Armée de Terre : faire face à toutes menaces, ici et là-bas

Posture dynamique sur le territoire national et recherche de l’innovation dans les engagements de haute intensité sur les théâtres d’opération extérieurs.

Cette vision pour l’armée de Terre a été exposée par son chef d’état-major, le général Jean-Pierre Bosser, lors de sa présentation, le 19 octobre 2017 à Satory (banlieue parisienne), devant les officiers stagiaires de l’Ecole de Guerre, les auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale et la presse.

La 3ème Division à l’honneur. Vedette de cette journée de présentation, la 3ème Division fournit des unités entraînées aux 2 division de l’armée de Terre (AdT). Elle comprend 3 brigades (parachutiste, blindée et légère blindée) et 3 régiments organiques des forces terrestres (cavalerie, génie d’appui et artillerie). Son état-major, basé à Marseille, constitue un centre expert de décision et d’exécution pour la préparation à l’engagement opérationnel et la génération de forces. Les équipements de ses unités seront renouvelés par les systèmes d’armes du programme Scorpion. Sa démonstration du 19 octobre 2017 s’est articulée autour de deux présentations de combat aéroterrestre. La première a mis en valeur les actions menées, contre un ennemi asymétrique, par une approche globale de résolution de conflit dans le cadre d’un partenariat avec un pays ami menacé. Cette approche inclut : l’assistance militaire opérationnelle ; la neutralisation de groupes armés ennemis par les forces spéciales ; les opérations militaires d’influence ; la reconnaissance d’un axe pour un convoi logistique et la réaction à une attaque par engin explosif improvisé. La seconde présentation a montré l’action de l’AdT dans un conflit de haute intensité. Sa capacité porte sur : l’identification de la menace ; le renseignement sur l’ennemi ; la préparation à l’engagement ; l’évaluation de l’ennemi sur le terrain ; l’ouverture du feu dès le contact.

Les impératifs d’une ambition. Conformément à l’objectif fixé par le président de la République de devenir les premières en Europe, les armées françaises verront leur budget augmenter de 1,8 Md€ en 2018, puis de 1,7 Md€ par an jusqu’en 2022, en vue d’atteindre 2 % du produit intérieur brut en 2025. Selon le général Bosser, cela implique, pour l’AdT, de maintenir son modèle complet, ou presque, en vue d’intervenir seule en premier et affronter un ennemi conventionnel, hybride ou irrégulier. Cela exige de la « masse » pour durer, pourvoir renouveler hommes, munitions et équipements et enfin de créer un effet d’entraînement vis-à-vis des armées partenaires. Suffisamment aguerris, les soldats français devront combiner haute technologie et rusticité, continuer à combattre malgré les pertes et accepter de payer le prix du sang. La possession des équipements les plus modernes assurera une meilleure protection, permettra de pratiquer un combat interarmes « infovalorisé » (échange automatique des flux massifs d’informations entre systèmes d’armes) et garantira de rester dans la course à l’innovation. S’y ajoute la capacité à constituer ou soutenir une coopération, en la dirigeant ou en lui apportant un concours. De plus, permettre aux soldats et à leurs familles de vivre et travailler dans de bonnes conditions préservera l’attractivité du métier des armes. Par ailleurs, constate le général Bosser, l’adversaire durcit ses modes d’action et les conflictualités se diversifient. Les forces terrestres subissent un étalement, lié au nombre, à la dispersion et aux élongations des théâtres d’opérations, provoquant des tensions sur les hommes, les compétences et les équipements. De plus, la perception des faits l’emporte de plus en plus sur leur réalité, à savoir l’influence des émotions, idéologies et croyances personnelles sur l’opinion publique. Il s’agit donc, à tous les niveaux de responsabilité, de vaincre et de convaincre, souligne le chef d’état-major de l’AdT. Celle-ci doit retrouver, en 2018, son niveau d’entraînement d’avant les attentats de 2015, qui ont déclenché son redéploiement sur le territoire national pour en renforcer la sécurité. La reprise de la préparation opérationnelle interarmes, amorcée en 2017, sera amplifiée en 2018. En matière d’équipements, le projet MCO-T 2025 (maintien en condition opérationnelle Terre à l’horizon 2025) va séparer l’entretien opérationnel, au plus près des forces, de la maintenance industrielle pour produire simultanément du potentiel et de la disponibilité. L’Adt devra recruter du personnel civil et dégager des financements pour confier davantage de maintenance aux entreprises privées.

Les ressources humaines. L’AdT devra aussi recruter des personnels, développer leurs compétences puis les fidéliser. En 2017, l’Adt, qui constitue 42 % de l’effectif total des forces armées, compte : 75 officiers généraux ; 11.000 officiers ; 31.000 sous-officiers ; 56.000 militaires du rang ; 19.000 réservistes opérationnels ; 8.200 civils. Elle emploie surtout des personnels sous contrat dans 400 métiers : 74 % parmi les militaires, dont 100 % chez ceux du rang. Sa moyenne d’âge se situe à 33 ans : 40 ans pour les officiers ; 38 ans pour les sous-officiers ; 28 ans pour les soldats. L’AdT encourage la promotion interne avec environ 50 % des officiers et sous-officiers sortis du rang. Enfin, son chef d’état-major souhaite redonner ses lettres de noblesse à l’Ecole de Guerre, définir le rôle et la place du renseignement de niveau tactique, structurer l’aguerrissement et rénover la doctrine de la cynotechnie.

La protection du territoire national. Créé en juin 2016, le Commandement Terre pour le territoire national (Com TN) a pour mission d’optimiser l’engagement de l’AdT en soutien à l’action de l’Etat, en métropole et outre-mer, dans un cadre interarmées et interministériel. Ainsi, en cas de crise, le préfet de département, directeur des opérations, la gère avec les forces de sécurité intérieure. En cas de besoin, il demande des renforts militaires au préfet de zone de défense et de sécurité. Ce dernier et l’officier général de zone de défense et de sécurité formulent une demande de concours ou une réquisition de capacités militaires. Puis le chef d’état-major des armées décide le déclenchement d’une opération ou d’une mission intérieure et la mise à disposition de moyens. L’AdT fournit alors des capacités militaires à la chaîne opérationnelle, afin de produire l’effet nécessaire à la résolution de la crise. Le Com TN se trouve ainsi en mesure de renforcer les structures de commandement opérationnel de crise.

Loïc Salmon

Armée de Terre : préparer les ruptures stratégiques et technologiques de demain

Armée de Terre : mise en place du modèle « Au Contact »

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable

En 2017, l’armée de Terre regroupe : 106.000 personnels, dont 10 % de femmes ; une force projetable de 77.000 militaires ; 2 divisions de combat (1 en préparation opérationnelle et 1 en opération extérieure ou intérieure) de 7 brigades interarmes, dont la Brigade franco-allemande, et 1 brigade d’aérocombat. Elle est équipée de : 225 chars Leclerc ; 250 chars médians ; 3.300 véhicules blindés multi-rôles et de combat d’infanterie ; 160 hélicoptères de reconnaissance, d’attaque et d’appui ; 126 hélicoptères de manœuvre ; 25 drones tactiques ; 109 canons de 155 mm ; 863 porteurs polyvalents tactiques ; 93.080 fusils d’assaut HK416, livrés à partir de 2017 pour remplacer les Famas. Son budget se monte à 8,6 Mds€ contre 32,7 Mds€ pour celui de la Défense, inclus dans celui de l’Etat (322,4 Mds€).




Défense : face aux menaces, un modèle d’armée complet

Les armées doivent protéger le territoire national, répondre à une crise dans le voisinage proche, conserver l’ascendant sur tout adversaire non étatique, réagir à une confrontation avec un Etat.

Ces missions, complémentaires de la dissuasion nucléaire avec ses composantes aérienne et océanique, ont été définies dans le document « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 », rendu public le 13 octobre 2017 par le ministère des Armées pour préparer une nouvelle loi de programmation militaire.

Protection. Le territoire national sera mieux protégé par : la modernisation du réseau radar de surveillance maritime Spationav ; la couverture radar 3D de l’espace aérien ; la posture de protection terrestre avec capacité à opérer en milieu nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. Les capacités de détection et de neutralisation des drones aériens ainsi que la protection des équipements et des personnels seront développées. Elles complèteront la modernisation des systèmes sol-air, des hélicoptères légers et des moyens navals, sous-marins et aéromaritimes.

