Armée de Terre : innovation et volonté au service de la victoire

Emporter la décision sur le champ de bataille nécessite la supériorité technologique sur l’adversaire, mais aussi une définition claire des objectifs et la volonté farouche de vaincre.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y ont participé : le général de division Patrick Berthous commandant les forces spéciales Terre ; l’ingénieur en chef Christian Ramaen, études amont à la Direction générale de l’armement (DGA) ; Emmanuel Chiva, groupement des industriels de l’armement terrestre et aéroterrestre (GICAT).

L’innovation sur le terrain. Composées de soldats « rustiques », les forces spéciales connaissent un rythme opérationnel très variable, mais celui de renouvellement de leurs tactiques est plus élevé que pour les forces conventionnelles, explique le général Berthous. Véritable laboratoire pour les armées et en liaison avec la DGA, elles adaptent en permanence leurs modes d’action et leurs équipements à partir de retours d’expériences et d’études prospectives. Ainsi pour l’opération « Barkhane », le drone tactique Patroller a été utilisé contre les djihadistes au Mali dès l’hiver 2016, en coordination avec l’infiltration de parachutistes. L’hélicoptère Tigre apporte un appui direct aux opérations, qui ne sont jamais déclenchées sans lui. Aujourd’hui, les véhicules blindés du combat d’infanterie sont climatisés. D’une façon générale, il s’agit de maintenir une supériorité technique et tactique sur l’adversaire pour le détecter et le détruire de loin. Les forces spéciales partent avec le strict minimum, à savoir l’eau, les rations, le carburant, les pièces détachées, le système de navigation GPS et la liaison avec les satellites qui couvrent la zone. Quoiqu’affaibli au Levant, Daech profite du nivellement technologique par son accès au GPS et aux réseaux sociaux. Il pratique les cyberattaques et utilise des drones de reconnaissance et des engins explosifs improvisés. Quels que soient les progrès technologiques, estime le général Berthous, les combattants resteront indispensables sur le terrain pour conserver un temps d’avance sur l’adversaire sur les plans technique, tactique et de compréhension de la situation. La victoire reposera toujours sur l’intelligence du chef.

Le futur technologique. Premier investisseur de l’Etat dans l’industrie, la DGA a pour mission de conserver la supériorité opérationnelle, qui inclut entraînement des soldats, fiabilité des systèmes et avantage technologique, rappelle l’ingénieur en chef Ramaen. Dans un programme d’armement long, les études amont se trouvent au cœur de la recherche. Ainsi pour le char Leclerc qui doit durer jusqu’en 2040, les études amont ont commencé en 1965 et le démonstrateur a été lancé en 1970 pour des livraisons à partir de 1985. Pour le programme « Scorpion » de l’armée de Terre, la DGA a injecté 200 M€ dans les études amont depuis 1990 pour assurer des innovations dans la durée, alors que les livraisons des matériels débuteront en 2018. La loi de programmation militaire (LPM) 2008-2013 a fixé, comme choix technologique de la DGA, le maintien des compétences critiques en alimentant les bureaux d’étude. La nouvelle gouvernance des études amont est précisée dans un document d’orientation de la science et de la technologie, qui donne des axes de recherche sur 10 ans en parallèle avec la LPM réactualisée. Ainsi, la période 2016-2021 concerne notamment les aéronefs de combat (Rafale et drones) et la cyberdéfense des forces terrestres. La coopération franco-allemande portera sur le char du futur à l’horizon 2040, car les Leopard allemands et les Leclerc français arriveront en fin de vie, de même que les lance-roquettes unitaire des deux pays. L’accent sera aussi mis sur le laser de forte puissance, que la Grande-Bretagne étudie, que l’Allemagne possède déjà (2 exemplaires) et que certains navires américains emportent en opérations. Le programme « Scorpion » entrera dans sa phase 2. Le fantassin sera « augmenté » par l’exosquelette pour le transport et la manipulation des charges lourdes. La capacité de vision nocturne des véhicules circulant tous feux éteints leur permettra de voir la nuit en couleurs et non plus en noir et blanc. Les études porteront aussi sur la robotique et l’énergie (batteries et motorisation hybride). Toutes les technologies non duales seront maintenues, tandis que les duales (à usage civil et militaire) seront « allégées » financièrement. Les véhicules blindés, qui doivent durer 40 ans, sont conçus comme des plates-formes modulaires, susceptibles de recevoir de nouveaux systèmes de brouillage et de protection. Enfin en cas d’urgence opérationnelle, indique l’ingénieur en chef Ramaen, la DGA peut réaliser un matériel mature dans les 6 mois suivant la définition des besoins.

La vision industrielle. L’industrie de défense s’inscrit dans un écosystème, où l’Etat définit les besoins opérationnels et technologiques à partir des retours d’expérience, explique Emmanuel Chiva. Ainsi, les forces terrestres américaines ont déployé 10.000 robots en Irak en 2003. Une vision d’ensemble permet d’anticiper les convergences entre nanotechnologies, biotechnologies et microélectronique. Certaines ont débouché sur le treillis protégeant des attaques biologiques ou les lentilles de contact pour vision thermique. En 2025, quelque 6.000 Mds$ seront investis au niveau mondial dans l’intelligence artificielle, du fait de son caractère dual. Pour la défense, il s’agira d’identifier les ruptures technologiques et leurs conséquences capacitaires (puissance de calcul, simulation embarquée). Le financement public de l’innovation de défense réalisée par des « start up » comporte un risque, avertit Emmanuel Chiva. En effet, si elles sont rachetées par un grand groupe privé, celui-ci sera probablement tenté de diffuser dans le grand public leurs innovations qui échapperaient alors à la défense. Le représentant du GICAT recommande d’intégrer l’homme dès le début des recherches, car la technologie est souvent surestimée sur le court terme et sous-estimée sur le long terme. Par ailleurs, alors que les ingénieurs de la DGA peuvent se reconvertir dans l’industrie de défense, cette passerelle ne fonctionne pas dans l’autre sens. En revanche, la DARPA (agence américaine de recherche avancée sur des projets de défense) facilite les passages croisés entre elle et les sociétés d’armement, en vue d’encourager la synergie entre industriels et opérationnels.

Loïc Salmon

Armée de Terre : programme « Scorpion », le GTIA de demain

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Nom de code Geronimo

La loi de programmation militaire 2014-2019, actualisée en 2015, définit les priorités des études amont en matière d’armement : préparation du renouvellement des deux composantes de la dissuasion ; conception des futurs aéronefs de combat au travers d’une dépendance mutuelle organisée autour du couple franco-britannique, préparation des évolutions du Rafale, autoprotection et travaux spécifiquement militaires sur les hélicoptères, insertion des drones dans la circulation aérienne en coopération européenne ; montée en puissance de la rationalisation de l’industrie franco-britannique pour le renouvellement et la rénovation des systèmes de missiles ; lutte sous-marine, systèmes de combat naval modulaires opérant en réseaux, architectures innovantes pour les bâtiments de surface ; montée en puissance de la cyberdéfense ; poursuite des efforts sur la protection des véhicules, des équipages et des combattants, la surveillance des itinéraires ; nouvelles technologies pour munitions ; préparation de futurs programmes spatiaux d’écoute, d’observation et de communication ; poursuite de l’effort sur le traitement des images, la guerre électronique, l’exploitation et le traitement des données de renseignement, la numérisation de l’environnement géophysique, les évolutions des systèmes de radionavigation ; lutte anti-drones.




Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Rattachée directement au chef d’Etat-major des armées, la cyberdéfense militaire implique les armées de Terre et de l’Air, la Marine nationale et la Direction générale de l’armement pour analyser, planifier et intervenir aux niveaux défensif et offensif.

Elle a fait l’objet d’une communication à la presse, le 16 mars 2017 à Paris, par le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense. De son côté, le lieutenant-colonel Victor Le Bihan a présenté l’exercice DEF NET 2017, qui s’est déroulé dans toute la France du 20 au 31 mars. Enfin, le capitaine de vaisseau Vincent Grégoire a expliqué la cyberdéfense dans la Marine au cours d’une conférence-débat organisée, le 22 mars 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

COMCYBER. Commencée en 2011 avec quelques centaines de personnes, la « cyberdéfense » est devenue, en décembre 2016, le Commandement de cyberdéfense (COMCYBER), dont l’effectif devrait atteindre 3.200 militaires et civils en 2019, indique l’amiral Coustillière. Un échelon de préfiguration, créé en janvier 2017, met en place les textes juridiques et les processus nécessaires à la création du COMCYBER, qui sera structuré en 4 pôles : sécurisation des réseaux ; « défensif » avec l’intégration du CALID (Centre d’analyse de lutte informatique défensive) et ses relais au sein du ministère ; « action numérique » couvrant les différentes missions de combat ; la réserve. Pour recueillir les compétences destinées à développer les capacités techniques et tactiques, une campagne de recrutement vise les jeunes de moins de 30 ans, passionnés de numérique et désireux de servir leur pays. Tout juste diplômés d’écoles d’ingénieurs (bac + 5) ou travaillant déjà dans des petites et moyennes entreprises innovantes, ils bénéficieront de contrats de 3 à 6 ans, dont ils pourront valoriser l’expérience dans le monde civil ensuite. L’informatique irrigue tous les équipements des armées, systèmes d’armes et bureaux d’état-major. L’amiral a énuméré les menaces possibles : terrorisme basique sur internet ; grandes mafias ; espionnage ; retour des grandes puissances, notamment la Russie. Dans ce domaine « gris », tous les maillons faibles d’un pays sont visés, en vue d’une déstabilisation et de son exploitation médiatique. Enfin, conformément à la doctrine de l’OTAN, le COMCYBER entretiendra des échanges selon les accords privilégiés avec quelques pays alliés, dont les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Estonie (pays d’accueil d’un centre de la cyberdéfense de l’OTAN) et les Pays-Bas.

Exercice DEFNET 2017. Pour entraîner à la lutte informatique défensive, l’exercice DEFNET 2017 s’est déroulé sur 11 sites pendant 2 semaines avec 5 plates-formes pour simuler 40 incidents. Il a mobilisé : 155 spécialistes militaires et 240 étudiants de 12 établissements de l’enseignement supérieur ; 3 industriels ; 1 unité de l’armée de Terre, 2 bâtiments de la Marine nationale et 2 bases de l’armée de l’Air. Pour la 1ère fois, des réservistes de la cyberdéfense ont été déployés sur la base aérienne de Rochefort. Dorénavant DEFNET sera organisé chaque année dans les armées.

Marine et cyberdéfense. La Marine s’adapter aux risques cyber selon trois axes, souligne le capitaine de vaisseau Grégoire : se structurer pour commander et agir ; protéger et défendre les systèmes d’information et systèmes d’armes ; agir dans le cyberespace au profit des opérations aéronavales. Elle protège ses unités et peut réagir à n’importe quel accident informatique pour conduire une opération en toute sécurité, notamment grâce à l’exercice DEFNET. Système complexe de capacités opérationnelles interconnectées, chaque navire est une plateforme de communication, d’information, de navigation et de combat. Ainsi, le maintien d’une eau réfrigérée à 6° C influe sur les conditions de vie à bord, la propulsion, les transformateurs électriques, le sonar remorqué, le radar multifonctions et les baies du système de combat. La cyberprotection va de « l’hygiène numérique » de base à l’homologation des systèmes sur les programmes navals. La cyberdéfense part des groupes d’intervention rapide en cas d’attaque, au renseignement, à l’entraînement des unités et à la coopération internationale avec les pays alliés. Pôles de référence, les centres de Toulon et Brest dépendent de l’amiral chargé des opérations et de la lutte informatique défensive et disposent d’experts pour les sous-marins, bâtiments de surface et infrastructures à terre. Ils vérifient les qualifications opérationnelles et développent des scénarios d’entraînement, à savoir des plates-formes de tests de simulation par des automates programmables et validés par le COMCYBER. Pour réagir efficacement, il convient d’établir une cartographie des systèmes d’information du navire, lesquels se montent à 3.000 sur une frégate multi-missions ou un bâtiment de projection et de commandement. D’ici à 2019, un centre de cybersurveillance sera mis en œuvre pour : recueillir les renseignements d’intérêt cyber ; détecter les incidents en amont ; anticiper les cyberattaques en se plaçant à la place de l’agresseur qui aura perçu les vulnérabilités des systèmes.  Un bâtiment de combat, réalisé en 5-10 ans, doit connaître une vie opérationnelle de 30-40 ans avec une garantie de la sécurité de ses systèmes, rappelle le capitaine de vaisseau Grégoire. Cela implique un lien entre les industriels de défense, la Direction générale de l’armement et les organismes de soutien de la Marine. La sécurité intervient dès la conception du navire pour réduire les risques aux niveaux des codes, de l’architecture, des réseaux et de la réflexion sur le maintien en condition opérationnelle. Elle est prise en compte pour la future frégate de taille intermédiaire et la modernisation du système de combat du porte-avions Charles-De-Gaulle. Par ailleurs, la Marine va recruter 125 personnes dans les écoles spécialisées d’ici à 2019 : officiers en master cyber ; officiers mariniers ; ingénieurs et techniciens civils. Elle devra ensuite les fidéliser, car ces personnels sont très recherchés dans le monde civil. Enfin, au niveau de la réflexion, une chaire industrielle sur la cybersécurité des systèmes navals a vu le jour en 2014 et regroupe l’Ecole navale, Télécom Bretagne et les groupes DCNS et Thales. Elle repose sur des post-doctorats et doctorats universitaires et des stages à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

Loïc Salmon

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Le ministère de la Défense a traité 24.000 actes malveillants de tous types en 2016. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit un investissement global de 2 Mds€ pour la cyberdéfense et un effectif de 3.200 spécialistes, renforcés selon les besoins par 4.400 réservistes, dont 400 pour la réserve opérationnels et 4.000 pour la réserve citoyenne. Les missions des « combattants numériques » incluent : le durcissement des systèmes ; la recherche ; la veille et l’anticipation des menaces ; l’audit ; les tests d’intrusion ; la supervision et la protection des systèmes d’information ; la détection et la recherche des compromissions ; l’investigation numérique et la veille sur les réseaux sociaux ; la participation aux opérations.




Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

associant les compétences militaires et civiles en un même lieu, tel est l’objectif du projet « Intelligence Campus ». Le terme « intelligence », en français, se combine avec le même mot anglais, qui signifie « renseignement ».

Ce projet a été lancé, le 23 mars 2017 sur la base aérienne 110 de Creil, par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian (à droite sur la photo) en compagnie du chef d’Etat-major des armées, le général Pierre de Villiers (à gauche) et du chef de la Direction du renseignement militaire (DRM), le général Christophe Gomart (au centre) à l’occasion des 25 ans de la DRM. L’Intelligence Campus (IC) se positionne à l’intersection de la formation, de la recherche et de l’industrie.

Formation. Construit à partir du Centre de formation interarmées du renseignement, transféré de Strasbourg à Creil et rénové, le pôle « formation » de  l’IC accueillera aussi des étudiants en 3ème cycle universitaire (statistique, sciences humaines, informatique et autres), des professionnels (sécurité, intelligence économique, risques pays et autres) et des militaires de pays alliés (attachés de défense et autres). Les sujets concernent l’imagerie, le cyber, le renseignement géospatial, celui d’origine électromagnétique, la géopolitique et la méthodologie de l’analyse. La proximité de Creil avec l’aéroport international de Roissy facilite le développement d’une académie internationale du renseignement, lieu d’échange entre les services similaires alliés.

Recherche. Pour anticiper les menaces et phénomènes complexes, le pôle « recherche » porte sur les technologies (mégadonnées, intelligence artificielle et autres) et les sciences humaines et sociales : détection d’objets, satellites, aides à la localisation, drones, recherche sources ouvertes, identité numérique, sciences cognitives (mécanismes de la pensée humaine), internet des objets, biométrie, traitement audio (traduction et reconnaissance automatiques), cartographie des réseaux, détection des signaux et analyse prédictive. Parmi ses partenaires, l’IC compte le CNRS, l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, Télécom ParisTech, l’Ecole polytechnique, l’Université des technologies de Compiègne, l’Institut de recherche de l’Ecole militaire, l’Université Paris-Dauphine et l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie.

Industrie. Le pôle « industrie » de l’IC s’adresse aux grands groupes (industrie de défense, assurance, banque, télécommunications et santé) comme aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « start-up ». Ces partenaires auront accès à certaines données classifiées du renseignement militaire, dans le respect des règles de sécurité (habilitations et besoin d’en connaître). Centre d’expérimentation des technologies de la sécurité, l’IC mettra en œuvre des procédures de contrôle qui ne devraient pas brider les opportunités de rencontres.

GIP et ICE. Le financement de l’IC sera assuré par un groupement d’intérêt public (GIP) associant le ministère de la Défense, la région des Hauts-de-France, le département de l’Oise et les communautés d’agglomérations de Creil, Senlis, Chantilly et Verneuil-en-Halatte. Ce GIP définit la stratégie et pilote les pôles « formation » et « recherche ». Il entretient aussi les relations avec les entreprises membres de l’association « Intelligence Campus Entreprises » (ICE), porte d’accès aux clients et marchés internationaux de défense.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

 




Ethnographie du Quai d’Orsay

La diplomatie s’élabore dans les salles de réunion du ministère des Affaires étrangères à Paris et le bureau de l’ambassadeur en poste à l’étranger. Actuellement, 7 concours, externes et internes, donnent accès à des emplois à ce ministère, surnommé « le Quai d’Orsay ». Pour les postes les plus élevés (catégorie A+ de la fonction publique), les voies les plus sélectives restent l’Ecole nationale  d’administration, par le concours externe, et celui de conseiller du cadre d’Orient, passé souvent après obtention des diplômes de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Les énarques y recherchent les considérations liées à la haute fonction publique (rang de sortie, rémunération et prestige), alors que les conseillers d’Orient veulent vraiment devenir diplomates. L’enquête qualitative du livre conclut que : les diplomates viennent en majorité des classes moyennes et supérieures ; les « dynasties » de diplomates sont aujourd’hui peu nombreuses, probablement du fait des contraintes professionnelles vécues par leurs enfants. Depuis 2010, tout(e) lauréat(e) d’un concours est envoyé(e) en formation (14 semaines) à l’Institut diplomatique et consulaire, pour acquérir les premiers savoir-faire professionnels, se sensibiliser à la culture du ministère et connaître la cohésion de groupe et l’esprit de promotion. Ensuite, il (elle) comprend vite que la « carrière » revêt un sens très concret au Quai d’Orsay, où il (elle) y restera normalement jusqu’à sa retraite et conservera même un fort sentiment d’appartenance après. Il s’agit pour lui (elle) de choisir, très tôt, entre une voie généraliste et la spécialisation. La première, préférée par la majorité des cadres du ministère, brille par la variété des tâches, qui peuvent changer totalement tous les 3 ou 4 ans au gré des affectations. Pour la seconde, plusieurs filières se distinguent : l’Union européenne, avec des postes à Paris et dans les grandes ambassades européennes ; les affaires politico-stratégiques pour les questions de sécurité et les ambassades à l’OTAN, l’ONU et Washington ; les zones géographiques en Afrique, Moyen-Orient et Asie-Pacifique. Traditionnellement, le métier de diplomate reste une mission pour laquelle les heures ne se comptent pas. Toutefois, depuis 2014, les cadres du ministère disposent de « tablettes » pour consulter les notes internes et les télégrammes  diplomatiques, à l’extérieur du Quai d’Orsay et en toute sécurité.  Selon les ambassades, les diplomates travaillent parfois avec des fonctionnaires d’autres ministères : Agriculture ; Défense ; Economie et Finances ; Education nationale ; Intérieur ; Justice ; Commissariat à l’énergie atomique. Parallèlement, les consulats assument diverses fonctions complémentaires : assistance aux ressortissants ; développement des relations commerciales, économiques, culturelles et scientifiques ; délivrance de documents de voyage et d’état-civil aux ressortissants et de visas aux étrangers. Mais depuis les années 2000, le travail consulaire se rapproche de la pratique générale de la diplomatie en raison de l’augmentation des flux de personnes, du débat sur l’immigration en France et des enjeux électoraux liés à la représentation des Français de la diaspora. Enfin, chaque diplomate en poste à l’étranger s’attend à devoir gérer une situation difficile, à savoir un état de guerre, une crise humanitaire ou une relation bilatérale difficile.

Loïc Salmon

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

« Ethnographie du Quai d’Orsay » par Christian Lequesne. CNRS Editions, 258 pages, 24 €.




Images interdites Grande Guerre

La photographie, apparue sur le champ de bataille pendant la guerre de Crimée (1853-1856), devient véritablement une « arme » au cours de celle de 1914-1918. Dès le début du conflit, la presse perd la liberté dont elle avait joui pendant la guerre contre la Prusse (1870-1871).

