Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

La guerre en Ukraine remet en question les acquis de la défense de l’Union européenne, dont 15 Etats membres sur 27 ont déjà annoncé une augmentation de leur budget militaire.

Le 31 mai 2022 à Paris, la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) a organisé un colloque sur ce thème à l’occasion du salon international des armements terrestres Eurosatory (13-17 juin). Y sont intervenus : Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Alexandre Lahousse, chef de service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement ; un officier supérieur de l’état-major de l’armée de Terre.

Enseignements du conflit ukrainien. La réflexion stratégique a permis d’anticiper l’intervention de la Russie, mais pas la résistance tenace de l’Ukraine ni les réactions des pays occidentaux, indique Philippe Gros. Déstabilisateur sur le plan géopolitique, le conflit souligne les velléités interventionnistes russes et l’interventionnisme américain en faveur de l’Ukraine. Or selon les ébats en cours à Washington, la priorité des Etats-Unis reste la Chine et la compétition pour la conduite des affaires du monde au XXIème siècle. Elément structurant de l’appareil de défense européen, leur présence ou leur absence dans une coalition rappelle les risques d’un engagement de haute intensité en Europe. Les démonstrations de force de la Russie en Syrie, entre 2013 et 2015, se sont produites à une échelle réduite et avec une forte asymétrie entre les acteurs. En 2022, l’Ukraine mobilise 700.000 hommes sur son territoire contre une force expéditionnaire de 150.000 Russes et Alliés, engagée en totalité avec de graves difficultés logistiques et de maintien des équipements et armements en condition opérationnelle. Selon Philippe Gros, l’erreur fondamentale d’appréciation de Vladimir Poutine sur la situation en Ukraine a conditionné toute la préparation de l’engagement militaire. L’armée russe a troqué sa masse et ses tactiques contre une modernisation, incomplète, à l’occidentale. Comme lors des conflits en Tchétchénie (1994-1966 puis 1999-2009), elle combine l’attaque à outrance et la puissance de feu. Cependant, l’évaluation de sa capacité de frappe dans la profondeur a été surestimée, mais des améliorations ont été constatées ces dernières semaines. Malgré son sous-dimensionnement en armes lourdes, la capacité de résistance de l’armée ukrainienne a surpris. Grâce à l’intégration de radars américains, celle-ci se montre efficace pour les tirs de contre-batterie, aptitude reconnue par les artilleurs russes. En outre, l’usage massif de drones dans la profondeur tactique crée une véritable occupation du ciel. Environ 400 drones, dont des appareils américains et turcs du côté ukrainien, survolent en même temps l’espace de bataille. Deux méthodes permettent de remporter la victoire, indique Philippe Gros. La logique d’approche directe porte sur l’annihilation des forces adverses par l’usure et l’attrition. La logique d’approche indirecte recherche des effets de désarticulation de l’ennemi par la dislocation ou la désintégration de son système de commandement et de conduite des opérations, l’isolement ou la paralysie. Ainsi, l’armée ukrainienne a manœuvré au niveau opératif (théâtre d’opérations) en s’attaquant aux nœuds de communications stratégiques de l’armée russe, à savoir les centres de transports multimodaux qui constituent le centre de gravité de son dispositif dans le Donbass. Pour le sécuriser, celle-ci a déplacé des forces du Nord de l’Ukraine vers l’Est. Au niveau tactique, les manœuvres ukrainienne et russe s’avèrent trop lentes pour provoquer, par l’usure, la dislocation du dispositif adverse. En effet, cela nécessite une masse importante de combattants, d’équipements et de munitions. Ce conflit incite à réfléchir en termes de doctrine, d’organisation, de recrutement, de soutien, d’entraînement et de régénération de forces (réserves).

BITD de combat. Le scénario de haute intensité, étudié depuis longtemps, implique une partie industrielle pour soutenir l’effort de guerre, explique Alexandre Lahousse. La base industrielle de technologie et de défense (BITD) de la France représente 4.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes de 9 grands groupes maîtres d’œuvre, à savoir Airbus, Arquus, Dassault, MBDA, Naval Group, Nexter, Thales, Safran et ArianeGroup. Elle assure 200.000 emplois industriels de défense sur l’ensemble du territoire et réalise un chiffre d’affaires militaires annuel consolidé de 28 Mds€, dont 7,5 Mds€ en moyenne à l’export. En cas de combat, elle évolue graduellement selon la montée de l’effort militaire. Il s’agit d’augmenter : les cadences de production pour compléter le niveau des stocks ; les capacités de production, dans le cadre de la programmation militaire pour accroître durablement certains stocks (munitions et pièces de rechange) et parcs (véhicules) ; le potentiel de production, afin de fournir plus, en continu et sous un court préavis, pour compenser l’attrition des systèmes et les consommations intensives de munitions et de pièces de rechange. Il convient aussi d’identifier les capacités industrielles mobilisables, nationales et européennes, civiles et de défense. La résilience nécessite de disposer de matières premières, matériaux, composants, ressources humaines et financements privés. Enfin, la réduction des dépendances actuelles et futures implique de rechercher de solutions de rechange pour les usages et les approvisionnements et d’investir dans les technologies d’avenir.

