Migrations : mouvements naturels et problèmes sécuritaires

Face à la crise que connaît l’Europe depuis 2015, l’immigration, quoique conçue comme une charge, pourrait constituer une chance pour les pays d’accueil. Les organisations internationales de l’ONU y travaillent.

Du 26 au 29 mars 2017, un groupe d’auditeurs de l’Association nationale des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale (AA-IHEDN) s’est rendu à Genève, siège notamment de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UN HCR), du Haut-commissariat aux droits de l’homme (HCDH) et du Comité international de la Croix Rouge (CICR).

La « Genève internationale ». Dans l’Histoire, la position de Genève en Suisse, pays neutre, a toujours favorisé les négociations et la recherche de solutions aux problèmes internationaux. En outre, Genève est intimement liée à la création du CICR après la bataille de Solférino en 1859 pour protéger les victimes des conflits armés et des situations de violence. Le CICR a ensuite développé le Droit international humanitaire et incité les gouvernements à le respecter, sans toutefois empiéter sur le Droit de la guerre. Avec les conventions de Genève (1949) et les protocoles additionnels (1977), le CICR s’est vu confier « une quasi mission de service public international » en matière de Droit de la guerre et de Droit international humanitaire. Diverses institutions de l’ONU se sont développées en parallèle à cette institution privée de droit suisse. En outre, il existe une différence entre migrants économiques et réfugiés demandeurs d’asile, qui implique des solutions différentes et adaptées.

Phénomène récurrent et mondial. Les migrations ne sont ni une nouveauté, ni une spécificité européenne. Le développement des moyens de communication leur donne aujourd’hui une résonance amplifiée et suscite la recherche de solutions à tous les niveaux, notamment dans le cadre d’organisations intergouvernementales régionales (OCDE et Union européenne). Les migrants et réfugiés sont au centre des préoccupations des gouvernements européens depuis quelques années, par suite des conflits au Moyen-Orient et du terrorisme en Europe. En parlant de « flots de réfugiés », les médias ont affolé les opinions publiques, entraînant peur et rejet, incompatibles avec une politique d’intégration réussie. Cette vision occulte une réalité plus globale dans le temps et dans l’espace. Les organisations internationales mentionnées ci-dessus multiplient leurs efforts dans le monde entier pour aider les populations concernées par des conflits intérieurs ou extérieurs. Il y aurait donc un espoir de régler un problème souvent présenté comme insoluble. Cependant, les menaces économiques, démographiques et climatiques futures nécessitent la prise en compte des migrations dans un cadre de politiques étatiques sur le long terme. Les organisations indiquées plus haut tentent de répondre à l’urgence : accueillir et protéger. Les deux étapes suivantes concernent le long terme : promouvoir et intégrer. Cela relève des gouvernements des pays d’accueil et de l’implication de leurs populations. Les migrations contrôlées et bien gérées dans les grandes nations d’immigration présentent un côté « enrichissant » dans tous les sens du terme, notamment au Canada, aux Etats-Unis, en Amérique latine et en Australie. Toutefois, certains pays mettent en place des politiques d’« immigration choisie », guère compatibles avec la « liberté de circulation » prônée notamment en Europe. Les organisations internationales se sont vu confier des missions par les Etats et agissent de concert avec des organisations non gouvernementales. Mais elles ne peuvent aller au-delà de leurs mandats et des moyens fournis par les Etats, les directives d’action et les financements devant aller de pair avec les missions.

Absence de solidarité internationale. Le réalisme conduit à regretter que les Etats n’assument pas leurs engagements et donc empêchent la promotion de solutions efficaces sur le long terme. La politique de l’Union européenne (UE) face aux réfugiés a manqué d’anticipation. Dès 2014, le HCR, l’a prévenue de l’arrivée prochaine de réfugiés syriens en provenance de pays de premier asile, saturés, à savoir le Liban, la Jordanie et la Turquie. Pourtant, elle n’a pris aucune mesure préparatoire. De plus, l’absence de solidarité entre Etats membres, voire la tendance à être le moins accueillant possible, a entraîné de graves conséquences : mauvais enregistrements des réfugiés et des demandeurs d’asile ; mauvaises prises en charge, notamment pour les mineurs non accompagnés ; décisions difficiles à faire appliquer comme les cas des personnes déboutées du droit d’asile. Les Etats membres de l’UE n’ont pris aucune position commune. En outre, une fracture Est-Ouest s’est manifestée, notamment entre les positions de la Hongrie et de la Pologne par rapport à celle de l’Allemagne. La crise des réfugiés n’est en fait qu’une facette de la crise des institutions européennes et de l’Espace Schengen. En 2016, sur 35,1 millions de personnes vivant dans l’UE, environ 7 % sont originaires de pays « tiers ». Le niveau de développement de l’UE est très supérieur à ceux du Liban, de la Turquie et de la Jordanie, qui accueillent depuis des années des camps de réfugiés « transitoires », devenus permanents et sans aucun avenir. Elle pourrait probablement accueillir et intégrer, plus et mieux, en mettant en place des mesures légales d’identification et de prévention, sans pour autant remédier à toute la misère du monde. Mais par manque de cohésion et donc de solidarité, elle n’a pas su mettre en œuvre une politique commune, estime le groupe d’auditeurs de l’AA-IHEDN. Au-delà de la crise européenne, ils rappellent que 90% des réfugiés restent dans les pays en développement. Gérer efficacement le problème dans le monde suppose aussi la mise en œuvre de politiques de développement, visant à la formation et à l’emploi dans des pays aux institutions stables et fiables, même si éducation et développement favorisent souvent les migrations, car les plus pauvres ne « bougent » pas. C’était le projet de « Pacte mondial des Nations unies pour des migrations sûres » lancé en 2000, d’où les Etats-Unis se sont retirés.

Elizabeth Crémieu et Hélène Mazeran

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Selon le département pour les affaires économiques et sociales du HCR, les personnes « en mobilité » dans le monde totalisent un milliard d’individus. Environ 25 % sont des migrants internationaux et 75 % des migrants sur leur territoire national. Parmi ces derniers, 40 millions sont des déplacés pour cause d’insécurité. Le nombre de réfugiés est passé de 15,9 millions en 2000 à 21,3 millions en 2015 et celui des migrants de 172,7 millions en 2000 à 243,7 millions en 2015. D’après l’Office fédéral des migrations et des réfugiés, l’Allemagne a accordé 137.136 demandes d’asile en 2015 et 256.136 en 2016. Selon l’Office de protection des réfugiés et apatrides, la France a accepté 19.506 demandes d’asile en 2015 et 26.351 en 2016. Les réponses aux demandes d’asile peuvent intervenir dans l’année qui suit le dépôt. Le délai moyen a été de 8,5 mois en France contre 5,5 mois en Allemagne.




Manche et mer du Nord : l’urgence et la gouvernance

Assurer une posture permanente de sauvegarde avec ses volets de défense maritime du territoire et de l’action de l’Etat en mer, telle est la mission de la Marine nationale dans une zone vitale pour le Nord de l’Europe et aussi fréquentée que le détroit de Malacca et trois fois plus que celui d’Ormuz.

Le vice-amiral d’escadre Pascal Ausseur, préfet maritime (Prémar) de la zone Manche/mer du Nord, l’a présentée à la presse, le 16 novembre 2017 à Paris.