Adaptation et coopérations. Sous très faible préavis, les armées doivent pouvoir intervenir simultanément sur des théâtres d’opérations dispersés. La durée variable des engagements nécessite une masse critique suffisante de forces disponibles (hommes, équipements et stocks). Cette capacité repose sur une base industrielle et technologique de défense, qui requiert la participation des armées à des tâches associées à l’exportation. Sur le plan opérationnel, les armées doivent : acquérir et conserver la supériorité au combat dans tous les milieux ; frapper dans la profondeur ; acheminer les moyens en urgence sur un théâtre durci et les protéger contre les menaces conventionnelles ; être mobiles au sein du théâtre ; fournir les appuis feu au contact de l’adversaire ; mener des opérations amphibies, aéroportées, en zone urbaine, montagne, désert ou jungle ; extraire du personnel en milieu hostile. Toutefois, agir de façon autonome dans n’importe quel contexte et détenir toutes les aptitudes au plus haut niveau de performance ou de masse ne semblent guère possibles aujourd’hui. Mais le renoncement, même temporaire, à une aptitude opérationnelle entraîne un risque de perte définitive de certaines compétences. Par ailleurs, faute de capacités suffisantes, la complexité de certaines missions nécessite des partenariats, une fois les conditions politiques réunies. En coalition, l’interopérabilité implique des normes communes, techniques pour les systèmes de commandement et équipements majeurs, mais aussi en matière de concepts, doctrines, tactiques et procédures. Parfois, la France doit pouvoir fournir des capacités discriminantes et un volume de forces significatif pour jouer le rôle de « nation cadre » pour des actions relevant d’aptitudes militaires à haute valeur ajoutée : planification ; génération de forces, commandement et contrôle d’une opération. Dans le cadre de l’OTAN, elle doit fournir les capacités nécessaires au commandement d’une petite opération commune (SJO en anglais) et d’une composante pour une grande opération commune (MJO). Elle participe à la définition des normes OTAN sur l’interopérabilité des matériels et le contrôle politique des nations sur les capacités communes essentielles.

Renseignement. Il s’agit d’investir dans tout le spectre : humain, électromagnétique, radar, optique et numérique. Les plates-formes, capteurs et modes de recueil seront diversifiés : aéronefs habités ; drones ; unités navales ; moyens spatiaux. Leur complémentarité doit permettre l’accès à des cibles liées à tout type de menaces. Pour accélérer les prises de décisions, une meilleure interconnexion entre les différents systèmes améliorera et intégrera des traitements automatisés d’exploitation et d’analyse, intelligence artificielle et « big data » compris. La vulnérabilité croissante des moyens de commandement et de surveillance nécessite de sécuriser les moyens spatiaux et la conduite des opérations en augmentant, notamment, le niveau de protection et de résilience des futurs satellites Syracuse 4. En outre, la capacité d’alerte avancée permettra de mieux identifier une menace balistique, en déterminant l’origine d’un tir et l’évaluation de la zone ciblée.

Systèmes de commandement. L’amélioration de l’homogénéité et de l’interopérabilité des systèmes facilitera l’engagement sur un théâtre avec les Etats membres de l’OTAN et des pays partenaires de circonstance. La boucle décisionnelle sera accélérée par le partage de l’information, tout en en gardant la maîtrise dans le risque cyber. Entrer en premier. Face aux systèmes défensifs de haute technologie et aux capacités adverses de déni d’accès dans les milieux physiques et immatériels, il s’agit de disposer de la capacité de passer outre et de réduire le niveau de la menace, en vue d’y conduire des opérations militaires. Au préalable, celles-ci exigent la supériorité aérienne pour conférer la liberté d’action nécessaire aux forces terrestres et navales. La frappe des centres de gravité ennemis dans la profondeur du théâtre nécessite de pouvoir opérer depuis le territoire national, à partir de bases aériennes projetées, d’emprises terrestres ou depuis la mer par le groupe aéronaval. L’allonge des systèmes d’armes augmentera avec la combinaison entre avions ravitailleurs et armements. La capacité de projection de puissance sera accrue par les missiles de croisière : navals ; aéroportés rénovés ; antinavires à développer avec la Grande-Bretagne. Les capacités des forces spéciales seront renforcées en termes de projection et de mobilité. Les opérations dans l’espace numérique jusqu’au niveau tactique, intégrées à la chaîne de planification et de conduite des opérations militaires, exploiteront la numérisation croissante des adversaires, étatiques ou non.

Combat terrestre futur. Le programme Scorpion de l’armée de Terre permettra d’augmenter la puissance et l’agilité des unités engagées. L’armement des drones aériens apportera une capacité de réaction adaptée à des adversaires plus fugaces et à des espaces étendus. Le successeur du char Leclerc et le futur système d’artillerie seront étudiés en coopération avec l’Allemagne.

Loïc Salmon

La France a souscrit des engagements contraignants dans le cadre du Traité sur l’Union européenne de 2009 (TUE) et du Traité de Washington de 1949. L’article 42.7 du TUE précise : « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations Unies ». Le TUE rappelle que « les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre ». Selon le Traité de Washington, la France doit « assister la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, telle action (jugée) nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».




Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

L’intelligence artificielle, appliquée aux systèmes d’armes, va transformer la conduite des opérations et obliger à repenser les doctrines. Son emploi dans les unités robotisées permettra d’exclure les soldats des zones meurtrières de combat immédiat.

L’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé, le 4 octobre 2017 à Paris, un colloque sur ce sujet, auquel ont participé des experts et de hauts responsables dans les domaines du numérique et du renseignement. Par ailleurs, une exposition au musée de l’Armée à Paris (12 octobre 2017-28 janvier 2018) évoque l’évolution du combattant futur (2010-2040).

Le théâtre d’opérations de demain. La connaissance de l’environnement tactique sera accrue par la mise en réseau de données de capteurs et d’images et l’extension, par l’emploi de robots, de la zone contrôlée par une unité, explique un expert du numérique. Le soldat sera ainsi mieux renseigné sur les intentions de son chef qui, lui, en saura davantage sur les capacités physiologiques de son unité (niveaux de fatigue et d’attention). Déjà, pour pallier les contraintes relatives à des systèmes plus performants, mais aussi plus complexes, l’interface avec le combattant reste simple et lui laisse les mains libres quand il communique. A terme, l’aide à la décision sera renforcée par : des traductions simultanées dans le dialecte local ; la consultation de bases de données externes, dûment validées, stockées et sécurisées à distance pour faciliter la détection et l’identification de cibles, notamment par la reconnaissance faciale. Tout cela implique un entraînement intensif sur simulateur.

Les ruptures technologiques. A l’horizon 2040, l’équipement du soldat devrait évoluer dans la continuité de celui de 2010 (voir encadré) ou bien connaître de véritables mutations, selon une hypothèse présentée à l’exposition « Dans la peau d’un soldat » du musée de l’Armée. Ainsi, le casque intégral avec interface cerveau/ordinateur permettrait : l’assistance à la décision ; la réduction du stress en temps réel ; la détection et l’analyse d’images, de sons, de signaux radar, de traces d’explosifs et de risques nucléaires, bactériologiques et chimiques ; la prise en compte de cibles multiples par l’intelligence artificielle ; l’interface de gestion de drones aériens et terrestres ; les commandes par le regard et la pensée ; l’intégration d’un filtre et d’un respirateur. Des sous modules de communication pourraient intégrer la collecte de renseignements par l’analyse de tous les réseaux (téléphone, internet, radio et satellite). Le fusil électromagnétique utiliserait des électro-aimants pour tirer à plusieurs kilomètres des projectiles spécifiques contre les personnels, les matériels ou les systèmes électroniques. Des « cyber armes » consisteraient en : brouilleurs de réseaux ; aspirateurs de données ; leurres numériques ; grenades contre les systèmes électroniques ; un couteau/outil multifonctions. Un système d’intégrité verrouillerait les autres systèmes par l’identification d’ADN ou l’analyse biométrique et pourrait s’autodétruire, s’il n’est pas employé par son propriétaire. Une armure connectée avec un exosquelette intégré, qui permet de marcher ou d’agir même avec un membre brisé, disposerait d’un camouflage adaptable, dynamique et « intelligent ». L’armure emporterait : un « fluide/pâte balistique » et des plaques en graphène (matériau 200 fois plus solide et 6 fois plus léger que l’acier) ; des équipements pour la surveillance des fonctions vitales ou secondaires, l’autodiagnostic des blessures, l’arrêt des hémorragies et l’injection d’antalgiques en cas de blessure ; un système anti-déshydratation. Les chaussures seraient munies de semelles avec un dispositif adhésif pour faciliter l’escalade et le franchissement. Elles emporteraient aussi un système « piézoélectrique » (production d’électricité par contrainte mécanique) pour alimenter les batteries des systèmes. Des modifications cybernétiques (implants) ou même génétiques augmenteraient les capacités physiques et mentales des combattants. Ces derniers seraient accompagnés de robots androïdes de combat, dotés d’une intelligence artificielle. Autour d’eux, des drones terrestres et aériens armés pourraient fonctionner en « ruches », produire d’autres drones ou se combiner entre eux.