Stratégie capacitaire terrestre. Le programme « Scorpion » constitue une montée en puissance du combat collaboratif, qui connaît une réalité opérationnelle avec l’opération « Barkhane » au Sahel en 2021, explique le lieutenant-colonel de l’armée de Terre. Le champ de bataille devrait encore évoluer au cours des 15 à 20 prochaines années. Comme il devient de plus en plus contesté, il faudra y accéder grâce à des effets puissants (artillerie) et, pour s’y maintenir après avoir pris des coups, une redondance des moyens et une capacité de résilience par l’entretien des flux logistiques. Satellites et drones rendant le théâtre d’opérations plus transparent, il faudra masquer ses intentions plus que son dispositif et mener des actions offensives contre les capteurs adverses. Une agression de haute intensité nécessite de réagir dans la profondeur et de trouver un équilibre entre protection, discrétion et mobilité des forces. Le renforcement de l’automatisation entraîne une robotique de masse et celui de la connectivité une accélération du processus décisionnel. Des études, commencées en 2019, portent sur le projet « Titan », réalisable d’ici à 2040. Ce dernier vise à assurer la cohérence d’ensemble des forces aéroterrestres, afin de pénétrer et opérer dans la complexité du champ de bataille futur face à un adversaire de même rang. Outre le renouvellement de la défense sol-air et de l’artillerie à longue portée, il intègrera des capacités nouvelles et rendra la connectivité entre équipements et armements plus agile et résiliente. Enfin, « Titan » devra garantir l’interopérabilité avec les autres milieux (mer et cyber) et les forces alliées.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine




« Les institutions civiles décorées de la croix de Guerre », journée d’étude du 30 juin 2022 à l’Institut national du service public

 

La journée d’étude sur les institutions civiles décorées de la croix de Guerre a réuni 130 participants le 30 juin 2022 dans le cadre prestigieux de l’Institut national du service public (INSP, ex-Ecole nationale d’administration) à Paris. Après des introductions par le secrétaire général de l’INSP, Frédéric Guthmann, et le président national de l‘ANCGVM Michel Bachette-Peyrade, la première table ronde, présidée Pierre Castillon (ANCGVM), a porté sur les 14 grandes écoles décorées. La deuxième table ronde, présidée par Frédérique Neau-Dufour (professeur agrégée d’Histoire et docteur en Histoire) a concerné les administrations et organisations civiles décorées. La troisième tables ronde, présidée par Franck Galland (ANCGVM), a présenté les entreprises et organisations professionnelles décorées. Jean-François Dubos, conseiller scientifique et chef du département de la bibliothèque du Service historique de la Défense, a réalisé la synthèse de chaque table ronde. Enfin, la journée d’étude s’est terminée après une intervention du général d’armée Benoît Puga, Grande chancelier de la Légion d’honneur.

Loïc Salmon

www.defense.gouv.fr/memoire

www.eduscol.education.fr/cid47702/ressources-nationales-pour-l-education-a-la-defense.html

www.cheminsdememoire.gouv.fr

www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

 

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Service de santé : garantir au mieux la survie des blessés

Les expériences acquises dans les opérations extérieures permettront les meilleures prises en charge, médicale et chirurgicale, possibles des blessés dans un engagement de grande intensité, sans entraver la manœuvre tactique.

Le 22 juin 2022 à Paris, le médecin chef des services Didier Lanteri du Service de santé des Armées (SSA) a présenté à la presse ce parcours de moins de 24 heures, échelonné du lieu de combat à un hôpital militaire métropolitain. De son côté, le général de division Yann Gravêthe, directeur par intérim de la Délégation à l’information et à la communication de la défense, en a exposé le contexte militaire.

Précocité et capacité. La planification médicale suit la règle du « ten one two », à savoir 10 minutes, 1 heure, 2 heures, indique le médecin chef. L’hémorragie constitue la première cause de mortalité des blessés de guerre et l’obstruction des voies respiratoires la deuxième. Ces deux gestes élémentaires de survie doivent être réalisés dans les 10 premières minutes. Tous les militaires étant formés au sauvetage de combat premier niveau, le binôme du blessé peut lui poser un garrot en cas de plaie hémorragique d’un membre. Un autre militaire, qualifié deuxième niveau, initie la maîtrise des voies respiratoires, si le cas se présente. Dans la première heure qui suit la blessure, un médecin et un infirmier ont le temps de prendre le relais, notamment en cas d’attaque de convoi par un engin explosif improvisé. Tout blessé hémorragique subit la « triade létale », qui associe hypothermie (le corps se refroidit très vite), troubles de la coagulation et désordre métabolique majeur. L’équipe médicale lui injecte du plasma lyophilisé, mis au point par le SSA. Entretemps, un hélicoptère médicalisé, transportant des poches de sang pour la transfusion, évacue le blessé vers l’un des deux blocs opératoires de l’Antenne de réanimation et de chirurgie de sauvetage (ARCS) dans les deux heures. Puis, la « chirurgie écourtée » limite les risques fonctionnels jusqu’à l’évacuation en métropole, par avion Falcon médicalisé, jusqu’à un hôpital militaire, où le blessé sera repris au bloc dans les 48 heures. La télémédecine permet d’obtenir, sur le terrain, l’avis d’un médecin spécialiste. En cas d’afflux massif de blessés, un avion MRTT Phénix, équipé du dispositif « Morphée », achemine une ARCS (13 personnes, dont 3 chirurgiens et 1 médecin anesthésiste-réanimateur) en moins de trois heures.

