sur les réseaux sociaux, par défiguration de sites internet et divulgation de documents prétendument exfiltrés de systèmes d’information de gouvernements occidentaux.




Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer

Fraude et corruption nuisent au développement de la plupart des pays africains, favorisent le crime organisé et participent au financement du terrorisme. Une lutte efficace implique l’action de l’Etat, accompagnée de dispositifs de prévention et de contrôle des bailleurs de fonds internationaux.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 11 mai 2017 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Marianne Sivignon-Lecourt, directrice du département de contrôle permanent et de la conformité à l’Agence française de développement (AFD) ; Laurent Guillaume, ancien officier de police expert en lutte contre le crime organisé.

Situation endémique. La corruption consiste à s’enrichir personnellement par l’abus d’une charge publique, rappelle Laurent Guillaume. Très dissimulée en Europe, elle est devenue quasi légale en Afrique, notamment parmi les pays de la bande sahélo-saharienne qui connaissent la guerre, l’instabilité politique et la pauvreté. L’Etat ne représente rien pour la plupart des ethnies, qui ne comprennent pas la finalité de l’impôt, sans compter la dîme que s’octroient les percepteurs. L’Etat ne parvenant pas à investir suffisamment dans les services de sécurité, les réseaux mafieux se multiplient. En Afrique de l’Ouest, la corruption sévit surtout parmi les policiers, gendarmes, douaniers et…magistrats. Tout le monde s’en plaint, mais veut sa part du gâteau. Le douanier ou le policier doit entretenir toute sa parentèle pour ne pas déchoir au sein de la société. Des officiers de police judiciaire versent un bakchich à leur hiérarchie pour effectuer des missions dans la circulation routière, afin de pouvoir prélever une manne sur les chauffeurs de taxis ou de camions. Certains endroits restent interdits de contrôle pour que l’argent, récupéré dans la rue, remonte au sommet d’un système pyramidal. Formés à la lutte contre le trafic de stupéfiants dans le cadre de la coopération internationale technique, des policiers profitent de ce qui leur a été enseigné sur les méthodes des « dealers » pour s’y livrer à leur tour. Certains procèdent à des substitutions de passagers à bord d’un avion de ligne, avec le risque d’y introduire un djihadiste. Un avion, qui transportait 11 t de cocaïne et des narcotrafiquants colombiens, a été saisi au Mali. Mais des magistrats ont bloqué l’enquête, qui remontait jusqu’à des membres du cabinet du président de la République de l’époque, des députés et même un colonel de la Garde nationale … responsable de la sécurité de l’avion ! Dans les années 2000, le directeur général de la Douane au Mali, condamné pour trafic de drogue, avait retrouvé son poste à sa sortie de prison. Les entreprises étrangères paient les pots-de-vin pour s’assurer le passage en douane portuaire des marchandises (ciment et conteneurs), avec un tarif plus élevé pour les pays enclavés. Pratiquée directement à très haut niveau, la corruption (10-18 % de la valeur de la  marchandise) revient moins cher aux grandes entreprises, qui provisionnent en conséquence. Par ailleurs, les opérations militaires « Serval » et « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne ont entraîné un afflux d’instructeurs étrangers auprès des forces armées africaines. Payés 100-150 $/jour, ces derniers doivent en rétrocéder une partie au pays d’accueil !

Prise de conscience. Faire connaître la corruption nuit profondément à l’image des pays concernés et s’avère dissuasif. Selon Laurent Guillaume, les autorités politiques de plusieurs pays africains, dont le Mali, tentent d’y mettre un frein. A court terme, l’expert recommande : l’enseignement de la morale publique ; l’amélioration des traitements des fonctionnaires ; la stabilité politique ; le développement de médias indépendants ; la protection des lanceurs d’alerte. Cela implique un travail sur plusieurs décennies…qui commence à l’école !

Vérification et suivi. Tout euro qui ne correspond pas à une prestation réelle s’assimile à de la corruption, souligne Marianne Sivignon-Lecourt. L’AFD dispose de moyens  juridiques et matériels pour vérifier la bonne affectation des fonds et réduire la fraude le plus possible. Avec ses équipes à Paris, Marseille et dans 72 agences et représentations dans les pays en développement et les Outre-mer français, elle offre à ses partenaires des financements, des instruments d’analyse et de couverture du risque et une ingénierie de formation et de renforcement des capacités. Elle donne un avis de conformité sur tous les projets et procède à des enquêtes d’honorabilité, pour éviter tout blanchiment de l’argent du terrorisme. Les enquêtes portent sur toute la chaîne, du financement en amont jusqu’au bénéficiaire physique effectif, en passant par les entreprises, dirigeants et administrations. Au besoin, des cabinets d’intelligence économique iront poser les bonnes questions aux bons interlocuteurs. Les informations sur la fraude sont vérifiées par la communauté des bailleurs de fond. Les projets sont suivis, du niveau des Etats à celui des entreprises soumissionnaires de marchés publics, qui ont l’obligation de faire une déclaration d’intégrité. Lors de la passation des marchés, l’avis de non objection de la part de l’AFD lui permet de capter des informations. S’y ajoutent : les audits sur le bon usage des fonds ; les études des ONG ; les rapports de suivi technique ; les retours en interne, sous couvert d’anonymat, par des employés des entreprises qui ne respectent pas la qualité des matériaux prescrite (épaisseur du goudron ou armature métallique du béton par exemple). Les enquêteurs analysent ces informations pour confirmer ou infirmer la réalité des faits et déterminer des éléments de preuves, en vue de poursuites judiciaires. Ainsi en 2016, Proparco, filiale de l’AFD chargée des investissements privés, a détecté 12 cas de fraude ou de corruption avérée sur 53 cas remontés au département de contrôle permanent et de la conformité. Celui-ci émet alors des propositions de traitement de l’irrégularité et d’encadrement du risque, transmet une note à la direction générale de l’AFD ou même une déclaration de soupçon à Tracfin, organisme du ministère de l’Economie et des Finances chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent. Enfin, l’AFD, agent public, doit informer le procureur de la République de tout crime ou délit dont elle a connaissance.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Afrique : les armées et leur implication dans la politique

Afrique : huit accords de défense avec la France

Les engagements financiers étrangers de l’Agence française du développement (AFD) sont ainsi répartis : 50 % au continent africain, (4 Mds€ en 2016 et + 25 % en un an) ; 20 % en Asie et dans le Pacifique ; 20 % en Amérique Latine et aux Caraïbes ; 10 % aux Proche et Moyen-Orient. L’AFD finance des projets de croissance durable contribuant aux transitions majeures : démographique et sociale ; territoriale et écologique ; énergétique ; numérique et technologique ; politique et citoyenne. Pour 2011-2016, elle a lancé des projets aux impacts mesurables chaque année : soutien à 730.000 exploitations agricoles familiales ; installation de 665 MW d’énergies renouvelables ; accès à l’eau et à l’assainissement amélioré pour 1,2 million de personnes ; appui à 54.000 petites et moyennes entreprises ; scolarisation de 832.000 enfants.




Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance

L’Inde souhaite être reconnue comme une grande puissance, en raison de ses moyens militaires et de son dynamisme démographique et économique. En conséquence, elle revendique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 avril 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : Olivier Dalage, journaliste à Radio France Internationale et auteur de l’ouvrage « L’Inde : désir de puissance » ; le professeur Gérard-François Dumont, revue Population & Avenir.

« Mandala » et politique étrangère. Un penseur du IVème siècle avant J.-C. a théorisé la philosophie de l’Inde par le « mandala » (cercle, sphère et communauté), explique Olivier Dalage : tout voisin est un ennemi potentiel, dont il vaut mieux se faire un ami. En fait, depuis l’indépendance en 1947, la politique extérieure de l’Inde présente une certaine continuité, maintenue par les deux principales tendances : sociale-démocrate du Congrès national indien  (Premiers ministres Jawaharlal Nehru, Indira et Rajiv Gandhi) ; droite nationaliste du Baratiya Jamata Party  (Atal Bihari Vajpayee et Narendra Modi). Le non-alignement pendant la guerre froide (1947-1991) est perçu comme la « diplomatie du pauvre » dans l’Inde d’aujourd’hui, qui ne compte qu’un millier de diplomates, soit autant que les Pays-Bas ou la Belgique… alors qu’elle compte 1,5 milliard d’habitants ! Il s’agit désormais de mener une action diplomatique envers tous les pays, y compris le Pakistan, et un dialogue avec Israël. Puissance asiatique, l’Inde s’intéresse à ce qu’elle nomme « l’Asie de l’Ouest », à savoir le Moyen-Orient. La population indienne compte en effet autant de musulmans que celle du Pakistan et du Bangladesh. Au pouvoir depuis 2014, Narendra Modi s’est déjà rendu aux Emirats arabes unis, en Arabie saoudite, au Qatar et en Iran. Mais comme elle privilégie les relations bilatérales, l’Inde s’abstient délibérément de toute médiation et n’exerce guère d’influence dans cette région. Quoiqu’à la tête du Mouvement des pays non alignés pendant la guerre froide, Jawaharlal Nehru n’a jamais caché son admiration pour l’URSS, qui l’a soutenu politiquement pendant la guerre sino-indienne de 1962 pour le contrôle de territoires himalayens. Sa fille, Indira Gandhi, a conclu un traité de coopération avec l’URSS en 1971, peu avant la troisième guerre entre l’Inde et le Pakistan qui aboutit à l’indépendance de sa partie orientale sous le nom de Bangladesh. La Russie d’aujourd’hui considère toujours l’Inde comme une alliée, qui continue à lui acheter des équipements militaires. En 2015, elle a parrainé son entrée, mais aussi celle du Pakistan, dans l’Organisation de coopération de Shanghai (Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Chine). Malgré un différend frontalier non encore résolu, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Inde. Mais celle-ci n’a pas encore pris de décision quant à sa participation à la nouvelle « route de la soie », initiée par la Chine, à travers l’Asie centrale en direction de l’Europe. Pendant la guerre américano-vietnamienne (1955-1975), l’Inde avait soutenu le Viêt Nam puis, en 1992, a conclu un partenariat stratégique avec lui. Elle a récemment envoyé des navires de guerre en mer de Chine du Sud, pour soutenir le Viêt Nam dans le conflit larvé qui l’oppose à la Chine au sujet des archipels des Spratleys et des Paracels. Dans le domaine de l’énergie, l’Inde a pris en compte sa vulnérabilité face à la Chine, qui l’encercle par sa stratégie du « collier de perles ». Celle-ci consiste à acheter ou louer des installations portuaires jusqu’au Moyen-Orient : Kyauk Phyu (Birmanie) ; Chittagong (Bangladesh) ; Hambantoa (Sri Lanka) ; Gwadar (Pakistan). Par ailleurs, depuis les années 1960, l’Afrique constitue un espace de rivalité avec la Chine pour l’importation de matières premières et l’exportation de produits de haute technologie en matière d’agriculture et de santé. Toutefois, les deux pays limitent au maximum les tensions, susceptibles de mettre en péril leur développement. L’Inde, qui souffrait de pénurie alimentaire dans les années 1960, est devenue l’un des principaux pays exportateurs de riz. Enfin, elle a réussi à mettre une sonde en orbite autour de Mars en 2014 et développe une dissuasion nucléaire complète.

L’atout de la démographie. L’Inde va devenir le pays le plus peuplé du monde vers 2030, avec des conséquences durables sur la consommation et la géopolitique, souligne le professeur Dumont. Sa population stagne au XIXème et au début du XXème siècle en raison de la forte mortalité. Vers 1920, une transition démographique apparaît, due au recul de la mortalité infantile et maternelle. Lors de l’indépendance, l’espérance de vie des hommes dépassait celle des femmes. En 2017, l’inverse s’est produit par suite de la baisse de la fécondité. Toutefois, la mosaïque « géodémograhique », difficile à gérer, varie selon les Etats de l’Union indienne. La fécondité, régulée dans certains Etats, reste très élevée au Kerala (Sud) et en Uttar Pradesh (Nord) dont la population atteint celle du Brésil. En outre, après avoir longtemps ignoré les diasporas indiennes dans le monde, les autorités politiques ont pris conscience de leur importance à partir de la révolution économique des années 1990. Ainsi, le « ministère des Indiens à l’étranger » les incite, par des avantages fiscaux, à investir en Inde et les mobilise pour faire mieux connaître l’Inde. Le « lobby indien » des Etats-Unis est parvenu à un rapprochement entre Washington et New Delhi. Mais en matière de naissances, l’inégalité des sexes persiste en Inde même, par suite de l’élimination de fœtus féminins détectés par échographie. Certaines familles préfèrent un fils pour prendre soin des parents âgés et pour ne pas devoir épargner considérablement pour la dot d’une fille. Il s’ensuit un déficit de femmes dans quelques Etats, que les Conseils locaux pallient en autorisant l’exogamie entre castes. Par ailleurs, quoique le niveau de vie des musulmans soit inférieur à celui des hindouistes, le pays n’enregistre pas de migrations vers l’étranger. Les diasporas des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, qui vivent mieux que celle du Pakistan, restent homogènes et fidèles à l’Inde d’origine.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

