Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer

Fraude et corruption nuisent au développement de la plupart des pays africains, favorisent le crime organisé et participent au financement du terrorisme. Une lutte efficace implique l’action de l’Etat, accompagnée de dispositifs de prévention et de contrôle des bailleurs de fonds internationaux.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 11 mai 2017 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Marianne Sivignon-Lecourt, directrice du département de contrôle permanent et de la conformité à l’Agence française de développement (AFD) ; Laurent Guillaume, ancien officier de police expert en lutte contre le crime organisé.

Situation endémique. La corruption consiste à s’enrichir personnellement par l’abus d’une charge publique, rappelle Laurent Guillaume. Très dissimulée en Europe, elle est devenue quasi légale en Afrique, notamment parmi les pays de la bande sahélo-saharienne qui connaissent la guerre, l’instabilité politique et la pauvreté. L’Etat ne représente rien pour la plupart des ethnies, qui ne comprennent pas la finalité de l’impôt, sans compter la dîme que s’octroient les percepteurs. L’Etat ne parvenant pas à investir suffisamment dans les services de sécurité, les réseaux mafieux se multiplient. En Afrique de l’Ouest, la corruption sévit surtout parmi les policiers, gendarmes, douaniers et…magistrats. Tout le monde s’en plaint, mais veut sa part du gâteau. Le douanier ou le policier doit entretenir toute sa parentèle pour ne pas déchoir au sein de la société. Des officiers de police judiciaire versent un bakchich à leur hiérarchie pour effectuer des missions dans la circulation routière, afin de pouvoir prélever une manne sur les chauffeurs de taxis ou de camions. Certains endroits restent interdits de contrôle pour que l’argent, récupéré dans la rue, remonte au sommet d’un système pyramidal. Formés à la lutte contre le trafic de stupéfiants dans le cadre de la coopération internationale technique, des policiers profitent de ce qui leur a été enseigné sur les méthodes des « dealers » pour s’y livrer à leur tour. Certains procèdent à des substitutions de passagers à bord d’un avion de ligne, avec le risque d’y introduire un djihadiste. Un avion, qui transportait 11 t de cocaïne et des narcotrafiquants colombiens, a été saisi au Mali. Mais des magistrats ont bloqué l’enquête, qui remontait jusqu’à des membres du cabinet du président de la République de l’époque, des députés et même un colonel de la Garde nationale … responsable de la sécurité de l’avion ! Dans les années 2000, le directeur général de la Douane au Mali, condamné pour trafic de drogue, avait retrouvé son poste à sa sortie de prison. Les entreprises étrangères paient les pots-de-vin pour s’assurer le passage en douane portuaire des marchandises (ciment et conteneurs), avec un tarif plus élevé pour les pays enclavés. Pratiquée directement à très haut niveau, la corruption (10-18 % de la valeur de la  marchandise) revient moins cher aux grandes entreprises, qui provisionnent en conséquence. Par ailleurs, les opérations militaires « Serval » et « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne ont entraîné un afflux d’instructeurs étrangers auprès des forces armées africaines. Payés 100-150 $/jour, ces derniers doivent en rétrocéder une partie au pays d’accueil !

Prise de conscience. Faire connaître la corruption nuit profondément à l’image des pays concernés et s’avère dissuasif. Selon Laurent Guillaume, les autorités politiques de plusieurs pays africains, dont le Mali, tentent d’y mettre un frein. A court terme, l’expert recommande : l’enseignement de la morale publique ; l’amélioration des traitements des fonctionnaires ; la stabilité politique ; le développement de médias indépendants ; la protection des lanceurs d’alerte. Cela implique un travail sur plusieurs décennies…qui commence à l’école !

Vérification et suivi. Tout euro qui ne correspond pas à une prestation réelle s’assimile à de la corruption, souligne Marianne Sivignon-Lecourt. L’AFD dispose de moyens  juridiques et matériels pour vérifier la bonne affectation des fonds et réduire la fraude le plus possible. Avec ses équipes à Paris, Marseille et dans 72 agences et représentations dans les pays en développement et les Outre-mer français, elle offre à ses partenaires des financements, des instruments d’analyse et de couverture du risque et une ingénierie de formation et de renforcement des capacités. Elle donne un avis de conformité sur tous les projets et procède à des enquêtes d’honorabilité, pour éviter tout blanchiment de l’argent du terrorisme. Les enquêtes portent sur toute la chaîne, du financement en amont jusqu’au bénéficiaire physique effectif, en passant par les entreprises, dirigeants et administrations. Au besoin, des cabinets d’intelligence économique iront poser les bonnes questions aux bons interlocuteurs. Les informations sur la fraude sont vérifiées par la communauté des bailleurs de fond. Les projets sont suivis, du niveau des Etats à celui des entreprises soumissionnaires de marchés publics, qui ont l’obligation de faire une déclaration d’intégrité. Lors de la passation des marchés, l’avis de non objection de la part de l’AFD lui permet de capter des informations. S’y ajoutent : les audits sur le bon usage des fonds ; les études des ONG ; les rapports de suivi technique ; les retours en interne, sous couvert d’anonymat, par des employés des entreprises qui ne respectent pas la qualité des matériaux prescrite (épaisseur du goudron ou armature métallique du béton par exemple). Les enquêteurs analysent ces informations pour confirmer ou infirmer la réalité des faits et déterminer des éléments de preuves, en vue de poursuites judiciaires. Ainsi en 2016, Proparco, filiale de l’AFD chargée des investissements privés, a détecté 12 cas de fraude ou de corruption avérée sur 53 cas remontés au département de contrôle permanent et de la conformité. Celui-ci émet alors des propositions de traitement de l’irrégularité et d’encadrement du risque, transmet une note à la direction générale de l’AFD ou même une déclaration de soupçon à Tracfin, organisme du ministère de l’Economie et des Finances chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent. Enfin, l’AFD, agent public, doit informer le procureur de la République de tout crime ou délit dont elle a connaissance.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Afrique : les armées et leur implication dans la politique

Afrique : huit accords de défense avec la France

Les engagements financiers étrangers de l’Agence française du développement (AFD) sont ainsi répartis : 50 % au continent africain, (4 Mds€ en 2016 et + 25 % en un an) ; 20 % en Asie et dans le Pacifique ; 20 % en Amérique Latine et aux Caraïbes ; 10 % aux Proche et Moyen-Orient. L’AFD finance des projets de croissance durable contribuant aux transitions majeures : démographique et sociale ; territoriale et écologique ; énergétique ; numérique et technologique ; politique et citoyenne. Pour 2011-2016, elle a lancé des projets aux impacts mesurables chaque année : soutien à 730.000 exploitations agricoles familiales ; installation de 665 MW d’énergies renouvelables ; accès à l’eau et à l’assainissement amélioré pour 1,2 million de personnes ; appui à 54.000 petites et moyennes entreprises ; scolarisation de 832.000 enfants.