Risques et solidarité. Outre le risque inhérent à l’engagement militaire et qui va jusqu’à l’acceptation de la mort, la blessure et l’accident grave font partie du métier des armes, souligne le général Gravêthe. Ces aléas se produisent lors des opérations en France ou à l’étranger ou au cours d’une préparation exigeante. En amont des opérations, l’aptitude, la formation, l’entraînement et la prévention contribuent à réduire ces risques pour les personnels, une fois engagés dans l’action. Cette réduction est accrue par les missions, les équipements, les dispositifs de protection individuels ou collectifs et la manœuvre elle-même. En outre, la chaîne de santé, déployable partout dans le monde, est mise en œuvre sur le lieu et dès l’instant où survient la blessure. Après la réhabilitation sanitaire, les dispositifs de soutien et de réinsertion des blessés, via un congé de reconversion, ont été renforcés. Une politique de prévention, de dépistage de suivi et d’accompagnement des syndromes post-traumatiques a été mise en place. Outre une assistance financière, le Plan famille aide les conjoints des militaires blessés ou décédés à trouver un emploi.

Loïc Salmon

Service de santé : culture du retour d’expérience en opération extérieure

Service de santé : médecine de guerre, efficacité maximale

Défense : le Plan Famille, soutien du moral des troupes




Marine nationale : la guerre des mines, contrer les menaces d’aujourd’hui et de demain

Face à la prolifération des mines navales, l’emploi de drones va de pair avec la capacité humaine d’intervention, à savoir les plongeurs-démineurs.

Une capitaine de frégate, officier correspondant de la guerre des mines à l’état-major de la Marine, l’a expliqué au cours d’une visio-conférence, organisée le 9 juin 2022 par le Centre d’études stratégiques de la marine à Paris.

Les menaces. Arme idéale du temps de crise, la mine, susceptible d’endommager ou de couler un bâtiment de surface ou un sous-marin, dissuade de pénétrer dans une zone (mine défensive) ou entrave une voie de communication maritime (mine offensive). Le bloc soviétique disposait de centaines de milliers de mines, qui ont été dispersées après sa disparition en 1991. Les copies et les progrès technologiques ont conduit à une prolifération mondiale, estimée à un million de mines de plus de 400 types différents. En 2020, 36 pays exportent des mines et 65 sont capables d’en mouiller. Plusieurs facteurs favorisent la menace, notamment la profondeur de la mer et certains lieux privilégiés comme les golfes, les détroits et les ports européens de l’Atlantique et de la Manche. Des mines de la seconde guerre mondiale présentent encore un risque d’explosion intempestive. En mer Noire, la sécurisation d’un corridor maritime pour l’exportation des céréales d’Ukraine pourrait prendre plusieurs semaines. Une mine flottante à orin (chaîne la reliant à un « crapaud » au fond de la mer, photo), d’un coût de 1.500 $ et chargée de 100 kg d’explosifs, suffit pour causer, par contact, des dégâts estimés à 6 M$ sur un navire. Une mine de fond, immergée à 100 m, contient jusqu’à 1 t d’explosifs. Les mines de surface, dérivantes ou mobiles, fonctionnent par influence acoustique ou magnétique. Elles peuvent être mouillées par un navire ou un sous-marin ou même être larguées par avion. Limité dans le temps et l’espace, le minage permet un effet tactique, qui devient stratégique s’il dure longtemps.

Les moyens de lutte. Composante de la force d’action navale, la guerre des mines regroupe actuellement 10 chasseurs de mines, 3 bâtiments bases de plongeurs-démineurs, 3 groupes de plongeurs-démineurs, 3 bâtiments remorqueurs de sonar, 1 état-major, 1 centre de données, 2 centres d’expertise et 2 écoles, le tout réparti entre Brest, Toulon et Cherbourg. Toutefois, les unités datant des années 1980 seront désarmées d’ici à 2030. Le système anti-mines navales futur, à base de drones, permettra d’éloigner le plongeur-démineur de la menace, de moderniser la capacité de lutte, d’étendre le domaine d’emploi et d’opérer en toute discrétion. Suite au traité franco-britannique de 2010, le contrat de 2019 porte sur la réalisation de systèmes dits « MLCM », composés chacun de 2 drones de surface, 1 sonar remorqué, 1 robot télé-opéré et 2 drones sous-marins. Le retour d’expérience du temps de crise (guerre du Golfe 1991 et Libye 2011) et de paix (démonstrations industrielles en 2020 et 2021) ont permis d’en vérifier la pertinence, le potentiel et la compatibilité avec le tempo opérationnel. La Grande-Bretagne recevra 1 système et la France 4 en 2022-2023. La Marine procède déjà aux évaluations opérationnelles. En outre, à partir de 2026, elle comptera 4 à 6 bâtiments de surface dédiés aux MLCM et 5 bâtiments bases de plongeurs-démineurs de nouvelle génération. Ces unités sont destinées à la protection des ports militaires, à l’action de l’Etat en mer, aux opérations extérieures et aux expérimentations.

Loïc Salmon

Marine : une FGM projetable partout dans le monde

Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations




Europe : vers une nouvelle stratégie énergétique

Le soutien apporté à l’Ukraine par les États de l’Union Européenne (UE) s’est manifesté par leur renoncement progressif au pétrole et au gaz russes. Or la Russie pèse lourd sur les secteurs du marché mondial de l’énergie.

C’est la perspective présentée par Nicolas Mazzucchi, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des questions énergétiques, au cours d’une conférence organisée, le 30 mars 2022 à Paris, par l’Ecole de guerre économique et les associations Jeunes IHEDN et Evolen Jeunes.