L’océan Indien : espace sous tension

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Le budget de la Défense de l’Inde atteint 37,2 Mds$ pour l’exercice 2016/2017. Les effectifs de ses forces armées sont estimés à 1.335.000 personnels ainsi répartis : 1.110.000 pour l’armée de Terre ; 170.000 pour l’armée de l’Air ; 55.000 pour la Marine. Elle déploie 3.000 chars, 1.900 véhicules blindés, 650 avions de combat, 16 sous-marins à propulsion diesel-électrique (6 seront remplacés par des submersibles français Scorpène), 8 frégates et 1 porte-aéronefs pour avions à décollage court. Elle prévoit la construction de 6 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Non signataire du Traité de non prolifération des armes nucléaires, elle dispose de l’arme atomique depuis 1974 et a procédé à 5 essais en 1998. Elle aurait en stock 50 à 90 bombes au plutonium et un nombre inconnu de bombes à uranium. Depuis les années 2000, l’Inde a lancé un programme de défense antimissile balistique. Enfin, de 2012 à 2016, elle a réussi 4 essais du missile balistique Agni V d’une portée supérieure à 5.000 km.




Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Pays au régime totalitaire et dynastique, la Corée du Nord inquiète la communauté internationale, en raison de ses essais nucléaires et balistiques menaçants. Pourtant, la pérennité d’une péninsule coréenne coupée en deux a convenu, jusqu’à aujourd’hui, à ses grands voisins de l’océan Pacifique.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 mars 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : Barthélémy Courmont, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille ; Juliette Morillot, rédactrice en chef adjointe du média électronique Asialyst.

Dialogue en panne. Barthélémy Courmont s’est exprimé à cette occasion et dans une interview publiée le 10 mars par Asialyst. Depuis le début de 2017, les essais de missiles nord-coréens, quoique critiqués par la communauté internationale et surtout sanctionnés économiquement par les principaux acteurs de la région, sont tombés en mer sans présenter d’amélioration technique depuis plusieurs années. La Corée du Nord semble ainsi vouloir affirmer sa détermination et sa capacité de menace, en réponse à ce qu’elle perçoit comme des atteintes à sa souveraineté, à savoir les manœuvres militaires américano-sud-coréennes annuelles et l’installation progressive du bouclier antimissile THAAD américain en Corée du Sud. Par ailleurs, le projet international KEDO de développement de l’énergie nucléaire dans la péninsule, initié par Pékin en 1994 contre l’abandon par Pyongyang de tout programme nucléaire militaire, a été gelé en 2003 après le retrait de la Corée du Nord du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Depuis, la multiplication des essais nucléaires nord-coréens a conduit à la suspension des négociations multilatérales entre les deux Corées, la Russie, le Japon et la Chine sur les meilleures conditions pour diminuer la menace nord-coréenne. En 2002, Pyongyang avait ouvert la zone industrielle de Kaesong à des entreprises sud-coréennes qui, en 2012, réalisaient 400 M$ de chiffre d’affaires et y employaient 50.000 Nord-Coréens. Cette zone a été fermée par Séoul en février 2016, à la suite de l’essai nucléaire du 6 janvier. Selon Barthélémy Courmont, la Chine reste le seul pays susceptible de faire pression sur la Corée du Nord, alors qu’elle ne comptait pas 15 ans auparavant dans les discussions diplomatiques dominées par les Etats-Unis. A la suite de la dernière campagne de tirs de missiles en 2017, la Chine a annoncé des sanctions économiques, notamment sur les produits miniers nord-coréens. Toutefois, le « statu quo » apparaît comme la meilleure solution pour toutes les parties. En effet, une réunification de la péninsule aurait un coût financier très élevé, que seule la Chine pourrait assumer, et ôterait toute justification à la présence militaire américaine, situation difficilement acceptable par Washington. Par ailleurs, comme 50 millions de personnes vivent au Sud du 38ème parallèle et 25 millions au Nord, une réunification équivaudrait à une extension de la Corée du Sud, démocratique. Mais celle-ci changerait alors de nature par suite des votes massifs des Nord-Coréens et la désaffection des Sud-Coréens à l’égard du personnel politique.