Forces spéciales : opérations selon le droit de la guerre

Les forces spéciales remplissent, en uniforme, des missions que l’Etat peut revendiquer. Effectuées en toute discrétion pour des raisons  opérationnelles et de sécurité, ces dernières ne sont pas « secrètes ».

Leur commandant, le vice-amiral Laurent Isnard, l’a souligné devant la presse, le 22 juin 2017 à Paris, à l’occasion de leur 25ème anniversaire.

Evolution des missions. Intégrateur de forces, le Commandement des opérations spéciales (COS) compte une centaine de personnes. Mais son vivier totalise près de 4.000 opérateurs et 400 réservistes, répartis dans 13 unités spéciales dépendant des armées (Terre, Air et Marine nationale), directions et services. Ces composantes se chargent du recrutement, de la formation et de la mise à disposition du matériel adapté. Le COS y prélève des effectifs en fonction de la mission et des objectifs à atteindre. Des actions commandos dans les Balkans au début, le COS est passé aux opérations plus longues, en interarmées et interalliées, en Afghanistan. Puis, dans les pays d’Afrique, il lui a fallu comprendre la situation sur place, en vue d’une appréciation nationale, lancer un engagement avec un partenaire local et l’accompagner jusqu’à ce qu’il puisse réaliser la mission seul. Pendant l’opération « Barkhane » (Sahel), le COS lutte contre le terrorisme et partage les moyens (hélicoptères notamment) avec les troupes conventionnelles, dans le cadre d’un dialogue permanent avec le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Pour l’opération « Chammal » (Irak), les forces spéciales françaises ne pratiquent pas le « ciblage » de combattants, précise l’amiral Isnard. Elles trouvent des partenaires désireux de reconquérir leur territoire national, les forment à la lutte contre les engins explosifs improvisés et les accompagnent pour l’appréciation de la situation tactique, afin de mieux exploiter les renseignements qu’ils peuvent obtenir. Avec le retour des « Etats puissances » (Russie et Chine), il s’agit d’anticiper des engagements plus durs, de la guerre hybride au combat de haute intensité. Le COS, qui ne dispose pas de gros moyens de renseignement, surveillance et reconnaissance, fait appel à ceux des armées via les états-majors.

Partenariats structurels. En vue de proposer une solution au chef d’Etat-major des armées, le COS entretient des relations avec les services de renseignement français et étrangers et travaille avec les ministères de l’Intérieur (RAID et GIGN) et des Affaires étrangères. Ses réservistes lui fournissent de l’expertise technique et d’appréciation de situation. Souvent engagé avec les forces spéciales américaines avec qui il échange des renseignements, le COS s’entraîne aussi avec les unités britanniques et allemandes présentes sur les mêmes théâtres. Par ailleurs, il entretient un réseau de startups dans le cadre du salon « SOFINS » (Special  Operations Forces Innovation Network Seminar), organisé par le Cercle de l’arbalète, qui regroupe les entreprises industrielles coopérant avec les forces spéciales. Le COS s’intéresse aux matériels innovants susceptibles d’obtenir la suprématie sur le terrain : drones tactiques au niveau individuel ; tueurs de drones ; systèmes de cryptage ; intelligence artificielle par laquelle un capteur peut appréhender un événement. Ce dialogue avec les industriels lui permet de voir évoluer la menace et donc d’orienter les angles de recherche. Une fois acquis les matériels les plus performants, le COS poursuit sa logique de programme : formation et entraînement des personnels.

Loïc Salmon

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Forces spéciales : ET «Poitou»/CPA10, binôme avions/commandos

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale




DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

La Direction du renseignement militaire (DRM) assure un appui aux opérations extérieures et une veille stratégique en coordination avec les autres services de renseignement, en vue de mieux anticiper les crises. Elle entretient aussi des coopérations bilatérales et multilatérales avec ses homologues de l’Union européenne et de l’OTAN.

Fondée après la guerre du Golfe pour la libération du Koweït (1991) afin de donner une autonomie d’appréciation stratégique aux autorités politiques, la DRM a fêté ses 25 ans d’existence le 23 mars 2017 lors du lancement de « l’Intelligence Campus » à la base aérienne de Creil (Nord de Paris).

Un scénario opérationnel. Jean-Yves Le Drian, à l’époque ministre de la Défense, le général Pierre de Villiers, chef d’Etat-major des armées, et le général Christophe Gomart, chef de la DRM, ont assisté à la présentation d’un scénario opérationnel. Celui-ci met en scène la chaîne de renseignement et d’action, déclenchée à la suite d’un attentat avec un engin explosif improvisé dans la zone de responsabilité de l’opération « Barkhane » (bande sahélo-saharienne). A Paris, le bureau J2 (renseignement) du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’Etat-major des armées procède à une analyse initiale de la zone et oriente des capteurs, en liaison avec le centre opération de la sous-direction recherche de la DRM. Le Centre interarmées de recherche et de recueil du renseignement humain (CI3RH) envoie une équipe « armement-technologie » pour recueillir des échantillons de l’explosif utilisé, afin d’en identifier les composants. Par ailleurs, il est informé, par une « source », du départ imminent d’une cargaison suspecte. Le Centre de recherche et d’analyse du cyberespace analyse un téléphone portable récupéré sur le lieu de l’attentat et identifie les dernières zones d’évolution des djihadistes avant l’attentat. Le Centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques localise, puis suit le navire transportant la cargaison suspecte et confirme, par des interceptions, l’imminence d’un nouvel attentat. Le Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie établit un dossier « image » sur le site de l’explosion et des dossiers sur les zones d’habitation possibles des djihadistes. Un bâtiment de la Marine nationale effectue une visite à bord du navire suspect et précise le renseignement. Des drones Reaper de l’armée de l’Air patrouillent au-dessus des sites possibles de présence des djihadistes, pour les localiser avec exactitude. Le Commandement des opérations spéciales envoie une équipe du 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) surveiller les déplacements des djihadistes. Le Centre de renseignement géospatial interarmées localise les zones probables de déchargement de la cargaison suspecte et modélisée en 3 dimensions le lieu d’habitation des djihadistes. Le bureau J2 du CPCO rédige une note de synthèse. Il s’ensuit une présentation en conseil de défense, une décision politique et une action militaire.