Une zone « accidentogène ». La zone Manche/mer du Nord subit vents, forts courants, creux supérieurs à 2,5 m et mer 5 (forte) sur une échelle de 9 pendant 20 % du temps. Si un navire rate son virage, il sera poussé par les vents dominants vers la côte française, indique l’amiral Ausseur. En 2016, il a dû notamment intervenir d’office dans quatre cas graves : avarie du cargo Flinter-America au large du dispositif de séparation du trafic des Casquets ; panne totale d’électricité à bord du cargo Amadeus-Amethist au large de Fécamp ; collision entre le chalutier Gros-Loulou et le gazier Wassmunsteer en zone d’attente du Havre ; chimiquier Cape-Bon en avarie au large de Calais, à la suite d’un incendie à bord. Plus de 50 % du trafic maritime de fret de la métropole est traité dans les ports du Havre, de Dunkerque, de Rouen, de Boulogne-sur-Mer et de Calais. Les dispositifs de séparation de trafic effectuent 60.000 reports de passage par an. La Manche et la mer du Nord sont fréquentées par : 16 millions de passagers par an ; plus de 800 navires de pêche en activité sur la façade française ; environ 134.000 navires de plaisance immatriculés (10 % en France), surtout britanniques ; 20 à 46 t d’explosifs des deux guerres mondiales détruits chaque année ; les sites naturels du Mont-Saint-Michel, des baies de Seine et de Somme et les sites Natura 2000 ; des sites historiques et touristiques comme les plages du débarquement du 6 juin 1944 ; 600 à 700 manifestations nautiques par an. Le Prémar doit veiller à la sûreté de la bordure littorale française, qui compte 4 centrales nucléaires à refroidissement par eau de mer, 1 usine de retraitement et 55 sites classés Seveso (activités industrielles présentant des risques technologiques majeurs). En outre, 4 champs d’éoliennes de 300 MW chacun seront installés en mer, après une évaluation d’impact sur la pêche et la définition des règles d’emploi. Un champ d’hydroliennes (turbines sous-marines ou à flots pour la production d’électricité à partir des courants marins) est prévu au large du Cotentin, après une étude de compatibilité du traitement des granulats (fragments de roches utilisés dans la construction d’ouvrages de génie civil) avec l’environnement. Pour conduire son action, le Prémar s’appuie sur les Centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage de Jobourg et Gris-Nez et les administrations et services de l’Etat. Le siège de la préfecture maritime de Manche /mer du Nord se trouve à Cherbourg, mais son titulaire vient souvent à Paris consulter ses autorités de tutelle, indique l’amiral Ausseur. En effet, le Prémar représente directement le Premier ministre et tous les membres du gouvernement par l’intermédiaire du secrétariat général de la mer.

Fonctions civiles. Le Prémar veille à l’exécution des lois, règlements et décisions gouvernementales. Investi du pouvoir de police générale, il a autorité dans tous les domaines où s’exerce l’action de l’Etat en mer, notamment la défense des droits souverains et des intérêts de la nation, le maintien de l’ordre public et la sauvegarde des personnes et des biens. Il coordonne la lutte contre les activités illicites menaçant la sécurité intérieure (immigration clandestine), la préservation de l’environnement maritime (pollutions) et la protection des ressources en zone économique exclusive (pêche). A ce titre, il anime les actions de sept entités : Marine nationale ; Gendarmerie nationale ; Douanes et droits indirects ; Sécurité civile ; Affaires maritimes ; Police de l’air et de frontières ; Société nationale de sauvetage en mer, composée de bénévoles qui assurent la moitié des interventions de ce type dans la zone. Le Prémar de Manche/mer du Nord coopère avec le préfet de la région Normandie pour la mise en œuvre des politiques publiques de l’Etat en mer, élaborées par divers ministères, notamment de l’Intérieur, de l’Economie et des Finances, de la Transition écologique et solidaire et des Armées. Il dispose d’un adjoint, officier général ou supérieur de la Marine, qui dirige la division « Action de l’Etat en mer » chargée de traiter les questions d’organisation, de règlementation et de coordination. Cette action s’exerce en coopération avec les Pays-Bas, la Belgique et la Grande-Bretagne. Le « Brexit » ne devrait avoir aucun impact en raison des accords bilatéraux.

Fonctions militaires. Le Prémar assure le soutien des forces et la protection du personnel de défense de l’arrondissement maritime Manche/mer du Nord. La menace reste terroriste très élevée, en raison des populations à risques en France et en Europe du Nord. Des fusiliers marins (présence dissuasive) et des tireurs d’élite embarquent sur les ferries. En outre, il s’agit de protéger, des agressions et de l’espionnage, la base technologique et industrielle de Cherbourg où sont construits et démantelés les sous-marins nucléaires. Dans certains cas, il est fait appel au Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale. Les moyens navals et aériens incluent : 3 patrouilleurs, 1 hélicoptère NH90 Caïman et 1 hélicoptère Dauphin de la Marine nationale ; 2 patrouilleurs et des vedettes de la Gendarmerie maritime ; des patrouilleurs des Affaires maritimes ; des vedettes des Douanes. Par ailleurs, en tant que commandant de la zone maritime Manche/mer du Nord, le Prémar relève du chef d’Etat-major des armées pour la planification, la conduite et le soutien des opérations de protection des approches portuaires. Les sous-marins doivent franchir la zone Manche/mer du Nord en surface, quoique la profondeur d’eau moyenne atteigne 40 m. La posture de sauvegarde maritime, permanente, allie prévention, dissuasion et renseignement.

Loïc Salmon

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

La zone Manche/mer du Nord s’étend du Mont-Saint-Michel à la frontière belge, soit 870 km de côtes, 2 régions, 7 départements, 251 communes et 45 ports. En 2016, la préfecture maritime a mobilisé près de 3.300 personnes pour coordonner 1.219 opérations de secours maritime et d’assistance aux navires, 53 détections de pollutions (17 avérées) et 102 opérations conduites par les Centres opérationnels départementaux d’incendie et de secours. Ces opérations ont coûté 23 M€, mais ont évité des préjudices estimés à 3,9 Mds. Les Douanes ont contrôlé 588 navires en mer, au mouillage et à quai. La Gendarmerie maritime a procédé à 234 contrôles dans le cadre de l’ISPS (code international de sûreté portuaire). Par ailleurs, 720 collisions de navires et 21 accidents majeurs ou graves ont été évités. La préfecture maritime a effectué 23 mises en demeure (10 majeures), outils juridiques pour faire cesser le danger représenté par un navire, une épave ou un conteneur, aux frais de l’armateur. Les remorqueurs de haute mer ont procédé à 7 remorquages et 7 escortes. Enfin 26 décès, dont 1 suicide, sont à déplorer dans la zone.




Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

La stratégie de la force « Barkhane » consiste à empêcher les groupes armés terroristes de communiquer entre eux, afin de les cloisonner puis de les réduire par des actions successives. A terme, elle vise à mettre la menace terroriste à la portée des armées du G5 Sahel.

Trois retours d’expérience ont fait l’objet de deux présentations le 26 octobre 2017 à Paris. Le général de division Xavier Le Pelletier de Woillemont, commandant la force « Barkhane » d’août 2016 à juillet 2017, a exposé son analyse au cours d’une conférence-débat organisée par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. Le colonel Thierry Crepin, ancien chef de corps du 503ème Régiment du train, et le lieutenant-colonel Pierre de Thieulloy (photo), chef de corps du 4ème Régiment de chasseurs, tous deux sur zone de juin à octobre 2017, ont apporté leurs témoignages lors du point de presse hebdomadaire du ministère des Armées.

Menace circonscrite au centre. Le Mali se trouve à l’épicentre du djihadisme au Sahel, rappelle le général de Woillemont. De 500 à 1.000 combattants attaquent, de façon asymétrique, au moyen de mines, engins explosifs improvisés, tirs indirects et raids terroristes, pour prendre le contrôle de la population. Ils enrôlent peu d’enfants soldats, portant surtout des messages ou transportant des mines, mais recourent de plus en plus aux femmes. Tout enfant mineur qui tire sur un soldat français est considéré comme un ennemi. S’il est capturé, il est remis à l’UNICEF. Ces groupes terroristes, qui disposaient d’un territoire, de ressources et de camps d’entraînement en 2013, sont pourchassés en 2017 mais n’ont pas disparu. Outre l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), il existe un EIGS (Etat islamique au grand Sahara) et des RVIM (Groupes de soutien à l’islam et aux musulmans), qui concluent des alliances de circonstances pour échanger de l’argent, des ressources et des expertises. S’y ajoutent le risque d’incursions, au Niger et au Tchad, de Touaregs venus de Libye, et la menace persistance de l’organisation Boko Haram, actuellement contenue par les forces multilatérales africaines autour du lac Tchad. Ces deux pays sont surveillés en permanence par les drones, les écoutes électroniques et à partir du renseignement humain obtenu par les armées africaines, qui doivent gagner la confiance des populations…par un comportement exemplaire ! Au cas où Boko Haram attaquerait les forces nigériennes ou tchadiennes, l’aviation française interviendrait à leur profit, indique le général. La force « Barkhane » doit d’abord contenir les raids éventuels en provenance du Nord, après les grandes opérations du premier semestre 2016. Ensuite, le partenariat militaire permet de sécuriser le centre de la bande sahélo-saharienne à trois niveaux : accompagnement des forces africaines au combat par la force « Barkhane » pour apporter confiance et commandement ; préparation à l’engagement opérationnel de tous les éléments de « Barkhane » (encadré) ; construction d’armées nationales africaines, adaptées à la menace terroriste, par les pôles opérationnels de coopération au Sénégal et au Gabon de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère français des Affaires étrangères. L’armée malienne, hier battue par les djihadistes mais aujourd’hui en pleine reconstruction, tient le terrain. Les unités en « nomadisation » interviennent loin et longtemps. Une observation de longue durée par les drones et des renseignements précis permettent le montage d’une opération fulgurante par l’aérocombat et l’emploi de blindés légers, en vue de sécuriser une zone. La dynamique de la force régulière doit l’emporter sur celle du terrorisme, souligne le général.