La rationalité de Pyongyang. Juliette Morillot a présenté la vision de la situation par le régime de Pyongyang. Les deux Corées n’ont toujours pas signé de traité de paix depuis l’armistice de 1953. Celle du Nord se sent donc encore en guerre et sous la menace directe des Etats-Unis, qui avait installé des armes nucléaires en Corée du Sud de 1958 à 1991 pour dissuader le Nord de développer un arsenal nucléaire. La doctrine officielle, dite « Juche », repose sur l’autosuffisance économique et défensive et vise à hisser le pays au niveau des grandes puissances, l’arme nucléaire constituant une véritable assurance-vie. La Corée du Nord veut d’abord un traité de paix sur la péninsule en préalable à toute discussion sur sa dénucléarisation, alors que les Etats-Unis exigent l’inverse. Elle souhaite aussi un pacte de non-agression avec les Etats-Unis et un accord sur le nucléaire civil, similaire à celui avec l’Iran (2015). Devenue une puissance nucléaire, elle revendique une reconnaissance diplomatique. Pyongyang veut un dialogue direct avec Séoul et une relation bilatérale avec Washington et refuse la conférence multilatérale à 6, considérée comme un « tribunal » (Corées du Nord et du Sud, Etats-Unis, Japon, Russie et Chine). En fait, estime Juliette Morillot, tous les pays de la région souhaitent le maintien du « statu quo ». Pour le Japon, une péninsule réunifiée et nucléarisée justifierait son réarmement, actuellement freiné par un sentiment antinippon latent dans la région depuis la seconde guerre mondiale. Lassée des rêves nationalistes, la Corée du Sud n’a guère envie d’une réunification, surtout sa jeunesse qui voit la Corée du Nord comme un pays étranger dont elle ne perçoit pas la menace. La Chine conserve une attitude ambiguë. Pour se maintenir dans le concert des nations, elle condamne la Corée du Nord à l’ONU et vote les sanctions, contournées à leur frontière commune. En outre, elle préfère un « Etat-tampon » à une péninsule unifiée  et « américanisée ». Elle ne souhaite guère la constitution d’un bloc nucléaire à proximité : Corée du Nord mais aussi Japon et Corée du Sud sous l’égide des Etats-Unis. Pyongyang se méfie de Pékin et redoute un conflit armé avec Séoul…sous le commandement réel de Washington. Ses diplomates jouent sur l’ambiguïté régionale pour assurer la survie du régime. Enfin, son dirigeant, Kim Jong-Un jouit d’une relative popularité, en raison de l’amélioration des conditions de vie de la population par rapport à l’époque de son père où la famine avait sévi. La Russie se sent menacée par l’installation du bouclier antimissile américain THAAD et veut créer un pôle économique régional. Washington justifie la présence de 30.000 soldats en Corée du Sud et au Japon par la volonté expansionniste de Pékin en mer de Chine orientale, notamment sur les îles Senkaku sous contrôle japonais depuis 1895 et revendiqué par Taïwan et la Chine. Sous l’administration de Barack Obama (2009-2017), les « faucons » américains parlaient peu, mais depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, ils préconisent une frappe préventive contre la Corée du Nord.

Loïc Salmon

La Corée du Nord (en 100 questions)

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

Séparée de la Corée du Sud par une zone démilitarisée (DMZ) de 238 km le long du 38ème parallèle, la Corée du Nord a une frontière commune de 1.416 km avec la Chine et se trouve à 1.000 km au Nord-Ouest du Japon. Elle est dirigée depuis sa fondation par les Kim, de père en fils : Kim-Il Sung, de1948 à 1994 ; Kim Jong-Il, de 1994 à 2011 ; Kim Jong-Un, depuis 2011. Fortement minée, la DMZ est surveillée par 700.000 soldats nord-coréens et 410.000 militaires sud-coréens appuyés par des éléments de la 2ème Division d’infanterie américaine, conformément au pacte de sécurité conclu entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. L’unique point de passage, dénommé « Joint Security Area », se trouve sous le contrôle de l’ONU. Disposant d’une force armée de 9,5 millions de personnels, la Corée du Nord développe des programmes nucléaire et spatial.




Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

 

Ressources halieutiques et énergétiques convoitées, revendications territoriales d’îlots, récurrence de la piraterie et prolifération des sous-marins affectent la sécurité de l’Asie du Sud-Est. Tous les pays de la région renforcent leurs budgets de défense en conséquence.

Tel a été le thème traité au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 avril 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. Y sont intervenus : la capitaine de frégate Marianne Péron-Doise, Institut de recherche stratégique de l’école militaire ; le capitaine de frégate Damien Lopez, ancien commandant (2016) de la frégate de surveillance Vendémiaire, basée en Nouvelle-Calédonie.

Géostratégie maritime chinoise. Pour l’Asie du Sud-Est, la mer constitue un marquage identitaire en raison des flux commerciaux internationaux, explique la capitaine de frégate Péron-Doise. Chaque année, 70.000 navires franchissent le détroit de Malacca, lieu de passage entre l’Europe, le Moyen-Orient et les grands pays économiques de l’Asie du Nord-Est (Chine, Japon et Corée du Sud). La mer de Chine méridionale s’étend sur 3 Mkm2 avec de nombreux îlots et atolls ne se découvrant qu’à marée basse. Le plateau continental ne présente aucune continuité avec les archipels, dont plusieurs pays riverains revendiquent la souveraineté (encadré). La Chine pratique une stratégie du fait accompli. Au delà du potentiel halieutique et énergétique de la mer de Chine méridionale, elle cherche à assurer la sécurité de ses approvisionnements en pétrole et gaz via l’océan Indien. Les Paracels sont situées à environ 170 milles marins (315 km) de la côte vietnamienne et de l’île chinoise de Hainan, qui abrite la base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Leur revendication par la Chine lui permet de protéger ainsi sa dissuasion nucléaire, dont la capacité se trouve déjà amoindrie par l’installation du système de missiles antibalistiques américain THAAD en Corée du Sud. La poursuite de cet objectif a été amorcée dès 2009. La Chine avait alors invoqué des raisons historiques pour justifier sa souveraineté sur 2.000 km2 de mer de Chine méridionale puis, en 2012, sur la totalité en y incluant les archipels des Paracels  et des Spratleys. Déjà en 1988, un atoll des Spratleys avait été le théâtre d’un grave incident entre les Marines vietnamienne et chinoise. Par ailleurs, au nom de la Convention de l’ONU sur le droit de la mer, la Marine chinoise harcèle régulièrement les bateaux de pêche vietnamiens et philippins. Saisi en 2009 par les Philippines, La Cour permanente d’arbitrage de La Haye a conclu en 2016 que la légitimité historique de la Chine sur les Spratleys ne repose sur aucun élément et que celle-ci ne peut donc prétendre à une zone économique exclusive du fait de l’occupation de ces îlots. Depuis, la Chine a développé une flotte de garde-côtes, qui inspectent tous les navires pénétrant dans les eaux contestées. La nouvelle milice maritime de Tanmen (Hainan), embarquée sur des unités à coque rigide, coupe les filets des bateaux de pêche ou en saisissent les cargaisons. Ce dispositif coercitif ne concèderait que des droits de pêche épisodiques aux Philippins. En février 2017, la Chine a révisé sa loi sur le trafic maritime afin d’empêcher l’accès de navires au motif d’éventuels troubles à la sécurité. Ainsi, un sous-marin doit naviguer en surface en arborant son pavillon. Tout navire, militaire ou civil, doit demander l’autorisation de transit. La protection des systèmes de missiles surface/air, installés dans les îles artificielles des Spratleys, a été renforcée.