La future puissance stratégique. L’intelligence artificielle (IA) accélère la convergence entre nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (mécanismes de la pensée humaine et animale). Selon un expert du numérique, l’IA des systèmes armés nécessite un entraînement de systèmes d’apprentissage automatisés à partir de très grands volumes de données, susceptibles d’être manipulées ou détournées. La cybersécurité devra pouvoir détecter les structures de données fictives destinées à tromper les systèmes d’apprentissage. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine considèrent déjà l’IA comme le vecteur de la puissance stratégique. Ils se sont déjà lancés dans la course aux systèmes d’armes robotisées, plus ou moins autonomes, à déployer sur les théâtres de conflit. La Russie exclut l’homme du combat en première ligne. En conséquence, elle a déjà développé sa robotique militaire : unité de combat Platform-M ; sentinelle Volk-2 ; démineur Ouran-6 ; engin Argo, équipé d’une mitrailleuse et de grenades ; tireur Strelok ; char T-14 Armata à tourelle automatisée ; système armé autonome Kalachnikov. La Chine, qui souhaite devenir la première puissance en robotique, n’a communiqué que sur un petit destructeur d’engins explosifs. Les Etats-Unis investissent dans les secteurs où l’IA est déterminante : armements hypersoniques ; armes à énergie dirigée ; domaine sous-marin ; développement de l’autonomie ; reconquête de la supériorité dans le domaine électromagnétique contre la menace protéiforme ; lutte informatique. La Marine et l’agence d’armement Darpa ont lancé le programme Sea Hunter, navire autonome de lutte anti-sous-marine, capable d’évoluer pendant plusieurs mois sur des milliers de kilomètres, tout en respectant les règles de la navigation internationale. La Corée du Sud a mis en œuvre le robot armé sentinelle SGR A1 à la frontière avec celle du Nord. Israël développe le robot armé Dogo pour le combat rapproché et les opérations antiterroristes.

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Dans le système FELIN (Fantassin à Equipements et Liaisons INtégrés) entré en service en 2010, le soldat français est coiffé d’un casque avec « coque balistique » anti-éclat pour : transmettre des sons à l’oreille interne par les os du crâne ; fixer des optiques de vision nocturne pour visualiser les images et informations captées par la lunette de l’arme (visée déportée). Dans son gilet électronique, il emporte des batteries, un boîtier calculateur, une radio, un système GPS, une gourde souple et des munitions. Son fusil d’assaut Famas FELIN, qui peut recevoir une baïonnette, est équipé d’une lunette multifonctions pour le tir de jour jusqu’à 600 m et de nuit jusqu’à 300 m. Il peut renvoyer l’image de visée de l’arme vers le casque (visée déportée), effectuer des prises d’images et les transmettre à sa hiérarchie. Une interface sur la poignée avant permet de piloter la lunette et d’accéder à la radio.




Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Le soldat consacre seulement 5 % de son temps au combat et il l’attend longtemps. Il doit s’y préparer par une formation continue, s’entraîner en permanence et subvenir à ses besoins dans un environnement souvent hostile.

24 h de la vie d’un soldat. Le rythme des déplacements détermine le confort nocturne. La légion romaine bâtit son camp, protégé par des palissades, pour la nuit que les soldats passent sous des tentes de cuir. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, le camp d’une armée en campagne, où hommes et animaux dorment sur la paille, constitue une véritable ville avec ses tentes, échoppes et cabanes. La vitesse des armées napoléoniennes nécessite de dormir dehors ou dans les granges croisées à l’étape. Les veillées autour d’un feu entretiennent la cohésion de l’unité, avant l’affrontement avec l’ennemi. Le lit pliant généralisé apparaît sous le Second Empire. Aujourd’hui, dans les opérations extérieures en pays chauds, le soldat reçoit aussi une moustiquaire. L’hygiène corporelle reste très rudimentaire jusqu’à la fin du XIXème siècle. Il s’ensuit une prolifération des maladies, principales causes de mortalité dans les armées. Pendant la première guerre mondiale, les « poilus » français des tranchées doivent vivre dans la boue et la saleté forcée. Mais dans l’armée impériale allemande, des officiers de santé s’occupent des troupes sur les plans hygiénique et prophylactique. La coupe de cheveux, très courte, facilite la prévention des infections par les poux ainsi que le port d’équipements spéciaux, comme le casque et le masque à gaz. Pendant la seconde guerre mondiale, l’intendance américaine fournit des trousses de toilette complètes aux soldats américains et français de l’armée de Libération. Du Moyen-Age à la seconde moitié du XVIIème siècle, les soldats, vêtus comme les civils mais souvent de loques, pillent ou dépouillent des cadavres après les combats, pour se procurer souliers et vêtements. Suite à l’essor des grandes nations centralisées et aux réorganisations des armées aux effectifs accrus, les Etats définissent et financent les uniformes, entraînant une chaîne de production et la fonte de l’individualité du soldat dans l’anonymat de l’institution militaire. Toutefois, couleurs, symboles et vêtements identifient les troupes de près et de loin et en renforcent le sentiment d’appartenance. Par la suite, sur les champs de bataille, les uniformes feront place aux « tenues de combat », moins voyantes, jusqu’à celle de 2010 en tissu anti-déchirure et qui s’adapte au port du gilet « balistique » (pare-balles). Toutefois, le soldat individualise sa tenue par les marques de grade, les insignes de spécialité ou de corps et les décorations, récompenses pour ses faits d’armes, ou la fourragère pour ceux de son unité. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les soldats de toutes les armées du monde se déplacent à pied et parcourent jusqu’à 40 km par jour. Les moyens de transport servent surtout à l’acheminement des vivres, armes et munitions en grandes quantités. Les semelles de cuir cloutées du fantassin perdurent de l’époque romaine au milieu du XXème siècle, où elles sont remplacées par du caoutchouc. Le bruit caractéristique d’une troupe à pied disparaît alors au profit de la marche silencieuse. Depuis 2010, des chaussures de randonnée à doublure étanche et « respirante » ont succédé aux « rangers ». En revanche, même si son matériau a été allégé, « l’armoire du soldat », 30 kg en moyenne, pèse toujours aussi lourd sur son dos depuis deux millénaires ! Durant les longues campagnes du Premier Empire à travers l’Europe, les officiers de cavalerie fortunés disposent d’un cheval supplémentaire pour le transport de vêtements et vivres dans des sacoches de part et d’autre du dos. Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, la cadence de tir des armes à feu augmente et réduit l’autonomie du combattant. La « discipline du feu » vise à économiser ses munitions et assurer sa survie. En mission de combat, le soldat d’aujourd’hui emporte 6 kg de munitions, contre 3 kg pour celui de 1914. L’invention de la conserve (1795) et de la « marmite ambulante » (1806) révolutionnent l’alimentation du soldat jusqu’à l’arrivée de la ration de combat, dès 1942 dans l’armée américaine.

Au niveau de l’armée. Pour maintenir le moral des troupes entre les combats, le commandement doit veiller au versement de la solde à temps et aux conditions de la vie quotidienne, y compris les loisirs. Des relations dégradées entre chefs et soldats minent discipline et cohésion. Une mauvaise gestion des contacts avec la population civile et l’arrière (congés) favorise l’agitation ou la désertion. La logistique, autrefois confiée à des auxiliaires civils, devient progressivement militaire et se complexifie au XXème siècle, par suite de l’allongement des voies de communication, de la mécanisation des moyens de transport, de la multiplication des matériels indispensables et de la dépendance envers les sources d’énergie. En 2010, un soldat américain engagé en Afghanistan emporte 12 équipements électroniques contenant plus de 70 piles ! Bataille rangée, embuscade ou tir isolé, équilibré ou non, le début du combat provoque les symptômes universels de stress : accélération des battements du cœur, assèchement de la bouche et souffle court. Ensuite, le combat blesse beaucoup et gravement. Au XVIème siècle, le chirurgien Ambroise Paré améliore la ligature des artères et imagine une prothèse de main articulée. En 1671, Louis XIV fonde l’institution des « Invalides » pour ses soldats estropiés. Au cours du XXème siècle, les progrès de l’asepsie, de l’anesthésie, de la transfusion sanguine, de la chirurgie réparatrice (les « gueules cassées » de 1914-1918) et la rééducation fonctionnelle ont accru les chances de survie des combattants, malgré la souffrance physique persistante et les mutilations. Longtemps ignorés, les traumatismes psychiques sont aujourd’hui pris en compte. Le métier de soldat implique de donner la mort mais aussi de la recevoir. La postérité ne retient souvent que les personnalités mortes au combat et ignore les anonymes tombés loin de leur pays natal. Le rapatriement des corps ne se généralise qu’après 1950. Depuis quelques années seulement, tous les combattants morts pour la France reçoivent un hommage aux Invalides.