Le bureau J2. La DRM s’articule en trois sous-directions (recherche, exploitation et appui) et le bureau J2. Tous suivent, de façon transversale par des pôles « analyse » et « opérations », la situation des « points chauds » en cours en 2017 : Levant, avec l’opération « Chammal » (appui aux forces irakiennes) contre l’Etat islamique (Daech) ; bande sahélo-saharienne, avec l’opération « Barkhane » (appui aux armées locales) ; Libye. Le J2 planifie les engagements des armées, élabore des chaînes de renseignement et prépare les personnels spécialisés des unités. Il procède à l’exploitation des renseignements provenant des théâtres et des capteurs. Lors de la conduite d’une opération, il adapte les dispositifs de renseignement, oriente les missions des capteurs, assure la relève du personnel dédié et anime les comités de renseignement. Enfin, le J2 diffuse des notes quotidiennes et des cartes de situation ainsi que des fiches « flash ».

Les capteurs. La sous-direction recherche de la DRM utilise les divers moyens complémentaires des armées pour recueillir des renseignements de diverses origines : électromagnétique (ROEM), image (ROIM), humaine (ROHUM) et chimique (ROC). Le ROC reste de son ressort mais, pour le ROHUM, elle fait appel au 13ème RDP, au CI3RH, au 2ème Régiment de hussards, à la Force maritime des fusiliers marins et commandos, au Commando parachutiste de l’air N°10 et aux attachés de défense français à l’étranger. Pour le ROIM, elle recourt aux drones, Rafale de reconnaissance et avions de patrouille maritime ATL2. Elle reçoit aussi les images des systèmes satellitaires : européen Hélios II (optique) ; français Pléiades (optique) ; allemand Sar Lupe (radar) ; italien COSMO-SkyMed (radar). Le ROEM provient d’abord des moyens interarmées : avions d’alerte avancée E3F AWACS ; C160 Gabriel (Groupement aérien de brouillage, recherche et identification électronique) ; sous-marins nucléaires d’attaque ; frégates ; 44ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique dans la profondeur ; 54ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique de théâtre. Elle dispose aussi de moyens dédiés : bâtiment de recherches électromagnétiques Dupuy-de-Lôme ; radars de la défense aérienne du territoire ; systèmes satellitaires Elisa depuis 2014 puis Ceres à partir de 2019. Tous les satellites sont lancés à partir du Centre spatial guyanais.

Le rôle de la DGA. Interface entre les industriels et la DRM, la Direction générale de l’armement (DGA) garantit la cohérence des programmes et prépare l’avenir. Selon l’ingénieure générale Caroline Laurent, directrice de la stratégie de la DGA, Pléiades envoie 10 fois plus d’images qu’Hélios II dès le lendemain des prises de vues. Le programme européen MUSIS (optique) remplacera les systèmes existants et comptera 3 satellites à lancer en 2018, 2020 et 2021. L’avenir repose sur les multi-capteurs raccourcissant le cycle du renseignement, avec traitement des données au plus près des capteurs par l’intelligence artificielle. Il faudra résoudre les problèmes concernant la sécurité, la mobilité, le déploiement sur le théâtre d’opération et les réseaux. D’autres sources de renseignements apparaissent : systèmes d’autoprotection des avions, guerre électronique, ondes radio et radar, domaines acoustique et chimique. Ballons gyroscopiques et drones terrestres et sous-marins constituent de nouveaux porteurs de capteurs divers.

Loïc Salmon

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

La Direction du renseignement militaire emploie 1.800 personnes en 2017, dont 26 % de civils, 74 % de militaires et 200 réservistes. Dans l’ensemble, en 2017, le renseignement militaire français dispose d’un effectif de 7.300 personnels qui devrait atteindre 7.600 en 2021. Le Centre de formation interarmées au renseignement accueille 2.000 stagiaires chaque année. Parmi les métiers possibles figurent : analyste en géostratégie ; linguiste d’écoute ; expert en recherche humaine ; interprète image ; analyste du renseignement électromagnétique ; spécialiste du cyberespace ; topographe/géographe ; « data scientist » (analyste de données).




19ème Régiment du génie, entreprendre et réussir

Depuis 1876, le 19ème Régiment du génie, décoré des croix de Guerre 1914-1918 et 1939-1945, apporte un appui incontournable aux opérations.

Le nom de « sapeurs d’Afrique », employé dans le chant régimentaire, reste attaché à cette unité. Dès les premières années de son existence, le 19ème Régiment du génie (RG) est déployé en Extrême-Orient et en Afrique. A Madagascar, le génie assure, durant 8 ans, la construction et l’entretien des casernements, hôpitaux, voiries et installations d’assainissement. Il joue déjà un rôle de pacificateur qui marquera son histoire à diverses reprises. Dès l’automne 1914, il s’illustre dans la guerre de position à laquelle se livrent Français et Allemands dans les tranchées : aménagement des fortifications de campagne ; appui aux offensives ; construction de galeries sous les tranchées ennemies lors de la « guerre des mines ». Le génie connaît une croissance rapide avec la création de nouvelles unités spécialisées : télégraphistes, sapeurs de chemins de fer, pontonniers et colombophiles. Les sapeurs s’imposent à tous les niveaux de la hiérarchie, à l’arrière comme au front, jusqu’à entrer les premiers dans le fort de Douaumont (bataille de Verdun, 1916). Le 19ème RG reçoit son appellation officielle en 1935.Il changera plusieurs fois de nom.

Durant l’entre-deux-guerres, il développe sa vocation nord-africaine en menant des travaux d’aménagements en Algérie et au Maroc, dont un réseau de 100 km de ligne télégraphique au sommet de collines tunisiennes ou une voie ferrée algéro-tunisienne. Au cours de la seconde guerre mondiale le 19ème RG participe aux campagnes de Tunisie, d’Italie, de France et d’Allemagne. Il compte alors dans ses rangs le fameux Alain Mimoun…futur champion olympique du marathon en 1956 ! Déminage, franchissement et rétablissement d’itinéraires font partie du quotidien des sapeurs. A la fin du conflit, une citation à l’ordre de l’armée leur est décernée. La 19ème Compagnie de marche du génie, issue du 19ème RG, participe au conflit en Indochine de 1949 à 1955. La tâche est rendue difficile par le terrain, le climat, l’action ennemie incessante, un matériel ancien et défaillant. Au cours de 22 opérations, les sapeurs d’Afrique réalisent près de 600 km de routes et de pistes, construisent plus de 100 ponts et radiers (souvent détruits par le Viêt Minh puis reconstruits), trois pistes d’aviation, un terrain pour les hélicoptères et un autre pour les avions de transport. Le régiment, regroupé à Hussein-Dey, est aux premières loges lorsqu’éclatent « les événements d’Algérie » (1954). Outre leurs missions traditionnelles de mise en valeur du territoire et d’assistance aux populations, les sapeurs d’Afrique sont déployés dans des opérations de maintien de l’ordre. A la fin de la guerre d’Algérie (1962), le 19ème RG s’installe à Besançon. Les sapeurs poursuivent leur instruction, s’entraînent à la navigation en courant rapide, à construire et détruire des ponts de nuit… pour faire face à la menace venant de l’Est. Depuis les années 1990, le  19ème RG s’illustre dans de nombreuses opérations extérieures : Balkans, Côte d’Ivoire, Liban, Kosovo, Afghanistan et bande sahélo-saharienne. En 2016, composée de 1500 personnels, l’unité est organisée en 9 compagnies et devient le régiment d’appui de la  1ère Division.