Situation géopolitique. Selon la capitaine de frégate Péron-Doise, la Chine exerce une forte dépendance économique des pays de l’ASEAN, dont elle mésestime les droits. Le Viêt Nam entretient des partenariats avec l’ensemble des autres pays, mais évite d’être trop marqué avec l’un pour ne pas indisposer la Chine. Il autorise les escales de bâtiments militaires français, japonais et australiens au port de Cam Ranh pour manifester l’indépendance de sa diplomatie navale de contrepoids face à la Chine. De leur côté, le Japon et l’Australie s’inquiètent de la stratégie chinoise d’appropriation maritime, qui pourrait limiter l’accès au détroit de Malacca. Leurs Marines participent à des exercices avec la VIIème flotte américaine. Les Etats-Unis ont opté pour une « dialectique du pivot » de l’Europe vers l’Asie, pour se montrer de façon plus visible. En fait, ils assument depuis longtemps une présence militaire au Japon, en Corée du Sud et surtout à Guam (archipel des Mariannes). De son côté, la France a conclu des partenariats avec Singapour et la Malaisie.

La France dans le Pacifique. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France exerce une responsabilité globale sur toutes les mers, rappelle le capitaine de frégate Lopez. La Marine nationale a pour mission d’affirmer le principe de liberté de navigation, menacée notamment en mer de Chine par la poldérisation de certains atolls et îlots. Sa stratégie repose sur la présence, la coopération, l’observation et le rayonnement pour maintenir sa liberté d’action. La diplomatie navale correspond à un comportement clair : ne pas prendre parti dans les différends ; promouvoir un ordre international fondé sur le droit ; résoudre les conflits par le dialogue. La présence se manifeste  par la participation à toutes les instances régionales : Réunion annuelle des chefs d’Etat-major des armées des pays du Pacifique ;  Symposium naval du Pacifique occidental ; Forum des garde-côtes du Pacifique Nord ; Association de l’océan Indien ; Rencontre des ministres de la Défense de pays du Pacifique Sud ; Groupe de coordination de défense quadrilatéral (Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis et France). Il a fallu 11 ans pour se mettre d’accord sur le code (40 signes) sur les rencontres inopinées à la mer, en vue d’éviter les risques de méprise sur le comportement. Chaque année, des bâtiments français, venus de métropole, de Tahiti ou de Nouméa, se rendent en mer de Chine en adoptant une posture ferme mais sans action d’éclat, source de tension. La coopération porte sur des exercices communs avec les Marines étrangères pour mieux se comprendre : tirs ; ravitaillements à la mer ; partages d’expérience pour aider certains pays à développer leur défense maritime.

Loïc Salmon

L’appropriation des mers

Marine et Diplomatie

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité

L’archipel des Spratleys, qui compte 14 îles naturelles et 150 récifs s’étendant sur 439.820 km2, fait l’objet de revendications de la part de la Chine, de Taïwan, du Viêt Nam, de la Malaisie, des Philippines et de Brunei. Depuis 2013, la Chine construit aéroports, héliports, ports et immeubles sur 7 îles artificielles adossées à 9 récifs totalisant 13,5 km2. L’archipel des Paracels (130 îlots coralliens, 25.000 km2), revendiqué par le Viêt Nam et la Chine, est occupé par celle-ci depuis 1974 et abritait environ 1.000 habitants en 2014. L’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) regroupe 10 pays : Brunei ; Birmanie ; Cambodge ; Indonésie ; Laos ; Malaisie ; Philippines ; Singapour ; Thaïlande ; Viêt Nam. La France dispose d’une zone économique exclusive de 11 Mkm2, dont 62 % dans le Pacifique. Elle en est riveraine par la Nouvelle-Calédonie, les îles Wallis et Futuna, la Polynésie française et l’île de Clipperton.

 




Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

Malgré ses déboires militaires en Syrie et en Irak, l’Etat islamique (Daech) profite de la mondialisation pour diffuser un message opposé à la communication véhiculée par l’Occident, en vue de l’hégémonie de l’islam sunnite.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 22 mai 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Kader Abderrahim, chercheur à l’IRIS ; François-Bernard Huyghe, auteur de l’ouvrage « Daech. L’arme de la communication dévoilée » ; Asiem El Difraoui, politologue et spécialiste du djihadisme ; Mohammed El Oifi, spécialiste des médias et des opinions publiques au Moyen-Orient à l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle.

Méthode adaptée. Daech utilise vidéos et effets spéciaux pour propager son message avec la volonté de susciter un malaise, distiller la peur et tétaniser l’internaute le plus fragile psychologiquement, afin de provoquer chez lui le déclic qui le fera passer à l’acte, explique Kader Abderrahim. La révolution technologique d’internet engendre une accélération de l’Histoire en matière de terrorisme, en touchant très vite quelqu’un sur son « smartphone » ou téléphone portable. La mise en scène de la violence avec l’esthétique cinématographique exerce un impact réel via les réseaux sociaux, moyens dont ne disposait pas l’organisation terroriste Al Qaïda.