Position de force de la Russie. L’UE importe 26 % de son pétrole brut et 38 % de son gaz naturel de Russie. Cette moyenne masque de fortes variations selon les pays en fonction de la proximité géographique et de l’historique des relations bilatérales. Cela rend difficile une réponse unanime de l’UE. Alors que les Etats membres du Sud sont tournés vers la Libye et l’Algérie, ceux du Centre et de l’Est dépendent beaucoup de la Russie et parfois totalement, comme la République tchèque pour le gaz. Cette part, difficilement remplaçable dans l’immédiat, était justifiée par les logiques économiques d’un prix attractif et l’assurance d’un approvisionnement durable au vu des réserves. A partir des années 1990, les puits de la mer Caspienne et de la Sibérie ont pris le relais des plateformes de la mer du Nord, qui avaient dépassé leur pic de production. Le poids des ventes de matières premières dans le commerce de la Russie semblait garantir aux États clients une relation équilibrée d’interdépendance. Mais ces échanges restaient, comme le rappelle Nicolas Mazzuchi, à l’avantage du fournisseur car les besoins de ces derniers n’ont cessé de croître pour accompagner leur sortie du charbon. L’Allemagne, moteur de la croissance économique de l’UE, est, en 2019, le 3ème pays importateur mondial de gaz provenant à 60 % de Russie. Toute perturbation de ces flux pose un risque vital pour ces économies. Or, jusqu’à récemment, c’est à travers l’Ukraine qu’était acheminé la majorité du volume des hydrocarbures vendu à l’Ouest. De plus en plus opposée à l’ingérence du Kremlin, sa population a élu un gouvernement pro-européen après de la révolution « orange » de 2005. Celui-ci disposait donc d’un outil de pression sur son voisin par la menace d’une rupture du transit des hydrocarbures. Les guerres du gaz, qui ont suivies, ont justifié la construction d’un nouveau réseau de pipelines, via la mer Noire (Turkstream) ou la mer Baltique (Nordstram). Par ce contournement de l’Ukraine, Moscou a ainsi minimisé les conséquences d’une fermeture du robinet par Kiev, en cas de nouvelle crise politique.

Changer de fournisseur. Pour l’UE, la question se pose de remplacer 155 milliards de m3 de gaz russe avant le prochain hiver, dans un marché mondial déjà contraint. Elle préoccupe les clients européens de Gazprom depuis le 24 février 2022, date du déclenchement de « l’opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine. L’UE a annoncé sa volonté de réduire aux deux tiers ses achats d’ici un an. Pour réaliser cet objectif, la première solution consiste à se tourner vers un autre producteur, principalement en Asie centrale où se trouvent les 4ème, 13ème et 19ème réserves mondiales de gaz. Mais il s’agit aussi d’une zone enclavée et très liée à la Russie. Respectivement, le Turkménistan peut poser un gazoduc à travers la mer Caspienne, avec le risque certain d’un veto de la Russie, qui a un droit de regard en tant que riverain de cette mer intérieure. Les gazoducs du Kazakhstan en direction de l’Ouest transitent exclusivement par la Russie. L’Azerbaïdjan a la capacité d’augmenter la taille de ses tuyaux mais pas sa production, qui est en baisse depuis 2010. L’Iran pourrait, selon Nicolas Mazzuchi, tirer profit de la pénurie en Europe en obtenant contre son gaz une levée partielle de l’embargo, qui nécessite un accord préalable des Etats-Unis. Il reste l’option du gaz naturel liquéfié, fourni par les États-Unis ou le Qatar dont les prix sont 2,5 à 3,5 fois plus élevés. Leurs envois seraient cependant insuffisants en raison de la concurrence asiatique, qui représente 70 % de la demande mondiale. S’ajoute à cela le manque de terminaux de départ pour satisfaire cette brusque augmentation des commandes. Ces deux facteurs exigent des investissements, qui vont se répercuter sur un prix déjà élevé, alors même qu’il s’agit d’un sujet sensible pour les opinions publiques occidentales. Solution jusque-là évitée, le gaz de schiste présente l’avantage d’être exploitable en Europe mais au prix de dégâts environnementaux inacceptables, sauf à se retirer de l’accord sur le climat. La recherche en urgence de nouvelles sources d’approvisionnement aura donc un coût économique, politique ou environnemental.

Métaux et terres rares. Outre les énergies fossiles, la Russie est aussi un pays producteur de différents minerais et métaux rares. En réalité, c’est bien là que se situe la dépendance, toujours selon Nicolas Mazzuchi, car aucune sanction n’a été appliquée sur eux. Les États-Unis ont pu rompre rapidement leurs contrats de gaz avec la Russie, qui ne représentaient que 8 % de leurs besoins. Ils n’ont pas agi de même pour le titane utilisé dans l’industrie aéronautique, sauf à risquer la mise à l’arrêt de pans entiers de l’industrie civile et militaire. Sur le long terme, cette demande devrait se renforcer en raison des plans de transition énergétique consentis à la signature des accords de Paris en 2015. Les technologies de pointe qui permettront l’électrification de 50 % des besoins européens nécessitent des matériaux et des compétences, que la Russie est un des rares pays à posséder. La relance d’une filière nucléaire impliquera la construction d’un nouveau parc, alors que les seuls réacteurs de nouvelle génération au point sont les VVER 1200 de la société Rusatom. Les réacteurs EPR de Framatom et Siemens n’ont pas encore atteint le même stade de développement. Quant aux énergies renouvelables, les éoliennes et les panneaux solaires les exploitant demandent de nombreuses terres rares pour fabriquer leurs composants ou stocker l’électricité. Dans le détail, les 2.700 tonnes produites chaque année par la Russie paraissent minimes comparées aux 168.000 tonnes de la Chine. Mais la demande internationale est suffisamment forte pour permettre à la Russie de jouer un rôle de régulateur et donc de répondre aux sanctions qui lui ont été imposées par l’Occident.