La censure devient indissociable de la propagande. D’abord, les autorités civiles et militaires veulent protéger la population des mauvaises influences et lui inculquer les bonnes. Ensuite, cette guerre étant celle de la nation armée, elles doivent maintenir le moral des non-combattants à l’arrière du front. Ne pouvant empêcher les soldats de lire les journaux, elles veillent à ce que les informations qui parviennent aux tranchées ne sèment le désordre ou la démoralisation. L’Allemagne saisit d’emblée l’intérêt de la photo pour véhiculer sa propagande à destination de pays neutres. Pour la contrer, le ministère français des Affaires étrangères manifeste en 1915 un besoin d’approvisionnements réguliers de photos sur des sujets variés. La Section photographique de l’armée (SPA) est alors constituée pour produire l’image officielle du pays en guerre. Dirigée par le sous-lieutenant Pierre-Marcel Lévi, professeur d’histoire générale à l’Ecole des Beaux-Arts dans le civil, elle n’a de militaire que son nom et une partie de son personnel. Pour éviter un usage commercial des photos du front, l’Etat-major recrute essentiellement des soldats mobilisés au service auxiliaire, photographes professionnels sans lien avec des entreprises privées. La formation à « l’Ecole des opérateurs de prise de vue » pour photographes et cameramen dure deux mois avec notamment : « dégrossissement » et « élimination des inaptes physiques » ; perfectionnement et utilisation de la lumière. Sur ordre du Grand Quartier Général français, les reporters sont envoyés en mission, au front ou à l’arrière, en France, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Orient, Proche-Orient et même Russie. Chaque mission répond à une commande des autorités françaises, stationnées en France ou à l’étranger, ou à des organismes comme la Croix-Rouge internationale. Industrielle, cette guerre oppose des technologies et des brevets. L’armement y joue un rôle plus important que les soldats. Véritable laboratoire, elle inclut la recherche de l’arme secrète, facteur de surprise. Par ailleurs, la politique française de communication se construit sur un postulat majeur : par leurs destructions de monuments historiques, les « barbares » allemands constituent une menace pour la civilisation que la France et ses Alliés défendent. La SPA dispose de ses propres moyens de diffusion et envoie des clichés sur des cartes postales, albums thématiques, périodiques en toutes langues, projections d’images fixes lors de conférences, expositions et produits dérivés. Ainsi, entre septembre 1917 et février 1918, les cartes postales de la série « profanations allemandes » totalisent plus d’un million d’exemplaires. En outre, 41.000 albums photographiques, 12.000 plaques pour projection et 205.000 clichés sont envoyés à l’étranger. « Images interdites Grande Guerre», catalogue de l’exposition éponyme, en présente les 40 photos avec un texte explicatif détaillé pour les remettre en perspective. Entre 1915 et 1919, les « soldats de l’image » ont dû effacer leur nom au profit de la seule mention de la SPA. Mais, quelques uns ont pu sortir de l’anonymat.

Loïc Salmon

Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

« Images interdites Grande Guerre », ouvrage collectif. Éditions ECPAD et Presses universitaires de Rennes, 186 pages, Nombreuses illustrations, 25 €.




Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Les Français connaissent la réalité du front entre 1914 et 1918, même si l’information est tronquée. Conscientes de l’impact de la photographie, les autorités politiques l’utilisent pour la propagande, mais l’encadre par la censure au nom des intérêts militaires et diplomatiques.

La photo, un intérêt d’Etat. La Section photographique de l’armée (SPA), ancêtre de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), est créée en France au printemps 1915 avec son siège à l’Ecole des beaux-arts disposant d’un laboratoire de développement, explique Hélène Guillot, commissaire de l’exposition. Après la guerre, l’Ecole passera le relais à la Société d’art et d’histoire dépendant du ministère de la Guerre. Pendant le conflit, ce dernier et les ministères des Affaires étrangères et de l’Instruction publique s’associent pour fournir les moyens humains et matériels nécessaires à la réalisation des photos et à leur diffusion en France et à l’étranger. Le « soldat de l’image » de la SPA dispose d’un appareil photographique Gaumont « Spido » et d’un magasin de 12 plaques de verre. Il ne se rend au front qu’à l’issue d’un combat et accompagné d’un officier du 2ème Bureau (renseignement) de l’armé en charge de la zone concernée. Sur le plan technique, la pellicule souple existe déjà, mais composée de nitrate hautement inflammable. La SPA lui préfère la plaque de verre à émulsion « gelatino bromure d’argent », support fragile et lourd  mais plus pérenne. Elle en retient trois formats : 13×18 cm, 9×12 cm et 6×13 cm. Ce dernier permet de réaliser des vues panoramiques ou stéréoscopiques. Moins lourd que les autres, l’appareil pour plaques de 6×13 cm est le plus utilisé sur le front. Dépourvus d’arme et de grade, les reporters de la SPA ont du mal à s’imposer aux officiers et sont considérés comme des « planqués » par les combattants croisés au front. Par ailleurs, tous les combattants ont le droit de prendre des photos du front, mais aussi l’obligation d’en donner un exemplaire à la SPA pour constituer un fonds d’archives destiné à expliquer ce qui s’est passé. Vu la masse considérable de clichés de guerre, beaucoup de photographes amateurs ont œuvré sans autorisation. Au début du conflit, seules les autorités militaires donnent des informations et des photos à la presse. Mais devant la production parallèle de clichés qui alimentent les journaux, elles acceptent de laisser partir des journalistes au front. La Grande-Bretagne donne son autorisation dès 1916, mais la France attendra 1918. Le service cinématographique des armées voit le jour en 1915 en France, dont la SPA aura engrangé plus de 2.000 films à la fin de la guerre, et en 1917 en Allemagne. Par la suite, la production de cartes postales va développer le « tourisme de mémoire ». Le fonds d’archives de la SPA compte quelque 100.000 plaques de verre, dont 10.000 clichés seront sélectionnés pour servir de base à l’exposition qui n’en retiendra que 40. Un siècle plus tard, les collections de l’ECPAD se montent à 12 millions de clichés et 31.000 titres de films. Ce fonds, progressivement numérisé s’enrichit de la production des reporters militaires, des versements des organismes de la Défense et des dons de particuliers.

La censure. Dès 1915, les photographes se voient attribuer une lettre, reportée sur leurs plaques de verre avec un numéro pour composer la référence de la photo. A leur retour de mission, ces plaques sont comptées et doivent correspondre au nombre du départ pour éviter toute fraude. Les photographes ont l’obligation d’imprimer trois tirages pour avis du comité de censure. Les légendes sont inscrites au dos des tirages avec leur référence, selon les informations rapportées du terrain et conservées dans une pochette par l’opérateur. Les agents qui siègent au comité de censure dédié à la SPA sont tous des officiers, pour la plupart issus du 2ème Bureau. Dans un registre, ils indiquent, par plaque, « I » pour interdiction ou « B » bon pour diffusion, sans mentionner le motif de leur décision. En 1917, la SPA rappelle la procédure à suivre concernant les clichés pris par les Français en zone britannique : le double visa des censures britannique et française est obligatoire avant toute utilisation. En outre, son directeur souligne l’intérêt de la SPA à travailler en zone américaine, à condition que les Français soumettent leurs images à la censure américaine et inversement. Enfin, un timbre d’autorisation à l’exportation doit être apposé sur chaque envoi quotidien des clichés de la SPA à l’étranger. De fait, sur les millions de clichés pris par les photographes de la SPA sur tous les fronts dans le monde et diffusés, à peine quelques milliers seront bloqués par la censure.