Loïc Salmon

Dans la peau d’un soldat

Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

L’exposition « Dans la peau du soldat » (12 octobre 2017-28 janvier 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente plus de 330 objets, uniformes, armes et documents d’archives sur trois niveaux. La galerie du rez-de chaussée parcourt 2.000 ans de l’histoire du soldat, des guerres de l’Empire romain au conflit en Afghanistan, sur fond d’illustrations ou de photos d’ambiance. Des dispositifs multimédias interactifs abordent les réalités de la vie militaire : la place du soldat dans le contexte de son temps ; les multifonctions d’objets usuels ; l’influence des uniformes sur la mode civile ; les logistiques de masse pour acheminer les approvisionnements ; les diverses finalités du camouflage ; l’évolution technologique possible de l’équipement individuel. En outre, conférences, projections de films et concerts en la cathédrale Saint-Louis des Invalides ont été programmés. Renseignements : www.musee-armee.fr




Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

La souveraineté numérique d’un Etat repose sur l’emploi des technologies civiles et militaires et sur le contrôle humain des systèmes d’information et d’aide au commandement.

L’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé, le 4 octobre 2017 à Paris, un colloque sur ce sujet, auquel ont participé des experts et de hauts responsables dans les domaines du numérique et du renseignement.

Du possible à l’utile. Les « Big Data » civils fournissent des données nécessaires à la conception d’une opération militaire (renseignement, météo et cartographie). L’ensemble des données produites sur le champ de bataille doit être structuré et filtré explique un expert. Mais algorithmes, Big Data et intelligence artificielle (IA) ne peuvent prédire l’avenir ou déterminer une dangerosité. L’analyse géopolitique reste du ressort des chercheurs universitaires. Les services de renseignement essaient de comprendre un mouvement de société dans un pays donné et d’anticiper les réactions de ses dirigeants. Ils tentent aussi de recueillir l’information secrète et certaine, pour éclairer la décision de leurs propres autorités politiques et militaires. Ils aident aussi les forces de sécurité à neutraliser les menaces, par des renseignements précis, réels ou crédibles. L’IA automatise des recherches, impossibles à l’échelle humaine, pour déceler des tendances. Par exemple, le contact entre un individu potentiellement djihadiste et son donneur d’ordre s’établit par le biais de plusieurs autres personnes. Or, les divers membres de cette filière lancent des milliers d’appels téléphoniques, dont seuls des algorithmes parviendront à trouver rapidement l’information pertinente. L’arrestation d’individus suspects permet de récupérer des données sur les modes opératoires (clandestinité, communication et action) et ainsi de détecter certaines similitudes. Enfin, les algorithmes réalisent des traductions automatiques des langues les plus pratiquées dans le monde, mais pas encore des plus rares.

Le pourquoi avant le comment. Depuis l’apparition d’internet en 1971 puis du GPS en 1991, les armées savent gérer les ruptures technologiques. Mais, estime un général, l’intelligence collective l’emporte souvent sur l’IA pour la réalité stratégique. Les regards convergents de tous permettent de conserver du discernement pour hiérarchiser les informations et leur donner du sens. La vigilance s’avère nécessaire sur les plans juridique (lois sur la sécurité et le renseignement) et pédagogique (définition de l’IA et de ses limites d’emploi). Outil de corrélation des données pour obtenir un résultat, l’IA dispose de la puissance de calcul pour trier les informations, nombreuses, incertaines, évolutives ou incomplètes (images, écoutes spécifiques et réseaux sociaux). La pléthore d’informations techniques entraîne le besoin de renseignements d’origine humaine pour mettre les conclusions en perspective. Le renseignement donne la capacité de conserver l’autonomie d’appréciation, d’organiser de la résilience et d’envisager le temps d’après la crise. Destiné à l’action et aux opérations, le renseignement technique nécessite de petits démonstrateurs, l’union des talents pour l’innovation et la création de synergies de proximité. En matière d’armement, poursuit le général, l’impact du numérique doit en être évalué dès sa conception. Ensuite, conformément à une doctrine d’emploi et un cadre juridique, les armées peuvent recruter des spécialistes et former des sous-officiers compétents pour les besoins opérationnels. Créativité et inventivité s’imposent face à l’adversaire, bien équipé lui aussi.

Réduire les incertitudes. Pour aider la décision opérationnelle en temps réel, le renseignement se doit d’être très réactif et collaboratif, explique un expert du numérique. Destiné à réduire les incertitudes, l’algorithme militaire intègre les paramètres de la mission, des règles d’engagement (ouverture du feu) et des contraintes légales et traite les données sur le contexte de la situation et la véracité des informations. Il s’inscrit dans la boucle OODA : Observer et Orienter pour évaluer la situation, Décider et Agir pour la gérer. L’acquisition de renseignements, par la captation de données en environnements hostiles ou inconnus et la détection de signaux faibles par l’IA, va de pair avec l’automatisation de certains processus, en vue d’assurer une permanence. L’orientation inclut : l’analyse de la situation en temps réel ; l’interconnexion/analyse avec d’autres systèmes ; la consultation de bases de données tactiques ; la comparaison avec les modèles établis ; la construction d’une image mentale de la situation ; les propositions de choix possibles. Lors de la prise de décision, l’algorithme aide au choix, libère le stress du combattant ou du chef et contrôle le respect des règles d’engagement. L’action porte sur la précision, la délégation de tâches et le suivi de la cible. Les nouvelles technologies du numérique exercent déjà des effets sur le combat, poursuit l’expert. D’abord, les drones sont devenus indispensables au renseignement militaire. Les données sont enrichies, notamment par l’usage des jumelles multifonctions, dont la thermie. L’analyse des données s’externalise et/ou s’automatise. La réduction du cycle OODA permet de prendre l’initiative et de la sauvegarder. Il s’agit de trouver le renseignement très en amont, puis de riposter immédiatement et avec précision. Le combat dans l’espace numérique se caractérise par l’hyperconnexion et le traitement de l’information en temps réel en « local » (ordinateur de l’utilisateur) ou « déporté », grâce au « cloud » tactique. Le « cloud » héberge à distance de grandes quantités d’informations, accessibles de manière quasi instantanée. Au niveau tactique, il permet de recourir, en cas de besoin, à des données sur le théâtre d’opérations non stockées en local. Toute donnée présente un caractère critique pour les systèmes militaires, en qui les utilisateurs doivent d’abord avoir confiance. En outre, la surveillance des réseaux est devenue permanente pour la sécurité et la recherche du renseignement. « L’opération numérique » consiste à attaquer les systèmes d’information de l’adversaire, dont dépendent ses capacités militaires, pour le déstabiliser. Elle passe par la maîtrise préalable des systèmes hertziens et du cyberespace.

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Les nouvelles technologies, potentiellement moins meurtrières, disposent d’une capacité de ciblage qui accroît l’effet de surprise, souligne un général. Mais elles effacent les frontières de l’espace géographique (drones militaires pilotés à partir du territoire américain), de l’espace militaire (dommages collatéraux des drones armés de la CIA, agence civile) et du contrôle à vue (furtivité des engins volants, invisibilité du cyber et discrétion des forces spéciales). La discrimination et la proportionnalité se diluent, faute de contact. La guerre entre dans un espace caché, hors des Etats et où tout est permis. En outre, face à l’automatisation, l’homme abandonne une part de responsabilité et son contrôle s’amenuise. Dans une guerre totalement dérégulée, la machine risque de l’emporter sur l’homme, avertit le général.




Diplomatie : l’incertitude des sanctions internationales

L’efficacité des sanctions internationales envers un pays repose sur leur levée une fois atteint l’objectif recherché. La lutte contre le terrorisme inclut des sanctions ciblées et sélectives contre des individus ou des secteurs d’activités.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 11 octobre 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique. Y sont intervenus : Sylvie Matelly, co-auteure de l’étude intitulée « Projet Persan » sur les sanctions internationales ; Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur à Moscou ; Arnold Puech d’Alissac, chargé des questions internationales à la Fédération nationale des syndicats d’exploitation agricole (FNSEA).