Louis Lamiot

Les quatre premières puissances économiques de l’UE importent la quasi-totalité de leurs besoins en gaz et en pétrole. En 2019, selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la France, l’Italie et l’Espagne n’effectuaient que 30 % de leurs achats de gaz en Russie et moins de 13 % pour le pétrole. L’Allemagne souffrirait beaucoup plus d’une rupture des contrats. La Russie couvre dans le même ordre 50 % et 36 % de ses besoins, sans compter un possible blocage des envois depuis le Kazakhstan. Fin avril 2022, elle a annoncé la suspension de ses livraisons de gaz à la Pologne, la Finlande et la Bulgarie. Depuis, elle a fortement réduit le débit vers l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. La France n’en reçoit plus depuis le 15 juin. A cette date, les réserves européennes de gaz se montent à 52 % des besoins.

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie

Ukraine : conflit reconfiguré et vu d’Asie et du Moyen-Orient

Russie : perception et premier bilan de la guerre en Ukraine




Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

 

Le maintien de l’excellence technologique en matière de missiles et de systèmes de défense anti-aérienne permettra d’apporter les solutions, au meilleur coût, pour assurer la souveraineté des Etats européens après la guerre russo-ukrainienne.

Eric Béranger, président-directeur général du groupe MBDA, l’a expliqué à la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le 1er juin 2022 à Paris.

A cette occasion, président de la commission, Christian Cambon, a rappelé l’importance de l’OTAN pour la défense de l’Europe, que la Suède et la Finlande ont demandé à y adhérer et que 70 postes dévolus à la France ne sont pas encore pourvus. En outre, après 44 jours de combat environ 7.000 personnes ont été tuées par des drones.

Premiers enseignements. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine le 24 février a provoqué une prise de conscience collective européenne en termes de souveraineté, rappelle Eric Béranger. Cette dernière repose sur la liberté d’appréciation de situation, celle de la décision et celle de l’action, en vue de protéger un modèle de société. Cela implique une liberté totale pour employer des armements, les exporter ou les céder à des nations partenaires. La guerre en Ukraine utilise la technologie de pointe et la masse avec environ 2.500 munitions tirées par jour. Dès le 17 mars 2021, la ministre des Armées, Florence Parly, avait signalé une accélération des nouvelles menaces, y compris de haute intensité, à la même commission sénatoriale. En mars 2022, la « boussole stratégique » européenne a souligné la volonté d’encourager les achats d’équipements de défense au sein de l’Union, grâce au Fonds européen de défense. En France, cela nécessite une planification des ressources industrielles et financières, établie en concertation avec la Direction générale de l’armement et les armées, afin de déterminer les capacités et les moyens. La loi de programmation militaire 2019-2025 privilégie un modèle d’armée complet, face à toutes les menaces, et fixe l’objectif de 2 % du produit intérieur brut pour la défense en 2025.

Anticipation et contre-attaque. Il s’agit de combler les lacunes capacitaires d’ici à 2030 et s’adapter pour répondre aux menaces nouvelles et rapidement évolutives, souligne Eric Béranger. Celles-ci incluent les missiles hypersoniques (qui ralentissent à l’approche de leur cible), les cyberattaques, les essaims de drones pour saturer la défense anti-aérienne, et les attaques combinées. La lutte anti-drones comprend le détecteur (radar) et les effecteurs (projectiles, laser et drones tueurs par collision). En France, un industriel peut seulement stocker les éléments constitutifs des munitions. Aucun composant d’armement français ne vient de Chine. La dépendance en composants américains, graduée selon les programmes, est inexistante dans les programmes les plus sensibles. Les Etats-Unis ont établi un ordre de priorité des approvisionnements des matières premières pour l’industrie de défense et tentent de tirer profit du réarmement européen, notamment de l’Allemagne. Toutefois, la France maintient une capacité d’influence au sein de l’OTAN avec le Commandement suprême allié de la transformation (poste N°2) et la présence de 600 Français. Par ailleurs, l’industrie de défense doit rester vigilante face aux organisations non gouvernementales qui veulent la discréditer, vis-à-vis de divers comités de la Commission européenne, des banques et des jeunes talents. Mais leurs critiques se sont atténuées avec la guerre en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande




Ukraine : hégémonie navale russe en mer Noire

Malgré la perte d’un navire ancien, la Russie conserve un potentiel naval élevé, qu’elle a renforcé en mer Noire. Après une pause opérationnelle, ses forces terrestres ont repris l’offensive contre l’armée ukrainienne.

Le 3 juin 2022 à Paris, un officier supérieur a présenté à la presse l’étendue du volet naval de la guerre en Ukraine. De son côté, l’Etat-major des armées (EMA) a publié l’évolution du champ de bataille au 8 juin 2022.

Situation sur terre et sur mer. La carte de l’EMA présente : en rouge, la zone sous contrôle militaire russe ; en stries rouges, les gains territoriaux russes. Sur le front Nord, l’artillerie russe procède à des tirs dans la région de Sumy (1). Sur le front Est, les forces russes contrôlent la quasi-totalité des rives Est de la rivière Donetsk (2). Les forces russes progressent dans la ville de Severodonetsk (3). Sur le front Sud, la contre-offensive des forces ukrainiennes s’est arrêtée au Nord de Kherson (4). La Russie contrôle totalement la mer d’Azov. Des mines flottantes à orin (câble relié à un bloc lesté), défensives, ont été aperçues en mer Noire. Faciles à mouiller la nuit, elles protègent la côte ukrainienne d’une approche amphibie russe. Fin février, la Turquie a interdit le franchissement des détroits des Dardanelles et du Bosphore, voies d’accès à la mer Noire, à tous les navires militaires, sauf ceux des pays riverains, et procède à des reconnaissances aériennes. Les bâtiments russes basés à l’Île aux Serpents surveillent les plates-formes pétrolières, pour assurer les flux logistiques, et aussi l’activité du port d’Odessa. Ce dernier dispose de capacités d’entreposage et de manutention de cargaisons, notamment de céréales, dix fois supérieures à celles des ports roumains. Aucune attaque n’a été constatée contre le trafic marchand depuis deux mois.