Rendre « Barkhane » possible. Sur le plan logistique, la force « Barkhane » bénéficie de l’aide des Etats-Unis pour le transport aérien, de celles de l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique pour diverses prestations de services et de celle de l’Algérie pour le carburant et l’eau. Selon l’Etat-major des armées, l’opération du même nom a connu des relèves majeures en septembre-octobre 2017 : 4.000 militaires remplacés par 4.000 autres ; 52 liaisons par air pour le transport des personnels ; 202 t de fret entre la France et les bases aériennes de Niamey et N’Djamena ; transports maritimes de fret et matériels de France aux ports d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et de Douala (Cameroun). L’acheminement terrestre prend la suite, explique le colonel Crepin. Après une préparation de 5 mois, le Groupement tactique logistique « EL Parras » (600 personnels) a transporté des munitions et tout ce qui assure le soutien : conditions de vie, santé, énergie, maintien du matériel en condition opérationnelle, équipements et infrastructures. Pendant des missions d’une journée à trois semaines, il a fait face à un ennemi, fugace mais omniprésent, dans des conditions difficiles : températures de 60°-70°C ; tempêtes de sable ; fortes pluies. En tout, ses 200 véhicules ont parcouru 1,5 Mkm pour transporter 3.600 t de fret et 11.200 m3 de carburant. Selon le lieutenant-colonel de Thieulloy, les 800 militaires du Groupement tactique désert blindé « Edelweiss » ont assuré une présence dissuasive par 500 patrouilles de 3 heures à 3 jours au Mali, Tchad et Niger et effectué 2 opérations majeures pour démanteler des trafics d’armes. Outre la prise quotidienne de risques (mines), ils doivent conserver leur discernement lors des tirs adverses à partir d’habitations, en raison de la présence probable de femmes et d’enfants. L’enjeu de cette mission de guerre porte sur : le maintien de la confiance avec la population, qu’il faut disputer aux groupes terroristes qui en dépendent ; l‘assistance médicale ; la relance de l’activité économique.

Approche globale. Militairement et en termes de communications, la force « Barkhane » doit rester discrète pour ménager la fierté nationale des Etats souverains, indique le général de Woillemont. Le niveau opérationnel de la force conjointe du G5 Sahel progresse, mais son financement (200-300 M€) n’est pas encore bouclé. Outre la sécurité, il faudra aussi assurer des revenus aux populations par l’aide au développement, afin de tarir le recrutement de terroristes.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

La bande sahélo-saharienne s’étend sur une longueur de 4.500 km et une largeur de 2.100 km, soit l’équivalent de l’Europe. L’organisation de coopération régionale du « G5 Sahel » regroupe la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. L’opération « Barkhane », lancée le 1er août 2014 à la suite de l’opération « Serval » (15 janvier 2013), engage 4.000 militaires, 5 drones, 8 avions de chasse, 17 hélicoptères, 6 à 10 avions de transports tactiques et stratégiques, 300 véhicules logistiques et 300 véhicules blindés légers. Elle dispose de : 3 points d’appui permanents à Gao (Mali), Niamey (Niger) et N’Djamena (Tchad) ; 6 bases avancées temporaires à Tessalit et Kidal (Mali), Aguelal et Madama (Niger) ainsi qu’à Faya et Abéché (Tchad). L’opération « Barkhane » a pour missions d’appuyer les forces armées des pays du « G5 Sahel » dans la lutte contre les groupes armés terroristes et d’empêcher ces derniers de reconstituer des bases « sanctuarisées » dans la région.




Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

La France, dans son modèle de société, et Israël, dans son existence même, sont menacés par les organisations terroristes djihadistes, aux modes d’action évolutifs. Leur coopération vise à gagner ensemble la guerre contre l’islamisme et travailler pour la paix.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 9 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’ambassade d’Israël. Y sont notamment intervenus : Pierre Razoux, historien ; David Harari, expert aéronautique ; Frédéric Charillon, universitaire ; Jean-Louis Bruguière, ancien juge anti-terrorisme (à gauche sur la photo).

Relations diplomatiques. L’Etat d’Israël, créé en 1948, résulte des promesses des déclarations Cambon et Balfour de 1917 (encadré). L’histoire de ses relations avec la France est parsemée de convergences et de divergences, rappelle Pierre Razoux. Jusqu’en 1954, la reconnaissance mutuelle s’avère progressive et complexe. Puissance méditerranéenne, la France veut contrebalancer l’influence de la Grande-Bretagne dans la région, après la perte de sa tutelle sur la Syrie et le Liban. Entrent aussi en ligne de compte le rôle des juifs dans la Résistance, la culpabilité relative à la Shoah et la solidarité entre les gouvernements socialistes de Paris et Tel-Aviv. Entre 1954 et 1962, les relations se renforcent dans la lutte contre le nationalisme arabe (crise de Suez en 1956) et par l’empathie entre les élites dirigeantes. La période 1962-1969 constitue un divorce à l’amiable. La France lance une politique étrangère pro-arabe après la fin de la guerre d’Algérie. Israël développe alors une alliance avec les Etats-Unis. De 1969 à 1982, la position pro-arabe de la France se renforce à la suite du rejet de la colonisation israélienne dans les territoires occupés depuis 1967 et son opposition aux accords de Camp David (1978), conclu entre les Etats-Unis, l’Egypte et Israël. En outre, le raid de l’aviation israélienne (1981) contre le réacteur nucléaire irakien Osirak, construit par la France, souligne le risque de prolifération. Un rapprochement s’effectue entre 1982 et 1996 avec la prise de conscience du droit à la sécurité pour Israël et pour un futur Etat palestinien. Un front commun dans la lutte anti-terroriste s’instaure après les accords d’Oslo (1993) entre les Etats-Unis, Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Un nouveau refroidissement se produit entre 1996 et 2005, après l’échec des processus de Camp David et d’Oslo, la seconde « intifada » (émeutes en Cisjordanie, en Israël et à Gaza) et le soutien de la France à l’OLP. Dès 2006, les deux pays se rapprochent, surtout après les attentats terroristes en France en 2015. Les relations personnelles entre les dirigeants ont pesé pour beaucoup, conclut Pierre Razoux.

Coopération militaire. Lors de la première guerre israélo-arabe de 1948, les Etats-Unis décrètent un embargo sur les armes à destination d’Israël, que seule la France n’applique pas, rappelle David Harari. Ensuite, les deux pays développent des coopérations militaires, industrielles et scientifiques. Des chercheurs israéliens viennent travailler dans les laboratoires de recherche nucléaire français de Saclay jusqu’en 1961, date de la fin de la coopération sur la séparation du plutonium. La centrale de Dimonah, entrée en service en 1963, se trouve à l’origine du programme nucléaire militaire israélien. Dans les années 1950, Israël achète des avions d’entraînement français Fouga Magister, conclut des contrats de maintenance aéronautique avec l’armée de l’Air et acquiert des avions de combat Mystère IV. De retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle autorise la vente des Mirage III, force de frappe décisive lors de la guerre israélo-arabe de 1967. L’embargo militaire qui s’ensuit mène à la constitution d’une industrie militaire israélienne indépendante. Celle-ci construit alors ses propres Mirage V. Lors de la guerre de 1973, grâce aux pièces détachées fournies officieusement par la France, ces avions protègent Israël contre les MiG 21, que l’URSS a fournis aux pays arabes. De leur côté, des vedettes commandées à l’arsenal français de Cherbourg puis détournées (1969) tirent des missiles mer/mer, dont les études avaient commencé en Israël dès 1949. Enfin, malgré les aléas, les services de renseignement français et israéliens ont maintenu leur coopération depuis 1950.

