Trafics d’armes : dynamique, modes opératoires et routes

Moteurs de la violence armée avec des conséquences sur les populations, les trafics d’armes légères connaissent une évolution, qui nécessite d’anticiper une situation à risques dans leur pays d’origine avant qu’elle devienne réalité.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 15 mai 2019 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques, la Direction générale des relations internationales et de la stratégie et le Groupe de recherche et d’informations sur la paix et la sécurité. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Jean-Claude Brunet, représentant spécial chargé de la lutte contre les menaces criminelles internationales (ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) ; Matthias Nowak, chercheur à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève ; Guy Vinet, chef de l’Unité des questions stratégiques de police de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ; Maurits Beltgens, analyste à l’Organisation mondiale des douanes.

Souveraineté et effort collectif. Les exportations d’armes légères et de petit calibre (ALPC), du ressort des Etats, s’accompagnent du sentiment commun d’être touchés dans leur population, indique l’ambassadeur Brunet. Mais les trafics illicites portent atteinte à la sécurité collective au quotidien avec 500.000 victimes par an, dues aux banditisme, terrorisme et violence urbaine. Ils se montent à 800-900 millions d’APLC, dont seulement 20 % déclarées. Les auteurs des attentats de Paris en 2015 avaient utilisé des armes en provenance des Balkans. Selon Europol, 3 à 6 millions d’ALPC circulent dans le monde, sans compter les munitions. Après les attentats terroristes aux Etats-Unis en 2001, les violations de l’embargo sur ces armes, par des pays de l’ancien bloc soviétique, ont alimenté les trafics. Les Etats concernés portent la responsabilité de la mise en place de dispositifs sur le cycle de vie des armes. Leur développement durable passe par la lutte contre la corruption et les trafics d’ALPC. En outre, il s’agit d’en analyser les tendances et perspectives concernant les détournements des stocks gouvernementaux, vols, défis technologiques et spécificités régionales. L’analyse du risque et la mise au point de la réponse nécessitent de dédier des personnels experts des Douanes, de la Police et de la Justice à la gestion des ALPC et à la lutte contre leurs trafics. La réponse doit s’élaborer au niveau régional et global pour les Etats qui n’en disposent pas, dont la Serbie et la Bosnie-Herzégovine. En 2018, au niveau international, l’OSCE a adopté un budget de 15 M€ et une feuille de route, impliquant les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, avec des plans d’action et objectifs pour 2024.

Diversité et inventivité. Selon Matthias Nowak, environ 1 milliard d’ALPC, d’une valeur de 5,7 Mds$, ont été mises légalement en circulation dans le monde entre 2013 et 2015. Le détournement d’une partie, imputable aux fonctionnaires locaux, s’explique par : corruption ou négligence ; sécurité et suivi insuffisants ; documentation falsifiée ; volonté politique ou abus de bonne foi. S’y ajoutent : faux certificats d’utilisateur final, cas de 800.000 munitions envoyées frauduleusement en Libye en 2011 par un courtier albanais ; détournements de stocks nationaux en Irak en 2003, en Libye en 2011 et au Mali depuis 2012 ; armes civiles, dont 10.000 armes volées en France en 2015 et « straw purchases » (achats légaux par des intermédiaires pour des destinataires voulant rester anonymes) aux Etats-Unis. Plus de la moitié des crimes pour actes de banditisme ou de terrorisme sont commis avec des armes artisanales, fabriquées à Madagascar et en Afrique centrale et de l’Ouest où elles représentent les deux tiers des armes saisies au Nigeria. Les ALPC de contrebande transitent surtout par le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Niger, peut-être par la Guinée Bissau, la Guinée Conakry et le Ghana, à destination du Mali, pour les groupes terroristes, et de la Libye, autrefois pays fournisseur.

Focus sur l’Ukraine. La crise ukrainienne de 2014 a débouché sur le rattachement de la Crimée à la Russie et aux accords de Minsk-2 en 2015 sur un cessez-le-feu dans la région du Dombass, rappelle Guy Vinet. Parmi les 20 postes de contrôle de la région du Donetz, frontalière entre l’Ukraine et la Russie, l’OSCE a seulement accès à 2 pour observer la situation. Elle y déploie 30 drones de portées variables, facilement détectés, brouillés ou détruits par les forces en présence. Néanmoins, en 2018, elle y a constaté le passage de 4 millions de personnes dans les deux sens et de 27 véhicules transportant des militaires tués en opérations. Les trafics de pistolets à gaz et d’armes blanches, à air comprimé, à feu et de chasse menacent la sécurité régionale. Venus de Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Moldavie, Russie et Biélorussie, ils passent par les espaces maritime et aérien, la frontière administrative et la zone d’opérations des forces conjointes. Ils résultent du commerce et de la prolifération d’armes et d’explosifs, de pertes, de détournement et aussi du manque de responsabilité et de transparence des autorités ukrainiennes dans la gestion des armes. Toutefois, en 2018, les unités de gardes-frontières ont identifié l’origine de 668 armes, 22.612 munitions, 14 engins explosifs, 1 engin explosif artisanal, 1,6 kg d’explosifs et 207 grenades. La lutte contre les trafics s’avère difficile à mettre en œuvre, faute de coopération entre la police et les garde-frontières ukrainiens. En outre, la coopération avec leurs homologues russes reste limitée, voire inexistante. L’OSCE, qui travaille avec Interpol, apporte sa connaissance du terrain, sa vision globale et son expertise aux autorités ukrainiennes, mais ne peut se substituer à elles. Son projet pour la période septembre 2019-août 2021 inclut : formation spécialisée d’analystes en armes, munitions et explosifs ; partages d’expériences entre organismes concernés et collecte de données sur les groupes criminels internationaux ; mise à disposition de moyens techniques, à savoir des logiciels de recueil de l’information sur les réseaux sociaux et de récupération de photos et de profils sur internet.

Loïc Salmon

Selon Maurits Beltgens, le trafic illégal annuel d’armes légères et de petit calibre (ALPC) se monte à 3,2 M$ sur un marché mondial estimé à 8 M$. Entre 2016 et 2018, les Douanes en ont saisi environ 9.000 dans 142 pays. Par pays d’origine, les principales saisies se répartissent ainsi : Etats-Unis, 1.574 ; Mexique, 184 ; Canada, 132 ; Koweït, 129 ; Paraguay, 43 ; Yémen, 36 ; Arabie saoudite, 30 ; Jordanie, 29 ; Bahreïn, 24 ; Emirats arabes unis, 24 ; Bolivie, 21 ; Turquie, 20. Par pays de destination, les principales saisies se répartissent ainsi : Etats-Unis, 606 ; Mexique, 547 ; Arabie saoudite, 273 ; Allemagne, 188 ; Canada, 108 ; Argentine, 95 ; Emirats arabes unis, 23 ; Oman, 20 ; Brésil, 19 ; Ghana, 16 ; Russie, 16 ; Bahreïn, 15. La détection d’ALPC se fait surtout par contrôles de routine (45 %) et ciblages d’endroits à hauts risques (45 %), puis investigations, sélections aléatoires et renseignements. Les lieux de départ se répartissent surtout entre les aéroports (25 %), les frontières terrestres (23 %), l’intérieur du pays (20 %), les centres de tris postaux (20 %), les endroits divers (8 %) et les ports (4 %).