Performance limitée dans le temps. Sorte d’arme économique, le blocus a été utilisé depuis l’Antiquité comme prévention d’un conflit pour affaiblir l’adversaire, rappelle Sylvie Matelly. Le Projet Persan définit la performance comme la combinaison de la pertinence, de l’efficacité et de l’efficience. L’efficacité, la plus étudiée, résulte de l’adaptation des moyens économiques, financiers, diplomatiques, culturels ou sportifs. Importante à court terme, elle s’amenuise avec le temps. La pertinence, à examiner en amont d’une sanction, repose sur la mondialisation. En conséquence, le pays visé par une sanction parvient à la contourner et celui qui en est à l’origine obtient le ralliement de partenaires. Importante pour le pays qui sanctionne, l’efficience dépend du décalage initial entre l’objectif de politique étrangère, fixé par l’Etat, et les moyens mis en œuvre, surtout par le secteur privé. La confrontation entre efficacité et efficience détermine la performance des sanctions, la pertinence n’intervenant que de façon indirecte. La performance devient nulle avec le temps, par suite de l’adaptation réciproque des deux parties antagonistes, conclut le Projet Persan. En outre, des sanctions en multilatéral se révèlent plus performantes que celles en bilatéral, moins globales. Selon Sylvie Matelly, la politique américaine en matière des sanctions, de plus en plus ciblées, résulte d’une réflexion poussée de l’Administration Obama : durcissement lors du premier mandat (2008-2012) puis négociations pour lever les sanctions au cours du second (2012-2016). Ainsi, elle a montré une certaine flexibilité à l’encontre de la Russie, préférant une « directive », plus facile à modifier, qu’une loi votée par le Congrès. Le rôle du dollar dans les échanges internationaux et l’extraterritorialité de leur législation permettent aux Etats-Unis de peser sur l’économie mondiale. Par ailleurs, ces sanctions entraînent des conséquences politiques, humanitaires et sociales non négligeables : prédation et corruption accrues, propagande renforcée ou radicalisation de la politique intérieure dans le pays concerné. S’y ajoute la mobilisation des opinions publiques, comme l’appel à boycotter ses produits, lancé par des organisations non gouvernementales ou même des Etats et relayé par les réseaux sociaux.

Effets de la crise ukrainienne. Seules les sanctions décidées par l’ONU acquièrent une légitimité internationale et leur renouvellement exige l’unanimité du Conseil de sécurité, rappelle Jean de Gliniasty. Selon lui, la crise ukrainienne, consécutive à la sécession de la Crimée et à son rattachement à la Russie (mars 2014) en violation du droit international, suscite un premier jeu de sanctions, où les propositions de l’Union européenne (UE) restent en deçà de celles des Etats-Unis. Puis elles concordent après l’intervention russe dans le Donbass (Est de l’Ukraine) et la destruction d’un avion de la Malaysia Airlines par un missile sol/air (juillet 2014). La guerre civile dans le Donbass (début 2015) aboutit à un cessez-le-feu et aux divers accords de Minsk. Les sanctions de l’UE portent sur le pétrole, le gaz de schiste, l’industrie militaire, tout matériel à usage dual (hélicoptères notamment) et les crédits bancaires au-delà de 30 jours. Dès août 2014, la Russie décrète à son tour des sanctions contre l’UE. Par la suite, les importations russes sont passées de 140 Mds$ en 2013 à 84 Mds$ l’année suivante, au détriment de l’Allemagne, de la Croatie, de la Grèce et de la France. Deuxième importatrice mondiale de porcs en 2012, la Russie en développe l’élevage et deviendra exportatrice en 2018. Autre conséquence des sanctions, la part des investissements de l’UE dans le domaine des technologies en Russie est passée de 70 Md$ en 2013 à 4,8 Md$ en 2015. Sur le plan politique, les sanctions ont provoqué un sursaut nationaliste en Russie, qui a totalement intégré la Crimée à son territoire. Le président Poutine a plus que doublé sa cote de popularité à 87-88 % et son parti, « Russie unie », a remporté les élections législatives avec une écrasante majorité. Enfin, la crise ukrainienne a permis aux Etats-Unis de se rendre encore plus indispensables en Europe.

Agriculture européenne perturbée. Les sanctions russes coûtent déjà 5 Md$ à l’agriculture de l’UE, souligne Arnold Puech d’Alissac. Elles sont devenues effectives quand sa production de produits laitiers était excédentaire. Or un surplus de production de 1 % suscite une chute des prix de 20 %. En outre, l’impossibilité de stocker les produits périssables et le recours à la congélation de la viande entraînent des pertes financières. La France représente 13 % de la population de l’UE, mais 20 % de sa production agricole. En France, ce secteur représente 13.000 industries agro-alimentaires, 460.000 exploitations et 15 % des emplois. Une baisse de sa production agricole entraîne une baisse de sa compétitivité, dont profitent les Pays-Bas et le Danemark. Après la perte du marché russe, les pays baltes, la Pologne, la Belgique et l’Italie se sont tournés vers ceux de l’UE, entraînant une chute des prix. La FNSEA a demandé, en vain, à la Commission européenne une étude d’impact des sanctions russes sur l’agriculture. De son côté, la Russie développe sa production de viande blanche.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

ONU : maintenir la paix face aux menaces et attentes nouvelles

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Le Conseil de sécurité de l’ONU peut prendre des mesures pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales en vertu du Chapitre VII (article 41) de la Charte des Nations Unies. Les sanctions qu’il décide englobent un large éventail de mesures coercitives n’impliquant pas l’emploi de la force armée. Depuis 1966, le Conseil a mis en place 25 régimes de sanctions, qui varient selon les objectifs. Cela va des sanctions économiques et commerciales de grande ampleur à des mesures ciblées, comme les embargos sur les armes, les interdictions de voyager et les restrictions financières ou frappant les produits de base. Ces sanctions visent à appuyer les transitions pacifiques, décourager les changements non constitutionnels, lutter contre le terrorisme, protéger les droits de l’homme et promouvoir la non-prolifération des armes de destruction massive. Entre 1966 et 2017, les sanctions de l’ONU ont concerné : la Rhodésie du Sud ; l’Afrique du Sud ; l’ex-Yougoslavie ; Haïti ; l’Irak ; l’Angola ; la Sierra Leone ; la Somalie ; l’Érythrée ; le Libéria ; la République démocratique du Congo ; la Côte d’Ivoire ; le Soudan (2) ; le Liban ; la Corée du Nord ; l’Iran ; la Libye (2) ; la Guinée-Bissau ; la République centrafricaine ; le Yémen ; Al-Qaida ; les talibans (2).




Exposition « Les gendarmeries du monde » à Melun

Au service des Etats et des citoyens, les gendarmeries garantissent aussi l’indépendance et le choix des autorités judiciaires, en temps de paix, de crise ou de guerre, grâce à leurs organisation, formation et équipements adaptés.

Un même concept. Quels que soient les appellations, les uniformes ou leurs rattachements aux ministères de la Défense ou de l’Intérieur, les gendarmeries se caractérisent par leur structure militaire avec des valeurs partagées, un sentiment d’appartenance et un fort esprit de corps. Leurs armements varient des pistolets et fusils de petit calibre aux armes lourdes et véhicules blindés, avec emploi d’avions, d’hélicoptères et de bateaux. Organisées pour le traitement de l’insécurité intérieure et parfois extérieure, elles agissent de façon raisonnée et hiérarchisée, suivant des ordres déclinés d’un échelon à l’autre. En France, la « maréchaussée », apparue au XIVème siècle, devient « Gendarmerie nationale » en 1791. Elle s’exporte, d’abord en Europe par les guerres révolutionnaires et napoléoniennes puis, à partir de 1830, lors de l’expansion coloniale en Afrique et en Asie jusqu’aux indépendances de nouveaux Etats entre 1954 et 1962. De même, le Portugal, l’Espagne et l’Italie développent leurs modèles dans leurs sphères d’influence. La Turquie s’est inspirée de l’Allemagne. L’Iran fait appel à la Gendarmerie suédoise en 1911. La Chine a réformé sa Police armée populaire (PAP) en 1982 et le Cambodge a recréé sa Gendarmerie royale khmère en 1993. Après la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, les gendarmeries sont réapparues en Roumanie, Lituanie, Moldavie, Serbie et même… Russie ! Leur modèle a été retenu au Qatar (2003), en Jordanie (2008) et au Mexique (2014). Ces cousinages ont débouché notamment sur des coopérations bilatérales frontalières, facilitées par la similitude des missions.