Intérêts stratégiques et sécurité. La France et Israël bénéficient du soutien de leur opinion publique pour leurs interventions extérieures et disposent d’outils performants pour les opérations spéciales, estime Frédéric Charillon. Mais la France, du fait de son interdépendance européenne, doit tenir compte de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour elle, la menace djihadiste s’avère difficile à cerner, car certains auteurs d’attentats sont de nationalité française. En outre, cette menace est surtout d’origine sunnite pour la France, mais iranienne pour Israël. Ce décalage s’accentue avec la question palestinienne, difficile à aborder avec Israël et les pays arabes. Par ailleurs, Israël vit en quasi belligérance avec l’obligation de protéger les libertés civiles, indique Jean-Louis Bruguière. Après deux ans d’état d’urgence depuis les attentats de novembre 2015, la France s’est dotée d’une loi équilibrant sécurité et protection des libertés. Dans une chaîne légale incontestable par la Cour de justice européenne, la Direction générale de la sécurité intérieure dispose des capacités de police judiciaire et de renseignement. Elle compte sur le temps pour détecter les signaux faibles, à savoir repérer des individus qui préparent un attentat avant qu’ils en soient encore conscients.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Les prémices de l’établissement d’un Etat juif en Palestine, alors partie de l’Empire ottoman, remontent à la première guerre mondiale. Le 4 juin 1917, Jules Cambon, secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, adresse une lettre à Nahum Sokolow, dirigeant du mouvement sioniste. Il écrit notamment : « Vous estimez que si les circonstances le permettent et l’indépendance des Lieux Saints étant assurée d’autre part, ce serait faire œuvre de justice et de réparation que d’aider, par la protection des Puissances alliées, à la renaissance de la nationalité juive, sur cette terre d’où le peuple d’Israël fut chassé il y a tant de siècles. Le gouvernement français, qui est entré dans cette guerre pour défendre un peuple injustement attaqué, et qui continue la lutte pour assurer la victoire du droit sur la force, ne peut qu’éprouver de la sympathie pour votre cause, dont le triomphe est lié à celui des Alliés. » Le 2 novembre 1917, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, envoie une lettre similaire à Lord Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste, qui sera publiée dans le quotidien Times le 9 novembre. Cette « Déclaration Balfour » stipule : « Le gouvernement de Sa majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les juifs disposent dans tout autre pays. »




Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Le terrorisme en Occident, autrefois le fait de professionnels motivés par une idéologie et qui préservaient leur vie, est devenu celui de jeunes qui y sont nés et souhaitent perdre la leur dans l’action.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 octobre 2017 à Paris, par l’Institut national des hautes études de défense nationale. Y est intervenu Olivier Roy, professeur de sciences politiques à l’Institut universitaire européen de Florence et spécialiste des religions comparées.

Recherche de légitimité. Le « djihad » (guerre sainte) concerne un territoire précis et relève d’autorités reconnues, à savoir les « ulémas » (théologiens de référence), gardiens de la tradition musulmane et qui veulent conserver le monopole de la force légitime, explique Olivier Roy. Daech se réclame des origines de l’islam pour justifier son existence. Le djihad forme un(e) islamiste global(e), détaché(e) d’une langue et d’un pays. Dans les années 1980, les volontaires musulmans d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient constituent les premiers djihadistes « globaux », combattant l’armée soviétique en Afghanistan. Les jeunes gens mineurs et même les jeunes filles peuvent s’y rendre sans autorisation de leurs parents. Le terrorisme islamiste survient dans les années 1990, quand Oussama ben Laden exclut de se fixer sur un territoire précis, trop vulnérable aux attaques soviétiques et kurdes. Sa stratégie consiste à se doter de zones sanctuarisées et de frapper les populations civiles pour établir le véritable « Etat islamiste ». S’inspirant de l’iconographie des « Brigades rouges » italiennes, Al Qaïda a pu recruter quelques centaines de jeunes radicalisés, venus chercher le « bon djihad » en Bosnie, en Tchétchénie, en Afghanistan et au Pakistan. Ensuite, des émirats islamistes sont apparus dans le Nord du Nigeria (Boko Haram) et de l’Indus, en Afghanistan, au Yémen, au Nord de l’lrak, au Mali et dans le désert du Sinaï. Il s’agit toujours de zones tribales aux liens familiaux très étroits…que le modèle djihadiste veut nier ! Daech estime que les sociétés occidentales, fragiles, seront mises à genoux par le terrorisme, aboutissement de la trajectoire d’un salafiste. En effet, la radicalisation salafiste prône une communauté de foi, qui oblige à vivre à part pour ne pas se laisser corrompre par la société. Daech a pu ainsi recruter quelques milliers de jeunes salafistes en Europe occidentale, dans les Balkans et en Amérique du Nord et même leur offrir un territoire entre Raqqah et Bagdad. Iconoclaste, il détruit tout ce qui peut rappeler le passé, y compris musulman (mosquée de Mossoul datant du XIème siècle). A partir de la culture des jeunes d’aujourd’hui, il élabore un imaginaire islamiste avec une esthétique de la violence. Les Khmères rouges et les nazis dissimulaient les exécutions, rappelle Olivier Roy. Par contre, Daech les exhibe et compte sur cette fascination pour s’opposer à un monde, où les sociétés, même musulmanes, se sécularisent sous l’influence de l’Occident. La radicalisation religieuse conduit de la violence symbolique à la violence réelle. Les jeunes radicaux recherchent l’action pour s’inscrire dans les grandes tendances géostratégiques, qui pourtant ne les concernent pas.

Profils et parcours. La radicalisation islamiste ne ressemble pas à celle des mouvements d’extrême-gauche, qui bénéficiaient du soutien de sympathisants. Pour Daech, c’est tout ou rien, souligne Olivier Roy. Ses adeptes n’ont pas de passé militant « islamo-gauchiste ». Ils comptent 65 % d’immigrés de la 2ème génération et 35 % de convertis à l’islam en Europe et 40 % aux Etats-Unis. En France, ils se trouvent parmi les jeunes Antillais et Africains de banlieue, non musulmans, et aussi parmi les Normands et les Bretons… mais pas les Corses ! Aucun n’a participé aux émeutes entre la police et les jeunes de quartiers sensibles. Malgré l’absence de passé religieux, ils croient qu’ils iront au paradis après leur rencontre avec leur modèle : Al Qaïda ou Daech. Comme les mouvements extrémistes (IRA provisoire et mafias), les entités islamistes profitent des traditions familiales, mais où les rôles s’inversent. Leur père n’étant pas considéré comme un « bon » musulman, les enfants vont endoctriner leur mère. Ils agissent souvent entre frères de sang. Lors des guerres du Daghestan (1999) et de Tchétchénie (1999-2009), des sœurs ou épouses reprennent le flambeau de leur frère ou mari, tué par la police. Depuis 2012, des jeunes femmes, volontaires ou forcées, rejoignent massivement Daech en Syrie, pour procréer ou y mourir. En effet, les jeunes radicalisés sont davantage nihilistes qu’islamistes et veulent mourir après l’attentat, réussi ou raté. Motivés par le suicide, ils se construisent une généalogie imaginaire pour devenir plus « saints » que leurs parents, dont la culture ne les intéresse pas. De leur côté, certains parents musulmans renient leurs enfants terroristes.

« Déradicalisation » difficile. Souvent petits délinquants au départ, les futurs djihadistes ont découvert la radicalisation en prison, sur internet ou auprès d’un pair radicalisé, explique Olivier Roy. La coopération européenne en matière de renseignement permet de les suivre et de démasquer les réseaux de radicalisation, malgré la difficulté à déceler l’individu isolé qui entrera en contact avec Daech trois mois plus tard. Les djihadistes occidentaux se considèrent comme des « militants », à l’exemple de ceux de l’extrême-gauche terroriste, en raison du choix qui a donné un sens à leur vie. Des mères tentent de « déradicaliser » leurs filles, revenues de Syrie et conscientes des excès de Daech. Autrefois en France, la laïcité se présentait comme une spiritualité et le communisme comme une forme de religion, tous deux porteurs de valeurs partagées. Aujourd’hui, l’appartenance religieuse redevient plus visible, mais avec des valeurs spécifiques. L’Etat peut décréter des normes, mais pas des valeurs.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : s’organiser face au terrorisme protéiforme

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Géopolitique : frontières ignorées et affrontements futurs

Entre 1968 et 1990, des groupes d’extrême-gauche ont perpétré des attentats en Europe. Ainsi, en Allemagne de l’Ouest, la « Fraction armée rouge », financée et aidée par l’Allemagne de l’Est, a exécuté 34 personnes, dont Hanns-Martin Schleiyer, représentant du patronat allemand (1977) et Alfred Herrhausen, président de la Deutsche Bank (1989). En Italie, les « Brigades rouges » ont tué 84 personnes, dont l’ancien chef du gouvernement Aldo Moro (1978). En Grande-Bretagne, l’IRA provisoire a pratiqué les attentats à l’explosif contre l’amiral Louis Mountbatten (1979) et en Irlande du Nord, dont celui d’Omagh avec 29 morts et 220 blessés (1998). En Espagne, l’ETA basque a utilisé des explosifs, notamment à Madrid contre l’amiral Luiz Carrero Blanco (1973) et dans un centre commercial à Barcelone causant 21 morts et 40 blessés (1987). En France, « Action directe » a assassiné l’ingénieur général René Audran (1985) et le président directeur général de Renault Georges Besse (1986). Entre 2001 et 2015, le terrorisme islamiste a tué 232 Français en France et à l’étranger. L’attentat le plus meurtrier a eu lieu le 13 novembre 2015 dans Paris et sa banlieue (130 morts et 415 blessés), suivi de celui du 14 juillet 2016 à Nice (86 morts). Enfin en Espagne, l’attentat du 17 août 2017 à Barcelone a fait 14 morts et une centaine de blessés de 35 nationalités différentes.