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

 




Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Dysfonctionnement de l’Etat et échecs sur les plans économique et démographique constituent le terreau du terrorisme dans la bande centrale de l’Afrique. Son éradication passe par le traitement de la démographie et de l’éducation nationale, la réforme des armées et l’aide aux forces de sécurité.

Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Mali (2002-2006), au Congo (2006-2009) et au Sénégal (2010-2013), l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 12 juin 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Croissance hétérogène. La contribution de l’Afrique sub-saharienne au produit intérieur brut (PIB) mondial par habitant est passée de 0 %, entre les indépendances (1960) et la fin du XXème siècle, à 5 % entre 2000 et 2015. Après la stagnation de 2016, la reprise économique moyenne s’établit à 3-3,5 % par an avec une croissance démographique de 2,5 %. Toutefois, 40 % de sa population ne dispose que de 1,9 $ par personne et par jour, seuil de pauvreté selon les normes de l’ONU. L’ambassadeur attribue ce réveil économique à l’annulation de la dette, l’essor du numérique, l’arrivée des investissements chinois, la progression de la scolarisation, un grand pas vers l’égalité des femmes et la diminution de la conflictualité entre 1990 et 2010 mais qui repart en 2013. Cependant, seulement une dizaine de pays allient croissance et développement, tandis que les autres connaissent une situation fragile, voire chaotique. Les importations se montent à 40M$/an pour la nourriture et à 15 Mds$ pour les biens. Négative jusqu’en 2010, la balance commerciale a provoqué un endettement croissant dans les secteurs public (budgets) et privé (taux d’intérêt de 7 %). A titre d’exemple, au Nigeria, la dette représente 60 % du budget de l’Etat et l’assiette fiscale moins de 15 % du PIB, contre 35 % pour la moyenne mondiale, et une hausse de 1 % de la fiscalité correspondrait à l’aide au développement. Environ 30 à 40 % des investissements étrangers vont en Asie, 20 % vers l’Amérique latine et seulement 3 % vers l’Afrique sub-saharienne, en raison de l’insécurité juridique et du manque d’infrastructures, notamment pour le réseau électrique. Ainsi, 55 % de la population n’a pas accès à l’électricité et à peine 15 % en a suffisamment.

Démographie et éducation. D’ici à 2050, la population de l’Afrique sub-saharienne devrait augmenter de 160 % pour atteindre 1 milliard d’habitants. Selon les estimations de l’ONU, le nombre d’enfants par femme, actuellement de 5, devrait tomber à 2 en 2100. Dans tous les pays asiatiques, la baisse de la natalité et l’effort sur l’éducation a permis leur décollage économique, rappelle l’ambassadeur. Or en Afrique, un enfant sur trois arrive en fin du cycle primaire, alors que 22 % des jeunes Européens obtiennent un diplôme d’enseignement secondaire. S’y ajoutent les handicaps de l’éducation insuffisante des filles et des mariages précoces dans de nombreux pays d’Afrique. Seuls le Ghana, l’Ethiopie, le Kenya et l’Afrique du Sud maîtrisent leur éducation nationale. Ailleurs, en zone urbaine, celle-ci se trouve concurrencée par les écoles coraniques aux idéologies anti-modernisme, anti-occidentale et anti-démocratique. L’Afrique sub-saharienne ne produit que 2 % de la valeur des biens manufacturés dans le monde, en raison de l’enclavement de certains pays, d’une compétitivité très faible, d’une électrification et d’infrastructures déficientes, d’une formation professionnelle limitée et d’une baisse de natalité trop lente. Chaque année, le marché du travail doit absorber 30 millions de jeunes dont la plupart ne trouve pas d’emploi, facteur supplémentaire d’insécurité.

Carences étatiques. L’aide au développement s’est concentrée sur la santé et divers projets, sans s’interroger sur les causes du sous-développement, souligne l’ambassadeur. La construction des routes ou du métro par des entreprises et personnels étrangers déresponsabilisent les autorités locales et les discréditent auprès des populations. La police et les armées ont été négligées et sont mal payées, faute d’une fiscalité efficace. Présence étatique limitée en zone rurale et mauvais fonctionnement de la justice créent un terreau propice à des désordres. Dans certains pays, l’Etat a dissous les autorités traditionnelles et délégué le maintien de l’ordre à des milices armées rurales pour régler les conflits entre nomades pasteurs et agriculteurs sédentaires, notamment pendant les périodes de sécheresse.

Djihadisme. En Afrique sub-saharienne, le terrorisme chrétien a déjà tué 100.000 personnes, soit plus que les djihadistes après 2000, indique l’ambassadeur. Selon le Programme des nations unies pour le développement, une répression étatique violente favorise le djihadisme, notamment au Nigeria où le salafisme « quiétiste » (cheminement spirituel) est devenu « djihadiste » avec Boko Haram. Le djihadisme suscite des adhésions car il propose un projet de civilisation, gère les besoins de justice et favorise les pasteurs. Dans le Nord-Mali, s’affrontent des groupes armés répartis en trois catégories aux frontières poreuses, où se mêlent lutte des castes et compétition pour le narcotrafic : Coordination des mouvements de l’Azawad, Touaregs sécessionnistes mais signataires des accords de paix d’Alger avec le gouvernement malien à l’issue de l’opération « Serval » ; groupes armés pro-gouvernementaux, également signataires ; djihadistes, répartis entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et l’Etat islamique, non signataires. Alors que la population penche plutôt du côté des djihadistes, l’opération « Barkhane », qui a succédé à « Serval », s’est associée aux milices. Le djihadisme, parti du Mali, s’est étendu notamment en République centrafricaine et en République démocratique du Congo, mais a disparu de l’Ouganda. La Mauritanie a procédé avec succès à la « déradicalisation » en plaçant des imams auprès de prisonniers djihadistes. Sur 60 détenus, un seul a repris le maquis après sa libération ! La solution, à terme, repose sur la réconciliation à partir du renoncement au djihadisme, à condition de négocier en position de force avec les djihadistes, conclut l’ambassadeur.

Loïc Salmon

Le nombre de morts dans les combats est passé de 607 en 2012 à 2.829 en 2018 dans les pays du G5 Sahel (Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso et Mauritanie). En 2018, le terrorisme sévit dans les pays les moins avancés (PMA), à savoir le Mali, le Niger et la Somalie, mais aussi au Nigeria, pourtant plus développé. En outre, guerre civile et exactions de groupes armés continuent au Soudan, au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo et au Mozambique. Quoique classés PMA, Mauritanie, Guinée, Sierra Leone, Liberia, Bénin, Togo, Angola, Zambie et Madagascar échappent à ces fléaux. Sont aussi épargnés des pays plus développés, à savoir le Cameroun, le Gabon, le Congo, le Kenya, la Namibie, le Botswana, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud. Y échappent également le Sénégal (PMA), la Côte d’ivoire, le Ghana, l’Ethiopie (PMA) et la Tanzanie (PMA), tous classés parmi les dix premiers pays du monde à forte croissance économique.