Nathalie Deleau

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Opérations : Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire et Tchad

Robotisation du champ de bataille : état de l’art

« Entreprendre et réussir, histoire du 19ème Régiment du génie », par Christophe Lafaye. Editions Pierre de Taillac, 2016, 175 pages, 35€.




Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient

Le général d’armée Henri Gouraud (1867-1946), qui finira gouverneur militaire de Paris avec la grand-croix de la Légion d’Honneur, s’est passionné toute sa vie pour la photo. Archétype de l’officier colonial qui construit des routes plutôt que de rechercher des actions d’éclat (théorie du maréchal Hubert Lyautey), sa carrière l’a amené en Afrique sub-saharienne et au Levant. Il en a rapporté 10.000 clichés et 200 cartons d’archives, témoignages de ses peuples, de leur histoire, de leur culture et de leurs combats. Utilisées précédemment à des fins personnelles ou scientifiques, les photos vont trouver des applications militaires et justifieront les opérations coloniales aux yeux du public français et des autres puissances européennes. Soucieux de « montrer sa force sans avoir à s’en servir », Lyautey, résident général au Maroc, utilise la presse, les correspondants de guerre et la photo comme outils de gouvernement au début du premier conflit mondial. Suivant son exemple, Gouraud apprend à se servir de l’image à des fins politiques : magnifier le rôle des troupes, conserver celui d’intercesseur avec la famille, former les soldats et employer le pittoresque pour incarner la « pacification ». La photo de presse participe à l’essor de l’usage du document photographique par les officiers, qui voyagent facilement partout dans le monde. Lors de son mandat de haut-commissaire en Syrie et au Liban et de commandant en chef des troupes du Levant, Gouraud lance un programme archéologique et envoie ses équipes photographier la région. Les prises de vues, parfois destinées aux élèves des écoles des Beaux-Arts, servent aussi aux opérations de propagande de la « vulgarisation coloniale » au développement du tourisme. Dès sa formation à Saint-Cyr (1888-1890), Gouraud a été atteint par le « virus » de l’Afrique, mais commence par intégrer…le 21ème bataillon de Chasseurs à pied de Montbéliard. Faute d’une affectation à la Légion étrangère en 1893, il obtient un poste d’état-major au Soudan l’année suivante. Il se donne pour objectif de devenir un bon « broussard » au contact d’officiers et de soldats qui se qualifient tous « d’Africains ». En 1898, à la tête d’une colonne de 271 hommes (9 Européens, 212 tirailleurs et 50 porteurs), le capitaine Gouraud recherche Samory, un chef de tribu qui dispose d’une armée de 100.000 personnes et sème la terreur dans la bande sahélo-saharienne. Il parvient à le capturer… sans tirer un seul coup de feu ! En 1907, le colonel Gouraud doit empêcher les rezzous des populations maures, qui descendent régulièrement vers le Sénégal. En outre, l’Adrar, au cœur de la Mauritanie, est devenu la plaque tournante d’un vaste trafic d’armes à travers le Sahara. Gouraud pratique alors une guerre de partisans face à la guérilla incessante. Ses clichés sur l’Adrar lui permettront de soutenir les propositions de décorations pour ses officiers et soldats. Après la signature du traité de protectorat par le sultan du Maroc en 1912, Gouraud réprime avec succès une révolte des tabors de Fès et obtient ses étoiles de général de brigade. De retour en France pendant la première guerre mondiale, il est blessé à deux reprises et doit être amputé du bras droit en 1915. Commandant de la IVème Armée en Champagne, il remporte, le 15 juillet 1918, une bataille décisive qui lui vaut l’honneur d’entrer le premier à Strasbourg le 22 novembre.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

« Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient » par Julie d’Andurain. Éditions Pierre de Taillac et Archives diplomatiques, 240 pages, nombreuses illustrations, 35 €.




Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Le suivi des sanctions internationales envers un pays en guerre puis leur éventuelle levée dépendent notamment du Groupe d’experts de l’ONU. Toute solution de désarment doit prendre en compte la capacité de l’administration de l’Etat concerné et le respect de sa souveraineté.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS). Y sont notamment intervenus : Savannah de Tessières, consultante auprès de l’ONU ; Aurélien Llorca, Université Grenoble-Alpes ; le psychosociologue ivoirien Kouaja Anzian ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, vice-président de Sovereign Global France. Cornelis Steenken, consultant.

Embargos. L’embargo sur les armes à destination d’un pays reste le moyen le plus adapté pour modifier un comportement et tarir des ressources, indique Savannah de Tessières. Sur les 30 embargos décidés par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1990, 10 étaient encore maintenus en 2016, afin d’exercer pressions politiques et sanctions ciblées, notamment contre l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Libye. Ils peuvent viser un pays entier ou une région, divers types d’acteurs et différents types de matériels : armes légères et de petit calibre ; armes lourdes ; matériels létaux ou non létaux ; formations militaires ; envois de conseillers. Un embargo peut être total, avec possibilité de dérogation ou partiel avec procédure de notification. Toutefois, avertit Savannah de Tessières, l’assouplissement d’un embargo ou sa levée prématurée risque de nourrir des foyers de conflit et une levée totale de faciliter la corruption de responsables, les détournements d’armes ou les achats inconsidérés. Plusieurs mesures palliatives existent : renforcement du dispositif d’acquisition des autorités nationales ; élaboration d’un plan de programmation militaire avec inventaire des stocks et identification des besoins réels ; sélection des partenaires commerciaux responsables ; amélioration de la gestion et du contrôle des stocks ; renforcement des capacités de surveillance aérienne et de sécurité maritime ; soutien aux instituts de recherche indépendants.