Le contrôle des flux. Le maillage des unités sur les axes de communication permet de contrôler l’espace terrestre national. Au Bénin et à Madagascar, la gendarmerie couvre 90 % du territoire où vit 81 % de la population. Le Niger, le Mali, la Mauritanie ont créé des brigades fluviales. En 2015, le Tchad a suivi leur exemple et a aussi institué un Groupement de sécurité et de protection des installations pétrolières. La Guinée s’est dotée d’une Gendarmerie de l’urbanisme et de l’habitat et d’une autre chargée des mines et de la géologie. La PAP chinoise a développé des « unités des mines d’or », des brigades de gardes forestiers et des « unités de travaux hydrauliques ». La surveillance des frontières est dévolue à la gendarmerie en Turquie et en Algérie. L’Union européenne dispose de l’agence Frontex pour le contrôle de ses frontières extérieures. En outre, la « Guardia Civil » espagnole surveille ses frontières terrestres avec le Maroc, pour les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, et maritimes par des patrouilles en haute mer. En Amérique, la répression de la criminalité transfrontalière dans les voies navigables communes est assurée par le Service des douanes et de la protection des frontières des Etats-Unis et la Gendarmerie royale canadienne. Des gendarmeries maritimes existent aux Comores, en France, au Gabon, en Guinée Conakry, au Maroc, en Mauritanie, au Portugal, au Togo, en Tunisie et au Venezuela. Le maillage territorial des brigades de gendarmerie, qui vivent sur place avec leur famille, facilite leur proximité avec la population. Une caserne de gendarmerie symbolise l’Etat, comme l’école, le lieu de culte ou la mairie. Ce lien social s’avère essentiel dans les pays peuplés de nombreuses ethnies aux affrontements récurrents, comme en Côte d’Ivoire (2002-2005) et en Centrafrique (2004-2007 et depuis 2012). Certaines gendarmeries côtoient des populations nomades : Touaregs (Tchad, Mali, Algérie et Niger) ; Bédouins (Jordanie) ; Peuls (Sénégal) ; Somalis (Djibouti). Suite à la guerre civile en Syrie depuis 2011, le Liban accueille 1,5 million de réfugiés et la Jordanie près d’un million.

La protection de la nation et de l’Etat. La plupart des gendarmeries assurent la police au sein des armées pour éviter les exactions à l’encontre des populations civiles. Certaines se sont trouvé directement confrontées aux groupes armés terroristes d’Aqmi ou de Boko Haram : Burkina Faso (9 octobre 2015) ; Cameroun (7 octobre 2016) ; Tchad (8 octobre 2016) ; Niger (6 mars 2017). En 2016, la Garde nationale tunisienne a été sévèrement attaquée par des groupes de Daech, venus de Libye pour établir un émirat en Tunisie. Depuis 2005, des carabiniers italiens forment des policiers d’Afrique et d’Asie avant leur déploiement dans les missions de l’ONU. Par ailleurs, les gendarmes assurent souvent la garde rapprochée du chef de l’Etat, des hôtes étrangers et des hautes personnalités (Côte d’Ivoire et Comores). Lors des déplacements, les escortes sont constituées de motocyclistes, mais aussi, parfois, de gendarmes à cheval comme ceux de la Garde républicaine française : Italie ; Mali ; Maroc ; Niger ; Portugal ; Burkina Faso ; Jordanie ; Sénégal (la Garde rouge) ; Togo. Les fanfares de gendarmerie rendent les honneurs aux plus hautes personnalités de l’Etat et animent les cérémonies patriotiques. Enfin, outre la garde des palais nationaux, les gendarmes assurent celle des ambassades à l’étranger.

Les nouvelles menaces. Les gendarmeries ont constitué des unités spécialisées dans la lutte contre le terrorisme. La Guardia Civil reste la pionnière avec la création d’un service de renseignement dédié contre l’ETA (organisation armée indépendantiste basque de 1959 à 2011), suivie des carabiniers contre les Brigades rouges italiennes (1970-1988 et 1999-2003). Le GIGN français, créé en1974, a servi de modèle à des unités similaires : DSI en Algérie (intervention sur le site gazier de Tiguentourine en janvier 2013) ; SFE en Argentine ; GIGN au Bénin et au Tchad ; GPIGN au Cameroun ; GOPE au Chili ; PIGN aux Comores ; UIGN en Côte d’Ivoire ; UEI en Espagne ; PIGN au Mali ; GSI au Maroc ; GSI en Italie ; GSIGN en Mauritanie et au Togo ; « Scorpion » en Moldavie ; USI/GN au Niger ; BSB aux Pays-Bas ; JÖAK en Turquie. Ces unités ont acquis un savoir-faire particulier dans le tir de précision, l’emploi d’explosifs et la libération d’otages. La PAP chinoise intervient lors de prises massives d’otages. Quelques pays disposent d’unités de sécurité spécialisées dans le déminage : Portugal avec un centre à Bela ; Qatar pour les explosifs radioactifs, biologiques et chimiques (RBC) ; Espagne pour les menaces RBC et nucléaire.

Loïc Salmon

Gendarmerie : lutte contre le terrorisme et renseignement

Les gendarmes du ciel

Les spécialistes de la gendarmerie

L’exposition « les Gendarmeries du monde » (5 octobre 2017- 15 juillet 2018) est organisée par le musée de la Gendarmerie de Melun, avec notamment les participations du ministère des Affaires étrangères, de la Garde républicaine et de la Société nationale de l’histoire et du patrimoine de la gendarmerie. Elle présente des objets, documents, équipements, armes, uniformes, insignes, photos et clips vidéo des gendarmeries ou forces équivalentes de 46 pays dans le monde, dont le Vatican et Monaco. Entre 1951 et 2016, l’Ecole des officiers de la Gendarmerie nationale de Melun a formé 837 officiers de 52 pays. (www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/musee)




Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme

Le renseignement permet d’anticiper les actes terroristes, même s’il ne peut couvrir l’ensemble du spectre. Pour en renforcer l’efficacité, sa coordination s’exerce au plus haut niveau de l’Etat.

Ce thème a été traité lors d’une table ronde organisée, le 25 septembre 2017 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Y sont notamment intervenus : le professeur François Géré, président de l’Institut français d’analyse stratégique ; le général (2S) Christophe Gomart, ex-directeur du renseignement militaire (2013-2017) ; le colonel Olivier Passot de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme.

Analyse et action. Le terrorisme est un moyen au service d’un but dans une relation de cause à effet, estime François Géré. Daech, mouvement complexe, utilise le terrorisme, la guérilla et la guerre conventionnelle. Pour le comprendre, il convient d’en analyser le profil et les stéréotypes, en évitant les simplifications. Par exemple, les 260 djihadistes français tués en Irak se caractérisent socialement : jeunes, jaloux, ratés scolaires ou petits délinquants. Les mouvements terroristes veulent faire triompher une cause, de l’anti-impérialisme des années 1970 à l’instauration du califat en 2014. La lecture de leurs déclarations permet de comprendre leur raisonnement et leur logique, mais la décentralisation est telle qu’ils varient selon l’environnement social. Il s’agit alors d’en identifier les vulnérabilités psychologiques, faiblesses organisationnelles et divisions internes. S’y ajoutent : le mode de recrutement ; la formation ; l’entraînement ; la structure, en hiérarchie pyramidale ou en cellules autonomes ; le financement ; l’armement ; le mode opératoire (action commando ou attentat suicide). En outre, les terroristes ne peuvent agir sans soutien logistique. Ainsi, la Fraction armée rouge allemande (1968-1988) a bénéficié de l’aide des services de renseignement tchèques puis est-allemands, tandis que les mouvements palestiniens contemporains étaient manipulés par ceux de l’Irak et de la Syrie. Une fois les informations obtenues, la confrontation devient possible avec l’ennemi, qualifié comme tel auprès de l’opinion publique. Dans l’immédiat, il n’y a, parfois, pas d’autre choix que l’élimination physique. Toutefois, un terroriste capturé, source d’informations, permet de comprendre la stratégie mise en œuvre, à condition de l’interroger selon les techniques de personnels spécifiques. En outre, la contre-propagande, via les médias, vise à lutter contre la désinformation en rétablissant les faits. La propagande « noire » cherche à semer la confusion sur les structures politiques et l’organisation de l’ennemi. La lutte, à court terme, porte sur la neutralisation des acteurs et le tarissement de leurs sources de financement et celle, sur le long terme, sur la « déradicalisation ». Le mauvais fonctionnement de celle-ci résulte d’une analyse erronée des méthodes et de l’idéologie terroristes.