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises

Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer

Afrique : les armées et leur implication dans la politique




Exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » à Verdun

La mobilisation massive de soldats pendant la première guerre mondiale a entraîné un nombre considérable de prisonniers. Utilisés par l’adversaire comme main d’œuvre de remplacement, ils deviennent un enjeu de propagande pour démontrer la « barbarie de l’ennemi », que l’action humanitaire de la Croix-Rouge tente de réduire.

La capture. Entre 1914 et 1918, les estimations s’établissent à environ un prisonnier pour dix hommes mobilisés, soit : 2,3 millions de Russes ; 2 millions d’Austro-Hongrois ; 1,2 million d’Allemands ; 530.000 Français et « coloniaux » ; 500.000 Italiens ; 230.000 Turcs ; 225.000 Roumains ; 192.000 Britanniques ; 160.000 Serbes ; 45.000 Belges ; 7.500 Portugais ; 4.000 Australiens ; 2.500 Américains. Les phases de mouvements de la guerre en 1914 puis en 1918, avec encerclement d’unités et prises de forteresse, facilitent les captures massives de soldats ennemis. Ainsi en août 1914, l’armée impériale allemande fait prisonniers 90.000 Russes à la bataille de Tannenberg et 50.000 Français à celle de Maubeuge. L’année suivante, l’armée russe capture 117.000 Austro-Hongrois à la bataille de Przemysl. A partir du 15 juillet 1918, les Allemands, épuisés, se rendent en grand nombre aux forces alliées. Les redditions en masse font l’objet de communiqués de victoire, avec une large diffusion de photos de prisonniers. La longue guerre de tranchées d’octobre 1914 à mars 1918 donne lieu à des coups de mains, souvent nocturnes, pour ramener des prisonniers, acte valorisant récompensé par une citation ou une médaille selon l’importance des informations obtenues sur l’ennemi. Dans l’armée française, la recherche du renseignement opérationnel par interrogatoire relève de la compagnie d’infanterie (photo). Chaque capitaine dispose d’un questionnaire type : infanterie (organisation, armement et tactiques de petites unités) ; artillerie ; mines ; pionniers ; cavalerie ; aviation ; service de santé ; transports ; spécialités ; emploi et effets des gaz ; recrutement. Pour le prisonnier, à la peur du premier contact direct avec l’ennemi, qui le tient à sa merci lors de sa capture, succède le soulagement de pouvoir quitter le champ de bataille, en vie, et donner des nouvelles à sa famille.

L’internement. Le transit d’un lieu de rassemblement provisoire vers le camp définitif s’effectue à pied et devant la population ennemie. Ces camps regroupent des civils (hommes, femmes et enfants) mêlés aux soldats de diverses nationalités, à savoir Allemands, Hongrois, Slaves et Ottomans en Russie et Anglais, soldats de l’armée des Indes, Serbes, Belges, Russes, Tatares, Français et soldats des colonies d’Afrique noire et du Maghreb, qui parfois sympathisent. Les traitements des captifs sont modulés selon ceux administrés par leur propre pays aux prisonniers de leur Etat détenteur. La pénurie de travailleurs partis au front incite les pays belligérants à employer les prisonniers, d’autant plus que la Convention de La Haye (1907) considère la mise au travail comme un droit du soldat ou sous-officier captif, qui peut rompre son désœuvrement. Quoique soient exclus les travaux trop pénibles ou en rapport avec les opérations de guerre, un tiers des prisonniers russes en Autriche-Hongrie sont affectés à des travaux militaires. Une captivité, parfois longue de plusieurs années, éloigne l’espoir d’une libération prochaine et instaure l’incertitude sur l’avenir et l’ennui, ajoutés aux restrictions et à la faim. Camaraderie, foi religieuse et travail convenablement adapté permettent d’échapper à la dépression. Non-assujettis au travail, les officiers souffrent davantage de l’ennui. Pour rythmer le temps, des cycles de conférences, des troupes de théâtre, des chorales ou des orchestres sont organisés. La propagande raille le prisonnier « ennemi », considère le prisonnier « ami » comme un martyr et exalte « l’évadé », figure de la résistance. L’évasion s’avère périlleuse car, outre les obstacles constitués par la clôture et la surveillance du camp, il faut passer inaperçu dans un environnement ennemi et survivre en quasi-autonomie avant d’atteindre un pays neutre ou ami. La mort frappe aussi dans les camps de prisonniers, mais de façon différenciée selon les conditions et la durée de la détention. Le taux de mortalité atteint 17,6 % en Russie, 7 % en Autriche-Hongrie, 5,3 % en France et seulement 4 % en Allemagne, mais essentiellement parmi les Russes, Italiens, Serbes et surtout les Roumains (28,6 % du total). Travaux et transferts épuisants ou près du front, isolement et absence de soutien du pays d’origine fragilisent les captifs. Roumanie et Serbie, occupées, ne peuvent aider leurs prisonniers. La Russie déconsidère et néglige les siens. L’Italie refusant l’organisation de tout secours à partir de 1917, un prisonnier italien sur six meurt en captivité.

Le soutien. Dès août 1914, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) crée l’Agence internationale des prisonniers de guerre (AIPG) pour organiser un service du courrier avec des exigences particulières selon les pays, qui encadrent la correspondance des familles vers leurs prisonniers. Outre le maintien du lien familial, ceux-ci en profitent pour demander des colis de vivres et d’effets personnels. De plus, le CICR, des délégués des Etats neutres et d’organismes internationaux ainsi que certaines personnes bien introduites auprès des gouvernements visitent les camps, souvent très dispersés, contrôlent les conditions de captivité et facilitent les rapatriements sanitaires. En 1918, 2,8 millions de militaires étaient détenus en Allemagne, 2,2 millions en Russie, 1,8 million en Autriche-Hongrie, 350.000 en France, 328.000 en Grande-Bretagne, 60.000 en Bulgarie, 43.000 aux Etats-Unis, 35.000 en Turquie et 4.700 au Japon. L’AIPG centralise les informations sur les prisonniers de guerre, afin de pouvoir rétablir le contact avec leurs proches. Des centaines de volontaires classent plus de six millions de fiches par nationalité, puis par ordre alphabétique des noms propres de façon phonétique, pour tenir compte des variantes orthographiques possibles. Les informations proviennent des bureaux de renseignements des pays de la captivité ou de la disparition ou même directement des familles. Faute d’information, l’AIPG ouvre une enquête.

Le rapatriement. Pour les prisonniers, le calendrier des libérations s’échelonne entre 1918 et…1922 pour ceux des pays de l’Est de l’Europe, en raison des situations et enjeux politiques. Aux séquelles psychologiques de la captivité, s’ajoutent la défiance de leurs compatriotes en Autriche, Italie, Russie et dans les pays d’Europe centrale.