Somalie, levée progressive. L’Etat somalien s’est disloqué au cours de la guerre des clans et de la famine de 1991-1992, rappelle Aurélien Llorca. Longtemps morcelé en Somaliland (indépendance autoproclamée), Puntland (semi-autonome), province pro-gouvernementale soutenue par l’Ethiopie et zones soumises aux tribunaux islamiques puis à la milice djihadiste Al-Shabab, il s’est reconstruit entre 1999 et 2013. Pendant ce temps, l’ONU s’est prononcé par diverses résolutions : en 1992, la 733 impose un embargo sur les armes et la 751 établit une commission des sanctions ; en 2002, la 1425 désigne un panel d’experts pour assister la commission ; en 2013, la 2093 lève partiellement l’embargo sur les armes pour aider le gouvernement fédéral de transition. Sous l’égide du groupe de contrôle Somalie/Erythrée, celui-ci, épaulé par le secrétariat général de l’ONU et une équipe de vérification commune, informe le Conseil de sécurité notamment sur : l’infrastructure de stockage, l’enregistrement, l’entretien et la distribution des armes ; les procédures et codes de conduite sur leur utilisation ; le besoin en formation des personnels. Malgré des progrès tangibles dans un contexte difficile, il n’existe pas encore d’armurerie en province ni de contrôle des récipiendaires, indique Aurélien Llorca. Côte d’Ivoire, levée totale. Le 15 novembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo immédiat sur les armes en Côte d’Ivoire avec un dispositif de suivi (comité des sanctions et groupe d’experts) pour créer les conditions de sortie de crise, rappelle Kouaja Anzian. Le gouvernement ivoirien renforce alors la sécurité des sites de stockage d’armes, de munitions et d’explosifs, selon les normes internationales. Il élabore un manuel de procédures de gestion des stocks, améliore les capacités techniques des personnels et numérise la gestion des armes et munitions avec la création d’une base de données au niveau de chaque unité militaire, soit plus de 95 % de l’armement total des armées. La destruction des armes, munitions et explosifs collectés auprès des civils s’accompagne d’un processus de « resocialisation » individuelle, collective et communautaire. Un dispositif centralise l’importation d’armes et de matériels létaux et non létaux, qui reste de la compétence exclusive du Conseil national de sécurité. Selon Kouaja Anzian, ces réformes ont permis : la réduction des risques de détournement d’armes ; un meilleur contrôle des flux ; le traçage des armes ; le retrait des armes illicites en circulation au moyen des différentes opérations de collecte. L’amélioration de la sécurité dans le pays et le retour au bon fonctionnement de l’administration étatique ont conduit à l’organisation d’élections et à la levée de l’embargo sur les armes en 2015.

Processus DDR et RSS. Fort de son expérience de terrain en Côte d’Ivoire de 2013 à 2016, le général Clément-Bollée estime que le processus « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) contribue à sortir de la crise et consolider la paix. Il est complété par celui de la « restauration du système de sécurité » (RSS), à savoir les outils militaire et sécuritaire du pays. Tous deux doivent démarrer simultanément et de façon coordonnée, sans attendre la paix (exemples du Mali et de la Centrafrique). La primauté de l’action, souligne le général, crée une dynamique positive qui inspire confiance à tous les acteurs. Elle implique une volonté forte de l’Etat concerné par le DDR, que la communauté internationale accompagne. Deux questions se posent : les armes collectées seront-elles détruites ou équiperont-elles les forces de sécurité ? Les anciens combattants redevenus civils retrouveront-ils des emplois ? Leur réintégration économique et sociale passe par la poursuite des processus dans la durée. Ceux-ci doivent remplir deux conditions : coordination des acteurs publics nationaux et internationaux ainsi que des organisations non gouvernementales ; transparence des actions entreprises pour dissiper méfiance et suspicion. De son côté, Cornelis Steenken, actif dans les DDR et RSS depuis 1991, en a présenté les facteurs de succès ou d’échec : réalité de la volonté politique ; contexte de la guerre ou du conflit (ethnique, idéologique, pauvres contre riches) ; nature de la paix (règlement politique, pression extérieure) ; gestion des attentes ; sensibilisation du public (acteurs, mandat, calendrier, résultats) ; accord de paix globale (réduction des causes profondes du conflit) ; participation des communautés locales et du secteur privé dans la planification ; absence d’opportunités pour les jeunes (16-35 ans) ; assistance internationale, insuffisante sur le plan technique et tardive pour le financement ; carences administratives et sécuritaires de l’Etat.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Selon un rapport du Groupe d’experts de l’ONU (1997), les armes de « petit calibre », conçues pour un usage personnel, sont transportables par une seule personne : revolvers et pistolets à chargement automatique ; fusils et carabines ; mitraillettes ; fusils d’assaut ; mitrailleuses légères. Les « armes légères », utilisables par une équipe, sont transportables par au moins deux personnes, un animal de trait ou un véhicule léger : mitrailleuses lourdes ; lance-grenades portatifs, amovibles ou montés ; canons antiaériens et antichars portatifs ; fusils sans recul ; lance-missiles antiaériens et antichars portatifs ; lance-roquettes antichars portatifs ; mortiers de calibres inférieurs à 100 mm.




Méditerranée : l’« Initiative 5+5 Défense » pour l’interopérabilité

En 2017, la France préside pour un an le forum de coopération euro-méditerannéenne “Dialogue 5+5”, dont le volet “Initiative 5+5 Défense” concerne les forces armées des 10 pays partenaires.

Le général de brigade aérienne Jean-Marie Clément, chef du service des questions régionales à la Direction générale des relations internationales et stratégiques, a présenté à la presse, le 19 janvier 2017 à Paris, l’Initiative 5+5 Défense. Celle-ci regroupe : la France, l’Italie, Malte, l’Espagne et le Portugal pour le Nord ; la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye pour le Sud. Le bassin méditerranéen, dont la France contrôle 2.000 km de littoral (Corse incluse), représente 25 % du trafic maritime mondial (30 % du trafic pétrolier), qui transite par 5 passages stratégiques : le détroit de Gibraltar avec 296 navires par jour ; le Bosphore (126 navires/jour) ; le canal de Suez (46 navires/jour) ; le détroit de Messine (botte italienne/Sicile, 45 navires/jour) ; les Bouches de Bonifacio (Corse/Sardaigne, 19 navires/jour).