Forces navales russes. Le dernier navire militaire ukrainien s’étant sabordé en février 2022, la Marine russe, qui a basé 50 navires à Sébastopol (Crimée), dispose du choix de l’action en mer Noire. Depuis l’automne 2021, Elle y concentre ses forces en rapatriant des navires déployés dans les océans Indien et Atlantique, en mer Baltique et mer du Nord et au large de la Syrie (2 sous-marins). Aucune opération de débarquement n’a encore été entreprise, en raison de la résistance ukrainienne et de l’insuffisance des capacités anti-aériennes et amphibies russes. L’absence de pont pour hélicoptères handicape une opération combinée avec des unités terrestres. Toutefois, les reconnaissances aériennes à partir de la Crimée permettent une coordination air/mer plus performante. Les sous-marins nucléaires d’attaque peuvent tirer des missiles contre la terre. En termes de nombre d’unités, d’expérience des équipages et d’interopérabilité entre les Marines de ses membres, l’OTAN surpasse la Marine russe…qui conserve un potentiel de nuisance. Outre son savoir-faire en grands croiseurs à propulsion nucléaire, elle possède une flotte sous-marine techniquement égale à celle de l’OTAN, de nombreux patrouilleurs, vedettes et unités de soutien (gros remorqueurs civils).

Capacités françaises de surveillance. La Marine française surveille la flotte russe en permanence, y compris par le pistage des sous-marins. Outre les renseignements par satellites, elle bénéficie du contrôle naval volontaire des navires marchands, qui informent le MICA Center. Sous l’égide de l’OTAN, une frégate patrouille en Méditerranée orientale et une autre en Baltique. Enfin, le groupe aéronaval se déplace en fonction du contexte opérationnel.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Ukraine : risques nucléaire, biologique et chimique

Marine nationale : « Clemenceau 22 », la TF 473 en Méditerranée




Armée de Terre : comment faire la guerre autrement

La guerre asymétrique et la conflictualité au-dessous du seuil du conflit de haute intensité, par des Etats en compétition, modifient les modes d’action des forces terrestres, élaborés par la réflexion opérationnelle et l’innovation stratégique.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2022 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de brigade Ivan Martin, commandant l’Ecole d’infanterie et ancien attaché de Défense à Moscou (2018-2021) ; le professeur Pierre Pahlavi, Collège royal des forces canadiennes ; le général de brigade Eran Ortal, directeur du Dado Center (études interdisciplinaires des forces armées israéliennes) ; le général de brigade Joseph Hilbert, directeur de la formation de la 7ème Armée américaine.

La France. Plusieurs tendances lourdes caractérisent la conflictualité aujourd’hui, estime le général Schill. D’abord, la révolution numérique transforme les sociétés et fournit un arsenal de combat dans le cyber et l’espace extra-atmosphérique. L’armée de Terre doit pouvoir agir jusqu’à l’affrontement militaire direct, quel que soit le degré d’intensité. En raison de la confusion entre le front et l’arrière tactique, opératif et stratégique, tout engagement militaire aura des conséquences sur la logistique et le substrat national. La course aux armements produit un nivellement par le bas. L’accélération de leur développement et la facilité de leur acquisition permettent à de petits groupes d’affronter ou de contourner des armées nationales. La Chine, la Russie et l’Iran ont décidé d’inclure la puissance économique dans le domaine militaire pour remettre en cause l’équilibre issu de la seconde guerre mondiale, avec le risque d’un affrontement majeur. S’y ajoutent les Etats faillis, le terrorisme et les déséquilibres démographique et climatique. Les pays compétiteurs de la France, à savoir des adversaires potentiels, pratiquent la contestation par des actions violentes ou non. Grâce à une appréciation autonome de la situation, la France peut intervenir de façon limitée avec ses forces spéciales et son dispositif « Guépard » d’alerte permanente. Elle peut jouer le rôle de nation-cadre dans une coalition OTAN, de niveau européen ou ad hoc, grâce à un poste de commandement de corps d’armée avec sa capacité d’appui et de soutien et une division lourde. A l’avenir, la prévention et l’influence permettront de répondre, plutôt en Afrique, à un Etat en compétition ou en contestation, et de contribuer à la stabilisation, la construction sur le long terme et l’accompagnement. La Task Force européenne Takuba le fait au Sahel, alors que les sociétés militaires privées, type Wagner (russe), créent des déséquilibres destructeurs.