Armée de Terre : faire face à toutes menaces, ici et là-bas

Posture dynamique sur le territoire national et recherche de l’innovation dans les engagements de haute intensité sur les théâtres d’opération extérieurs.

Cette vision pour l’armée de Terre a été exposée par son chef d’état-major, le général Jean-Pierre Bosser, lors de sa présentation, le 19 octobre 2017 à Satory (banlieue parisienne), devant les officiers stagiaires de l’Ecole de Guerre, les auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale et la presse.

La 3ème Division à l’honneur. Vedette de cette journée de présentation, la 3ème Division fournit des unités entraînées aux 2 division de l’armée de Terre (AdT). Elle comprend 3 brigades (parachutiste, blindée et légère blindée) et 3 régiments organiques des forces terrestres (cavalerie, génie d’appui et artillerie). Son état-major, basé à Marseille, constitue un centre expert de décision et d’exécution pour la préparation à l’engagement opérationnel et la génération de forces. Les équipements de ses unités seront renouvelés par les systèmes d’armes du programme Scorpion. Sa démonstration du 19 octobre 2017 s’est articulée autour de deux présentations de combat aéroterrestre. La première a mis en valeur les actions menées, contre un ennemi asymétrique, par une approche globale de résolution de conflit dans le cadre d’un partenariat avec un pays ami menacé. Cette approche inclut : l’assistance militaire opérationnelle ; la neutralisation de groupes armés ennemis par les forces spéciales ; les opérations militaires d’influence ; la reconnaissance d’un axe pour un convoi logistique et la réaction à une attaque par engin explosif improvisé. La seconde présentation a montré l’action de l’AdT dans un conflit de haute intensité. Sa capacité porte sur : l’identification de la menace ; le renseignement sur l’ennemi ; la préparation à l’engagement ; l’évaluation de l’ennemi sur le terrain ; l’ouverture du feu dès le contact.

Les impératifs d’une ambition. Conformément à l’objectif fixé par le président de la République de devenir les premières en Europe, les armées françaises verront leur budget augmenter de 1,8 Md€ en 2018, puis de 1,7 Md€ par an jusqu’en 2022, en vue d’atteindre 2 % du produit intérieur brut en 2025. Selon le général Bosser, cela implique, pour l’AdT, de maintenir son modèle complet, ou presque, en vue d’intervenir seule en premier et affronter un ennemi conventionnel, hybride ou irrégulier. Cela exige de la « masse » pour durer, pourvoir renouveler hommes, munitions et équipements et enfin de créer un effet d’entraînement vis-à-vis des armées partenaires. Suffisamment aguerris, les soldats français devront combiner haute technologie et rusticité, continuer à combattre malgré les pertes et accepter de payer le prix du sang. La possession des équipements les plus modernes assurera une meilleure protection, permettra de pratiquer un combat interarmes « infovalorisé » (échange automatique des flux massifs d’informations entre systèmes d’armes) et garantira de rester dans la course à l’innovation. S’y ajoute la capacité à constituer ou soutenir une coopération, en la dirigeant ou en lui apportant un concours. De plus, permettre aux soldats et à leurs familles de vivre et travailler dans de bonnes conditions préservera l’attractivité du métier des armes. Par ailleurs, constate le général Bosser, l’adversaire durcit ses modes d’action et les conflictualités se diversifient. Les forces terrestres subissent un étalement, lié au nombre, à la dispersion et aux élongations des théâtres d’opérations, provoquant des tensions sur les hommes, les compétences et les équipements. De plus, la perception des faits l’emporte de plus en plus sur leur réalité, à savoir l’influence des émotions, idéologies et croyances personnelles sur l’opinion publique. Il s’agit donc, à tous les niveaux de responsabilité, de vaincre et de convaincre, souligne le chef d’état-major de l’AdT. Celle-ci doit retrouver, en 2018, son niveau d’entraînement d’avant les attentats de 2015, qui ont déclenché son redéploiement sur le territoire national pour en renforcer la sécurité. La reprise de la préparation opérationnelle interarmes, amorcée en 2017, sera amplifiée en 2018. En matière d’équipements, le projet MCO-T 2025 (maintien en condition opérationnelle Terre à l’horizon 2025) va séparer l’entretien opérationnel, au plus près des forces, de la maintenance industrielle pour produire simultanément du potentiel et de la disponibilité. L’Adt devra recruter du personnel civil et dégager des financements pour confier davantage de maintenance aux entreprises privées.

Les ressources humaines. L’AdT devra aussi recruter des personnels, développer leurs compétences puis les fidéliser. En 2017, l’Adt, qui constitue 42 % de l’effectif total des forces armées, compte : 75 officiers généraux ; 11.000 officiers ; 31.000 sous-officiers ; 56.000 militaires du rang ; 19.000 réservistes opérationnels ; 8.200 civils. Elle emploie surtout des personnels sous contrat dans 400 métiers : 74 % parmi les militaires, dont 100 % chez ceux du rang. Sa moyenne d’âge se situe à 33 ans : 40 ans pour les officiers ; 38 ans pour les sous-officiers ; 28 ans pour les soldats. L’AdT encourage la promotion interne avec environ 50 % des officiers et sous-officiers sortis du rang. Enfin, son chef d’état-major souhaite redonner ses lettres de noblesse à l’Ecole de Guerre, définir le rôle et la place du renseignement de niveau tactique, structurer l’aguerrissement et rénover la doctrine de la cynotechnie.

La protection du territoire national. Créé en juin 2016, le Commandement Terre pour le territoire national (Com TN) a pour mission d’optimiser l’engagement de l’AdT en soutien à l’action de l’Etat, en métropole et outre-mer, dans un cadre interarmées et interministériel. Ainsi, en cas de crise, le préfet de département, directeur des opérations, la gère avec les forces de sécurité intérieure. En cas de besoin, il demande des renforts militaires au préfet de zone de défense et de sécurité. Ce dernier et l’officier général de zone de défense et de sécurité formulent une demande de concours ou une réquisition de capacités militaires. Puis le chef d’état-major des armées décide le déclenchement d’une opération ou d’une mission intérieure et la mise à disposition de moyens. L’AdT fournit alors des capacités militaires à la chaîne opérationnelle, afin de produire l’effet nécessaire à la résolution de la crise. Le Com TN se trouve ainsi en mesure de renforcer les structures de commandement opérationnel de crise.

Loïc Salmon

Armée de Terre : préparer les ruptures stratégiques et technologiques de demain

Armée de Terre : mise en place du modèle « Au Contact »

Armée de Terre : un état-major de forces immédiatement projetable

En 2017, l’armée de Terre regroupe : 106.000 personnels, dont 10 % de femmes ; une force projetable de 77.000 militaires ; 2 divisions de combat (1 en préparation opérationnelle et 1 en opération extérieure ou intérieure) de 7 brigades interarmes, dont la Brigade franco-allemande, et 1 brigade d’aérocombat. Elle est équipée de : 225 chars Leclerc ; 250 chars médians ; 3.300 véhicules blindés multi-rôles et de combat d’infanterie ; 160 hélicoptères de reconnaissance, d’attaque et d’appui ; 126 hélicoptères de manœuvre ; 25 drones tactiques ; 109 canons de 155 mm ; 863 porteurs polyvalents tactiques ; 93.080 fusils d’assaut HK416, livrés à partir de 2017 pour remplacer les Famas. Son budget se monte à 8,6 Mds€ contre 32,7 Mds€ pour celui de la Défense, inclus dans celui de l’Etat (322,4 Mds€).




Défense : face aux menaces, un modèle d’armée complet

Les armées doivent protéger le territoire national, répondre à une crise dans le voisinage proche, conserver l’ascendant sur tout adversaire non étatique, réagir à une confrontation avec un Etat.

Ces missions, complémentaires de la dissuasion nucléaire avec ses composantes aérienne et océanique, ont été définies dans le document « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 », rendu public le 13 octobre 2017 par le ministère des Armées pour préparer une nouvelle loi de programmation militaire.