Coopération multilatérale. Selon le général, l’Initiative 5+5 Défense repose sur : la liberté de discussion sur les questions de sécurité ; le volontariat pour participer ou organiser les activités ; l’économie des moyens ; l’absence d’engagement opérationnel ; la 5décision par consensus. Environ 40 activités sont prévues en 2017. Lancée sous l’impulsion de la France en 2004, cette initiative porte d’abord sur la surveillance maritime, afin de garantir un espace de sûreté et de sécurité en Méditerranée : sauvetage en mer ; lutte contre le pillage des ressources, la contrebande, l’immigration clandestine, la piraterie et le terrorisme. L’exercice annuel “Sea Border”, organisé en 2016 par l’Italie en partenariat avec l’Algérie et le Portugal, le sera en 2017 par la France avec le Maroc et le Portugal. Selon le général, l’interopérabilité maritime progresse, mais il reste beaucoup à faire pour la sûreté aérienne, destinée à prévenir les actes illicites qui vont de la violation de l’espace aérien national aux détournements d’aéronefs et attaques terroristes. En cas de catastrophe majeure, la solidarité entre les États membres doit faciliter la contribution d’unités militaires en appui des moyens civils, dans le cadre du projet de Centre de coordination et de planification opératif. Un processus de préparation opérationnelle a été lancé en 2015 pour constituer un vivier d’officiers aptes à travailler en petites équipes multinationales (5 à 8 personnes). Après les modules de formation par la France en 2015 et l’Algérie en 2016, un exercice sera organisé par le Maroc en 2017.

Cadres d’action. La connaissance commune en matière de sécurité et de défense régionales s’effectue par le partage d’expertise et d’expériences et la réflexion collective. Ainsi, le Centre euromaghrébin de recherches et d’études stratégiques, dont la Tunisie assure le secrétariat permanent, conduit des travaux dirigés par un pays pendant un an. L’étude ” Défis et vulnérabilités en Méditerranée occidentale”, démarrée par la France en 2010, a été poursuivie par l’Algérie (2011), l’Espagne (2012), le Portugal (2013) et l’Italie (2014). Ont suivi : “Sécurisation des frontières de l’espace 5+5 : coopération et implications” (Tunisie 2015) ; “Daech : facteurs d’expansion vus de l’espace 5+5” (Maroc 2016) ; “Les enjeux sécuritaires liés au changement climatique dans l’espace 5+5 : quelles implications pour les politiques de défense ?” (France 2017). Enfin, le Collège 5+5 Défense a formé 500 auditeurs depuis 2007.

Loïc Salmon

Marine nationale : sécuriser les espaces maritimes, mais aussi les protéger

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

Marine nationale : opérations de sûreté maritime en coopération avec Frontex




Afrique : les armées et leur implication dans la politique

Les officiers des pays africains appartiennent au même type de société que les dirigeants politiques. Mais le recours à la violence dans la pratique du pouvoir, dysfonctionnement des institutions, peut conduire au putsch.

Cet aspect a été abordé au cours d’un colloque international organisé, le 5 octobre 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y ont notamment participé : Maggie Dwyer, Université d’Édimbourg ; Judith Verweijen, Université de Gand ; Marc-André Boisvert, Université d’East Anglia (Angleterre).

Mutineries militaires. Entre 1960 et 2014, quelque 60 mutineries se sont produites dans les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, indique Maggie Dwyer. Définies comme des actes d’indiscipline collective sans rapport avec l’accession au pouvoir, elles ont en commun un malaise des soldats envers leurs supérieurs pour diverses raisons : insuffisances en matière de solde, d’administration et d’habillement, incompétence des chefs et décisions hâtives sur les effectifs, affectations et promotions. Par contre, la hiérarchie et l’organisation des armées sont bien acceptées. Même si chacune présente des aspects uniques dans le temps et les pays, les mutineries ressemblent aux mouvements sociaux du monde civil : détermination d’objectifs qui nécessitent planification et coordination ; prises d’otages ; occupation d’infrastructures stratégiques comme les centrales électriques, ports et aéroports ; usage des médias (radio et réseaux sociaux) pour attirer l’attention sur leur cause. Quoiqu’en majorité soucieux de stabiliser la situation sans violence, les mutins ne savent pas toujours la maîtriser, avec comme conséquence un nombre élevé de victimes. En Afrique de l’Ouest et du Centre, les mutins reprochent aux officiers supérieurs, qui disposent d’avantages économiques pour des raisons historiques, leur style de vie (luxe et belles demeures) et leur comportement, en contradiction avec les valeurs qu’ils devraient prôner. Nombre d’officiers supérieurs se considèrent comme une élite avec une organisation homogène dotée de privilèges dont ils abusent. Ainsi, au Burkina-Faso, certains faisaient entrer leurs fils dans les armées, quelles que soient leurs aptitudes ou qualifications. Mais depuis quelques années, les jeunes officiers ressentent un besoin profond de justice.

Réseaux clientélistes. Les liens, risqués, d’interdépendance entre forces armées et autorités politiques se manifestent notamment en République démocratique du Congo (RDC). Judith Verweijen cite à l’appui une étude de 1985 sur ses armées : « L’hégémonie et le pouvoir de l’État reposent sur la force militaire qu’il contrôle. Mais cette force n’est guère fiable en temps  de crise, car ses déprédations minent la crédibilité de l’État et ses caprices pourraient menacer l’État lui-même. » La chaîne de commandement peut être contournée par le cabinet présidentiel. Véritable archipel d’États, la RDC est régie par des réseaux, qui fonctionnent par coercition ou cooptation. Les autorités locales ou des groupes armés gèrent des régions entières de façon quasi autonome. Les troupes régulières comprenent : la Garde républicaine, chargée de la répression dans les zones critiques ; l’infanterie légère, formée à l’étranger, pour répondre aux menaces majeures ; la masse des troupes, mal équipées et déployées dans l’Est du pays pour y contenir les groupes armés et assurer un minimum de maintien de l’ordre. Pour conserver leur loyalisme, les autorités politiques procèdent à des restructurations fréquentes ou des rotations rapides de commandement. Ainsi, pour améliorer sa maigre solde (120 $/mois), un colonel va demander une affectation dans une zone lucrative, qui lui donne accès à des ressources supplémentaires, officielles ou officieuses. La haute hiérarchie militaire locale fait remonter les recettes des extractions minières ou des ressources agricoles vers la capitale Kinshasa, en prélevant sa dîme. Pour les soldats, qu’accompagne leur famille, les conditions de service se négocient, notamment les demandes de congé.  Toutefois, les réseaux parallèles peuvent influencer la hiérarchie. Selon Judith Verweijen, cette insécurité permanente maintient le statu quo, et bloque toute velléité de réforme.