Participation militaire. En cas de guerre, le gouvernement fait appel aux armées et à la Direction du renseignement militaire (DRM), rappelle le général Gomart. Quoiqu’en temps normal, le terrorisme ne relève pas d’elle, la DRM intervient s’il s’agit de « groupes armés djihadistes », renommés « groupes armés terroristes ». Ce fut le cas au Mali avec l’opération « Serval » en 2013, quand des groupes armés ont franchi le fleuve Niger et entrepris une conquête territoriale, avec le risque de parvenir à établir un Etat islamique à Bamako. Leurs actions militaires sont devenues « terroristes » à partir du recours aux engins explosifs improvisés et aux tirs indirects pour semer la terreur. La DRM a alors renseigné les forces spéciales et conventionnelles pour suivre les chefs des groupes armés jusqu’à leurs bases « sanctuarisées ». Les forces spéciales étaient déjà présentes dans la bande sahélo-saharienne pour former les troupes locales et collecter des renseignements en anticipation d’une opération possible. Après les prises d’otages, assassinats de Français et actions contre des intérêts français, la DRM a agi en coordination avec la DGSE. En Irak, la DRM, présente à Bagdad, avait déjà établi des dossiers d’objectifs pour des frappes éventuelles. En outre, elle a mis sur pied la cellule inter-agences « Hermès », chargée de croiser les informations des différents services de renseignement (SR) français, qui examinent l’ennemi différemment. La création de « plateaux » (situation des « points chauds », où les analystes des divers services se parlent, a permis le décloisonnement en interne et des réactions plus rapides et plus efficaces. En interalliés, tout a changé après l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan en 2008 (10 soldats français tués), laquelle n’avait pas été anticipée. Les SR français, britanniques et américains ont alors constitué une cellule commune de partage des informations indispensables. Au Levant, l’échange de données brutes (images satellitaires) se poursuit entre SR français et américains. Au Sahel, les SR des pays du G5 (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) fournissent du renseignement de terrain sur les djihadistes.  Les SR français (DRM, DGSE, DGSI, DRSD, DNRED et TRACFIN) entretiennent des dialogues avec leurs homologues des pays alliés, mais communiquent entre eux, au niveau des directeurs généraux, pour éviter les manipulations possibles.

Transformations récentes. Selon le colonel Passot, 20.000 personnes travaillent dans le renseignement, dont la communauté a reçu 2 Mds€ de plus pour la période 2013-2016. Le Conseil national du renseignement, remplacé en 2017 par le Centre national du contre-terrorisme, a réparti les rôles entre SR, mutualisé les moyens techniques, mis en commun des bases de données et procédé à des échanges de cadres de haut niveau. L’Académie du renseignement développe une culture commune entre les SR. Les relations internationales s’exercent surtout en bilatéral. L’Union européenne dispose de la base de données d’Europol sur le terrorisme et d’un coordinateur des travaux sur la lutte contre le terrorisme.

Loïc Salmon

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

Dès 1980, d’anciens militaires égyptiens, formés par les forces spéciales américaines, ont mis sur pied les services de renseignement (SR) des mouvements djihadistes engagés contre l’armée soviétique en Afghanistan, indique Jean-Charles Brisard. Après les attentats de 2001 aux Etats-Unis, Al Qaïda a constitué des cellules d’agents, qui ont recruté à leur tour sans avoir été en Syrie au préalable. Aujourd’hui, de nouveaux instructeurs apparaissent sur les réseaux sociaux, diffusent des vidéos de retour d’expérience d’attentats et sur les mesures techniques et tactiques pour réaliser les suivants. Au sein de son SR, l’Etat islamique (Daech) a établi une branche dédiée à la sécurité interne, pour déjouer les infiltrations. Les recrues subissent un interrogatoire « musclé », après enquête sur leur passé et leur pays d’origine (famille et environnement social). Ses officiers traitants maintiennent le contact (clé USB et chiffrement) avec les opérationnels, qui disposent de soutiens sur place. Toute conquête territoriale a été précédée d’un recueil de renseignements sur le terrain par d’anciens militaires irakiens.




La Biélorussie à la recherche d’une « troisième voie »

Soumise à un régime très autoritaire mais non totalitaire, la Biélorussie (Belarus) reste membre du Mouvement des non-alignés (120 Etats), malgré la proximité ouest-européenne et le poids de l’influence russe.

Un groupe de l’Association des auditeurs de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale s’est rendu en Biélorussie du 21 au 28 juin 2017 et y a rencontré des représentants du Ministère des Affaires étrangères, de la société civile et de l’opposition.

Consolidation de l’autoritarisme. La Biélorussie est dirigée depuis 1994 par Alexandre Loukachenko, ancien directeur de Sovkhoze, élu avec 80% des voix sur un programme de bonne gouvernance, de sécurité politique et de lutte contre la corruption des apparatchiks soviétiques. A l’origine plutôt réformateur, il privilégie la stabilité économique et sociale et redoute une évolution à l’ukrainienne, jugée dangereuse. Depuis 1994, il a réussi, notamment via les référendums de 1996 et 2004, à transformer le régime parlementaire en régime présidentiel, concentrer tous les pouvoirs et se représenter indéfiniment pour des mandats de cinq ans. Malgré l’absence d’accès à la presse écrite et à la télévision pour les opposants politiques, les voyages et les contacts avec les étrangers sont libres ainsi que la consultation des sites internet hostiles au régime. L’Etat domine largement la vie économique du pays, à 70% environ. Durant la période soviétique, la Biélorussie était le siège d’industries mécaniques développées. Elle a donc continué à profiter, lors de la dislocation de l’Empire, d’un niveau de vie bien supérieur à celui des autres républiques nouvellement indépendantes. En outre, se sont implantées récemment quelques entreprises mondiales, leaders dans les jeux électroniques et la vidéo, ainsi que « Regula », premier fournisseur mondial de détecteurs de faux billets dans une « petite Silicon Valley ».  L’agriculture, sous le contrôle de l’Etat qui dirige de vastes exploitations, constitue la majorité des exportations. En conséquence, la plupart des Biélorusses apportent leur soutien au régime et se montrent peu sensibles aux appels de l’opposition en faveur de la démocratie, des droits de l’Homme ou de la liberté de la presse. Les attaques russes contre la souveraineté et l’indépendance de la Géorgie et de l’Ukraine ont été mal ressenties en Biélorussie.

Le « grand frère » russe. Riche d’une longue histoire sous domination polono-lituanienne, puis russe et soviétique, la Biélorussie a fêté en 2017 les 25 ans de son indépendance, acquise contre sa volonté. Des relations très particulières, héritées de 70 ans de férule soviétique et basées sur une dépendance militaire et économique, la lient aujourd’hui à la Russie, dont elle doit rester proche. La menace de l’OTAN, agitée par Moscou, l’inquiète et la maintient dans des relations militaires étroites avec son voisin. Les manœuvres conjointes, lancées en septembre et dénommées Zatrad 2017, mobilisent officiellement de 12.700 soldats, mais la Lituanie estime les effectifs à 100.000. Le scenario, selon Minsk, porte sur une « tentative occidentale de déstabilisation par une invasion imaginaire » mais, selon Moscou, sur « une infiltration de groupes terroristes en Biélorussie et à Kaliningrad » (enclave russe entre la Pologne et la Lituanie). Il s’agit, bien sûr, de l’OTAN. Au centre des préoccupations régionales se trouve le corridor de Suwalki, seul trait d’union d’une centaine de km entre les pays baltes et l’Union européenne, et interruption dans la continuité territoriale entre la Russie et son enclave de Kaliningrad. Malgré l’absence de véritable base militaire russe en Biélorussie, il existe une coopération étroite entre un système commun de défense aérienne, une station de radars pour la défense de Moscou et un centre de télécommunications pour la flotte russe, les forces de la Russie continentale et Kaliningrad. Les relations entre la Biélorussie et Kaliningrad sont soutenues par un important commerce bilatéral via ce débouché direct pour les produits agricoles biélorusses. Une union militaire existe depuis 1996 avec la Russie qui, en contrepartie, protège la Biélorussie, et accorde des prix réduits sur ses importations d’hydrocarbures. Mais depuis 2011, la Biélorussie subit une grave crise économique à laquelle se sont ajoutées l’embargo sur les produits alimentaires imposé par Moscou et les mauvaises conditions économiques en Russie et en Ukraine. La Biélorussie fait partie du bloc de l’Est, elle est « alliée », mais non « alignée » sur la Russie, car soucieuse de préserver ses intérêts nationaux et sa souveraineté, notamment en politique extérieure. Ainsi, elle n’a reconnu ni « l’indépendance » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, ni l’annexion de la Crimée. En jouant un rôle de facilitateur des Accords de Minsk destinés à résoudre le conflit ukrainien en 2015, la Biélorussie est réapparue sur la scène européenne comme un partenaire à prendre en compte. Fière de ses racines européennes et désireuse de recréer une nouvelle mémoire historique antérieure aux annexions russes du XVIIIème siècle, elle tente de sortir d’une relation quasi mortifère avec la Russie et s’efforce de développer ses relations avec l’Europe occidentale.