Les matériels. Tous les clichés de l’exposition ont été censurés, cachés et interdits aux contemporains du conflit. La première partie porte sur les matériels de guerre et équipements avec une explication, qui a valeur d’impératif. Ainsi pour l’artillerie, il faut garder confidentiels le positionnement, les calibres et les mécanismes de mise en œuvre. Pour la Marine et l’Aviation, il ne faut pas divulguer les ressources de la première et les moyens, opérationnels ou encore à l’étude, de la seconde. Le secret technique exige de taire tout élément renseignant sur la conception ou l’utilisation de l’armement en général. Le dispositif défensif et d’observation doit être tenu secret. Enfin, il ne faut pas communiquer sur les impacts de l’artillerie ennemie, susceptibles de faciliter ses réglages, ni sur les destructions de manière générale, synonymes d’échec. Pendant toute la guerre, l’accès à la zone des armées reste sous contrôle militaire qui interdit : la circulation sans autorisation ; la prise de photos ; l’exécution des dessins ou de peintures. Ces dispositions seront levées en avril 1919 sauf la reproduction de vues représentant du matériel militaire, comme les établissements et ouvrages intéressant la défense nationale et de caractère purement militaire ou les bateaux de guerre en construction. En cas d’infraction, les appareils ou matériels seront saisis, sans préjudice de toute autre sanction.

La souffrance humaine. A l’interdiction de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis de photographier des cadavres, s’ajoute l’autocensure du photographe lui-même face à la mort. Il s’agit d’occulter le prix de la guerre, le sacrifice ultime et son ampleur ainsi que l’état déplorable des sépultures du front. Quant aux blessés, le comité de censure ne laisse paraître que les photos des soldats amputés ou défigurés munis de leur prothèse, afin de dissimuler la violence de la guerre, conserver la dignité de ces soldats et de montrer leur prise en charge par la nation. Toutefois, le malaise ainsi suscité incite la SPA à exclure de ses archives les photos prises par les services médicaux. L’Union des blessés de la face sera créée en 1921 pour prendre en compte cette souffrance durable, physique et psychologique. Par ailleurs, il est exclu de diffuser des images de réfugiés fuyant les bombardements et de personnes enfermées dans des camps, ennemies avérées ou potentielles, prisonniers de guerre ou civils. En 1916, des soldats allemands se sont plaints de leurs conditions d’internement en Afrique du Nord auprès des pays neutres, via la Croix-Rouge. Il convient alors d’éviter les attitudes provocantes et de montrer que les soldats français ne sont ni défaitistes ni aussi barbares que leurs ennemis.

Loïc Salmon

Images interdites Grande Guerre

100 ans de photographie aux armées

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

L’exposition « Images interdites de la Grande Guerre » (1er février-30 juin 2017), organisée par le Service historique de la défense (SHD) et l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), se tient au pavillon du Roi du château de Vincennes (banlieue parisienne). Elle présente 40 clichés censurés pendant le conflit et des documents et objets conservés par le SHD et l’ECPAD. Ils ont été prêtés notamment par : la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense ; l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; le Musée de l’armée aux Invalides ; le Musée du service de santé des armées. Renseignements : www.servicehistorique.sga.defense.gouv.f




Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Concurrencés par les journalistes, pour l’information sur les pays étrangers, et par les professionnels spécialisés, pour les négociations techniques, les diplomates se distinguent par la capacité d’analyse en profondeur, l’expérience du métier et la fierté de représenter leur pays sur les plans politique et culturel.

Ce thème a été traité lors d’une conférence-débat organisée, le 28 février 2017 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Loïc Hennekine, ancien secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (1998-2002) ; le professeur Christian Lequesne, Institut d’études politiques de Paris ; Jean-Dominique Merchet, correspondant diplomatique et de défense au quotidien L’Opinion. Le débat a porté sur le métier de diplomate, son adaptation à l’évolution du monde et sa relation avec les autorités gouvernementales. La politique étrangère s’inscrit dans le temps long, alors que le personnel politique et les médias réagissent dans le temps court ou même dans l’immédiat. S’y ajoutent les relations des diplomates avec les militaires et les services de renseignement.

Etude d’une institution. Pour écrire son livre « Ethnographie du Quai d’Orsay » sur les pratiques des diplomates, Christian Lequesne a, d’août 2013 à décembre 2015, réalisé une centaine d’entretiens, assisté aux réunions du cabinet du ministre et du secrétaire général et intégré les ambassades de Varsovie et de Dakar. Il constate l’importance de la parole, qu’il faut contrôler en permanence. Les diplomates reconnaissent que leurs interventions sont parfois « langue de bois » ou « eau tiède ». Ils redoutent la « gaffe » dans la communication, notamment dans les pays d’affectation où la presse et les dirigeants politiques locaux les observent. Leur vision du monde, construite par l’expérience, conduit à deux tendances. La première, dite « gaullo-mitterrandienne », part du principe que la France doit parler à tout le monde pour défendre ses intérêts. La seconde, dite des « occidentalistes », se manifeste surtout chez les jeunes générations, plus sensibles aux valeurs, comme les opinions publiques. Marqués par la mondialisation, ces diplomates estiment que la France, pays occidental, ne doit pas se démarquer par principe des Etats-Unis. Mais tous font partie d’une chaîne longue, où la politique étrangère se décide au plus haut sommet de l’Etat, comme la Défense. Leur capacité à résister en tant que grand corps de l’Etat dépend de leur perception de leur ministre de tutelle et leur marge de manœuvre de sa légitimation, faible ou forte. Celle-ci repose sur : sa relation, bonne ou mauvaise, avec le président de la République ; sa capacité à entrer dans l’intimité des dossiers ; son intérêt pour l’administration ; sa défense du ministère face à « Bercy » (ministère de l’Economie et des Finances), l’ennemi symbolique des diplomates.

Vécu de l’intérieur. Selon Loïc Hennekine, l’essentiel est d’aller à la vérité sans se masquer et s’intéresser à ce qui se passe à l’étranger pour exercer une influence culturelle et scientifique et développer des relations industrielles et commerciales. Entré au Quai d’Orsay en 1966 lors du retrait de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN, il a connu l’évolution de la diplomatie française avec des relations fortes du ministre avec le président : Maurice Couve de Murville avec Charles De Gaulle, Roland Dumas avec François Mitterrand et Dominique de Villepin avec Jacques Chirac. Les ministres qui se sont succédé pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy n’ont guère exercé d’influence. Quelles que soient leurs opinions, les diplomates analysent, proposent et appliquent les orientations fixées par le président de la République. Le clivage entre les tendances indiquées plus haut résulte du choix des carrières. Ceux qui ont préféré les postes dans les grandes capitales occidentales diffèrent de ceux qui ont mûri leur expérience dans le tiers monde. L’emploi d’armes de destruction massive par l’armée américaine, pendant la guerre du Viêt Nam, et la politique américaine de soutien aux coups d’Etat en Amérique latine, à la même époque, posent des interrogations sur les valeurs occidentales, souligne Loïc Hennekine. Le clivage entre les « occidentalistes » et les « gaullo-mitterrandistes », au sein du ministère des Affaires étrangères, a perduré en 2003, lors de l’invasion américaine de l’Irak au motif de sa possession, supposée, d’armes de destruction massive.