Protection. Le territoire national sera mieux protégé par : la modernisation du réseau radar de surveillance maritime Spationav ; la couverture radar 3D de l’espace aérien ; la posture de protection terrestre avec capacité à opérer en milieu nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. Les capacités de détection et de neutralisation des drones aériens ainsi que la protection des équipements et des personnels seront développées. Elles complèteront la modernisation des systèmes sol-air, des hélicoptères légers et des moyens navals, sous-marins et aéromaritimes.

Adaptation et coopérations. Sous très faible préavis, les armées doivent pouvoir intervenir simultanément sur des théâtres d’opérations dispersés. La durée variable des engagements nécessite une masse critique suffisante de forces disponibles (hommes, équipements et stocks). Cette capacité repose sur une base industrielle et technologique de défense, qui requiert la participation des armées à des tâches associées à l’exportation. Sur le plan opérationnel, les armées doivent : acquérir et conserver la supériorité au combat dans tous les milieux ; frapper dans la profondeur ; acheminer les moyens en urgence sur un théâtre durci et les protéger contre les menaces conventionnelles ; être mobiles au sein du théâtre ; fournir les appuis feu au contact de l’adversaire ; mener des opérations amphibies, aéroportées, en zone urbaine, montagne, désert ou jungle ; extraire du personnel en milieu hostile. Toutefois, agir de façon autonome dans n’importe quel contexte et détenir toutes les aptitudes au plus haut niveau de performance ou de masse ne semblent guère possibles aujourd’hui. Mais le renoncement, même temporaire, à une aptitude opérationnelle entraîne un risque de perte définitive de certaines compétences. Par ailleurs, faute de capacités suffisantes, la complexité de certaines missions nécessite des partenariats, une fois les conditions politiques réunies. En coalition, l’interopérabilité implique des normes communes, techniques pour les systèmes de commandement et équipements majeurs, mais aussi en matière de concepts, doctrines, tactiques et procédures. Parfois, la France doit pouvoir fournir des capacités discriminantes et un volume de forces significatif pour jouer le rôle de « nation cadre » pour des actions relevant d’aptitudes militaires à haute valeur ajoutée : planification ; génération de forces, commandement et contrôle d’une opération. Dans le cadre de l’OTAN, elle doit fournir les capacités nécessaires au commandement d’une petite opération commune (SJO en anglais) et d’une composante pour une grande opération commune (MJO). Elle participe à la définition des normes OTAN sur l’interopérabilité des matériels et le contrôle politique des nations sur les capacités communes essentielles.

Renseignement. Il s’agit d’investir dans tout le spectre : humain, électromagnétique, radar, optique et numérique. Les plates-formes, capteurs et modes de recueil seront diversifiés : aéronefs habités ; drones ; unités navales ; moyens spatiaux. Leur complémentarité doit permettre l’accès à des cibles liées à tout type de menaces. Pour accélérer les prises de décisions, une meilleure interconnexion entre les différents systèmes améliorera et intégrera des traitements automatisés d’exploitation et d’analyse, intelligence artificielle et « big data » compris. La vulnérabilité croissante des moyens de commandement et de surveillance nécessite de sécuriser les moyens spatiaux et la conduite des opérations en augmentant, notamment, le niveau de protection et de résilience des futurs satellites Syracuse 4. En outre, la capacité d’alerte avancée permettra de mieux identifier une menace balistique, en déterminant l’origine d’un tir et l’évaluation de la zone ciblée.

Systèmes de commandement. L’amélioration de l’homogénéité et de l’interopérabilité des systèmes facilitera l’engagement sur un théâtre avec les Etats membres de l’OTAN et des pays partenaires de circonstance. La boucle décisionnelle sera accélérée par le partage de l’information, tout en en gardant la maîtrise dans le risque cyber. Entrer en premier. Face aux systèmes défensifs de haute technologie et aux capacités adverses de déni d’accès dans les milieux physiques et immatériels, il s’agit de disposer de la capacité de passer outre et de réduire le niveau de la menace, en vue d’y conduire des opérations militaires. Au préalable, celles-ci exigent la supériorité aérienne pour conférer la liberté d’action nécessaire aux forces terrestres et navales. La frappe des centres de gravité ennemis dans la profondeur du théâtre nécessite de pouvoir opérer depuis le territoire national, à partir de bases aériennes projetées, d’emprises terrestres ou depuis la mer par le groupe aéronaval. L’allonge des systèmes d’armes augmentera avec la combinaison entre avions ravitailleurs et armements. La capacité de projection de puissance sera accrue par les missiles de croisière : navals ; aéroportés rénovés ; antinavires à développer avec la Grande-Bretagne. Les capacités des forces spéciales seront renforcées en termes de projection et de mobilité. Les opérations dans l’espace numérique jusqu’au niveau tactique, intégrées à la chaîne de planification et de conduite des opérations militaires, exploiteront la numérisation croissante des adversaires, étatiques ou non.

Combat terrestre futur. Le programme Scorpion de l’armée de Terre permettra d’augmenter la puissance et l’agilité des unités engagées. L’armement des drones aériens apportera une capacité de réaction adaptée à des adversaires plus fugaces et à des espaces étendus. Le successeur du char Leclerc et le futur système d’artillerie seront étudiés en coopération avec l’Allemagne.

Loïc Salmon

La France a souscrit des engagements contraignants dans le cadre du Traité sur l’Union européenne de 2009 (TUE) et du Traité de Washington de 1949. L’article 42.7 du TUE précise : « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations Unies ». Le TUE rappelle que « les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre ». Selon le Traité de Washington, la France doit « assister la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, telle action (jugée) nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».




Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

L’intelligence artificielle, appliquée aux systèmes d’armes, va transformer la conduite des opérations et obliger à repenser les doctrines. Son emploi dans les unités robotisées permettra d’exclure les soldats des zones meurtrières de combat immédiat.

L’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé, le 4 octobre 2017 à Paris, un colloque sur ce sujet, auquel ont participé des experts et de hauts responsables dans les domaines du numérique et du renseignement. Par ailleurs, une exposition au musée de l’Armée à Paris (12 octobre 2017-28 janvier 2018) évoque l’évolution du combattant futur (2010-2040).

Le théâtre d’opérations de demain. La connaissance de l’environnement tactique sera accrue par la mise en réseau de données de capteurs et d’images et l’extension, par l’emploi de robots, de la zone contrôlée par une unité, explique un expert du numérique. Le soldat sera ainsi mieux renseigné sur les intentions de son chef qui, lui, en saura davantage sur les capacités physiologiques de son unité (niveaux de fatigue et d’attention). Déjà, pour pallier les contraintes relatives à des systèmes plus performants, mais aussi plus complexes, l’interface avec le combattant reste simple et lui laisse les mains libres quand il communique. A terme, l’aide à la décision sera renforcée par : des traductions simultanées dans le dialecte local ; la consultation de bases de données externes, dûment validées, stockées et sécurisées à distance pour faciliter la détection et l’identification de cibles, notamment par la reconnaissance faciale. Tout cela implique un entraînement intensif sur simulateur.

Les ruptures technologiques. A l’horizon 2040, l’équipement du soldat devrait évoluer dans la continuité de celui de 2010 (voir encadré) ou bien connaître de véritables mutations, selon une hypothèse présentée à l’exposition « Dans la peau d’un soldat » du musée de l’Armée. Ainsi, le casque intégral avec interface cerveau/ordinateur permettrait : l’assistance à la décision ; la réduction du stress en temps réel ; la détection et l’analyse d’images, de sons, de signaux radar, de traces d’explosifs et de risques nucléaires, bactériologiques et chimiques ; la prise en compte de cibles multiples par l’intelligence artificielle ; l’interface de gestion de drones aériens et terrestres ; les commandes par le regard et la pensée ; l’intégration d’un filtre et d’un respirateur. Des sous modules de communication pourraient intégrer la collecte de renseignements par l’analyse de tous les réseaux (téléphone, internet, radio et satellite). Le fusil électromagnétique utiliserait des électro-aimants pour tirer à plusieurs kilomètres des projectiles spécifiques contre les personnels, les matériels ou les systèmes électroniques. Des « cyber armes » consisteraient en : brouilleurs de réseaux ; aspirateurs de données ; leurres numériques ; grenades contre les systèmes électroniques ; un couteau/outil multifonctions. Un système d’intégrité verrouillerait les autres systèmes par l’identification d’ADN ou l’analyse biométrique et pourrait s’autodétruire, s’il n’est pas employé par son propriétaire. Une armure connectée avec un exosquelette intégré, qui permet de marcher ou d’agir même avec un membre brisé, disposerait d’un camouflage adaptable, dynamique et « intelligent ». L’armure emporterait : un « fluide/pâte balistique » et des plaques en graphène (matériau 200 fois plus solide et 6 fois plus léger que l’acier) ; des équipements pour la surveillance des fonctions vitales ou secondaires, l’autodiagnostic des blessures, l’arrêt des hémorragies et l’injection d’antalgiques en cas de blessure ; un système anti-déshydratation. Les chaussures seraient munies de semelles avec un dispositif adhésif pour faciliter l’escalade et le franchissement. Elles emporteraient aussi un système « piézoélectrique » (production d’électricité par contrainte mécanique) pour alimenter les batteries des systèmes. Des modifications cybernétiques (implants) ou même génétiques augmenteraient les capacités physiques et mentales des combattants. Ces derniers seraient accompagnés de robots androïdes de combat, dotés d’une intelligence artificielle. Autour d’eux, des drones terrestres et aériens armés pourraient fonctionner en « ruches », produire d’autres drones ou se combiner entre eux.