La Russie. Héritière de l’URSS qui n’a pas été vaincue militairement, la Russie lutte contre le modèle occidental susceptible de supprimer le statu quo, souligne le général Martin. Or la géopolitique de l’OTAN remet en cause son droit de regard sur le glacis constitué par les pays de l’ex-URSS. La Russie pratique une diplomatie de l’ambiguïté pour altérer la capacité d’analyse et la prise de décision de l’adversaire. Face à des crises, elle agit militairement en cas d’absence de solution politique. Elle reconstruit ses capacités militaires pour durer, face à une menace hypothétique à ses frontières, et se projeter au-delà. Depuis 1990, elle modernise sa défense sol-air (missiles hypersoniques et laser) pour se prémunir d’une agression extérieure. Ses forces terrestres accroissent leur puissance de feu et leur capacité d’action dans la profondeur. Ses forces navales défendent ses approches maritimes et effectuent des démonstrations de force en Europe. La Russie se ménage un espace de manœuvre et d’action dans tout le spectre, sous le seuil de la guerre nucléaire et du déclenchement de l’article 5 de l’OTAN (assistance mutuelle en cas d’agression). Elle compte sur les technologies de pointe pour surprendre l’adversaire et lui imposer son tempo pour le paralyser.

L’Iran. Pays à majorité chiite dans un environnement régional sunnite et arabe, l’Iran a l’impression d’être toujours attaqué, souligne le professeur Pahlavi. Pour préserver son indépendance contre toute ingérence ou menace de l’étranger, il ne peut compter que sur lui-même, en raison de l’affaiblissement de ses capacités militaires, consécutif à l’embargo sur les armes, et de son isolement diplomatique. Pour exporter son idéologie, il se constitue une zone tampon régionale et cible les faiblesses sociétales de l’Occident. Il développe tous les outils disponibles, notamment les cyberattaques, la manipulation de l’information et un programme balistique. Il se tourne vers les approches indirectes et hybrides pour éviter le combat frontal. La nostalgie de l’antique empire Perse, exprimée dès la seconde moitié du XXème siècle, se manifeste par son désir de reconnaissance sur la scène mondiale aux côtés de l’Europe et des Etats-Unis. La stratégie aux facettes multiples de l’Iran converge vers celles de la Chine et de la Russie, dont il se rapproche. Trop lier son destin aux leurs risque de porter atteinte à sa souveraineté.

Israël. Depuis les années 1980, Tsahal (forces armées israéliennes) a recouru à la puissance de feu à longue portée contre ses ennemis avec des résultats satisfaisants, mais cela ne suffit plus, explique le général Ortal. En effet, l’Iran, de plus en plus présent dans la région, leur en fournit, leur permettant ainsi de développer leur propre capacité offensive et leur donnant une liberté d’action. Cette dynamique d’échanges de tirs conduit Israël à une posture de défense anti-aérienne et limite sa capacité de manœuvre pour se protéger. Grâce à ses capteurs et ses réseaux, Tsahal doit pouvoir découvrir un ennemi qui se cache, intercepter ses projectiles, puis détruire ses lance-roquettes. Les opérations futures combineront rapidité et manœuvre dans la profondeur du territoire adverse.

Les Etats-Unis. Selon le général Hilbert, depuis l’effondrement du monde binaire de la guerre froide (1947-1991), le domaine de la conflictualité inclut l’espace, l’air, le cyber, la mer, la terre et le monde souterrain, dans des environnements de compétition, de crise et de conflit armé. Dans une compétition coûteuse en ressources financières, humaines et technologiques, il convient d’accroître l’interopérabilité des systèmes entre pays alliés et partenaires, grâce à des formations et des entraînements communs. De plus, il faut développer une capacité dissuasive de projection des forces terrestres, capables de déséquilibrer rapidement l’adversaire potentiel. En cas de de crise, il faut garder l’ascendant sur lui dans tous les domaines de la conflictualité pour lui faire comprenne que ses intérêts sont en jeu et que les Etats-Unis ne se battront plus jamais seuls. En outre, ils procéderaient à des tirs de précision dans les zones dont l’accès leur serait interdit. Si la situation évolue vers un conflit armé, la supériorité technologique et la prise rapide décision devraient permettre de l’emporter.

Loïc Salmon

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Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine

Conflit interétatique à l’Est de l’Europe, importance du numérique et du cyber, fortes dépendances en composants électroniques, dues à la mondialisation, et réchauffement climatique modifient les modèles de défense des nations.

Ces tendances lourdes sont prises en compte lors de la 27ème édition d’Eurostatory (Paris, 13-17 juin 2022), présentée à la presse le 25 mai par Marc Darmon, président du GICAT (Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) et le général (2S) Charles Beaudoin (photo), directeur général de COGES Events, filiale du GICAT et organisatrice d’Eurosatory.

Sécurité et souveraineté. La charte de l’ONU précise que chaque Etat a le devoir de protéger ses citoyens, son territoire et ses ressources contre la criminalité, le terrorisme et un ennemi extérieur. Selon le général Beaudoin, un conflit d’intensité moyenne comme celui en Ukraine cause 600 à 1.000 blessés par jour et nécessite une logistique efficace, qui fait défaut aux unités de chars russes. Dans ce contexte, de nombreux budgets de défense ont été revus à la hausse, mais aussi ceux de la sécurité pour protéger les grands événements, type Jeux Olympiques de 2024 à Paris, ou répondre aux catastrophes humanitaires et environnementales. Les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2.000 Mds$ en 2021. Les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, la Grande-Bretagne et la Russie ont représenté 62 % du total. Entre 2016 et 2020, les Etats-Unis sont restés le premier pays exportateur d’armements dans le monde avec 37 % du marché, suivis de la Russie (20 %), la France (8,2 %), l’Allemagne (5,5 %) et la Chine (5,2 %). Sur la même période, l’Arabie Saoudite arrive en tête des pays importateurs avec 11 % du marché, devant l’Inde (9,5 %), l’Egypte (5,8 %), l’Australie (5,1 %) et la Chine (4,7 %).