Un regard extérieur. La diplomatie demeure un métier difficile qui allie la technique, qui s’apprend, et l’art, quand il est pratiqué avec talent, explique Jean-Dominique Merchet. Le diplomate doit maîtriser le langage, qui nécessite d’employer le terme qui va bien au bon moment. Il reste en peu en deçà de la réalité, alors que le journaliste va exagérer le trait. Le diplomate se trouve à l’opposé du militaire. Par exemple, quand une décision est prise, le second dira que « l’ordre a été donné ». Le premier invoquera  « une hypothèse de travail à ne pas totalement exclure ». La noblesse du métier de diplomate consiste à parler à des gens hostiles et les transformer en partenaires pour ne pas devoir recourir aux militaires. Le diplomate doit éviter la guerre, à laquelle se prépare le militaire. La politique étrangère ne repose pas seulement sur des personnalités brillantes, mais se construit selon les interactions de la base au sommet. Le processus de la politique étrangère ne se réduit pas uniquement à la rationalité de l’Etat, mais doit prendre en compte les questions idéologiques, les carrières des diplomates et le fonctionnement de l’institution. Selon Jean-Dominique Merchet, le Foreign Office (ministère britannique des Affaires étrangères) rencontre les mêmes difficultés sur le terrain. Sa mission se concentrant sur le suivi des questions politiques, il ne dispose pas de budget pour une action internationale. En revanche, l’organisme chargé du développement, à qui elle incombe, reçoit des financements de la part des organisations internationales. Par ailleurs, l’annulation de la livraison de deux bâtiments de projection et de commandement à la Russie puis leur revente à l’Egypte ont été négociées par… le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, qui relève directement du Premier ministre.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Le réseau diplomatique de la France, 3ème dans le monde après ceux des Etats-Unis et de la Chine, compte : 162 ambassades et 2 « antennes diplomatiques » ; 16 représentations permanentes auprès des instances multilatérales ; 91 consulats et consulats généraux ; 133 sections consulaires d’ambassade. L’administration centrale se trouve à Paris au « 37 Quai d’Orsay » avec des annexes à Nantes et en banlieue parisienne (La Courneuve et Châtillon). Au 1er janvier 2015, les effectifs du ministère des Affaires étrangères se montaient à 14.264 agents, dont 5.868 titulaires, 2.867 contractuels, 4.941 recrutés locaux à l’étranger et 659 militaires, y compris les gendarmes qui gardent les ambassades. Les diplomates de carrière des catégories A et A+ de la fonction publique totalisent 1.650 agents. Les effectifs des autres agents se montent à environ 1.000 pour la catégorie B et près de 3.000 pour la catégorie C.




IRSEM : à l’intersection de la défense et de l’université

Très engagée en opérations extérieures, la France doit investir davantage dans la recherche stratégique, indispensable pour comprendre le présent et éclairer l’avenir.

Telle est l’opinion de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, (IRSEM) qu’il a présenté à la presse le 26 janvier 2017 à Paris.

Une équipe civilo-militaire. Créé en 2010 et rattaché à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense, l’IRSEM compte environ 40 personnes (militaires titulaires d’un doctorat et universitaires spécialisés). Les chercheurs se répartissent en 5 domaines : « Questions régionales Nord », pour l’Europe, les Etats-Unis, la Russie, l’espace post-soviétique, la Chine, le Japon et la péninsule coréenne ; « Questions régionales Sud », pour l’Afrique, le Moyen-Orient, le golfe Arabo-Persique, le sous-continent indien, l’Asie du Sud-Est et le Pacifique ; « Armement et économie de défense » ; « Défense et société » ; « Pensée stratégique », sur les conflits armés aux niveaux stratégique, opératif et tactique. Ce domaine, précise Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, est étudié dans certaines universités britanniques depuis 1962, alors que persiste en France un cloisonnement entre les universités et les « think tanks » (instituts de recherche privés). L’IRSEM envoie ses chercheurs dans le monde entier pour répondre aux besoins du ministère de la Défense. Il contribue à l’enseignement militaire supérieur par des cours dispensés à l’Ecole de guerre et au Centre des hautes études militaires et par l’encadrement des officiers stagiaires dans la réalisation de leur mémoire de recherche. L’IRSEM effectue aussi des recherches externes destinées à la communauté scientifique et publiées en français et en anglais. Il favorise l’émergence d’une génération de jeunes chercheurs par l’encadrement des doctorants, par l’attribution d’aides à la mobilité pour faciliter leur employabilité ultérieure et par la valorisation de leur réseau dans la durée. Plus d’une centaine de chercheurs ont déjà reçu un soutien. Enfin, l’IRSEM organise des colloques publics en France et à l’étranger.

Un monde de plus en plus incertain. Selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la multiplicité des crises contemporaines, caractérisées par leur violence, provient d’abord d’une mutation du système international. A la bipolarité, influence soviétique et démocratie de type occidental de 1945 à 1999, a succédé un monde devenu progressivement multipolaire par la diffusion de la puissance. L’hégémonie des Etats-Unis diminue, tandis que la Chine émerge et que la Russie revient sur le devant de la scène, avec une prévisibilité moindre de leurs relations entre eux. Outre leur nombre en augmentation, les groupes armés non-étatiques accroissent leur capacité de nuisance par la démocratisation des technologies destructrices et de l’information. Certaines crises sont liées. Les médiateurs régionaux s’affaiblissent ou présentent une attitude ambivalente. S’y ajoute la diversion d’attention sur une crise donnée. Ainsi celle de l’Ukraine se trouve éclipsée par celle de la Syrie. Selon le directeur de l’IRSEM, la recherche stratégique se justifie par les risques de la faiblesse et la menace de la force. Les dépenses militaires en Asie dépassent  celles en Europe. Une dizaine de pays disposent de drones armés, dont la Turquie, le Pakistan, le Kazakhstan, l’Arabie saoudite et le Nigeria. Les acteurs non-étatiques peuvent acquérir tout le spectre des capacités militaires, la formation sur les nouveaux équipements étant fournie par des entreprises privées. Outre l’asymétrie des moyens, le monde occidental est confronté à celle des volontés où « l’ennemi est prêt à mourir, voire souhaite mourir pour défendre sa cause ». Enfin, les repères disparaissent par suite de l’interpénétration des mondes civil et combattant, terroriste et criminel,  et de la guerre conventionnelle ou non.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence




Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Le suivi des sanctions internationales envers un pays en guerre puis leur éventuelle levée dépendent notamment du Groupe d’experts de l’ONU. Toute solution de désarment doit prendre en compte la capacité de l’administration de l’Etat concerné et le respect de sa souveraineté.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS). Y sont notamment intervenus : Savannah de Tessières, consultante auprès de l’ONU ; Aurélien Llorca, Université Grenoble-Alpes ; le psychosociologue ivoirien Kouaja Anzian ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, vice-président de Sovereign Global France. Cornelis Steenken, consultant.