La future puissance stratégique. L’intelligence artificielle (IA) accélère la convergence entre nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (mécanismes de la pensée humaine et animale). Selon un expert du numérique, l’IA des systèmes armés nécessite un entraînement de systèmes d’apprentissage automatisés à partir de très grands volumes de données, susceptibles d’être manipulées ou détournées. La cybersécurité devra pouvoir détecter les structures de données fictives destinées à tromper les systèmes d’apprentissage. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine considèrent déjà l’IA comme le vecteur de la puissance stratégique. Ils se sont déjà lancés dans la course aux systèmes d’armes robotisées, plus ou moins autonomes, à déployer sur les théâtres de conflit. La Russie exclut l’homme du combat en première ligne. En conséquence, elle a déjà développé sa robotique militaire : unité de combat Platform-M ; sentinelle Volk-2 ; démineur Ouran-6 ; engin Argo, équipé d’une mitrailleuse et de grenades ; tireur Strelok ; char T-14 Armata à tourelle automatisée ; système armé autonome Kalachnikov. La Chine, qui souhaite devenir la première puissance en robotique, n’a communiqué que sur un petit destructeur d’engins explosifs. Les Etats-Unis investissent dans les secteurs où l’IA est déterminante : armements hypersoniques ; armes à énergie dirigée ; domaine sous-marin ; développement de l’autonomie ; reconquête de la supériorité dans le domaine électromagnétique contre la menace protéiforme ; lutte informatique. La Marine et l’agence d’armement Darpa ont lancé le programme Sea Hunter, navire autonome de lutte anti-sous-marine, capable d’évoluer pendant plusieurs mois sur des milliers de kilomètres, tout en respectant les règles de la navigation internationale. La Corée du Sud a mis en œuvre le robot armé sentinelle SGR A1 à la frontière avec celle du Nord. Israël développe le robot armé Dogo pour le combat rapproché et les opérations antiterroristes.

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Dans le système FELIN (Fantassin à Equipements et Liaisons INtégrés) entré en service en 2010, le soldat français est coiffé d’un casque avec « coque balistique » anti-éclat pour : transmettre des sons à l’oreille interne par les os du crâne ; fixer des optiques de vision nocturne pour visualiser les images et informations captées par la lunette de l’arme (visée déportée). Dans son gilet électronique, il emporte des batteries, un boîtier calculateur, une radio, un système GPS, une gourde souple et des munitions. Son fusil d’assaut Famas FELIN, qui peut recevoir une baïonnette, est équipé d’une lunette multifonctions pour le tir de jour jusqu’à 600 m et de nuit jusqu’à 300 m. Il peut renvoyer l’image de visée de l’arme vers le casque (visée déportée), effectuer des prises d’images et les transmettre à sa hiérarchie. Une interface sur la poignée avant permet de piloter la lunette et d’accéder à la radio.




Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Le soldat consacre seulement 5 % de son temps au combat et il l’attend longtemps. Il doit s’y préparer par une formation continue, s’entraîner en permanence et subvenir à ses besoins dans un environnement souvent hostile.

24 h de la vie d’un soldat. Le rythme des déplacements détermine le confort nocturne. La légion romaine bâtit son camp, protégé par des palissades, pour la nuit que les soldats passent sous des tentes de cuir. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, le camp d’une armée en campagne, où hommes et animaux dorment sur la paille, constitue une véritable ville avec ses tentes, échoppes et cabanes. La vitesse des armées napoléoniennes nécessite de dormir dehors ou dans les granges croisées à l’étape. Les veillées autour d’un feu entretiennent la cohésion de l’unité, avant l’affrontement avec l’ennemi. Le lit pliant généralisé apparaît sous le Second Empire. Aujourd’hui, dans les opérations extérieures en pays chauds, le soldat reçoit aussi une moustiquaire. L’hygiène corporelle reste très rudimentaire jusqu’à la fin du XIXème siècle. Il s’ensuit une prolifération des maladies, principales causes de mortalité dans les armées. Pendant la première guerre mondiale, les « poilus » français des tranchées doivent vivre dans la boue et la saleté forcée. Mais dans l’armée impériale allemande, des officiers de santé s’occupent des troupes sur les plans hygiénique et prophylactique. La coupe de cheveux, très courte, facilite la prévention des infections par les poux ainsi que le port d’équipements spéciaux, comme le casque et le masque à gaz. Pendant la seconde guerre mondiale, l’intendance américaine fournit des trousses de toilette complètes aux soldats américains et français de l’armée de Libération. Du Moyen-Age à la seconde moitié du XVIIème siècle, les soldats, vêtus comme les civils mais souvent de loques, pillent ou dépouillent des cadavres après les combats, pour se procurer souliers et vêtements. Suite à l’essor des grandes nations centralisées et aux réorganisations des armées aux effectifs accrus, les Etats définissent et financent les uniformes, entraînant une chaîne de production et la fonte de l’individualité du soldat dans l’anonymat de l’institution militaire. Toutefois, couleurs, symboles et vêtements identifient les troupes de près et de loin et en renforcent le sentiment d’appartenance. Par la suite, sur les champs de bataille, les uniformes feront place aux « tenues de combat », moins voyantes, jusqu’à celle de 2010 en tissu anti-déchirure et qui s’adapte au port du gilet « balistique » (pare-balles). Toutefois, le soldat individualise sa tenue par les marques de grade, les insignes de spécialité ou de corps et les décorations, récompenses pour ses faits d’armes, ou la fourragère pour ceux de son unité. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les soldats de toutes les armées du monde se déplacent à pied et parcourent jusqu’à 40 km par jour. Les moyens de transport servent surtout à l’acheminement des vivres, armes et munitions en grandes quantités. Les semelles de cuir cloutées du fantassin perdurent de l’époque romaine au milieu du XXème siècle, où elles sont remplacées par du caoutchouc. Le bruit caractéristique d’une troupe à pied disparaît alors au profit de la marche silencieuse. Depuis 2010, des chaussures de randonnée à doublure étanche et « respirante » ont succédé aux « rangers ». En revanche, même si son matériau a été allégé, « l’armoire du soldat », 30 kg en moyenne, pèse toujours aussi lourd sur son dos depuis deux millénaires ! Durant les longues campagnes du Premier Empire à travers l’Europe, les officiers de cavalerie fortunés disposent d’un cheval supplémentaire pour le transport de vêtements et vivres dans des sacoches de part et d’autre du dos. Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, la cadence de tir des armes à feu augmente et réduit l’autonomie du combattant. La « discipline du feu » vise à économiser ses munitions et assurer sa survie. En mission de combat, le soldat d’aujourd’hui emporte 6 kg de munitions, contre 3 kg pour celui de 1914. L’invention de la conserve (1795) et de la « marmite ambulante » (1806) révolutionnent l’alimentation du soldat jusqu’à l’arrivée de la ration de combat, dès 1942 dans l’armée américaine.