Perspectives politico-stratégiques. La Biélorussie tâtonne pour trouver sa place en Europe. Ses expériences douloureuses des guerres européennes la conduisent à louvoyer sans cesse entre l’Union européenne et la Russie. La première lui apporte un soutien intermittent et très mesuré, mais qui attire un nombre grandissant de Biélorusses, notamment parmi la jeunesse. La seconde emploie tous les moyens, y compris les menaces sur les livraisons de gaz, pour renforcer sa mainmise, déjà forte, sur un voisin récalcitrant ! Son existence et sa survie en tant qu’Etat indépendant dépendront de sa capacité à maintenir un équilibre pacifique entre l’Europe de l’Ouest, dont elle se sent culturellement proche, et la Russie qui maintient sur elle un étau militaire et économique. La Biélorussie d’aujourd’hui est devenue un pays développé, avec un bon niveau de formation et un taux de corruption bas. Elle se situe en effet au 79ème rang dans le classement de l’organisation non gouvernementale Transparency International !

Hélène Mazeran

OTAN : la France a repris toute sa place sur le plan opérationnel

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

D’une superficie de 107.000 km2, la Biélorussie est peuplée de 9,49 millions de personnes avec un produit intérieur brut par habitant de 6.471 $ en 2015. Elle dispose principalement de ressources agricoles. Elle a connu un passé prestigieux polono-lituanien jusqu’à son annexion à l’Empire russe au XVIIIème siècle. Sous domination soviétique de 1918 à 1991, elle a accédé, contre sa volonté, à l’indépendance sous le nom de République du Belarus. Ce passé perdure dans ses lieux de mémoire : Mir et Niesvij, châteaux de la famille Radziwill restaurés par l’Etat biélorusse ; bataille de la Bérézina contre l’armée napoléonienne (1812) ; massacre de Khatyn par l’armée allemande (1943) ; Brest ex-Litovsk avec la signature du traité de paix entre la République russe bolchevique et l’Empire allemand (1918), puis attaque de la Wehrmacht (1941) ; forêt de Bielovieje avec la signature de la dissolution de l’URSS (1991).




Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Face à la puissance technique et financière des Etats-Unis et de la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle, l’émergence de « champions » en France repose sur une action transversale d’équipes de recherche, d’associations et de petites, moyennes et grandes entreprises.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 21 septembre 2017 à Paris, par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Y sont notamment intervenus : le mathématicien Cédric Villani, titulaire 2010 de la Médaille Fields (équivalent du prix Nobel) et député de l’Essonne ; David Ofer, vice-président d’ITrust ; Luc Manigot, directeur des opérations de Sinequa ; la magistrate Myriam Quemener, conseillère juridique à la Délégation aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces (ministère de l’Intérieur).

Caractéristiques. L’intelligence artificielle (IA) consiste en une multitude de techniques, qui répondent à des enjeux par des solutions adaptées, explique Cédric Villani. Compte tenu de la complexité des paramètres, l’algorithme va s’adapter au contexte et trouver une solution par tâtonnements, à partir d’exemples. L’IA a progressé grâce à un usage systématique de données, mais la modélisation facilite la compréhension de la causalité. L’excellence repose sur une recherche sur l’algorithme théorique, notamment par le CNRS, les sciences humaines et cognitives, les start-up, une grande base de données et la volonté d’allier le « scientifique » au « politique ». La recherche théorique doit déboucher vers « l’économique », mais les chercheurs français se rangent plutôt du côté de la théorie que de la valorisation, estime Cédric Villani. L’IA fait l’objet de débats intenses sur l’opposition de la confidentialité, pour protéger l’utilisateur, à l’intérêt public pour la mise en commun la plus large possible dans une société qui s’expose sur les réseaux sociaux. Dans le domaine de la santé, l’IA intervient dans la prévention et l’analyse de multiples cas pour détecter à l’avance un risque ou suggérer un traitement personnalisé. En matière de sécurité, un grand nombre de sources et de méthodes différentes permet d’éviter une réponse binaire. La vigilance s’impose pour évaluer le niveau des résultats attendus. Selon Cédric Villani, une démarche protectionniste conduit à l’échec. Il s’agit de maintenir l’expertise nationale et de permettre aux chercheurs de s’épanouir dans un contexte européen en tenant compte d’une perspective économique par rapport aux Etats-Unis et à la Chine.

Cybersécurité.  Aujourd’hui, les « APT » (« menaces persistantes avancées » en français) s’introduisent dans les réseaux informatiques des entreprises pour voler leurs données. Selon le Livre Blanc de la société de sécurité informatique ITrust, les attaques d’APT sont perpétrées, à des fins politiques ou financières, par des agences gouvernementales ou des organisations criminelles capables de financer leur propre programme de recherche de failles. Une attaque APT se poursuit longtemps, jusqu’à ce que la cible soit intégralement compromise. Un outil basé sur l’IA permet de mettre en valeur chaque zone ciblée par une attaque APT pour l’arrêter. L’attaquant procède en plusieurs étapes : reconnaissance de la cible par de nombreuses techniques ; armement pour combiner le vecteur d’attaque avec un contenu malicieux (« malware ») ; infiltration du malware ; exploitation d’une faiblesse logicielle ou humaine pour l’activer ; installation durable du malware sur un ordinateur hôte individuel ; appel du malware vers l’attaquant, qui en prend le contrôle ; exfiltration des données. L’IA analyse les flux d’informations pour détecter les signaux faibles d’un virus inconnu et déterminer l’origine, le scénario et la propagation de l’attaque, précise David Ofer. Ensuite, des outils interviennent avant que les pirates ne remplissent leur mission. Dès 2010, les agences de renseignement américaines CIA (civile) et DIA (militaire) ont mentionné l’existence d’APT. En matière de cybersécurité, la France emploie des ingénieurs et des chercheurs de haut niveau, soumis à une enquête préalable sur leur éventuel passé professionnel à l’étranger, indique David Ofer. Selon lui, les entreprises spécialisées dans l’IA et à la recherche des financements peuvent trouver des fonds de 60 M$ à 250 M$ aux Etats-Unis, contre 2 M$ en France. Parmi les 5 plus importantes dans ce domaine, figurent 3 américaines, 1 britannique et 1 israélienne. En outre, aux Etats-Unis, les forces armées achètent tous les produits IA des start-up ou les aident à trouver des clients. En Israël, le Mossad (service de renseignement) a créé un fonds d’investissements dédié et fondé sur l’adage : « vous avez une idée ? On va en parler dans trois ans ! » En Europe et en France, les petites et moyennes entreprises d’IA en cybersécurité ne devraient pas dépendre seulement des fonds publics, estime David Ofer. Il s’agit de les fédérer pour leur donner accès aux marchés financiers.

« Big Data ». Selon la société de sécurité informatique Sinequa, la traque financière des organisations criminelles ou terroristes doit relever trois défis : croissance exponentielle des volumes d’informations à collecter et à traiter ; diversité des sources et des formats (textes multilingues, images, vidéos et transcriptions audio) ; analyse de textes sophistiqués en plusieurs langues. Il s’agit d’accéder, par des outils d’IA, à celles utiles à la connaissance d’un « client », explique Luc Manigot. Leurs valeurs et variétés constituent un terreau complexe à partir duquel se construit un algorithme. Les services de renseignement se basent sur des règles déterminées, insuffisantes pour cerner tous les aspects du terrorisme. L’IA permet de construire des modèles départementaux pour disposer de la bonne information au bon endroit et au bon moment.

Justice et liberté. L’IA apporte une aide à la décision, estime Myriam Quemener. Elle permet d’accélérer les procédures et de modéliser beaucoup de décrets. La coopération public/privé existe. Ainsi, deux cours d’appel de province se sont associées à une start-up pour établir une plate-forme d’analyse juridique, en vue d’envisager des solutions. Toutefois, l’IA est perçue comme une menace par certaines professions de justice craignant d’être remplacées par des robots. En « pistant » les magistrats dans leurs recherches, l’IA met en péril leur indépendance, sans compter des contournements possibles de la justice. Enfin, il convient de sensibiliser le citoyen à la nécessité de son consentement pour l’accès à ses données sensibles.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

La face cachée d’internet

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Cédric Villani (à gauche) s’est vu confier une mission de réflexion sur l’intelligence artificielle par le Premier ministre Edouard Philippe. Le 8 septembre 2017, ce dernier a défini la stratégie nationale dans ce domaine, qui porte sur divers enjeux, notamment économiques, sociaux et éthiques, consécutifs à la révolution technologique. Le Premier ministre a également souligné les atouts de la France : vivier de start-up spécialisées ; excellence de la recherche et de la formation en mathématiques ; bases de données de très haute qualité ; grands groupes industriels utilisateurs de l’intelligence artificielle.