Loïc Salmon

L’exposition « 7 millions ! Les soldats prisonniers dans la Grande Guerre » (26 juint-20 décembre 2019) est organisée par le Mémorial de Verdun-champ de Bataille et le Comité international de la Croix-Rouge. Elle présente les conditions de captivité des soldats des différents pays belligérants par des photos, documents, dessins, objets et projections audiovisuelles. Cette exposition s’accompagne de conférences, concerts, films et d’une journée commémorative (11 novembre) consacrée à l’écrivain Maurice Genevoix, auteur de « Ceux de 14 ». Renseignements : www.memorial-verdun.fr

Grande Guerre : le camp de représailles de Flabas

Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes




Marines : outils politiques et de projection de puissance

La capacité d’intervenir n’importe où à partir de la mer garantit le statut de grande puissance militaire. Parmi les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, seuls les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne en disposent. Les opérations amphibies ont évolué techniquement, mais présentent des constantes historiques.

Martin Motte, professeur à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 5 juin 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La voile et le feu. Un vaisseau de haut bord, qui emporte des canons et des vivres pour plusieurs mois, pèse 32 fois plus qu’une galère, obligée de s’approvisionner tous les jours (voir encadré). Son artillerie, complétée par les bombes d’une galiote à faible tirant d’eau pour s’approcher d’un port fortifié, peut servir à une action de rétorsion, comme lors du bombardement d’Alger par la Marine française en 1682. Son propre tirant d’eau, supérieur à 7 m, l’empêchant de s’approcher d’une plage, il s’ensuit une disjonction entre combat naval et mise à terre de troupes au moyen de chaloupes, comme à Louisbourg (Amérique du Nord) par une force britannique en 1745. Le débarquement, plus ou moins long selon les fonds, peut bénéficier de l’appui feu du vaisseau contre la plage, mais inefficace contre des fortifications trop élevées. Toutefois, une opération amphibie s’avère hasardeuse si le vent change de direction. Ainsi, en 1758, des navires britanniques bombardent Saint-Malo, tandis que d’autres peinent à débarquer puis rembarquer une force expéditionnaire à Saint Gast, écrasée par l’armée française. L’année suivante, le colonel britannique Thomas Molyneux élabore une théorie de l’opération amphibie et recommande : l’attribution du commandement de la force à la mer à un amiral puis, à terre, à un général ; un entraînement spécifique ; une opération de diversion pour créer la surprise sur le lieu de débarquement ; la constitution d’une batellerie spécifique pour le transfert d’une compagnie complète ; l’appui feu par des canonnières au plus près de la plage ; l’échelonnement des vagues de débarquement avec un officier de plage, dès la première vague, pour coordonner les déplacements des troupes et de la logistique. Ces principes seront appliqués avec succès par la Marine britannique, lors de la prise de Québec en 1759 et la 3ème bataille d’Aboukir en Egypte en 1801, et par les forces alliées en Normandie en 1944.

L’ère industrielle (1850-1945). Les inventions techniques, à savoir armes à répétition, véhicules motorisés et indépendance du vent, renforcent la projection de puissance par mer. Les flux logistiques croissent pour les approvisionnements, les munitions, le charbon et le pétrole. Chemins de fer et automobiles améliorent la mobilité du des opérations à terre et en raccourcissent le temps. De 75.000 hommes au début de la guerre de Crimée (1854-1855), les effectifs passent à 140.000 hommes à ravitailler tous les jours au siège de Sébastopol. La flotte franco-britannique de 855 cuirassés parvient à détruire les forts russes, pourtant dotés de canons de gros calibres. Face à des armées locales moins bien équipées, France et Grande-Bretagne se taillent des empires coloniaux, mais perdent leur savoir-faire amphibie. La stratégie de déni d’action et de zone s’amorce à partir de 1880 avec la révolution de la défense du littoral par mines, sous-marins et torpilles capables de couler des cuirassés. Ainsi, l’expédition franco-britannique des Dardanelles en 1915 échoue : trois cuirassés coulés par des mines ; troupes transportées par péniches blindées, mais décimées par les mitrailleuses et canons à tir rapide turcs. Les pertes atteignent 60 %, contre 10 % à Omaha Beach en 1944. L’opération allemande « Albion » en Estonie en 1917, facilitée par des photos aériennes, déploie avec succès 24.000 hommes aguerris face à des troupes russes démotivées par la révolution bolchévique. En 1921, le colonel américain Earl Hellis, modernise les principes de Molyneux : liaison radio pour la coordination ; renforcement de la puissance de feu ; compétence pour gérer les troupes débarquées ; rapidité des mouvements sur la plage. Le débarquement de 13.000 Espagnols à Alhucemas (Al Hoceima), en 1925, combine l’appui feu aérien et les chars d’assaut contre 16.000 Marocains. Les grands débarquements de la guerre du Pacifique entre 1942 et 1945 et de Normandie en 1944 incluent : destruction des infrastructures terrestres pour annuler la mobilité de l’ennemi ; matériels nouveaux ; construction de ports artificiels.

L’amphibie aujourd’hui. Les opérations amphibies continuent pendant les guerres d’Indochine (1945-1954), de Corée (1950-1951), du Viêt Nam (1954-1975) et des Malouines (1982). Depuis la fin de la guerre froide (1991), le littoral devient un enjeu social, par la concentration des populations, et économique avec les prospections d’hydrocarbures offshore. Pour éloigner la menace de ses côtes, la Chine tire les leçons des opérations amphibies franco-britanniques du XIXème siècle, constitue un périmètre défensif de chaînes d’îles et d’atolls, correspondant aux conquêtes japonaises de1941-1942, et installe des missiles à terre et sur des navires. Dans le Pacifique, les Etats-Unis déploient porte-avions et sous-marins avec missiles de croisière. En cas de crise et à distance des missiles chinois, ils ajouteraient des bateaux-robots puis des navires d’assaut amphibie avec des hydroglisseurs et des appareils hybrides V-22 Osprey, combinant l’hélicoptère et l’avion, pour des poser d’assaut plus précis qu’un largage de parachutistes (photo). L’opération franco-britannique « Harmattan » en Libye en 2011, avec hélicoptères mais sans débarquement de troupes, a présenté un coût politique. Pour la France, le porte-hélicoptères amphibie de classe Mistral, transformable en navire-hôpital pour aider une population sinistrée, constitue un vecteur d’influence.

Loïc Salmon

Depuis l’Antiquité, le contrôle des passages et des îles s’avère primordial en mer de Chine, Baltique et Méditerranée. Le pseudo-Xénophon (- 130 avant JC) théorise l’opération amphibie par la capacité à débarquer, combattre et rembarquer très vite. Une galère de guerre athénienne se déplace à 10 km/h, contre 5 km/h pour un fantassin avec son équipement de 30 kg. Au Moyen-Age, le cheval devient plus important que le fantassin, car il permet de combattre plus rapidement à terre. Le débarquement des Normands en Angleterre, le 25 septembre 1066, s’effectue sans perte, car la bataille d’Hastings se déroulera trois semaines plus tard. Par la suite, l’action amphibie s’accompagne d’un épuisement de l’adversaire à terre par des tirs d’arbalètes et de balistes. Ainsi, pour prendre Constantinople, les Croisés débarquent au Nord-Est de la ville le 5 juillet 1203 et, avec les trébuchets transportés par mer, bombardent les troupes byzantines sur la plage, prennent le contrôle de l’estuaire de la Corne d’Or et attaquent simultanément la ville par le Nord-Est, côté terre, et le Nord-Ouest, côté mer. En Normandie en 1944, la percée d’Avranches par les armées alliées, six semaines après le débarquement du 6 juin, permet la reprise du port de Cherbourg, indispensable à la logistique.