Autopsie d’une défaillance. La crise au Mali (2012-2013) montre l’écroulement de la cohésion, de la discipline et de l’autorité au sein des forces armées, explique Marc-André Boisvert. Journaliste au Mali en 2013, il y a réalisé 70 interviews. L’armée régulière, perçue par la population du Nord du pays comme un corps expéditionnaire puis une troupe d’occupation, en a déjà perdu le contrôle lors de l’invasion de rebelles touaregs. Les autorités politiques n’avaient pas pris en compte les difficultés des soldats démoralisés, qui se sentaient isolés de l’État avec l’impression de ne pas faire partie de la même institution que leurs cadres. Le commandement militaire était miné par la corruption, surtout dans le Nord. Le recrutement et les plans de carrière reposaient sur les relations de clientélisme. Alors que les sous-officiers connaissaient leurs soldats et la situation sur le terrain, les officiers avaient été, pour la plupart, formés à l’étranger (France, Union soviétique ou Chine), avec un choc des cultures conséquent. Depuis l’indépendance en 1960, les forces armées ont fonctionné de façon empirique, sans véritable doctrine militaire. Sur le front, les combattants n’avaient pas eu le temps de bien se connaître, en raison des rotations fréquentes, d’un entraînement au jour le jour, des tensions entre unités et de la violence autour de la capitale Bamako. Le général Moussa Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire puis renversé par un autre (1968-1991), l’a même théorisé, indique Marc-André Boisvert : « C’est une prise de conscience par les militaires qui ont compris qu’il faut une solution militaire et que leurs supérieurs ne pourront pas la gérer. (…)  Juste avant le coup d’État, il y  avait deux groupes distincts qui avaient compris que les politiques ne pouvaient pas gérer la crise ».

Loïc Salmon

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Parmi les 218 officiers africains issus de l’École de formation des officiers du régime transitoire des troupes de marine (ex-d’outre-mer) entre 1956 et 1965, 81 ont occupé de hautes fonctions militaires ou civiles : chefs d’état-major, commandants des forces armées ou commandants de la gendarmerie, 22 ; préfets, 9 ; ambassadeurs, 8 ; ministres, 26 ; ministres de la Défense ; 5 ; chefs de l’État, 14. Parmi les 218 élèves sortis officiers, 1 est mort pour la France, 2 ont été tués au combat et 4 par accident. En outre, 13 ont été assassinés et 27 ont été impliqués dans des putschs militaires. Certaines promotions comptent des chefs d’État dans leurs rangs : celle du « Centenaire » (1956-1958), 1 colonel et 1 général au Dahomey (devenu Bénin) ; « N’Tchoréré » (1957-1959), 1 commandant au Dahomey , 1 général au Niger, 2 généraux au Tchad, 1 général à Madagascar et 1 colonel en Haute-Volta (devenue Burkina-Faso) ; « Communauté » (1958-1960), 1 général et 1 commandant au Dahomey ; « Monthermé » (1959-1961), 1 capitaine au Congo et 1 général au Mali ; « Saint-Exupéry » (1961-1964), 1 général au Niger et 1 général en République Centrafricaine.




Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Le principe de neutralité politique et l’efficacité du dispositif constitutionnel de contrôle ont incité la plupart des forces armées africaines à se concentrer sur la défense et le développement économique de leur pays respectif.

Cette question a été traitée au cours d’un colloque organisé, le 5 octobre 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : le professeur Michel-Louis Martin, Université Toulouse 1-Capitole ; Romain Tiquet, Université de Genève ; Arthur Banga, Université Houphouët-Boigny d’Abidjan ; Camille Évrard, Université de Toulouse Jean Jaurès.

Régimes « hybrides ». La participation aux opérations multilatérales de maintien de la paix a contribué au retour des militaires dans les casernes, explique le professeur Martin. Toutefois, le niveau de professionnalisme reste assez bas. Le poids géopolitique varie selon les pays, par suite de la faiblesse des effectifs disponibles et de l’influence de la culture locale. En outre, l’implication dans les opérations extérieures conduit, parfois, à instrumentaliser le règlement de conflits en vue d’atteindre d’autres objectifs. Cela affecte la dynamique interne en termes de grades, d’exacerbation de la frustration matérielle et d’indiscipline chronique de la troupe, souvent coupée de la hiérarchie. Certains groupes, à la fois soldats et rebelles, sont portés à la délinquance avec le risque de retombées à caractère politique. Le souvenir vivace des dictatures entretient un antimilitarisme latent parmi les élites civiles et une indifférence des médias vis-à-vis des militaires. Pour se préserver des putschs, certains chefs d’État recourent à des forces paramilitaires, dotées de privilèges économiques, politiques et ethniques. Les démocraties s’essoufflent et les régimes autoritaires se renforcent, estime le professeur Martin. Autrefois, la norme était européenne ou américaine. Aujourd’hui, la Russie, la Chine et le Qatar servent de modèles.

Service civique et développement. Rare exception parmi les pays africains, le Sénégal a connu des transitions politiques sans coup d’État. Selon Romain Tiquet, cela résulte de la bonne relation entre le premier président de la République, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), et le commandant en chef des armées, le général Jean Alfred Diallo (1911-2006), qui lui est resté loyal lors de la tentative de coup d’État par le président du Conseil Mamadou Dia en 1962. Dans les années 1960, après l’indépendance et pour mobiliser intellectuellement et physiquement les jeunes de moins de 25 ans, majoritaires dans la population, un premier service civique se révèle trop onéreux. Un projet du ministre de la Jeunesse et des Sports n’aboutit pas. Pour lutter contre l’exode rural, le président Senghor décide de mobiliser les techniciens et les matériels des armées pour le développement du pays, créant ainsi un lien avec la nation. Le général Diallo lui propose de lancer un service civique pour les jeunes, régi par une discipline militaire avec salut matinal au drapeau. L’expérience est tentée en 1964 dans le village de Savoigne, entouré de 500 ha de terre cultivable, pour le transformer en coopérative autonome. Ces pionniers suivent aussi des cours d’alphabétisation. Les travaux se répartissent entre la construction de routes, bâtiments administratifs et puits et la culture du riz, de tomates, de  pommes de terre, d’ananas et de bananes. Un ingénieur agronome français, détaché à cet effet à Savoigne, instruit les 150 pionniers. Le général Diallo, qui a été colonel du génie dans l’armée française avant l’indépendance, se rend une fois par mois à Savoigne pour évaluer l’avancée des travaux d’infrastructures. Un pont de 110 m de long sera réalisé au-dessus de la rivière Lampsar et inauguré par le président Senghor en 1965. Mais l’expérience tourne court en 1966, car la formation agricole reste rudimentaire et l’argent manque. L’armée sénégalaise se désengage de Savoigne, qui devient autonome en 1967. Malgré son échec, l’expérience de Savoigne illustre le rôle des militaires dans le développement du pays, souligne Romain Tiquet.