Contenu structuré. Le terrorisme compte sur la propagande par l’effet pour exacerber une croyance de haine, rappelle François-Bernard Huyghe. Grâce à ses moyens financiers et matériels importants, Daech combine « esthétique hollywoodienne » et ambiance de jeux vidéos, avec des prises de vues aériennes à partir de drones. Dès 2001, Al Qaïda a montré des scènes d’égorgements et de massacres avec la volonté de frapper les esprits par le spectacle de la mort, au moyen de cassettes VHS à diffusion relativement restreinte. Aujourd’hui, Daech met la technologie la plus moderne au service de la théologie la plus archaïque. Sa rhétorique (art de persuader) crée un effet d’adhésion, y compris à la mort : tuer pour montrer la colère divine et mourir pour apporter un témoignage. Le martyre doit épouvanter les « mécréants » et raffermir les âmes pures. A partir du territoire et de la population du « califat » établi en Syrie et en Irak, il exerce un contrôle sur les esprits pour transformer une croyance religieuse en une foi djihadiste, afin d’encourager son camp (l’islam sunnite), puis « l’Oumma » (toute la communauté des croyants), à déclencher la bataille finale contre le monde entier. Selon François-Bernard Huyghe, cette entreprise s’appuie sur les concepts grecs « pathos », « logos » et « ethos ». Le pathos fait appel aux émotions élémentaires en mêlant l’horreur au bonheur (rendre les gens plus heureux). Le logos, à savoir la logique exprimée par les théologiens les plus fondamentalistes, consiste à démontrer, à partir d’arguments et de documents anciens, que l’action de Daech exprime la volonté divine. L’ethos, morale du bien et du mal, se résume en l’allégeance au califat par le meurtre. Il s’agit de faire le djihad (guerre sainte) et d’aller vivre en Syrie et en Irak. Tout désaccord signifie déviance ou même crime. La propagande sur les réseaux sociaux se complète par des publications écrites (60 pages), mensuelles et en plusieurs langues, alternant scènes d’horreur et cours de théologie. Toutefois, une évolution vers plus de sécurité sur les réseaux sociaux (traçabilité des filières de recrutement) se manifeste à la suite des pertes de territoire par l’Etat islamique en Syrie et en Irak (encadré). Qualité de la propagande et quantité de la production diminuent, faute de ressources. En raison des revers face à la coalition internationale, Daech réactive le « mythe de la bataille » : Dieu infligera des épreuves terribles aux djihadistes, qui gagneront alors spirituellement  après avoir perdu militairement.

Monde arabe. Les chaînes de télévision d’information continue en langue arabe limitent l’influence de Daech au Moyen-Orient, car les ordinateurs et les réseaux sociaux y sont moins répandus qu’en Occident, estime Mohammed El Oifi. Elles ont acquis une dimension politique, car trois Etats en financent l’information. « Al Jazeera », installée au Qatar et qui diffuse des séquences d’images sans interviews de personnalités, a acquis honorabilité et rationalité. La chaîne iranienne « Al Alam » utilise des images de Daech pour démontrer que son action s’inscrit dans la stratégie des Etats-Unis. Certaines de ses émissions, diffusées à partir du Liban, invitent des intervenants de tous bords pour intensifier le débat. La chaîne « Al Arabiya », basée aux Emirats arabes unis mais financée par des capitaux saoudiens, montre que Daech s’intègre à la stratégie iranienne et dévoie l’islam. Selon Mohammed El Oifi, la région ne connaît pas l’Etat de droit ni la démocratie et l’antagonisme persiste entre les populations et les régimes en place. Politiquement, Daech tire parti de l’incapacité des gouvernements à donner un sens à la vie collective et du refus d’une hégémonie étrangère.

Contre-discours possibles. La « déradicalisation » en cours, qui consiste à traiter les apprentis djihadistes comme des cas sociaux, ne fonctionne pas, souligne François-Bernard Huyghe. Des arguments comme « Ils vous mentent » ou « Vous êtes manipulé(e) », échouent également, car ce public se trouve en rupture avec l’autorité. En revanche, le blocage technique  de la propagande de Daech sur quelques sites rencontre un certain succès. En outre, son réseau peut être « intoxiqué » par de la propagande « noire » déstabilisante (fausses informations mêlées aux vraies), afin d’encourager dissidents et « repentis », mais il faut d’abord en comprendre le discours. De son côté, Asiem El Difraoui recommande : de réfléchir sur la discrimination et l’exclusion dans la société ; de décoder le détournement de phrases coraniques qui ne mentionnent que la moitié d’une « sourate » (ensemble de versets) ; d’éviter le contre-discours négatif sur la culture d’origine ; d’expliquer aux jeunes qu’ils peuvent mieux vivre leur islam ailleurs que dans l’Etat islamique ; réfléchir aux valeurs communes pour aider les repentis à se reconstruire.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Mi-juin 2017, l’Etat islamique (Daech) ne contrôle plus qu’une petite partie des territoires conquis en Syrie et en Irak lors de la proclamation du « califat » le 29 juin 2014 (en brun sur la carte). Les combats se poursuivent en divers endroits (zones hachurées en jaune et rouge). Selon l’Etat-major des armées françaises, en Syrie, les forces démocratiques syriennes (FDS) ont lancé l’offensive pour la reprise de la ville de Raqqah, « capitale » de l’Etat islamique. En Irak, Daech concentre ses actions de diversion et de harcèlement dans l’Anbar (Ouest). A Mossoul (Nord), les forces de sécurité irakiennes sécurisent la partie Nord-Ouest et tentent de reconquérir la Médina (partie ancienne de la ville), très urbanisée et aux ruelles étroites et resserrées où Daech reste solidement retranché. Membre de la coalition internationale engagée au Levant contre Daech, la France fournit des appuis aérien (reconnaissance, renseignement et frappes) et terrestre (artillerie) aux FDS et aux troupes irakiennes au sol dans le cadre de l’opération « Chammal ».




Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

La diffusion rapide de nombreuses technologies multiplie les risques, individualise la menace et profite à la criminalité organisée. La garantie de la souveraineté et de la capacité de défense des Etats dépend du renforcement des capacités actuelles et de la prise en compte des ruptures technologiques.

Une étude prospective à l’horizon 2030 a été rendue publique, le 20 avril 2017 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Voici les principaux thèmes traités.

Défense antimissile balistique (DAMB). Ce système militaire, qui vise à protéger forces armées, populations et territoires, remplit deux types de missions : la défense de théâtre contre les missiles de portée de quelques centaines de km à 1.500 km ; la défense de territoire contre les missiles de portée intermédiaire (jusqu’à 5.500 km) et intercontinentaux (au-delà), plus difficiles à intercepter. Le système repose sur quatre piliers : alerte avancée (satellites et radars) pour caractériser la menace ; système de commandement et de contrôle pour gérer toutes les informations ; senseurs pour déterminer avec précision les trajectoires de missiles et faire la différence entre les ogives armées et les leurres ; missiles intercepteurs par impact direct ou détonation à proximité. Une DAMB exige trois conditions : possibilité de proposer aux autorités politiques les paramètres de décision dans des délais très brefs ; disposition des technologies de détection, de suivi et d’interception ; capacité d’analyse des informations et de mise en œuvre d’une chaîne opérationnelle efficace. En 2030, les Etats-Unis conserveront la maîtrise de l’ensemble du spectre de la DAMB. L’OTAN poursuivra le développement de la sienne pour protéger son flanc Nord-Est, le flanc Sud étant déjà couvert en 2017. La Russie aura modernisé sa DAMB et la Chine aura rendu la sienne opérationnelle. La relative facilité de détection des missiles à courte et moyenne portées devrait inciter l’Inde et le Pakistan à se lancer dans une course à l’armement, pour préserver la crédibilité de leur dissuasion nucléaire. La France pourrait se spécialiser dans les capacités de basse couche atmosphérique, dans le cadre de coopérations européennes.