Les Français du jour J

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Malgré leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), Etats-Unis et Russie ont pour intérêt commun de rétablir un dialogue, d’abord militaire puis politique, pour éviter la guerre. Un découplage entre les Etats-Unis et l’Europe laisserait la place à une stratégie de riposte graduée.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 mai 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Dominique David, conseiller du président de l’Institut français des relations internationales ; Emmanuel Puig, conseiller Asie à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Zacharie Gross, sous-directeur désarmement nucléaire au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Ordre international en question. Le mode de production de la sécurité internationale évolue avec des stratégies nationales plus affirmées qu’il y a vingt ans, explique Dominique David. La guerre froide (1947-1991) a reposé sur la stabilité et la transparence du danger nucléaire, mais avec une progression de l’armement militaire. Grâce à sa procédure de vérification, le traité FNI de 1988 (voir encadré) a ouvert la voie au désarmement, inauguré par les Etats-Unis pour créer une confiance politique. Mais, une autre logique prévaut depuis les années 2000. La hiérarchie des puissances bascule avec l’émergence des économies asiatiques et des puissances moyennes régionales (Turquie et Arabie saoudite). La Russie réapparaît par sa diplomatie, son influence et son efficacité militaire, limitée mais réelle. La Chine conserve un profil moyen malgré les provocations américaines, en raison de son niveau militaire encore peu préoccupant. Toutefois, elle affirme une grande stratégie économique et une présence élargie au Golfe arabo-persique, à la Méditerranée et à l’Europe. Malgré l’érosion de leur efficacité politico-militaire, les Etats-Unis restent la puissance de référence avec une stratégie simple, à savoir défendre leurs intérêts nationaux, passant de l’affirmation de leur force à la menace, notamment face à la Chine. Ils voudraient la forcer à négocier sur les FNI, qui constituent l’essentiel de son arsenal nucléaire. Devant le raccourcissement du temps d’alerte des missiles intercontinentaux chinois embarqués sur des sous-marins, les Etats-Unis pourraient demander au Japon d’entreposer des armes nucléaires américaines. Le déplacement de FNI à l’Est de l’Oural par la Russie entraînerait un risque d’affrontement avec la Chine. Moscou veut inclure, dans ses négociations avec Washington, la défense antimissile déployée par les Etats-Unis en Roumanie et en Pologne. Quoique directement concernés, les pays européens n’y participent pas, faute d’une position commune sur le sujet par suite de perceptions différentes de la menace russe.

Inquiétude de la Chine. Depuis vingt ans, la Chine recherche un avantage stratégique régional face aux Etats-Unis, et ses alliés (Japon, Corée du Sud et Australie), pour pouvoir agir contre Taïwan et l’Inde, rappelle Emmanuel Puig. Elle dispose d’un grand éventail d’armes conventionnelles en vue d’actions différenciées d’intimidation et de contraintes avec des effets gradués. La Chine possède 10 systèmes balistiques sol/sol, dont 3 emportent des charges nucléaires. En outre, 70 % de ses missiles à charges conventionnelles et nucléaires sont à portées intermédiaires. Elle peut ainsi créer une incertitude sur le seuil d’escalade et de représailles pour affronter les menaces régionales qu’elle perçoit. Cette capacité stratégique diminuera si, après leur retrait du traité FNI, les Etats-Unis déploient des forces nucléaires intermédiaires dans la région, afin de donner des garanties au Japon et à la Corée du Sud et rendre crédibles leur posture vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Nord. Dans ce contexte, le développement du programme nucléaire militaire de Pyongyang constitue un avantage pour Pékin. Par ailleurs, les programmes américains sur le vol hypersonique, la pénétration en profondeur et le brouillage des autodirecteurs de missiles vont forcer la Chine à investir à son tour dans ces domaines. D’ici une dizaine d’années, la puissance militaire de la Chine devrait dépasser sa dimension régionale.

Pragmatisme de la France. La maîtrise des armements constitue l’élément essentiel de la sécurité européenne, menacée par la prolifération de missiles balistiques, souligne Zacharie Gross. La Russie en déploie à Kaliningrad, visant l’Allemagne et les Etats baltes. La Chine accroît son armement conventionnel et refuse de participer à des négociations post Traité FNI. Un moratoire des systèmes sol/sol en Europe nécessiterait son acceptation par la Russie. Les intérêts français portent sur l’identification des armes nucléaires préstratégiques russes en développement et la vérification de la réduction des armements stratégiques de la Russie et des Etats-Unis. Cela nécessite une adaptation de la posture française de dissuasion et d’obtenir un accord à l’issue du traité New START.

Loïc Salmon

Un premier traité de réduction des armes nucléaires stratégiques dénommé START I, signé en 1991 entre les Etats-Unis et l’URSS, a été remplacé en 1993 par un second, dénommé START II, entre les Etats-Unis et la Russie. Il prévoyait la réduction des arsenaux stratégiques à 3.500 têtes nucléaires stratégiques pour chaque pays. Mais la Russie s’en est retirée en 2002. D’autres négociations ont abouti en 2010 au traité New START, en vigueur jusqu’en 2021. Il prévoit des limites : 1.550 têtes nucléaires déployées ; 800 lanceurs, dont 700 déployés, à savoir missiles balistiques intercontinentaux, silos de lancement à bord d’un sous-marin lance-engins et bombardiers lourds porteurs d’armes nucléaires. Le Traité sur les forces nucléaires à portées intermédiaires (FNI), ratifié par les Etats-Unis et l’Union soviétique et entré en vigueur en 1988 sans limitation de durée, porte sur l’élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques des deux pays lancés depuis le sol, d’une portée entre 500 et 5.500 km et emportant des charges nucléaires ou conventionnelles. Washington et Moscou ont décidé de se retirer du traité FNI en février 2019, avec effet en août suivant. En 2002, les Etats-Unis s’étaient déjà retirés du Traité ABM contre les missiles balistiques, signé en 1972 avec l’URSS et complété en 1974 pour une durée illimitée. Ce traité, encore respecté par la Russie, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, stipule que les signataires s’engagent à ne pas transférer de systèmes ABM ou leurs composantes à d’autres Etats ni à en déployer hors de leur territoire. Depuis 1968, la ville de Moscou est protégée par un système ABM de 4 bases de lancement et 100 missiles. Le Traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en vigueur depuis 1970 et dont la Corée du Nord s’est retirée en 2003, favorise les usages pacifiques de l’atome. Toutefois, il établit une discrimination entre les Etats ayant fait exploser un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967, et les autres. Les premiers, à savoir les Etats-Unis, l’URSS réduite à la Russie en 1991, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, s’engagent à ne pas aider un autre pays à acquérir des armes nucléaires. Les seconds renoncent à en fabriquer et à tenter d’essayer de s’en procurer.