Missions extramilitaires. Entre 1960 et 1970, le président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), souhaite transformer les forces armées en outil de développement et de formation des jeunes ruraux, pour éviter les dérives révolutionnaires ou communistes, explique Arthur Banga. Il fait appel à Israël pour pallier les hésitations de la France à envoyer ses militaires effectuer des travaux agricoles. Un service civique est incorporé à l’armée pour symboliser la prépondérance des tâches extramilitaires dans la défense du pays. La Côte d’Ivoire profite du « parapluie sécuritaire » français pour assurer sa défense extérieure. Toutefois, la réforme des armées françaises de 1964 entraîne une diminution drastique de leurs effectifs en Côte d’Ivoire, qui passent de 60.000 hommes en 1960 à moins de 7.000 en 1967. En conséquence, les armées africaines doivent prendre elles-mêmes en charge leur soutien logistique et accroître leur capacité opérationnelle.

Garde et armée nationales. Lors des indépendances en 1960, les États du Tchad, du Niger et de la Mauritanie doivent constituer des armées nationales homogènes, indique Camille Évrard. Leurs unités mobiles de maintien de l’ordre devront contrôler de vastes territoires à faible population, composée en majorité de nomades. Les transferts des responsabilités de la gendarmerie et des troupes d’outre-mer s’effectuent jusqu’en 1965. Des cadres français de l’assistance technique assurent le commandement des unités et corps nationaux en cas de manque d’officiers locaux. Les gardes méharistes,  employés comme plantons et aussi chargés des prisons, de la collecte de l’impôt et du maintien de l’ordre, se transforment en gardes nationaux ou républicains au statut « civilo-militaire ». Les « goumiers », qui ont pour missions le contact avec les populations nomades éloignées, la surveillance des frontières et le renseignement, sont intégrés aux armées nationales mais gardent leur appellation, très forte symboliquement. Les auxiliaires de gendarmerie au statut militaire deviennent des gendarmes à part entière, pour assurer la police administrative, judiciaire et économique, la prévôté dans les armées et le maintien de l’ordre.

Loïc Salmon

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

L’École de formation des officiers du régime transitoire des troupes de marine (ex-d’outre-mer) aura formé 273 officiers en 8 promotions entre 1956 et 1965 : celle du « Centenaire » (1956-1958) avec 34 élèves ; « N’Tchoréré » (1957-1959), 34 ; celle de la « Communauté » (1958-1960), 24 ; « Monthermé » (1959-1961), 38 ; « Dji Robert » (1960-1962), 31 ; « Chasselay-Montluzin » (1961-1963), 41 ; « Saint-Exupéry » (1962-1964), 40 ; « Félix Éboué » (1963-1965), 31. Voici la répartition par pays : Sénégal, 55 ; Madagascar, 34 ; Burkina-Faso, 34 ; Bénin, 22 ; Mali, 22 ; Congo, 19 ; Tchad, 17 ; Côte d’Ivoire, 16 ; République Centrafricaine, 14 ; Niger, 11 ; Guinée, 11 ; Gabon, 7 ; Togo, 7 ; Mauritanie, 3 ; Comores, 1. Seulement 218 auront poursuivi une carrière militaire : 25,7 % comme officiers subalternes ; 59,2 % comme officiers supérieurs ; 15,1 % comme officiers généraux.




Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

La sécurité de son espace maritime garantit à l’Afrique la pérennité de son développement économique. La France y contribue par ses forces prépositionnées à terre et sa présence en mer.

Cette coopération a été présentée à la presse le 13 octobre 2016 à Paris.

L’opération « Corymbe ». Depuis les années 1990, un à deux bâtiments de la Marine nationale sont déployés en permanence dans le golfe de Guinée, dans le cadre de l’opération navale « Corymbe ». Celle-ci assure la protection des intérêts français dans cette zone et soutient le dispositif militaire français prépositionné au Gabon, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Elle participe au renforcement des capacités des Marines des différents pays riverains. Le sommet franco-africain de Yaoundé de juin 2013 a débouché sur la tenue d’exercices navals communs dénommés « Nemo » pour :  lutter contre le narco-trafic et la pollution marine ; assurer la police des pêches et le sauvetage en mer ; entraîner les Marines des pays riverains et les centres de contrôle à terre. Destinés à accompagner la volonté des pays africains à renforcer la sécurité maritime régionale, les execices « Nemo » s’appuient sur « Corymbe » et les éléments français au Gabon, auxquels viennent s’agréger des navires battant divers pavillons européens. Celui qui s’est déroulé du 13 au 16 septembre 2016 a impliqué les Marines du Cameroun, du Nigeria, du Bénin, du Togo, du Ghana et de Côte d’Ivoire et mobilisé 1 frégate nigériane et 6 patrouilleurs. Il a donné lieu à 7 exercices de visite et d’intervention sur un navire suspect, de sa détection initiale à son déroutement (photo). Plus de 50 marins africains ont embarqué sur des navires français, à savoir le bâtiment de projection et de commandement Dixmude et le patrouilleur de haute mer Commandant-Ducing. A cette occasion,  71 élèves (13 nationalités différentes) des Écoles navales à vocation régionale (ENVR) ont embarqué pendant 4 jours, pour participer à la vie d’un bâtiment en opération et se former aux techniques de la navigation et de lutte contre l’incendie. Actuellement, la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère français des Affaires étrangères contribue au soutien de 17 ENVR dans 10 pays africains. Celles-ci assurent 60 enseignements différents, dont le service de santé, le déminage, le maintien de l’ordre, la police judiciaire, le génie et les travaux maritimes, la formation des cadres, la protection civile et la sécurité maritime. Par ailleurs, un officier français est détaché auprès des états-majors des Marines du Sénégal, de Côte d’Ivoire et du Togo. Il participe à la la planification des exercices navals lors des escales des bâtiments français.

Le sommet de Lomé. La sécurité maritime en Afrique, surtout dans le golfe de Guinée, a été le thème du sommet franco-africain tenu le 15 octobre 2016 à Lomé (Togo). Quelque 30 pays africains ont signé une charte les obligeant à : délimiter leurs frontières maritimes ; échanger leurs informations et expériences dans la lutte contre la piraterie, les trafics en tous genres et la pêche illégale. L’Union africaine va établir un fonds de sûreté et de sécurité maritimes et constituer une commission de 15 ministres, désignés pour 3 ans, pour assurer le suivi de ces accords. La France a réaffirmé son soutien en matière de sécurité globale : lutte contre la piraterie ; formation des armées africaines ; maintien de forces de présence en Afrique ; contribution au développement des capacités des pays africains pour qu‘ils assurent eux-mêmes leur propre sécurité.

Loïc Salmon

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Afrique : huit accords de défense avec la France