Domaines militaire et civil. Au 24 mai, plus de 1.700 exposants de 62 pays sont inscrits à Eurosatory, avec 39 pavillons dont celui de l’Ukraine. Andorre, la Côte d’ivoire et la Macédoine du Nord exposent pour la première fois. Par zone géographique, l’Europe domine avec 73 % des exposants, devant les Amériques (12 %), l’Afrique et le Moyen-Orient (7 %), l’Asie (5 %) et l’Australie (3 %). Les pôles technologiques concernent : le cyber, 100 sociétés ; les drones, 61 sociétés ; les robots, 50 familles d’engins destinés notamment aux chars de combat et à la reconnaissance en terrain hostile ; l’électronique embarquée ; l’entraînement et la simulation ; l’ingénierie et la fabrication ; la lutte contre les menaces nucléaire, radiologique biologique, chimique et explosive ; la recherche, les tests et les mesures ; le renseignement ; la sécurité civile et la lutte contre l’incendie ; la sécurité des infrastructures. Près de 160 entreprises présentent des solutions de télécommunication, de brouillage et de guerre électronique. Environ 320 sociétés touchent à l’aéronautique et à l’espace, dont les systèmes, la sous-traitance et les services, les hélicoptères, les aéronefs habités et les satellites. De plus, 80 entreprises proposent des systèmes anti-aériens, de l’anti-drones à l’interception à haute altitude en passant par le C-RAM (système de défense contre les roquettes, l’artillerie et les mortiers) et la détection radar multi-spectres. Environ 90 % des exposants ne vendent pas d’armes létales, souligne Marc Darmon. Le GICAT regroupe plus de 380 entreprises, qui ont réalisé un chiffre d’affaires de 7,7 Mds€ en 2021, grâce à 47.500 emplois de haute technicité partout en France et surtout non délocalisables ailleurs.

Loïc Salmon

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Renseignement et espionnage du Premier Empire à l’affaire Dreyfus (XIXe siècle)

Reconnus par les autorités politiques au cours du XIXème siècle, les services de renseignement montent en puissance en effectifs et sur les plans structurel, cryptographique et technique.

Entre 1792 et 1815, la France et la Grande-Bretagne s’affrontent, directement ou non, sur les champs de bataille et dans une guerre de l’ombre. La première s’appuie sur les réseaux irlandais et la seconde sur les émigrés sur son sol et les réseaux royalistes en France. La Couronne britannique bénéficie aussi de la collaboration du service de renseignement de la banque Rothschild présente à Londres, Paris, Francfort, Vienne et Naples. Grâce aux réseaux diplomatiques, Napoléon dispose d’un éventail de sources pour le renseignement de documentation de niveau politique, à savoir la menace, la connaissance du milieu et l’évaluation des vulnérabilités adverses Pour préparer les interventions militaires depuis Paris, le renseignement de situation sur le futur théâtre d’opérations recherche les indices permettant d’estimer où et quand aura lieu l’événement. En outre, le « cabinet noir » ouvre la correspondance des diplomates et des suspects déjà surveillés. Un autre service se spécialise dans le décryptage des codes adverses. Enfin, le Dépôt de la guerre, à l’origine de l’Institut géographique national, réalise des cartes sur toute l’Europe. A l’époque, la torture n’est pas de mise entre armées régulières. L’interrogatoire des prisonniers nécessite la maîtrise d’une technique basée sur la logique, la déduction, la vivacité d’esprit et une certaine dose d’empathie. Après 1815, la monarchie congédie tous les agents secrets ayant servi la République et l’Empire, désorganisant durablement le renseignement français jusqu’à la défaite de 1870. A partir de la seconde moitié du XIXème siècle, les révolutions industrielles et les conquêtes coloniales décuplent les besoins en renseignement des Etats européens, rivaux sur les plans politique, économique et militaire. La Prusse prend l’initiative d’un service de renseignement permanent et formalise progressive les règles du métier. La guerre de Crimée (1853-1856) ayant démontré l’insuffisance du renseignement extérieur reposant uniquement sur la Marine et le ministère des Affaires étrangères, l’Armée britannique crée le Département de topographie et de statistiques en 1855. Puis un service de renseignement permanent, rattaché à l’état-major général, voit le jour en 1873. Il se structure dans les activités d’espionnage et de contre-espionnage en 1909, sous le nom de « Secret Service Bureau », après les deux guerres « irrégulières » des Boers (1880-1881 et 1899-1902). Pendant le Second Empire (1852-1870), la concertation entre Paris et Londres sur les affaires internationales vise à empêcher l’un de prendre un avantage majeur sur l’autre, notamment sur mer. Dans les ambassades, l’attaché naval, en l’occurrence un officier de Marine, évalue les opportunités de coopération, observe les progrès techniques et cherche à comprendre les intentions de l’Amirauté du pays d’accréditation. Commencé en Grande-Bretagne en 1860, le réseau français se développe selon la modernisation ou la montée en puissance des Marines, à savoir en Italie et Russie en 1886, en Allemagne (1895), au Japon et aux Etats-Unis (1899). Il totalise 10 postes d’attachés résidents et 9 postes de non-résidents en 1913.

Loïc Salmon

« Renseignement et espionnage du Premier Empire à l’affaire Dreyfus (XIXe siècle) », ouvrage collectif. Editions Cf2R Ellipses, 480 p., 29,50 €.

Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (XVe-XVIIIe siècles)

Renseignement et espionnage pendant l’Antiquité et le Moyen-Âge

La nouvelle guerre secrète