Dissuasion nucléaire. En 2017, neuf pays conduisent des programmes nucléaires à des fins militaires : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. En 2030, la DAMB ne représentera pas encore une alternative crédible à la dissuasion. Toutefois, l’apparition  des vecteurs hypervéloces sera déstabilisante (voir plus loin) : leur emploi en version conventionnelle (Etats-Unis) ou nucléaire (Chine) va créer un risque de méprise. A cette date, l’Iran, qui sera libéré de l’accord international sur son programme nucléaire militaire de 2015, disposera de missiles capables d’atteindre l’Europe. De nouveaux types de sous-marins nucléaires lanceurs d‘engins arriveront dans les Marines américaine (12 submersibles en service), britannique (4) et française (4).

Terrorisme et menaces NRBC. Le terrorisme djihadiste devrait persister en Europe en 2030, en raison notamment de l’insécurité en Afrique de l’Ouest et du Nord. Les groupes terroristes tentent, déjà, d’acquérir tout type de substances nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC). Dans le cyberespace, ils vont essayer de voler ou de détruire des données, d’attaquer des sites gouvernementaux ou privés, et de dérégler les logiciels de fonctionnement d’infrastructures vitales (métros, aéroports, hôpitaux, bourses, etc.).

Vecteurs hypervéloces. Il s’agit d’engins dépassant la vitesse de Mach 5 (6.120 km/h) : planeurs accélérés par un missile balistique puis volant selon une trajectoire non balistique ; missile de croisière se déplaçant à 30-40 km d’altitude. Leurs missions portent sur la dissuasion nucléaire, les frappes stratégiques conventionnelles, le déni d’accès et l’interdiction de zone. France, Russie et Chine privilégient la dissuasion nucléaire, les Etats-Unis préférant des frappes conventionnelles sous faible préavis. En outre, Chine, Russie et Inde semblent s’orienter vers l’interdiction de vastes zones maritimes pour en contrôler les lignes de communications.

Militarisation de l’espace. Multiplicateur de force pour les capacités militaires conventionnelles, l’espace présente des enjeux stratégiques : télécommunications ; géolocalisation ; accès à l’information ; météorologie ; océanographie ; cartographie ; évolution climatique ; organisation de secours en cas de catastrophe naturelle. Etats-Unis, Chine et Russie devraient entretenir un rapport de force dans l’espace avec des volets offensif et dissuasif. Les Etats-Unis pourraient y déployer des systèmes d’armes aux fins de légitime défense, représailles et frappes préventives. Russie et Chine auront développé leurs capacités de surveillance. L’Inde pourrait privilégier le partage de données avec les Etats-Unis et coopérer avec le Japon et l’Union européenne.

Neurosciences. Il s’agit de l’ensemble des disciplines scientifiques et médicales relatives à l’étude de l’organisation et du fonctionnement du système nerveux. De nouveaux outils et méthodes d’intervention seront développés, grâce aux nano-biotechnologies, aux sciences de l’ingénieur et à l’informatique. Les neurosciences permettront la mise au point d’ordinateurs plus performants et de robots « intelligents », mais aussi l’accroissement des performances physiques ou cognitives humaines (« homme augmenté »). Etats-Unis, Chine, Russie et Israël auront probablement déployé des systèmes innovants au sein de leurs forces armées : implants pour augmenter l’acuité visuelle ou auditive ; dispositifs d’électrostimulation cérébrale pour opérer dans un environnement complexe ; interface cerveau-machine pour utiliser des « exosquelettes » ou piloter drones ou robots pour le déminage d’engins explosifs improvisés.

Champ de bataille « 3.0 ». Capables d’une très grande précision, les robots réalisent des analyses plus rapides et statistiquement plus prévisibles que celles d’un être humain, surtout s’il se trouve en état de tensions nerveuse et physique. Les armes à énergie dirigée amorceront une révolution militaire comparable à l’apparition de la poudre à canon. Les Etats-Unis et la Chine devraient en disposer ainsi que des systèmes d’autoprotection laser pour leurs avions militaires. Ces systèmes seront probablement généralisés sur les navires de combat des grandes Marines. Les nanotechnologies donneront, aux forces terrestres, des facilités de déplacement et des améliorations de la protection et du soutien médical.

Loïc Salmon

Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Exosquelette « Hercule » : du prototype militaire à la série civile

Facteurs politiques, démographiques et économiques entraînent des risques importants de déstabilisation et de crises, même dans les pays développés. La technologie devient enjeu, arbitre et perturbateur des équilibres stratégiques. Intitulée « Chocs futurs », l’étude du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, réalisée avec la Fondation pour la recherche stratégique, propose des pistes de réflexion aux administrations et « think tanks ». L’horizon 2030 est considéré comme raisonnable pour les politiques publiques.




Drones : préparer le combat aérien de demain

Pour la France, la supériorité aérienne future reposera sur l’avion, dont le pilote conserve une vision globale de la situation, et sur le drone de combat, dont l’ouverture du feu nécessitera toujours une intervention humaine.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2017 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un ingénieur en chef de la Direction générale de l’armement ; un représentant de Dassault Aviation.