Embargos. L’embargo sur les armes à destination d’un pays reste le moyen le plus adapté pour modifier un comportement et tarir des ressources, indique Savannah de Tessières. Sur les 30 embargos décidés par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1990, 10 étaient encore maintenus en 2016, afin d’exercer pressions politiques et sanctions ciblées, notamment contre l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Libye. Ils peuvent viser un pays entier ou une région, divers types d’acteurs et différents types de matériels : armes légères et de petit calibre ; armes lourdes ; matériels létaux ou non létaux ; formations militaires ; envois de conseillers. Un embargo peut être total, avec possibilité de dérogation ou partiel avec procédure de notification. Toutefois, avertit Savannah de Tessières, l’assouplissement d’un embargo ou sa levée prématurée risque de nourrir des foyers de conflit et une levée totale de faciliter la corruption de responsables, les détournements d’armes ou les achats inconsidérés. Plusieurs mesures palliatives existent : renforcement du dispositif d’acquisition des autorités nationales ; élaboration d’un plan de programmation militaire avec inventaire des stocks et identification des besoins réels ; sélection des partenaires commerciaux responsables ; amélioration de la gestion et du contrôle des stocks ; renforcement des capacités de surveillance aérienne et de sécurité maritime ; soutien aux instituts de recherche indépendants.

Somalie, levée progressive. L’Etat somalien s’est disloqué au cours de la guerre des clans et de la famine de 1991-1992, rappelle Aurélien Llorca. Longtemps morcelé en Somaliland (indépendance autoproclamée), Puntland (semi-autonome), province pro-gouvernementale soutenue par l’Ethiopie et zones soumises aux tribunaux islamiques puis à la milice djihadiste Al-Shabab, il s’est reconstruit entre 1999 et 2013. Pendant ce temps, l’ONU s’est prononcé par diverses résolutions : en 1992, la 733 impose un embargo sur les armes et la 751 établit une commission des sanctions ; en 2002, la 1425 désigne un panel d’experts pour assister la commission ; en 2013, la 2093 lève partiellement l’embargo sur les armes pour aider le gouvernement fédéral de transition. Sous l’égide du groupe de contrôle Somalie/Erythrée, celui-ci, épaulé par le secrétariat général de l’ONU et une équipe de vérification commune, informe le Conseil de sécurité notamment sur : l’infrastructure de stockage, l’enregistrement, l’entretien et la distribution des armes ; les procédures et codes de conduite sur leur utilisation ; le besoin en formation des personnels. Malgré des progrès tangibles dans un contexte difficile, il n’existe pas encore d’armurerie en province ni de contrôle des récipiendaires, indique Aurélien Llorca. Côte d’Ivoire, levée totale. Le 15 novembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo immédiat sur les armes en Côte d’Ivoire avec un dispositif de suivi (comité des sanctions et groupe d’experts) pour créer les conditions de sortie de crise, rappelle Kouaja Anzian. Le gouvernement ivoirien renforce alors la sécurité des sites de stockage d’armes, de munitions et d’explosifs, selon les normes internationales. Il élabore un manuel de procédures de gestion des stocks, améliore les capacités techniques des personnels et numérise la gestion des armes et munitions avec la création d’une base de données au niveau de chaque unité militaire, soit plus de 95 % de l’armement total des armées. La destruction des armes, munitions et explosifs collectés auprès des civils s’accompagne d’un processus de « resocialisation » individuelle, collective et communautaire. Un dispositif centralise l’importation d’armes et de matériels létaux et non létaux, qui reste de la compétence exclusive du Conseil national de sécurité. Selon Kouaja Anzian, ces réformes ont permis : la réduction des risques de détournement d’armes ; un meilleur contrôle des flux ; le traçage des armes ; le retrait des armes illicites en circulation au moyen des différentes opérations de collecte. L’amélioration de la sécurité dans le pays et le retour au bon fonctionnement de l’administration étatique ont conduit à l’organisation d’élections et à la levée de l’embargo sur les armes en 2015.

Processus DDR et RSS. Fort de son expérience de terrain en Côte d’Ivoire de 2013 à 2016, le général Clément-Bollée estime que le processus « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) contribue à sortir de la crise et consolider la paix. Il est complété par celui de la « restauration du système de sécurité » (RSS), à savoir les outils militaire et sécuritaire du pays. Tous deux doivent démarrer simultanément et de façon coordonnée, sans attendre la paix (exemples du Mali et de la Centrafrique). La primauté de l’action, souligne le général, crée une dynamique positive qui inspire confiance à tous les acteurs. Elle implique une volonté forte de l’Etat concerné par le DDR, que la communauté internationale accompagne. Deux questions se posent : les armes collectées seront-elles détruites ou équiperont-elles les forces de sécurité ? Les anciens combattants redevenus civils retrouveront-ils des emplois ? Leur réintégration économique et sociale passe par la poursuite des processus dans la durée. Ceux-ci doivent remplir deux conditions : coordination des acteurs publics nationaux et internationaux ainsi que des organisations non gouvernementales ; transparence des actions entreprises pour dissiper méfiance et suspicion. De son côté, Cornelis Steenken, actif dans les DDR et RSS depuis 1991, en a présenté les facteurs de succès ou d’échec : réalité de la volonté politique ; contexte de la guerre ou du conflit (ethnique, idéologique, pauvres contre riches) ; nature de la paix (règlement politique, pression extérieure) ; gestion des attentes ; sensibilisation du public (acteurs, mandat, calendrier, résultats) ; accord de paix globale (réduction des causes profondes du conflit) ; participation des communautés locales et du secteur privé dans la planification ; absence d’opportunités pour les jeunes (16-35 ans) ; assistance internationale, insuffisante sur le plan technique et tardive pour le financement ; carences administratives et sécuritaires de l’Etat.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Selon un rapport du Groupe d’experts de l’ONU (1997), les armes de « petit calibre », conçues pour un usage personnel, sont transportables par une seule personne : revolvers et pistolets à chargement automatique ; fusils et carabines ; mitraillettes ; fusils d’assaut ; mitrailleuses légères. Les « armes légères », utilisables par une équipe, sont transportables par au moins deux personnes, un animal de trait ou un véhicule léger : mitrailleuses lourdes ; lance-grenades portatifs, amovibles ou montés ; canons antiaériens et antichars portatifs ; fusils sans recul ; lance-missiles antiaériens et antichars portatifs ; lance-roquettes antichars portatifs ; mortiers de calibres inférieurs à 100 mm.




Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

L’anticipation, le plus en amont possible, d’une surprise stratégique, toujours inévitable, permet d’en limiter la portée. L’importance cruciale de la recherche stratégique se manifeste surtout en période de bouleversement.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 25 janvier 2017 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont intervenus : Jean-Yves le Drian, ministre de la Défense ; François-Joseph Ruggiu, Institut des sciences humaines du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; Olivier Darrason, président de la Compagnie européenne de l’intelligence stratégique (CEIS).

Recherche prospective. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale a sous-estimé la dimension et l’impact de quatre développements majeurs, estime Jean-Yves Le Drian. D’abord, le djihadisme présente une virulence idéologique et une hyperviolence, associées au caractère totalitaire du projet de l’Etat islamique (Daech). Ensuite, certains Etats généralisent l’intimidation stratégique : la Russie par l’annexion de la Crimée, la remise en cause des frontières européennes et un réarmement accéléré ; la Chine et la Corée du Nord par leurs démonstrations de force. En troisième lieu, les règles et cadres multilatéraux s’affaiblissent : mise en cause profonde de l’Union européenne (« Brexit » britannique) ; respect limité de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques au Moyen-Orient. Enfin, la mondialisation déstabilise les électorats du monde occidental (chômage persistant). L’Histoire s’accélère avec l’interconnexion croissante des hommes et des biens, qui entraîne une mondialisation de la violence. Rien qu’en 2014, la France a dû gérer simultanément les opérations de ses forces armées dans la bande sahélo-saharienne, les conséquences de la guerre dans le Donbass (Est de l’Ukraine) et la proclamation du califat djihadiste au Levant (Daech). Le ministre de la Défense retient trois caractéristiques de l’évolution de l‘environnement international depuis son entrée en fonctions en 2012. D’abord, l’imprévisibilité des acteurs majeurs le rend hétérogène et instable à un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide (1991). Ensuite, les menaces irrégulières et asymétriques fluctuent sans disparaître. Parallèlement, réapparaissent les dangers conventionnels du haut du spectre des capacités militaires, associées à des actions de subversion et sur fond de menace nucléaire. Enfin, l’imprévu domine l’environnement stratégique. Constante de l’histoire militaire, la surprise stratégique entraîne une révision de la posture ou de la politique d’un Etat. Jean Yves Le Drian en tire deux conclusions : le croisement des « grandes tendances » et des « petites causes » crée l’incertitude ; la rupture stratégique se constate après coup, en mesurant l’implication des événements. La recherche prospective est multiforme : opérationnelle par l’Etat-major des armées ; géostratégique par la DGRIS ; technologique par la Direction générale de l’armement (DGA). Elle s’appuie aussi sur une recherche et une expertise stratégiques indépendantes et soutenues par le « Pacte Enseignement Supérieur » (encadré). L’Ecole de guerre et le Centre des hautes études militaires développent des liens avec le monde universitaire. L’Institut des hautes études de défense nationale renforce ceux avec le monde civil dans le cadre de « l’approche globale ». Toutefois, remarque Jean-Yves Le Drian, celle-ci n’est pas encore mise en pratique à l’Ecole nationale d’administration, qui forme les hauts fonctionnaires.

Résilience globale. Suite à l’intervention au Mali (2013) et aux attentats terroristes en France (2015), le ministère de la Défense a renforcé et réformé les organisations et dispositifs existants pour réduire l’impact des surprises. La fonction « connaissance et anticipation » (renseignement, espace, cyberdéfense et forces spéciales) a vu son budget passer de 1,7 Md€ en 2012 à plus de 3 Md€ en 2017, rappelle Jean-Yves Le Drian. La résilience doit s’améliorer en permanence, à savoir le cyber et la protection des infrastructures critiques du pays. La modernisation des composantes navales et aériennes de la dissuasion nucléaire préservera, en toutes circonstances, les intérêts vitaux de la nation et la liberté d’action du président de la République. Un outil militaire, aussi complet et autonome que possible permet d’anticiper au mieux et en temps réel, d’absorber le choc de la surprise et de s’adapter, tout en conservant les bases d’une montée en puissance en cas de ruptures stratégiques. Par ailleurs, le « label d’excellence » a été lancé pour susciter et accompagner une filière universitaire d’études stratégiques en France, alliant rigueur scientifique et débouchés professionnels. A terme, il permettra de financer des centres de recherches à hauteur de 1,5 M€ par projet sur 5 ans renouvelables.

Cas de recherches opérationnelles. Peu après les attentats de 2015 en France, le CNRS a rédigé un rapport sur la radicalisation islamique dans ses perspectives historique, religieuse et sociale, indique François-Joseph Ruggiu. A la demande des autorités publiques, un appel à projets interdisciplinaires (sciences humaines, nanotechnologies, informatique etc.) a été lancé auprès de ses chercheurs, afin de comprendre la situation puis de se protéger à l’avenir. Ces fonctionnaires anglophones, sont motivés par le service de l’Etat et le retour des résultats de leurs travaux vers la société. Le CNRS a conclu des accords avec la DGRIS, la DGA et la Direction du renseignement militaire. Des ateliers thématiques traitent de la Russie, de la Syrie, de l’Iran et du Sahel. De son côté, l’IFRI analyse les structures politique, économique, médiatique et académique dans une logique de compréhension des contraintes pesant sur les pouvoirs publics, explique Thomas Gomart. Ses chercheurs vont sur le terrain, parlent à tout le monde et maîtrisent le débat sur un sujet donné. Recrutés pour 3 ans, ils organisent des tables rondes mensuelles, publient des documents de recherche et se confrontent à des questionnements non rationnels. Par exemple, partant du constat que la Russie profite du chaos actuel, l’IFRI examine notamment son travail d’influence, ses cibles et se perceptions en vue d’exploiter le désarroi démocratique occidental. Par ailleurs, la CEIS emploie une centaine de chercheurs qui fournissent des notes rapides et des études complètes sur des sujets concernant le cyber et demandés par la DGRIS, indique Olivier Darrason. Ses missions incluent : le pilotage de projets ; l’animation du centre de recherches de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr et de chaires universitaires ; la veille auprès d’une cinquantaine d’entreprises. Elle doit aussi développer la recherche internationale, répondre aux besoins en prospective et accélérer la recherche stratégique et son rayonnement. Selon Olivier Darrason, la relative pauvreté de la recherche stratégique sur le cyber en France contraste avec les efforts considérables entrepris sur ses aspects techniques et technologiques.

Loïc Salmon

Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

 

Le 25 janvier 2017 à Paris, une convention a été signée entre la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et la Conférence des présidents d’université (CPU). Elle porte sur les coopérations scientifiques entre eux et au profit de la communauté des enseignants-chercheurs, afin de donner un cadre précis de développement aux recherches sur les questions de défense et de sécurité. Elle s’inscrit dans le « Pacte enseignement supérieur », placé sous l’égide de la DGRIS et qui inclut : un budget annuel de 2,5 M€ ; une aide financière à 40 chercheurs chaque année ; 3 centres labellisés « Centre d’excellence » ; 1 groupement d’intérêt scientifique « défense et stratégie » ; 1 club de partenaires privés.