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Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

Chefs d’Etat en guerre

État-major des armées : bilan de l’amiral Édouard Guillaud

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

 




Sécurité : la paix, une exception en construction permanente

La paix, situation interétatique ou intra-étatique temporaire, se trouve menacée par les nouvelles formes de conflictualité, la prolifération nucléaire, la destruction de la biodiversité et le rejet du multilatéralisme.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par la Région Normandie, à l’occasion de la 2ème édition du Forum pour la paix. Y sont notamment intervenus : Hervé Morin, président de la région et ancien ministre de la Défense (2007-2010) ; le professeur Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales à l’Institut d’études politiques de Paris ; Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002).

Plaidoyer pour la paix. Environ 250 personnes participent à la conférence plénière du Forum, intitulée « Humaniser la paix ». Dans son discours d’ouverture, Hervé Morin rappelle que ni la paix de Westphalie (1648) ni l’arme nucléaire ni l’ONU n’ont mis fin à la guerre. Celle-ci est partout, moins entre Etats, davantage interne et plus meurtrière. A titre d’exemple, la Guerre de Sécession (1860-1685) a causé plus de morts que toutes celles menées par les Etats-Unis. Au 21ème siècle, la guerre devient commerciale et médiatique avec l’ingérence numérique. Le système international parvient à un point de rupture. La loi du plus fort devient le mode de règlement ordinaire des conflits. Leurs causes varient de la religion au nationalisme ou au réchauffement climatique. Dans 10-20 ans, le besoin d’accès aux ressources alimentaires et à l’eau devrait l’emporter sur le risque de la prolifération nucléaire. La grandeur d’un pays s’acquiert dans la lutte pour la paix et la démocratie, en souvenir des héros de 1944, conclut l’ancien ministre de la Défense, qui présente le « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde » (voir encadré). Ce dernier, inspiré du « Manifeste Russell-Einstein » de 1955, a été rédigé notamment par quatre prix Nobel de la paix : l’Egyptien Mohamed El-Baradei (2005), ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (1997-2009) : la Libérienne Leymah Gbowee (2011), travailleuse sociale et militante pour la paix en Afrique ; le Congolais Denis Mukwege (2018), le gynécologue « réparateur des femmes » ; l’Américaine Jody Williams (1997), professeure et militante pour l’interdiction des mines antipersonnel terrestres.

Mutation de la guerre. Le développement constitue le fondement de la paix pour se protéger de toutes les peurs humaines en matière sanitaire, sociale et culturelle, estime Bertrand Badie. La paix, autrefois considérée comme la non-guerre et l’extinction de de la puissance, se manifeste aujourd’hui par la décomposition des sociétés, des Etats et des formes de sociabilité élémentaire qui permettent à la collectivité humaine d’exister. Mais elle consiste aussi à reconstruire des sociétés sans contrat social après des conflits à 90 % intra-étatiques. En outre, la non-satisfaction des besoins élémentaires est liée à la violence diffuse dans la société, dont profitent les « entrepreneurs de la violence ». Quand des pans entiers de la société glissent vers la guerre, l’instrument militaire ne se trouve plus au centre des solutions politiques. Les guerres ne se gagnent plus ni ne se perdent. Presque tous les conflits actuels s’expliquent par l’injustice sociale. Faire la paix nécessite d’imposer un traitement social à la conflictualité en luttant contre l’humiliation du système hiérarchique des relations internationales. La reconstitution du multilatéralisme légitimera l’emploi immédiat de la force par des « gendarmes désintéressés » pour réduire les « incendies » au nom de l’intérêt général de l’humanité. Les petits Etats, guère soupçonnés de puissance, peuvent « porter la paix », comme la Norvège pour les accords d’Oslo entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (1993) ou l’Uruguay proposant un consensus sur le conflit interne au Venezuela (2019). Au niveau régional, l’Union africaine a mis un terme à la guerre entre l’Ethiopie et la Somalie (1977-1978). Mais le multilatéralisme mondial de l’ONU se trouve bloqué par le véto des grandes puissances, dont les Etats-Unis ont usé à 45 reprises sur la question du conflit israélo-palestinien. Enfin, les médiateurs individuels charismatiques et les organisations non-étatiques ou religieuses jouent un rôle pour la paix.

Communauté internationale. Même si le nombre de conflits diminue, la force continue de régner et le jeu des puissances a redémarré, estime Hubert Védrine. Dans leur conflit stratégique au niveau mondial, la Chine veut occuper la première place, que les Etats-Unis ne veulent pas lui abandonner. Il faut distinguer le rétablissement de la paix par la guerre de la dissuasion. Dans un conflit interétatique ou à l’issue d’une longue guerre civile, l’épuisement des protagonistes peut les conduire à demander une médiation. En l’absence de demande, les pays occidentaux ou d’autres acteurs étatiques ou non peuvent intervenir, notamment en cas de détresse extrême de minorités maltraitées, persécutées ou qui veulent se venger. Au-delà de l’analyse du déclenchement et du cheminement des conflits, il faudra évaluer les risques d’engrenage à partir de critères précurseurs. L’ancien ministre des Affaires étrangères recommande une typologie des facteurs de guerre pour savoir comment la prévenir ou imposer et maintenir la paix par des approches et des intervenants différents. Chaque jour, des dizaines de milliers de diplomates trouvent des solutions négociées pour éviter que des conflits éclatent ou pour que des sociétés surmontent leurs contradictions. Au niveau mondial, l’ONU n’est pas une puissance supérieure car les cinq membres permanents de son Conseil de sécurité sont souvent divisés. Mais sans eux et leur droit de veto, elle n’existerait plus.

Loïc Salmon

Extraits du « Manifeste Normandie pour la paix dans le monde », présenté le 4 juin 2019 à Caen : « Plus de 2.500 ogives (nucléaires) sont en état d’alerte immédiate. Des agents pathogènes mortels menacent potentiellement la vie telle que nous la connaissons. Alors que de grandes puissances se préparent à déployer des robots tueurs, nous nous trouvons au bord de l’abîme. Moralement, l’éventualité de voir des machines déterminer nos destinées est abjecte. Les dépenses militaires mondiales ont doublé depuis la fin de la guerre froide. (…) Récemment, un traité international visant à interdire puis à éliminer les armes nucléaires a été conclu, mais son approbation universelle reste en suspens. Des efforts sont en cours pour interdire les armes entièrement automatiques et faire entrer l’utilisation des gènes et de la biotechnologie à des fins militaires dans le champ de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques. (…) Depuis des milliers d’années, l’esprit humain fait preuve de résilience ; c’est un constat dans lequel nous pouvons puiser force et espoir. Après chaque crise, il a su rebondir pour créer un monde meilleur. Le monde dispose d’un vaste réservoir de sagesse. A maintes reprises, nous avons prouvé que nous étions capables de raison. Le gaz moutarde, les armes à laser aveuglantes, les mines terrestres et les armes à sous‐munitions ont été interdites. Nous devons faire en sorte que la guerre ne soit plus un horizon possible et y renoncer graduellement. »

Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

Sécurité : indice mondial de la paix en hausse en 2018

Histoire de la Paix




Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’aviation de combat, qui intégrera les dimensions spatiale et cybernétique, fait l’objet d’interactions politiques, diplomatiques, technologiques et industrielles entre pays de l’OTAN, Russie, Chine, Corée du Sud et Japon.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : Philippe Segovia, directeur programme SCAF France chez Airbus Defence & Space ; Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la FRS ; Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et maître de recherche ; Kévin Martin, chargé de recherche à la FRS. Josselin Droff, chercheur à la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le SCAF. La décision politique franco-allemande de juillet 2017 sur le programme SCAF (système de combat aérien futur) a été suivie de la notification, à Dassault Aviation et au consortium européen Airbus, d’une étude de concept commune qui a démarré en février 2019, rappelle Philippe Segovia. A l’horizon 2040, l’architecture du SCAF se composera du futur avion de combat connecté à des satellites d’observation, un avion d’alerte avancé AWACS, un essaim de drones, un avion CUGE (capacité universelle de guerre électronique) et aux chasseurs Rafale et Eurofighter Typhoon modernisés. Il évoluera dans « l’Air Combat Cloud », à savoir un réseau reliant tous les capteurs, effecteurs (appareils de combat) et centres de commandement et de conduite (C2) dans les domaines aérien, spatial et cyber. Cette connectivité, par radio, liaison tactique 16 et moyens de communications hybrides à grand débit, produira des quantités de données considérables à traiter par l’intelligence artificielle pour en obtenir l’information qui aidera à la décision par l’homme. L’Air Combat Cloud va accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) du C2 pour démultiplier les effets militaires possibles. Le futur avion de combat sera décliné en deux versions avec des périmètres spécifiques de missions : dissuasion nucléaire, opérations à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, cryptographie nationale et informations réservées pour la version française ; rôle dans le partage nucléaire de l’OTAN, cryptographie nationale et informations réservées pour la version allemande. L’approche « système de systèmes » fera passer du combat « connecté » au combat « collaboratif » avec les forces aériennes, maritimes et terrestres alliées. Le SCAF, « cybersécurisé », inclut le développement de standards européens, souverains et interopérables avec les moyens existants, pour partager l’information nécessaire à la mission.

La mission nucléaire de l’OTAN. Après le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014, le sommet de l’OTAN de 2016 a rassuré les pays membres sur l’engagement nucléaire américain en cas de conflit sur le théâtre européen, rappelle Emmanuelle Maître. Ce facteur joue en effet un rôle important dans l’acquisition d’avions de défense aérienne par les pays qui accueillent des bases de l’OTAN, où sont entreposées des armes nucléaires américaines. Il s’agit de celles de Kleine Brogel en Belgique, de Volkel aux Pays-Bas, de Blüchel en Allemagne, de Ghedi Torre et d’Aviano en l’Italie et d’Incirlik en Turquie. Ces pays mettent en service des avions de chasse américains ou européens, à remplacer vers 2025. La Belgique, qui déploie des F-16 A/B américains, a décidé en 2018 d’acheter 34 avions américains multi-rôles F-35 A de 5ème génération. Les Pays-Bas, équipés de F-16 A/B, ont commandé 37 F-35 A, dont 3 ont déjà été livrés. L’Allemagne, équipée de PA200 Tornado du consortium européen Panavia (Allemagne, Italie et Grande-Bretagne), a déjà acquis des Typhoon, construits par Eurofighters GmbH (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). L’Italie, équipée de Tornado, a reçu 11 F-35 A sur une commande de 90 appareils, mais pourrait réduire cette dernière pour des raisons budgétaires. La Turquie, équipée de F-16, a déclaré son intention d’achat de 100 F-35, mais la livraison des 30 premiers déjà commandés est bloquée par le gouvernement américain, pour des raisons politiques (voir plus loin).

La diplomatie russe des systèmes sol-air. En prévision d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN contre ses centres stratégiques clés, la Russie a déployé des systèmes sol-air S-300 et S-400 dans l’enclave de Kaliningrad, face aux espaces aériens de la Pologne et de la Finlande, indique Isabelle Facon. En outre, elle a vendu le S-300 à une vingtaine de pays, dont l’Iran, le Viêt-Nam, la Chine, l’Algérie et la Grèce, et le S-400 à l’Inde, la Chine et la Turquie. Ce dernier, déployé en Syrie en 2018, suscite l’intérêt du Qatar, des Emirats arabes unis, de l’Irak, de l’Egypte et de l’Iran. La Russie renforce ainsi son implantation au Moyen-Orient et met à mal la solidarité de certains membres de l’OTAN (Grèce et Turquie). Elle s’affirme comme puissance technologique et industrielle face à la concurrence de la Chine dans le domaine des systèmes anti-aériens. Elle coopère avec la Corée du Sud sur une version modernisée du S-300, moins chère que le S-400. Toutefois, elle ne vend que des versions dégradées du S-300, pour protéger sa technologie, et la mise en service du S-400 prend du retard.

Les dynamiques asiatiques. Chine, Corée du Sud et Japon, qui ont constitué leur propre base industrielle de technologie de défense, intègrent les transferts de technologie dans leurs programmes sous maîtrise d’œuvre nationale, explique Kévin Martin. La Chine en a lancé un en partenariat avec le Pakistan pour développer l’avion de chasse JF-17, destiné à l’armée de l’Air pakistanaise et vendu à la Birmanie et au Nigeria. La Corée du Sud s’est associée à l’Indonésie pour la production du chasseur KF-X. Ce programme nécessitait des transferts de technologies américaines, demandés dans le cadre de négociations sur l’achat du F-35, mais certains ont été refusés dont le radar à antenne active AESA. Le Japon, qui s’interdit toute exportation d’armes, a construit sous licence les chasseurs américains F-4 et F-15 avant de lancer son programme F-2, adapté du F-16 américain. Son programme F-3 serait dérivé du F-35, qu’il a commandé et dont il a déjà reçu plusieurs unités.

Loïc Salmon

Enjeux de négociations dans les accords d’accompagnement (« offsets »), les technologies de souveraineté sont recherchées par les Etats acheteurs (pays émergents) mais protégées par les Etats vendeurs et leurs entreprises, indique Josselin Droff. Pour ces dernières, les brevets, expériences et savoir-faire constituent des avantages compétitifs, qu’elles risquent de perdre par les départs de personnels ou expositions des connaissances en cas de partenariats ou d’alliances. Une étude, effectuée en 2013-2014 auprès de six grandes entreprises des secteurs aéronautique, transport, énergie, électronique et construction navale, souligne la nécessité de : maîtriser les fuites de connaissances ; sensibiliser le personnel au risque « humain » ; former les formateurs ; développer un contrôle, pour éviter la « sur-confiance » dans les barrières techniques et légales.

Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

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Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

L’Etat islamique modifie sa propagande sur internet et les réseaux sociaux pour diversifier ses débouchés et perdurer, après sa défaite militaire en Irak et en Syrie face à la coalition internationale.