Du MALE au nEURon. Les drones assurent des tâches : « ennuyeuses », à savoir une présence  sur zone de 12 h à 24 h qui dépasse la résistance humaine ; « sales » dans un environnement NBC (nucléaire, bactériologique ou chimique) ; « dangereuses » sur les théâtres d’opérations de haute intensité et très étendus, à la merci des systèmes anti-aériens (artillerie ou missiles sol/air) qui mettent en péril la vie des pilotes lors de l’entrée en premier sur une zone de conflit. Selon le représentant de Dassault Aviation, les drones « HALE » (haute altitude longue endurance) et de combat (armés) volent au-dessus de 25.000 pieds (7.600 m), ceux dits « MALE » (moyenne altitude longue endurance) au-dessus de 10.000 pieds (3.000 m) et ceux dits « tactiques » en dessous. Pour partager l’information, tous s’intègreront à un réseau connecté aux satellites, avion radar AWACS, chasseurs, hélicoptères, navires militaires, structures de commandement et de contrôle (C2) et troupes au sol. Outre les missions de renseignement (image, électromagnétique et humain), surveillance, ciblage et reconnaissance, le futur drone MALE RPAS (Remotely Piloted Aircraft Systems) pourra traiter des cibles d’opportunités dans le monde entier, grâce à des armements de haute précision. Ce programme européen (Allemagne, France, Italie et Espagne) a été lancé en 2016, en vue d’une production en 2023 et des livraisons à partir de 2025. Le MALE RPAS doit apporter une valeur ajoutée dans les domaines suivants : souveraineté, par la maîtrise complète du système ; navigabilité pour assurer sa compatibilité avec les réglementations européennes et mondiales pour son insertion dans la trafic civil en cas de mission de sécurité ; modularité pour une souplesse d’emploi ; interopérabilité avec les réseaux de communications vers les C2 ; liaisons de données redondantes, sécurisées et robustes avec les C2 et les flux en provenance des capteurs et emports externes ; cyber pour se protéger des attaques informatiques. Par ailleurs, l’Espagne, la Suède, la France, l’Italie, la Grèce et la Suisse ont déjà investi 400 M€, depuis 2007, dans le démonstrateur de drone de combat nEURon, qui a déjà effectué des vols en France (2012), Italie (2015) et Suède (2015). De la taille d’un Mirage 2000 et avec une masse maximale de 7 t au décollage, il peut effectuer une mission de 2 heures à la vitesse de Mach 0,80 (980 km/h). Sa grande furtivité, à savoir une très faible empreinte électromagnétique détectable par radar, permet un vaste balayage de zone pour détecter des points chauds, reconnaître des cibles et engager une trajectoire d’attaque adaptée. Après transmission des images à la station sol, l’opérateur confirme la cible et déclenche la séquence d’attaque. Les démonstrations ont atteint les objectifs : furtivité (radar et infrarouge) ; vol autonome conforme aux exigences réglementaires ; tir d’un armement depuis une soute interne ; détection et reconnaissance automatique de cible par un capteur électro-optique. Enfin, la structure C2 d’une station sol peut être installée à bord d’un AWACS.

Le drone de combat FCAS. En 2030, des décisions seront prises sur le remplacement des avions de chasse Rafale, pour la France, et Eurofighter, pour la Grande-Bretagne, leur accompagnement par un drone de combat franco-britannique et leurs missions respectives, indique l’ingénieur en chef. Lors du sommet d’Amiens en mars 2016, les deux pays ont en effet convenu d’investir plus de 2 Md€ dans le développement du programme FCAS (système de combat aérien futur), qui prévoit le vol d’un prototype dénommé UCAS (Unmanned Combat Air System) en 2025. Ce dernier doit succéder aux démonstrateurs nEURon (France) et Taranis (Grande-Bretagne). Le drone de combat futur devra évoluer sur un théâtre d’opérations de haute intensité et dont la maîtrise de l’espace aérien n’est pas assurée. Cela nécessitera d’abord d’obtenir du renseignement stratégique en temps réel et de réduire les capacités ennemies de défense aérienne (installations sol/air et aviation). Le drone devra pouvoir frapper, dans la profondeur, des objectifs planifiés et de haute valeur, mais aussi d’acquérir et de détruire des objectifs d’opportunité. Les cibles seront probablement protégées contre les agressions, sécurisées sur le plan informatique, mobiles et déplaçables. La « navalisation » du drone de combat est envisagée, en vue d’un emploi sur porte-avions. Il devra aussi pouvoir coopérer avec les avions de chasse pour l’ouverture de corridors ainsi que la localisation et la désignation d’objectifs. Cet ensemble, qui volera à 30.000 pieds (9.000 m), favorisera la supériorité stratégique et la capacité à entrer en premier sur un théâtre (illustration). Les définitions techniques de l’UCAS portent sur la cellule, le moteur et le système de mission. Capable d’un long rayon d’action et d’une vitesse subsonique haute, la cellule devra : disposer d’un niveau élevé de « survivabilité » (guerre électronique et évitement de menaces) ; emporter en soute des armements air-sol modulaires, bombes de petit diamètre ou missiles Meteor air-sol longue portée ; se ravitailler en vol automatique. Fiable et robuste, le moteur devra rester discret. Le système de missions inclura : une avionique innovante ; une architecture multi-capteurs avec fusion de données ; un panneau multifonctions avec des capacités radar à ouverture synthétique et à très haute résolution ; des capteurs électro-optiques/infrarouges pour le ciblage, la surveillance et la situation tactique ; des liaisons avec les satellites de communications et les autres chasseurs en vol ; des fonctions d’intelligence artificielle. Selon le ministère américain de la Défense, l’intelligence artificielle constitue la 3ème rupture capacitaire majeure après l’armement nucléaire en 1945 et les armes de précision en 1990.

Loïc Salmon

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Le groupe Dassault Aviation est le seul au monde à concevoir, produire, réaliser et assurer le soutien d’avions de combat (Mirage et Rafale) et d’avions d’affaires (bi et triréacteurs Falcon). Fournisseur de l’armée de l’Air française, il a conclu des contrats de vente de Rafale à l’étranger : 24 à l’Egypte en 2015, 24 au Qatar en 2015 et 36 à l’Inde en 2016. Le biréacteur Falcon existe en deux versions : MRA, qui répond aux spécifications « AVSIMAR » de la Marine nationale pour les missions de surveillance, de reconnaissance, de lutte antisurface, de guerre électronique et d’entraînement des flottes ; MSA, sélectionné par le Japon en 2015 pour la surveillance maritime. En outre, Dassault Aviation produit le système de drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) et participe au projet européen de drone de combat nEURon et au programme franco-britannique FCAS (Futur Combat Air System).