Au niveau de l’armée. Pour maintenir le moral des troupes entre les combats, le commandement doit veiller au versement de la solde à temps et aux conditions de la vie quotidienne, y compris les loisirs. Des relations dégradées entre chefs et soldats minent discipline et cohésion. Une mauvaise gestion des contacts avec la population civile et l’arrière (congés) favorise l’agitation ou la désertion. La logistique, autrefois confiée à des auxiliaires civils, devient progressivement militaire et se complexifie au XXème siècle, par suite de l’allongement des voies de communication, de la mécanisation des moyens de transport, de la multiplication des matériels indispensables et de la dépendance envers les sources d’énergie. En 2010, un soldat américain engagé en Afghanistan emporte 12 équipements électroniques contenant plus de 70 piles ! Bataille rangée, embuscade ou tir isolé, équilibré ou non, le début du combat provoque les symptômes universels de stress : accélération des battements du cœur, assèchement de la bouche et souffle court. Ensuite, le combat blesse beaucoup et gravement. Au XVIème siècle, le chirurgien Ambroise Paré améliore la ligature des artères et imagine une prothèse de main articulée. En 1671, Louis XIV fonde l’institution des « Invalides » pour ses soldats estropiés. Au cours du XXème siècle, les progrès de l’asepsie, de l’anesthésie, de la transfusion sanguine, de la chirurgie réparatrice (les « gueules cassées » de 1914-1918) et la rééducation fonctionnelle ont accru les chances de survie des combattants, malgré la souffrance physique persistante et les mutilations. Longtemps ignorés, les traumatismes psychiques sont aujourd’hui pris en compte. Le métier de soldat implique de donner la mort mais aussi de la recevoir. La postérité ne retient souvent que les personnalités mortes au combat et ignore les anonymes tombés loin de leur pays natal. Le rapatriement des corps ne se généralise qu’après 1950. Depuis quelques années seulement, tous les combattants morts pour la France reçoivent un hommage aux Invalides.

Loïc Salmon

Dans la peau d’un soldat

Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

L’exposition « Dans la peau du soldat » (12 octobre 2017-28 janvier 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente plus de 330 objets, uniformes, armes et documents d’archives sur trois niveaux. La galerie du rez-de chaussée parcourt 2.000 ans de l’histoire du soldat, des guerres de l’Empire romain au conflit en Afghanistan, sur fond d’illustrations ou de photos d’ambiance. Des dispositifs multimédias interactifs abordent les réalités de la vie militaire : la place du soldat dans le contexte de son temps ; les multifonctions d’objets usuels ; l’influence des uniformes sur la mode civile ; les logistiques de masse pour acheminer les approvisionnements ; les diverses finalités du camouflage ; l’évolution technologique possible de l’équipement individuel. En outre, conférences, projections de films et concerts en la cathédrale Saint-Louis des Invalides ont été programmés. Renseignements : www.musee-armee.fr




Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

La souveraineté numérique d’un Etat repose sur l’emploi des technologies civiles et militaires et sur le contrôle humain des systèmes d’information et d’aide au commandement.

L’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé, le 4 octobre 2017 à Paris, un colloque sur ce sujet, auquel ont participé des experts et de hauts responsables dans les domaines du numérique et du renseignement.

Du possible à l’utile. Les « Big Data » civils fournissent des données nécessaires à la conception d’une opération militaire (renseignement, météo et cartographie). L’ensemble des données produites sur le champ de bataille doit être structuré et filtré explique un expert. Mais algorithmes, Big Data et intelligence artificielle (IA) ne peuvent prédire l’avenir ou déterminer une dangerosité. L’analyse géopolitique reste du ressort des chercheurs universitaires. Les services de renseignement essaient de comprendre un mouvement de société dans un pays donné et d’anticiper les réactions de ses dirigeants. Ils tentent aussi de recueillir l’information secrète et certaine, pour éclairer la décision de leurs propres autorités politiques et militaires. Ils aident aussi les forces de sécurité à neutraliser les menaces, par des renseignements précis, réels ou crédibles. L’IA automatise des recherches, impossibles à l’échelle humaine, pour déceler des tendances. Par exemple, le contact entre un individu potentiellement djihadiste et son donneur d’ordre s’établit par le biais de plusieurs autres personnes. Or, les divers membres de cette filière lancent des milliers d’appels téléphoniques, dont seuls des algorithmes parviendront à trouver rapidement l’information pertinente. L’arrestation d’individus suspects permet de récupérer des données sur les modes opératoires (clandestinité, communication et action) et ainsi de détecter certaines similitudes. Enfin, les algorithmes réalisent des traductions automatiques des langues les plus pratiquées dans le monde, mais pas encore des plus rares.

Le pourquoi avant le comment. Depuis l’apparition d’internet en 1971 puis du GPS en 1991, les armées savent gérer les ruptures technologiques. Mais, estime un général, l’intelligence collective l’emporte souvent sur l’IA pour la réalité stratégique. Les regards convergents de tous permettent de conserver du discernement pour hiérarchiser les informations et leur donner du sens. La vigilance s’avère nécessaire sur les plans juridique (lois sur la sécurité et le renseignement) et pédagogique (définition de l’IA et de ses limites d’emploi). Outil de corrélation des données pour obtenir un résultat, l’IA dispose de la puissance de calcul pour trier les informations, nombreuses, incertaines, évolutives ou incomplètes (images, écoutes spécifiques et réseaux sociaux). La pléthore d’informations techniques entraîne le besoin de renseignements d’origine humaine pour mettre les conclusions en perspective. Le renseignement donne la capacité de conserver l’autonomie d’appréciation, d’organiser de la résilience et d’envisager le temps d’après la crise. Destiné à l’action et aux opérations, le renseignement technique nécessite de petits démonstrateurs, l’union des talents pour l’innovation et la création de synergies de proximité. En matière d’armement, poursuit le général, l’impact du numérique doit en être évalué dès sa conception. Ensuite, conformément à une doctrine d’emploi et un cadre juridique, les armées peuvent recruter des spécialistes et former des sous-officiers compétents pour les besoins opérationnels. Créativité et inventivité s’imposent face à l’adversaire, bien équipé lui aussi.

Réduire les incertitudes. Pour aider la décision opérationnelle en temps réel, le renseignement se doit d’être très réactif et collaboratif, explique un expert du numérique. Destiné à réduire les incertitudes, l’algorithme militaire intègre les paramètres de la mission, des règles d’engagement (ouverture du feu) et des contraintes légales et traite les données sur le contexte de la situation et la véracité des informations. Il s’inscrit dans la boucle OODA : Observer et Orienter pour évaluer la situation, Décider et Agir pour la gérer. L’acquisition de renseignements, par la captation de données en environnements hostiles ou inconnus et la détection de signaux faibles par l’IA, va de pair avec l’automatisation de certains processus, en vue d’assurer une permanence. L’orientation inclut : l’analyse de la situation en temps réel ; l’interconnexion/analyse avec d’autres systèmes ; la consultation de bases de données tactiques ; la comparaison avec les modèles établis ; la construction d’une image mentale de la situation ; les propositions de choix possibles. Lors de la prise de décision, l’algorithme aide au choix, libère le stress du combattant ou du chef et contrôle le respect des règles d’engagement. L’action porte sur la précision, la délégation de tâches et le suivi de la cible. Les nouvelles technologies du numérique exercent déjà des effets sur le combat, poursuit l’expert. D’abord, les drones sont devenus indispensables au renseignement militaire. Les données sont enrichies, notamment par l’usage des jumelles multifonctions, dont la thermie. L’analyse des données s’externalise et/ou s’automatise. La réduction du cycle OODA permet de prendre l’initiative et de la sauvegarder. Il s’agit de trouver le renseignement très en amont, puis de riposter immédiatement et avec précision. Le combat dans l’espace numérique se caractérise par l’hyperconnexion et le traitement de l’information en temps réel en « local » (ordinateur de l’utilisateur) ou « déporté », grâce au « cloud » tactique. Le « cloud » héberge à distance de grandes quantités d’informations, accessibles de manière quasi instantanée. Au niveau tactique, il permet de recourir, en cas de besoin, à des données sur le théâtre d’opérations non stockées en local. Toute donnée présente un caractère critique pour les systèmes militaires, en qui les utilisateurs doivent d’abord avoir confiance. En outre, la surveillance des réseaux est devenue permanente pour la sécurité et la recherche du renseignement. « L’opération numérique » consiste à attaquer les systèmes d’information de l’adversaire, dont dépendent ses capacités militaires, pour le déstabiliser. Elle passe par la maîtrise préalable des systèmes hertziens et du cyberespace.

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Les nouvelles technologies, potentiellement moins meurtrières, disposent d’une capacité de ciblage qui accroît l’effet de surprise, souligne un général. Mais elles effacent les frontières de l’espace géographique (drones militaires pilotés à partir du territoire américain), de l’espace militaire (dommages collatéraux des drones armés de la CIA, agence civile) et du contrôle à vue (furtivité des engins volants, invisibilité du cyber et discrétion des forces spéciales). La discrimination et la proportionnalité se diluent, faute de contact. La guerre entre dans un espace caché, hors des Etats et où tout est permis. En outre, face à l’automatisation, l’homme abandonne une part de responsabilité et son contrôle s’amenuise. Dans une guerre totalement dérégulée, la machine risque de l’emporter sur l’homme, avertit le général.