Laurence Bindner, consultante en « cyber renseignement », a présenté le fonctionnement du « cyberdjihadisme » à l’occasion d’une conférence-débat organisée, le 13 mai 2019 à Paris, par le Commandement Terre pour le territoire national (voir encadré).

Evoution médiatique. L’Etat islamique (EI) s’est d’abord exprimé sur les sites internet et les forums dans les années 2000, puis sur les réseaux sociaux en 2011-2015 et enfin sur les applications chiffrées et autres plateformes depuis 2015. Il en a vite saisi les atouts : instantanéité, large audience et gestion relativement modique. En 2014, sa présence accrue sur internet correspond à son occupation d’une partie des territoires irakien et syrien. A partir de 2016, ses revers militaires ont conduit ce « proto-Etat » à muter vers un groupe insurrectionnel clandestin et migrer vers une semi-clandestinité sur internet. Passant ensuite à la guérilla et aux attaques éclairs, l’EI a envoyé des contenus djihadistes vers les réseaux sociaux, très prisés pour leur usage agile et habile par les jeunes Européens pendant la guerre civile en Syrie. Il a hésité au début en raison du risque de leur infiltration par les services de renseignement américains, car ces réseaux sont hébergés aux Etats-Unis. De son côté, le « think tank » Combating Terrorism Center de l’Académie militaire américaine de West Point a constaté que le nombre de productions visuelles de l’EI a culminé à 754 en août 2015 puis est tombée à 44 en juin 2018. Cette chute de 94 % résulte de la désorganisation de l’EI après la perte de sa capitale Raqqah (Syrie) et le ciblage direct de ses responsables médiatiques (une trentaine) par la coalition internationale. Toutefois, à partir d’août 2018, l’EI a procédé à de nouveaux types de production, à savoir des infographies hebdomadaires en arabe, anglais et français récapitulant ses interventions de la semaine. Il a aussi maintenu certaines productions et recyclé d’anciens contenus. Des sympathisants les relaient et les traduisent en 16 langues, comme la « bataille du Sri Lanka » (21 avril 2019, 257 morts) avec emplacements des cibles, à savoir « des églises et des hôtels fréquentés par des ressortissants de pays de l’alliance Croisée (sic) ». Ils créent leurs productions, difficiles à distinguer de celles de l’EI. D’autres groupes djihadistes mettent des vidéos en ligne. Alors qu’Al Qaïda améliore la qualité de ses vidéos, l’EI exacerbe la violence, montre l’entraînement de ses troupes et filme, avec un drone, une attaque contre la force française « Barkhane » au Sahel.

Adaptation. Après la perte de son territoire, l’EI lance sur internet une nouvelle phase de communication, destinée à ses troupes, ses ennemis et ses concurrents. Le 29 avril 2019, son chef, Abou Bakr al-Baghadadi, quoique donné pour mort à plusieurs reprises, est apparu dans une vidéo, la première depuis 2014. Il y souligne l’importance du djihad médiatique pour le mouvement francophone : « Ô frère des médias, tu es un mujâhid » (combattant de la foi) avec la même valeur qu’un combattant l’arme à la main. Selon Laurence Bindner, cet éloge s’explique par des raisons idéologique et opérationnelle. La vidéo a été disséminée sur plus de 36 plateformes (200 liens) en moins de trois jours. Elle inclut une photo d’Al-Baghadadi à côté d’une kalachnikov et un montage avec une photo ancienne d’Oussama ben Laden, pour en souligner l’héritage. « L’allégeance de vos frères au Burkina Faso et au Mali » est indiquée et une photo les montre en train de la regarder sur un ordinateur, pour signifier qu’elle a été entendue et acceptée. Ce « produit » véhicule la propagande tout au long de sa « vie » sur internet : lancement par « teaser » en arabe ; vidéo elle-même ; « teaser » avec sous-titres anglais ; produits dérivés après la diffusion de la vidéo (extraits). Une campagne pour lever des fonds prend parfois l’apparence d’aide à des organisations caritatives, comme le « Projet Ribat » pour l’achat de sacs de couchage avec une photo envoyée en retour au donateur. Des « tutoriels » (guides informatiques d’apprentissage) expliquent comment fabriquer des explosifs ou tuer à l’arme blanche pour préparer un attentat. Ainsi, Husnain Rashid, en anglais, et Rachid Kassim, en français, prodiguent incitations et conseils en la matière. Le candidat doit envoyer sa photo et son allégeance audio avec un message de revendication avant l’attaque. Le tout sera diffusé 10 minutes avant sur Facebook avec des liens vers des sites de l’EI. Une attaque diffusée en direct ou juste après lui permet de démontrer sa capacité et d’obtenir l’impact le plus large possible. Ainsi, les attentats suicides simultanés du 7 juin 2017, au Parlement iranien et au mausolée de l’ayatollah Khomeini, ont été revendiqués le jour même sur Facebook, qui a enregistré 2,5 millions de mentions « j’aime » en deux jours. Sur un autre registre, l’EI utilise internet à des fins opérationnelles défensives, comme la nécessité de la protection informatique, négligée par nombre de ses adeptes. Un hacker est en effet parvenu à récupérer des adresses mails et postales personnelles du réseau de l’EI et les a publiées. L’EI s’est alors tourné vers l’application Telegram, plus sécurisée et permettant de créer des chaînes vers des destinataires individuels. Il contourne la censure des réseaux sociaux par distorsion d’images, logo caché et insertion de messages dans les « commentaires ». Les relais cachés facilitent la résilience en ligne. Le réseau de comptes relais se reconstruit par capillarité grâce à des algorithmes.

Limites. Selon Laurence Bindner, la propagande terroriste sur internet devient de moins en moins accessible et donc très difficile à éradiquer. La lutte doit s’exercer aux niveaux privé et sociétal, mais aussi étatique et européen par l’évolution de la législation. Il s’agit de déterminer ce qu’il faut supprimer (contenus), qui décide (désignations), quelles mouvances extrémistes et par quels moyens (intelligence artificielle). Cela implique une veille active pour anticiper les prochains mouvements des groupes terroristes en ligne par la surveillance de leurs modes opératoires.

Loïc Salmon

Le Commandement Terre pour le territoire national (COMTN) constitue le référent de plus de 19.000 militaires d’active et 21.000 réservistes opérationnels, chargés de la protection de la population, de la résilience de la nation et du renforcement de la cohésion nationale. Il assure la synergie entre : le groupement interarmées d’hélicoptères au profit du GIGN (Gendarmerie) et du Raid (Police) ; le 25ème Régiment du génie de l’air ; la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (8.600 spécialistes) ; les formations militaires de la sécurité civile (1.400 spécialistes des catastrophes naturelles et technologiques) ; la réserve opérationnelle Terre (ministère des Armées et Garde nationale) ; le service militaire volontaire (insertion professionnelle en métropole) ; le service militaire adapté (insertion professionnelle en outre-mer). Spécialiste de la diffusion des contenus djihadistes en ligne et diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales, Laurence Bindner a travaillé au Centre d’analyse du terrorisme (« think tank » européen).

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